Les Affaires de Syrie d’après les papiers anglais/03

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LES
AFFAIRES DE SYRIE
D'APRES LES PAPIERS ANGLAIS

III.
ORGANISATION DE LA SYRIE.— LE PLAN ANGLAIS. — LE PLAN ADOPTÉ. [1]

Correspondence relating to the affairs of Syria, presented to both homes of parliament by command of Her Majesty, 1861.

Je voudrais examiner aujourd’hui les divers plans proposés dans la commission internationale de Beyrouth pour l'organisation de la Syrie et du Liban, étudier l’idée que se font les puissances européennes des rapports que la Syrie et le Liban doivent avoir avec la Porte-Ottomane, chercher si c’est un plan turc ou un plan européen qui vient d’être adopté, et tâcher de déterminer d’avance ce que la nouvelle organisation fera de bien ou de mal en Syrie et dans le Liban.

La question de Syrie n’est pas une question isolée, elle contient toute la question d’Orient, et, ne nous y trompons point, chaque fois qu’il y aura des désordres et des troubles dans une province quelconque de l’empire ottoman, ce sera la question d’Orient tout entière qui sera soulevée Autrefois en Turquie les pachas se révoltaient contre le sultan, et le sultan tâchait de les vaincre, tantôt par la force, tantôt par la ruse, sans que l’Europe s’inquiétât de ces démêlés intérieurs. Elle savait que la Turquie avait la force d’être malade sans en mourir, et qu’une révolte ne mettait pas tout l’empire ottoman en question. Elle ne prenait donc qu’un intérêt de curiosité à l’agitation des provinces turques. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Une révolte particulière, une sédition de ville, une simple prise d’armes entre deux tribus hostiles met en péril la Turquie tout entière et l’équilibre européen. Je sais que les vieux Turcs attribuent à l’ambition de l’Europe cette difficulté générale que ressent la Turquie à propos de chaque difficulté particulière. L’ambition de l’Europe n’a pas fait la faiblesse de la Turquie; elle s’en est seulement aperçue : de là une tentation très grande pour certaines puissances de profiter de cette faiblesse, et pour celles qui n’étaient pas tentées, parce qu’elles n’étaient pas à portée de la tentation, une singulière jalousie contre les états qui pouvaient hériter d’un malade chaque jour plus près de la mort.

Cet ensemble de convoitise dans les héritiers et de jalousie dans les Turcs exclus de l’héritage fait ce qu’on appelle la question d’Orient, et il est facile d’en retrouver les traits principaux dans les délibérations de la commission de Beyrouth sur l’organisation de la Syrie et du Liban.


I.

Parmi les cinq grandes puissances, il y en a deux, la Russie et l’Autriche, qui sont soupçonnées d’avoir des vues d’ambition sur l’héritage de l’empire ottoman, la Russie surtout, car l’Autriche craint encore plus l’agrandissement de la Russie qu’elle ne souhaite le sien propre. Elle sait que la puissance en ce monde n’est qu’une proportion, et que par conséquent elle perdrait en puissance, quand elle s’agrandirait d’une ou deux provinces à côté d’un état qui en acquerrait trois ou quatre. Mais je laisse de côté la politique de la Russie et de l’Autriche, qui ne se manifeste qu’à certains momens dans les délibérations de la commission internationale de Beyrouth, et je me hâte d’arriver à la politique de la France et de l’Angleterre, parce que ce sont ces deux politiques qui sont le plus en jeu, et je suis forcé de dire en lutte dans la question de Syrie. Cependant ces deux puissances semblent, au premier coup d’œil, avoir en Orient la même politique : elles veulent toutes deux le maintien de l’empire ottoman ; elles professent toutes deux le système d’abstention en Orient, et elles ont raison. N’étant pas contiguës avec l’Orient, elles ne pourraient s’y agrandir que par des possessions lointaines. Je sais bien que l’Angleterre est par sa marine contiguë avec le monde entier, et que la France peut aussi, dans la proportion de sa puissance maritime, avoir quelque chose de cette contiguïté universelle. Je suis persuadé pourtant que l’Angleterre et la France n’ont aucune envie sérieuse de s’annexer quelques-unes des provinces de l’empire ottoman. Elles s’interdisent sincèrement toute ambition; mais cette politique, qui a pour principe commun l’abstention, a sur les formes du maintien de l’empire ottoman des idées et des procédés tout différens. L’Angleterre ne conçoit le maintien de l’empire ottoman que sous sa forme ancienne; elle a l’air de croire que rien n’est changé en Turquie depuis le grand Soliman. Aux yeux de ses hommes d’état, mais non point de ses consuls, les Turcs n’ont pas décliné; les chrétiens d’Orient ne se sont pas relevés de leur abaissement et de leur misère. Des pachas plus ou moins soumis, des sultans plus ou moins voluptueux, un grand empire sans agriculture et sans industrie, l’Orient, qui a civilisé le monde, retombé dans la barbarie, ne faisant plus concurrence à personne, voilà ce que le gouvernement anglais appelle le maintien de l’empire ottoman. La France n’a pas voulu faire de cet idéal de barbarie impuissante le but de sa politique en Orient. Comme il y a des forces nouvelles qui se développent en Orient, comme il y a des populations qui remontent vers la civilisation, la France a pensé qu’il fallait leur faire une place dans l’empire ottoman. Si elles font des efforts durables pour recouvrer leur indépendance, il faut, comme pour la Grèce, consacrer cette indépendance; mais si ces populations, sans pouvoir ou sans vouloir aller jusqu’à l’indépendance, demandent que leur foi, leur vie, leur propriété, soient respectées, et cela au nom tantôt de droits anciens, tantôt de principes nouveaux, la France a pensé que ces justes revendications devaient être écoutées. Elle ne veut pas détruire l’empire ottoman : elle veut le fortifier et le régénérer par la régénération progressive des populations d’origines et de cultes divers qu’il contient dans son sein. Cette politique n’a rien assurément de révolutionnaire; elle est essentiellement civilisatrice. En effet, si l’Orient peut se régénérer par lui-même, tout en restant turc de nom et de titre, la France est heureuse de voir l’Orient échapper ainsi à la tutelle dominatrice de ses voisins; elle est heureuse de voir l’équilibre européen maintenu sans porter atteinte aux droits progressifs de la civilisation. Si au contraire, pour se régénérer tout à fait, l’Orient est forcé de se débarrasser du joug de la vieille barbarie ottomane, la France se trouve heureuse de voir qu’à la place d’un empire qui succombe, il y ait des états prêts à naître et à vivre, des héritiers de la Turquie sur le sol même de la Turquie, de telle sorte que l’Orient n’appartienne point par déshérence à l’ambition de quelque puissant voisin. La politique de la France en Orient pourvoit à l’avenir sous toutes les formes qu’il peut avoir. La politique anglaise s’attache opiniâtrement à la durée du passé. Qui a inventé cette politique de la France en Orient? Est-ce le premier empire ou la restauration? Est-ce la monarchie de 1830, ou la république de 1848, ou l’empire de 1851? C’est tout le monde, et ce n’est personne; ce sont les événemens et l’expérience qui ont créé cette politique française. M. Guizot a expliqué cette politique à la tribune de la chambre des députés le 2 juillet 1839. Il n’était pas ministre alors, et il était par conséquent d’autant plus libre dans son langage. « Regardez bien à tout ce qui s’est passé depuis trente ans en Orient et dans les domaines de l’empire ottoman : vous reconnaîtrez partout le même fait; vous verrez cet empire se démembrer naturellement sur tel ou tel point, non au profit de telle ou telle des grandes puissances européennes, mais pour commencer, pour tenter du moins la formation de quelque souveraineté nouvelle et indépendante. Personne en Europe n’a voulu souffrir que la conquête donnât à telle ou telle des anciennes puissances de tels agrandissemens. C’est là la vraie cause du cours qu’a pris la désorganisation progressive de l’empire ottoman, et c’est à ces conditions et dans ces limites que la France s’y est prêtée. Maintenir l’empire ottoman pour maintenir l’équilibre européen, et quand, par la force des choses, par le cours naturel des faits, quelque démembrement s’opère, quelque province se détache de cet empire en décadence, favoriser la transformation de cette province en une souveraineté nouvelle et indépendante qui prenne place dans la famille des états et qui serve un jour au nouvel équilibre européen, à l’équilibre destiné à remplacer celui dont les anciens élémens ne subsisteraient plus, voilà la politique qui convient à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite, et dans laquelle elle fera bien, je crois, de persévérer [2]. »

Lorsque M. Guizot, en 1839, expliquait ainsi la politique de la France dans la question d’Orient, il s’agissait alors de la Syrie, comme aujourd’hui. Cette province venait d’être conquise par le vice-roi d’Egypte sur la Porte-Ottomane, et il fallait décider s’il la garderait à titre héréditaire et l’incorporerait dans sa vice-royauté, ou s’il la rendrait à la Porte-Ottomane par le traité que l’Europe essayait de ménager entre les deux parties belligérantes.

