Les Amies (Jean-Christophe)/9

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 80-100).
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Il écrivait souvent, — un peu trop, — à Olivier. Il recevait de lui peu de lettres, distraites, et peu à peu plus lointaines d’esprit. Il en était déçu, mais non pas trop affecté. Il se persuadait que cela devait être ainsi ; et il n’avait pas d’inquiétude pour l’avenir de leur amitié.

La solitude ne lui pesait pas. Loin de là : il n’en avait pas assez, pour son goût. Il commençait à souffrir de la protection du Grand Journal. Arsène Gamache avait une tendance à croire qu’il possédait un droit de propriété sur les gloires qu’il s’était donné la peine de découvrir : il lui semblait naturel que ces gloires fussent associées à la sienne, comme Louis XIV groupait autour de son trône Molière, Le Brun, et Lulli. Christophe trouvait que l’auteur de l’Hymne à Ægir n’était pas plus impérial, ni plus gênant pour l’art que son patron du Grand Journal. Car le journaliste, qui ne s’y connaissait pas plus que l’empereur, n’en avait pas moins que lui des opinions arrêtées sur l’art ; ce qu’il n’aimait point, il n’en tolérait point l’existence : il le décrétait mauvais et pernicieux ; et il le ruinait, dans l’intérêt public. Spectacle comique et redoutable que celui de ces hommes d’affaires, mal dégrossis, sans culture, qui prétendaient régner non seulement sur la politique et sur l’argent, mais sur l’esprit, et lui offraient une niche avec un collier et la pâtée, ou pouvaient, sur son refus, lancer sur lui les milliers d’imbéciles, dont ils avaient fait leur meute obéissante ! — Christophe n’était pas homme à se laisser morigéner. Il trouva fort mauvais qu’un âne se permît de lui dire ce qu’il devait faire et ce qu’il ne devait pas faire, en musique ; et il lui donna à entendre que l’art exigeait plus de préparation que la politique. Il déclina aussi, sans précautions oratoires, l’offre de mettre en musique un inepte livret, que l’auteur, un des premiers commis du journal, cherchait à placer, et que le patron recommandait. Cela jeta un premier froid dans ses relations avec Gamache.

Christophe n’en fut point fâché. À peine sorti de l’obscurité, il aspirait à y rentrer. Il se trouvait « exposé à ce grand jour, où l’on se perd dans les autres ». Trop de gens s’occupaient de lui. Il méditait ces paroles de Goethe :


« Lorsqu’un écrivain s’est fait remarquer par un ouvrage de mérite, le public cherche à l’empêcher d’en produire un second… Le talent qui se recueille est malgré lui traîné dans le tumulte du monde, parce que chacun croit qu’il pourra s’en approprier une parcelle. »


Il ferma sa porte au monde du dehors, et, dans sa propre maison, se rapprocha de quelques vieux amis. Il revit le ménage des Arnaud, qu’il avait un peu négligés. Mme Arnaud, qui vivait seule une partie de la journée, avait du temps pour songer aux chagrins des autres. Elle pensait au vide qu’avait dû faire chez Christophe le départ d’Olivier ; et elle surmonta sa timidité pour l’inviter à dîner. Si elle eût osé, elle lui eût même offert de venir de temps en temps faire la revue de son ménage ; mais la hardiesse lui manqua ; et ce fut mieux sans doute : car Christophe n’aimait point qu’on s’occupât de lui. Mais il accepta l’invitation à dîner, et il prit l’habitude de venir régulièrement le soir, chez les Arnaud.

Il trouva le petit ménage toujours aussi uni, dans la même atmosphère de tendresse un peu triste, endolorie, plus grise encore qu’auparavant. Arnaud passait par une période de dépression morale, causée par l’usure de sa vie de professeur, — cette vie de labeur lassant, qui se répète chaque jour, identique à la veille, comme une roue qui tourne sur place, sans s’arrêter jamais, sans avancer jamais. Malgré sa patience, le brave homme traversait une crise de découragement. Il s’affectait de certaines injustices, il trouvait son dévouement inutile. Mme Arnaud le réconfortait, avec de bonnes paroles ; elle, semblait toujours aussi paisible que naguère ; mais sa figure était plus étiolée. Christophe, devant elle, félicitait Arnaud d’avoir une femme aussi raisonnable.

