Les Anglais et l’Inde/04

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IV.
L’armée anglo-hindoue. —
mœurs et scènes militaire dans l’Inde.




I.

Aux deux grands pouvoirs qui se partagent le gouvernement de l’Inde[1] correspondent deux catégories très distinctes de forces militaires : l’armée de la compagnie, où domine l’élément natif, et l’armée royale, exclusivement composée de troupes anglaises.

C’est sur l’armée native, c’est sur les cipayes que doit se porter d’abord notre attention, comme sur une des institutions les plus remarquables de l’Inde anglaise. Les hommes compétens, nous le savons, sont loin d’accorder tous la même valeur au cipaye considéré comme homme de guerre. Quiconque cependant étudiera impartialement les faits accomplis devra reconnaître que l’armée indienne est admirablement adaptée soit aux ennemis qu’il s’agit de combattre, soit aux pays dont il faut protéger la tranquillité. Les conquêtes faites par elle depuis cent ans en font foi : l’on n’accomplit pas avec une armée défectueuse au triple point de vue de l’organisation, de l’instruction et du courage des soldats, ainsi que quelques-uns des détracteurs de l’armée native la représentent, les immenses travaux militaires qui ont réuni sous le sceptre de la compagnie le vaste empire qui s’étend du cap Comorin à Peshawer.

L’armée anglo-indienne est commandée par des officiers anglais, dont il faut en premier lieu examiner la condition. Et d’abord comment y obtient-on une commission ? Le patronage des directeurs de la compagnie distribue les brevets d’officier ; pour toutes garanties préliminaires, il suffit de prouver qu’on a reçu une éducation de collège, qu’on est âgé de seize ans au moins, et de vingt ans au plus. Suivant un tableau récemment publié, il a été délivré, du 1er janvier 1836 au 9 décembre 1843, 1,976 commissions dans l’armée indienne. Ces commissions ont été ainsi réparties : à des fils d’officiers du rang de capitaine et au-dessous, 128 ; à des fils de majors et de lieutenans-colonels, 143 ; à des fils de généraux, 77 ; à des fils de membres du service civil de l’Inde, 105 ; à des fils d’officiers de l’armée et de la marine royale, 383 ; à des fils de membres du clergé, 205 ; à des jeunes gens dont les pères appartiennent au commerce, au barreau, etc., 938. Ce total énorme de brevets d’officiers distribués en moins de huit années est digne de fixer l’attention de quiconque veut se rendre un compte exact de la société anglaise. Là est une des soupapes de sûreté par lesquelles s’échappe, comme nous avons eu déjà occasion dans ces études de le faire remarquer bien des fois, la vapeur impure des élémens révolutionnaires qui bouillonnent au sein de l’Angleterre aussi bien qu’au sein des autres états de l’Europe. Que l’on prenne en effet les promotions des écoles militaires françaises pendant la période correspondante, et l’on reconnaîtra que le contingent d’officiers fourni par Saint-Cyr et l’École polytechnique est loin d’égaler le chiffre que nous avons donné plus haut. Et de cela ne doit-on pas logiquement conclure que bien des médecins sans malades, des avocats sans causes, des journalistes sans journaux, qui sont devenus la plaie et la honte de la société française, auraient pris place sous le drapeau avec honneur, si la France avait pu leur assurer des chances d’avancement convenables dans les rangs d’une autre armée de l’Inde ? Nous ne pousserons pas plus loin ces considérations, sur lesquelles nous nous sommes arrêté à plusieurs reprises ; nous tenions seulement à indiquer de nouveau de quel poids pèse dans la balance des destinées de l’Angleterre ce prodigieux empire de l’Inde dont elle est redevable à l’habileté de ses hommes d’état, au courage de ses officiers et de ses soldats, et, disons-le aussi, à cette heureuse étoile qui depuis cent ans n’a pas cessé de veiller sur ses destinées.

Ce n’est pas qu’il faille s’exagérer la brillante fortune pécuniaire ou militaire réservée aux élus qui reçoivent des commissions des directeurs de la compagnie. Les épaulettes de capitaine, au plus celles de major, sont des limites de carrière que nul, même le plus ambitieux, ne saurait se flatter de franchir. C’est peu de chose sans doute pour satisfaire des rêves de vingt ans, bien qu’au débarqué, le griffin, c’est le nom familier sous lequel on désigne dans l’Inde le jeune officier, n’apporte avec lui qu’un léger bagage de connaissances militaires, le plus souvent un sabre, des épaulettes et le red coat. Après quelques semaines de résidence au fort William, le nouveau-venu est dirigé sur un régiment, remis entre les mains d’un sergent instructeur, et au bout d’un an il a reçu toute l’instruction militaire que la compagnie exige de ses officiers. L’on voit tout de suite ce qu’un pareil système d’éducation militaire a de vicieux : c’est déjà officier et sous la direction d’un inférieur que le griffin commence ses études spéciales, trop courtes d’ailleurs, et cela sous un climat qui porte à la paresse, entouré comme il l’est des tentations du sport, de la mess et du billard, si attrayantes pour un jeune homme. Aussi ne croyons-nous pas avancer une opinion erronée en affirmant que bien peu d’officiers de l’armée anglo-indienne, ceux-là seuls qui ont une vocation spéciale, arrivent à une parfaite connaissance des secrets de l’art militaire. Le gouvernement lui-même semble peu s’inquiéter de cet état de choses, car les primes d’encouragement qu’il accorde aux esprits studieux de son armée ne portent qu’indirectement leurs études sur les sciences militaires. Ainsi les langues orientales, les connaissances topographiques, les études de jurisprudence, qui conduisent à des positions lucratives dans les états-majors ou dans les emplois civils, se rattachent bien à l’art militaire, mais n’en sont après tout que des "corollaires assez éloignés. On peut donc affirmer qu’en fait de sciences militaires, à l’exception toutefois de l’artillerie et du génie, corps fort remarquables, dont les officiers subissent tous des examens sévères au collège de Sandhurst, les officiers de l’armée de l’Indu ne sauraient soutenir la comparaison avec les officiers d’aucune armée européenne. Faisons observer aussi, pour être juste, qu’au jour du combat ils ont toujours montré un mépris du danger, un dévouement au drapeau écrit en lettres sanglantes et glorieuses sur le butcher’s bill la liste des morts), qui rachète et au-delà, au point de vue militaire, ce qui peut leur manquer eh fait de connaissances spéciales [2].

Les conditions d’admission et d’instruction de l’officier de l’armée anglo-indienne étant connues, il reste à se demander quelles sont ses chances d’avancement. Il y a quelques années, la liste des lieutenans-généraux de l’armée de l’honorable compagnie semblait destinée à détruire certains préjugés assez accrédités en Europe sur l’insalubrité du climat de l’Inde et la brièveté de la vie du soldat. Ce n’étaient que nonagénaires et octogénaires, et si les septuagénaires y figuraient, c’était seulement par exception et dans l’attitude de timides jeunes gens devant une auguste assemblée de patriarches. Les choses ont bien changé depuis les derniers événemens dont l’Orient a été le théâtre, et l’armée de l’Inde compte dans ses rangs non-seulement des brigadiers, mais même des lieutenans-généraux qui réunissent l’expérience aux forces physiques nécessaires pour soutenir la vie des camps sous ces climats meurtriers. Ces rapides avancemens ne sont encore, il est vrai, que la minime exception, et tout jeune homme qui entre dans le service de la compagnie, pour rester dans les limites du probable, ne doit rien rêver au-delà des épaulettes de major. En effet, les majors comptent en moyenne plus de vingt-huit ans de service, et bon nombre de capitaines ont figuré plus de vingt-cinq ans sur les cadres de l’armée de l’Inde. Parmi les capitaines, il s’en trouve cependant qui, par suite de bonnes chances, n’ont attendu ce grade que neuf ou dix ans.

Il faut, pour compléter ces aperçus, dire quelques mots du brevet : le système de l’avancement à l’ancienneté exclusivement, — loi fondamentale du service indien, — a été modifié dans ces dernières années par l’introduction du brevet, qui sert de récompense aux actions d’éclat et de compensation aux officiers malheureux dans leurs promotions. Le lieutenant, après seize années de service, devient de droit capitaine par brevet, et après vingt-deux ans le capitaine devient major. Remarquons toutefois que le brevet n’est à peu près qu’une distinction honorifique, qu’il ne confère aucun avantage pécuniaire, et que les privilèges du grade par brevet ne peuvent s’exercer qu’en campagne, lorsque plusieurs régimens sont réunis.

L’avancement dans l’armée native a lieu à l’ancienneté dans le régiment jusqu’au grade de lieutenant-colonel, et, à partir de ce grade, à l’ancienneté encore, mais sur un cadre qui comprend les officiers-généraux des trois armées indiennes : Bengale, Madras et Bombay. Le système de purchase, en vigueur dans l’armée royale, est proscrit par les règlemens indiens ; il arrive cependant chaque jour, sans que l’autorité y mette obstacle, que les officiers d’un régiment se cotisent pour acheter la retraite d’un supérieur, lieutenaut-colonel, major ou capitaine. Les sommes données en ces occurrences, variables d’ailleurs, s’élèvent dans l’infanterie environ à 25,000 roupies pour un capitaine, et 30,000 pour un major. Les contributions des officiers pour parfaire ce paiement sont à peu près les suivantes : le senior-capitaine qui, par la retraite du major, devient officier supérieur, 12,000 roupies, le senior-lieutenant qui devient capitaine, 3,500 roupies, le senior-enseigne qui devient lieutenant, 1,200 roupies, etc.

