Les Anglais et l’Inde/05

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LES


ANGLAIS ET L'INDE




DERNIERE PARTIE. [1]


LES GRANDES VILLES DE L'INDE. - DEUX MOIS SUR LE GREAT-TRUNK-ROAD.





I. - CALCUTTA.

The city of palaces ! ce nom ambitieux, certains quartiers de Calcutta le justifient pleinement, et il existe peu d’entrées de ville plus belles que celle de la capitale du Bengale par le pont d’Alipore : devant vous, un champ de verdure grand comme quatre ou cinq Champ-de-Mars, au milieu duquel s’élèvent les remparts de Fort-William ; à droite, la ligne des palais de Chowringhee-Road ; à gauche, le Gange chargé de nobles vaisseaux, et comme fond du tableau le palais du, gouverneur-général, d’une architecture peut-être incorrecte, mais dont la masse énorme est dans le lointain d’un effet tout grandiose. Quelques statues élevées par la reconnaissance publique aux grands hommes de l’Inde, distribuées au hasard aux abords de la ville, ne témoignent pas, il faut l’avouer, d’un goût plus avancé en matière d’art que les monumens de Trafalgar square. Il y a surtout vers les bazars une colonne dédiée au général Ochterlony, surmontée d’un melon colossal, unique en son genre et de l’effet le plus prodigieux. Malgré l’imperfection de ces tentatives monumentales, le premier aspect de Calcutta est réellement splendide ; mais il ne faut pas s’aventurer de vingt-cinq pas en dehors des limites des quartiers élégans, si l’on ne veut tomber des palais dans des huttes aussi misérables que peuvent l’être celles des habitans de Tombouctou. Ici la civilisation, là la barbarie ! Voici le XIXe siècle sous les espèces d’un bel équipage et d’une jeune miss parée des dernières modes de Paris ; cet Indien à moitié nu monté sur un char primitif et criard appartient au siècle du roi Porus, des conquêtes de Bacchus, des équipées terrestres du dieu Brahma, que sais-je ?

Le contraste est surtout frappant le jeudi soir à la promenade des bords du Gange. Au milieu d’un joli jardin, la musique d’un régiment de l’armée royale en galant uniforme jette aux échos les harmonies de Rossini ou de Meyerbeer. Aux alentours est rassemblée une cohue de dandies à cheval, de briskas et de phaétons remplis de femmes élégantes qui savourent à la fois la brise du soir et les mélodies européennes. Appuyez un peu sur la gauche, à cinquante pas d’un chapeau de Mme Laure ou d’un cheval de pur sang, aux bords de la rivière, une foule cuivrée fait ses ablutions dans les eaux sacrées, et si vous regardez bien au milieu des flots, vous découvrirez sans doute quelque cadavre d’Hindou qui descend le fleuve du Gange après avoir descendu le fleuve de la vie, comme chante Robin des Bois. Cette juxtaposition des mœurs modernes et des habitudes primitives de l’Inde des brahmes se rencontre à chaque instant dans la ville des palais. À quelques pas des plus beaux hôtels sont des huttes misérables, des mares fétides, des foyers d’infection de toute sorte, d’où s’élèvent des miasmes impurs qui déciment les populations, car Calcutta, malgré son importance politique et commerciale, est restée en dehors des améliorations publiques introduites déjà depuis des années dans la plupart des villes des colonies anglaises ; Le gaz, que possèdent le Cap et Sydney, n’éclaire point encore la city of palaces, l’arrosement y est fait à bras d’hommes et de la manière la plus parcimonieuse ; quant aux soins de propreté, au nettoyage des rues et des ruisseaux de la cité, municipalité et habitans restent étrangers à ce service d’utilité publique, exclusivement confié au zèle et aux bons soins de la population animale de la ville, population aussi nombreuse que variée dont il faut dire quelques mots.

Tous les descendans du corbeau de l’arche semblent s’être réunis à Calcutta ; on les compte par centaines, par milliers, sur les arbres, les terrasses, où du matin au soir ils adressent au ciel le concert monotone et criard de leurs croassemens. Habitués à la tolérance, ces noirs oiseaux sont d’une impudence sans limite, et si dans le salon ils n’hésitent pas à satisfaire un impérieux besoin sur un meuble favori ils hésitent encore moins à profiter d’une opportunité favorable pour dérober au garde-manger quelque plat de choix. Si sûrs même sont-ils de l’indulgence acquise à leurs méfaits, qu’il n’est pas rare de les voir, juchés sur le dos des bœufs et moutons qui paissent dans la plaine, se tailler d’un bec indiscret beefsteaks et côtelettes, sans accorder la moindre attention aux réclamations les plus énergiques des propriétaires de la chose.

À la saison des pluies, les argeelah, ou butcher’s bird, ou philosophes, oiseaux grands comme de petits hommes, au long bec, au jabot rougeâtre, au crâne pelé, à l’aile noire, viennent partager avec les corbeaux les travaux de l’assainissement de la cité. C’est assurément l’un des traits les plus originaux de la physionomie de la capitale du Bengale que cette population d’énormes emplumés, sans peur sinon sans reproche, qui, circulent d’un pas majestueux dans les rues, sur les promenades, au milieu des carrosses et de la foule, et semblent parfaitement au fait de la disposition légale qui frappe d’une amende de 5 livres sterling quiconque s’avise de toucher une plume de leur aile, je ne dis pas, et pour cause, un cheveu de leur tête. Je ne crois pouvoir donner une meilleure idée des services importans que rendent ces bipèdes à la communauté anglo-indienne qu’en reproduisant la légende d’un dessin publié par le Punch indien (Dehli Sketch) il y a quelques années. Aux bords heureux du Gange se trouvent deux philosophes, le premier hâve et maigre, en véritable équipage de gastronome sans argent, le second adossé contre un arbre, le ventre gonflé, la face douloureuse. « Eh bien ! mon ami, how do y ou do ! dit le premier. — Ah ! mal, très mal, répond le second, le gros babou de la nuit dernière me pèse horriblement sur l’estomac. »

Pour compléter cet aperçu des variétés de la population zoologique de Calcutta, il faut mentionner, au moins pour mémoire, les cancrelats, les lézards, surtout les rats, hôtes inféodés du palais du nabab aussi bien que de la hutte du pauvre hindou, et enfin les chacals qui, à la nuit, envahissent la ville par bandes et saluent les habitans de sérénades dont la maussade harmonie fait presque regretter les concerts diurnes des corbeaux.

