Les Anciens Canadiens/10

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Desbarats et Derbishire (p. 160-183).

CHAPITRE DIXIÈME.

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Tout homme qui, à quarante ans, n’est pas misanthrope, n’a jamais aimé les hommes.
Champfort.


J’ai été prodigieusement fier jusqu’à quarante-cinq ans ; mais le malheur m’a bien courbé et m’a rendu aussi humble que j’étais fier. Ah ! C’est une grande école que le malheur ! J’ai appris à me courber et à m’humilier sous la main de Dieu.
Chenedollé.


le bon gentilhomme.


Les deux mois que Jules devait passer avec sa famille, avant son départ pour l’Europe, étaient déjà expirés, et le vaisseau dans lequel il avait pris passage devait faire voile sous peu de jours. De Locheill était à Québec, occupé aux préparatifs d’un voyage qui, en moyenne, ne devait pas durer moins de deux mois. Il fallait d’amples provisions, et monsieur d’Haberville avait chargé de ces soins le jeune Écossais, tandis que de leur côté la mère et la sœur de Jules encombraient les valises des jeunes gens de toutes les douceurs que leur tendresse prévoyante pouvait leur suggérer. Plus approchait le temps d’une séparation qui pouvait être éternelle, plus Jules était empressé auprès de ses bons parents, qu’il ne quittait guère. Il leur dit cependant un jour :

— J’ai promis, comme vous savez, au bon gentilhomme d’aller coucher chez lui avant mon départ pour l’Europe ; je serai de retour demain au matin pour déjeuner avec vous.

Ce disant, il prit son fusil et s’achemina vers la forêt, tant pour chasser que pour abréger la route.

Monsieur d’Egmont, que tout le monde appelait « le bon gentilhomme », habitait une maisonnette, située sur la rivière des Trois-Saumons, à environ trois quarts de lieue du manoir. Il vivait là avec un fidèle domestique qui avait partagé sa bonne et mauvaise fortune. André Francœur était du même âge que son maître, et son frère de lait ; compagnon des jeux de son enfance, plutôt son ami, son confident, que son valet de chambre dans un âge plus avancé, André Francœur avait trouvé aussi naturel de s’attacher à lui, lorsque la main de fer du malheur l’eut étreint, que lorsqu’en ses jours prospères, il le suivait dans ses parties de plaisir et recevait les cadeaux dont le comblait sans cesse son bon et généreux maître.

Le bon gentilhomme et son domestique vivaient alors d’une petite rente, produit d’un capital qu’ils avaient mis en commun. On pouvait même dire que les épargnes du valet surpassaient celles du maître, provenant d’une petite pension alimentaire que lui faisait sa famille lorsqu’il vivait en France. Était-ce bien honorable à monsieur d’Egmont de vivre en partie des épargnes de Francœur ? chacun répondra non ; mais le bon gentilhomme raisonnait autrement :

— J’ai été riche autrefois, j’ai dépensé la plus grande partie de ma fortune à obliger mes amis, j’ai répandu mes bienfaits sur tous les hommes indifféremment, et mes nobles amis ne m’ont payé que d’ingratitude. André seul s’est montré reconnaissant, André seul m’a prouvé qu’il avait un noble cœur : je puis donc, sans manquer à la délicatesse, associer ma fortune à la sienne, comme je l’eusse fait avec un homme de mon rang, s’il s’en fût trouvé un seul, un seul assez généreux pour imiter mon valet ; d’ailleurs, au dernier vivant la succession.

Lorsque Jules arriva, le bon gentilhomme était occupé à sarcler un carré de laitues dans son jardin. Tout à sa besogne, il ne vit point son jeune ami, qui, appuyé sur l’enclos, le contemplait en silence en écoutant son monologue.

— Pauvre insecte ! disait le bon gentilhomme, pauvre petit insecte ! j’ai eu le malheur de te blesser, et voilà que les autres fourmis, naguère tes amies, se précipitent sur toi pour te dévorer ! ces petites bêtes sont donc aussi cruelles que les hommes ! Je vais te secourir : et vous, mesdames les fourmis, merci de la leçon ; j’ai meilleure opinion maintenant de mes semblables.

— Pauvre misanthrope ! pensa Jules ; il faut donc qu’il ait bien souffert, ayant une âme si sensible.

Et, se retirant alors sans bruit, il entra par la porte du jardin.

Monsieur d’Egmont poussa un cri de joie en voyant son jeune ami, et l’embrassant avec affection : il l’avait vu élever, et l’aimait comme son fils. Quoiqu’il eût constamment refusé, depuis trente ans qu’il vivait dans la seigneurie du capitaine d’Haberville, de venir vivre au manoir, avec son fidèle domestique, il y faisait cependant de fréquentes visites, qui duraient souvent au delà d’une semaine, surtout en l’absence des étrangers ; car sans éviter positivement la société, il avait trop souffert dans ses rapports avec les hommes de sa classe pour se mêler cordialement à leurs joies bruyantes.

