Les Amies (Jean-Christophe)/8

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 67-79).
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Les jours suivants, il engagea Olivier à faire sa demande aux parents de Jacqueline. Olivier n’osait point, par crainte du refus qu’il prévoyait. Christophe le pressa aussi de se mettre en quête d’une situation. À supposer qu’il fût agréé par les Langeais, il ne pouvait accepter la fortune de Jacqueline, s’il ne se trouvait lui-même en état de gagner son pain. Olivier pensait comme lui, sans partager sa défiance injurieuse, un peu comique, à l’égard des mariages riches. C’était là une idée ancrée dans la tête de Christophe, que la richesse tue l’âme. Volontiers, il eût répété cette boutade d’un sage gueux à une riche oiselle, qui s’inquiétait de l’au-delà :

— Quoi, madame, vous avez des millions, et vous voudriez encore, par-dessus le marché, avoir une âme immortelle ?

— Méfie-toi de la femme, disait-il à Olivier, — moitié plaisant, moitié sérieux, — méfie-toi de la femme, mais vingt fois plus de la femme riche. La femme aime l’art, peut-être, mais elle étouffe l’artiste. La femme riche empoisonne l’un et l’autre. La richesse est une maladie. Et la femme la supporte encore plus mal que l’homme. Tout riche est un être anormal… Tu ris ? Tu te moques de moi ? Quoi ! est-ce qu’un riche sait ce que c’est que la vie ? Est-ce qu’il reste en communion étroite avec la rude réalité ? Est-ce qu’il sent sur son visage le souffle fauve de la misère, l’odeur du pain à gagner, de la terre à remuer ? Est-ce qu’il peut comprendre, est-ce qu’il voit seulement les êtres et les choses ?… Jadis, quand j’étais petit garçon, il m’est arrivé une ou deux fois d’être emmené en promenade dans le landau du grand-duc. La voiture passait au milieu de prairies dont je connaissais chaque brin d’herbe, parmi des bois où je galopinais seul et que j’adorais. Eh bien, je ne voyais plus rien. Tous ces chers paysages étaient devenus pour moi aussi raidis, aussi empesés que les imbéciles qui me promenaient. Entre les prairies et mon cœur, il ne s’était pas seulement interposé le rideau de ces âmes gourmées. Il suffisait de ces quatre planches sous mes pieds, de cette estrade ambulante au-dessus de la nature. Pour sentir que la terre est ma mère, il me faut avoir les pieds enfoncés dans son ventre, comme le nouveau-né qui sort à la lumière. La richesse tranche le lien qui unit l’homme à la terre, et qui relie entre eux tous les fils de la terre. Et alors, comment voudrais-tu être encore un artiste ? L’artiste est la voix de la terre. Un riche ne peut pas être un grand artiste. Il lui faudrait, pour l’être, mille fois plus de génie, dans des conditions aussi disgraciées du sort. Même s’il y parvient, c’est toujours un fruit de serre. Le grand Goethe a beau faire : son âme a des membres atrophiés, il lui manque des organes essentiels, que la richesse a tués. Toi qui n’as pas la sève d’un Goethe, tu serais dévoré par la richesse, surtout par la femme riche, que Goethe a du moins évitée. L’homme seul peut encore réagir contre le fléau. Il a en lui une telle brutalité native, un tel humus amassé d’instincts âpres et salutaires qui l’attachent à la terre, que seul, il a encore des chances de se sauver. Mais la femme est livrée au poison, et elle le communique aux autres. Elle se plaît à la puanteur parfumée de la richesse, elle ne peut plus s’en passer. Une femme qui reste saine de cœur, au milieu de la fortune, est un prodige, autant qu’un millionnaire qui a du génie… Et puis, je n’aime pas les monstres. Qui a plus que sa part pour vivre est un monstre, — un cancer humain qui ronge les autres hommes.

Olivier riait :

— Que veux-tu ? disait-il. Je ne puis pourtant pas cesser d’aimer Jacqueline, parce qu’elle n’est pas pauvre, ni l’obliger à l’être, pour l’amour de moi.

