Les Anciens Canadiens/7

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Desbarats et Derbishire (p. 114-133).

CHAPITRE SEPTIÈME.

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Je bénis le soleil, je bénis la lune et les astres qui étoilent le ciel. Je bénis aussi les petits oiseaux qui gazouillent dans l’air.
Henri Heine.


le manoir d’haberville.


Le manoir d’Haberville était situé au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du roi. Ce cap ou promontoire, d’environ cent pieds de hauteur, était d’un aspect très pittoresque : sa cime couverte de bois résineux, conservant sa verdure même durant l’hiver, consolait le regard du spectacle attristant qu’offre, pendant cette saison, la campagne revêtue de son linceul hyperboréen. Ces pruches, ces épinettes, ces pins, ces sapins toujours verts, reposaient l’œil attristé pendant six mois, à la vue des arbres moins favorisés par la nature qui, dépouillés de leurs feuilles, couvraient le versant et le pied de ce promontoire. Jules d’Haberville comparait souvent ces arbres à la tête d’émeraude, bravant, du haut de cette cime altière, les rigueurs des plus rudes saisons, aux grands et puissants de la terre qui ne perdent rien de leurs jouissances, tandis que le pauvre grelotte sous leurs pieds.

On aurait pu croire que le pinceau d’un Claude Lorrain se serait plu à orner le flanc et le pied de ce cap, tant était grande la variété des arbres qui semblaient s’être donné rendez-vous de toutes les parties des forêts adjacentes pour concourir à la beauté du paysage. En effet, ormes, érables, bouleaux, hêtres, épinettes rouges, frênes, merisiers, cèdres, mascouabinas, et autre plantes aborigènes qui font le luxe de nos forêts, formaient une riche tenture sur les aspérités de ce cap.

Un bocage d’érables séculaires couvrait, dans toute son étendue, l’espace entre le pied du cap et la voie royale, bordée de chaque côté de deux haies de coudriers et de rosiers sauvages aux fleurs printanières.

Le premier objet qui attirait subitement les regards du voyageurs arrivant sur le domaine d’Haberville, était un ruisseau qui, descendant en cascade à travers les arbres, le long du versant sud-ouest du promontoire, mêlait ses eaux limpides à celles qui coulaient d’une fontaine à deux cents pieds plus bas : ce ruisseau, après avoir traversé, en serpentant, une vaste prairie, allait se perdre dans le fleuve Saint-Laurent.

La fontaine, taillée dans le roc vif, et alimentée par l’eau cristalline qui filtre goutte à goutte à travers les pierres de la petite montagne, ne laissait rien à désirer aux propriétaires du domaine pour se rafraîchir pendant les chaleurs de l’été. Une petite bâtisse blanchie à la chaux, était érigée sur cette fontaine qu’ombrageait de grands arbres. Nymphe modeste, elle semblait vouloir se dérober aux regards sous l’épais feuillage qui l’entourait. Des sièges, disposés à l’extérieur et au-dedans de cet humble kiosque, des cassots d’écorce de bouleau ployée en forme de cônes et suspendus à la paroi, semblaient autant d’invitations de la naïade généreuse aux voyageurs altérés par les chaleurs de la canicule.

La cime du cap conserve encore aujourd’hui sa couronne d’émeraude ; le versant, sa verdure, pendant les belles saisons de l’année ; mais à peine reste-t-il maintenant cinq érables, derniers débris du magnifique bocage qui faisait la gloire de ce paysage pittoresque. Sur les trente-cinq qui semblaient si vivaces il y a quarante ans, trente comme marqués du sceau de la fatalité, ont succombé un à un, d’année en année. Ces arbres périssant par étapes sous l’action destructrice du temps, comme les dernières années du possesseur actuel de ce domaine, semblent présager que sa vie, attachée à leur existence, s’éteindra avec le dernier vétéran du bocage. Lorsque sera consumée la dernière bûche qui aura réchauffé les membres refroidis du vieillard, ses cendres se mêleront bientôt à celles de l’arbre qu’il aura brûlé : sinistre et lugubre avertissement, semblable à celui du prêtre catholique à l’entrée du carême : memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris.