La France avait-elle tort ou raison de vouloir que Méhémet-Ali gardât la Syrie et l’Egypte? Vieille question qu’il n’est pas à propos de traiter en ce moment. Sur ce point, je dirai seulement deux choses : la première, c’est qu’en aidant à l’incorporation de la Syrie avec l’Egypte, la France aidait à une de ces régénérations partielles de l’Orient qui doivent amener sa régénération générale et sa rentrée efficace dans l’équilibre européen; la seconde chose à dire, c’est qu’en faisant le bien de l’Egypte, la France faisait aussi celui de la Syrie, qu’elle soustrayait à l’anarchie et à la barbarie ottomanes. J’ai sur ce point le témoignage non suspect du consul anglais M. Brant. « Jusqu’à l’époque de l’occupation égyptienne, le fanatisme, dit-il, régnait sans frein à Damas. Il reçut alors un coup qui le réprima pour un temps, et tant que la Syrie fut soumise à l’Egypte, il ne reprit point le dessus; mais la Syrie ayant été rendue au sultan et le gouvernement turc devenant chaque jour plus faible en Syrie, chaque jour aussi le vieux fanatisme est redevenu plus fort et plus puissant [3]. »

On sait quelle est la puissance qui, en 1830 comme aujourd’hui, a voulu rendre la Syrie au sultan : c’est l’Angleterre. En 1839 comme aujourd’hui, l’Angleterre, disait-elle, ne voulait pas affaiblir la puissance ottomane. L’Europe suivit l’Angleterre dans cette voie qui a conduit directement la Syrie aux massacres de Damas. L’Europe de 1839 trouvait à cette restauration de l’anarchie ottomane le plaisir de contrecarrer la France de 1830. La Russie ou plutôt l’empereur Nicolas était particulièrement sensible à ce plaisir que lord Palmerston n’avait pas cherché d’abord, mais qu’il accepta de bonne grâce, quand il vit qu’il pouvait du même coup faire plaisir à ses amis turcs et faire peine à ses amis français. Il y a de ce côté de curieuses ressemblances à noter et des comparaisons instructives à faire entre l’exclusion de la politique française en Syrie en 1839 et l’évacuation de la Syrie en 1861.

Ne croyons pas d’ailleurs que l’Angleterre en 1839 se fît illusion sur les effets de la restauration ottomane en Syrie. Les Anglais excellent à juger leurs amis ou leurs protégés, au moment même où ils les protègent le plus hardiment. En demandant la Syrie pour l’Egypte, la France voulait introduire dans cette province une meilleure administration, une meilleure justice, un peu de civilisation enfin. Lord Palmerston n’avait pas ces vues chimériques et sentimentales. « Il faut, disait-il à M. de Bourqueney dans une conversation dont celui-ci rend compte au maréchal Soult dans sa dépêche du 31 juillet 1839, il faut séparer le sultan et son vassal par le désert [4]. » Il répète encore ce mot dans un entretien avec M. Sébastiani : « L’Egypte seule et le désert pour frontière entre le pacha et le sultan [5]. » Le désert qu’il faut faire ou maintenir, entendez-le bien, c’est la Syrie : voilà le sort qui en 1839 était réservé de sang-froid à la Syrie. Le désert, le vide, tel est le résumé de la politique anglaise en Orient; la civilisation, tel est au contraire le résumé de la politique française. Etonnez-vous que ces deux politiques ne s’entendent pas, quoique étant d’accord, sur le maintien de l’empire ottoman. L’une veut le maintenir en le régénérant par la civilisation, l’autre en faisant de lui le maître et le propagateur du désert.

Lord John Russell en 1860 est-il moins dur pour la Syrie, moins indifférent pour son avenir que ne l’était lord Palmerston en 1839? Je crains que non. Voyez la lettre dans laquelle il demande l’évacuation de la Syrie [6]. Mais que deviendra cette province après l’évacuation? Elle deviendra ce qu’elle pourra. Jamais homme d’état n’a pris plus philosophiquement son parti des maux prévus et visibles de l’humanité. « Prolonger l’occupation, dit lord John Russell, ce serait arriver peu à peu à transporter le gouvernement local de la Syrie aux mains des cinq puissances, et ainsi, au lieu de donner un exemple salutaire et fait pour intimider le fanatisme mahométan, l’occupation syrienne deviendrait un précédent pour d’autres occupations, en Bulgarie, en Bosnie, dans d’autres provinces, et un acheminement au partage de l’empire ottoman. Le gouvernement de sa majesté, n’ayant que le choix des maux, aime mieux voir le gouvernement de la Syrie rendu aux autorités nommées ou agréées par la Porte, selon que la commission internationale en décidera dans l’intérêt de la paix à venir de la Syrie. La responsabilité sera laissée à la Porte et à ceux qui seront chargés de gouverner le pays. Ce système, il est vrai, ne nous donne aucune garantie contre le renouvellement des luttes entre les Druses et les chrétiens; mais tant qu’il y a deux races dans le pays, il ne faut pas compter sur une sécurité permanente [7]. »

Il n’y a plus là, il est vrai, ce terrible mot de désert que l’esprit hardi et peu sentimental de lord Palmerston employait sans répugnance ; mais la Syrie est livrée de même sans hésiter à la Porte-Ottomane, le tout pour la plus grande gloire de la politique anglaise en Orient, c’est-à-dire le maintien intégral et stationnaire de l’empire ottoman.

Est-ce vraiment là le système anglais? Oui, c’est le système du gouvernement anglais; mais j’ai déjà tâché de montrer que les consuls et les agens de l’Angleterre en Orient, éclairés par l’expérience des lieux et des hommes, ne partagent pas cette politique aveugle et rétrograde. Je trouve dans la mission de lord Dufferin en Syrie un exemple fort remarquable de cette différence de sentimens entre le ministère anglais et ses principaux agens. Ici entendons-nous bien : je ne prétends pas que lord Dufferin ait été en Syrie favorable à la politique française. Il a opposé aux plans de la politique française des plans et des idées contraires à cette politique; mais ces plans et ces idées s’éloignaient aussi du système stationnaire du gouvernement anglais. Quand la politique française en Orient semble être seulement de tâcher de faire prévaloir autant que possible l’influence de la France, lord Dufferin et ses agens anglais luttent avec beaucoup de zèle et de persévérance contre ses efforts; mais j’ai déjà cherché à montrer que la politique de la France en Orient n’a pas ce caractère exclusif, elle vise à favoriser la civilisation plus encore que l’intérêt français. Nous prenons volontiers la définition de cette politique dans une dépêche du maréchal Soult en 1839, « L’empire ottoman, disait-il, même divisé administrativement par des stipulations diplomatiques,... uni, malgré ce partage, par le lien puissant des mœurs et de la religion, n’en continuera pas moins à former, en face des puissances européennes, ce grand corps dont l’existence a toujours été indispensable au maintien de l’équilibre politique. Les forces qu’il possède dans l’une et dans l’autre de ses divisions actuelles concourent également à ce but, et je ne crains pas de dire qu’en ruinant le pacha d’Egypte, on travaillera à la destruction de l’empire ottoman [8]. » Si c’est là vraiment le système de la politique française en Orient, lord Dufferin s’est trouvé d’accord avec nous en 1860, sans le savoir, sans le vouloir, et sans que nous-mêmes nous nous soyons peut-être assez aperçus de cette conformité entre la politique de lord Dufferin en Syrie et celle de la France en Orient.


II.

Venons donc à l’explication du plan de lord Dufferin, ce plan très anglais à la fois et très peu turc : très anglais, disons-nous, parce qu’il est fort contraire à l’influence de la France en Syrie, et très peu turc, parce qu’il est encore plus contraire à l’autorité illimitée de la Porte-Ottomane. Il y a là, je le sais, bien des choses qui étonneront les lecteurs français. Comment le plan de lord Dufferin peut-il être à la fois très anglais et très peu turc, puisque les ministres anglais sont très turcs? Comment les ministres anglais avaient-ils pu adopter ce plan, puisqu’il était si peu turc, et comment ont-ils pu l’abandonner, puisqu’il était si anglais? Toutes ces choses, bizarres pour nous, s’expliquent par la différence qu’il y a entre notre diplomatie et la diplomatie anglaise.

