Les Merveilles de la Photographie

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LES MERVEILLES DE LA PHOTOGRAPHIE[1]
Par M. Gaston Tissandier.

Nous emprunterons à ce nouvel ouvrage que vient de publier la librairie Hachette, dans la Bibliothèque des Merveilles quelques passages qui ont trait aux diverses parties de l’art photographique. Après un premier livre sur l’histoire et les origines de la photographie, l’auteur aborde dans une deuxième partie les procédés et les opérations photographiques ; il s’efforce de donner au lecteur des renseignements précis et pratiques avec les ressources de nombreuses illustrations (fig. 1).

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Fig. 1. — Cabinet noir du photographe.

La troisième partie comprend les applications si nombreuses de l’art de Daguerre. C’est là qu’est surtout exposé le côté merveilleux du sujet : héliogravure, photogravure, émaux photographiques, appareils enregistreurs, photographie astronomique, etc., offrent une série de chapitres, où les faits abondent. Une large place est donnée aux si étonnantes dépêches photographiques du siège de Paris, dont la figure ci-jointe donne un fac-similé très-précis.

Nous rappellerons en quelques mots ces souvenirs ineffaçables de la photographie microscopique utilisée à l’aide des pigeons voyageurs.

On imprimait à Tours toutes les dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier in-folio qui pouvait contenir 300,000 lettres environ. M. Dagron, sorti de Paris en ballon, réduisait cette véritable affiche, en un petit cliché, qui avait à peu près le quart de la superficie d’une carte à jouer. L’épreuve était tirée sur une mince feuille de papier, et plus tard sur une pellicule de collodion, qui, quoique ne pesant guère plus de 5 centigrammes, renfermait la matière de plusieurs journaux. Plusieurs de ces pellicules, représentant un nombre considérable de dépêches, étaient enroulées et enfermées dans un petit tuyau de plume de la grandeur d’un curedent. Cette légère boite aux lettres d’un nouveau genre était attachée à la queue du pigeon. L’oiseau messager ne portait que ce léger fardeau ; à l’arrivée et au départ, on avait soin de marquer sur son aile l’empreinte d’un timbre humide, véritable accusé de réception ou d’envoi.

Un nombre considérable de pages typographiées ont été reproduites par les procédés de M. Dagron et de son collaborateur, M. Fernique. Chaque page contenait environ 5 000 lettres, soit environ 300 dépêches. 16 de ces pages tenaient sur une pellicule de 5 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de 5 centigrammes (fig. 2).

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Fig. 2. — Fac-similé d’une dépêche photomicroscopique du siège de Paris.

Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plume une vingtaine de ces pellicules, qui n’atteignaient en somme que le poids de 1 gramme. Ces dépêches réunies pouvaient facilement former un total de 2 à 3 millions de lettres, c’est-à-dire la matière de dix volumes.

Les Merveilles de la photographie se terminent par quelques aperçus sur l’avenir de cette branche admirable de la physique et sur ses rapports avec l’art.

Les peintres, dit l’auteur, ne sont généralement pas portés à l’admiration de la photographie ; ses procédés physico-chimiques semblent incompatibles avec les sentiments qui les animent ; il leur répugne de placer le collodion à côté de la palette des couleurs à l’huile. Beaucoup d’entre eux sont même d’une sévérité outrée à l’égard de l’art de Daguerre ; il en est qui s’exaspèrent quand on fait devant eux l’éloge d’épreuves photographiques. La photographie, disent-ils, ne compose rien, elle ne donne qu’une copie, un calque inexorable, brutal dans sa vérité. Elle manque de sentiment, nulle flamme de génie ne lui donne la vie, elle est maladroite, elle donne une valeur égale aux masses et aux détails accidentels. Fait-elle un portrait, elle saisit son modèle avec gaucherie, elle dessine mieux les ganses de son habit qu’elle ne sait rendre l’impression de son visage ; l’œil du personnage n’est pas mieux rendu que le bouton de ses manchettes. La photographie, c’est de la mécanique, ce n’est pas de l’art ! Pour produire un bon cliché, disent au contraire les photographes, il faut étudier l’image, choisir et combiner les effets de lumière, ce qui nécessite l’intervention du sentiment artistique. « Le premier cliché obtenu, dit un praticien émérite, l’œuvre est à peine ébauchée. La lumière est un instrument quinteux qui n’obéit jamais d’une manière complète… Il faut que le photographe, appréciant ses défauts et ses qualités, pallie les uns et fasse ressortir les autres. C’est alors, ajoute notre apologiste, que le photographe se montre peintre dans toute l’acception du mot, qu’il fait passer son âme, son génie, si le génie l’anime, dans l’épreuve, qu’il rend la couleur et arrive à cet admirable ensemble, à ces effets qui impressionnent et saisissent aussi vivement l’âme en présence de certains portraits, de certains paysages photographiques qu’en présence de la Joconde ou d’une toile de Ruysdael et du Titien. »