L’on se fait en Europe une idée si magnifique de l’Inde et des trésors que les Européens sont appelés à s’y partager, qu’il convient d’entrer dans quelques détails sur la solde des officiers anglo-indiens. Un enseigne au régiment touche 202 roupies par mois, un lieutenant 256, un capitaine 415, un major 780, un colonel 1,032. Le commandement d’un régiment procure une augmentation de solde de 400 roupies, et celui d’une compagnie, de 50 par mois. Ce dernier supplément est fort important, car, comme on le verra plus tard, les régimens de cipayes sont fort dépourvus d’officiers, et il arrive souvent qu’un lieutenant ait le commandement de plusieurs compagnies, et un capitaine celui d’un régiment. La solde d’un brigadier en commandement est de 2,500 roupies. Quant aux retraites, elles sont variables, suivant que l’officier, après vingt-deux ans de service, s’il est capitaine par exemple, passe dans l’Invalid Establishment, ou prend sa retraite définitive. Dans le premier cas, il touche sa solde entière, mais il est tenu de résider dans l’Inde ; dans le second, il peut quitter le pays, mais il perd environ un tiers de sa solde.

Les pensions des veuves et des enfans des officiers ne sont pas payées directement par l’état, mais par des caisses de prévoyance subventionnées assez largement. Le Military Fund de l’armée du Bengale, la plus3 remarquable de ces institutions, fondé en 1805, ne reçut tout son développement qu’en 1823. Ce fonds d’assurance mutuelle reçoit une subvention de 22,000 roupies de la compagnie et compte près de trois mille souscripteurs, qui, moyennant une retenue variable suivant les grades, assurent une pension suffisante à leurs veuves et à leurs enfans. Ces retenues s’élèvent annuellement à 22 livres sterling 10 sh. pour un colonel, 18 liv. st. pour un lieutenant-colonel, 14 liv. st. 8 sh. pour un major, 9 liv. st. 9 sh. pour un capitaine, etc. Le taux des pensions servies par le Military Fund est le suivant : 342 liv. st. à la veuve d’un colonel, 273 liv. st. à la veuve d’un lieutenant-colonel, 205 liv. st. et 136 liv. st. aux veuves de majors et de capitaines. Les enfans des souscripteurs décédés touchent jusqu’à six ans une pension de 30 liv. st. À partir de cet âge jusqu’à dix-sept ans, les garçons reçoivent 40 liv. st. La pension des filles, fixée à 45 liv. st., est payée jusqu’à leur mariage. En 1850, les recettes du Military Fund s’élevaient à 1,788,629 roupies, et ses dépenses à 1,748,371 roupies.

Après avoir examiné les conditions de solde des officiers du service indien et vu que les capitaines touchent au moins 1,000 francs par mois, et les lieutenant-colonels plus de 4,000, il ne faut pas une longue étude de la paie des grades correspondans dans les armées européennes pour être à même d’affirmer que l’état-major anglo-indien est l’état-major le plus splendidement rétribué du monde, et cependant les appointemens militaires, surtout dans les grades inférieurs, sont à peine suffisans pour vivre. La faute première en est aux habitudes mêmes du pays, au nombre exorbitant de domestiques, qu’à l’armée comme à la ville il faut traîner avec soi et payer de sa bourse. Il est d’autres raisons encore des difficultés pécuniaires qui embarrassent la majorité des officiers du service de la compagnie, par exemple les mariages dans les grades subalternes, les facilités de crédit que rencontre quiconque porte l’épaulette, les sommes considérables qu’il faut souvent fournir pour acheter la retraite d’un supérieur, etc. Heureusement pour les officiers, il en est bien peu, parmi ceux qui donnent des gages de capacité et de bonne conduite, qui n’arrivent point à des emplois civils ou d’état-major dont le riche traitement dépasse souvent du double la solde de leur grade : ainsi les fonctions diplomatiques, les emplois d’ingénieur civil, du commissariat, les commandemens des corps irréguliers, des milices locales, etc. Ce mode de récompense entraîne toutefois de sérieux inconvéniens, et pour en juger, ouvrant au hasard l’Annuaire de l’armée du Bengale, qu’on examine les cadres du 55e régiment d’infanterie. Sur six capitaines, deux ont des emplois civils, un troisième est en congé ; des dix lieutenans, quatre sont pourvus de foncions administratives, deux sont attachés à des corps irréguliers ; deux enseignes sont en congé. Et il arrive le plus souvent que l’effectif des officiers présens au corps est moindre que celui porté au livre officiel. Aussi nous assure-t-on qu’il n’est pas rare de voir des enseignes commander des régimens, et l’on cite l’exemple d’un docteur ayant fait fonction de chef de corps pendant plusieurs mois. Les officiers de l’armée du Bengale au-dessous du grade de colonel s’élèvent à 2,250. On distribue parmi eux 530 appointemens civils ou d’état-major, que l’on peut classer ainsi : emplois civils 136, d’état-major 44, du commissariat 130, commandemens de corps irréguliers et de milice 220 ; total, 530.

De tout ceci il faut conclure que dans l’armée anglo-indienne l’ambition des officiers n’est point stimulée par la perspective d’un avancement rapide, d’honneurs militaires. La seule récompense qu’un bon et éminent serviteur puisse espérer de recevoir de ses chefs est un emploi civil ou d’état-major, qui ajoute 1,000 ou 1,500 roupies à sa solde de chaque mois. Sans doute l’argent est aujourd’hui chose précieuse, comme il l’a d’ailleurs toujours été ; nous croyons cependant qu’en faire presque exclusivement le prix du sang n’est pas le vrai moyen d’entretenir dans une armée les saines traditions militaires, et que si les troupes de la compagnie devaient un jour rencontrer des ennemis maîtres des secrets de la tactique européenne, on serait forcé de modifier un système dont les inconvéniens frappent tous les yeux, et dont le plus grave est sans contredit d’amener à la tête des régimens des officiers qui ont passé leurs années d’énergie dans les emplois civils, et qui, lorsqu’ils rentrent au corps après vingt et vingt-cinq ans d’absence, sont souvent incapables de faire manœuvrer quatre hommes sans un caporal.

Il nous reste à dire quelques mots du caractère public et privé des officiers de l’armée de l’Inde. Et à ce sujet, tout en parlant avec respect et sympathie d’un corps de braves gens qui a toujours noblement fait son devoir devant l’ennemi, qu’il nous soit permis de dire que l’histoire de l’armée de l’Inde, étudiée même a la surface, fournirait de nombreux et trop significatifs argumens à opposer aux philippiques contre la corruption française dont la presse de Londres a si longtemps et avec tant d’amour rempli ses colonnes ; mais l’héroïsme des soldats d’Inkerman et de Balaclava a fait apprécier à leur juste valeur de niais préjugés, et nous ne croirions pas faire acte de bon Français et d’écrivain sensé en entamant, ne fût-ce même que d’apparence, la ritournelle usée de l’air de l’anglophobie. Aussi, passant au plus vite du sérieux au comique, demanderons-nous au lecteur la permission de lui raconter une petite anecdote fort authentique, qui donne une juste idée du mélange d’égalité et de hiérarchie qui caractérise les rapports des officiers anglais entre eux. La scène se passe à la mess d’un régiment d’infanterie. Il est dix heures, la table est présidée par le major A…, et le claret circule librement. Sous l’excitation du rouge liquide, l’enseigne B… se laisse entraîner à d’interminables discours, et le major A… le rappelle à l’ordre en ces termes : Hold your tongue, sir (taisez-vous ; littéralement : tenez votre langue, monsieur.) Immédiatement l’enseigne B… fait sortir un énorme bout de langue rouge de ses lèvres vermeilles, le saisit entre l’index et le pouce, et demeure imperturbable au port de la langue comme s’il eût été au port d’armes, à la grande joie des convives et à la plus grande colère du major A… Sur la requête de ce dernier, une cour martiale fut convoquée, et sérieusement et sévèrement réprimanda l’enseigne B… pour conduct unbecoming an officer and a gentleman, sans toutefois ajouter dans le jugement comme elle l’aurait pu : « Pour avoir exécuté un mouvement non prévu dans le manuel du soldat. »

Cette petite scène nous amène tout naturellement à parler des messes des régimens natifs. Quiconque a un peu vécu parmi les Anglais a dû être nécessairement frappé de la parfaite intelligence avec laquelle ils comprennent et pratiquent la vie en commun entre hommes, et nous ne connaissons rien en Angleterre de plus propre à frapper un étranger que le luxe bien entendu de la mess d’un régiment de l’armée de la reine, lorsque dans le pays voisin, il faut bien le dire, les officiers sont réduits à vivre dans des taudis de la manière la plus mesquine. Les Spartiates, il est vrai, se nourrissaient de brouet noir, mais, Dieu merci, leur temps est passé, et l’on pourrait peut-être introduire quelques améliorations heureuses dans l’armée française, non pas en imitant les messes des blues et des régimens fashionables, trop somptueusement montées, mais bien celles de l’armée indienne, dont le bien-être ne sort pas des limites du comfortable. Les messes de l’armée indienne se distinguent de celles de l’armée de la reine en ce qu’elles ne sont pas fournies au tarif. Le corps d’officiers administre lui-même sa table et entretient généralement une basse-cour, des vaches pour le lait et le beurre, souvent même des moutons et des bœufs. Au bout du mois, la dépense est partagée parmi les officiers. Pour les vins, bières et spiritueux, à la fin de chaque dîner, on fait circuler un papier divisé en colonnes, en tête desquelles sont inscrits les noms des divers vins servis, et chacun s’inscrit à la colonne des liquides qu’il a consommés. La mess ne fournit point de déjeuner, chaque officier déjeune généralement chez lui ; mais un repas froid, composé des restes du dîner de la veille, est prépaie d’ordinaire l’après-midi dans la mess-room. À l’exception des temps de marche, où l’on dîne au jour, le dîner est servi à la nuit tombante. Dans une mess bien organisée, les dépenses mensuelles d’un officier qui vit sobrement et ne boit à son ordinaire que du sherry et de la bière, laissant pour les grandes occasions le Champagne et le bordeaux, d’un prix toujours exorbitant dans l’Inde, les dépenses mensuelles, disons-nous, d’un officier peuvent ne s’élever que de 80 à 100 roupies par mois. La mess a généralement chaque semaine un grand dîner on public nigh auquel chaque officier peut inviter ses amis. Outre les dépenses de la mess, chaque officier doit payer à un fonds commun 5 roupies par mois, souscription qui sert à payer le loyer de la maison de la mess, les souscriptions aux journaux et revues, l’entretien de la vaisselle et de l’argenterie.

