Les Affamés, étude de mœurs contemporaines/30

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E. Dentu, Libraire-Éditeur (p. 172-181).


XXX

LE SECRET DE LA SUCCESSION.


Pendant ce temps-là, que faisait le terrible agent d’affaires, et quel était en réalité le secret de cette succession ? C’est ce que nous allons raconter.

En 1845, Mme de Nerval, née de Marcus, mariée depuis quelques années seulement avec un officier de marine fort distingué, mais sans fortune, avait rencontré dans le monde une sorte d’aventurier étranger du nom de Daniel Bernard, qui l’avait poursuivie de ses importunités pendant la dernière année de son mariage. M. de Nerval vint à mourir, et Daniel Bernard reparut.

Mme de Nerval, qui était d’un esprit romanesque, s’éprit de cet aventurier, au grand scandale de sa famille, et le suivit en Amérique, où il fit une immense fortune. Elle l’épousa, et, quinze ans après, il revint en France, où il mourut subitement en 1862, sans laisser d’enfant issu de son mariage avec Mme de Nerval et sans avoir fait de testament, en sorte que sa succession, tombée en déshérence, revint tout entière à sa femme, après l’accomplissement des formalités légales qui ne révélèrent aucun héritier.

Mme de Nerval avait eu une fille de son premier mari. Après la mort de sa mère, arrivée en 1864, Mme Blanche de Nerval avait recueilli dans sa succession toute la fortune de Daniel Bernard, évaluée à près de cinq millions.

Mais Daniel Bernard avait un passé que personne ne connaissait, pas même sa femme. Avant de venir à Paris, il portait un autre nom, et il était marié. Fils d’un brasseur de Colmar, il avait épousé dans cette ville, en 1842, une jeune fille qu’il avait abandonnée le surlendemain de ses noces dans les circonstances les plus étranges. Un homme avait été trouvé tué d’un coup de feu dans le jardin de la maison où demeuraient les époux ; la jeune femme était évanouie dans son lit et le mari avait disparu.

Que s’était-il passé ? L’époux avait-il acquis la preuve de l’infidélité de sa femme ? avait-il surpris un flagrant délit ? quelque coïncidence fatale l’avait-elle trompé ? On ne put jamais le savoir, car la jeune femme demeura pendant deux ans entre la vie et la mort, et il fut impossible de la faire parler quand elle fut rétablie, car elle avait perdu la raison.

Une seule chose demeura hors de doute, le nom du meurtrier qui était bien le mari de la jeune femme et s’appelait Karl Elmerich. Quant à la victime, c’était un étranger sur lequel on ne trouva aucun papier et dont l’identité ne put même pas être établie d’une manière certaine.

Huit mois après ce tragique événement, qui avait fait grand bruit dans les journaux, une malheureuse jeune femme, recueillie dans un hospice de Valenciennes, où elle était arrivée en fugitive, donnait le jour à un enfant qui fut élevée par charité dans un asile. Sa malheureuse mère, qui mourut quelques mois après, en prenant Dieu à témoin de son innocence devant le prêtre qui lui administra les derniers sacrements, n’avait pas cru devoir priver son fils du nom qui lui appartenait. L’enfant avait été inscrit sur les registres de l’état civil sous le nom de Karl Elmerich.

Karl Elmerich était donc le fils légitime de Daniel Bernard, qui avait changé de nom et épousé plus tard, en Amérique, Mme de Nerval. Karl Elmerich était donc l’héritier authentique, incontestable de l’immense fortune que son père, surpris par la mort, à Paris, avait laissée sans avoir fait de testament.

Maintenant, comment le secret de cette naissance et de cette succession avait-il été surpris par Doubledent ? C’était par un concours de circonstances non moins étranges.

En 1842, Doubledent était principal clerc chez Me Janodet, notaire à Colmar, qui avait fait le contrat de mariage des époux Karl Elmerich. Au mois d’août de l’année suivante, un incendie, qui fut attribué à la malveillance, se déclara dans la maison du notaire Janodet, et l’appartement où il demeurait devint la proie des flammes avant qu’on pût arrêter les progrès de l’incendie : Doubledent se trouvait là, pendant qu’au milieu d’une confusions inexprimable on jetait par la fenêtre, pour les sauver, toutes les liasses, tous les cartons que pouvait contenir l’étude du notaire.

Le malheureux officier ministériel était en tournée et son principal clerc, soupçonné d’avoir mis le feu à la maison, était un coquin qui put détourner sans peine, au milieu d’une montagne de papiers, un carton qu’il savait devoir contenir les minutes les plus précieuses de l’étude ; mais, dans son empressement, il se trompa et ne mit la main que sur des pièces originales insignifiantes, parmi lesquelles se trouvait le contrat de mariage de Karl Elmerich et de Jeanne Dolfus, son épouse.

Il n’en conserva pas moins cet acte avec quelques autres au fond de ses archives particulières, et, quelques années plus tard, il se retrouvait à Paris où, grâce à son entente des affaires, il devint très promptement principal clerc de Me Léon Taillefer. Or, Me Taillefer se trouva précisément être le notaire qui procéda à l’inventaire après décès de Daniel Bernard, revenu d’Amérique et domicilié depuis quelques années en France.

