Les Anciens Canadiens/11

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Desbarats et Derbishire (p. 184-199).

CHAPITRE ONZIÈME.

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Sœpè malum hoc nobis, si mens non læva fuisset,
De cœlo tactas memini prædicere quercus.

Virgile.


légende de madame d’haberville.


Tout était triste et silencieux dans le manoir d’Haberville : les domestiques même faisaient le service d’un air abattu, bien loin de la gaieté qu’ils montraient toujours en servant cette bonne famille. Madame d’Haberville dévorait ses larmes pour ne pas contrister son mari, et Blanche se cachait pour pleurer, afin de ne pas affliger davantage sa tendre mère, car dans trois jours, le vaisseau dans lequel les jeunes gens avaient pris leur passage faisait voile pour l’Europe. Le capitaine d’Haberville avait invité ses deux amis, le curé et monsieur d’Egmont, à dîner en famille : c’était un dîner d’adieux, que chacun s’efforçait inutilement d’égayer. Le curé, homme de tact, pensant qu’il valait mieux s’entretenir de choses sérieuses, que de retomber à chaque instant dans un pénible silence, prit la parole :

— Savez-vous, messieurs, que l’horizon de la Nouvelle-France se rembrunit de jour en jour. Nos voisins, les Anglais, font des préparatifs formidables pour envahir le Canada, et tout annonce une invasion prochaine.

— Après, dit mon oncle Raoul !

— Après, tant qu’il vous plaira, mon cher chevalier, reprit le curé ; toujours est-il que nous n’avons guère de troupes pour résister longtemps à nos puissants voisins.

— Mon cher abbé, ajouta mon oncle Raoul, il est probable qu’en lisant ce matin votre bréviaire, vous êtes tombé sur un chapitre des lamentations du prophète Jérémie.

— Cette citation est contre vous, car les prophéties se sont accomplies.

— N’importe, s’écria le chevalier en serrant les dents ; les Anglais ! les Anglais prendre le Canada ! ma foi, je me ferais fort de défendre Québec avec ma béquille. Vous avez donc oublié, continua mon oncle Raoul en s’animant, que nous les avons toujours battus, les Anglais ; battus un contre cinq, un contre dix et quelquefois un contre vingt… Les Anglais, vraiment !

Concedo, dit le curé ; je vous accorde tout ce que vous voudrez, et même davantage, si ça vous fait plaisir ; mais remarquez bien que chacune de nos victoires nous affaiblit, tandis que l’ennemi, grâce à la prévoyance de l’Angleterre, semble reprendre de nouvelles forces, et que, d’un autre côté, la France nous abandonne presque à nos propres ressources.

— Ce qui montre, dit le capitaine d’Haberville, la confiance qu’a notre bien-aimé roi Louis xv dans notre courage pour défendre sa colonie.

— En attendant, interrompit monsieur d’Egmont, la France envoie si peu de troupes que la colonie va s’affaiblissant de jour en jour.

— Qu’on nous donne seulement de la poudre et du plomb, reprit le capitaine, et cent hommes de mes miliciens feront plus dans nos guerres de surprises, d’embuscades, de découvertes, que cinq cents soldats des plus vaillants corps de l’armée française ; je parle sans présomption : la preuve en est là. Ce qui n’empêche pas, ajouta-t-il un peu confus de cette sortie faite sans trop de réflexion, que nous avons un grand besoin des secours de la mère patrie, et qu’une bien petite portion des armées que notre aimé monarque dirige vers le nord de l’Europe afin d’aider l’Autriche, nous serait à peu près indispensable pour la défense de la colonie.

— Il serait bien à souhaiter, reprit le bon gentilhomme, que Louis xv eût laissé Marie-Thérèse se débattre avec la Prusse, et nous eût moins négligés.

— Il sied peu à un jeune homme comme moi, dit de Locheill, de me mêler à vos graves débats ; mais, à défaut d’expérience, l’histoire viendra à mon aide. Défiez-vous des Anglais, défiez-vous d’un gouvernement qui a toujours les yeux ouverts sur les intérêts de ses colonies, partant sur les intérêts de l’empire britannique ; défiez-vous d’une nation qui a la ténacité du bull-dog. Si la conquête du Canada lui est nécessaire, elle ne perdra jamais cet objet de vue, n’importe à quels sacrifices : témoin ma malheureuse patrie.