Je pense ne pas m’écarter de l’ordre le plus logique en passant sans transition de ces plaies du Bengale aux domestiques indiens. Du jour où l’étranger a mis le pied sur les rives du Gange, il ne s’appartient plus, il est devenu la propriété, la chose d’une douzaine au moins de sauvages qui, sous prétexte de domesticité, prennent possession de sa maison et de sa personne, et s’attachent à ses pas, qu’ils ne quittent pas plus que son ombre : témoin l’aventure de ce gouverneur-général nouveau débarqué qui sortit par un beau matin pour payer à la nature, dans le parc de Barrackpore, un de ces tributs que paient même les gouverneurs-généraux, et fut fort étonné, en se retournant, de trouver derrière lui son porteur d’ombrelle (chatti wallah) au port d’armes, aussi fier et majestueux que s’il eût monté la garde sur les marches du trône d’Aurengzeb.

Le personnel si nombreux de domestiques que l’Européen doit entretenir dans l’Inde est un sujet qui a été trop souvent traité pour que je dresse ici la liste des konsommah, ketmadar, bérat, misti, métor, etc., qui composent l’établissement même le plus modeste. Ce luxe d’une domesticité de douze ou quinze individus n’est après tout que le strict nécessaire, ainsi que le prouve l’aventure suivante dont je garantis l’authenticité. Avant d’aller plus loin, pour excuser les détails intimes de ce récit, je dois prier le lecteur, en manière de préambule, de se rappeler certains passages de l’immortelle comédie du Malade imaginaire. Un de mes amis était retenu au lit par un rhumatisme qui ne lui permettait de remuer ni pieds, ni mains, ni dos. Le ventre étant ballonné, la langue épaisse, à la nuit il avale quelques pilules et s’endort sous la garde de son bérat de toilette, de deux bérats de punkah et du métor, le goujat de son armée domestique : quatre humains ou à peu près, et pas un cheveu de plus que l’indispensable pour un homme de condition perclus. Que l’on en juge : vers minuit, coliques et tranchées, cris du malade, entrée du bérat de toilette et de ses deux confrères qui, malgré toutes les supplications de leur maître, restent impassibles et se seraient plutôt fait hacher en morceaux que d’usurper sur les fonctions du métor, si bien que, pressé par l’aloès, en présence de ses trois serviteurs consternés, plus malheureux que Tantale au milieu des ondes, mon pauvre ami dut faire ce qu’il n’avait pas fait depuis plus de trente ans, comme il me l’avoua le lendemain, et non sans rougir !

Cette déplorable aventure démontre assez que le plus modeste bachelier ne peut entretenir dans l’Inde moins d’une douzaine de domestiques : rusés coquins qui ne comprennent pas ou plutôt ne veulent pas comprendre un seul mot des langues de l’Europe, ne savent pour la plupart ni le nom d’une rue, ni le nom même de leur maître, et sont de plus doués du zèle le plus fougueux et le moins réfléchi ; socialistes d’ailleurs du pourpre le plus foncé avec des apparences de soumission et de respect au milieu desquelles le pauvre blanc peut, sans exagération, se comparer aux premiers chrétiens livrés aux bêtes. De là des mystifications quotidiennes et lamentables dont le premier venu doit trouver mille exemples dans sa vie privée. Appelez-vous un domestique pour lui donner une lettre à porter : le papier à peine remis, il est parti pour où ? Dieu le sait, mais assurément ni vous ni lui n’en savez rien. Monté en voiture dans l’intention de rendre une visite, vous avez piloté tant bien que mal votre cocher à travers le dédale des rues de la ville, et croyez avoir reconnu la maison amie : le durwan ou portier en turban rouge se dresse près du marchepied de votre équipage ; mais vos tribulations sont loin de toucher à leur terme, car ce portier n’a pas la plus faible idée du nom de son maître. Judge sahib, collecter sahib, captain sahib, bibi, sahib ou miss baba, suivant la position sociale ou le sexe de l’hôte de la demeure, son intelligence ne va pas au-delà ! Aussi est-il d’usage de se faire précéder partout de sa carte, de visite, mais cette précaution est loin de remédier à tous les inconvéniens de la stupidité des portiers hindous, car il vous arrive souvent, en cherchant Brown, de rencontrer Smith, sans toutefois jamais tomber, grâce aux traditions de l’hospitalité anglo-indienne, sans jamais tomber, dis-je, de Charybde en Scylla.

Que l’on se garde bien de prendre acte de cette impuissance des domestiques natifs à s’incruster dans la cervelle quelques mots des langues de l’Europe pour les déclarer naïfs et sans art. Les maîtres de la fourberie héroïque et comique, Mercure et Scapin, trouveraient sinon des maîtres, du moins des rivaux parmi la domesticité du Bengale. Quel cordon bleu plus habile à manier l’anse du panier que ce konsommah qui pourvoit aux dépenses de votre table, et dont il vous faut solder les comptes sans murmures et surtout sans réductions, si vous ne voulez, faire sur vous-même et sur vos amis l’expérience du supplice de la faim ? Le docteur Swift, dans les recommandations si minutieuses qu’il adresse aux domestiques ses contemporains, n’a pas prévu les mille et une ruses que le serviteur indien met en avant pour justifier ses écoles buissonnières : le repas, la prière, les maladies, les obsèques d’un parent ou d’un ami. Un cuisinier que j’ai gardé, il est vrai, peu de temps à mon service avait le choléra de trois jours l’un ; mon bérat de toilette, serviteur que son extrême laideur me rendait cher, avait conduit madame sa mère trois fois au bûcher sans que je me fusse cru en droit de lui faire la moindre remontrance à ce sujet.

Ajoutons, pour terminer un crayon ressemblant de la domesticité indienne, qu’elle est loin de mériter la réputation d’improbité qui lui est échue en partage. Il est presque sans exemple que des vols importans aient été commis par des- domestiques chez leurs maîtres. Toute leur industrie s’exerce sur de vieux bas, des mouchoirs hors de service, quelques roupies oubliées dans la poche d’un gilet ou sur le coin d’une table. La chose est d’autant plus à remarquer que pendant neuf mois de l’année les maisons dans l’Inde restent littéralement ouvertes nuit et jour, portes et fenêtres. Aussi je n’hésite pas à dire qu’eût-on à son service une douzaine d’Européens, pris sans certificat valable, sans recommandation d’aucune sorte, comme l’on prend les domestiques dans l’Inde, l’on devrait certainement, en fin d’année, décerner le prix de moralité à la peau noire et non pas à la peau blanche. Cette probité relative des serviteurs indiens, que je me plais à constater, ne prend pas sa source, sauf de bien rares exceptions, dans des sentimens de reconnaissance pour le maître dont ils mangent le sel, mais bien dans la crainte du châtiment légal. La reconnaissance est un sentiment étranger à l’immense majorité de la race asiatique. D’ailleurs les relations de maître à domestique, telles qu’elles existent dans l’Inde, ne sont pas faites pour inspirer à ces derniers l’affection et le dévouement. Les rapports du maître avec ses serviteurs ne sortent jamais des limites de leur service : vous ignorez même où demeurent des hommes à vos gages depuis des années. Arrivés le matin, ils vous quittent le soir sans que vous sachiez ni d’où ils sont venus ni où ils vont, car il y a entre l’Européen et l’Hindou une muraille plus que chinoise, que des relations de tous les jours, même pendant des années, ne sauraient franchir. Dussiez-vous rester vingt ans dans l’Inde, ce que je ne vous souhaite pas, ami lecteur, vous ne verrez jamais de l’Indien que l’écorce, ce que l’on en voit dans les rues, et rien au-del à La chose ne manque pas d’originalité à certains jours.