La diplomatie française se fait toute à Paris : nos agens n’y mettent que le talent et le savoir-faire de l’exécution; mais ils n’y ajoutent rien du leur. On leur donne peu de liberté d’action, et l’usage a fait qu’ils en prennent encore un peu moins qu’on ne leur en donne. L’esprit de centralisation règne dans la diplomatie française comme dans toute notre administration. L’état est tout; l’individu n’est rien, ou apprend à le devenir. Nous avons bien eu et nous avons encore dans la diplomatie des hommes qui aiment à agir par eux-mêmes; mais l’opinion vulgaire a trouvé un nom pour les discréditer : elle les appelle des faiseurs, ce qui est un nom d’anathème, et d’anathème tout français. Ailleurs que dans la patrie prédestinée de la consigne et du mot d’ordre, personne ne s’aviserait d’appeler faiseurs les gens qui veulent être utiles à leur pays. Ayant à la fois les deux genres d’esprit les plus contraires, l’esprit d’utopie et l’esprit de routine, nous employons l’un dans les livres, où il n’a pas de contre-poids, et l’autre dans l’administration, où il n’a pas d’aiguillon. Jamais en Angleterre un consul ou un agent ne sera tenté de s’effacer et d’attendre le télégraphe pour avoir un avis. Le diplomate anglais a beaucoup d’initiative, parce qu’il a une grande liberté d’action. Anglais partout et avant tout, il songe à faire prévaloir l’intérêt et l’influence de son pays; mais il a sur ce point son plan et son système, qu’il communique à son gouvernement, dont celui-ci tient grand compte, et dont il ne songe jamais surtout à faire un tort à son agent. La diplomatie anglaise ne se fait pas seulement à Londres, comme la nôtre à Paris; elle se fait partout, sur les lieux, d’après les occurrences et selon le caractère des diplomates anglais. S’il y a dans ce système moins d’unité, il y a plus d’activité, plus d’action. La France ne tient pas assurément moins de place dans le monde que l’Angleterre ; mais la diplomatie française est en général à l’étranger, moins agissante, moins décisive, plus discrète que la diplomatie anglaise. Un diplomate anglais ne se soucie pas beaucoup de deviner l’opinion de son gouvernement pour s’y conformer d’avance. Comme il a sur les questions du jour son opinion personnelle, il la défend, même au besoin contre son gouvernement, et ne craint pas de le contrarier, s’il croit que l’intérêt de l’Angleterre le demande. Je suis bien persuadé que la diplomatie française sait risquer aussi au besoin cette inconvenance administrative; cependant elle ne s’y décide qu’à la dernière extrémité.

Il y a dans ce curieux quatrième volume des Mémoires de M. Guizot, auxquels j’ai déjà fait beaucoup d’emprunts, un notable exemple de cette liberté d’action que l’Angleterre laisse à ses diplomates, et qui étonne un peu les nôtres. En 1839, l’Angleterre à Constantinople prêchait la paix avec l’Egypte au sultan Mahmoud, qui détestait Méhémet-Ali plus que quoi que ce soit au monde, et qui disait publiquement qu’il donnerait volontiers son empire à qui lui apporterait la tête du pacha d’Egypte. Il aurait fallu que lord Ponsonby, alors ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, employât tout son esprit, et il en avait beaucoup, à combattre cette haine du sultan ; mais il se trouvait que lord Ponsonby détestait aussi très vivement le pacha d’Egypte, et lord Ponsonby se donnait sur ce point bien des satisfactions de tempérament dans ses conversations avec la Porte-Ottomane. Le ministère français se plaignait avec raison que le cabinet anglais fût à Londres très pacifique, et qu’à Constantinople le ministre anglais fût très belliqueux. Notre chargé d’affaires à Londres, M. le baron de Bourqueney, relevait avec exactitude toutes ces contradictions de langage entre Londres et Constantinople, entre le cabinet et l’ambassadeur anglais, et il remarquait avec justesse que dans tout autre pays, pour pareille contradiction, un ambassadeur serait révoqué; mais « ici, disait-il, les choses se passent autrement. Les affaires extérieures ne passent qu’après les influences intérieures [9]. » Je crois qu’il doit en être ainsi dans les sociétés aristocratiques, où les hommes pèsent encore du poids de leurs personnes à côté des circonstances; mais de plus cette liberté d’action que prenait lord Ponsonby était conforme à la tradition de la diplomatie anglaise, et j’ajoute que l’Angleterre, après tout, n’y a rien perdu. Quoique l’individu ait gardé en Angleterre l’habitude d’être quelqu’un et d’avoir partout sa part d’action, je ne vois pas que l’état anglais ait pour cela moins de force et moins de grandeur.

« Quoique la Syrie, dit lord Dufferin dans la lettre où il expose son plan, soit habitée par plusieurs races distinctes et étrangères à la civilisation, et quoique ces races se partagent en plusieurs sectes fanatiques, cependant le gouvernement du pays ne semble pas être la plus grande difficulté. Toutes les populations de la Syrie ont l’instinct de la soumission envers l’autorité supérieure. Il y a, il est vrai, plusieurs tribus inquiètes et sauvages, mais il n’y a que les Druses qui aient vraiment l’esprit d’indépendance. Les Maronites sont insolens avec les faibles, mais ils sont serviles avec ceux qu’ils craignent, et la masse des paysans est industrieuse, patiente et soumise. La seule chose nécessaire pour assurer la tranquillité publique est de constituer un gouvernement assez fort pour se faire respecter. S’il est dépourvu de cette qualité essentielle, ce qu’il y a dans le pays d’élémens de discorde suffit pour établir une confusion infinie [10]. » Lord Dufferin cherche quelles sont les causes qui ont jusqu’ici affaibli l’autorité de l’administration turque en Syrie. Il ne parle pas des causes de faiblesse inséparables des institutions musulmanes, et qui sont communes à toutes les provinces de l’empire; il s’attache seulement à celles qui sont particulièrement propres à la Syrie. « Cette province était considérée comme une sorte de pachalik étranger dont il ne fallait chercher qu’à tirer le meilleur profit possible; aussi était-il pour ainsi dire mis aux enchères. Celui qui donnait le plus était nommé pacha, et ce pacha ne songeait naturellement dans son administration qu’à se rembourser de ses avances et à s’enrichir. La Porte-Ottomane, ayant intérêt à renouveler souvent le bail de la province, ne laissait ordinairement ses pachas en fonctions que pendant deux ans. Il fallait donc qu’en deux ans le gouverneur retrouvât son capital et fît fortune. De là d’intolérables et inévitables exactions, de là une suite de gouverneurs incapables et rapaces, et profondément insoucians de l’intérêt public [11]

Une autre cause de faiblesse est l’isolement stratégique de la Syrie. Comme la Porte-Ottomane est très pauvre, elle ne peut pas entretenir dans ses différens pachaliks un nombre convenable de troupes; aussi, quand des troubles s’élèvent dans une proyince et qu’il faut y envoyer des troupes, on prend sur une province pour fournir aux besoins de l’autre. L’affaire finie, les troupes retournent dans leur garnison; « mais la Syrie étant fort éloignée, quand elle envoie ses troupes dans quelque pachalik troublé, elle est longtemps sans les recouvrer, et c’est dans un de ces momens où la Syrie était dégarnie de troupes qu’ont eu lieu les derniers massacres [12]. »

Il y a une troisième cause enfin qui en Syrie gêne singulièrement l’action de l’autorité turque, c’est l’ignorance totale où sont tous les fonctionnaires turcs du langage, des mœurs et des idées de ceux qu’ils sont appelés à gouverner. « Chaque nouveau pacha amène à sa suite une bande d’agens tous également étrangers au pays, et qui sont tous obligés de se remettre aux mains des intrigans du pays [13]. »

.le ne veux pas commenter longuement l’exposition que lord Dufferin fait de l’état de la Syrie et de ses causes; mais qui donc a jamais représenté plus vivement la condition déplorable des provinces de l’empire ottoman ? Un pacha qui a pris à bail son pachalik et qui ne songe qu’à gagner sur son bail, les provinces de l’empire turc se prêtant mutuellement leurs troupes pour maintenir l’ordre à mesure qu’il se dérange, chaque province dégarnie à son tour et pouvant être prise au dépourvu par quelque insurrection fanatique, enfin la Syrie condamnée à être gouvernée par des fonctionnaires qui ne connaissent ni sa langue, ni ses mœurs, ni ses idées; voilà, selon le plus important des témoins anglais, l’état des choses en Syrie. Quel est le pays du monde qui pourrait résister à de pareilles causes de désorganisation? Le moyen que lord Dufferin propose pour remédier aux vices de l’administration turque est de faire en quelque sorte de la Syrie un gouvernement indépendant avec un gouverneur affranchi des influences qui dominent à Constantinople, n’ayant plus à payer de black-mail ou de pot-de-vin aux puissances du jour, assez fort pour braver les intrigues de Constantinople et la tutelle des consuls européens dans son pachalik, ayant des appointemens assez élevés pour n’être pas tenté de les augmenter par d’odieuses exactions, étant sûr de garder le pouvoir assez longtemps pour connaître les besoins du pays et pour s’intéresser au bien-être du peuple. Voilà le gouverneur et le gouvernement que souhaite lord Dufferin, et il ajoute fort prudemment que, pour avoir un gouverneur de ce genre, il faudrait que la Porte-Ottomane ne pût le nommer que d’accord avec les grandes puissances. Ce gouverneur aurait une force militaire équipée et payée sur les ressources du pays ; il aurait aussi une sorte d’indépendance financière, et n’aurait à payer qu’un tribut déterminé à la Porte-Ottomane. Avec un pareil système introduit et garanti par l’Europe, la Syrie, grâce à sa richesse et à sa fertilité naturelles, aurait bientôt une prospérité qui ne le céderait qu’à celle de l’Egypte. Où trouver l’homme capable d’être ce gouverneur quasi indépendant que l’Europe rendrait responsable de la paix et de la sécurité des populations de la Syrie? Lord Dufferin n’hésite pas à proposer Fuad-Pacha : non qu’il trouve à Fuad-Pacha toutes les qualités nécessaires pour ce grand et nouveau poste; mais si l’on ne prend pas Fuad, qui prendra-t-on [14] ?