« Dans une suite de vues photographiques, dit un éminent écrivain scientifique, on rencontre tour à tour un van Dyk et un Delaroche, un Metzu et un Decamps, un Titien et un Scheffer, un Ruysdaël et un Corot, un Claude Lorrain et un Marilhat. »

Ces appréciations sont évidemment exagérées. Essayons de nous faire une opinion juste et raisonnable entre ces deux écueils du dénigrement systématique, et de l’admiration trop enthousiaste.

Certes, la photographie offre de graves inconvénients ; l’instrument qui agit n’a pas l’habileté de la main artistique que guident l’amour du beau et la juste impression des effets de la nature. Il altère souvent la perspective linéaire, comme la perspective aérienne ; les procédés de développement de l’image reproduisent souvent les lointains avec autant de vigueur que les premiers plans ; les ombres forment quelquefois dans la photographie des taches noires, des teintes plates et massives, qui ôtent au dessin tout modelé et toute harmonie. Cela est surtout vrai si l’instrument est guidé par une main inexpérimentée.

Mais on ne peut nier que l’appareil photographique, manœuvré par un artiste, est susceptible de produire des épreuves marquées au sceau de l’art. S’il y a de mauvaises photographies, il faut avouer qu’il ne manque pas de mauvais tableaux. En considérant quelques-uns des produits qui sortent des ateliers de nos premiers photographes, on conviendra que souvent nulle miniature, et nul dessin, ne peuvent leur être comparés.

Nous ne nous engagerons pas plus loin dans cet ordre d’idées et de discussions. Il est dangereux, à notre avis, de vouloir établir un parallèle entre la peinture et la photographie, qui diffèrent essentiellement dans leurs procédés et dans leurs moyens. Il nous semble toutefois profondément injuste de vouloir nier que la photographie est un art. Elle constitue un grand art ; mais nous quitterons ce terrain glissant, pour aborder une question bien plus intéressante, celle des services que la photographie est susceptible de rendre à tous les artistes, au peintre, au sculpteur, à l’architecte.

L’illustre Paul Delaroche, à la naissance du daguerréotype, ne craignit pas de dire, en présence des membres de l’Académie des sciences : « Le daguerréotype porte si loin la perfection de certaines conditions essentielles de l’art, qu’il deviendra pour les peintres les plus habiles un sujet d’observations et d’études. »

Paul Delaroche disait vrai. Une collection photographique est actuellement pour l’artiste une inépuisable source d’enseignements utiles ; il est certain que nul peintre aujourd’hui, quel que soit son talent, n’exécutera un portrait sans avoir de bonnes épreuves photographiques de son modèle. Il est évident qu’un paysagiste ne saurait trop s’inspirer de quelques-unes de ces admirables études photographiques de la nature, que de vrais artistes savent aujourd’hui fixer sur leurs glaces collodionnées. — L’étudiant trouvera encore des modèles incomparables dans ces belles photographies qui reproduisent les sublimes cartons du Louvre, estampes incomparables et uniques dues au crayon magique de Raphaël, ou au pinceau puissant de Michel-Ange. Nul audacieux n’oserait reproduire les dessins de nos grands maîtres par le burin ou par la lithographie. La photographie réalise ce miracle, de multiplier à l’infini une estampe du Corrège ou du Titien.