Monsieur d’Egmont quoique pauvre ne laissait pas de faire beaucoup de bien : il consolait les affligés, visitait les malades, les soignait avec des simples dont ses études botaniques lui avaient révélé les vertus secrètes : et si ses charités n’étaient pas abondantes, elles étaient distribuées de si bon cœur, avec tant de délicatesse, que les pauvres en étaient plus touchés que de celles plus considérables de bien des riches. On semblait en conséquence avoir oublié son nom pour ne l’appeler que le bon gentilhomme.

Lorsque monsieur d’Egmont et son jeune ami entrèrent dans la maison après une courte promenade aux alentours, André mettait sur la table un plat de truites de la plus belle apparence et un plat de tourtes à la crapaudine couvertes de cerfeuil cru.

— C’est un souper peu dispendieux, dit le bon gentilhomme ; j’ai pris les truites moi-même, devant ma porte, il y a une heure environ, et André a tué les tourtes ce matin au soleil levant, dans cet arbre sec à demi-portée de fusil de ma maison : tu vois que sans être seigneur, j’ai vivier et colombier sur mon domaine. Maintenant une salade de laitue à la crème, une jatte de framboises, une bouteille de vin ; et voilà ton souper, Jules, mon ami !

— Et jamais vivier et colombier, dit celui-ci, n’auront fourni un meilleur repas à un chasseur affamé.

Le repas fut très gai, car monsieur d’Egmont semblait, malgré son grand âge, avoir retrouvé la gaieté de sa jeunesse, pour fêter son jeune ami. Sa conversation toujours amusante était aussi très instructive, car s’il avait beaucoup pratiqué les hommes dans sa jeunesse, il avait aussi trouvé dans l’étude une distraction à ses malheurs.

— Comment trouves-tu ce vin ? dit-il à Jules, qui, mangeant comme un loup, avait déjà avalé quelques rasades.

— Excellent, sur mon honneur.

— Tu es connaisseur, mon ami, reprit monsieur d’Egmont, car si l’âge doit améliorer les hommes et le vin, celui-ci doit être bien bon, et moi je devrais arriver à la perfection, car me voilà bien vite nonagénaire.

— Aussi, dit Jules vous appelle-t-on le bon gentilhomme.

— Les Athéniens, mon fils, bannissaient Aristide en l’appelant le juste. Mais laissons les hommes et parlons du vin : j’en bois rarement moi-même ; j’ai appris à m’en passer comme de bien d’autres objets de luxe inutiles au bien-être de l’homme, et je jouis encore d’une santé parfaite. Ce vin, que tu trouves excellent, est plus vieux que toi : son âge serait peu pour un homme ; c’est beaucoup pour du vin. Ton père m’en envoya un panier le jour de ta naissance, car il était si heureux qu’il fit des cadeaux à tous ses amis. Je l’ai toujours conservé avec beaucoup de soin, et je n’en donne que dans les rares occasions comme celle-ci. À ta santé, mon cher fils ; succès à toutes tes entreprises, et lorsque tu seras de retour dans la Nouvelle-France, promets-moi de venir souper ici et boire une dernière bouteille de ce vin, que je garderai pour toi.

Tu me regardes avec étonnement ; tu crois qu’il est probable qu’à ton retour j’aurais depuis longtemps payé cette dernière dette que le débiteur le plus récalcitrant doit à la nature ! Tu te trompes, mon cher fils ; un homme comme moi ne meurt pas. Mais, tiens, nous avons maintenant fini de souper ; laissons la table du festin, et allons nous asseoir sub tegmine fagi, c’est-à-dire, au pied de ce superbe noyer, dont les branches touffues se mirent dans les eaux limpides de cette charmante rivière.

Le temps était magnifique : quelques rayons de la lune, alors dans son plein, se jouaient dans l’onde, à leurs pieds. Et le murmure de l’eau faisait seul diversion au calme de cette belle nuit canadienne. Monsieur d’Egmont garda le silence pendant quelques minutes, la tête penchée sur son sein ; et Jules, respectant sa rêverie, se mit à tracer sur le sable, avec son doigt, quelques lignes géométriques.