Le manoir seigneurial, situé entre le fleuve Saint-Laurent et le promontoire, n’en était séparé que par une vaste cour, le chemin du roi et le bocage. C’était une bâtisse à un seul étage, à comble raide, longue de cent pieds, flanquée de deux ailes de quinze pieds avançant sur la cour principale. Un fournil, attenant du côté du nord-est à la cuisine, servait aussi de buanderie. Un petit pavillon, contigu à un grand salon au sud-ouest, donnait quelque régularité à ce manoir d’ancienne construction canadienne.

Deux autres pavillons au sud-est, servaient, l’un de laiterie et l’autre d’une seconde buanderie, recouvrant un puits qui communiquait par un long dalot à la cuisine du logis principal. Des remises, granges et étables, cinq petits pavillons dont trois dans le bocage, un jardin potager au sud-ouest du manoir, deux vergers l’un au nord et l’autre au nord-est, peuvent donner une idée de cette résidence d’un ancien seigneur canadien, que les habitants appelaient le village d’Haberville.

De quelque côté qu’un spectateur assis sur la cime du cap portât ses regards, il n’avait qu’à se louer d’avoir choisi ce poste élevé, pour peu qu’il aimât les belles scènes qu’offre la nature sur les bords du Saint-Laurent. S’il baissait la vue, le petit village d’une éclatante blancheur, semblait surgir tout à coup des vertes prairies qui s’étendaient jusqu’aux rives du fleuve. S’il l’élevait au contraire, un panorama grandiose se déroulait à ses yeux étonnés : c’était le roi des fleuves déjà large de sept lieues en cet endroit, et ne rencontrant d’obstacle au nord que les Laurentides dont il baigne les pieds, et que l’œil embrasse, avec tous ses villages, depuis le cap Tourmente jusqu’à la Malbaie ; c’étaient l’île aux Oies et l’île aux Grues à l’ouest ; en face les Piliers, dont l’un est désert et aride comme le roc d’Oea de la magicienne Circé, tandis que l’autre est toujours vert comme l’île de Calypso ; au nord, la batture aux Loups-marins, de tout temps si chérie des chasseurs canadiens ; enfin les deux villages de l’Islet et de Saint-Jean-Port-Joli, couronnées par les clochers de leurs églises respectives.

Il était près de neuf heures du soir, lorsque les jeunes gens arrivèrent sur le coteau qui domine le manoir au sud-ouest. Jules s’arrêta tout à coup à la vue d’objets qui lui rappelaient les plus heureux jours de son existence.

— Je n’ai jamais approché, dit-il, du domaine de mes ancêtres sans être vivement impressionné ! Que l’on vante, tant qu’on voudra, la beauté des sites pittoresques, grandioses, qui abondent dans notre Nouvelle-France, il n’en est qu’un pour moi, s’écria-t-il en frappant fortement du pied la terre : c’est celui où je suis né ! C’est celui où j’ai passé mon enfance, entouré des soins tendres et affectionnés de mes bons parents. C’est celui où j’ai vécu chéri de tout le monde sans exception. Les jours me paraissaient alors trop courts pour suffire à mes jeux enfantins ! Je me levais avec l’aurore, je m’habillais à la hâte : c’était avec une soif de jouissances qui ressemblait aux transports de la fièvre !

J’aime tout ce qui m’entoure ! ajouta Jules ; j’aime cette lune que tu vois poindre à travers les arbres qui couronnent le sommet de ce beau cap : elle ne me paraît nulle part aussi belle. J’aime ce ruisseau, qui faisait tourner les petites roues que j’appelais moulins. J’aime cette fontaine à laquelle je venais me désaltérer pendant les grandes chaleurs.