Lord Dufferin sait bien qu’on dira qu’ériger ainsi la Syrie en une sorte de grand pachalik presque indépendant, c’est inaugurer le démembrement de l’empire ottoman; mais cette quasi indépendance de la Syrie lui semble la condition nécessaire de la restauration de l’ordre et de la sécurité dans cette grande province. Lord Dufferin avait bien prévu la répugnance que son plan devait rencontrer à Constantinople. Aussitôt que la Porte-Ottomane connut ce plan, que le cabinet britannique avait approuvé, elle se hâta d’écrire à son ambassadeur à Londres, M. Musurus, que « d’après ce plan il ne s’agirait de rien moins que de l’érection d’une vice-royauté à l’instar de l’Egypte et des provinces danubiennes. Il nous est absolument impossible, dit le ministre des affaires étrangères de la Porte-Ottomane, Aali-Pacha, soit d’adhérer à cette proposition, soit d’admettre la compétence de la commission européenne dans cette matière [15]. » La Porte-Ottomane est tellement irritée de ce plan proposé par lord Dufferin, que c’est à peine si en le discutant elle reste polie envers l’Angleterre. « Le plan en question, dit Aali-Pacha dans sa dépêche du 20 janvier 1861, ne tend à rien moins qu’à ériger une nouvelle principauté quasi indépendante, soumise à la direction d’une commission européenne, en d’autres termes à séparer la Syrie de la domination ottomane. — Vous concevrez facilement combien le gouvernement de sa majesté impériale serait désolé, si par malheur le cabinet de sa majesté britannique, après avoir pris en sérieuse considération la position désastreuse qu’une telle combinaison créerait et à l’ensemble de l’empire et à la Syrie elle-même, ne revenait pas sur sa première impression; ce principe de l’intégrité de l’empire ottoman, si énergiquement, et, je puis le dire, si efficacement défendu par l’Angleterre, recevrait une nouvelle atteinte dans une de ses plus importantes parties. — Sans doute les malheurs qui ont frappé les populations du mont Liban et de Damas sont immenses ; le cœur paternel de notre auguste souverain a été le premier à s’affliger des horreurs dont ces pays ont été le théâtre. — La Grande-Bretagne a eu aussi, il n’y a pas longtemps, des désastres pareils à déplorer et à réprimer dans ses possessions de l’Inde-Orientale. Personne n’a songé à accuser l’administration anglaise de négligence ou d’incapacité. Comme nous, elle a été surprise par les événemens, et comme nous elle a rempli son devoir en infligeant des punitions sévères aux auteurs des forfaits commis [16]. »

Que dites-vous de cette désobligeante et absurde allusion aux massacres de l’Inde? Où est la ressemblance entre la guerre de l’Inde et les odieux attentats de la Syrie et du Liban, si ce n’est que dans l’Inde, comme dans la Syrie, c’est le fanatisme mahométan qui a fait tout le mal, que dans l’Inde les Anglais ont été les victimes de ce fanatisme, et qu’en Syrie les Turcs en ont été les instigateurs?

Nous venons de voir avec quelle vivacité la Porte-Ottomane repoussait le plan de lord Dufferin, qu’avait approuvé le gouvernement anglais dans deux dépêches de lord John Russell, en date du 22 et du 23 novembre 1860 [17]. La France repoussa aussi ce plan. Devant cette double répugnance, l’Angleterre céda, sans beaucoup se faire prier et comme si elle ne tenait pas vivement au plan qu’elle avait d’abord approuvé. Elle ne se souciait fortement que d’une seule chose, la plus prompte évacuation possible de la Syrie par les troupes françaises. Tout le reste n’avait à ses yeux que peu d’importance. La lettre dans laquelle lord John Russell informe lord Dufferin de l’abandon de son plan contient bien quelques signes de mauvaise humeur contre la Porte-Ottomane; mais, au fond, c’est la lettre de quelqu’un qui a pris vite son parti et sans beaucoup de regrets. « Depuis que j’ai informé votre seigneurie de l’approbation que le gouvernement de sa majesté avait donnée à votre plan de pacification en Syrie, écrit lord John Russell à lord Dufferin le 1er février 1861 [18], des obstacles d’une nature sérieuse ont empêché l’adoption définitive de ce plan. Les ministres du sultan, y voyant une atteinte à la souveraineté de la Porte et l’établissement d’une demi-indépendance, ont déclaré que la Porte n’y consentira pas. M. Thouvenel, d’un autre côté, voulant conserver la demi-indépendance du caïmacan chrétien, telle qu’elle avait été établie en 1842 et 1845, déclare que la France considère le maintien de cet arrangement comme la condition indispensable de l’organisation prochaine. Les deux puissances demandent donc que les délibérations de la commission se bornent à l’organisation du Liban. En présence de ces difficultés et de la nécessité d’une prompte évacuation de la Syrie par les troupes européennes, j’ai à vous donner pour instruction : 1° de maintenir la caïmacamie chrétienne établie en 1842 et 1845, 2° de borner les travaux à l’organisation du Liban, 3° de demander à la Porte de lever immédiatement une contribution de 200,000 livres sterling au moins, et de l’employer à la reconstruction des villages de la montagne. »

J’ai expliqué déjà comment les efforts de la commission internationale avaient échoué sur la question de l’indemnité comme sur celle de la punition des crimes commis ou tolérés par les officiers turcs [19]. Je ne reviens pas sur ce point; je devrais peut-être même, laissant de côté le plan de lord Dufferin, puisqu’il est repoussé par la Porte-Ottomane et par la France, abandonné par l’Angleterre, examiner le plan qui a été définitivement adopté et en montrer les avantages et les inconvéniens. Je ne puis pas cependant ne pas faire quelques réflexions sur ce plan de lord Dufferin, qui a eu une grande place dans les négociations de Syrie, qui pourra peut-être la retrouver dans l’avenir, parce qu’il est conforme, selon moi, à la situation de l’empire ottoman.

Et d’abord pourquoi la France a-t-elle rejeté ce plan? Ici je me mettrai fort à mon aise. Je n’ai pas hésité à montrer ma préférence pour le plan de lord Dufferin, et je n’hésite pas cependant à déclarer que le gouvernement français a sagement fait de le repousser au moment où il a été proposé. L’opinion publique ne l’eût pas compris, elle ne l’eût jugé que sur ses dehors. Il y a par exemple dans le système de lord Dufferin un côté tout anglais : c’est la proposition de nommer Fuad-Pacha gouverneur du grand pachalik de Syrie et de l’investir d’une autorité presque indépendante. Fuad-Pacha s’était livré corps et âme à l’Angleterre; l’Angleterre le récompensait de son zèle en faisant de lui une sorte de vice-roi de Syrie [20]. Ce vice-roi à son tour assurait à l’Angleterre en Syrie une influence et presque une domination exclusive. Tout cela, qui déplaisait fort à la Porte, et qu’elle n’a certainement point pardonné à Fuad-Pacha, n’aurait guère plu à la France; elle y aurait vu un signe de prépondérance anglaise qui l’aurait blessée; elle aurait pu se demander si nous avions envoyé nos soldats en Syrie pour y établir une sorte de vice-royauté anglaise.

Il y avait encore dans le système de lord Dufferin, outre la nomination de Fuad-Pacha comme favori de l’Angleterre, d’autres points qui auraient choqué la France. J’ai dit que lord Dufferin proposait d’ôter au Liban sa caïmacamie chrétienne et de le soumettre au gouverneur-général comme le reste de la Syrie. Que seraient devenus la demi-indépendance de la montagne et les droits de protection que nous avons sur les Maronites? La condition des Maronites aurait donc été plus mauvaise après notre expédition qu’avant? Ils auraient donc perdu quelques-uns des avantages que leur assuraient les conventions de 1842 et de 1845? Ces conventions avaient été faites sans que nous eussions un soldat en Syrie, et maintenant, en face de nos soldats envoyés pour les secourir, les Maronites auraient perdu leurs prérogatives anciennes! Quel désappointement après les espérances excitées de toutes parts !