En faisant la recherche des papiers avec son patron, Doubledent découvrit, au fond d’un secrétaire, dont M. Daniel Bernard seul avait la clef, une liasse cachetée sur laquelle étaient écrits ces mots : Papiers à brûler. Les cachets rompus, la liasse défaite, Doubledent qui opérait seul en ce moment, dans un coin, trouva des lettres adressées à Mlle Jeanne Dolfus par un nommé Karl Elmerich, les réponses de Mlle Jeanne au même Karl et d’autres papiers encore portant le nom de Karl Elmerich.

— Karl Elmerich ! se dit Doublement dont la mémoire était sûre, où donc ai-je vu ce nom ? Rentré chez lui, il fouillait immédiatement dans ses papiers et retrouvait le contrat de mariage de Karl Elmerich avec Jeanne Dolfus, passé en 1842 par devant Me Janodet, notaire à Colmar, son ancien patron.

Avec un homme de la force de Doubledent, il n’en fallait pas davantage pour qu’il comprît et restituât tout le passé. Il se rappela immédiatement le crime de Colmar, ses diverses circonstances, le mariage qui l’avait précédé, la fuite du mari après le crime ; il se rappela même la figure de cet homme qu’il avait vu chez Me Janodet.

La première conclusion de Doubledent fut celle-ci : L’archi-millionnaire Daniel Bernard, marié à Mme de Nerval, n’est autre que l’assassin de Colmar, marié une première fois en cette ville. Avec un pareil secret découvert, si la femme de Karl Elmerich vivait encore, si elle avait un enfant, c’était une immense fortune à revendiquer, et dans tous les cas les détenteurs actuels de la succession seraient forcés de compter avec le possesseur du secret muni des pièces authentiques.

Soustraire dans la liasse de Daniel Bernard tous les papiers relatifs à Karl Elmerich fut dès le lendemain l’affaire d’un instant. Huit jours après il courut à Colmar où il relevait l’acte de naissance de Karl Elmerich après avoir relevé précédemment l’acte de décès du même personnage sous le nom de Daniel Bernard, il relevait encore l’acte de naissance de Jeanne Dolfus et son acte de mariage. Il retrouvait, au greffe de la cour de Colmar, le dossier de l’instruction criminelle dirigée contre Karl, s’en faisait délivrer des extraits, grâce aux relations de camaraderie qu’il avait conservées dans les bureaux du parquet.

La première difficulté était d’établir que Daniel Bernard et Karl Elmerich étaient la même personne ; il était sûr d’y parvenir à l’aide des pièces qui étaient dans ses mains, et il avait détourné au domicile mortuaire jusqu’à des photographies du défunt, qui pouvaient rappeler dans Daniel Bernard les traits de Karl Elmerich, à ceux qui l’avaient vu il y avait vingt-cinq ans.

Ce n’était rien encore : il fallait retrouver les traces de la première femme de Karl Elmerich. Ici un mur d’airain s’éleva devant lui. À Colmar, le crime de 1842 était presque oublié, et personne ne savait où, quand et comment la femme de Karl Elmerich, devenue folle, était allée se réfugier en s’échappant de la maison de santé où on l’avait placée.

Il fallut à Doubledent deux années de recherches pour le découvrir, et il y parvint grâce à une pénétration, à une puissance d’analyse, à un flair qui auraient fait honneur au détective le plus accompli. Il sut enfin que Jeanne Dolfus, sept mois après la disparition de son mari, était allée accoucher en fugitive, dans un hospice de Valenciennes, d’un fils qui avait été inscrit sous le nom de Karl Elmerich sur les actes de l’état civil.

Daniel Bernard avait donc laissé un fils légitime. Où était ce fils ?

Il releva l’acte de naissance du jeune Karl Elmerich, fit dresser un acte de notoriété constatant la résidence de Karl à Valenciennes jusqu’à l’époque de sa majorité et se mit à la poursuite du jeune homme.

On sait comment le jeune Karl Elmerich avait quitté Valenciennes après avoir été libéré par le sort du service militaire.

La ville où il avait été élevé par charité, où sa malheureuse mère était morte dans un hôpital, ne lui avait laissé que des souvenirs déchirants, et depuis quatre ans il n’avait jamais donné de ses nouvelles à aucune personne de Valenciennes.

Mais depuis six mois Doubledent était déjà sur ses traces. Il sut qu’il était parti pour Paris. Il courut au secrétariat de toutes les Facultés, de toutes les écoles, pour le découvrir ; mais Karl Elmerich n’était pas étudiant. Ce qu’il avait appris des aptitudes du jeune homme pour la musique modifia ses investigations ; il battit les cafés, les brasseries, les hôtels garnis, mit à ses trousses un agent de la Préfecture de Police de ses amis ; il découvrit enfin Karl dans un hôtel de la rue Hautefeuille, séparé par le boulevard Saint-Michel de la pension du père Lamoureux, où il allait prendre ses repas.