— Eh bien, si tu ne peux pas la sauver, au moins sauve-toi toi-même. Et c’est encore la meilleure façon de la sauver. Garde-toi pur. Travaille.

Olivier n’avait pas besoin que Christophe lui communiquât ses scrupules. Plus encore que lui, il avait l’âme chatouilleuse. Non qu’il prît au sérieux les boutades de Christophe contre l’argent : il avait été riche lui-même, il ne détestait point la richesse, et il trouvait qu’elle allait bien à la jolie figure de Jacqueline. Mais il lui était insupportable qu’on pût mêler à l’idée de son amour un soupçon d’intérêt. Il demanda à rentrer dans l’Université. Il ne pouvait plus espérer, pour l’instant, qu’un poste médiocre dans un lycée de province. C’était là un triste cadeau de noces à offrir à Jacqueline. Il lui en parla timidement. Jacqueline eut d’abord quelque peine à admettre ses raisons : elle les attribuait à un amour-propre exagéré, que Christophe lui avait mis en tête, et qu’elle trouvait ridicule : n’est-il pas naturel, quand on aime, d’accepter du même cœur la fortune et l’infortune de ce qu’on aime, et n’est-ce pas un sentiment mesquin que de se refuser à lui devoir un bienfait, qui lui ferait tant de joie ?… Néanmoins, elle se rallia au projet d’Olivier : ce qu’il avait d’austère et de peu plaisant fut justement ce qui la décida ; elle y trouvait une occasion de satisfaire son appétit d’héroïsme moral. Dans l’état de révolte orgueilleuse que son deuil avait provoquée contre son milieu, et que son amour exaltait, elle avait fini par nier tout ce qui dans sa nature était en contradiction avec cette ardeur mystique ; en toute sincérité, elle tendait tout son être, comme un arc, vers un idéal de vie très pure, difficile, et rayonnante de bonheur… Les obstacles, la médiocrité de sa condition à venir, tout lui était joie. Que ce serait bon et beau !…

Mme Langeais était trop occupée d’elle-même pour faire grande attention à ce qui se passait autour d’elle. Depuis peu, elle ne songeait plus qu’à sa santé ; elle occupait son temps à soigner des maladies imaginaires, essayer d’un médecin, puis d’un autre : chacun à tour de rôle était pour elle le Sauveur ; il y en avait pour quinze jours ; puis c’était le tour d’un autre. Elle restait des mois, loin de chez elle, dans des maisons de santé fort coûteuses, où elle exécutait avec dévotion des prescriptions puériles. Elle avait oublié sa fille et son mari.

M. Langeais, moins indifférent, commençait à soupçonner l’intrigue. Sa jalousie paternelle l’avertissait. Il avait pour Jacqueline cette affection trouble et pure, que bien des pères éprouvent pour leurs filles, mais qu’ils n’avouent guère, ce sentiment indéfinissable, cette curiosité mystérieuse, voluptueuse, quasi sacrée, de revivre en des êtres de son sang, qui sont soi, et qui sont femmes. Il y a, dans ces secrets du cœur, bien des ombres et des lumières qu’il est sain d’ignorer. Jusqu’alors, il s’était amusé de voir sa fille rendre amoureux les petits jeunes gens : il l’aimait ainsi, coquette, romanesque, et pourtant avisée — (comme il était lui-même). — Mais quand il vit que l’aventure menaçait de devenir plus sérieuse, il s’inquiéta. Il commença par se moquer d’Olivier devant Jacqueline, puis il le critiqua avec une certaine âpreté, Jacqueline en rit d’abord, et dit :

— N’en dis pas tant de mal, papa ; cela te gênerait plus tard, si je voulais l’épouser.

M. Langeais poussa les hauts cris ; il la traita de folle. Bon moyen pour qu’elle le devînt tout à fait. Il déclara qu’elle n’épouserait jamais Olivier. Elle déclara qu’elle l’épouserait. Le voile se déchira. Il s’aperçut qu’il ne comptait plus pour elle. Son égoïsme paternel ne s’en était jamais douté, et il en fut indigné. Il jura qu’Olivier ni Christophe ne remettraient plus les pieds chez lui. Jacqueline s’exaspéra ; et un beau matin, Olivier, allant ouvrir sa porte, vit entrer en coup de vent la jeune fille, pâle et décidée, qui lui dit :

— Enlevez-moi ! Mes parents ne veulent pas. Moi, je veux. Compromettez-moi.