Les règlemens des messes de l’armée anglo-indienne sont à peu près les mêmes que ceux de l’armée royale. Là table est présidée à tour de rôle par chaque officier, et ce rôle de maître de maison, que remplissent même les plus jeunes, sert à développer dans les états-majors sans aucun doute ces manières élégantes que l’on remarque chez la plupart des officiers anglais. Les jeux de hasard sont prohibés dans l’établissement de la mess ; mais on y trouve généralement un billard.

En regard des officiers anglais employés dans l’armée de la compagnie, plaçons maintenant les soldats et les officiers natifs. La compagnie des Indes, en donnant pour base à sa puissance une armée native, a dû prendre soin que les armes des cipayes ne pussent jamais se tourner contre elle. À cet effet, des règlemens d’une haute sagesse politique prescrivent de composer les régimens d’hommes des deux religions qui divisent la population de l’Inde, et y forment deux nations rivales. Dans l’infanterie, la proportion réglementaire est de deux tiers d’Hindous et un tiers de musulmans. Depuis la conquête du Punjab, on admet les Sicks dans la proportion d’un dixième, soit une compagnie par régiment. Les soldats d’infanterie appartiennent aux castes des brahmes, rajpoots, choutries, gwallahs ou pasteurs ; ces derniers donnent des soldats fort estimés pour leur docilité et leur bravoure. La grande majorité des cipayes de l’armée du Bengale, dont nous nous occupons ici spécialement, est fournie par les populations des provinces nord-ouest et du royaume d’Oude. Dans la cavalerie, les régimens sont invariablement composés mi-partie de musulmans, mi-partie d’Hindous. Le recrutement s’opère sans l’intervention du gouvernement. Lorsqu’un vieux soldat revient au régiment après un congé passé dans ses foyers, il ramène souvent avec lui un ou plusieurs jeunes gens de son village qui désirent prendre du service dans l’armée native, où ils sont admis après avoir présenté leurs certificats de caste et passé la visite du médecin. Il n’y a pas de limite d’âge, et l’on comprend que parmi ces populations primitives il soit impossible de vérifier exactement l’âge des recrues. L’on peut toutefois fixer approximativement, sans grandes chances d’erreur, à dix-huit ans et à vingt-deux ans les limites d’âge minimum et maximum des conscrits.

La solde des cipayes varie de 7 à 9 roupies par mois, suivant le nombre d’années qu’ils Ont servi. Si l’on remonte l’échelle des grades accessibles aux cipayes, on rencontre d’abord le naïck, qui touche par mois 12 roupies, le havildar, qui en reçoit 14. Le jemmadar et le soubadar [3] ont une solde mensuelle, le premier de 40, le second de 60 roupies. La paie est un peu plus élevée dans la cavalerie. La compagnie des Indes ne fournit rien autre chose à ses soldats que leur paie et des huttes dans les cantonnemens. Le cipaye avec sa solde doit pourvoir à sa nourriture et à son entretien, savoir : renouveler de deux années l’une son habit et son pantalon de drap, payer ses cols, souliers, tenue, blanche, etc. L’habit est livré aux soldats au prix de 3 roupies 4 anas, et le pantalon au prix de 3 roupies 2 anas. La dépense d’un équipement d’infanterie complet est évaluée de 15 à 16 roupies. L’on ne saurait apprécier exactement les dépenses que sa tenue coûte à un soldat, cela dépend du plus ou moins d’économie du sujet. Cependant plusieurs officiers nous ont affirmé qu’en prenant une roupie par mois pour base de calcul, on aurait une moyenne presque exacte. La nourriture d’un Hindou coûte environ 3 roupies par mois ; le soldat natif, après avoir défraye les dépenses de son entretien et de sa nourriture, peut donc économiser ou envoyer à sa famille, ce qu’il fait le plus généralement, à peu près 36 roupies par an. Pour les musulmans, moins sobres et moins économes que les Hindous, la chose est différente, et non-seulement les soldats qui professent l’islamisme ne font pas d’économies, mais encore la plupart sont endettés. En campagne, le gouvernement est tenu de livrer l’otta (farine de blé) aux cipayes au prix de une roupie par quinze seers [4]. La perte, s’il y en a, est supportée par le trésor public. Nous ajouterons que les cipayes peuvent envoyer sans frais leurs économies à leurs familles, au moyen de bons tirés par le capitaine de la compagnie sur la caisse de la station où résident les parens du militaire.

Le soldat natif une fois engagé doit servir trois ans ; au bout de cette période, il est libre de rentrer dans ses foyers. Il n’existe pas de temps réglementaire pour que le soldat puisse être admis au bénéfice de la pension de retraite, mais il ne peut l’obtenir qu’après avoir passé quinze ans dans les rangs, et lorsqu’il a été déclaré impropre au service par un conseil de santé. Les pensions allouées aux soldats, sous-officiers et officiers natifs sont les suivantes : cipaye 4 roupies par mois, naïck 7, havildar 9, jemmadar 13, subadar 25, subadar-major 90. Les pensionnaires sont tenus de résider dans certains districts, et touchent leurs pensions à la caisse du paymaster. Le Bengale est divisé en cinq districts de pensionnaires, savoir : ceux de Barrackpore, Bénarès, Dinapore, Oude, Punjab. En 1844, 22,381 soldats et 1,730 familles touchaient des pensions militaires du gouvernement du Bengale.

L’avancement dans les régimens natifs dépend entièrement du colonel jusqu’au grade de kavildar exclusivement. Les grades de jemmadars et soubadars [native commissioned offîcers) sont conférés par le commandant en chef sur la proposition du colonel. Il est au reste excessivement rare que les promotions sortent des conditions d’ancienneté, et la très grande majorité des officiers natifs ont dépassé de beaucoup la soixantaine. Nous ne croyons pouvoir mieux apprécier la position de l’officier natif qu’en le comparant à un homme qui joue un rôle considérable dans la marine royale anglaise, le master. De même que le master répond de la bonne route du navire, l’officier natif répond de la bonne tenue et de la bonne conduite du régiment, et au jour du combat s’efface pour laisser le commandement à l’officier européen comme le master à l’officier de la marine royale. Cette position d’officier sans espoir d’avancement ultérieur, qui n’est jamais celle de l’égalité avec les officiers européens, même avec le plus jeune enseigne, offre, il faut en convenir, bien peu d’aliment à l’ambition du soldat ; mais l’ambition, la soif du commandement et des honneurs existe-t-elle à un haut degré parmi les hommes dociles et résignés qui remplissent les rangs de l’armée de l’Inde ? Les soldats de la compagnie demandent-ils plus au sort qu’une position qui assure libéralement leur pain de chaque jour et celui de leur famille ? Il est permis d’en douter, et à l’appui de cette opinion on peut citer le fait qu’il est presque sans exemple qu’un officier ou sous-officier natif ait pris part aux rébellions, d’ailleurs peu nombreuses, qui ont agité l’armée de l’Inde. Remarquons aussi en passant que les diverses révoltes avaient en grande partie pour point de départ des atteintes plus ou moins graves portées par l’autorité supérieure aux préjugés religieux des natifs.

Deux ordres militaires servent à récompenser les soldats méritans du service indien : le premier, l’ordre du mérite, ne s’accorde que pour fait de guerre, et quoique le nombre des décorés ne soit pas limité par les statuts, il ne s’accorde que bien rarement. L’ordre se divise en trois classes qui doivent chacune s’acheter par une action d’éclat. Les insignes de la première classe sont une étoile d’or avec ces mots, the reward of valour, portée à un ruban bleu liseré de rouge. L’étoile est d’argent pour les deux autres classes. La première donne double paie, la seconde et la troisième deux tiers et un tiers ; mais telle est la parcimonie avec laquelle cet ordre est distribué, que des officiers supérieurs du service indien m’ont assuré avoir à peine rencontré quelques étoiles d’argent sans jamais avoir vu une étoile d’or. L’ordre du British India se divise en deux classes de - cent croix chacune : la première, affectée aux soubadars et ressaldars, et donnant le titre de sirdar bahadoor et 2 roupies par jour d’extra-paie ; la deuxième, dans laquelle tous les officiers natifs sont admis, qui donne le titre de bahadoor et une roupie d’extra-paie. Cette récompense par le fait ne s’accorde qu’à l’ancienneté, et la plupart des membres de l’ordre sont retirés du service.

Quoique l’on puisse lire dans tous les comptes-rendus des grandes expositions de Londres et de Paris que les produits de l’Inde y attiraient l’attention générale, quiconque a vécu au Bengale conviendra sans peine que le produit le plus curieux de cette terre exotique manquait à ces fêtes industrielles : ce produit, c’est le cipaye. Avoir donné à un Indien l’apparence d’un soldat européen, c’est là une œuvre d’admirable patience que peut seul apprécier celui qui dans un contact de chaque jour a reconnu les abîmes de préjugés infranchissables qui séparent la race indienne de nous, de nos habitudes, celui qui a compris par expérience qu’il est dans l’Inde une chose plus fâcheuse que son soleil de plomb fondu, ses moustiques dévorans, ses fièvres empestées, — les domestiques natifs !