C’est là que ma mère s’asseyait, continua Jules en montrant un petit rocher couvert de mousse et ombragé par deux superbes hêtres ! C’est là que je lui apportais, à mon tour, l’eau glacée que j’allais puiser à la fontaine dans ma petite coupe d’argent. Ah ! combien de fois cette tendre mère, veillant au chevet de mon lit, ou réveillée en sursaut par mes cris, m’avait-elle présenté dans cette même coupe le lait que le besoin, ou le caprice d’un enfant demandait à sa tendresse maternelle ! Et penser qu’il faut tout quitter ! peut-être pour toujours ! Oh, ma mère ! ma mère ! quelle séparation !

Et Jules versa des larmes.

De Locheill, très affecté, pressa la main de son ami en lui disant : – Tu reviendras, mon cher frère ; tu reviendras faire le bonheur et la gloire de ta famille !

— Merci, mon cher Arché, dit Jules, mais avançons : les caresses de mes parents dissiperont bien vite ce mouvement de tristesse.

Arché, qui n’avait jamais visité la campagne pendant la saison du printemps, demanda ce que signifiaient tous ces objets de couleur blanche qui se détachaient du fond brun de chaque érable.

— Ce sont, dit Jules, les coins que le sucrier[1] enfonce au-dessous des entailles qu’il fait aux érables pour recevoir la sève avec laquelle se fait le sucre.

— Ne dirait-on pas, répondit Arché, que ces troncs d’arbres sont d’immenses tubes hydrauliques avec leurs chantepleures prêtes à abreuver une ville populeuse ?

Cette remarque fut coupée court par les aboiements furieux d’un gros chien qui accourait à leur rencontre.

— Niger ! Niger ! lui cria Jules.

Le chien s’arrêta tout à coup à cette voix amie ; reprit sa course, flaira son maître pour bien s’assurer de son identité ; et reçut ses caresses avec ce hurlement moitié joyeux, moitié plaintif, que fait entendre au défaut de la parole ce fidèle et affectueux animal pour exprimer ce qu’il ressent d’amour.

— Ah ! pauvre Niger ! dit Jules, je comprends moi parfaitement ton langage, dont une moitié est un reproche de t’avoir abandonné pendant si longtemps ; et dont l’autre moitié exprime le plaisir que tu as de me revoir, et c’est une amnistie de mon ingratitude. Pauvre Niger ! lorsque je reviendrai de mon long voyage, tu n’auras pas même, comme le chien d’Ulysse, le bonheur de mourir à mes pieds.

Et Jules soupira.

Le lecteur aimera, sans doute, à faire connaissance avec les personnes qui composaient la famille d’Haberville. Pour satisfaire un désir si naturel, il est juste de les introduire suivant leur rang hiérarchique.

Le seigneur d’Haberville avait à peine quarante-cinq ans, mais il accusait dix bonnes années de plus ; tant les fatigues de la guerre avaient usé sa constitution d’ailleurs si forte et si robuste : ses devoirs de capitaine d’un détachement de la marine l’appelaient presque constamment sous les armes. Ces guerres continuelles dans les forêts, sans autre abri, suivant l’expression énergique des anciens Canadiens, que la rondeur du ciel, ou la calotte des cieux ; ces expéditions de découvertes, de surprises, contre les Anglais et les Sauvages, pendant les saisons les plus rigoureuses, altéraient bien vite les plus forts tempéraments.

Le capitaine d’Haberville était au physique ce que l’on peut appeler un bel homme. Sa taille au-dessus de la moyenne, mais bien prise, ses traits d’une parfaite régularité, son teint animé, ses grands yeux noirs qu’il semblait adoucir à volonté, mais dont peu d’hommes pouvaient soutenir l’éclat quand il était courroucé, ses manières simples dans leur élégance, tout cet ensemble lui donnait un aspect remarquable. Un critique sévère aurait pu, néanmoins, trouver à redire à ses longs et épais sourcils d’un noir d’ébène.

Au moral, le seigneur d’Haberville possédait toutes les qualités qui distinguaient les anciens Canadiens de noble race. Il est vrai aussi que de ce côté un moraliste lui aurait reproché d’être vindicatif : il pardonnait rarement une injure vraie ou même supposée.