Ce n’est pas tout : non-seulement le système de lord Dufferin ôtait aux Maronites ce que leur avaient conservé les traités de 1842 et de 1845; il ne voulait pas que le gouverneur-général de Syrie tînt compte des distinctions de religions et de cultes. On avait jusqu’ici en Syrie reconnu les nationalités d’après le culte. Ainsi les Druses, peu nombreux, avaient un caïmacan comme les Maronites, beaucoup plus nombreux : on traitait avec les églises et non avec les populations. Lord Dufferin appliquait à toutes les populations les principes de la tolérance occidentale, et substituait l’idée et les droits du nombre à l’idée et aux droits d’un culte particulier. Malgré ses principes philosophiques, la France eût répugné à cette dénationalisation de l’Orient chrétien. Nous trouvons très simple en Occident de compter la population et non les sectes, d’accorder une plus grande part de suffrages à cent cinquante mille citoyens qu’à vingt-cinq mille. Que dirait-on si on nous proposait de voter par églises ou par communes et non par tête? En Orient, nous classons la population d’après d’autres principes. Les habitans sont agrégés les uns aux autres par leur culte et par leurs rites; ils font corps par églises. Lord Dufferin changeait tout cela. « Je suis tout à fait persuadé, écrit-il le 14 novembre à sir H. Bulwer, que lorsqu’on a à traiter avec une grande population où les opinions religieuses sont différentes, mais où la langue, les mœurs, les habitudes et les pensées se ressemblent complètement, le principe de la fusion doit plutôt être adopté que celui de la séparation comme règle générale de gouvernement. La croyance religieuse ne doit point devenir une expression géographique, une règle pour localiser les populations. Un gouvernement sage doit amener ses sujets de sectes diverses à subordonner leurs différences théologiques à leurs conformités civiles [21]. » Ces règles de gouvernement, qui sont pratiquées en France, pouvaient-elles l’être en Syrie? L’opinion religieuse et libérale en France se serait alarmée de cette réunion de toutes les sectes en une seule société sous l’autorité suprême d'un musulman; elle n’aurait pas cru à la justice et à l’égalité de la tolérance mahométane. Elle aurait eu raison de douter, étant instruite par l’expérience même des massacres de Syrie.

Voilà quelques-unes des raisons qui faisaient que la France eût su très mauvais gré à son gouvernement d’adopter le plan de lord Dufferin. S’il y avait de si bonnes raisons de rejeter le plan de lord Dufferin, d’où vient, me dira-t-on, que vous semblez le préférer? Voici pourquoi.

En lisant le système de lord Dufîerin, je le considérais beaucoup moins dans le présent que dans l’avenir; je ne cherchais pas s’il répondait aux difficultés des circonstances et surtout à l’inconvénient des rivalités européennes, mais s’il était conforme ou non à la situation générale de l’empire ottoman et à la politique de la France en Orient depuis le commencement de notre siècle. De plus je l’avais dépouillé dans ma pensée du caractère trop anglais que lui donnait le choix de Fuad-Pacha pour vice-roi de Syrie. J’acceptais le système, mais je changeais l’homme. Au Turc favori et serviteur des. Anglais je substituais dans mon idée Abd-el-Kader, notre ancien adversaire en Algérie, celui qui avait conseillé aux mahométans de ne pas souiller leur religion et leur cause par des massacres qui retomberaient tôt ou tard sur leurs têtes, celui qui avait tout vu et tout connu, celui qui disait au major Fraser que dans sa pensée il partageait les musulmans de Damas en vingt-quatre parts : sur ces vingt-quatre parts, vingt avaient activement poussé au massacre; sur les quatre restant, trois et demi désiraient le massacre, mais ne l’avaient pas excité, une demi-part seulement s’était sincèrement opposée à ces attentats; celui qui disait encore au major Fraser que lorsqu’il se rendit auprès des membres du grand conseil musulman, quand déjà les massacres avaient commencé et qu’il se mit à leur parler, il fut forcé de s’en aller plein de dégoût, car les chefs musulmans n’étaient venus à ce conseil que pour fumer leurs pipes et ne rien faire [22]; celui qui avec ses Algériens courut partout sauver les chrétiens; celui enfin dont Fuad-Pacha s’est empressé de faire désarmer les compagnons [23], et à qui la Porte-Ottomane ne pardonnera pas le contraste de sa générosité avec la barbare connivence des officiers turcs. C’était Abd-el-Kader que je nommais gouverneur-général de cette Syrie érigée en principauté presque indépendante, et alors je ne trouvais presque plus rien à critiquer dans le système de lord Dufferin. Il faut, selon lui, à la Syrie un gouvernement ferme et impartial. Le gouvernement d’Abd-el-Kader aurait ce caractère. Il faut quelqu’un qui sache la langue et connaisse les mœurs de la Syrie. Abd-el-Kader est Arabe et parle aisément la langue des Syriens. Le Liban sera soumis à la loi générale de la Syrie. Je ne crains pas qu’avec Abd-el-Kader cette loi soit sévère et injuste pour les chrétiens, complaisante et molle pour les musulmans. Quoi! un musulman gouvernera des chrétiens? — En Algérie, les chrétiens gouvernent les musulmans. Partout où il y a un gouvernement respectable et respecté, je pense, comme lord Dufferin, que le principe de la fusion doit l’emporter sur le principe de la séparation, et que les conformités de langue, de mœurs et d’idées doivent l’emporter sur les diversités de croyances.

Avec Abd-el-Kader, tout me plaît dans le système de lord Dufferin, son principe surtout. Ce principe n’est pas celui du partage de l’empire ottoman, principe ambitieux, contraire à la fois au repos de l’Occident, dont il dérange l’équilibre, et à l’intérêt de l’Orient, dont il étouffe l’avenir national. Le système de lord Dufferin se rattache, sans le savoir, à la politique française en Orient, telle que l’exposait M. Guizot en 1839. Il fait pour la Syrie ce que la France en 1840 voulait faire pour l’Egypte, ce que l’Europe a fait pour la Grèce, même avant 1830, ce que l’Europe encore vient de faire récemment pour les principautés danubiennes. Lord Dufferin croit que la Syrie, pourvu qu’elle soit bien gouvernée, a une vitalité qui lui est propre. Il s’empresse donc de dérober cette partie vitale de l’empire ottoman à l’atonie de Constantinople. Soutenir l’empire ottoman en ravivant ses parties, raviver ses parties en les séparant jusqu’à un certain point du centre, qui les vicie, et, si même ce centre vient à mourir, empêcher que ses parties ne meurent avec lui, c’est-à-dire ne tombent au pouvoir de voisins cupides, créer des états nouveaux et indigènes au lieu d’encourager les annexions ambitieuses, telle est la seule politique raisonnable et hardie en Orient, hardie au profit de la civilisation au lieu de l’être au profit de l’esprit de conquête. On pouvait, je le crois, reconnaître la parenté qu’a le système de lord Dufferin avec cette politique, on pouvait même caractériser vivement cette parenté par le choix d’Abd-el-Kader pour vice-roi de Syrie. Je sais bien que la Porte-Ottomane aurait rejeté plus énergiquement encore le système de lord Dufferin personnifié dans Abd-el-Kader; puisqu’il lui a été suspect dès le premier jour, même avec Fuad-Pacha, il lui aurait été redoutable et odieux avec Abd-el-Kader; mais ce système, dût-il même ne pas être adopté aussitôt par l’Europe, aurait eu l’avantage de n’être rejeté que par la Porte-Ottomane, qui le recommandait par son refus même, au lieu d’avoir le malheur d’être repoussé à la fois par la Turquie comme anti-ottoman et par la France comme anti-chrétien. Selon moi, il ne méritait que le premier reproche.

Les préventions politiques, qui s’appellent souvent des traditions, ont une grande part dans l’histoire du monde. En 1840, la France voulait établir en Orient une grande Egypte, c’est-à-dire une Egypte agrandie par la Syrie. L’Angleterre s’y est opposée, et n’a même pas craint de risquer sur cette question la paix de l’Europe. En 1861, l’Angleterre, ou plutôt lord Dufferin, proposait de faire en Orient une grande Syrie, c’est-à-dire une principauté viagère ou décennale, une Syrie ne faisant qu’un seul pachalik, sans distinction de juridiction entre les chrétiens du Liban et les autres habitans. Cette fois c’est la France qui s’y est opposée et qui a refusé de sacrifier les prérogatives assurées au Liban par les conventions de 1842 et de 1845. La Porte-Ottomane n’a pas manqué de favoriser ce morcellement traditionnel, et dans les propositions qu’elle a faites pour le gouvernement de Syrie, elle a eu soin d’établir que « les provinces de Damas et de Saïda seraient gouvernées chacune séparément par un gouverneur-général d’un caractère éprouvé et capable [24]. » C’est dans le même esprit qu’elle a consenti plus tard à donner au Liban un gouverneur chrétien.