L’éducation militaire du cipaye demande environ neuf mois ; au bout de ce temps, la métamorphose est complète, la chenille est devenue papillon ! L’on peut presque dire que la tenue du cipaye ne laisse rien à désirer ; seulement on s’aperçoit aisément, à une certaine gêne dans la démarche, qu’il n’est pas habitué à porter le soulier ; l’habillement est le même, à très peu de chose près toutefois, que celui des troupes royales ; au lieu d’un col de cuir, le cipaye porte un col formé de grains de verroterie blanche ; il y a aussi quelque différence dans les boutons et la plaque des buffleteries ; de plus, le schako est remplacé par un bonnet rond de laine. En somme, la tenue extérieure du cipaye laisse bien peu de chose à désirer ; mais il lui manque, on le devine au premier coup d’œil, le sentiment de la dignité de l’habit qu’il porte. Rien dans sa contenance ne rappelle l’air martial de nos pantalons rouges, ou la tournure d’homme, carrée par la base, du soldat anglais. L’humilité, l’esprit de servitude de la race indienne perce sous l’uniforme : regardez fixement un cipaye, et vous pouvez parier cent contre un qu’immédiatement il vous rendra un salut militaire, ou un port d’arme s’il est en faction. C’est qu’en effet le cipaye n’a rien perdu de ses habitudes natives, et pour démontrer cette vérité, que le lecteur veuille bien nous accompagner aux tentes d’une compagnie d’infanterie venue récemment de l’intérieur avec un convoi d’argent, et campée sur les glacis du fort William, à Calcutta.

Le camp est formé de trois grandes tentes ; un seul homme en habit rouge, une baguette de fusil à la main, en garde l’approche ; quant aux soldats, ils ont dépouillé l’uniforme et revêtu le costume indien dans toute sa simplicité : les plus couverts en chemise ! Et quelles fantaisies de coiffures ! celui-ci la tête complètement rasée, celui-là avec des nattes de six pieds, cet autre à front monumental fait à coups de rasoir ; ce soldat sick enfin, ses cheveux relevés et noués en chignon comme une demoiselle chinoise. Les officiers natifs se distinguent par un collier de boules de bois doré. Du reste une tranquillité parfaite, un ordre profond. Chaque homme fait sa petite cuisine, dans son petit pot, à son petit feu, ou s’occupe de soins de propreté. C’est que la main des siècles, l’influence civilisatrice de la discipline militaire ont glissé sur la nature immuable de l’Indien comme l’huile sur le marbre. Trois coups de baguette, deux mots, et ces sauvages à demi nus, le fusil à piston à la main, l’habit rouge sur le dos, offriront des spécimens très respectables des soldats de l’honorable compagnie des Indes ; toutefois rien n’est changé dans leurs instincts, leurs habitudes : ce sont les hommes, les mêmes hommes qui, sous les drapeaux du roi Porus, combattaient, il y a deux mille ans, les guerriers d’Alexandre.

L’infanterie native de l’armée du Bengale se compose de soixante-quatorze régimens de ligne, uniformes quant aux cadres et à la force numérique, et d’un certain nombre de régimens locaux et de milice [5]. Les cipayes sont armés d’un fusil à piston semblable en tous points au modèle dont se servent les soldats de l’armée de la reine. Six régimens (les 9e, 25e, 57e, 65e, 67e, 68e) comptent une compagnie armée de la carabine à sabre baïonnette, équipée et organisée sur le modèle de la brigade des riffles. Pour compléter cet aperçu des forces d’infanterie de l’armée du Bengale, on doit citer encore les noms des régimens de Khelat-Y-Ghizie, Ferozepore, Loodianah, les deux bataillons d’infanterie d’Assam, etc., dans lesquels l’élément natif est à peu près le même que dans les régimens de ligne, mais dont l’état-major européen, beaucoup moins nombreux, est composé d’officiers détachés de ces derniers. Les soldats de ces corps sont soumis aux mêmes conditions de service que ceux de la ligne, sauf toutefois ceux des régimens locaux et des milices, tels que la milice de Calcutta, le bataillon d’Arracan, etc., qui ne peuvent être employés activement en dehors de leur province.

Les commandemens et les mots d’ordre sont donnés en anglais, et il existe, nous a-t-on assuré, dans le Punjab un régiment formé des anciens soldats de Runjet-Singh, où les commandemens sont faits en français, car loger dans la tête du soldat natif quelques mots de langue européenne est l’une des parties les plus ardues de son éducation militaire. Étranger comme nous le sommes aux choses militaires, nous nous croyons pourtant autorisé à dire que l’instruction des régimens natifs qu’il nous a été donné de voir manœuvrer laissait peu de chose à désirer. Il y a toutefois une mollesse dans la marche, une indécision dans le maniement d’arme qui frappe à priori même des yeux inexercés, et révèle que ces corps si bien habillés, si complets sur le champ de parade, ne sauraient soutenir le choc des baïonnettes européennes. Aussi, pour résumer notre opinion sur l’efficience du cipaye comme homme de guerre, dirons-nous que la discipline, l’éducation du régiment, l’art militaire a donné le dernier mot de sa puissance en faisant le cipaye tel qu’il est, mais qu’il n’appartient pas à la science et à la patience humaine de créer un rival au soldat européen avec l’homme de l’Inde. Non pas que des traits pleins de fierté militaire manquent entièrement aux annales de l’armée native, témoins ces grenadiers qui, condamnés à mort pour rébellion dans le siècle dernier, s’appuyèrent de leur privilège de monter les premiers à l’assaut pour réclamer le droit d’être attachés les premiers à la bouche des canons, et montrer à leurs compagnons d’infortune à bien mourir, ou encore ce Scévola hindou, qui, tenant son bras en manière de défense devant la figure de son officier occupé à pointer un canon dans une embrasure de redoute, se contenta d’engager son supérieur à se dépêcher, lorsqu’une balle lui eut brisé la main ; mais cette résignation, ce mépris de la mort qui forment d’ailleurs un des traits caractéristiques du moral de l’homme de l’Inde ne compensent pas ce qui manque au soldat natif de force physique, d’énergie musculaire, de rudes appétits. Aussi, tout en rendant justice aux bonnes qualités qui distinguent le cipaye, à sa douceur, à sa sobriété, à son respect pour la discipline, ses apologistes même les plus passionnés n’ont jamais osé prétendre qu’il pût être opposé avec succès au soldat européen.

Les cantonnemens des troupes hâtives sont uniformément placés, dans les stations indiennes, aux limites du champ de manœuvre. Sous d’épais ombrages sont groupées les huttes où les cipayes vivent par couple, habitations primitives aux toits de chaume, aux murs de bambous croisés de natte, ou mieux de boue. L’intérieur ne le cède pas en simplicité, à l’extérieur : deux places à feu, deux lits grossiers, des pots de cuivre, composent tout l’ameublement de ces demeures, dignes des meilleurs jours de Sparte. Les habitations des officiers et des sous-officiers natifs se distinguent à peine de celles des autres hommes. Aux limites des cantonnemens et du champ de manœuvre s’étend une ligne de petits pavillons en maçonnerie, où les cipayes, après le service, vont déposer leurs armes. Ce qui frappe surtout le visiteur, c’est l’incroyable mélange des habitudes natives et des habitudes européennes qu’il retrouve chez tous les habitans de ces demeures. Quelle métamorphose, quelle dualité plus complète que celle de ce grenadier de six pieds dont vous avez admiré la bonne tenue et la tournure martiale sur le champ de manœuvre, et que vous retrouvez à cinq minutes de distance vêtu d’un mouchoir de poche et accroupi comme un singe à la porte de sa cabane, aussi différent en un mot du grenadier de la parade que le fidèle ami de Robinson ! De plus, certains détails de la vie intime du soldat natif ne manquent pas d’originalité ; presque dans chaque rue du cantonnement se trouvent des espèces de hangars sous lesquels les cipayes s’exercent à la lutte, exercice qu’ils aiment passionnément. L’arène, creusée à trois pieds au-dessous du sol environ, est recouverte d’un toit de chaume soutenu par des piliers. Pour toute décoration, elle renferme uniformément une figure ornée de bras et de jambes surabondans, qui représente sans doute l’Hercule de l’olympe de Wishnou. Dans quelques régimens, les officiers encouragent avec raison les hommes à pratiquer ce salutaire exercice, et accordent à certains jours des prix de lutte assez considérables. Faisons remarquer en terminant ce croquis que les cantonnemens des troupes natives, quelque mesquins qu’ils soient, imposent une grande dépense au trésor de l’Inde, car toutes les fois que le cipaye arrive à une nouvelle station, il reçoit pour se bâtir une hutte une indemnité de 2 roupies 1/2.

La cavalerie native de l’armée du Bengale comprend dix régimens de cavalerie régulière [6]. La tenue de cette cavalerie est ainsi déterminée par les règlemens : un shako sans visière, une veste ronde et un pantalon de drap gris clair (french grey). Le harnachement du cheval et la selle sont les mêmes que dans la cavalerie légère de l’armée royale. Les hommes sont armés du sabre recourbé et de deux pistolets ; de plus, dans chaque escadron, quinze cavaliers portent la carabine. La taille moyenne des soldats est de 5 pieds 9 pouces anglais, et leur poids, quand ils sont armés, équipés, prêts à se mettre en marche, s’élève à environ 18 stones (à peu près 125 kilog.).