— Oui, disait Arnaud, c’est une bonne petite ; rien ne la trouble jamais. Elle a de la chance ; et moi aussi. Si elle avait souffert de cette vie, je crois que j’aurais été perdu.

Mme Arnaud rougissait, et se taisait. Puis, de sa voix posée, elle parlait d’autre chose. — Les visites de Christophe produisaient leur bienfait ordinaire ; elles faisaient de la lumière ; et lui, de son côté, avait plaisir à se réchauffer à ces cœurs excellents.

Une autre amie lui vint. Ou plutôt, il l’alla chercher : car, tout en désirant le connaître, elle n’eût pas fait l’effort de venir le trouver. C’était une jeune fille d’un peu plus de vingt-cinq ans, musicienne, premier prix de piano au Conservatoire : elle se nommait Cécile Fleury. Elle était courte de taille, assez trapue. Elle avait des sourcils épais, de beaux yeux larges, au regard humide, le nez petit et gros, au bout relevé, un peu rouge, en bec de canard, des lèvres grosses, bonnes et tendres, le menton énergique, solide, gras, le front point haut, mais large. Les cheveux étaient roulés sur la nuque en un chignon abondant. Elle avait des bras forts, et des mains de pianiste, grandes, au pouce écarté, aux bouts carrés. De l’ensemble de sa personne se dégageait une impression générale de sève un peu lourde, de santé rustique. Elle vivait avec sa mère, qu’elle chérissait : bonne femme, ne s’intéressant nullement à la musique, mais qui en parlait, à force d’en entendre parler, et qui savait tout ce qui se passait dans Musicopolis. Elle avait une vie médiocre, donnait des leçons tout le jour, et parfois des concerts, dont personne ne rendait compte. Elle rentrait tard, à pied, ou par l’omnibus, exténuée, mais de bonne humeur ; et elle faisait vaillamment ses gammes et ses chapeaux, causant beaucoup, aimant rire, et chantant souvent, pour rien.

Elle n’avait pas été gâtée par la vie. Elle savait le prix d’un peu de bien-être qu’on a gagné par ses propres efforts, — la joie d’un petit plaisir, d’un petit progrès imperceptible dans sa situation ou dans son talent. Oui, si seulement elle gagnait cinq francs de plus, ce mois-ci, que le mois précédent, ou si elle arrivait à bien faire enfin ce passage de Chopin, qu’elle s’évertuait à jouer depuis des semaines, — elle était contente. Son travail, qui n’était pas excessif, répondait exactement à ses aptitudes, et la satisfaisait comme une hygiène raisonnable. Jouer, chanter, donner des leçons lui procurait une agréable impression d’activité satisfaite, normale et régulière, en même temps qu’une aisance moyenne et un succès tranquille. Elle avait un solide appétit, mangeait bien, dormait bien, et n’était jamais malade.

D’esprit droit, sensé, modeste, parfaitement équilibré, elle ne se tourmentait de rien : car elle vivait dans le moment présent, sans se soucier de ce qu’il y avait eu avant et de ce qu’il y aurait après. Et comme elle était bien portante, comme sa vie était relativement à l’abri des surprises du sort, elle se trouvait presque toujours satisfaite. Elle avait plaisir à étudier son piano, comme à faire son ménage, ou à causer des choses domestiques, ou à ne rien faire. Elle savait vivre, non pas au jour le jour, — (elle était économe et prévoyante), — mais minute par minute. Nul idéalisme ne la travaillait ; le seul qu’elle eût, si l’on peut dire, était bourgeois, tranquillement diffus dans tous ses actes, distribué sur tous ses instants ; il consistait à aimer paisiblement ce qu’elle faisait, quoi qu’elle fît. Elle allait à l’église, le dimanche ; mais le sentiment religieux ne tenait presque aucune place dans sa vie. Elle admirait les exaltés, comme Christophe, qui ont une foi, ou un génie ; mais elle ne les enviait pas : qu’est-ce qu’elle aurait pu faire de leur inquiétude et de leur génie ?

Comment donc pouvait-elle sentir leur musique ? Elle aurait eu peine à l’expliquer. Mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle la sentait. Sa supériorité sur les autres virtuoses était dans son robuste équilibre physique et moral ; dans cette abondance de vie, sans passions personnelles, les passions étrangères trouvaient un sol riche où fleurir. Elle n’en était point troublée. Ces terribles passions, qui avaient rongé l’artiste, elle les traduisait dans toute leur énergie, sans être atteinte par leur poison ; elle n’en ressentait que la force et la bonne fatigue qui suivait. Lorsque c’était fini, elle était tout en sueur, épuisée ; elle souriait tranquillement, et elle était contente.