J’ai essayé de caractériser le système de lord Dufferin et d’en bien faire comprendre la portée. J’ai expliqué en même temps comment le gouvernement français avait eu des motifs pour rejeter ce système. Ce qui me frappait surtout, c’est le témoignage que ce système rendait contre la Turquie, dont les plus zélés partisans ne peuvent soutenir l’intégrité politique qu’en détruisant son intégrité administrative, tant son administration est mauvaise. Ne croyons pas du reste que lord Dufferin fût infatué de son système au point de n’en pas savoir les inconvéniens comme les avantages. Il les résume fort clairement dans une lettre au major Fraser le 16 janvier 1861 [25], dans laquelle il explique comment la seule manière, selon lui, d’obtenir un bon gouvernement pour ce pays est de séparer son administration de l’administration qui siège à Constantinople, et de soumettre ce gouvernement quasi indépendant au contrôle des agens politiques des cinq puissances résidant auprès du gouverneur-général. Avec un système de ce genre bien pratiqué, il croit qu’il serait convenable d’abolir les privilèges dont jouit le Liban; mais il hésite, dit-il, en arrivant à une conclusion si naturelle. « Les Turcs ont si mal gouverné jusqu’à ce jour, excitant sans cesse les chrétiens contre les Druses, les Druses contre les chrétiens, et amenant par leur politique les affreux événemens de l’année dernière, qu’avant de supprimer la demi-indépendance de ces deux tribus, il y a lieu de se demander si ce sont des obstacles au bien ou des barrières contre le mal qu’on détruit. Un bon gouvernement serait assurément une meilleure garantie pour les Maronites et pour les Druses que la sauvegarde douteuse de privilèges confus et mal définis: mais où est ce bon gouvernement? Sera-ce même celui de Fuad-Pacha, si nous le faisons nommer?.. Aussi je me fais sans cesse à moi-même cette question : dois-je consentir à abolir des privilèges que l’iniquité persévérante de tous les officiers turcs semble rendre indispensables, ou bien après tout ne serait-il pas mieux d’accepter le projet de la France d’unir les Druses et les chrétiens sous l’égide d’une commune indépendance contre les pernicieux desseins de ceux qu’ils ont appris à regarder comme leur commun ennemi, tandis qu’ils devraient être leurs protecteurs naturels? »

Cette consciencieuse hésitation de lord Dufferin sur l’à-propos de son plan justifie à la fois le refus que la France a fait de l’accepter et l’amendement que j’ai fait humblement en proposant de le personnifier dans Abd-el-Kader au lieu de Fuad-Pacha. En même temps le plan de la France d’unir les chrétiens et les Druses du Liban en une seule nationalité politique, composée de deux religions, et de lui accorder une indépendance quelconque contre Constantinople, ce plan est encore un essai de soustraire à l’atonie de l’empire turc les parties vitales de cet empire. Ce que lord Dufferin faisait pour toute la Syrie, la France voulait le faire pour le Liban, Les deux plans procédaient à la régénération de l’Orient par la séparation administrative ou politique d’avec la Porte-Ottomane et relevaient tous deux de la politique française de 1839; car, comme le dit encore lord Dufferin dans sa lettre au major Fraser [26], « il y a fort à craindre que le gouvernement turc ne soit devenu une impossibilité, et que la politique turque ne soit incorrigible. »

Les deux plans, celui de la France et celui de l’Angleterre, pouvaient donc être adoptés. Je préfère celui de lord Dufferin comme plus hardi et plus efficace, avec Abd-el-Kader surtout pour gouverneur-général; mais les deux projets étaient bons. Voyons celui qui a été adopté.


III.

Les deux traits principaux du gouvernement actuel de la Syrie sont : 1° un gouvernement chrétien pour le Liban ; 2° le maintien de deux pachas, c’est-à-dire le morcellement ancien du pays et sa dépendance absolue de Constantinople. Le premier de ces principes semble tout français, le second est tout turc. Protectrice antique des chrétiens en Orient, la France semble avoir assuré la victoire à sa vieille cause favorite en obtenant que la montagne tout entière, soit maronite, soit druse, ait un gouverneur chrétien; mais, quand on y regarde de près, la victoire diminue. Je sais bien que, devant l’opposition faite par la France et par la Porte-Ottomane, l’Angleterre a abandonné le plan de lord Dufferin, qu’elle avait adopté ; lord Dufferin a même reçu pour instruction de maintenir la caïmacamie chrétienne et de se borner à l’organisation du Liban. L’Angleterre a donc fui,

Mais en Parthe, en nous perçant le cœur.


Forcé en effet de renoncer à son plan d’une Syrie quasi indépendante, lord Dufferin a proposé de faire du Liban un pachalik chrétien ; peut-être même ce pachalik chrétien est-il une proposition française, car il me semble résulter d’une dépêche de lord Dufferin du 15 décembre 1860 que le commissaire français, M. Béclard, en approuvant le premier plan de lord Dufferin d’une Syrie quasi indépendante, avait demandé en même temps que le Liban, dans ses anciennes limites, formât un pachalik, et que le pacha fût chrétien [27]. Je ne vois pas bien dans les documens anglais, les seuls que j’aie sous les yeux, je ne vois pas bien si le commissaire français subordonnait le pacha chrétien au vice-roi de Syrie de lord Dufferin, ou bien s’il le faisait dépendre de Constantinople et séparait par conséquent le Liban de la Syrie. Quoi qu’il en soit, la proposition du commissaire français semble avoir donné à lord Dufferin l’idée de son pachalik chrétien de Syrie; mais ce pachalik chrétien tel que l’entend lord Dufferin détruit l’indépendance du Liban. Il dénationalise les Maronites et les soustrait au patronage de la France. Écoutons lord Dufferin expliquer lui-même son idée à sir Henri Bulvver dans sa dépêche du 12 décembre 1860. « Maintenir la caïmacamie maronite, c’est, dit-il, perpétuer évidemment la plupart des maux présens, l’antagonisme inévitable d’une secte redoutable contre le gouvernement, et l’anomalie d’un état dans un état, anomalie qui, quoique diminuée, conserve encore sa vitalité incommode. Quoi qu’il en soit, il est impossible de méconnaître tout à fait le passé : il est vrai que les Maronites sont incapables de se gouverner eux-mêmes; mais, quoiqu’ils ne puissent pas pratiquer ce genre de gouvernement, il peut sembler injuste d’abolir les privilèges qui leur sont garantis par l’Europe. Si nous changions le nom de Maronite par le nom de chrétien, beaucoup de difficultés s’évanouiraient, et il deviendrait possible d’étendre à toute la montagne un avantage qui, dépouillé de son caractère de secte et de localité, ne pourrait plus faire ombrage au gouvernement central [28].» Sachons-le bien, ce changement de nom n’est rien moins qu’une révolution. Les Maronites ne sont plus considérés comme faisant une population à part, ayant un chef indigène; ils ne sont plus considérés que comme des sujets chrétiens du sultan, et faisant corps à ce titre avec les autres chrétiens de l’empire turc. Il semble au premier coup d’œil que lord Dufferin, qui voulait que les ressemblances de langue, de mœurs et de coutumes l’emportassent sur les différences de religion, se contredit quelque peu en prenant la qualité de chrétien pour principe de classification dans les populations du Liban; mais cette contradiction n’est qu’apparente. Il prend les Maronites comme chrétiens pour les réunir aux autres chrétiens du Liban, et il suit en cela le principe de fusion qu’il a proclamé, et non le principe de séparation. « Je continue à croire, dit-il dans une conférence particulière de la commission internationale, que, lorsqu’une population est composée de chrétiens orientaux ayant des croyances différentes, le Turc est le meilleur gouverneur qu’elle puisse avoir. Cependant, comme il faut répondre aux exigences de l’opinion publique en Europe, je ne demande pas mieux que de discuter la proposition d’un pachalik chrétien dans le Liban, pourvu qu’il soit bien entendu que le pacha ne sera jamais choisi parmi les habitans fanatiques et ignorans de la montagne [29]. » Ailleurs, expliquant à sir Henri Bulwer pourquoi il adopte l’idée du pachalik chrétien dans le Liban, lord Dufferin développe encore mieux sa pensée. « Cet arrangement, dit-il, donne une satisfaction raisonnable à l’opinion catholique de la France, détruit la pernicieuse prépondérance de la secte maronite, appelle l’élément chrétien grec à servir de contre-poids, assure l’indépendance civile des Druses, et fait que le contrôle du gouvernement central devient dans la montagne aussi complet et aussi irrésistible que dans toute autre province de l’empire [30]. »

Cette déchéance des Maronites, cette destruction de l’influence légitime qui leur appartient dans la montagne par le nombre seulement, puisqu’il y a, ne l’oublions pas, plus de cent mille Maronites contre vingt-cinq mille Druses, ce contre-poids de l’élément grec, qu’on s’applaudit d’avoir trouvé, et qui n’est qu’une rivalité de plus dans un pays qui souffre déjà trop de ses divisions de sectes, ce contrôle irrésistible de l’autorité centrale, qui livre la montagne à l’arbitraire de Constantinople, tout cela, qui fait le mérite du pachalik chrétien aux yeux de lord Dufferin, ne devait guère recommander cette innovation au commissaire français ; mais le commissaire français croyait sans doute important de faire prévaloir d’abord le principe d’un gouvernement chrétien pour toute la montagne, et nous reconnaissons que ce principe a son importance, s’il est pris dans son sens naturel, si un pacha chrétien veut dire un pacha qui ne sera pas soumis à la volonté du premier Turc venu. Si au contraire il y a des chrétiens en Orient qui sont Turcs par intérêt et par calcul, qui gardent le nom et les rites chrétiens parce que, dans l’état de l’Orient, ce nom de chrétien peut servir de titre d’avancement à un fonctionnaire, en même temps qu’il servira d’expédient à la Porte-Ottomane pour se défendre contre les plaintes des puissances européennes; s’il y a des chrétiens de ce genre, plus attachés au sultan qu’à leur foi, et qui ne sont, pour ainsi dire, d’aucun pays, sinon des bureaux de la Porte-Ottomane; si c’est un chrétien de cette condition qui est pacha du Liban, je ne vois pas quelles garanties le pachalik chrétien pourra donner aux chrétiens du Liban.