La question de la remonte de la cavalerie a longtemps préoccupé les chefs du gouvernement de l’Inde, et des haras ont été établis il y a longues années dans le pays. Ces établissemens sont au nombre de trois, savoir : celui de Ghazepoor dans le Bengale, et les haras de Hissar et Hanpur dans les provinces nord-ouest. Chacun de ces établissemens est dirigé par un officier supérieur ayant sous ses ordres un assez nombreux état-major européen. Le système d’élevage est le suivant dans le haras de Ghazepoor : chaque année on distribue les jumens aux fermiers environnans qui peuvent, par tête d’animal, donner une caution de 200 roupies. Il est interdit au fermier de soumettre la jument qui lui est temporairement cédée aux travaux des champs, et chaque mois des officiers du stud parcourent le district et s’assurent que les animaux sont bien traités. Le fermier garde le poulain pendant un an après sa naissance, et au bout de cette période le jeune animal est soumis à l’inspection du vétérinaire du stud, qui fixe le prix d’achat. Ce prix varie de 70 à 200 roupies ; il est en moyenne de 120 roupies, et sert d’indemnité au fermier pour les dépenses et l’entretien de la jument et de son poulain. Le poulain une fois accepté par le vétérinaire est placé dans les écuries du haras, où il reste deux ans et demi, au bout desquels il passe devant un comité avant d’être déclaré propre au service de l’armée. Au cas où le poulain à l’âge d’un an n’est pas accepté par le vétérinaire, il devient la propriété du fermier qui l’a élevé. En général les pouliches sont refusées ; mais lorsque par exception on les achète pour le service public, elles sont dirigées sur le district du Tirhoot, où le prix du grain est moindre que dans le voisinage de Bénarès. Le haras de Ghazepoor compte plus de deux mille jumens poulinières. Le système de reproduction n’est pas le même dans les haras de Hissar et de Hanpur. Là le gouvernement ne possède pas les jumens, mais les vend aux fermiers au prix de 300 roupies, payables par versemens annuels de 50 roupies. Malheureusement la race chevaline dépérit dès la seconde génération sous le climat débilitant de l’Inde, et ce n’est qu’en renouvelant les souches incessamment et à grands frais que l’on peut obtenir des sujets de taille et de force propres au service militaire. Un instant, l’on avait espéré pouvoir supprimer les haras indiens et remonter les troupes exclusivement à l’aide de chevaux importés d’Australie ; mais la découverte de l’or en ces contrées, en enlevant tous les bras à l’agriculture, a élevé à un prix si excessif le prix des chevaux en Australie même, que la remonte de la cavalerie de l’Inde y est devenue impossible, et que les haras du Bengale, quelque défectueux que soient leurs produits, doivent être conservés. Pour donner une idée des sommes énormes que le service de la cavalerie et de l’artillerie coûte à la compagnie des Indes, il suffira de dire qu’en 1846, après les batailles des premières guerres du Punjab, une remonte de plusieurs centaines de chevaux destinés à l’armée de l’Inde fut faite dans la colonie du cap de Bonne-Espérance. Chaque étalon admis par le comité de remonte était payé 36 livres sterling, et chaque cheval hongre 30 livres sterling. En ajoutant à ce prix 30 livres sterling pour le passage de l’animal du Cap à Calcutta, les frais d’assurance, de débarquement, etc., l’on trouve que chaque cheval rendu au corps coûtait au trésor public au moins 80 livres sterling !

Outre la cavalerie de ligne, il existe dans l’armée du Bengale 18 régimens de cavalerie irrégulière [7]. Il est à remarquer que les trois grandes puissances européennes, la France, l’Angleterre, la Russie, comptent dans les cadres de leurs armées des corps de cavalerie irrégulière commandés par des officiers européens, et sans vouloir établir une comparaison entre les spahis d’Alger, les irréguliers de l’Inde et les cosaques du Don, ce fait est assez important pour nous autoriser à nous étendre quelque peu sur la cavalerie irrégulière du Bengale. Les corps de cavalerie irrégulière, corps où la discipline, sans nuire au bien du service, peut être plus relâchée que dans la cavalerie de ligne, attirent de préférence dans leurs rangs des hommes habitués à une vie errante et libre. D’un autre côté, le régiment irrégulier, étant susceptible d’être employé en temps de paix pour la police et coûtant moins cher au trésor public que la cavalerie régulière, offre au gouvernement un double avantage qui explique la place importante que ces forces, d’une création assez récente, ont prise dans l’armée indienne.

L’influence du système féodal en vigueur dans le Haut-Bengale se fait sentir dans l’organisation des régimens irréguliers, qui, pour attirer dans les rangs des hommes de haute caste, permet qu’un simple soldat puisse être entouré de ses parens ou de ses vassaux. L’irrégulier s’engage avec le gouvernement à pourvoir à tous les frais de son entretien et de celui de son cheval moyennant un salaire de 20 roupies par mois. Chaque officier a le droit de fournir 5 chevaux, et chaque sous-officier un. Ce privilège, nommé assami, s’exploite de la manière suivante : l’officier qui en jouit entretient dans les rangs un soldat désigné sous le nom de bargir, qu’il paie 7 roupies par mois, et garde 13 roupies pour défrayer l’entretien du cheval, somme sur laquelle il peut faire un léger bénéfice. Ce privilège n’appartient pas exclusivement aux officiers et sous-officiers, car les règlemens ne leur attribuent que 160 chevaux ou assamies par régiment ; les autres sont possédés par des vétérans, des veuves, des orphelins, ou des soldats eux-mêmes, qui reçoivent alors le nom de kudurpar.

La remonte et la réforme des chevaux dépendent exclusivement de la volonté de l’officier commandant, qui peut rejeter ou réformer tout cheval qui lui semble impropre au service. Le gouvernement ne fait acte d’intervention dans la remonte que dans le cas de chevaux tués en combattant, et alloue alors une indemnité de 125 roupies au cavalier. Afin de pourvoir au remplacement des chevaux morts de fatigue ou de maladie, sans laisser cette dépense exclusivement à la charge du propriétaire d’assamie, on a organisé dans les corps irréguliers des assurances mutuelles d’une incontestable utilité. Ainsi il existe dans chaque compagnie une tontine qui doit fournir les fonds nécessaires pour remplacer les chevaux morts, et à laquelle chaque soldat de la compagnie verse, en cas d’accident, une somme de 1 roupie 10 anas. Le produit de ces retenues est affecté à l’achat d’un nouveau cheval, dont le prix, variable suivant les temps et les quartiers, peut être toutefois estimé en moyenne à 150 roupies. On comprend facilement tous les avantages de ce système. Utile au soldat, qu’il empêche d’être ruiné par la mort d’un cheval, il rend en même temps chacun solidaire de la bonne nourriture des chevaux, ce qui est d’une grande importance dans des régimens où les hommes pourvoient eux-mêmes à l’entretien de leurs montures.

Cette institution de crédit n’est pas la seule qui soit organisée dans les régimens irréguliers : chaque régiment a une banque qui fournit les fonds nécessaires pour acheter les fourrages et grains, lorsque le régiment reçoit un ordre inattendu de départ, et qui fait tenir leur paie aux soldats envoyés en détachement. La banque fait aussi des avances au corps pour la remonte, l’habillement, et fournit aux hommes en congé les moyens de pourvoir à la nourriture du cheval qu’ils laissent au corps, car ces derniers ne touchent leur paie qu’au retour.

Aucun règlement ne détermine l’uniforme des régimens irréguliers. Leur équipement se compose ordinairement d’une tunique de couleur tranchée, rouge, jaune, vert clair, ouverte sur le devant, d’un pantalon collant, et de la grande botte. Dans certains corps, l’on a adopté pour coiffure le casque d’acier poli, dans d’autres le chapska ou le turban. Les cavaliers sont armés de sabres, de pistolets et de longs fusils fabriqués dans le pays sur l’ancien modèle indien, et quoique ces armes ne soient pas très perfectionnées, ils s’en servent avec une grande adresse. La selle réglementaire est la selle hindostani commune, qui, très comfortable pour l’homme, a le très grand inconvénient de blesser le dos du cheval. Des ordonnances prescrivent aux commandans de laisser aux soldats le soin de fournir leurs équipemens et leurs armes ; mais ce règlement n’est pas suivi, et dans l’intérêt de l’uniformité de la tenue et du bon marché des fournitures, le commandant, à la demande des hommes, passe directement des contrats avec les fabricans de Londres ou de Calcutta.

Les irréguliers coupables de crimes sont soumis à la juridiction des cours martiales ordinaires ; mais en cas de mauvaise conduite, d’infraction à la discipline, le délinquant est traduit devant un conseil qui s’assemble immédiatement sur le lieu du délit, et se compose de 5 officiers natifs. Ce conseil ne peut au reste infliger une punition plus sévère que le renvoi du corps. Le tarif des pensions de retraite pour les irréguliers est à peu près le même que celui de l’armée régulière.

L’année de la compagnie se complète par un corps qui a joué le rôle le plus important dans toutes les guerres de l’Inde, celui de l’artillerie. La première force d’artillerie qui fut organisée dans le Bengale fut formée en 1749 de marins tirés de l’escadre de l’amiral Boscawen ; mais ce corps ne prit d’abord que peu d’extension, car les hommes d’état qui dirigèrent aux premiers jours les affaires de la compagnie se montrèrent surtout préoccupés de l’idée d’empêcher les princes natifs d’introduire dans leurs armées les perfectionnemens de l’artillerie moderne. À cet effet, on se refusa pendant longtemps à admettre les indigènes dans les rangs de l’artillerie de la compagnie, dans la crainte que des déserteurs n’allassent porter aux souverains voisins les secrets de cette arme redoutable. Les précautions étaient poussées si loin, que les règlemens primitifs défendaient à un catholique ou à un homme marié à une femme catholique de faire partie de l’artillerie indienne. Cette susceptibilité était exagérée à tous égards, et les leçons de l’expérience ont démontré que si les finances dilapidées des états natifs ne pouvaient supporter les lourdes dépenses qu’entraîne un corps d’artillerie bien organisé, une artillerie inférieure qui gêne les mouvemens des armées, et donne une fausse confiance à des généraux inexpérimentés, est plus nuisible à ceux qui s’en servent qu’à leurs ennemis.