Madame d’Haberville, bonne et sainte femme, âgée de trente-six ans, entrait dans cette seconde période de beauté que les hommes préfèrent souvent à celle de la première jeunesse. Blonde, et de taille moyenne, tous ses traits étaient empreints d’une douceur angélique. Cette excellente femme ne semblait occupée que d’un seul objet : celui de faire le bonheur de tous ceux qui avaient des rapports avec elle. Les habitants l’appelaient, dans leur langage naïf, la dame achevée.

Mademoiselle Blanche d’Haberville, moins âgée que son frère Jules, était le portrait vivant de sa mère, mais d’un caractère plutôt mélancolique que gai. Douée d’une raison au-dessus de son âge, elle avait un grand ascendant sur son frère, dont elle réprimait souvent la fougue d’un seul regard suppliant.

Cette jeune fille, tout en paraissant concentrée en elle-même, pouvait faire preuve dans l’occasion d’une énergie surprenante.

Madame Louise de Beaumont, sœur cadette de madame d’Haberville, ne s’était jamais séparée d’elle depuis son mariage. Riche et indépendante, elle s’était néanmoins vouée à la famille de sa sœur aînée, pour laquelle elle professait un culte bien touchant. Prête à partager leur bonheur, elle l’était aussi à partager leurs peines, si la main cruelle du malheur s’appesantissait sur eux.

Le lieutenant Raoul d’Haberville, ou plutôt le chevalier d’Haberville que tout le monde appelait « mon oncle Raoul », était le frère cadet du capitaine ; moins âgé de deux ans que lui, il n’en accusait pas moins dix ans de plus. C’était un tout petit homme que « mon oncle Raoul », à peu près aussi large que haut, et marchant à l’aide d’une canne ; il aurait été très laid, même sans que son visage eût été couturé par la petite vérole. Il est difficile de savoir d’où lui venait ce sobriquet : on dit bien d’un homme, il a l’air d’un père, il a l’encolure d’un père, c’est un petit père ; mais on ne dit jamais de personne qu’il a l’air ou la mine d’un oncle. Toujours est-il que le lieutenant d’Haberville était l’oncle de tout le monde ; ses soldats même, lorsqu’il était au service, l’appelaient, à son insu, « mon oncle Raoul ». Tel, si toutefois on peut comparer les petites choses aux grandes, Napoléon n’était pour ses grognards que « le petit caporal ».

Mon oncle Raoul était l’homme lettré de la famille d’Haberville ; et partant assez pédant, comme presque tous les hommes qui sont en rapports journaliers avec des personnes moins instruites qu’eux. Mon oncle Raoul, le meilleur enfant du monde, quand on faisait ses volontés, avait un petit défaut : celui de croire fermement qu’il avait toujours raison ; ce qui le rendait très irascible avec ceux qui ne partageaient pas son opinion.

Mon oncle Raoul se piquait de bien savoir le latin, dont il lâchait souvent quelques bribes à la tête des lettrés et des ignorants. C’étaient des discussions sans fin avec le curé de la paroisse, sur un vers d’Horace, d’Ovide ou de Virgile, ses auteurs favoris. Le curé, d’une humeur douce et pacifique, cédait presque toujours, de guerre lasse, à son terrible antagoniste. Mais mon oncle Raoul se piquait aussi d’être un grand théologien : ce qui mettait le pauvre curé dans un grand embarras. Il tenait beaucoup à l’âme de son ami, assez mauvais sujet pendant sa jeunesse, et qu’il avait eu beaucoup de peine à mettre dans la bonne voie. Il lui fallait pourtant céder quelquefois des points peu essentiels au salut du cher oncle, crainte de l’exaspérer. Mais dans les points importants, il appelait à son secours Blanche, qui était l’idole de son oncle.

— Comment, mon cher oncle, disait-elle en lui faisant une caresse, n’êtes-vous pas déjà assez savant, sans empiéter sur les attributs de notre bon pasteur ? Vous triomphez sur tous les autres points de discussion, ajoutait-elle en regardant finement le bon curé, soyez donc généreux, et laissez-vous convaincre sur des points qui sont spécialement du ressort des ministres de Dieu.