Aux fêtes, par exemple, de la Churuck Poojah, déesse d’assez mauvais renom, qui se célèbrent dans le mois de chaitrac, le dernier mois de l’année hindoue, fin mars et mi-partie avril, du matin au soir et du soir au matin les roulemens du tambour, les éclats des tam-tam, les sons discordans des clarinettes, le bruit confus, de mille voix humaines, annoncent les processions étranges qui sillonnent incessamment les rues. En tête de la bande, des tambours empanachés de plumes d’autruche, des fifres, des violes à corps de citrouille, tous ces instrumens malfaisans dont la sauvage harmonie poursuit vos oreilles jusque dans les retraites les plus profondes. Vient ensuite un cortège de personnages fantastiques dont le crayon le plus extravagant ne saurait donner qu’une faible idée, et au milieu duquel s’avancent les sannyassis, héros de la fête dignes à tous égards de ce bizarre entourage. Celui-ci s’est passé au travers du bras une longue pique, de la bouche de cet autre sort une énorme langue toute plantée d’aiguilles ; en voici un troisième dont le dos est lardé de flèches ni plus ni moins que l’est de lard l’estomac d’une poularde à la financière. Ce ne sont là toutefois que des épreuves préliminaires, le petit jeu en attendant le grand, réservé pour le dernier jour de la fête. À ce jour-là, le sannyassi mérite définitivement les bonnes grâces de la divinité en se faisant accrocher par le dos à une sorte de potence, et en planant ainsi suspendu au-dessus d’une foule idolâtre qui le salue de ses cris et de ses applaudissemens.

Toutes les réjouissances publiques de la population native ne portent pas ce caractère de superstition brutale et sauvage, et à certains jours on la voit accourir pour assister à des sortes de jeux olympiques, où l’exercice de la lutte joue le plus grand rôle. La lutte est en effet un des plaisirs favoris des natifs, et il est de fashion parmi les riches babous, au lieu d’une écurie de course ou d’une meute de chasse, d’entretenir des athlètes qu’ils engagent les uns contre les autres pour des sommes souvent considérables. Une vaste cour entourée de bâtimens à un étage, aux toits en terrasse, écuries, magasins ou usines, est le cirque improvisé où se célèbrent ces jeux renouvelés des Grecs. Pressée sur cinq et six rangs et couvrant la plate-forme des toits, la foule suit avec un intérêt palpitant tous les incidens du sport, et ces milliers de corps nus, de têtes brunes, de chevelures noires, suspendus entre ciel et terre, ne sont certainement pas un des traits les moins curieux du tableau. Au milieu de la cour, une enceinte entourée d’une petite palissade, et dont le sol a été fraîchement remué, renferme les lutteurs et leurs maîtres, ces derniers, de vénérables personnages, en robes de mousseline, en turban de cachemire ou de soie brodée d’or, les autres nus sauf un caleçon infinitésimal et offrant aux yeux des proportions dignes de l’antique. Quant à la lutte elle-même, comme je ne suis point initié aux secrets de l’art, le spectacle m’en a paru assez maussade ; mais j’étais évidemment le seul de cet avis, à en juger par l’émotion de la foule au moment du combat et par les applaudissemens frénétiques dont elle saluait les athlètes vainqueurs.

La munificence des riches babous, qui défraie les dépenses de ces divertissemens publics si chers à la population native, s’exerce aussi à certains jours au profit de la société européenne de Calcutta. Voici quelques traits d’un rout anglo-indien qui ne manquent pas d’originalité. Par un singulier caprice de l’amphitryon, il fallait, pour arriver aux salles de réunion, suivre un véritable cours d’histoire universelle illuminé en verres de couleur, car l’allée qui conduisait à l’habitation était ornée de statues de carton peint empruntées aux époques les plus diverses de l’histoire de l’homme : Adam et Eve chassés du paradis, Hercule terrassant l’hydre de Lerne, Romulus et Rémus sous leur louve, Coriolan, François Ier, lord Nelson, l’empereur Napoléon, le duc de Wellington, la reine Victoria, et au milieu de toute cette belle compagnie, fort étonnées de s’y trouver, certaines célébrités filantes de 1848, dont je ne rappellerai pas les noms, Dieu merci oubliés aujourd’hui. La salle de bal, resplendissante de lumières, présentait des détails de décoration assez curieux. Au plafond, au-dessous des lustres et des girandoles, étaient suspendus des poissons et des perroquets d’écorce d’arbre, des nénuphars de papier fort ressemblans, qui se balançaient en manière d’épées de Damoclès au-dessus de l’assemblée. Trois palais miniature, avec parc, jardin de plaisance, ménagerie et habitans, s’élevaient en évidence, comme morceaux de choix, sur une estrade, et une illumination a giorno faisait ressortir les traits distinctifs de ces chefs-d’œuvre de l’art allemand : allées de sciure de bois, cascades de verre, arbres de mousseline. Quelques symphonies exécutées par des artistes pleins de bonnes intentions ouvrirent la fête, et servirent d’introduction au nautch, ou danse des bayadères. Quoique j’eusse peu d’illusions sur la chorégraphie native, la maussaderie de ce spectacle dépassa et au-delà mes préventions. Le chant monotone, la musique dolente, qui accompagnent le tournoiement incessant de la danseuse, dont les mouvemens ne manquent pas toutefois de grâce et de laisser-aller, composent un ballet plein de couleur locale sans doute, mais qui ne me semble pas offrir d’autre attrait… Voilà pour l’art. Quant à la femme, la bayadère, avec ses cheveux glacés d’huile de coco, ses dents pourries par l’usage du bétel, ses mains peintes de henné, ne réalise pas, à mon avis, un type de beauté bien désirable. Et puis,… et puis,… à quinze jours de distance, vous retrouvez, plus débile, plus infirme, plus mélancolique à voir que ce pauvre comte de la triste figure dont les précoces rhumatismes effraient le spectateur au second acte de Lucrèce Borgia, un ami que vous avez laissé dans la plus luxuriante santé… Et ce n’est pas pour avoir soupe à la vigne du saint père, si je puis emprunter sa phrase à M. Victor Hugo.