L’artillerie de l’armée du Bengale se compose de trois brigades d’artillerie à cheval et de neuf bataillons d’artillerie à pied. L’équipement et l’armement des hommes sont à peu près les mêmes que dans l’armée de la reine. La première et la troisième brigade d’artillerie à cheval [8] sont formées de trois batteries européennes et d’une batterie native, la deuxième de quatre batteries européennes. Les six premiers bataillons d’artillerie à pied sont recrutés d’Européens, les trois autres de natifs.

Le matériel d’une batterie à cheval consiste en cinq pièces de six et un obusier de douze, plus six caissons traînés par des chevaux ; un chariot de forge, un chariot de provisions et un caisson de rechange, tous trois traînés par des bœufs, sont de plus attachés à l’établissement de chaque batterie, dont le complément réglementaire en bêtes de monture et d’attelage s’élève à 169 chevaux et 14 bœufs. Nous devons ajouter, pour donner une idée à peu près complète du personnel si nombreux d’une batterie légère, qu’un syce et un grass-cutter sont attachés à chaque cheval. L’organisation de l’artillerie légère de l’armée du Bengale diffère de l’organisation de l’artillerie de l’armée de la reine et des armées de Madras et de Bombay. Les chevaux des caissons et des canons sont montés, et dans l’action les soldats des chevaux de gauche mettent pied à terre pour servir les pièces, et sont secondés dans la manœuvre par des lascars montés sur l’avant-train des canons et des caissons. Ce système, plus économique et qui expose moins d’hommes en action, permet, dit-on, d’ouvrir le feu plus promptement, avantages que nous nous contenterons de signaler avec toute réserve.

Les six bataillons d’artillerie européenne à pied sont formés de 4 compagnies, et les 3 bataillons d’artillerie native de 6 compagnies ou gondaulaz, total 42 compagnies, qui desservent la batteries de siège et 19 batteries de campagne. De ces dernières, 10 sont traînées par des chevaux, 8 par des bœufs, et à la 19e est attaché un parc de chameaux. Le matériel de la batterie de campagne se compose de cinq pièces de 9, d’un obusier de 24, et du même nombre de caissons et de chariots que la batterie légère.

Sans prolonger ces détails, déjà suffisans pour donner une idée du corps d’artillerie de l’armée native, bornons-nous à remarquer que l’expérience condamne de plus en plus le système de traction par les bœufs. Ces attelages rendent, les manœuvres si lentes et si difficiles, qu’un général à qui un officier se plaignait un jour de la rareté des provisions, en ajoutant que l’on se verrait bientôt forcé de manger les bœufs du parc d’artillerie, répondit en toute sincérité qu’il verrait de grand cœur tous ses bœufs passer à l’état de roast-beef, parce qu’alors au moins il serait autorisé de fait à les remplacer par des chevaux.

La compagnie compte enfin dans son armée du Bengale quelques forces d’infanterie européenne proprement dite. Ce sont trois régimens équipés et organisés comme les régimens de l’armée de la reine, dont le personnel est entièrement européen, et qui sont désignés sous le nom de 1er, 2e, 3e European Bengal fusiliers. Le dernier de ces régimens est de formation toute récente ; mais les deux premiers ont joué le rôle le plus glorieux dans toutes les guerres de l’Inde [9].


II

À côté de l’armée de la compagnie, une autre catégorie de forces militaires représente, nous l’avons dit, la puissance anglaise dans l’Inde : ce sont les régimens de l’armée royale. Nous ne croyons pas être loin de la vérité en disant que si la cour des directeurs ne devait compter que sur ses troupes natives pour maintenir dans sa dépendance les populations de son vaste domaine asiatique, la puissance anglaise dans l’est aurait bientôt vu luire son dernier jour. Aussi est-ce un grand et illustre récit dans les fastes de l’armée royale que celui qui commence à la bataille du Plassey pour finir à celle de Chillianwallah, et si un Français ne peut se défendre d’un profond sentiment de tristesse en pensant que sans les honteuses faiblesses du règne de Louis XV et les guerres de la révolution française, son pays eût sans doute partagé avec l’Angleterre la couronne de l’Inde, un écrivain loyal doit rendre hommage à la discipline, au courage indomptable qui ont permis à une poignée de baïonnettes européennes de conquérir et de maintenir dans l’obéissance le plus grand empire du monde. Nobles annales militaires que celles où sont écrites de grandes pages comme cette terrible bataille de Ferozeshah, l’une des plus décisives et des plus disputées de l’histoire de l’Inde ! Avant d’étudier l’armée royale dans sa vie sédentaire, qu’on l’observe un moment en présence de l’ennemi.

Attaquée au déclin du jour le 21 décembre 1845, la position fortifiée des Sicks, protégée par plus de 150 pièces de canon et une armée de 60,000 hommes de troupes dévouées, avait victorieusement résisté à l’assaut des troupes anglaises. La défense avait été digne de l’attaque. Tel était le courage indompté des soldats sicks, qu’on les voyait sortir un à un des retranchemens, armés d’un sabre et d’un bouclier, et venir de propos délibéré chercher sur les baïonnettes anglaises une mort inutile et glorieuse. Décimés par la mitraille, les braves régimens de la reine et de la compagnie étaient arrivés jusqu’à la ligne des retranchemens ; mais là un feu formidable de mousqueterie opposa une barrière infranchissable à leurs efforts. L’obscurité vint mettre un terme à la lutte, et les deux armées bivouaquèrent en présence, sur le théâtre même du combat. Le commandant en chef, sir Hugh Gough, et le gouverneur général, sir Henry Hardinge, s’élevèrent à la hauteur de leurs devoirs, et acquirent des droits éclatans à la reconnaissance de l’Angleterre et au respect de la postérité, dans cette nuit d’angoisses dont nous esquisserons seulement quelques traits : des ténèbres épaisses enveloppant les deux armées ; les soldats anglais, couchés dans la boue, sur leurs armes, grelottant sous une pluie glacée, sans nourriture et sans eau depuis plus de vingt heures ; les gémissemens des mourans et des blessés ; dans le lointain, le camp des Sicks en feu, d’où partait une immense canonnade qui semait la mort dans les rangs de l’armée anglaise. Pendant ces heures d’anxiété, les deux vieux guerriers parcouraient les bivouacs des divers régimens pour relever le courage des hommes et leur promettre de les conduire le lendemain à la victoire. Cette promesse devait être noblement tenue. À la pointé du jour, sir Hugh Gough et sir Henry Hardinge, à trente pas en avant des rangs anglais, l’épée à la main, forcèrent la positon des Sicks, qui se retirèrent en pleine déroute, laissant 99 pièces de canon entre les mains de l’ennemi. Ce succès fut chèrement acheté. L’armée anglaise, forte de 16,700 hommes, comptait 2,721 hommes hors de combat ; parmi ces derniers, 37 officiers tués et 78 blessés. Des dix officiers attachés à l’état-major de sir Henry Hardinge, un seul avait échappé sain et sauf, son fils, dear little Arthur, comme il l’appelle avec une familiarité touchante dans une de ses lettres, un enfant de seize ans qui avait parcouru à côté de son père toutes les phases de ce terrible combat. Notons parmi les morts de cette grande journée le major Sommerset, officier d’une bravoure chevaleresque et fils aîné de ce digne lord Raglan dont le nom se trouve si intimement lié à l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire militaire de la France.

Mais ce n’est pas seulement par sa bravoure sur le champ de bataille, c’est par son énergie patiente dans les épreuves du service ordinaire que l’armée royale de l’Inde mérite toute notre attention. La position pécuniaire des officiers de l’armée de la reine dans l’Inde est loin d’être aussi avantageuse que celle des officiers de la compagnie, car les règlemens s’opposent à ce qu’ils soient appelés aux emplois civils et diplomatiques, qui doublent souvent et au-delà les appointemens des officiers de l’armée native. La solde des officiers de l’armée royale en service dans l’Inde se compose de leur paie anglaise, plus d’un supplément donné par la compagnie, qui porte leur paie au niveau de celle des officiers du grade correspondant du service indien lorsqu’ils sont présens au corps, et nous avons déjà fait remarquer que c’était là la position d’argent la plus défavorable pour les officiers de l’armée native. L’Inde toutefois est d’une grande ressource pour l’armée royale. Les officiers sans fortune, ceux qu’ont atteints des revers pécuniaires, trouvent en s’exilant dans l’Inde les moyens de vivre convenablement. Aussi est-il certain que la constitution de l’armée anglaise, le système de promotion par purchase, devrait subir de grands changemens, si les régimens de l’armée royale n’étaient plus envoyés dans les trois présidences. Disons aussi que les guerres constantes que le gouvernement de l’Inde est obligé d’entreprendre à chaque instant sous des climats meurtriers activent singulièrement l’avancement dans les troupes royales. Si malgré le système de promotion à l’ancienneté l’armée anglaise compte dans ses rangs des officiers supérieurs, dans toute la force de l’âge et de l’énergie, presque tous ces derniers ont gagné leurs grades dans l’Inde. De plus les grandes positions d’argent faites au commandant en chef, aux officiers-généraux en service dans l’Inde, sont à la fois de magnifiques récompenses offertes à de vieux services et des appâts bien dignes d’exciter l’ambition des jeunes officiers de l’armée royale.