Et comme mon oncle Raoul ne discutait que pour le plaisir de la controverse, la paix se faisait aussitôt entre les parties belligérantes.

Ce n’était pas un personnage de minime importance que mon oncle Raoul : c’était, au contraire, à certains égards, le personnage le plus important du manoir, depuis qu’il était retiré de l’armée ; car le capitaine, que le service militaire obligeait à de longues absences, se reposait entièrement sur lui du soin de ses affaires. Ses occupations étaient, certes, très nombreuses : il tenait les livres de recettes et de dépenses de la famille ; il retirait les rentes de la seigneurie, régissait la ferme, se rendait tous les dimanches à la messe, beau temps ou mauvais temps, pour y recevoir l’eau bénite en l’absence du seigneur de la paroisse ; et entre autre menus devoirs qui lui incombaient, il tenait sur les fonds du baptême tous les enfants premiers-nés des censitaires de la seigneurie, honneur qui appartenait de droit à son frère aîné, mais dont celui-ci se déchargeait en faveur de son frère cadet (a).

Une petite scène donnera une idée de l’importance de mon oncle Raoul, dans les occasions solennelles.

Transportons-nous au mois de novembre, époque à laquelle les rentes seigneuriales sont échues.

Mon oncle Raoul, une longue plume d’oie fichée à l’oreille, est assis majestueusement dans un grand fauteuil, près d’une table recouverte d’un tapis de drap vert, sur laquelle repose son épée. Il prend un air sévère lorsque le censitaire se présente, sans que cet appareil imposant intimide pourtant le débiteur accoutumé à ne payer ses rentes que quand ça lui convient : tant est indulgent le seigneur d’Haberville envers ses censitaires.

Mais comme mon oncle Raoul tient plus à la forme qu’au fond, qu’il préfère l’apparence du pouvoir au pouvoir même, il aime que tout se passe avec une certaine solennité.

— Comment vous portez-vous, mon… mon… lieutenant ? dit le censitaire, habitué à l’appeler mon oncle, à son insu.

— Bien, et toi ; que me veux-tu ? répond mon oncle Raoul d’un air important.

— Je suis venu vous payer mes rentes, mon… mon officier ; mais les temps sont si durs, que je n’ai pas d’argent, dit Jean-Baptiste en secouant la tête d’un air convaincu.

Nescio vos ! s’écrie mon oncle Raoul en grossissant la voix : reddite quæ sunt Cæsaris Cæsari.

— C’est bien beau ce que vous dites-là, mon… mon… capitaine ; si beau que je n’y comprends rien, fait le censitaire.

— C’est du latin, ignorant ! dit mon oncle ; et ce latin veut dire : payez légitimement les rentes au seigneur d’Haberville, à peine d’être traduit devant toutes les cours royales, d’être condamné en première et seconde instance à tous dépens, dommages, intérêts et loyaux-coûts.

— Ça doit pincer dur, les royaux coups, dit le censitaire.

— Tonnerre ! s’écrie mon oncle Raoul en élevant les yeux vers le ciel.

— Je veux bien croire, mon… mon seigneur, que votre latin me menace de tous ses châtiments ; mais j’ai eu le malheur de perdre ma pouliche du printemps.

— Comment, drôle ! tu veux te soustraire, pour une chétive bête de six mois, aux droits seigneuriaux établis par ton souverain, et aussi solides que les montagnes du nord, que tu regardes, le sont sur leurs bases de roc. Quos ego ! (b)

– Je crois, dit tout bas le censitaire, qu’il parle algonquin pour m’effrayer.

Et puis haut :

— C’est que, voyez-vous, ma pouliche, dans quatre ans, sera, à ce que disent tous les maquignons, la plus fine trotteuse de la côte du sud et vaudra cent francs comme un sou.

— Allons, va-t’en à tous les diables ! répond mon oncle Raoul, et dis à Lisette qu’elle te donne un bon coup d’eau-de-vie pour te consoler de la perte de ta pouliche. Ces coquins ! ajoute mon oncle Raoul, boivent plus de notre eau-de-vie qu’ils ne paient de rentes.