Des rafraîchissemens choisis, un souper fort bien servi, avaient été préparés par les soins de l’amphitryon, et nous eûmes la preuve que l’on faisait honneur à son Champagne. Au plus beau de la danse des bayadères, des hurrahs frénétiques, partis de la salle aux rafraîchissemens, vinrent ébranler les murailles de la maison, et nous apprîmes bientôt que ces acclamations saluaient un toast porté par de loyaux Américains au président Fillmore, à mistress Fillmore et à tous les petits Fillmore. — And God bless them ! cria une voix retentissante habituée à dominer le mugissement des flots. Tout peu républicain que je suis, je puis affirmer que je m’associai à cette patriotique et bruyante invocation.

Il est temps de dire quelques mots de la société européenne de Calcutta, et comme transition je saisis au vol ce dialogue, qui se tient en ce moment entre deux Anglo-Indiens, s’est tenu il y a cinq minutes, se tiendra dans cinq minutes encore : No gaieties going on. — None. — What stupid place is Calcutta ? — The most stupid place in the world. Pour ne pas décider à la légère, j’ajouterai, en preuve à l’appui de ce sévère jugement, la liste des plaisirs publics de la ville des palais en 1855, pendant le mois de novembre, l’un des mois les plus gais de l’année, liste que je traduis littéralement du Bengal sturkum, l’organe le plus influent de la publicité indienne.


« Mercredi 10 novembre, midi, réunion des actionnaires du Bengal Coal Company.

« Jeudi 7 novembre, sept heures du soir, réunion des membres de la Société d’éducation fondée par M. de Béthune.

« Lundi 22 novembre, midi, réunion des actionnaires des docks de Howrah.

« Jeudi 25 novembre, concert au bénéfice de M. Valadarès.

« Samedi 27 novembre, leçon du docteur Woodehouse sur le télégraphe électrique. »


Que celui auquel il faut d’autres plaisirs que des réunions d’actionnaires ou des leçons sur le télégraphe électrique ne s’achemine pas vers la cité des palais, car je ne vois pas un iota à ajouter à ce menu de gaietés publiques détaché de la feuille anglo-indienne.

Calcutta est en effet une ville d’affaires par excellence, au sein de laquelle, sauf quelques militaires, il ne se trouve pas d’oisifs. Fatigué du travail du bureau, l’administrateur ou le marchand se trouve peu disposé à sortir de chez lui le soir. Le climat, les habitudes de l’Inde se prêtent peu d’ailleurs aux réunions nocturnes. Pendant neuf mois de l’année, si vous voulez jouir de quelque fraîcheur, il faut être debout à la pointe du jour et rentré au lever du soleil, si bien que, vers dix heures, les plus éveillés même préfèrent les plaisirs du lit à ceux du théâtre ou du bal. De plus, la morgue officielle, la froideur britannique, les désastres commerciaux, les distinctions de la peau, ont divisé la société de Calcutta en coteries pleines de rivalités où la déesse de la discorde règne en souveraine, et exige, comme holocauste de toute réunion, le sacrifice d’un dindon et d’un jambon arrosés de Champagne, le dindon, le jambon et le Champagne formant une véritable trinité symbolique de l’hospitalité anglo-indienne. De là une monotonie dans le peu de plaisirs que se donnent les Européens de Calcutta, une absence de vie, de gaieté, dans les réunions, dont je ne peux donner une meilleure idée qu’en citant le fait d’un beau jeune homme servant un soir à une société de vingt personnes en intermède musical d’après-dîner le chant de la Marseillaise, et qui, debout près d’un piano, exhalait l’hymne républicaine de la même voix dolente dont il eût soupiré une romance de troubadour ; mais au lieu de nous arrêter plus longtemps à des plaisirs assez peu réjouissans, il est mieux de piquer droit au Bengal club, le club le plus fréquenté de Calcutta, où l’étranger peut admirer avec quelle supériorité la race anglo-saxonne comprend et pratique la vie en commun entre hommes.

Il est huit heures ; le dîner est servi dans une salle à manger aux murs revêtus de stuc et magnifiquement éclairée. La table couverte de cristaux et d’argenterie est soumise à l’action d’énormes punkhas (éventails), qui caressent d’une brise délicieuse la tête des convives. Derrière la chaise de chaque dîneur, un domestique au teint cuivré, en robe et en turban blanc. Toutes les fenêtres sont ouvertes, il y en a au moins dix-huit, et au dehors, sous un beau ciel des tropiques, s’étend une plaine à perte de vue au milieu de laquelle se dessinent les ouvrages du fort William et les mâts des navires à l’ancre dans les eaux du Gange. C’est un coup d’œil à la fois étrange et splendide qui donne à l’arrivant une haute idée des luxes de l’Inde. Et puis entre les convives les manières sont franches et cordiales, aussi éloignées du sans-façon que de la raideur. Votre voisin de droite, ce haut personnage du conseil ou des secrétaireries du gouvernement de l’Inde, dont la démarche solennelle et le majestueux port de tête vous ont paru jusque-là si imposans, vous le retrouvez à la table du club ce qu’il est réellement, un gentleman instruit, bien élevé, obligeant, qui n’a d’autre défaut que de se prendre à certaines heures au sérieux, et sa femme aussi ! La riche santé que celle de votre voisin de gauche, ce monsieur pansu aux joues rubicondes ! Assurément ce type d’excellente graisse est au jour de son débarquer, ou les voyageurs ont étrangement calomnié le climat de l’Inde ! Profonde erreur, cette royale fourchette bâtie sur le modèle du Silène, sinon du Bacchus indien, appartient à la landed gentry, race robuste qui plante de l’indigo, déjeune à la fourchette, goûte à deux services, dîne comme vous pouvez voir, et dépasse la soixantaine en dépit du climat du Bengale et des alcools.

Le Bengal club, outre les ressources de sa table publique et de ses salles de réunion, offre à ses membres des chambres et même des appartemens, si bien qu’un garçon qui y prend ses quartiers n’a point à s’occuper des détails du ménage, si fastidieux partout, plus encore dans l’Inde qu’ailleurs, et réalise en un mot un phalanstère non prévu par Fourier et ses disciples, où l’élégance et les comforts de la vie ne sont toutefois qu’une faible compensation de la monotonie de jours qui se suivent et se ressemblent.

Après avoir parlé du Bengal club, je dois, pour ne pas faire acte d’ingratitude, dire quelques mots d’une autre société anglo-indienne au sein de laquelle j’ai passé des jours heureux et noblement employés. Si donc le lecteur n’est point fatigué de ces esquisses, je le prierai de tenter sous ma conduite une excursion avec le Tent’s club sur les bords du Gange, à la suite des cochons sauvages ou même d’un tigre.