— J’ai beaucoup désiré, mon cher Jules, dit le bon gentilhomme, de m’entretenir avec toi avant ton départ pour l’Europe, avant ton entrée dans la vie des hommes. Je sais bien que l’expérience d’autrui est peu profitable, et qu’il faut que chacun paie le tribut de sa propre inexpérience ; n’importe, j’aurai toujours la consolation de t’ouvrir mon cœur, ce cœur qui devrait être desséché depuis longtemps, mais qui bat toujours avec autant de force que lorsque, viveur infatigable, je conduisais les bandes joyeuses de mes amis, il y a déjà plus d’un demi siècle. Tu me regardais tantôt, mon fils, avec étonnement, lorsque je te disais qu’un homme comme moi ne meurt pas : tu pensais que c’était une métaphore ; j’étais pourtant bien sincère dans le moment. J’ai imploré la mort tant de fois à deux genoux, que j’ai fini par cesser presque d’y croire. Les païens en avaient fait une divinité : c’était sans doute pour l’implorer dans les grandes infortunes. Si la physiologie nous enseigne que nos souffrances sont en raison de la sensibilité de nos nerfs, et partant de toute notre organisation, j’ai alors souffert, ô mon fils ! ce qui aurait tué cinquante hommes des plus robustes.

Le bon gentilhomme se tut de nouveau, et Jules lança quelques petits cailloux dans la rivière.

— Voilà, reprit le vieillard, cette onde qui coule si paisiblement à nos pieds ; elle se mêlera, dans une heure tout au plus, aux eaux plus agitées du grand fleuve, dont elle subira les tempêtes, et dans quelques jours, mêlées aux flots de l’Atlantique, elle sera le jouet de toute la fureur des ouragans qui soulèvent ses vagues jusqu’aux nues. Voilà l’image de notre vie ! Tes jours, jusqu’ici, ont été aussi paisibles que les eaux de ma petite rivière ; mais bien vite tu seras ballotté sur le grand fleuve de la vie, pour être exposé ensuite aux fureurs de cet immense océan humain qui renverse tout sur son passage ! Je t’ai vu naître, d’Haberville ; j’ai suivi, d’un œil attentif, toutes les phases de ta jeune existence ; j’ai étudié avec soin ton caractère ; et c’est ce qui me fait désirer l’entretien que nous avons aujourd’hui, car jamais ressemblance n’a été plus parfaite qu’entre ton caractère et le mien. Comme toi, je suis né bon, sensible généreux jusqu’à la prodigalité. Comment se fait-il alors que ces dons si précieux, qui devaient m’assurer une heureuse existence, aient été la cause de tous mes malheurs ? comment se fait-il, ô mon fils ! que ces vertus, tant prisées par les hommes, se soient soulevées contre moi comme autant d’ennemis acharnés à ma perte ? comment se fait-il que, vainqueurs impitoyables, elles m’aient abattu et roulé dans la poussière ? Il me semble pourtant que je méritais un meilleur sort. Né, comme toi, de parents riches, qui m’idolâtraient, il m’était sans cesse facile de suivre les penchants de ma nature bienfaisante. Je ne cherchais, comme toi, qu’à me faire aimer de tout ce qui m’entourait. Comme toi, je m’apitoyais, dans mon enfance, sur tout ce que je voyais souffrir : sur l’insecte que j’avais blessé par inadvertance, sur le petit oiseau tombé de son nid. Je pleurais sur le sort du petit mendiant déguenillé, qui me racontait ses misères : je me dépouillais pour le couvrir ; et si mes parents, tout en me grondant un peu, n’eussent veillé sans cesse sur ma garde-robe, le fils du riche monsieur d’Egmont aurait été le plus mal vêtu de tous les enfants du collège où il pensionnait. Inutile d’ajouter que, comme toi, ma main était sans cesse ouverte à tous mes camarades : suivant leur expression, « je n’avais rien à moi. » C’est drôle, après tout, continua le bon gentilhomme en fermant les yeux comme se parlant à lui-même, c’est drôle que je n’aie alors éprouvé aucune ingratitude de la part de mes jeunes compagnons. L’ingratitude est-elle le partage de l’homme fait ? Ou, est-ce un piège que cette charmante nature humaine tend à l’enfant bon, confiant et généreux, pour mieux le dépouiller ensuite lorsque la poule sera plus grasse ? Je m’y perds ; mais non : l’enfance, l’adolescence ne peuvent être aussi dépravées ! Ça serait à s’arracher les cheveux de désespoir, à maudire……

Et toi, Jules, reprit le vieillard après cet a parte, as-tu déjà éprouvé l’ingratitude de ceux que tu as obligés, cette ignoble ingratitude qui vous frappe de stupeur, qui perce le cœur comme une aiguille d’acier ?

— Jamais ! dit le jeune homme.