L’habitant, en entrant dans la cuisine, dit à Lisette en ricanant :

— J’ai eu une rude corvée avec mon oncle Raoul ; il m’a même menacé de me faire donner des coups royaux par la justice.

Comme mon oncle Raoul était très dévot à sa manière, il ne manquait jamais de réciter son chapelet et de lire dans son livre d’heures journellement ; mais aussi, par un contraste assez singulier, il employait ses loisirs à jurer, avec une verve peu édifiante, contre messieurs les Anglais, qui lui avaient cassé une jambe à la prise de Louisbourg : tant cet accident, qui l’avait obligé à renoncer à la carrière des armes, lui était sensible.

Lorsque les jeunes gens arrivèrent en face du manoir, ils furent surpris du spectacle qu’il offrait. Non seulement toutes les chambres étaient éclairées, mais aussi une partie des autres bâtisses. C’était un mouvement inusité, un va-et-vient extraordinaire. Et comme toute la cour se trouvait aussi éclairée par ce surcroît de lumières, ils distinguèrent facilement six hommes, armés de haches et de fusils, assis sur un arbre renversé.

— Je vois, dit Arché, que le seigneur de céans a mis ses gardes sous les armes, pour faire honneur à notre équipage, comme je l’avais prédit.

José, qui n’entendait pas le badinage sur ce sujet, passa sa pipe du côté droit au côté gauche de sa bouche, murmura quelque chose entre ses dents, et se remit à fumer avec fureur.

— Il m’est impossible d’expliquer, dit Jules en riant, pourquoi les gardes de mon père, comme tu leur fais l’insigne honneur de les appeler, sont sous les armes : à moins qu’ils ne craignent une surprise de la part de nos amis les Iroquois ; mais avançons, et nous saurons bien vite le mot de l’énigme.

Les six hommes se levèrent spontanément à leur entrée dans la cour, et vinrent souhaiter la bienvenue à leur jeune Seigneur et à son ami.

— Comment, dit Jules en leur serrant la main avec affection : c’est vous, père Chouinard ! c’est toi, Julien ! c’est toi, Alexis Dubé ! c’est vous, père Tontaine ! et c’est toi, farceur de François Maurice ! moi qui croyais que, profitant de mon absence, la paroisse s’était réunie en masse pour te jeter dans le fleuve Saint-Laurent, comme récompense de tous les tours diaboliques que tu fais aux gens paisibles.

— Notre jeune Seigneur, dit Maurice, a toujours le petit mot pour rire, mais si l’on noyait tous ceux qui font endiabler les autres, il y en aurait un qui aurait bu depuis longtemps à la grande tasse.

— Tu crois ! reprit Jules en riant ; ça vient peut-être du mauvais lait que j’ai sucé ; car rappelle-toi bien que c’est ta chère mère qui m’a nourri. Mais parlons d’autre chose. Que diable faites-vous tous ici à cette heure ? Baillez-vous à la lune et aux étoiles ?

— Nous sommes douze, dit le père Chouinard, qui faisons, à tour de relève, la garde du mai que nous devons présenter demain à votre cher père ; six dans la maison qui se divertissent, et nous qui faisons le premier quart.

— J’aurais cru que le mai se serait bien gardé tout seul : je ne pense pas le monde assez fou que de laisser un bon lit pour le plaisir de s’éreinter à traîner cette vénérable masse ; tandis qu’il y a du bois à perdre à toutes les portes.

— Vous n’y êtes pas, notre jeune Seigneur, reprit Chouinard : il y a toujours, voyez-vous, des gens jaloux de n’être pas invités à la fête du mai ; si bien que pas plus tard que l’année dernière des guerdins (gredins), qui avaient été priés de rester chez eux, eurent l’audace de scier, pendant la nuit, le mai que les habitants de Sainte-Anne devaient présenter le lendemain au capitaine Besse. Jugez quel affront pour le pauvre monde, quand ils arrivèrent le matin, de voir leur bel arbre bon tout au plus à faire du bois de poêle !

Jules ne put s’empêcher de rire aux éclats d’un tour qu’il appréciait beaucoup.