Pour voir à leur avantage, sous le jour le plus favorable, les Anglais, ces hommes si timides et si froids, il faut sans contredit les étudier inter pocula ou un jour de sport. C’est surtout alors que brillent les nobles qualités de la race anglo-saxonne, sa mâle énergie et sa loyale franchise. Les meetings du Tent’s club ont lieu de la fin de décembre à la mi-avril. Son établissement se compose d’une mess-tent (tente publique où les repas sont servis) et, d’une douzaine d’éléphans. Malgré toute ma répugnance à mettre indiscrètement en scène des compagnons de plaisirs ou de dangers, qu’il me soit permis de citer ici les noms pittoresques de quelques-unes de ces nobles bêtes, véritables amis de l’homme : la Belle-Lune, la Pomme-Grenade, l’Etoile-du-Matin, le Fils-du-Soleil et enfin le Rosier-Fleuri, du haut duquel j’eus, pour la première fois de ma vie, l’honneur de faire face à un tigre.

Après avoir passé la nuit sous une tente qu’il a eu soin d’envoyer à l’avance dès l’aurore, le chasseur est debout. La tasse de café, le cigare, une visite aux chevaux, les soins de la toilette et du déjeuner, et le moment du départ est arrivé. Le coup d’œil que présente alors le camp est plein d’originalité, non pas que l’uniforme des sportsmen du Tent’s club, chemise de flanelle, culotte de peau ou de velours, bottes à revers, chapeau solah, soit des plus élégans ; mais il y a là, en guise de meute, une douzaine d’éléphans avec leurs mahouts ; trente chevaux, montés ou conduits à la main, piaffent et hennissent ; chaque cavalier est suivi d’écuyers et de varlets qui, comme au bon vieux temps, et mieux qu’au bon vieux temps, portent ses lances de rechange et sa gourde pleine de thé, de grog ou de Champagne, qu’une enveloppe de flanelle mouillée maintient à une température équitable.

Le théâtre du sport est généralement peu distant des tentes. Les éléphans rangés en bataille dans la jungle s’avancent lentement en frappant le sol de leur trompe, tandis qu’à la lisière les cavaliers, la lance au poing, attendent le débuché du cochon sauvage. Pressé par la ligne des batteurs, effrayé de leurs cris retentissans, après mille ruses, l’animal se décide à quitter son asile de hautes herbes et de palmiers nains. Le voilà parti, qui roule dans la plaine comme une énorme boule noire ; les cavaliers, le fer en avant, le pressent de toute la vitesse de leurs chevaux, et bientôt le sort de l’infortuné quadrupède est décidé : il est mort de la mort des braves, son flanc ouvert saigne par vingt ouvertures. Honneur à qui a porté le premier coup, à qui a gagné le first spear ! La course en terrain découvert ne se prolonge guère plus de dix minutes ; mais comme le terrain est généralement fort mauvais, il n’est pas rare qu’elle soit illustrée de catastrophes équestres. Ce ne sont pas là au reste les seuls dangers qui dans ce noble sport mettent à l’épreuve les nerfs du cheval et du cavalier : il arrive souvent que le cochon poursuivi se retourne résolument, et chargeant galamment ses ennemis, ne leur laisse qu’une victoire chèrement achetée par de profondes blessures. Le cochon mort devient la proie d’une multitude de natifs, qui viennent faire curée à coups de hache, tandis que les chasseurs s’éloignent de ce répugnant spectacle pour chercher d’autres victimes.

Vers midi, le soleil est à son zénith, les chevaux sont haletans, les estomacs creux, les gosiers embrasés, toutes les gourdes à sec ; il est temps de procéder au tiffin, et les cantines sont ouvertes sous l’ombrage imparfait du premier bouquet d’arbres à portée. En un clin d’œil, les chasseurs harassés sont étendus sur des bottes de paille, avec des viandes froides, des pains, des bouteilles au long col, un rocher de glace qui pleure au soleil ; mais ce qui donne surtout un cachet original à ce tableau, c’est la présence d’une nuée de natifs qui, accourus des quatre points cardinaux, viennent s’accroupir sur trois ou quatre rangs, à vingt pas des déjeuneurs, et là, immobiles et muets, dévorent de leurs grands yeux noirs les visages pâles dont l’étrange accoutrement et l’appétit homérique défraieront pour de longues soirées sans doute la causerie du village.

Comme je l’ai dit plus haut, les membres du Tent’s club font non-seulement la guerre aux cochons sauvages, mais encore au roi des forêts, au tigre lui-même. Ma première rencontre avec ce héros de la jungle m’a laissé de si profonds souvenirs, que je prendrai la liberté, sans la moindre arrière-pensée toutefois de concurrence au brave capitaine Gérard, de donner un daguerréotype complet de ce jour solennel de ma vie de sportsman. Dans les premiers jours de janvier 1853, le télégraphe électrique qui relie Calcutta à Diamond-Harbour annonçait assez régulièrement qu’un tigre réfugié dans le voisinage avait croqué son homme. Une chasse à sa poursuite fut organisée par le Tent’s club, et je m’y rendis comme hôte de mon digne ami F… Le samedi 15 janvier fut un jour de buisson creux, et le dimanche tirait à sa fin, sans que nous eussions eu des nouvelles du gibier, quand des amis vinrent nous avertir que des pas frais de tigre avaient été vus dans une jungle peu distante, aux bords du fleuve. Cette jungle, formée de palmiers nains de trois pieds et demi de haut environ, s’étendait sur un espace d’environ trois quarts de mille de long sur un quart de mille de large. Les éléphans furent disposés en ligne, à intervalles égaux, à travers la jungle, et nous marchâmes à l’ennemi dans un profond silence, suivis d’une queue de natifs, attirés par la curiosité du spectacle.