— C’est alors l’intérêt, conséquence naturelle de la civilisation, qui cause l’ingratitude ; plus l’homme a de besoins, plus il doit être ingrat. Ceci me rappelle une petite anecdote, qui trouve sa place ici. Il y a environ vingt ans qu’un pauvre sauvage, de la tribu des Hurons, arriva chez moi dans un état bien pitoyable (a). C’était le printemps ; il avait fait une longue et pénible marche, passé à la nage des ruisseaux glacés, ayant bien chaud, en sorte qu’il était attaqué d’une pleurésie violente, accompagnée d’une inflammation de poumons des plus alarmantes. Je jugeai qu’une abondante saignée pouvait seule lui sauver la vie. Je n’avais jamais phlébotomisé, et je fis, avec mon canif, mes premières armes dans cet art sur l’homme de la nature. Bref, des simples, des soins assidus opérèrent une guérison ; mais la convalescence fut longue : il resta plus de deux mois chez moi. Au bout d’un certain temps, André et moi parlions le huron comme des indigènes. Il me raconta qu’il était un grand guerrier, un grand chasseur, mais que l’usage immodéré de l’eau-de-feu avait été sa ruine ; qu’il avait une forte dette à payer, mais qu’il serait plus sage à l’avenir. Ses remerciements furent aussi courts que ses adieux :

— Mon cœur est trop plein pour parler longtemps, dit-il ; le guerrier huron ne doit pas pleurer comme une femme : merci, mes frères.

Et il s’enfonça dans la forêt.

J’avais complètement oublié mon indigène, lorsqu’au bout de quatre ans, il arriva chez moi avec un autre sauvage. Ce n’était pas le même homme que j’avais vu dans un si piteux état : il était vêtu splendidement, et tout annonçait chez lui le grand guerrier et le grand chasseur, qualités inséparables chez les naturels de l’Amérique du Nord. Lui et son compagnon déposèrent, dans un coin de ma chambre, deux paquets de marchandises de grande valeur : car ils contenaient les pelleteries les plus riches, les plus brillants mocassins brodés en porc-épic, les ouvrages les plus précieux en écorce, et d’autres objets dont les sauvages font commerce avec nous. Je le félicitai alors sur la tournure heureuse qu’avaient prise ses affaires.

— Écoute, mon frère, me dit-il, et fais attention à mes paroles. Je te dois beaucoup, et je suis venu payer mes dettes. Tu m’as sauvé la vie, car tu connais bonne médecine. Tu as fait plus, car tu connais aussi les paroles qui entrent dans le cœur : d’un chien d’ivrogne que j’étais, je suis redevenu l’homme que le Grand-Esprit a créé. Tu étais riche, quand tu vivais de l’autre côté du grand lac. Ce wigwam est trop étroit pour toi : construis-en un qui puisse contenir ton grand cœur. Toutes ces marchandises t’appartiennent.

Je fus touché jusqu’aux larmes de cet acte de gratitude de la part de cet homme primitif : j’avais donc trouvé deux hommes reconnaissants dans tout le cours d’une longue vie : le fidèle André, mon frère de lait, et ce pauvre enfant de la nature qui, voyant que je ne voulais accepter de ces dons qu’une paire de souliers de caribou, poussa son cri aigu « houa, » en se frappant la bouche de trois doigts, et se sauva à toutes jambes, suivi de son compagnon. Malgré mes recherches, je n’en ai eu depuis ni vent ni nouvelle. Notre respectable curé se chargea de vendre les marchandises, dont le produit, avec l’intérêt, a été distribué dernièrement aux sauvages de sa tribu.

Le bon gentilhomme soupira, se recueillit un instant et reprit la suite de sa narration :

— Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie : cinq ans de bonheur ! cinquante ans de souffrances ! « Ô mon Dieu ! une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j’ai souffert ! Une journée de cette joie délirante qui semble aussi aiguë que la douleur physique ! Oh ! une heure, une seule heure de ces bons et vivifiants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux ! Que mon cœur était léger, lorsque entouré de mes amis, je présidais la table du festin ! Un de ces heureux jours, ô mon Dieu ! où je croyais à l’amitié sincère, où j’avais foi en la reconnaissance, où j’ignorais l’ingratitude !

Lorsque j’eus complété mes études, toutes les carrières me furent ouvertes ; je n’avais qu’à choisir : celle des armes s’offrait naturellement à un homme de ma naissance ; mais il me répugnait de répandre le sang de mes semblables. J’obtins une place de haute confiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c’était courir à ma perte. J’étais riche par moi-même ; mon père m’avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais à rouleaux l’or, que je méprisais.

Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres ; oh ! non ! mais il est une chose certaine, c’est que j’aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celles des amis de mes amis, qui se ruèrent sur moi comme des loups affamés sur une proie facile à dévorer. Je ne leur garde aucune rancune : ils agissaient suivant leur nature : quand la bête carnassière a faim, elle dévore tout ce qu’elle rencontre. Incapable de refuser un service, ma main ne se ferma plus ; je devins non seulement leur banquier, mais si quelqu’un avait besoin d’une caution, d’un endossement de billet, ma signature était à la disposition de tout le monde. C’est là, mon cher Jules, ma plus grand erreur, car je puis dire en toute vérité que j’ai été obligé de liquider leurs dettes, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, de mes propres deniers, même dans mes plus grands embarras, pour sauver mon crédit et éviter une ruine d’ailleurs imminente. Un grand poète anglais a dit : « Ne prête, ni n’emprunte, si tu veux conserver tes amis ». Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c’est un penchant irrésistible chez toi, mais, au moins, sois avare de ta signature : tu seras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle.

Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau que je fus assez longtemps sans m’apercevoir de leur état alarmant. Lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non seulement j’étais ruiné, mais aussi sous le poids d’une défalcation considérable ! Bah ! me dis-je, à la fin, que m’importe la perte de mes biens ! que m’importe l’or que j’ai toujours méprisé ! que je paie mes dettes ; je suis jeune, je n’ai point peur du travail, j’en aurai toujours assez. Qu’ai-je à craindre d’ailleurs ? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de mes difficultés financières, non seulement ils vont s’empresser de liquider, mais aussi, s’il est nécessaire, de faire pour moi ce que j’ai fait tant de fois pour eux. Que j’étais simple, mon cher fils, de juger les autres par moi-même ! J’aurais, moi, remué ciel et terre pour sauver un ami de la ruine : j’aurais fait les plus grands sacrifices. Que j’étais simple et crédule : ils ont eu raison, les misérables, de se moquer de moi.

Je fis un état de mes créances, de la valeur de mes propriétés, et je vis clairement que mes rentrées faites, mes immeubles vendus, je n’étais redevable que d’une balance facile à couvrir à l’aide de mes parents. La joie rentra dans mon cœur. Que je connaissais peu les hommes ! Je fis part, en confidence, de mes embarras à mes débiteurs. Je leur dis que je me confiais à leur amitié pour garder la chose secrète, que le temps pressait, et que je les priais de me rembourser dans le plus court délai. Je les trouvai froids comme j’aurais dû m’y attendre. Plusieurs auxquels j’avais prêté, sans reconnaissance par écrit de leur part, avaient même oublié ma créance. Ceux dont j’avais les billets me dirent que c’était peu généreux de les prendre au dépourvu ; qu’ils n’auraient jamais attendu cela d’un ami. Le plus grand nombre, qui avaient eu des transactions à mon bureau, prétendirent effrontément que j’étais leur débiteur. Ils avaient raison : je leur devais une bagatelle, mais eux me devaient des sommes considérables. Je leur demandai à régler ; on me le promit, mais on n’en fit rien : on se plut, au contraire, à saper mon crédit en publiant que j’étais ruiné et que j’avais le front de réclamer des dettes imaginaires. On fit plus : on me tourna en ridicule en disant que j’étais un fou prodigue. Un d’eux, farceur quand même, qui dix-huit mois auparavant n’avait conservé une place, — qu’il devait perdre pour abus de confiance, — que par les secours pécuniaires que je lui donnai et dont le secret mourra dans mon cœur, fut intarissable de verve satirique à mes dépens ; ses plaisanteries eurent un succès fou parmi mes anciens amis. Ce dernier trait d’ingratitude m’accabla.

Un seul, oui un seul, et celui-là n’était qu’une simple connaissance que j’avais rencontrée quelquefois en société, ayant eu vent de la ruine qui me menaçait, s’empressa de me dire :

— Nous avons eu des affaires ensemble : voici, je crois, la balance qui vous revient ; compulsez vos livres pour voir si c’est correct.

Il est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire ! et que les bénédictions d’un vieillard profitent à ses enfants !

Le temps pressait, comme je l’ai dit, et quand bien même j’aurais eu le cœur de faire des poursuites, rien ne pouvait me sauver. Ajoutons les intrigues d’amis et d’ennemis pour profiter de mes dépouilles, et il est aisé de pressentir qu’il me fallait succomber : je baissai la tête sans faire face à l’orage, et je me résignai.

Je ne voudrais pas, ô mon fils ! attrister ta jeune âme du récit de tout ce que j’ai souffert ; il me suffira d’ajouter que, tombé entre les griffes de créanciers impitoyables, je dus boire la coupe d’amertume jusqu’à la lie. À part l’ingratitude de mes amis, j’étais homme à souffrir peu pour moi individuellement. Ma gaieté naturelle ne m’aurait pas même abandonné entre les murs de la Bastille : j’aurais pu danser à la musique discordante que produit le grincement des verrous. Mais, ma famille ! ma famille ! mais les remords cuisants qui poursuivent le jour, qui causent les longues insomnies, qui ne vous laissent ni trêve, ni repos, qui font vibrer les nerfs de la sensibilité comme si de fortes tenailles les mettaient sans cesse en jeu avec leurs dents métalliques !