— Riez tant que vous voudrez, dit Tontaine, mais c’est pas toujours être chrétien que de faire de pareilles farces ! vous comprenez, ajouta-t-il d’un ton sérieux, que ce n’est pas qu’on craigne un tel affront pour notre bon Seigneur ! mais comme il y a toujours des chétifs partout, nous avons pris nos précautions en cas d’averdingles (avanies).

— Je suis un pauvre homme, fit Alexis Dubé, mais je ne voudrais pas pour la valeur de ma terre, qu’une injure semblable fût faite à notre capitaine.

Chacun parla dans le même sens ; et Jules était déjà dans les bras de sa famille que l’on continuait à pester contre les gredins, les chétifs imaginaires, qui auraient l’audace de mutiler le mai de sapin qu’on se proposait d’offrir le lendemain au seigneur d’Haberville. Il est à supposer que les libations et le réveillon pendant la veillée du mai, ainsi que l’ample déjeuner à la fourchette du lendemain, ne manquaient pas de stimuler le zèle dans cette circonstance.

— Viens, dit Jules à son ami après le souper : viens voir les apprêts qui se font pour le repas du matin des gens du mai ! Comme ni toi, ni moi, n’avons eu l’avantage d’assister à ces fameuses noces du riche Gamache qui réjouissaient tant le cœur de ce gourmand Sancho Pança : ça pourra, au besoin, nous en donner une idée.

Tout était mouvement et confusion dans la cuisine où ils entrèrent d’abord : les voix rieuses et glapissantes des femmes se mêlaient à celle des six hommes de relais occupés à boire, à fumer et à les agacer. Trois servantes, armées chacune d’une poële à frire, faisaient, ou, suivant l’expression reçue, tournaient des crêpes au feu d’une immense cheminée dont les flammes brillantes enluminaient à la Rembrandt ces visages joyeux, dans toute l’étendue de cette vaste cuisine. Plusieurs voisines, assises à une grande table, versaient avec une cuillère à pot, dans les poëles, à mesure qu’elles étaient vides, la pâte liquide qui servait à confectionner les crêpes, tandis que d’autres les saupoudraient avec du sucre d’érable à mesure qu’elles s’entassaient sur des plats, où elles formaient déjà des pyramides respectables. Une grande chaudière, à moitié pleine de saindoux frémissant sous l’ardeur d’un fourneau, recevait les croquecignoles que deux cuisinières y déposaient et retiraient sans cesse (c).

Le fidèle José, l’âme, le marjordome du manoir, semblait se multiplier dans ces occasions solennelles.

Assis au bout d’une table, capot bas, les manches de la chemise retroussées jusqu’aux coudes, son éternel couteau plombé à la main, il hachait avec fureur un gros pain de sucre d’érable, tout en activant deux autres domestiques occupés à la même besogne. Il courait ensuite chercher la fine fleur et les œufs, à mesure que la pâte diminuait dans les bassins, sans oublier pour cela la table aux rafraîchissements, afin de s’assurer qu’il n’y manquait rien ; et un peu aussi pour prendre un coup avec ses amis.

Jules et Arché passèrent de la cuisine à la boulangerie, où l’on retirait une seconde fournée de pâtés en forme de croissants, longs de quatorze pouces au moins : tandis que des quartiers de veau et de mouton, des socs et côtelettes de porc fais, des volailles de toute espèce, étalés sur des casseroles, n’attendaient que l’appoint du four pour les remplacer. Leur dernière visite fut à la buanderie, où cuisait, dans un chaudron de dix gallons, la fricassée de porc frais et de mouton, qui faisait les délices surtout des vieillards dont la mâchoire menaçait ruine.

— Ah çà ! dit Arché, c’est donc un festin de Sardanapale de mémoire assyrienne ! un festin qui va durer six mois !

— Tu n’en as pourtant vu qu’une partie, dit Jules ; le dessert est à l’avenant. Je croyais, d’ailleurs, que tu étais plus au fait des usages de nos habitants. Le seigneur de céans serait accusé de lésinerie, si, à la fin du repas, la table n’était aussi encombrée de mets que lorsque les convives y ont pris place. Lorsqu’un plat sera vide, ou menacera une ruine prochaine, tu le verras aussitôt remplacé par les servants (d).