À peine en mouvement, nous levâmes un cochon sauvage qui fut respecté de tous les chasseurs, sans que notre bienveillance lui rendît grand service, car à peine avait-il disparu sous les hautes herbes, que nous l’entendîmes pousser des cris désastreux assez semblables à ceux d’un lièvre à l’agonie. Le pauvre diable de cochon, dans sa fuite, venait de tomber sous les griffes du tigre. La chose ne lui souriait que médiocrement, à en juger par ses cris frénétiques. Les chasseurs suivaient tous les détails de cette scène avec une haletante curiosité, lorsque les éléphans firent entendre un cri d’alarme dont je ne saurais donner une meilleure idée qu’en le comparant au sifflet d’une machine à vapeur lorsque l’eau gazéfiée s’en échappe ; ils battirent ensuite le sol de leur trompe, qu’ils replièrent soigneusement au-dessus de leurs têtes. Ces préparatifs de combat suggérés par l’instinct naturel à nos montures étaient des indices certains du voisinage de l’ennemi. Ce fut un moment solennel, un moment d’émotion que je me rappellerai toute ma vie. J’étais à l’extrême gauche dans un howdah, porté par le Rosier-Fleuri, en compagnie de mon ami le capitaine J… Une première fois je vis couler sous l’épais branchage des palmiers quelque chose de fauve, mais prudemment je gardai mon feu. La fortune me récompensa de ce sang-froid en me montrant le tigre, à la plus belle portée, dans une clairière, qui se retirait au petit pas devant la ligne des chasseurs. J’eus le premier feu, mon ami J… le second. Après avoir essuyé ce premier salut, le tigre fit environ cent pas de retraite, puis, prenant un parti héroïque, s’élança sur la ligne des éléphans, majestueux, l’œil en feu, le poil hérissé, et poussant une série de rugissemens auprès desquels la valse infernale de Robert le Diable n’est bien décidément que de la petite musique. La brave bête s’avança ainsi jusqu’à dix pas de notre centre au milieu d’une volée de balles et des cris enthousiastes des chasseurs. Là, sans doute frappé à mort, le tigre se détourna de sa course, et franchit la ligne entre les deux éléphans de l’extrême droite. J’étais tellement saisi d’admiration, d’admiration c’est le mot, que pendant cette dernière phase du combat je ne pensai point à y prendre une part active, et, spectateur immobile, dévorai du regard tous les détails de cette noble lutte de l’homme aux prises avec la nature sauvage : wheel on the right forwards, cria une voix retentissante, commandement qui fut exécuté au milieu d’un immense hurrah britannique. À quinze pas environ du lieu de notre changement de front, le tigre, étendu sur le flanc droit dans une clairière, rendait le dernier soupir sans grands efforts. Quoiqu’il eût reçu sept balles, pas une goutte de sang ne souillait sa peau. C’était une tigresse de trois ans, a maid, à ce que m’assura un vieil amateur ; elle mesurait huit pieds trois quarts du museau à l’extrémité de la queue.

Il est temps de rentrer intra muros, et de dire quelques mots du passé de Calcutta, passé qui date d’hier et dont les souvenirs disparaissent avec une effrayante rapidité. Calcutta n’est point la première capitale qu’ait eue le Bengale ; Gaur, Rajmabal, Dacca, Nuddeah, Moosherabad, ont successivement tenu le premier rang parmi les cités de la vallée du Gange, et il n’est pas impossible que les caprices du fleuve forcent un jour à transporter en dehors des murs de Calcutta le siège de la métropole commerciale de l’Inde anglaise. Il y a cent ans à peine, l’emplacement où s’élève aujourd’hui la cité des palais était couvert d’une jungle épaisse habitée seulement par des tigres et des buffles sauvages. Ce fut vers le milieu du dernier siècle que John Charnock, directeur à cette époque des comptoirs de la compagnie, transporta le siège de l’établissement anglais d’Ulibarria à Calcutta, qui dut son nom, soit à l’ancienne pagode, dédiée dans le voisinage de la ville actuelle à la déesse Kali, et connue sous le nom de Khali-Ghaut, soit au fossé limite de l’établissement européen, connu en langage natif sous le nom de Kalh-Kitta. Les factoreries européennes du Bengale, danoises, françaises, hollandaises, s’élevaient sur la rive droite du fleuve ; mais la profondeur de l’eau, plus grande sur la rive gauche que sur la rive droite, décida sans doute le choix de l’emplacement du nouvel établissement européen. La position offrait de plus ce grand avantage de n’être point exposée aux dévastations des hordes mahrattes, qui, dans leurs expéditions, ne traversaient jamais la rivière. Les monumens du premier âge de Calcutta ont presque entièrement disparu. Les bâtimens de la douane s’élèvent sur l’emplacement du vieux fort, et le marquis de Hastings, pour ne pas laisser subsister le témoignage écrit du jour de la plus grande humiliation que la puissance anglaise ait subie dans l’Inde, a fait disparaître une colonne élevée aux victimes de la catastrophe du Black-Hole par les survivans de cette nuit terrible. Le fort William, construit sur la rivière en aval de la ville, fut commencé en 1757, après la bataille du Plassey, et bâti sur les plans d’un ingénieur français nommé Boyer, dans d’assez vastes proportions pour pouvoir contenir en cas d’attaque toute la population européenne. L’habitation du gouverneur-général se trouvait à l’intérieur du fort, et ce fut seulement en 1799, sous l’administration du marquis de Wellesley, que fut commencé le palais actuel du gouvernement. Si les bâtimens les plus anciens de Calcutta datent à peine d’un siècle, les quartiers et rues de la ville semblent avoir été nommés aux meilleurs temps de la tour de Babel. L’hindostani, le bengali, le portugais, l’anglais, se coudoient dans ce vocabulaire étrange. Ainsi Alipore, Chowringkee, Cossittolah, Mourgiattah, Hare-Street ! désignations dont les antiquaires futurs auront grand’peine à retrouver les étymologies.

C’est à peine d’ailleurs si quelques fugitifs souvenirs lient dans l’Inde le jour présent à la veille, et les générations qui s’y succèdent ne laissent derrière elles que des traces bientôt oubliées de leur passage. En effet, il n’existe point de vieillards dans la colonie anglaise de l’Inde. À soixante ans au plus, qui a échappé aux dangers du climat et de la guerre va demander à l’Europe un asile pour ses vieux jours. Aussi ne rencontrez-vous jamais dans la société anglo-indienne de bonnes dames causeuses ou de vieux officiers heureux de revivre de souvenir à leurs beaux jours et d’en transmettre les traditions à la jeunesse, disons aussi que, plus encore aujourd’hui qu’au temps passé, grâce aux promptes communications avec l’Europe, l’Inde n’est qu’un lieu d’exil, une Sibérie tropicale sur le sol de laquelle l’Européen ne s’acclimate pas, et qu’il quitte du jour où il a assuré le pain de sa vieillesse ou de son âge mûr. Sans doute il est des familles dont plusieurs générations ont passé dans les rangs du service de l’honorable compagnie, mais, même pour ces officiers héréditaires, sans exception d’ailleurs élevés dès leur bas âge en Europe, l’Inde n’est jamais qu’une terre étrangère ; leur patrie, la terre des souvenirs de leur jeunesse, leur home, c’est l’Angleterre. Quant aux familles que les liens du sang rattachent au sol, aux enfans d’Européens et de natives, désignés dans le pays sous le nom d’Eurasians, cette race frêle et chétive s’abâtardit dès les premières générations. Il ne faut pas toutefois méconnaître, au point de vue politique, l’importance de cette impossibilité de fusion entre la race conquérante et la race conquise. L’élément de dissolution qui a amené la ruine de toutes les colonies européennes n’a point acquis jusqu’à ce jour dans l’Inde des proportions redoutables, et il est plus que probable que la domination anglaise ne s’y verra jamais aux prises avec une race métis humiliée, énergique et ambitieuse ; mais, pour ne tirer que les conséquences immédiates de ce fait singulier de l’ordre physique, il faut conclure qu’aujourd’hui, pas plus qu’aux premiers jours de la conquête, l’Européen n’a pris racine sur le sol de l’Inde, et que de tous les membres de la communauté anglo-indienne, officiers civils et militaires, marchands et spéculateurs, il n’en est pas un seul qu’un héritage inespéré ou une belle spéculation ne ramenât immédiatement en Europe. Aussi, au milieu de cette population de transition, de ces exilés qui n’ont jamais planté un arbre dans l’espérance de jouir de son ombrage ou d’en faire jouir leurs enfans, de ces générations qui se suivent et se remplacent comme les flots de la mer à une haute marée, hommes et choses atteignent promptement une vieillesse prématurée, et l’on ne doit pas s’étonner que les souvenirs et les traces de la société des premiers jours de la conquête soient plus rares à Calcutta que ne le sont en Europe les souvenirs et les traces de la société du moyen âge.