De quelles ressources sont, entre les mains d’un architecte ou d’un archéologue, les vues des monuments de pays lointains ! Les merveilles d’Athènes et de Rome, les inimitables richesses des monuments de l’Inde, les formidables temples égyptiens, peuvent tenir dans son carton, non pas modifiés et défigurés par un crayon peut-être infidèle, mais tels qu’ils sont, avec leurs beautés, leurs imperfections, et les marques de destruction que le temps y a gravées. Les épreuves photographiques sont les miroirs où se reflètent les rives du Nil et de l’Indus, les constructions et les sites naturels de tous les pays où la chambre noire a passé.

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Fig. 3. — Le photographe dans les voyages d’exploration.

L’explorateur, armé de son bagage photographique, que l’on sait construire aujourd’hui de façon à l’utiliser partout avec facilité (fig. 3), rapporte de son voyage des documents incomparables, en ce sens qu’il est impossible d’en nier l’exactitude. Un photographe représente l’objet tel que la nature l’a formé, le monument tel qu’il l’a vu. Une colonne cassée, une tache dans une pierre, rien ne manque à l’épreuve. Un tableau, une aquarelle ne peuvent jamais être d’une précision aussi rigoureuse. L’artiste est souvent tenté de retrancher quelque objet qui semble nuire à l’effet de l’ensemble, ou d’ajouter quelque ornement à son œuvre. Enfin, dans certains cas, la photographie est capable de reproduire, à l’aide de la lumière artificielle, l’aspect de chefs-d’œuvre ou de beautés naturelles plongés dans les ténèbres. Il existe dans quelques souterrains des temples égyptiens, des peintures hiéroglyphiques, que l’on peut reproduire exactement par la photographie à l’aide de la lumière au magnésium. Le mode d’opérer est identique à celui qui a été employé pour prendre les vues photographiques de certaines parties curieuses des catacombes de Paris (fig. 4).

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Fig. 4. — Photographie au magnésium dans les catacombes.

Les applications de la photographie à l’art sont innombrables, et l’avenir nous réserve certainement bien des surprises à cet égard. La photoglyptie, née d’hier, ne tardera certainement pas à produire des épreuves inaltérables, aussi durables que les caractères typographiques ; elle perpétuera ainsi dans l’histoire la figure des grands hommes qui ont joué un rôle dans les évolutions de la société moderne. Quel prix incomparable n’attacherait-on pas aujourd’hui à la photographie des grands écrivains du siècle de Louis XIV, ou des philosophes du dix-huitième siècle ! quelles émotions profondes n’éprouverait-on pas à la vue de l’image fidèle des génies qui ont éclairé l’humanité ! Nos descendants jouiront assurément de ces surprises et de bien d’autres encore que nous sommes impuissants à soupçonner.

Il n’est pas douteux que, dans un avenir sans doute assez rapproché, les usages de la photographie s’étendront vers des horizons inouïs. Nous n’en choisirons pour exemple qu’une nouvelle application dont on a déjà pris l’initiative aux États-Unis. Un témoin oculaire, qui avait assisté de l’autre côté de l’Atlantique à quelques-unes des scènes tumultueuses, des dernières élections, nous a affirmé, qu’un opérateur américain était arrivé à prendre la photographie instantanée d’une réunion publique en plein vent. Il avait subitement fixé au foyer de la chambre noire l’orateur qui gesticulait du haut de sa tribune improvisée, le groupe des auditeurs, qui levaient les bras et s’agitaient, les uns avec des marques d’approbation et d’enthousiasme, les autres avec des signes d’impatience ou de colère. Ce photographe courut à son atelier pour transformer le cliché en planche typographique, par les procédés de l’héliogravure ; s’il avait réussi, le soir même, on eût répandu sur la place 100 000 exemplaires de la photographie, tirée à la presse. Il échoua. Mais d’autres réaliseront plus tard ce prodige inouï, qui consiste à reproduire sur le collodion les scènes animées, à retracer d’une manière impérissable l’homme en action, en mouvement, la foule qui s’agite, les armées qui combattent, l’orateur qui parle, la vague qui écume, ou l’étoile filante qui trace dans l’azur du ciel son sillon lumineux !


  1. 1 vol. in-18, illustré de 65 gravures et d’une planche photoglyptique. L. Hachette et Cie.