Quand le commissaire français voulut passer du pacha chrétien au pacha indigène, et qu’il proposa pour gouverneur du Liban un Maronite, un membre de la famille Cheab, il trouva dans lord Dufferin un ardent adversaire, et les autres commissaires rejetèrent aussi sa proposition, si bien que le commissaire français se trouva seul contre quatre. « La tentative de restaurer le gouvernement de l’émir Béchir n’était, disait lord Dufferin, qu’un désastreux anachronisme. L’émir Béchir était un despote sauvage et énergique, mahométan pour moitié, chrétien pour un quart, Druse pour un quart, et je reconnais qu’à force d’assassiner ses ennemis, de crever les yeux à ses rivaux, de répandre la terreur parmi ses sujets, il a réussi à se soumettre la montagne; mais, parce que cet homme exceptionnel était un Cheab, s’imaginer que la dupe de quelques prêtres, descendant de cette famille usée, pourra, parce qu’il est un Cheab, contenir tous ces élémens en fermentation avec lesquels nous avons à traiter maintenant, c’est là une grande illusion [31]. » L’idée de confier le gouvernement, de la montagne à un Maronite, à un descendant de la famille Cheab, n’étant soutenue que par la France, devait succomber [32]. Chaque membre de la commission internationale avait sa cause particulière de répugnance contre les Maronites. L’Angleterre leur reprochait leur attachement au catholicisme, à la France, et de plus, étant la patronne décidée des Druses, elle voulait détruire une suprématie rivale. La Prusse leur savait mauvais gré aussi de leur zèle catholique. L’Autriche est habituée à soutenir la Turquie. La Russie enfin voyait avec plaisir les chrétiens grecs acquérir une influence et une puissance nouvelles aux dépens des Maronites. Cette quasi unanimité contre la France et ses protégés charmait les ministres anglais, et lord John Russell écrivait d’un ton de moquerie à lord Cowley : «Si l’organisation que souhaite la France pour le Liban doit être différée jusqu’à ce que les représentans de l’Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie se résignent à la suprématie exclusive des Maronites, il s’écoulera plus de dix ans avant qu’ils se soumettent à cet arrangement [33]. » Le règlement pour l’administration du Liban arrêté à Constantinople le 9 juin dernier est conforme aux votes de la commission internationale. Le Liban est administré par un gouverneur chrétien nommé par la Porte et relevant d’elle directement [34], si bien que, pour exprimer toute ma pensée, on peut dire que le principe français a triomphé contre la France. Le Liban a un gouverneur chrétien; mais ce gouverneur chrétien n’est point un indigène, et ce seul changement change tout. Les Maronites se trouvent, par cet arrangement, déchus de la quasi indépendance dont ils avaient joui jusque-là sous la protection de la France. L’organisation de 1842 et 1845 avait respecté le principe des caïmacans indigènes; il y avait alors un caïmacan maronite, par conséquent chrétien, et un caïmacan druse. Les Druses et les Maronites perdent leurs caïmacans indigènes, et sont soumis à un gouverneur chrétien relevant directement de la Porte, tandis que les caïmacans maronite et druse relevaient du pacha de Beyrouth. Qui gagne à cette organisation de 1861? La Porte-Ottomane, qui divise encore plus le gouvernement de la Syrie, pour le rendre plus dépendant de Constantinople. Elle y gagne, si c’est gagner, pour un gouvernement faible, que de prendre à sa charge un fardeau de plus. On peut dire, il est vrai, qu’à Constantinople le fardeau est peut-être moins pesant. En effet chaque représentant des puissances étrangères prête la main pour le soutenir, et la Porte de cette façon peut d’autant plus gouverner qu’elle ne gouverne pas seule. Chaque fois que la Porte-Ottomane ramène une des provinces de son vaste empire à une centralisation plus grande, elle crée par cela même un nouveau cas d’intervention pour les puissances européennes. Je ne cherche pas à savoir si ce gouvernement à six est meilleur pour l’empire ottoman qu’un gouvernement tout à fait indépendant de l’Europe. J’aime mieux après tout, quant à moi, un gouvernement tiraillé qu’un gouvernement absolu, n’ayant aucun goût pour la beauté des mécanismes; je me demande seulement si ce genre de gouvernement à six [35] est facile et doux pour la Porte-Ottomane elle-même. Il a évidemment ses déboires et ses désagrémens. J’en veux citer un exemple qui touche au second principe du gouvernement de la Syrie, je veux parler du principe turc.

La Porte-Ottomane a, contre l’avis de lord Dufferin, maintenu la division du gouvernement de Syrie en deux pachaliks, celui de Damas et celui de Beyrouth, se fiant toujours à la vieille maxime : diviser pour régner. Elle a même augmenté encore cette division par le choix d’un gouverneur particulier pour le Liban. L’Angleterre a cédé à la volonté de la Porte-Ottomane, ne voulant pas avoir à lutter à la fois contre la France et contre la Porte-Ottomane; mais ne croyez pas qu’elle épargne à la Porte-Ottomane les avis graves et désagréables, ne croyez pas qu’elle lui rende commode et doux ce goût de gouverner que le ministère de Constantinople manifeste au plus haut degré. Un de mes amis de Constantinople me disait le mot d’un ministre turc : « L’appui de l’Angleterre est excellent; seulement nous nous appuyons sur un bâton d’épines. » Le mot est juste. Ce n’est pas sir Henri Bulwer qui tient le bâton et qui le présente du côté épineux; c’est lord John Russell qui a cet emploi et qui s’en acquitte à merveille. Voyez, par exemple, comme il juge le système turc, celui qui vient de prévaloir, celui qui a divisé la Syrie en trois pachaliks ! L’avertissement qu’il donne sur ce point à la Porte-Ottomane s’adresse aussi en partie à sir Henri Bulwer, qui défend volontiers le gouvernement turc contre les ministres anglais :

Lord John Russell à sir Henri Bulwer, 15 mars 1861.

« Dans votre dépêche du 17 juillet dernier (1860), vous dites, en parlant de l’organisation de la Syrie : « Il me paraît que les gouvernemens indépendans qui existent dans la montagne (les deux caïmacamies maronite et druse) sont incompatibles avec l’ordre social; il ne doit y avoir qu’un seul gouvernement en Syrie, et ce gouvernement doit être amélioré. » Lord Dufferin, après avoir acquis l’expérience de la Syrie, est arrivé à la conclusion que la sagacité de votre excellence avait déterminée d’avance. La jalousie de la Porte-Ottomane ayant décidé le sultan à s’opposer à toute intervention de la commission internationale en ce qui concerne la Syrie, j’avertis lord Dufferin de restreindre au Liban les propositions qu’il ferait à la commission; mais chaque jour confirme la justesse du jugement primitif de votre excellence, et la dépêche de lord Dufferin en date du 12 février dernier fait ressortir avec une clarté frappante les motifs de ce jugement [36]. Vous tâcherez de démontrer à Aali-Pacha que la jalousie du sultan envers ses propres serviteurs est poussée trop loin, que dans l’état actuel de l’empire turc la vraie sagesse est de choisir des gouverneurs capables et honnêtes pour les provinces, et de les investir de grands pouvoirs dans un esprit de généreuse confiance. Si la responsabilité du gouvernement difficile de la Syrie est partagée en morceaux, et si les emplois y sont rendus précaires à dessein, il n’y a pas de bon gouvernement possible avec cette politique mesquine ; les désordres recommenceront, et le sultan verra alors, mais trop tard, qu’il sera obligé de donner à des princes et à des états étrangers les pouvoirs qu’il aura refusés à ses propres serviteurs [37]. »

Cette lettre n’est pas seulement, selon nous, une réprimande et une menace, c’est une prophétie que l’avenir accomplira.

J’ai achevé l’examen que je voulais faire des documens anglais, et j’ai tâché de montrer quel était et quel serait l’état de la Syrie. Cet état est douloureux; l’intervention de l’Europe aura-t-elle amélioré la condition de cette province, et particulièrement celle des chrétiens d’Orient? Je suis convaincu que cette intervention a eu un bon effet au lendemain des massacres : elle a lié l’Occident à l’Orient par le témoignage d’une grande et active sympathie; mais ce que j’aime surtout dans l’intervention européenne, c’est que c’est un grand précédent, et que, comme le dit lord John Russell, si la Porte, par jalousie contre ses propres fonctionnaires, ne sait pas gouverner la Syrie, et si elle laisse recommencer les désordres, les puissances européennes prendront les pouvoirs que la Porte n’aurait pas voulu confier à ses serviteurs. Voilà les bons côtés de l’intervention.