L’armée royale et l’armée de la compagnie sont parfaitement distinctes et indépendantes l’une de l’autre. Un officier des troupes de la reine ne saurait passer dans les régimens de cipayes et réciproquement. Lorsque des détachemens des deux armées sont en campagne, en cas d’égalité de grade, le commandement appartient au plus ancien officier. L’envoi des troupes entraîne des dépenses si considérables, que l’on avait d’abord fixé à vingt ans le temps que chaque régiment devait servir dans l’Inde. Des dispositions récentes ont réduit à quinze ans la période de service des régimens anglais dans les trois présidences. Pour acclimater les hommes aux chaleurs, les régimens ne sont dirigés vers les Indes qu’après avoir passé par les garnisons intermédiaires de Malte, de Gibraltar, du Cap, ou d’Australie.

La paie du soldat de l’armée de la reine dans l’Inde est de 15 roupies par mois [10] ; il reçoit de plus une ration libérale de pain, viande fraîche, thé, sel, bois, rhum et bière. Dans certains cas, au lieu de la ration, on accorde aux soldats une indemnité désignée sous le nom de batta. Grâce à cette paie élevée, les soldats anglais peuvent, dans ces pays où la main-d’œuvre est au plus bas prix, s’entourer d’un bien-être inconnu dans les armées européennes. Ils entretiennent autour d’eux des domestiques pour faire la cuisine, pourvoir aux soins de propreté des casernes, conserver leur fourniment, etc. Qu’on ne s’exagère pas trop cependant les délices de ce dolce far niente. Ainsi l’on prête cette définition de l’Inde à un soldat irlandais : « L’Inde, beau pays où l’on à toujours soif ; seulement l’on va au lit bien portant, et l’on est très étonné de se réveiller mort ! » Triste spectacle en effet que celui qu’une caserne de troupes européennes, dans l’Inde présente au visiteur : ce ne sont que visages hâves et décolorés, yeux ternis par l’ennui et par la fièvre ; pauvres gens, qui ne savent tromper les longues heures d’une vie pleine d’oisiveté et de monotonie que par les plaisirs mortels de la bouteille d’eau-de-vie.

Les maladies, en effet, déciment chaque année d’une manière terrible les rangs européens. L’on estime que sur 1,000 hommes il y en a toujours 129 à l’hôpital, et que tout soldat figure trois fois par an sur la liste des malades. Quant à la mortalité, qui est en Angleterre de 15 pour 1,000, elle est au Bengale de 7 pour 100. Heureux encore les régimens qui restent dans les limites de cette moyenne, car il en est d’autres qui voient se renouveler tout leur personnel en quelques années ! Ainsi le 98e régiment, dont l’effectif au débarquement s’élevait à 718 hommes, ne comptait plus après huit ans de résidence que 109 hommes du personnel primitif. Quelque effrayant que soit ce chiffre, il ne saurait se comparer à celui de la mortalité parmi les enfans de troupe, dont les générations entières disparaissent, ne laissant après elles que de rares et chétifs survivans [11]. L’on ne doit pas exonérer le gouvernement de toute responsabilité dans ce déplorable état de choses si contraire aux intérêts du trésor et du service. En effet les casernes sont souvent construites dans des endroits malsains, sans que l’on ait accordé toute l’attention nécessaire aux conditions de ventilation et de renouvellement de l’air, si indispensables sous ces climats délétères. De plus, dans quelques stations particulièrement malsaines, à Agra, Calcutta, Dinapore entre autres, la force de la routine a fait conserver, sans nécessité urgente, des garnisons européennes.

Un général éminent de l’armée royale a ainsi défini le bagage d’un officier en campagne dans l’Inde : « une tente, un lit, une cantine, deux paires de souliers, deux paires de pantalons, deux gilets de flanelle, quatre serviettes, une demi-douzaine de chemises et un morceau de savon. » Nul n’est prophète en son pays, et sir Charles Napier n’a point échappé aux rigueurs de la loi commune, car encore aujourd’hui le luxe de bagages et de suivans d’une armée indienne ne le cède en rien à ce que l’histoire raconte des armées de Xercès et de Darius. L’on peut dire que le nombre de domestiques, hommes de peine, détaillans, que le devoir ou l’appât du gain attache à une armée en campagne dans les Indes, est dix fois plus considérable que celui des combattans. Comme le chiffre pourrait sembler exagéré, nous allons tenter de dresser une liste approximative des milliers d’individus qui suivent les pas de toute force militaire un peu considérable. Dans ces contrées barbares, où les ressources même les plus simples échappent au voyageur, un corps d’armée ne saurait se mouvoir sans être accompagné de plusieurs centaines d’éléphans qui rendent les plus importans services pour le transport des tentes, des munitions, des bagages, même de l’artillerie. S’agit-il de tirer une pièce embourbée dans un terrain difficile ou de faire monter à un obusier une côte escarpée, l’éléphant de la batterie est là qui du pied et de la trompe travaille avec une intelligence presque humaine. L’on cite même l’exemple d’un éléphant qui, indigné de la mollesse avec laquelle un attelage de bœufs répondait au fouet du conducteur, alla cueillir dans la jungle voisine un petit arbre, et revint gravement appliquer aux bêtes cornues si belle volée de bois, que Figaro ne rêva jamais la pareille pour le dos de don Basile, et que la pièce atteignit, à une allure inconnue jusque-là des syces, le sommet des hauteurs.

Pour revenir au dénombrement des non-combattans qui accompagnent une armée indienne, il faut ajouter que chaque éléphant réclame les soins d’un palefrenier et d’un mahout ou conducteur. Les chevaux sont traités avec moins de luxe ; cependant tout cheval, qu’il appartienne à la cavalerie ou à l’artillerie, est toujours accompagné d’un domestique. Pour procéder conformément aux lois de l’étiquette zoologique, nous parlerons des domestiques attachés aux chameaux. Dans une armée indienne, les chameaux sont toujours en aussi grand nombre que les chevaux, et le règlement accorde un domestique à chaque triade de ces utiles animaux. Il en est de même pour les bœufs qui font le service des ambulances, des bagages, de l’artillerie. Nous avons déjà atteint un nombre considérable de non-combattans, et nous n’avons pas encore parlé du personnel si nombreux de domestiques dont les usages et aussi les nécessités de ces impitoyables climats forcent les Européens de s’entourer. Comme il a été dit, chaque plat de soldats européens dans l’Inde a son cuisinier, son marmiton, son porteur d’eau, son blanchisseur, etc. Enfin tout officier anglais est suivi en moyenne de dix domestiques. En effet, l’on reste au-dessous du chiffre réel en disant que les officiers supérieurs doivent traîner à leur suite 20 domestiques, les capitaines 10 ou 12, les subalternes de 7 à 9. De plus, il y a des lascars pour piquer les tentes, porter les palanquins destinés aux malades et aux blessés, etc. Enfin il faut tenir compte des professions si diverses, marchands, artisans, bayadères et voleurs, qui s’attachent à la fortune d’une armée en campagne dans l’Inde, et font d’un camp européen un des spectacles les plus extraordinaires qu’il soit possible de rencontrer.

Au signal donné, en un clin d’œil, le camp s’organise. Il sort de dessous terre une manière de Babylone, où les tentes bien alignées des soldats forment un contraste frappant avec les abris si divers que les natifs s’improvisent avec une industrie sauvage. Aux abords du camp, fument dans des chaudrons homériques des quartiers de bœuf et de mouton destinés au repas du soir de la troupe européenne. Les soldats natifs, éparpillés plus loin devant des milliers de petits feux, suivent d’un œil plein d’intérêt la cuisson de leur riz ou de leur gruau. À quelque distance est le bazar, où s’élèvent des boutiques de changeurs, d’habillemens, de comestibles, de liqueurs surtout, dont le noir détaillant vend à prix d’or le claret aux jeunes gens, le porto aux hommes, l’eau-de-vie aux héros. L’art même, l’art indien, est représenté dans cette cité d’une heure. Voici des équilibristes, des jongleurs, qui avalent d’excellentes épées et font commerce d’amitié avec les serpens les plus à sonnettes. Voulez-vous même varier vos plaisirs, à quelques pas de là, des bayadères livrent en plein vent à l’admiration publique leur chorégraphie monotone et leurs chants mélancoliques. Et l’étonnement de ce spectacle n’est pas seulement pour les yeux : le grondement des éléphans, le hennissement des chevaux, le gloussement des chameaux, le bêlement des moutons, le chant du coq, le bruit confus de mille voix humaines qui parlent à la fois anglais, persan, indostani, urdu, arabe, bengali, composent une symphonie babélique dont un autre Mezzofanti seul pourrait apprécier les mérites.

On voit maintenant quelle est l’organisation des forces militaires dans l’Inde anglaise. Ce que nous avons dit de l’armée de la compagnie et de l’armée de la reine dans le Bengale s’applique exactement à ces mêmes armées dans les présidences de Madras et de Bombay [12], et il ne nous reste plus, pour terminer cette étude, qu’à rendre une dernière fois hommage à la discipline et au courage avec lesquels les forces anglo-indiennes ont soutenu dans les jours les plus difficiles l’honneur et les intérêts de l’Angleterre. Les revers et les victoires de l’Afghanistan, l’expédition de la Chine, les deux guerres du Punjab, la guerre de la Birmanie, ont ajouté de nobles pages à cette histoire, commencée il y a cent ans, et où brillent les Clive, les Munro et les Wellesley. De dignes héritiers ont recueilli dans l’Inde la tradition de ces hommes illustres. Sale, CureIon, Broadfoot, morts au champ d’honneur, ont laissé des souvenirs de gloire qui ne périront pas, et si les noms d’Outram, de Chamberlain, de Mayne, n’ont pas encore acquis en Europe toute la popularité que méritaient leurs exploits militaires, ils n’en ont pas moins des titres éclatans à la reconnaissance de l’Angleterre, à l’estime de quiconque respecte le courage et le culte du devoir.