Je suis d’opinion, mon fils, qu’à de rares exceptions, tout homme, qui en a les moyens, paie ses dettes : les tourments qu’il endure à la vue de son créancier sont plus que suffisants pour l’y contraindre, sans la rigueur des lois qui ne sont souvent faites que pour les riches au détriment des pauvres. Parcours tous les codes de lois anciens et modernes, et tu seras frappé du même égoïsme barbare qui les a dictés. Peut-on imaginer, en effet, un supplice plus humiliant, plus cruel que celui d’un débiteur en face de son créancier, un fesse-mathieu, le plus souvent, auquel il se voit obligé de faire la courbette ? Peut-on imaginer humiliation plus grande que de louvoyer sans cesse pour éviter la rencontre d’un créancier ?

Une chose m’a toujours frappé : c’est que la civilisation fausse le jugement des hommes ; et qu’en fait de sens commun, de gros bon sens que l’on doit s’attendre à rencontrer dans la cervelle de tout être civilisé, (j’en excepte pourtant les animaux domestiques qui reçoivent leur éducation dans nos familles), le sauvage lui est bien supérieur. En voici un exemple assez amusant. Un Iroquois contemplait, il y a quelques années, à New-York, un vaste édifice d’assez sinistre apparence ; ses hauts murs, ses fenêtres grillées l’intriguaient beaucoup : c’était une prison.

Arrive un magistrat.

— Le visage pâle veut-il dire à son frère, fit l’indien, à quoi sert ce grand wigwam ?

Le citadin se rengorge et répond d’un ton important :

— C’est là qu’on renferme les peaux-rouges qui refusent de livrer les peaux de castor qu’ils doivent aux marchands.

L’Iroquois examine l’édifice avec un intérêt toujours croissant, en fait le tour, et demande à être introduit dans l’intérieur de ce wigwam merveilleux. Le magistrat, qui était aussi marchand, se donne bien garde de le refuser, espérant inspirer une terreur salutaire aux autres sauvages, auxquels celui-ci ne manquerait pas de raconter les moyens spirituels, autant qu’ingénieux, qu’ont les visages pâles pour obliger les peaux-rouges à payer leurs dettes.

L’Iroquois visite tout l’édifice avec le soin le plus minutieux, descend dans les cachots, sonde les puits, prête l’oreille aux moindres bruits qu’il entend ; et finit par dire en riant aux éclats :

— Mais sauvages pas capables de prendre castors ici ?

L’indien dans cinq minutes donna la solution d’un problème que l’homme civilisé n’a pas encore eu le bon sens, le gros sens commun de résoudre après des siècles d’études. Cet homme si simple, si ignorant, ne pouvant croire à autant de bêtise de la part d’une nation civilisée, dont il admirait les vastes inventions, avait cru tout bonnement qu’on avait pratiqué des canaux souterrains, communiquant avec les rivières, et les lacs les plus riches en castors ; et qu’on y enfermaient les sauvages pour leur faciliter la chasse de ces précieux amphibies, afin de s’acquitter plus vite envers leurs créanciers. Ces murs, ces grillages en fer lui avaient semblé autant de barrières que nécessitait la prudence pour garder ces trésors.

Tu comprends, Jules, que je ne vais te parler, maintenant, que dans l’intérêt du créancier qui inspire seul la sympathie, la pitié, et non dans celui du débiteur, qui, après avoir erré tout le jour, l’image de la défiance craintive sans cesse devant les yeux, mord la nuit son oreiller de désespoir après l’avoir arrosé de ses larmes.

J’étais jeune, trente-trois ans, âge où commence à peine la vie ; j’avais des talents, de l’énergie, et une foi robuste en moi-même. Prenez, dis-je à mes créanciers, tout ce que je possède, mais renoncez à votre droit de contrainte par corps : laissez-moi toute liberté d’action, et j’emploierai toute mon énergie à vous satisfaire. Si vous paralysez mes forces, c’est vous faire tort à vous-mêmes. Ce raisonnement si simple pourtant, était au-dessus de l’intelligence de l’homme civilisé : mon Iroquois, lui, l’eût compris ; il aurait dit : « mon frère pas capable de prendre castors, si le visage pâle lui ôte l’esprit, et lui lie les mains. » Eh bien ! mon ami, mes créanciers n’ont tenu aucun compte de ce raisonnement si aisé cependant à comprendre ; et ont tenu cette épée de Damoclès suspendue sur ma tête pendant trente ans, terme que leur accordaient les lois du pays.

— Mais, c’était adorable de bêtise ! s’écria Jules.