Christophe, qui l’entendit un soir, fut frappé par son jeu. Il alla lui serrer la main, après le concert. Elle en fut reconnaissante : il y avait peu de monde au concert, et elle n’était pas blasée sur les compliments. Comme elle n’avait eu ni l’habileté de s’enrôler dans une coterie musicale, ni la rouerie d’enrôler à sa suite une troupe d’adorateurs, comme elle ne cherchait à se singulariser, ni par quelque exagération de technique, ni par une interprétation fantaisiste des œuvres consacrées, ni en s’arrogeant la propriété exclusive de tel ou tel grand maître, de Jean-Sébastien Bach ou de Beethoven, comme elle n’avait point de théorie sur ce qu’elle jouait, mais se contentait de jouer tout bonnement ce qu’elle sentait, — nul ne faisait attention à elle, et les critiques l’ignoraient : car personne ne leur avait dit qu’elle jouait bien ; et ils ne l’eussent pas trouvé, d’eux-mêmes.

Christophe revit souvent Cécile. Cette forte et calme fille l’attirait comme une énigme. Elle était vigoureuse et apathique. Dans son indignation qu’elle ne fut pas plus connue, il lui avait proposé de faire parler d’elle par ses amis du Grand Journal. Mais quoiqu’elle fût bien aise qu’on la louât, elle l’avait prié de ne faire aucune démarche pour cela. Elle ne voulait pas lutter, se donner de peine, exciter de jalousies ; elle voulait rester en paix. On ne parlait pas d’elle : tant mieux ! Elle était sans envie, et la première à s’extasier sur la technique des autres virtuoses. Ni ambition, ni désirs. Elle était bien trop paresseuse d’esprit ! Quand elle n’était pas occupée d’un objet immédiat et précis, elle ne faisait rien, rien ; elle ne rêvait même pas ; même la nuit, dans son lit : elle dormait, ou ne pensait à rien. Elle n’avait pas cette hantise maladive du mariage, qui empoisonne la vie des filles qui tremblent de coiffer Sainte-Catherine. Quand on lui demandait si elle n’aimerait pas à avoir un bon mari :

— Tiens donc ! disait-elle, pourquoi pas cinquante mille livres de rente ? Il faut prendre ce qu’on a. Si on vous l’offre, tant mieux ! Sinon, on s’en passera. Ce n’est pas une raison parce qu’on n’a pas de gâteau, pour ne pas trouver bon le bon pain. Surtout quand on en a mangé longtemps qui était dur !

— Et encore, disait la mère, il y a bien des gens qui n’en mangent pas tous les jours !

Cécile avait des raisons pour se défier des hommes. Son père, qui était mort depuis quelques années, était un être faible et paresseux ; il avait fait beaucoup de tort à sa femme et aux siens. Elle avait aussi un frère qui avait mal tourné ; on ne savait pas trop ce qu’il était devenu ; de loin en loin il reparaissait, pour demander de l’argent ; on le craignait, on avait honte, on avait peur de ce qu’on pouvait apprendre sur lui, d’un jour à l’autre ; et pourtant, on l’aimait. Christophe le rencontra, une fois. Il était chez Cécile : on sonna à la porte ; la mère alla ouvrir. Une conversation s’éleva dans la pièce à côté, avec des éclats de voix. Cécile, qui semblait troublée, sortit à son tour, et laissa Christophe seul. La discussion continuait, et la voix étrangère se faisait menaçante ; Christophe crut de son devoir d’intervenir : il ouvrit la porte. Il eut à peine le temps d’entrevoir un homme jeune et un peu contrefait, qui lui tournait le dos : Cécile se jeta vers Christophe, et le supplia de rentrer. Elle rentra avec lui ; ils s’assirent en silence. Dans la chambre voisine, le visiteur cria encore, pendant quelques minutes, puis partit, en faisant claquer la porte. Alors, Cécile eut un soupir, et elle dit à Christophe :

— Oui… c’est mon frère.

Christophe comprit :

— Ah ! dit-il… Je sais… Moi aussi, j’en ai un…

Cécile lui prit la main, avec une commisération affectueuse :

— Vous aussi ?