Quant au règlement actuel, son bon côté c’est d’avoir été délibéré et rédigé entre la Porte et les puissances européennes, et d’être par là un acte international; c’est à peu près le seul, car ce règlement laisse la Syrie morcelée et faible contre tous les maux qui l’assaillent; il détruit la quasi indépendance des Maronites et des Druses et ne substitue pas à cette indépendance un pouvoir fort et juste; il crée un emploi de plus pour les bureaux de Constantinople, seulement ce sont les employés chrétiens qui en profiteront. Si cela dure et si l’empire ottoman continue, c’est peut-être un nouveau Fanar qui commence à vivre .

Le règlement du 9 juin 1861 n’assurera pas la tranquillité du Liban et de la Syrie, je le crains du moins. Fuad-Pacha, quoique investi de pouvoirs extraordinaires, disait, dans la séance de la commission internationale du 29 janvier 1861, « qu’il pouvait répondre de la tranquillité dans les villes, mais que dans les campagnes, qui sont hors de sa portée et où il n’a pas les moyens d’action suffisans, il lui est impossible de maintenir dans l’ordre des populations qui ne reconnaissent aucune loi et n’ont jamais été qu’à moitié soumises [38]. » Que feront des gouverneurs divisés et jaloux probablement l’un de l’autre? « Avec le projet de règlement de la Porte, disait, lord Dufferin le 12 février (et c’est ce projet de règlement qui a été adopté), l’émigration des chrétiens de Damas continuera, et rien ne pourra décider ceux qui ont quitté cette ville à y retourner. Il y aura probablement le même mouvement à Beyrouth, et on peut s’attendre à une émigration générale du pays de la part de tous ceux qui auront de quoi partir. Il est possible que les musulmans de la province regardent ce résultat comme un triomphe, et que les Turcs le considèrent avec indifférence; mais ceux qui souhaitaient à leurs travaux un dénoûment plus satisfaisant ne peuvent qu’en ressentir un désappointement pénible [39]. »

Les paroles de Fuad-Pacha et de lord Dufferin, voilà sous quels augures s’ouvre pour la Syrie l’ère du règlement de 1861.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. Voyez la livraison du 15 juin et du 1er août 1861.
  2. Mémoires de M. Guizot, t. IV, p. 330 et 331.
  3. Documens anglais, p. 132, n° 138. Lettre de M. Brant à sir Henri Bulwer, 30 août 1860.
  4. Mémoires de M. Guizot, t. IV, p. 525, pièces historiques.
  5. Ibid., p. 562.
  6. Documens anglais, p. 186, n° 172. Lord John Russell au comte Cowley, 7 novembre 1860.
  7. Documens anglais, p. 186, n° 172.
  8. Mémoires de M. Guizot, t. IV, p. 534, pièces historiques.
  9. Mémoires de M. Guizot, p. 506.
  10. Documens anglais, p. 208, n° 182.
  11. Documens anglais, p. 209.
  12. Ibid., p. 209.
  13. Ibid., p. 209.
  14. Documens anglais, p. 210.
  15. Ibid., p. 320, n° 236.
  16. Documens anglais, p. 368 et 369, n° 285.
  17. Ibid., p. 223 et 224, n° 186 et 188. Dans la dépêche du 22 novembre, adressée à sir H. Bulwer, n° 185, lord John Russell lui donne pour instruction « de dire au grand-vizir qu’il n’y a pas de plan de pacification de la Syrie qui puisse réussir tant que le pachalik de Syrie sera adjugé au plus haut enchérisseur, comme l’a si bien expliqué lord Dufferin. »
  18. Documens anglais, p. 364, n° 279.
  19. Voyez la livraison du 1er août.
  20. Documens anglais, p. 268, n° 216. La dépêche dans laquelle lord John Russell enjoint à sir Henri Bulwer de proposer à la Porte-Ottomane la nomination de Fuad-Pacha est écrite de ce style péremptoire et désagréable que je ne blâme pas lord John Russell d’employer avec la Porte, s’il le croit convenable; mais comme le ton d’une correspondance montre l’idée qu’un des correspondans se fait de l’autre, je cite volontiers les dépêches de lord John Russell pour le fond et pour la forme. « Le gouvernement de sa majesté aimerait à voir le sultan se décider à nommer un gouverneur-général de Syrie; mais nous croyons qu’il serait imprudent de ne lui accorder de pouvoirs que pour cinq ans. Les hospodars de Valachie et de Moldavie étaient ordinairement nommés pour sept ans ; quand approchait l’échéance de ce terme, le marché politique s’ouvrait pour les boyards, et les trafics de ce marché étaient aussi publics à Constantinople que ceux du marché des esclaves. Le gouvernement de sa majesté ne souhaite pas voir le gouvernement de Syrie adjugé tous les cinq ans au plus offrant et dernier enchérisseur. Il aimerait que Fuad-Pacha fût nommé gouverneur-général de Syrie; néanmoins il faudrait étendre ses pouvoirs et l’investir pour la vie ou au moins pour dix ans. Les ministres de la Porte doivent se persuader que si les massacres de Syrie se renouvellent, l’occupation étrangère recommencera, et il n’y aura pas de jalousies et de rivalités qui puissent empêcher les grandes puissances de prendre des mesures décisives pour assurer la vie et la propriété des chrétiens... En s’entretenant avec Aali-Pacha, votre excellence devra employer un langage conforme à celui de cette dépêche. »
  21. Documens anglais, p. 229, n° 190.
  22. Documens anglais, p. 96, n° 109.
  23. Dans sa lettre du 4 décembre 1860 à sir Henri Bulwer, lord Dufferin, énumérant les causes de la défiance qui continue à régner à Damas, comprend parmi ces causes « l’exécution incomplète du décret de désarmement à l’égard de la population musulmane, et le sinistre empressement avec lequel le gouvernement a profité de ce décret pour dépouiller de leurs armes les compagnons d’Ab-el-Kader. » (Documens anglais, p. 273, n° 220.)
  24. Documens anglais, p. 305, n° 280.
  25. Ibid., p. 359, n° 276.
  26. Documens anglais, p. 360, n° 276.
  27. Documens anglais, p. 283, n° 220.
  28. Documens anglais, p. 281, n° 220.
  29. Ibid., p. 290, n° 224.
  30. Ibid., p. 320, n° 235.
  31. Documens anglais, p. 335, n° 255.
  32. Voici (ibid., p. 406, n° 311) le résultat de la délibération de la commission de Beyrouth sur les plans d’organisation du Liban : « Art. 1er. Un gouverneur chrétien pour toute la montagne, — non indigène de la province (réserve de lord Dufferin), — non indigène, sur le choix duquel la Porte devra s’entendre avec les représentans des cinq puissances (réserve de M. Rehfues, commissaire prussien), — non indigène (réserve de M. de Weckbecker, commissaire autrichien), non indigène (réserve de M, Novlkov, commissaire russe), indigène réserve de M. Béclard, commissaire français). — Art. 2. Le territoire du Liban sera maintenu dans ses anciennes limites, sauf les rectifications jugées nécessaires. — Art. 3. Abolition du régime des deux caïmacamies et des mokatas. — Art. 4. Division du Liban en un certain nombre de circonscriptions administratives, renfermant autant que possible des élémens homogènes, c’est-à-dire appartenant au même culte. — Art. 5. Abolition du système féodal et des privilèges qui s’y rattachent. — Art. 6. Égalité de tous devant la loi. — Art. 7. Garanties judiciaires et administratives, identiques pour toutes les communautés habitant le Liban. — Art. 8. Séparation du pouvoir administratif et judiciaire. — Art. 9. Institutions au siège du gouvernement d’un medjelis administratif et d’un medjelis judiciaire, formant l’un et l’autre le degré supérieur de juridiction. — Art. 10. Il y aura dans chaque circonscription un medjelis administratif et un medjelis judiciaire de première instance. »
  33. Documens anglais, p. 411, n° 314.
  34. Voyez ce règlement dans le n° 8 des Archives diplomatiques, t. III, août 1861, p. 313.
  35. Je dis : à six, et non à cinq, parce que je crois très sincèrement que la Porte a sa part avec les cinq puissances européennes dans le gouvernement de la Turquie.
  36. Dans cette lettre du 12 février 1860, lord Dufferin explique avec beaucoup de vivacité et de loyauté comment, le plan de gouvernement de la Syrie proposé par la Turquie étant tout à fait contraire à ses idées, il décline d’avance la responsabilité des événemens qui pourront arriver en Syrie. (Documens anglais, p. 433, n° 347.)
  37. Ibid., p. 452, n° 352.
  38. Documens anglais, p. 479, n° 372.
  39. Ibid., p. 433, n° 347.