— Un d’eux cependant, continua le bon gentilhomme en souriant tristement de la saillie de Jules, un d’eux, dis-je, d’une industrie charmante en fait de tortures, obtint contrainte par corps ; et par un raffinement de cruauté digne d’un Caligula, ne la mit à exécution qu’au bout de dix-huit mois. Peut-on imaginer un supplice plus cruel que celui infligé à un homme entouré d’une nombreuse famille, qui la voit pendant dix-huit mois trembler au moindre bruit qu’elle entend, frémir à la vue de tout étranger qu’elle croit toujours porteur de l’ordre d’incarcération contre ce qu’elle a de plus cher ! Ce qui m’étonne, c’est que nous n’ayons pas succombé sous cette masse d’atroces souffrances.

Cet état était si insupportable que je me rendis deux fois auprès de ce créancier, le priant, au nom de Dieu ! d’en finir et de m’incarcérer. Il le fit, à la fin, mais à loisir. Je l’aurais remercié à deux genoux. Je jouissais d’un bonheur négatif, en défiant, à travers mes barreaux, la malice des hommes de m’infliger une torture de plus !

Le prisonnier éprouve un singulier besoin pendant le premier mois de sa captivité : c’est une inquiétude fébrile, c’est un besoin de locomotion continue ! Il se lève souvent pendant ses repas, pendant la nuit même pour y satisfaire : c’est le lion dans sa cage. Pardon à ce noble animal de le comparer à l’homme ! il ne dévore que quand il a faim : une fois repu, il est généreux envers les êtres faibles qu’il rencontre sur sa route.

Après tant d’épreuves, après cette inquiétude fébrile, après ce dernier râle de l’homme, naguère libre, j’éprouvai, sous les verrous, le calme d’un homme qui, cramponné aux manœuvres d’un vaisseau pendant un affreux ouragan, ne ressent plus que les dernières secousses des vagues après la tempête ; car, à part les innombrables tracasseries et humiliations de la captivité, à part ce que je ressentais de douleur pour ma famille désolée, j’étais certainement moins malheureux : je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de ses frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur l’insensé, architecte de son propre malheur ! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m’annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C’est alors, ô mon fils ! que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C’est alors que je pus m’écrier comme la mère du Christ : « approchez et voyez s’il est douleur comparable à la mienne ! » Je savais mes enfants moribonds, et je n’en étais séparé que par la largeur d’une rue. Je voyais, pendant de longues nuits sans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d’une chambre à l’autre ; je tremblais à chaque instant de voir disparaître des signes de vitalité, qui m’annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l’amour maternel. J’ai honte de l’avouer, mon fils, mais j’étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants sur leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois !

Et cependant mon persécuteur connaissait tout ce qui se passait dans ma famille, il le savait comme moi. Mais la pitié est donc morte au cœur de l’homme, pour se réfugier dans le cœur, j’allais dire dans l’âme de l’animal privé de raison ! L’agneau bêle tristement lorsqu’on égorge un de ses compagnons, le bœuf mugit de rage et de douleur lorsqu’il flaire le sang d’un animal de son espèce, le cheval souffle bruyamment, renâcle, pousse ce hennissement lugubre qui perce l’âme, à la vue de son frère se débattant dans les douleurs de l’agonie, le chien pousse des hurlements plaintifs pendant la maladie de ses maîtres ! L’homme, lui, suit son frère à sa dernière demeure, en chuchotant, en s’entretenant de ses affaires et d’histoires plaisantes.

Lève la tête bien haut dans ta superbe, ô maître de la création ! tu en as le droit. Lève la tête altière vers le ciel, ô homme ! dont le cœur est aussi froid que l’or que tu palpes jour et nuit. Jette la boue à pleines mains à l’homme au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le vitriol, qui a failli dans sa jeunesse. Lève la tête bien haut, orgueilleux Pharisien, et dis : moi, je n’ai jamais failli. Moins indulgent que le divin Maître que tu prétends servir, qui pardonne au pécheur repentant, ne tiens aucun compte des souffrances, des angoisses qui dessèchent le cœur comme le vent brûlant du désert, des remords dévorants qui, après cinquante ans de stricte probité, rongent encore le cœur de celui que la fougue des passions a emporté dans sa jeunesse, et dis : moi, je n’ai jamais failli !

Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s’écria :

— Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j’ai exhalé mes plaintes dans toute l’amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l’arrivée de ses amis, que ce grand poète arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant : pereat dies in quâ natus sum ! moi, mon fils, j’ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans ! pardonne-moi donc si j’ai parlé dans toute l’amertume de mon âme ; si, aigri par le chagrin, j’ai calomnié tous les hommes, car il y a de nobles exceptions.