Société étrange cependant, race brutale et généreuse, prompte au bien et au mal, prête à tous les sacrifices et à tous les excès, que celle de ces vieux nababs dont les caractères excentriques semblent empruntés au roman ou à l’histoire des boucaniers : non pas que, laudator temporis acti, je veuille jeter la pierre à la génération du jour et à ses sages plaisirs, les thés religieux, les distributions de bibles polyglottes et les bazars philanthropiques, en exaltant outre mesure les rudes compagnons dont les exploits ont presque donné un monde à une patrie ingrate et oublieuse ; mais il y a dans cette société des premiers jours de l’Inde des épisodes dramatiques, des instincts généreux qui fourniraient sans contredit un intéressant sujet de récit à une plume habile. Dans le gouvernement, les rivalités, les haines personnelles compromettent le salut de l’empire, et ses plus hauts dignitaires n’hésitent pas à avoir recoure entre eux à l’argument de l’épée et du pistolet ; dans la vie privée, des excès constans de table et de jeu short and merry ; est la devise que chacun met en pratique. Tout Européen vit entouré, comme un véritable patriarche, d’une douzaine de noires beautés. Voici l’éditeur d’un journal plein de scandales qui raconte froidement la tentative d’assassinat qui a eu lieu contre lui la veille, et si vous regardez à la première page, vous y trouverez la très singulière annonce que voici : « Vente à l’amiable de deux jeunes garçons caffres appartenant à un abbé portugais et jouant parfaitement du cor de chasse. » Enfin, pour terminer par un trait saillant ce croquis hâtif des jours passés, un des amis du gouverneur Vansittart l’institue par testament héritier de ses dettes, et ce dernier accepte et fait honneur à ce legs, au moins singulier.

C’est à cette période d’agitation qu’il faut remonter pour arriver à l’origine de la presse anglo-indienne : la première feuille anglaise, Hickey’s Gazette, du nom de son fondateur, parut dans l’Inde en 1780 ; mais la presse anglo-indienne n’acquit une importance relative qu’au jour de son émancipation par lord Metcalf, en 1838. Cette mesure, devant laquelle le gouvernement de l’Inde recula avec terreur pendant plus de cinquante ans, et que lord Metcalf prit sans instructions précises, peut-être malgré des instructions précises, est loin cependant d’avoir amené à sa suite tous les désastres dont même de bons esprits ne manquaient pas de prédire qu’elle serait accompagnée. La presse anglaise compte des organes dans toutes les grandes villes de l’Inde, et l’on peut citer, parmi ses publications quotidiennes et périodiques les plus importantes, le Bengal Hurkuru, l’English-man, le Friend of India, la Revue de Calcutta, le Madras Advertiser, le Bombay Times, le Dehli Gazette, le Dehli Sketch, sorte de Punch indien dont les dessins sont souvent pleins de sel et de malice. La presse anglo-indienne s’adresse exclusivement à la communauté européenne, dont elle représente les intérêts ; aussi, sauf aux jours de l’arrivée des malles d’Europe, le journal indien révèle à chaque ligne au prix de quels efforts d’invention l’éditeur est parvenu à remplir ses colonnes. À une première page d’annonces en succède invariablement une seconde toute remplie de correspondances particulières, dont les pseudonymes ambitieux de Nèo Junius, fiat lux, ou justitia, dissimulent mal la pauvreté. Quelques nouvelles locales, des emprunts à la presse européenne couvrent tant bien que mal le blanc des deux autres feuilles. Comme toutes les publications périodiques faites en dehors des grands centres de la vie politique, loin de l’influence vivifiante des hommes d’état, les journaux indiens ne reçoivent que de seconde et troisième main les grands sujets de discussion qui remuent le monde, et leur polémique propre est circonscrite ordinairement dans des questions d’intérêt local, de promotions subalternes, de petits scandales auxquels des publicistes même habiles, et la presse coloniale en compte dans ses rangs, ne sauraient donner grand intérêt. Pour éveiller la curiosité publique, le journaliste anglo-indien accueille sans long examen tout ce qui peut l’aider à remplir son cadre, et accorde ainsi une préférence pleine de périls aux choses militaires. Il n’est point de lieutenant conduit par ses fredaines devant une cour martiale, de brebis galeuse, black sheep, chassée de son régiment par le mépris de ses camarades, qui ne trouve dans certains journaux indiens des avocats sympathiques tout disposés, quelles que soient les fautes du délinquant, à le poser en victime digne d’intérêt d’un pouvoir injuste et arbitraire. De plus, s’agit-il d’une expédition militaire, l’officier qui veut prendre la peine de tenir le journal indien au courant des événemens peut, en revanche, se poser dans les colonnes en petit César et distribuer autour de lui le blâme et l’éloge. De là certaines réputations guerrières faites à coups de plume, dont la renommée s’est étendue jusqu’en Europe.

Si cette intervention continue de la presse anglo-indienne dans les choses militaires présente de véritables dangers, il faut reconnaître, d’un autre côté, que les abus de pouvoir, les scandales commerciaux sont devenus beaucoup moins fréquens depuis qu’une presse émancipée surveille dans l’Inde, d’un œil jaloux, les intérêts de tous. Il faut aussi ajouter que le zèle avec lequel les feuilles quotidiennes ont soutenu la cause des grands travaux d’utilité publique a beaucoup contribué à faire sortir le gouvernement de l’Inde de la honteuse léthargie dans laquelle il s’était endormi pendant près d’un siècle. Si de belles routes, des chemins de fer, des lignes de télégraphes électriques, d’admirables travaux d’irrigation commencent Il couvrir le pays, la presse anglo-indienne peut s’attribuer une bonne part de ces améliorations. En résumé, la liberté de discussion dont jouit aujourd’hui la communauté européenne de l’Inde a sans doute rendu le gouvernement plus difficile, elle met bien souvent en péril la discipline de l’armée ; mais ces dangers ne sont pas sans compensation, et, quoique nous ne nous piquions certes pas de servir la cause du progrès quand même, nous conclurons en disant que l’expérience et surtout le bon sens éminemment pratique de la race anglo-saxonne, chez laquelle le plus violent thunderer ne vit jamais plus que ne vivent les roses, ont justifié la mesure d’émancipation prise par lord Metcalf.