Olivier, effaré, mais touché, n’essayait même pas de discuter. Heureusement, Christophe était là. Il était le moins raisonnable, à l’ordinaire. Il les raisonna. Il montra le scandale qui suivrait, et comme ils en souffriraient. Jacqueline, mordant sa lèvre avec colère, dit :

— Eh bien, nous nous tuerons après.

Loin d’effrayer Olivier, ce lui fut une raison pour être décidé. Christophe n’eut pas peu de peine à obtenir des deux fous quelque patience : avant d’en venir à ces moyens désespérés, il fallait essayer des autres : que Jacqueline rentrât chez elle ; lui, irait voir M. Langeais, et plaider leur cause.

Singulier avocat ! Aux premiers mots qu’il dit, M. Langeais faillit le mettre à la porte ; puis, le ridicule de la situation le frappa, et il s’en amusa. Peu à peu, le sérieux de son interlocuteur, son expression d’honnêteté et de conviction s’imposaient ; toutefois, il n’en voulait pas convenir, et continuait à lui décocher des remarques ironiques. Christophe feignait de ne pas entendre ; mais, à certaines flèches plus cuisantes, il s’arrêtait, il se hérissait en silence ; puis, il reprenait. À un moment, il posa son poing sur la table, qu’il martela, et dit :

— Je vous prie de croire que la visite que je fais ne m’agrée guère ; je dois me faire violence pour ne pas relever certaines de vos paroles ; mais j’estime que j’ai le devoir de vous parler ; et je le fais. Oubliez-moi, comme je m’oublie moi-même, et pesez ce que je dis.

M. Langeais écouta ; et quand il entendit parler du projet de suicide, il haussa les épaules et fit semblant de rire ; mais il fut remué. Il était trop intelligent pour traiter de plaisanterie une pareille menace ; il savait qu’il faut compter avec l’insanité des filles amoureuses. Jadis, une de ses maîtresses, une fille rieuse et douillette, qu’il jugeait incapable d’exécuter sa forfanterie, s’était tiré sous ses yeux un coup de revolver ; elle n’en était pas morte, sur-le-champ ; il revoyait toujours la scène… Non, l’on n’est sûr de rien, avec ces folles. Il eut un serrement de cœur… « Elle le veut ? Eh bien, soit, tant pis pour elle, la sotte !… » Il eût tout accordé, plutôt que de pousser à bout sa fille. Certes, il lui eût été possible d’user de diplomatie, feindre de consentir, gagner du temps, détacher tout doucement Jacqueline d’Olivier. Mais pour cela, il eût fallu se donner plus de peine qu’il ne pouvait ou ne voulait. Et puis, il était faible ; et le seul fait qu’il eût dit violemment : « Non ! » à Jacqueline, l’inclinait maintenant à dire : « Oui. » Après tout, que sait-on de la vie ? Cette petite avait peut-être raison. La grande affaire, c’est de s’aimer. M. Langeais n’ignorait pas qu’Olivier était un garçon sérieux, qui peut-être avait du talent… Il donna son consentement.


Le soir avant le mariage, les deux amis veillèrent ensemble, une partie de la nuit. Ils ne voulaient rien perdre de ces dernières heures d’un cher passé. — Mais c’était du passé, déjà. Comme ces tristes adieux, sur le quai d’une gare, quand l’attente se prolonge avant le départ du train : on s’obstine à rester, à regarder, à parler. Mais le cœur n’est plus là ; l’ami est déjà parti… Christophe essayait de causer. Il s’arrêta, au milieu d’une phrase, voyant les yeux distraits d’Olivier, et dit, avec un sourire :

— Comme tu es déjà loin !

Olivier s’excusa, confus. Il était attristé de voir qu’il se laissait distraire de ces derniers instants d’intimité avec son ami. Mais Christophe lui serra la main et dit :

— Va, ne te contrains pas. Je suis heureux. Rêve, mon petit.