— Oui, fit-il… Ce sont les joies de la famille.

Cécile rit ; et ils changèrent d’entretien. Non, les joies de la famille n’avaient rien d’enchanteur pour elle, et l’idée du mariage ne la fascinait point : les hommes ne valaient pas cher. Elle trouvait bien des avantages à sa vie indépendante : sa mère avait assez longtemps soupiré après cette liberté ; elle n’avait pas envie de la perdre. Le seul rêve éveillé qu’elle s’amusât à faire, c’était — si elle pouvait un jour, plus tard, Dieu sait quand ! — de ne plus donner de leçons et de vivre à la campagne. Mais elle ne prenait même pas la peine d’imaginer les détails de cette vie : elle trouvait fatigant de penser à quelque chose d’aussi peu certain ; il valait mieux dormir, — ou faire sa tâche…

En attendant qu’elle eût son château en Espagne, elle louait pendant l’été, dans la banlieue de Paris, une maisonnette qu’elle occupait seule avec sa mère. C’était à vingt minutes, par le train. L’habitation était assez loin de la gare, isolée, au milieu de terrains vagues, que l’on nommait des champs ; et Cécile revenait souvent tard, dans la nuit. Mais elle n’avait point peur ; elle ne croyait pas au danger. Elle avait bien un revolver ; mais elle l’oubliait toujours, à la maison. D’ailleurs, c’était à peine si elle eût su s’en servir.

Au cours de ses visites, Christophe la faisait jouer. Il s’amusait de voir sa pénétration des œuvres musicales, surtout quand il l’avait mise, d’un mot, sur le chemin du sentiment à exprimer. Il s’était aperçu qu’elle avait une voix admirable : elle ne s’en doutait point. Il l’obligeait à s’exercer ; il lui faisait chanter de vieux lieder allemands, ou sa propre musique ; elle y prenait plaisir, et faisait des progrès, qui la surprenaient autant que lui. Elle était merveilleusement douée. L’étincelle musicale était tombée, par prodige, sur cette fille de petits bourgeois parisiens, dénués de sentiment artistique. Philomèle — (il la nommait ainsi) — causait parfois de musique avec Christophe, mais toujours d’une façon pratique ; jamais d’une façon sentimentale ; elle ne semblait s’intéresser qu’à la technique du chant et du piano. Le plus souvent, quand ils étaient ensemble, et qu’ils ne jouaient pas de musique, ils parlaient des sujets les plus bourgeois : ménage, cuisine, vie domestique. Et Christophe, qui n’eût pu supporter, une minute, ces conversations avec une bourgeoise, les tenait tout naturellement avec Philomèle.

Ils passaient ainsi des soirées, en tête à tête, et s’aimaient sincèrement, de l’affection la plus calme et presque la plus froide. Un soir qu’il était venu dîner et qu’il s’était attardé à causer, plus que d’habitude, un violent orage éclata. Quand il voulut partir, pour rejoindre le dernier train, la pluie, le vent faisaient rage ; elle lui dit :

— Mais ne vous en allez pas ! Vous partirez demain matin.

Il s’installa dans le petit salon, sur un lit improvisé. Une mince cloison le séparait de la chambre à coucher de Cécile ; les portes ne fermaient pas. Il entendait, de son lit, les craquements de l’autre lit et le souffle tranquille de la jeune femme. Au bout de cinq minutes, elle était endormie ; et il ne tarda pas à faire de même, sans que l’ombre d’une pensée trouble les effleurât, un seul instant.

Dans le même temps, il lui venait d’autres amis inconnus, que commençait de lui attirer la lecture de ses œuvres. La plupart vivaient loin de Paris, ou à l’écart, dans leurs maisons, et ne le rencontreraient jamais. Le succès, même grossier, a quelque chose de bon : il fait connaître l’artiste de milliers de braves gens, éloignés, qu’il n’eût jamais atteints sans les stupides articles des journaux. Christophe entra en relations avec quelques-uns d’entre eux. C’étaient des jeunes gens isolés, menant une vie difficile, aspirant de tout leur être à un idéal dont ils n’étaient pas sûrs, et qui buvaient avidement l’âme fraternelle de Christophe. C’étaient de petites gens de province, qui, après avoir lu ses lieder lui écrivaient, comme le vieux Schulz, se sentaient unis à lui. C’étaient des artistes pauvres, — un compositeur, entre autres, — qui n’étaient pas arrivés, qui ne pouvaient arriver, non seulement au succès, mais à s’exprimer eux-mêmes, et qui étaient tout heureux que leur pensée se réalisât par Christophe. Et les plus chers de tous peut-être, — ceux qui lui écrivaient sans dire leur nom, et, plus libres ainsi de parler, épanchaient naïvement leur touchante confiance dans le frère aîné, qui leur venait en aide. Christophe avait gros cœur de penser qu’il ne connaîtrait jamais ces charmantes âmes qu’il eût eu tant de joie à aimer ; et il baisait telle de ces lettres inconnues, comme celui qui l’avait écrite baisait les lieder de Christophe ; et chacun, de son côté, pensait :