— Bah ! s’écria mon oncle Raoul, des Écossais !

De Locheill se mit à rire.

— Doucement, mon cher oncle, dit le bon gentilhomme ; et pour me servir de votre maxime favorite, lorsque vous retirez les rentes de cette seigneurie : « Rendons à César ce qui appartient à César ; » j’ai beaucoup étudié l’histoire d’Écosse, et je puis vous certifier que les Écossais ne le cèdent ni en valeur ni en patriotisme à aucune nation du monde connu, ancienne ou moderne.

— Vous voyez bien, repartit le chevalier, que j’ai voulu seulement faire endêver tant soit peu mon second neveu de Locheill, car Dieu merci, fit-il en se rengorgeant, nous nous flattons de connaître l’histoire. Arché sait très bien la haute estime que j’ai pour ses compatriotes, et l’hommage que j’ai toujours rendu à leur bouillant courage.

— Oui, mon cher oncle, et je vous en remercie, dit Arché en lui serrant la main. Mais défiez-vous des Anglais ; défiez-vous de leur persévérance ; ça sera le delenda est Carthago des Romains.

— Tant mieux ; dit Jules : merci de leur persévérance : ils me donneront alors l’occasion de revenir au Canada avec mon régiment. Que ne puis-je faire mes premières armes contre eux ici, dans la Nouvelle-France ; sur cette terre que j’affectionne et qui renferme ce que j’ai de plus cher au monde ! Tu reviendras avec moi, mon frère Arché, et tu prendras ta revanche sur cet hémisphère de tout ce que tu as souffert dans ta patrie.

— De tout mon cœur, s’écria Arché en serrant, avec force, le manche de son couteau, comme s’il eût tenu en main la terrible claymore des Cameron of Locheill ; je servirai comme volontaire dans ta compagnie, si je n’obtiens pas un brevet d’officier ; et le simple soldat sera aussi fier de tes exploits que s’il lui en revenait une plus grande part.

Les jeunes gens s’animèrent à l’idée d’exploits futurs ; les grands yeux noirs de Jules lancèrent des flammes : on aurait dit que l’ancienne ardeur militaire de sa race se manifestait en lui subitement. L’enthousiasme devint général, et le cri de « vive le roi » s’échappa simultanément de toutes les poitrines. Quelques larmes roulèrent dans les yeux de la mère, de la sœur et de la tante, malgré leurs efforts pour les contenir.

La conversation, qui avait d’abord langui, se ranima tout à coup. On fit des plans de campagne, on battit les Anglais sur mer et sur terre, et l’on éleva le Canada au plus haut degré de gloire et de prospérité !

— Feu partout, s’écria le capitaine d’Haberville en se versant une rasade, car je vais porter une santé que tout le monde boira avec bonheur : « au succès de nos armes ! et puisse le glorieux pavillon fleurdelysé flotter jusqu’à la fin des siècles sur toutes les citadelles de la Nouvelle-France ! »

À peine portait-on la coupe aux lèvres pour faire honneur à cette santé, qu’une détonation épouvantable se fit entendre : c’était comme l’éclat de la foudre, ou comme si une masse énorme eût tombée sur le manoir, qui en fut ébranlé jusque dans ses fondements. On se leva précipitamment de table, on courut dehors : le soleil le plus brillant éclairait un des plus beaux jours du mois de juillet ; on monta au grenier, mais rien n’indiquait qu’un corps pesant fût tombé sur l’édifice (a). Tout le monde demeura frappé de stupeur, monsieur d’Haberville surtout parut le plus impressionné. Serait-ce, dit-il, la décadence de ma maison que ce phénomène me prédit !

Monsieur d’Egmont, l’abbé et mon oncle Raoul, l’homme lettré de la famille, s’efforcèrent d’expliquer physiquement les causes de ce phénomène, sans réussir à dissiper l’impression pénible qu’il avait causée.

On passa dans le salon pour y prendre le café, sans s’arrêter dans la salle à manger, où les gobelets restèrent intacts.