  1. Voyez sur le service civil de l’Inde, sur l’instruction et le système pénal, sur le commerce et le budget, la Revue du 15 novembre, 1er décembre 1856, et 18 janvier 1857.
  2. L’opinion que nous venons d’émettre sur l’insuffisance des officiers anglo-indiens est, nous le savons, loin d’être populaire en Angleterre, où l’on a vu l’organe le plus important de la publicité proposer sérieusement de mettre à la tête de l’armée de Crimée des officiers du service de l’honorable compagnie, qui, s’ils ont reçu du ciel le génie militaire, n’ont pas encore trouvé l’occasion d’en donner la preuve. Nous n’en persistons pas moins à croire que l’homme de guerre a des occasions plus nombreuses d’acquérir et de montrer des talens militaires dans le service de la reine que dans celui de la compagnie, et qu’en demandant de choisir le successeur de lord Raglan parmi les officiers indiens, le Times obéissait à un sentiment de patriotisme inquiet et peu raisonné.
  3. Native commissioned officer, c’est le grade le plus élevé auquel puisse atteindre un soldat natif.
  4. Le seev équivaut à 2 livres anglaises.
  5. Chaque régiment d’infanterie comprend 1 colonel, officier-général, qui, comme dans l’armée de la reine, n’a de rapport avec le corps que pour toucher un certain bénéfice sur l’habillement et l’équipement des hommes ; 1 lieutenant-colonel, 1 major ; 6 capitaines, 10 lieutenans, 5 enseignes, 1 chirurgien-major, 1 aide-major et 1 sergent-major, tous Européens. L’effectif natif se compose de 10 soubadars et 10 jemmadars (native commissioned officers), 3 docteurs, 1 quarter-master (sergent), 60 havildars, 60 naicks, 20 tambours et 1,000 soldats.
  6. Chaque régiment de cavalerie régulière native se compose de 1 colonel, 1 lieutenant-colonel, 1 major, 6 capitaines, 8 lieutenans, 3 enseignes, 1 chirurgien, 1 vétérinaire, 1 maître d’équitation et 1 sergent-major, tous Européens ; 6 subadars, 6 jemmadars, docteurs indigènes, 1 quarter master sergeant, 27 havildars, 25 naicks, 7 trompettes, 9 maréchaux ferrans et 428 cavaliers. À ce personnel il faut ajouter un syce (palefrenier) par deux chevaux et un grass-cutter (coupeur d’herbe) par cheval.
  7. Un régiment de cavalerie irrégulière du Bengale se compose de 3 russaldars, 3 resaïdars, 6 naïcks russaldars, 6 jemmadars (native commissioned offîcers), 6 kote duffadars, 48 duffadars, 6 nishamburdars, 3 trompettes, 3 nugagarchis et 500 soldats. L’état-major européen pris dans les régimens de ligne, infanterie ou cavalerie, est formé de 1 officier commandant, l commandant en second, 1 adjudant et 1 chirurgien.
  8. Les cadres d’une batterie à cheval sont les suivans : 1 sergent-major, 6 sergens, 6 caporaux, 6 bombardiers (premiers canonnière), 2 rough-riders, 2 maréchaux ferrans, 2 trompettes, 2 élèves trompettes, 80 canonniers et un détachement de 28 lascars.
  9. Pour montrer dans tous ses détails l’organisation de l’armée du Bengale, nous aurions encore à parler du corps des ingénieurs, du corps médical, de l’état-major du commissariat de l’armée ; mais quelques indications, essentielles sur ces divers corps peuvent seules trouver place ici. — Le corps des ingénieurs de l’armée du Bengale se compose de 8 colonels, 4 lieutenans-colonels, 4 majors, 20 capitaines, 72 lieutenans, et d’un régiment d’indigènes de 12 compagnies. Presque tous les officiers du génie remplissent des fonctions civiles et dirigent les travaux publics, routes, canaux, opérations trigonométriques, etc., que le gouvernement fait exécuter dans la présidence. — Le corps médical européen attaché aux forces de la compagnie dans le Bengale ou les provinces nord-ouest comprend 26 senior-surgeons, 102 surgeons, 242 assistants-surgeons. Tous ces officiers sont susceptibles d’emplois civils ou militaires, et attachés soit à des régimens, soit à des stations. Jusqu’à ces dernières années, les commissions du service médical étaient distribuées par les directeurs sous la seule condition d’un brevet de docteur émané d’une faculté européenne. Aussi l’on compte dans le service de santé de l’armée du Bengale plusieurs officiers qui ont fait leurs études pathologiques à la faculté de Paris. La nouvelle charte de 1853 a mis fin à cet état de choses, et les brevets du service médical indien s’obtiennent maintenant dans des concours publics. — L’état-major du commissariat de l’armée du Bengale est formé d’officiers détachés des régimens, dont l’avancement court à la fois dans le régiment et dans le corps administratif. Il faut toutefois, pour entrer dans cette branche de service, subir des examens sévères sur les langues orientales et les règlemens militaires.
  10. Les dépenses de l’armée du Bengale, dépenses qui ont peu varié depuis, ont été réglées de la manière suivante dans le budget de l’honorable compagnie pour l’année 1851 :
    l. st. l. st.
    Armée de la reine Cavalerie 114,889
    « Infanterie 482,533 597,422
    Armée de la compagnie Artillerie 297,265
    « Ingénieurs 25,462
    « Cavalerie 472,145
    « Infanterie native et 2 régimens européens 1,828, 908
    « Ordonnance, Commissariat, Service de santé 1,828,414 4,672,194
    Total 5,269,616

    Ces dépenses comprenaient l’établissement militaire suivant : troupes de la reine, 180 officiers, 899 sous-officiers, 15,960 soldats ; armée du Bengale proprement dite : officiers, 2,957 ; sous-officiers européens, 961 ; soldats européens, 5,310 ; officiers natifs, 2,555 ; sous-officiers natifs, 6,068 ; soldats natifs, 120,162, soit un total d’environ 150,000 hommes.
    Les dépenses des régimens, variables suivant les garnisons, peuvent être évaluées en moyenne ainsi qu’il suit :

    liv. st.
    Armée royale Régiment de cavalerie fort de 700 hommes 80,000
    « Régiment d’infanterie fort de 1,000 hommes 60,000
    Régiment d’infanterie européenne au service de la compagnie, fort

    de 814 hommes…

    54,800
    Régiment d’infanterie native, 1,000 hommes 28,300
    Régiment de cavalerie native, 500 hommes 37,200
    Régiment d’infanterie native irrégulière, 800 hommes 25,800
    Régiment de cavalerie irrégulière, 500 hommes 18,000
  11. Le tableau suivant, emprunté aux documens officiels et pris sur une moyenne de vingt ans, donnera une idée assez exacte de la mortalité annuelle parmi les armées des trois résidences :
    Bengale Madras Bombay
    Officiers européens 2,9 pour 100
    Soldats européens 7,38 pour 100 3,846 pour 100 5,078 pour 100.
    Soldats natifs 1,79 pour 100 2,095 pour 100 1,291 pour 100


    L’on voit par ce tableau que la résidence de Madras est celle où les soldats européens sont le moins éprouvés par le climat, tandis qu’au contraire la moyenne de mortalité des soldats natifs est double de celle des armées de Bombay et du Bengale. Pour expliquer ce fait assez singulier, il suffira de faire remarquer que les régimens de Bombay et du Bengale sont recrutés parmi les rajpoots et hommes de haute caste, qui s’abstiennent rigoureusement de toucher aux liqueurs fermentées, tandis que les soldats de l’armée, de Madras, pris parmi les plus basses castes, se livrent avec passion à tous les excès de l’intempérance.

  12. Voici, d’après les documens officiels, quel était à une date récente, le chiffre des forces de l’Angleterre dans l’Inde.
    État général de l’armée indienne en janvier 18S6, comprenant les forces militaires de sa majesté et de l’honorable compagnie, ainsi que les contingens et corps irréguliers commandés par des officiers anglais.
    Présidences Officiers au service de la compagnie Régimens de cavalerie royale Régimens d’infanterie royale Batteries d’artillerie à cheval européenne Batteries d’artillerie à cheval native Bataillons d’artillerie à pied européenne Bataillons d’artillerie à pied native Régimens d’infanterie européenne de la compagnie Régimens d’infanterie native Régimens d’infanterie irrégulière Régimens de cavalerie régulière Régimens de cavalerie irrégulière
    Bengale 2,907 1 14 9 4 6 3 3 74 41 10 31
    Madras 2,019 4 6 4 2 3 52 6 8 4
    Bombay 1,289 1 4 4 2 2 3 29 8 3 6
    Total des corps 2 22 19 4 12 7 9 155 55 21 41
    Moyenne des corps 700 1,100 140 110 337 640
    Total 6,215 1,400 24,200 2,660 440 4,044 4,48à 9,000 180,000 51,150 9,450 23,780


    En tenant compte de quelques corps peu importans, tels que les lascars attachés à l’artillerie, les sapeurs et mineurs, les vétérans européens et natifs, le service médical en sous-ordre, l’on obtient l’effectif exact des forces militaires des Anglais dans l’Inde : le chiffre considérable de 323,823 hommes et 516 canons.