— Chères pages, comme vous me faites du bien !

Ainsi se formait autour de lui, suivant le rythme habituel de l’univers, toute cette petite famille du génie, groupée autour de lui, qui se nourrit de lui et qui le nourrit, qui peu à peu grossit, et finit par former une grande âme collective dont il est le foyer, comme un monde lumineux, une planète morale qui gravite dans l’espace, mêlant son chœur fraternel à l’harmonie des sphères.

À mesure que des liens mystérieux se tissaient entre Christophe et ses amis invisibles, une révolution se faisait dans sa pensée artistique ; elle devenait plus large et plus humaine. Il ne voulait plus d’une musique qui fût un monologue, une parole pour soi seul, encore moins une construction savante pour les seules gens du métier. Il voulait qu’elle fût une communion avec les autres hommes. Il n’y a d’art vital que celui qui s’unit aux autres. Jean-Sébastien Bach, dans ses pires heures d’isolement, était relié aux autres par la foi religieuse, qu’il exprimait dans son art. Haendel et Mozart, par la force des choses, écrivaient pour un public, et non pas pour eux seuls. Beethoven lui-même dut compter avec la foule. Cela est salutaire. Il est bon que l’humanité rappelle de temps en temps au génie :

— Qu’y a-t-il pour moi dans ton art ? S’il n’y a rien, va-t’en !

À cette contrainte, le génie gagne, le premier. Certes, il est de grands artistes qui n’expriment que soi. Mais les plus grands de tous sont ceux dont le cœur bat pour tous. Qui veut voir Dieu vivant, face à face, doit le chercher, non dans le firmament vide de sa pensée, mais dans l’amour des hommes.

Les artistes d’aujourd’hui étaient loin de cet amour. Ils n’écrivaient que pour une élite vaniteuse, plus ou moins anarchiste, déracinée de la vie sociale, et qui mettait sa gloire à ne point partager les préjugés et les passions du reste de l’humanité, ou qui s’en faisait un jeu. La belle gloire de s’amputer de la vie, pour ne pas ressembler aux autres ! Que la mort les prenne donc ! Nous, allons avec les vivants, buvons aux mamelles de la terre, à ce qu’il y a de plus profond et de plus sacré dans nos races, à leur amour de la famille et du sol. Aux siècles les plus libres, dans le peuple qui avait le culte le plus ardent de la beauté, le jeune prince de la Renaissance italienne, Raphaël, glorifiait la maternité dans ses Madones transtévérines. Qui nous fera aujourd’hui, en musique, une Madone à la Chaise ? Qui nous fera une musique pour toutes les heures de la vie ? Vous n’avez rien, vous n’avez rien en France. Quand vous voulez donner des chants à votre peuple, vous en êtes réduits à démarquer la musique des maîtres allemands du passé. Tout est à faire, ou à refaire, dans votre art, de la base à la cime…