Les événements qui eurent lieu plus tard ne firent que confirmer la famille d’Haberville dans leurs craintes superstitieuses. Qui sait, après tout, si ces présages, auxquels croyait toute l’antiquité, ne sont pas des avertissements du ciel, quand quelque grand malheur nous menace ! S’il fallait rejeter tout ce qui répugne à notre faible raison, nous serions bien vite pyrrhoniens : pyrrhoniens à nous faire assommer, comme le Marphorius de Molière. Qui sait…… ? Il y aurait un bien long chapitre à écrire sur les « qui sait ! »

Le temps, qui avait été si beau pendant toute la journée, commença à se couvrir vers six heures du soir ; à sept heures, une pluie torrentielle, semblant menacer d’un second déluge, commença à tomber ; le tonnerre ébranlait les voûtes du ciel, un immense quartier de rocher, frappé par la foudre, se détacha du cap avec fracas, et tomba dans le chemin du roi, qu’il intercepta pendant plusieurs jours.

Le capitaine d’Haberville, qui avait fait pendant longtemps la guerre avec les alliés sauvages, était imbu de beaucoup de leurs superstitions : aussi, lorsqu’il fut victime des malheurs qui frappèrent tant de familles canadiennes en 1759, il ne manqua pas de croire que ces désastres lui avaient été prédits deux ans auparavant.

Jules, assis après le souper entre sa mère et sa sœur, et tenant leurs mains dans les siennes, souffrait de l’abattement de toute la famille. Afin de faire diversion, il demanda à sa mère de conter une de ces légendes qui l’amusaient tant dans son enfance.

– Il me semble, maman, que ce sera un nouveau souvenir de la plus tendre des mères, que j’emporterai avec moi dans la vieille Europe.

— Je n’ai rien à refuser à mon fils, dit madame d’Haberville. Et elle commença la légende qui suit :

Une mère avait une enfant unique : c’était une petite fille blanche comme le lis de la vallée, dont les beaux yeux d’azur semblaient se reporter sans cesse de sa mère au ciel et du ciel à sa mère pour se fixer ensuite au ciel. Qu’elle était fière et heureuse cette tendre mère, lorsque dans ses promenades chacun la complimentait sur la beauté de son enfant, sur ses joues aussi vermeilles que la rose qui vient d’éclore, sur ses cheveux aussi blonds, aussi doux que les filaments du lin dans la filerie, et qui tombaient, en boucles gracieuses sur ses épaules ! Oh ! oui ; elle était bien fière et heureuse cette bonne mère.

Elle perdit pourtant un jour l’enfant qu’elle idolâtrait ; et comme la Rachel de l’Écriture, elle ne voulait pas être consolée. Elle passait une partie de la journée dans le cimetière ; elle enlaçant de ses deux bras la petite tombe où dormait son enfant. Elle l’appelait de sa voix la plus tendre, et folle de douleur, elle s’écriait :

— Emma ! ma chère Emma ! c’est ta mère qui vient te chercher pour te porter dans ton petit berceau, où tu seras couchée si chaudement ! Emma ! ma chère Emma ! tu dois avoir bien froid sous cette terre humide.

Et elle prêtait l’oreille en la collant sur la pierre glacée, comme si elle eût attendu une réponse. Elle tressaillait au moindre bruit, et se prenait à sangloter en découvrant que c’étaient les murmures du saule pleureur agité par l’aquilon. Et les passants disaient :

— L’herbe du cimetière, sans cesse arrosée par les larmes de la pauvre mère, devrait être toujours verte, mais ses larmes sont si amères qu’elles la dessèchent comme le soleil ardent du midi après une forte averse.

Elle pleurait assise sur les bords du ruisseau où elle l’avait menée si souvent jouer avec les cailloux et les coquilles du rivage ; où elle avait lavé tant de fois ses petits pieds dans ses ondes pures et limpides. Et les passants disaient :

— La pauvre mère verse tant de larmes qu’elle augmente le cours du ruisseau !

Elle rentrait chez elle pour pleurer dans toutes les chambres où elle avait été témoin des ébats de son enfant. Elle ouvrait une valise dans laquelle elle conservait précieusement tout ce qui lui avait appartenu : ses hardes, ses jouets, la petite coupe de vermeil dans laquelle elle lui avait donné à boire pour la dernière fois. Elle saisissait d’une main convulsive un de ses petits souliers, l’embrassait avec passion, et ses sanglots auraient attendri un cœur de diamant (b).