Ils restèrent à la fenêtre, accoudés l’un près de l’autre, regardant le jardin dans la nuit. Après quelque temps, Christophe dit à Olivier :

— Tu te sauves de moi ? Tu crois que tu vas m’échapper ? Tu penses à ta Jacqueline. Mais je vais bien t’attraper. Moi aussi, je pense à elle.

— Mon pauvre vieux, dit Olivier, et moi qui pensais à toi ! Et même…

Il s’arrêta.

Christophe acheva sa phrase, en riant :

— … Et même qui me donnais tant de mal pour cela !…


Christophe s’était fait très beau, presque élégant, pour la cérémonie. Il n’y avait pas de mariage religieux : ni Olivier indifférent, ni Jacqueline la révoltée n’en avaient voulu. Christophe avait écrit pour la mairie un morceau symphonique ; mais, au dernier moment, il y avait renoncé, après s’être rendu compte de ce qu’est un mariage civil : il trouvait ces cérémonies ridicules. Il faut être, pour y croire, bien dépourvu de foi et de liberté, tout ensemble. Quand un vrai catholique se donne la peine de se faire libre penseur, ce n’est pas pour attribuer un caractère religieux à un fonctionnaire de l’état civil. Entre Dieu et la libre conscience, il n’est pas de place pour une religion de l’État. L’État enregistre, il n’unit point.

Le mariage d’Olivier et de Jacqueline n’était pas fait pour inspirer à Christophe le regret de sa détermination. Olivier écoutait, d’un air détaché, un peu ironique, le maire qui flagornait lourdement le jeune couple, la famille riche, et les témoins décorés. Jacqueline n’écoutait pas ; et furtivement elle tirait la langue à Simone Adam, qui l’épiait ; elle avait parié avec elle que « cela ne lui ferait rien du tout » de se marier, et elle était en train de gagner : à peine si elle songeait que c’était elle qui se mariait ; cette pensée l’amusait. Les autres posaient pour la galerie ; et la galerie lorgnait. M. Langeais paradait ; si sincère que fut son affection pour sa fille, sa plus grande préoccupation était de noter les gens, et de savoir s’il n’avait pas fait d’oublis dans sa liste de faire-part. Seul, Christophe était ému ; il était à lui seul, les parents, les mariés, et le maire ; il couvait des yeux Olivier, qui ne le regardait point.

Le soir, le jeune couple partit pour l’Italie. Christophe et M. Langeais les accompagnèrent à la gare. Ils les voyaient joyeux, sans regrets, ne cachant point leur impatience d’être déjà partis. Olivier avait l’air d’un adolescent, et Jacqueline d’une petite fille… Charme mélancolique et tendre de ces départs ! Le père est un peu triste de voir sa petite emmenée par un étranger, et pour quoi !… et pour toujours loin de lui. Mais eux n’éprouvent qu’un sentiment de délivrance enivrée. La vie n’a plus d’entraves ; plus rien ne les arrête ; il semble qu’ils soient arrivés au faîte : on peut mourir maintenant, on a tout, on ne craint rien… Ensuite, on voit que ce n’était qu’une étape. La route reprend, et tourne autour de la montagne ; et il y a bien peu de gens qui arrivent à la seconde étape…

Le train les emporta dans la nuit. Christophe et M. Langeais revinrent ensemble. Christophe dit, avec une malicieuse naïveté :

— Nous voici veufs, maintenant !

M. Langeais se mit à rire. Il aimait bien Christophe, qu’il avait appris à connaître. Ils se dirent au revoir, et chacun alla de son côté. Ils avaient de la peine. Mais c’était un mélange de tristesse et de douceur. Seul, dans sa chambre, Christophe pensait :

— Le meilleur de mon âme est heureux.

Rien n’avait été changé à la chambre d’Olivier. Il était convenu entre les deux amis que jusqu’au retour d’Olivier et à sa nouvelle installation, ses meubles et ses souvenirs resteraient chez Christophe. C’était comme s’il était encore présent. Christophe regarda le portrait d’Antoinette, il le plaça sur sa table, et il lui dit :

— Petite, es-tu contente ?