Christophe correspondait avec Olivier, à présent installé dans une ville de province. Il tâchait de maintenir entre eux, par lettres, cette collaboration qui avait été féconde pendant leurs mois de vie commune. Il eût voulu de lui de beaux textes poétiques, associés aux pensées et aux actes de tous les jours, comme ceux qui font la substance des vieux lieder allemands du temps jadis. De courts fragments des Livres saints, des poèmes hindous, des vieux philosophes grecs, des odelettes religieuses ou morales, de petits tableaux de la nature, des émotions amoureuses ou familiales, la poésie des matins et des soirs et des nuits pour des cœurs simples et sains. Quatre ou six vers pour un lied, c’est assez : les expressions les plus simples, point de développement savant, ni d’harmonies raffinées. Qu’ai-je à faire de vos virtuosités d’esthète ? Aimez ma vie, aidez-moi à l’aimer et à la vivre. Écrivez-moi les Heures de France, mes Grandes et Petites Heures. Et cherchons ensemble la phrase mélodique la plus claire. Évitons, comme la peste, ce langage artistique d’une caste qui est celui de tant d’écrivains et surtout de tant de musiciens français d’aujourd’hui. Il faut avoir le courage de parler en homme, non en « artiste ». Il faut puiser dans le fonds commun de tous, et se servir, sans rougir, des formules usuelles que les siècles ont marquées de leur empreinte et remplies de leur âme. Vois ce qu’ont fait nos pères. C’est du retour au langage musical de tous qu’est sorti l’art des classiques allemands de la fin du xviiie siècle. Les phrases mélodiques de Gluck, des créateurs de la symphonie, des maîtres du lied de ce temps, sont triviales et bourgeoises parfois, comparées aux phrases raffinées ou savantes de Jean-Sébastien Bach et de Rameau. C’est ce fond de terroir qui a fait la saveur et la popularité immense des grands classiques. Ils sont partis des formes musicales les plus simples, du lied, du Singspiel ; ces petites fleurs de la vie quotidienne ont imprégné l’enfance d’un Mozart ou d’un Weber. — Faites de même. Écrivez des chants pour tout le monde. Là-dessus, vous élèverez ensuite des quatuors et des symphonies. À quoi sert de brûler les étapes ? On ne commence pas la pyramide par le faîte. Vos symphonies actuelles sont des têtes sans corps, des pensées sans tripes. Ô beaux esprits, incarnez-vous ! Il faut des générations patientes de musiciens qui fraternisent joyeusement et pieusement avec leur peuple. On ne bâtit pas un art musical en un jour.

Christophe ne se contentait pas d’appliquer ces principes en musique ; il engageait Olivier à se mettre à la tête d’un mouvement analogue, en littérature :

— Les écrivains d’aujourd’hui s’évertuent, disait-il, à décrire des raretés humaines, ou des cas très fréquents dans des groupes anormaux, en marge de la grande société des hommes agissants et sains. Puisqu’ils se sont mis d’eux-mêmes à la porte de la vie, laisse-les et va où sont les hommes. Aux hommes de tous les jours, montre la vie de tous les jours : elle est plus profonde et plus vaste que la mer. Le moindre d’entre nous porte en lui l’infini. L’infini est dans tout homme qui a la simplicité d’être un homme, dans l’amant, dans l’ami, dans la femme qui paie de ses douleurs la radieuse gloire du jour de l’enfantement, dans celle où dans celui qui se sacrifie obscurément et dont nul ne saura jamais rien ; il est le flot de vie, qui coule de l’un à l’autre, de l’un à l’autre, de l’autre à l’un… Écris la simple vie d’un de ces hommes simples, écris la tranquille épopée des jours et des nuits qui se succèdent, tous semblables et divers, tous fils d’une même mère, depuis le premier jour du monde. Écris-la simplement, ainsi qu’elle se déroule. Ne t’inquiète point du verbe, des recherches subtiles où s’énerve la force des artistes d’aujourd’hui. Tu parles à tous : use du langage de tous. Il n’est de mots ni nobles, ni vulgaires ; il n’est de style ni châtié, ni impur ; il n’est que ceux qui disent ou ne disent pas exactement ce qu’ils ont à dire. Sois tout entier dans tout ce que tu fais : pense ce que tu penses, et sens ce que tu sens. Que le rythme de ton cœur emporte tes écrits ! Le style, c’est l’âme.

Olivier approuvait Christophe ; mais il répondait, avec quelque ironie :

— Une telle œuvre pourrait être belle ; mais elle n’arriverait jamais à ceux qui pourraient la lire. La critique l’étoufferait en route.

— Voilà bien mon petit bourgeois français ! répliquait Christophe. Il s’inquiète de ce que la critique pensera ou ne pensera pas de son livre !… Les critiques, mon garçon, ne sont là que pour enregistrer la victoire ou la défaite. Sois seulement vainqueur… Je me suis bien passé d’eux ! Apprends à t’en passer aussi…


Mais Olivier avait appris à se passer de bien autre chose ! Il se passait de l’art, et de Christophe, et du reste du monde. En ce moment, il ne pensait plus qu’à Jacqueline, et Jacqueline ne pensait qu’à lui.