Elle passait une partie de la journée dans l’église du village à prier, à supplier Dieu de faire un miracle, un seul miracle pour elle : de lui rendre son enfant ! Et la voix de Dieu semblait lui répondre :

— Comme le saint roi David, tu iras trouver ton enfant un jour, mais lui ne retournera jamais vers toi.

Elle s’écriait alors :

— Quand donc, mon Dieu ! quand aurai-je ce bonheur ?

Elle se traînait au pied de la statue de la sainte Vierge, cette mère des grandes douleurs ; et il lui semblait que les yeux de la madone s’attristaient, et qu’elle y lisait cette douloureuse sentence :

— Souffre comme moi avec résignation, ô fille d’Ève ! jusqu’au jour glorieux où tu seras récompensée de toutes tes souffrances !

Et la pauvre mère s’écriait de nouveau :

— Quand donc ! ma bonne sainte Vierge, arrivera ce jour béni !

Elle arrosait le plancher de ses larmes, et s’en retournait chez elle en gémissant.

La pauvre mère, après avoir prié un jour avec plus de ferveur encore que de coutume, après avoir versé des larmes plus abondantes, s’endormit dans l’église : l’épuisement amena, sans doute, le sommeil. Le bedeau ferma l’édifice sacré sans remarquer sa présence. Il pouvait être près de minuit lorsqu’elle s’éveilla : un rayon de lune, qui éclairait le sanctuaire, lui révéla qu’elle était toujours dans l’église. Loin d’être effrayée de sa solitude, elle en ressentit de la joie ; si ce sentiment pouvait s’allier avec l’état souffrant de son pauvre cœur !

— Je vais donc prier, dit-elle, seule avec mon Dieu ! seule avec la bonne Vierge ! seule avec moi-même !

Comme elle allait s’agenouiller, un bruit sourd lui fit lever la tête : c’était un vieillard, qui, sortant d’une des portes latérales de la sacristie, se dirigeait, un cierge allumé à la main, vers l’autel. Elle vit, avec surprise, que c’était un ancien bedeau du village, mort depuis vingt ans. La vue de ce spectre ne lui inspira aucune crainte : tout sentiment semblait éteint chez elle, si ce n’est celui de la douleur. Le fantôme monta les marches de l’autel, alluma les cierges ; et fit les préparations usitées pour célébrer une messe de requiem. Lorsqu’il se retourna, ses yeux lui parurent fixes et sans expression, comme ceux d’une statue. Il rentra dans la sacristie, et reparut presque aussitôt, mais cette fois précédant un vénérable prêtre portant un calice et revêtu de l’habit sacerdotal d’un ministre de Dieu qui va célébrer le saint sacrifice. Ses grands yeux démesurément ouverts étaient empreints de tristesse ; ses mouvements, ceux d’un automate qu’un mécanisme secret ferait mouvoir. Elle reconnut, en lui, le vieux curé, mort aussi depuis vingt ans, qui l’avait baptisée et lui avait fait faire sa première communion. Loin d’être frappée de stupeur à l’aspect de cet hôte de la tombe, loin d’être épouvantée de ce prodige, la pauvre mère, toute à sa douleur, pensa que son vieil ami, touché de son désespoir, avait brisé les liens du linceul pour venir offrir une dernière fois pour elle le saint sacrifice de la messe ; elle pensa que ce bon pasteur qui l’avait consolée tant de fois, venait à son secours dans ses angoisses maternelles.