Or, on se rappelle que Doubledent comptait deux amis intimes, deux auxiliaires, parmi les pensionnaires de la rue Saint-Jacques : l’abbé Ecoiffier et Lecardonnel. Il était en rapport avec ces deux compères qui lui étaient tout dévoués. C’est par eux que Doubledent avait obtenu tous les renseignements qui lui étaient nécessaires sur Georges Raymond, et l’on s’explique maintenant les manœuvres des deux escogriffes autour du jeune compositeur et de son ami.

Il s’agit de savoir à présent comment Doubledent, qui avait une toile d’araignée tendue dans la pension du père Lamoureux, en avait tissé une autre autour du vicomte d’Havrecourt. Un mot suffira.

Doubledent joignait à ses aptitudes contentieuses la profession d’usurier. Il avait trouvé le moyen de se glisser dans l’entourage de quelques fils de famille besogneux ; mais comme ses ressources financières étaient trop restreintes pour qu’il pût développer pour le moment ce genre d’industrie, il s’était appliqué, tout en prêtant çà et là quelques billets de mille francs, à étudier avec le plus grand soin les jeunes gens que le hasard lui avait fait rencontrer.

Le vicomte d’Havrecourt, qui s’était offert un des premiers à sa vue, l’avait frappé par ses allures audacieuses et sa perversité précoce. Il l’avait jugé capable de faire un grand chemin. Il lui avait fait prêter quelque argent par un de ses compères, et au bout d’un mois il avait connu à fond ses relations dans le monde interlope, ses allées, ses venues, ses projets d’affaires, de mariage et même ses manèges politiques.

Or, la famille dans laquelle Hector d’Havrecourt rêvait de s’introduire était précisément celle qui détenait la succession de Karl Elmerich devenu ainsi, à son insu, l’adversaire naturel du jeune vicomte.

Pour réussir dans ses projets, Doubledent avait été obligé de conduire, au regard des deux jeunes gens, le plan de campagne parallèle dont on a vu le développement dans les précédents chapitres.

Son but bien évident était de spéculer sur Karl Elmerich et de spéculer sur d’Havrecourt. Il comptait, comme on l’a vu, acheter pour cinq ou six cent mille francs la succession de Karl Elmerich et la revendre trois millions et demi à d’Havrecourt.

Mais pourquoi, ainsi que le lui avait demandé fort judicieusement d’Havrecourt, ne gardait-il pas pour lui seul, après les avoir achetés, les droits successifs de Karl ?

On va le comprendre : aucune des combinaisons possibles n’avait échappé à l’esprit de Doubledent lorsqu’il s’était trouvé en possession du secret de Daniel Bernard. Il avait d’abord songé à agir sur Karl comme bienfaiteur inconnu et à l’adopter afin de s’assurer du jeune homme, par les liens d’une paternité légale. Mais il n’était pas dans les conditions exigées par la loi pour pouvoir réaliser cette adoption

Restait donc à acheter les droits successifs de Karl en l’induisant en erreur sur l’importance de la succession qu’il était appelé à recueillir. Mais Doubledent, quelque audacieux qu’il fût, ne se dissimulait pas les immenses difficultés qu’il devait rencontrer quand il s’agirait d’arracher une succession considérable à une famille puissante. La famille, menacée d’éviction, résisterait avec acharnement à sa demande en revendication comme cessionnaire des droits de l’héritier légitime ; l’héritier trompé pourrait se retourner à son tour contre lui. On examinerait ses antécédents, son passé, les moyens frauduleux par lesquels il s’était procuré toutes les pièces établissant la filiation de Karl, etc., etc.

Évidemment, il ne pourrait briser les résistances qu’il allait trouver sur son chemin que par le concours d’un auxiliaire dont la situation dans le monde, les relations, l’énergie et l’adresse personnelle lui servissent en quelque sorte de forceps pour extraire un des plus gros morceaux de cette immense fortune.

D’Havrecourt était son homme, et voilà pourquoi il en avait fait son complice. Il s’était dit : j’achète les droits successifs de Karl Elmerich, je les rétrocède à d’Havrecourt, moyennant un million et demi de bénéfice net, et j’ai comme garantie de ce qui m’est dû la succession elle-même, l’épouseur, l’épousée et toute la famille.

Restait à trouver les six cent mille francs nécessaires pour acheter les droits de l’héritier.

En battant le pavé de Paris dans tous les sens, en fouillant les autres les plus noirs de la commandite véreuse, il avait fini par trouver un corsaire de finances aussi malhonnête que lui, qui, sur l’exposé de l’affaire et moyennant deux cent mille francs de commission, s’engagea à verser les six cent mille francs le jour du contrat de cession régularisé devant notaire.

Mais pour l’exécution de ce plan colossal, dont toutes les parties étaient profondément étudiées, il fallait que l’héritier fût maniable et il l’était. Mais Doubledent s’était heurté, comme on l’a vu, à Georges Raymond, devenu son conseil ; pour couvrir sa retraite et ramener de nouvelles batteries sur le terrain, le terrible agent d’affaires avait écrit à Karl la lettre astucieuse dont nous avons parlé plus haut ; puis replié sur lui-même comme un boa, il n’avait plus donné signe de vie.