Comme j’avais fait l’abandon, depuis longtemps, à mes créanciers, de tout ce que je possédais, que tous mes meubles et immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Les ministres furent bien d’opinion que tout considéré j’avais assez souffert, mais il s’élevait une grande difficulté, et la voici : quand un débiteur a fait un abandon franc et honnête de tout ce qu’il possède, quand on a vendu tous ses meubles et immeubles, lui reste-t-il encore quelque chose ? La question était épineuse ! néanmoins après d’assez longs débats, on décida dans la négative, malgré un argument de trois heures d’un grand arithméticien, beau parleur, qui prétendait résoudre que qui de deux paie deux, il reste encore une fraction. Et l’on finit par me mettre très poliment à la porte.

Mon avenir étant brisé comme mon pauvre cœur, je n’ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres. Mais vois, mon fils, la fatalité qui me poursuivait. Lorsque je fis abandon de mes biens à mes créanciers, je leur demandai en grâce de me laisser jouir d’un immeuble de peu de valeur alors, mais que je prévoyais devoir être d’un grand rapport par la suite ; leur promettant d’employer toutes mes forces morales et physiques pour l’exploiter à leur profit. On me rit au nez, comme de raison, car il y avait castor à prendre là. Eh bien ! Jules, cette même propriété dont la vente couvrit à peine alors les frais de la procédure, se vendit au bout de dix ans un prix énorme qui aurait soldé toutes mes dettes et au delà, car on s’était plu comme de droit à en exagérer le montant dans les journaux et partout ; mais j’étais si affaissé, si abattu sous le poids de ma disgrâce, que je n’eus pas même le courage de réclamer contre cette injustice. Lorsque, plus calme, j’établis un état exact de mes dettes, je n’étais passif que d’un peu plus du tiers de l’état fabuleux qu’on avait publié.

L’Europe était trop peuplée pour moi : je m’embarquai pour la Nouvelle-France avec mon fidèle André, et je choisis ce lieu solitaire où je vivrais heureux si je pouvais boire l’eau du Léthé. Les anciens, nos maîtres en fait d’imagination, avaient sans doute créé ce fleuve pour l’humanité souffrante. Imbu pendant longtemps des erreurs du seizième siècle, je m’écriais autrefois dans mon orgueil : « ô hommes ! si j’ai eu ma part de vos vices, j’en ai rarement rencontré un parmi vous qui possédât une seule de mes vertus. La religion, cette mère bienfaisante, a depuis réprimé ces mouvements d’orgueil, et m’a fait rentrer en moi-même. Je me suis courbé sous la main de Dieu, convaincu qu’en suivant les penchants de ma nature, je n’avais aucun mérite réel à réclamer.

Tu es le seul, mon fils, auquel j’ai communiqué l’histoire de ma vie, tout en supprimant bien des épisodes cruels ; je connais toute la sensibilité de ton âme et je l’ai ménagée. Mon but est rempli ; allons maintenant faire un bout de veillée avec mon fidèle domestique, qui sera sensible à cette marque d’attention avant ton départ pour l’Europe.

Lorsqu’ils entrèrent dans la maison, André achevait de préparer un lit sur un canapé, œuvre des efforts mécaniques du maître et du valet. Ce meuble, dont ils étaient tous deux très-fiers, ne laissait pas d’avoir un pied un peu plus court que ses voisins, mais c’était un petit inconvénient auquel l’esprit ingénieux de Francœur avait remédié à l’aide d’un mince billot.

— Ce canapé, dit le bon gentilhomme d’un air satisfait, nous a coûté, je pense, plus de calculs à André et à moi qu’à l’architecte Perrault, lorsqu’il construisit la colonnade du Louvre, l’orgueil du Grand Roi ; mais nous en sommes venus à bout à notre honneur : il est bien vrai qu’un des pieds présente les armes à tout venant, mais quelle œuvre est sans défaut ? Quant à toi, mon ami Francœur, tu aurais dû te rappeler que dans ce lit de camp devait coucher un militaire, et laisser le pied, que tu as étayé, au port d’arme.

André, sans beaucoup goûter cette plaisanterie qui froissait un peu sa vanité d’artiste, ne put s’empêcher de rire de la sortie de son maître.

Après une assez longue veillée, le bon gentilhomme présenta à Jules un petit bougeoir d’argent d’un travail exquis :

— Voilà, mon cher enfant, tout ce que mes créanciers m’ont laissé de mon ancienne fortune : c’était, je suppose, pour charmer mes insomnies ! Bonsoir, mon cher fils, on dort bien à ton âge : aussi lorsqu’après mes prières sous la voûte de ce grand temple qui, en annonçant la puissance et la grandeur de Dieu, me frappe toujours de stupeur, je rentrerai sous mon toit, tu seras depuis longtemps dans les bras de Morphée.

Et il l’embrassa tendrement.