Tout était grave, morne, lugubre, sombre et silencieux pendant cette messe célébrée et servie par la mort. Les cierges même jetaient une lumière pâle comme celle d’une lampe qui s’éteint. À l’instant où la cloche du sanctus, rendant un son brisé comme celui des os que casse le fossoyeur dans un vieux cimetière, annonçait que le Christ allait descendre sur l’autel, la porte de la sacristie s’ouvrit de nouveau et donna passage à une procession de petits enfants, qui, marchant deux à deux, défilèrent, après avoir traversé le chœur, dans l’allée du côté de l’épître. Ces enfants, dont les plus âgés paraissaient avoir à peine six ans, portaient des couronnes d’immortelles, et tenaient dans leurs mains, les uns des corbeilles pleines de fleurs, et des petits vases remplis de parfum, les autres des petites coupes d’or et d’argent contenant une liqueur transparente. Ils s’avançaient tous d’un pas léger ; et la joie rayonnait sur leurs visages célestes. Une seule, une petite fille, à l’extrémité de la procession, semblait suivre les autres péniblement, chargée qu’elle était de deux immenses seaux qu’elle traînait avec peine. Ses petits pieds, rougis par la pression, ployaient sous le fardeau, et sa couronne d’immortelles paraissait flétrie. La pauvre mère voulut tendre les bras, pousser une acclamation de joie en reconnaissant sa petite fille, mais ses bras et sa langue se trouvèrent paralysés. Elle vit défiler tous ces enfants près d’elle dans l’allée du côté de l’évangile, et en reconnut plusieurs que la mort avait récemment moissonnés. Lorsque sa petite fille, ployant sous le fardeau, passa aussi à ses côtés, elle remarqua qu’à chaque pas qu’elle faisait, les deux seaux, qu’elle traînait avec tant de peine, arrosaient le plancher de l’eau dont ils étaient remplis jusqu’au bord. Les yeux de l’enfant, lorsqu’ils rencontrèrent ceux de sa mère, exprimèrent la tristesse, ainsi qu’une tendresse mêlée de reproches. La pauvre femme fit un effort pour l’enlacer dans ses bras, mais perdit connaissance. Lorsqu’elle revint de son évanouissement, tout avait disparu.

Dans un monastère, à une lieue du village, vivait un cénobite qui jouissait d’une grande réputation de sainteté. Ce saint vieillard ne sortait jamais de sa cellule que pour écouter avec indulgence les pénibles aveux des pécheurs, ou pour secourir les affligés. Il disait aux premiers.

— Je connais la nature corrompue de l’homme, ne vous laissez pas abattre ; venez à moi avec confiance et courage chaque fois que vous retomberez ; et chaque fois, mes bras vous seront ouverts pour vous relever.

Il disait aux seconds :

— Puisque Dieu, qui est si bon, vous impose la souffrance, c’est qu’il vous réserve des joies infinies.

Il disait à tous :

— Si je faisais l’aveu de ma vie, vous seriez étonnés de voir en moi un homme qui a été le jouet des passions les plus effrénées, et mes malheurs vous feraient verser des torrents de larmes !

La pauvre mère se jeta en sanglotant aux pieds du saint moine et lui raconta le prodige dont elle avait été témoin. Le compatissant vieillard, qui connaissait à fond la nature humaine, n’y vit qu’une occasion favorable de mettre un terme à cette douleur qui surpassait tout ce que sa longue expérience lui avait appris des angoisses maternelles.

— Ma fille, ma chère fille, lui dit-il, notre imagination surexcitée nous rend souvent les jouets d’illusions qu’il faut presque toujours rejeter dans le domaine des songes ; mais l’église nous enseigne aussi que des prodiges semblables à celui que vous me racontez peuvent réellement avoir lieu. Ce n’est pas à nous, être stupides et ignorants, à poser des limites à la puissance de Dieu ! Ce n’est pas à nous à scruter les décrets de celui qui a saisi les mondes dans ses mains puissantes et les a lancés dans des espaces infinis. J’accepte donc la vision telle qu’elle vous est apparue ; et l’admettant, je vais vous l’expliquer. Ce prêtre, sorti de la tombe pour dire une messe de requiem, a sans doute obtenu de Dieu la permission de réparer une omission dans l’exercice de son ministère sacré ; et ce bedeau par oubli ou négligence en avait probablement été la cause. Cette procession des jeunes enfants, couronnés d’immortelles, signifie ceux qui sont morts sans avoir perdu la grâce de leur baptême. Ceux qui portaient des corbeilles de fleurs, des vases où brûlaient les parfums les plus exquis, sont ceux que leurs mères, résignées aux décrets de la Providence, ont offerts à Dieu, sinon avec joie, ce qui n’est pas naturel, du moins avec résignation, en pensant qu’ils échangeaient une terre de misère pour la céleste patrie, où, près du trône de leur créateur, ils chanteront ses louanges pendant toute une éternité. Dans les petites coupes d’or et d’argent étaient les larmes que la nature, avare de ses droits, avait fait verser aux mères qui, tout en faisant un cruel sacrifice, s’étaient écriées comme le saint homme Job : mon Dieu, vous me l’avez donné ! mon Dieu ! vous me l’avez ôté, que votre saint nom soit béni !