— J’en suis d’autant plus surpris, dit Arché, que vos cultivateurs sont généralement très économes ; plutôt portés à l’avarice qu’autrement ; alors comment concilier cela avec le gaspillage qui doit se faire, pendant les chaleurs, des restes de viandes qu’une seule famille ne peut consumer (e) ?

— Nos habitants dispersés à distance les uns des autres sur toute l’étendue de la Nouvelle-France, et partant privés de marchés, ne vivent pendant le printemps, l’été et l’automne que de salaisons, pain et laitage ; et à part les cas exceptionnels de noces, donnent très rarement ce qu’ils appellent un festin pendant ces saisons. Il se fait, en revanche, pendant l’hiver, une grande consommation de viandes fraîches de toutes espèces : c’est bombance générale : l’hospitalité est poussée jusqu’à ses dernières limites depuis Noël jusqu’au carême. C’est un va-et-vient de visites continuelles pendant ce temps. Quatre ou cinq carioles contenant une douzaine de personnes arrivent ; on dételle aussitôt les voitures, après avoir prié les amis de se dégreyer (dégréer) la table se dresse, et à l’expiration d’une heure tout au plus, cette même table est chargée de viandes fumantes (f).

— Vos habitants, fit Arché, doivent alors posséder la lampe d’Aladin !

— Tu comprends, dit Jules, que s’il leur fallait les apprêts de nos maisons, les femmes d’habitants, étant pour la plupart privées de servantes, seraient bien vite obligées de restreindre leur hospitalité, ou même d’y mettre fin ; mais il n’en est pas ainsi : elles jouissent même de la société sans guère plus de trouble que leurs maris (g). La recette en est bien simple : elles font cuire de temps à autre, dans leurs moments de loisir, deux ou trois fournées de différentes espèces de viandes, qu’elles n’ont aucune peine à conserver dans cet état, vu la rigueur de la saison. Arrive-t-il des visites, il ne s’agit alors que de faire réchauffer les comestibles sur leurs poêles toujours chauds à faire rôtir un bœuf pendant cette époque de l’année ; les habitants détestent les viandes froides.

C’est un vrai plaisir, ajouta Jules, de voir nos canadiennes, toujours si gaies, préparer ces repas improvisés : de les voir toujours sur un pied ou sur l’autre tout en fredonnant une chanson, ou se mêlant à la conversation, courir de la table qu’elles dressent à leurs viandes qui menacent de brûler, et, dans un tour de main remédier à tout ; de voir Josephte s’asseoir avec les convives, se lever vingt fois pendant le repas s’il est nécessaire pour les servir, chanter sa chanson, et finir par s’amuser autant que les autres (h).

Tu me diras, sans doute, que ces viandes réchauffées perdent beaucoup de leur acabit ; d’accord, pour nous qui sommes habitués à vivre d’une manière différente ; mais comme l’habitude est une seconde nature, nos habitants n’y regardent pas de si près ; et comme leur goût n’est pas vicié comme le nôtre, je suis certain que leurs repas, arrosés de quelques coups d’eau-de-vie, ne leur laissent rien à envier du côté de la bonne chère. Mais comme nous aurons à revenir sur ce sujet, allons maintenant rejoindre mes parents qui doivent déjà s’impatienter de notre absence, que je considère comme autant de temps dérobé à leur tendresse. J’ai cru te faire plaisir en t’initiant davantage à nos mœurs canadiennes de la campagne, que tu n’as jamais visitée pendant l’hiver.

La veillée se prolongea bien avant dans la nuit : on avait tant de choses à se dire ! Et ce ne fut qu’après avoir reçu la bénédiction de son père, et embrassé tendrement ses autres parents, que Jules se retira avec son ami pour jouir d’un sommeil dont ils avaient tous deux grand besoin après les fatigues de la journée.



  1. On appelle ainsi en Canada ceux qui fabriquent le sucre