La pauvre mère, toujours agenouillée, buvait avec ses larmes chacune des paroles qui tombaient des lèvres du saint vieillard. Comme Marthe s’écriant aux pieds du Christ : « Si vous eussiez été ici, Seigneur, mon frère ne serait pas mort ; mais, je sais que présentement même Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez ; » elle répétait dans sa foi ardente : — si vous eussiez été près de moi, mon père, ma petite fille ne serait pas morte, mais je sais que présentement même Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez.

Le bon religieux se recueillit un instant et pria Dieu de l’inspirer. C’était alors une sentence de vie ou de mort qu’il fallait prononcer sur cette mère qui paraissait inconsolable. Il fallait frapper un grand coup, un coup qui la ramenât à des sentiments plus raisonnables, ou qui brisât à jamais ce cœur prêt à éclater. Il prit les mains de la pauvre femme dans ses mains sèches et crispées par l’âge, les serra avec tendresse, et lui dit de sa voix la plus douce :

— Vous aimiez donc bien l’enfant que vous avez perdue ?

— Si je l’aimais, mon père ! oh ! mon Dieu ! quelle question !

Et comme une insensée, elle se roula en gémissant aux pieds du vieillard. Puis se relevant tout à coup, elle saisit le bas de sa soutane, et lui cria d’une voix brisée par les sanglots :

— Vous êtes un saint, mon père ; mon enfant ! rendez-moi mon enfant ! ma petite Emma !

— Oui, dit le moine, vous aimiez bien votre enfant : vous auriez fait beaucoup pour lui épargner une douleur, même la plus légère ?

— Tout, tout, mon père, s’écria la pauvre femme ! je me serais roulée sur des charbons ardents pour lui exempter une petite brûlure !

— Je le crois, dit le moine ; et vous l’aimez, sans doute encore ?

— Si je l’aime, bonté divine ! dit la pauvre mère en se relevant d’un bond, comme mordue au cœur par une vipère ; si je l’aime ! on voit bien, prêtre, que vous ignorez l’amour maternel, puisque vous croyez que la mort même puisse l’anéantir !

Et, tremblant de tout son corps, elle versa de nouveau un torrent de larmes.

— Retirez-vous, femme, dit le vieillard d’un ton de voix qu’il s’efforçait de rendre sévère ; retirez-vous femme qui êtes venue m’en imposer ; retirez-vous femme qui mentez à Dieu et à son ministre. Vous avez vu votre petite fille ployant sous le fardeau de vos larmes, qu’elle a recueillies goutte à goutte, et vous me dites encore que vous l’aimez ! Elle est ici dans ce moment près de vous continuant sa pénible besogne : et vous me dites que vous l’aimez ! Retirez-vous femme, car vous mentez à Dieu et à son ministre !

Les yeux de cette pauvre mère s’ouvrirent comme après un songe oppressif ; elle avoua que sa douleur avait été insensée et en demanda pardon à Dieu.

— Allez en paix, reprit le saint vieillard, priez avec résignation et le calme se fera dans votre âme.

Elle raconta, quelques jours après, au bon moine que sa petite fille, toute rayonnante de joie et portant une corbeille de fleurs, lui était apparue en songe pour la remercier de ce qu’elle avait cessé de verser des larmes qu’elle aurait été condamnée à recueillir. Cette excellente femme, qui était riche, consacra le reste de ses jours aux œuvres de charité. Elle donnait aux enfants des pauvres, les soins les plus affectueux et en adopta plusieurs. Lorsqu’elle mourut, on grava sur sa tombe : Ci-gît la mère des orphelins.

Soit disposition d’esprit dans les circonstances où se trouvait la famille, soit que la légende elle-même fût empreinte de sensibilité, tout le monde en fut attendri : quelques-uns jusqu’aux larmes. Jules embrassa sa mère en la remerciant, et sortit de la chambre pour cacher son émotion.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il, conservez mes jours, car s’il m’arrivait malheur, ma tendre mère serait aussi inconsolable que la mère de cette touchante légende qu’elle vient de nous raconter.

Quelques jours après, Jules et son ami voguaient sur l’Océan, et, au bout de deux mois, arrivaient en France, après une heureuse traversée.