Nous ne saurions quitter la presse de l’Inde sans dire quelques mots des publications périodiques écrites en langues orientales. Les missionnaires protestans de Sérampour furent les premiers qui introduisirent l’élément natif dans la presse anglo-indienne. Ils publièrent pour la première fois en 1819 un journal en langue bengali, qui avait pour but spécial de servir la cause de la propagande religieuse. Pour répondre aux attaques que l’organe des sociétés bibliques lançait contre la religion hindoue, des pundits organisèrent bientôt diverses publications ; mais la presse hindoue resta vouée exclusivement à la polémique religieuse jusqu’en 1830, époque où les journaux en langues natives commencèrent à donner des nouvelles de l’Europe. La presse hindoue, qui compte non-seulement des représentans à Calcutta, mais encore dans toutes les grandes villes de l’Inde, a adopté les formes multiples de la publicité européenne, et ses organes sont quotidiens, hebdomadaires, bi-mensuels et mensuels. Elle aborde les sujets les plus variés, politique, science, littérature, et compte même des feuilles qui ont, comme le Punch de Londres, pour unique spécialité de châtier les ridicules contemporains [2]. Des personnes compétentes nous assurent que l’influence de la presse native sur les populations est fort peu considérable, et qu’elle ne compte de lecteurs que parmi le Young Bengal, qui, né d’hier comme le Young England, est déjà bien cacochyme aujourd’hui.

Si maintenant, pour résumer ces observations sur la communauté anglo-indienne de la ville des palais, nous devions parler en termes amers de sa moralité, nous garderions le silence, car le silence, à notre avis, est la seule critique qu’un voyageur qui comprend ses devoirs puisse se permettre contre ceux dont il a mangé le sel, suivant la métaphore orientale. D’ailleurs les touristes atrabilaires sont une espèce trop commune parmi la gent voyageuse pour que nous soyons très soucieux de grossir leurs rangs et de refaire ces tableaux d’abominations et de désolations que des misses puritaines ou des John Bulls renforcés ont donnés comme la plus fidèle expression des Anglo-Indiens peints par eux-mêmes. C’est là en effet un des caractères les plus étranges de nos voisins d’outre-mer que cette impitoyable énergie avec laquelle ils portent le scalpel au plus profond des viscères de la famille anglaise ; amour de la vérité, disent les uns ; habitude d’oiseau mal élevé qui ne respecte pas son propre nid, disent les autres. Sans prononcer entre ces deux opinions, également fondées peut-être, nous croyons n’être que vrai en disant que la communauté anglo-indienne des bords du Gange n’est ni plus mauvaise ni meilleure que son aînée des côtes de la Manche, et que l’adultère, les orgies, les transactions scandaleuses n’y sont pas plus à l’ordre du jour qu’ils ne le sont à Londres ou à Paris. Si le vice brutal de l’ivrognerie y est plus répandu qu’en Europe, il faut aussi faire la part des ardeurs du climat, des ennuis de la vie même dans les plus grands centres, où les jours se suivent et se ressemblent avec une désespérante monotonie. Nous n’hésitons donc pas à le dire, certains récits de voyageurs anglais, anglais surtout, ont étrangement calomnié la société des exilés des trois présidences. Immoralité commerciale de l’Inde, si attaquée, vaut même beaucoup mieux que sa réputation, et dans les catastrophes récentes où ont péri tant d’intérêts respectables, l’entraînement des spéculations a eu beaucoup plus de part que la fraude, à n’en juger que par l’événement et le petit nombre de fortunes impures faites dans ces désastres. Il est au reste un caractère distinctif de la société anglo-indienne, c’est la libéralité avec laquelle elle répond à tous les appels faits à sa générosité. Du cap Comorin au pied de l’Himalaya, toutes les bourses s’ouvrent à l’envi avec une prodigalité sans bornes devant une idée généreuse, une infortune respectable : c’est là un trait saillant de la famille européenne de l’Inde, que ses détracteurs les plus acharnés ne sauraient lui refuser sans nier l’évidence ; et que nous aimons à signaler comme le, meilleur complément de nos observations.


II. – BENARES.

D’excellens wagons, qui ne le cèdent en rien pour les comforts et l’élégance aux voitures les mieux entendues des chemins de fer de l’Europe, conduisent le voyageur en quelques heures de Calcutta à Ranneegunge (130 milles) ; là il doit se résigner à adopter un mode de locomotion d’une civilisation moins avancée, et dont l’introduction dans l’Inde, soit dit à la honte du système de statu quo qui a si longtemps dominé dans les conseils de l’honorable compagnie, date à peine de quelques années. Jusqu’à ces derniers temps, c’est à bras d’hommes, dans un palanquin, avec mille lenteurs et encore plus de fatigues et d’ennuis, que le voyageur parcourait toute l’étendue des possessions anglaises. Depuis l’ouverture du Great-Trunk-Road, des compagnies ont établi des communications par voitures publiques sur tout l’espace qui sépare Calcutta des grands centres de Dehli et d’Agra, des importantes stations militaires de Meerut et d’Umballah ; ces véhicules sont particuliers à l’Inde. Imaginez une petite citadine à quatre roues peinte en vert, garnie à l’intérieur d’un matelas, de coussins et de filets qu’un voyageur prudent ne manque pas de remplir de provisions de bouche, car il ne faut compter qu’avec toute réserve sur les ressources que la route peut offrir à un estomac vide ou à un gosier altéré. Des auvens de toile attachés au toit de la voiture en protègent l’intérieur contre les rayons obliques du soleil à son lever ou à son déclin ; l’impériale, entourée d’une grille, reçoit le bagage du touriste et son domestique. Majestueux sur le siège est un cocher enturbané qui porte fièrement, sur une bandoulière de drap rouge, une plaque de cuivre où sont gravés ces mots : North Western Dawk Company, ou Inland Transit Company, insignes des associations rivales. Enfin dans les brancards un cheval au flanc retroussé, d’aspect mélancolique, rétif neuf fois sur dix, s’il ne se décide à quitter son écurie qu’après mille difficultés, poursuit sa carrière, une fois commencée, à un triple galop que viennent souvent interrompre les plus déplorables catastrophes. On a maintenant une idée à peu près exacte de l’appareil qui conduit par le Great-Trunk-Road à Bénarès, Lucknow, Agra, Dehli, et que nous n’abandonnerons que pour aller faire le curieux pèlerinage d’Hurdwar.

Il ne sera peut-être pas hors de propos de dire ici quelques mots de la vie et des plaisirs du voyageur sur cette longue route. Pendant neuf mois de l’année, les chaleurs torrides qui suivent immédiatement le lever du soleil forcent le touriste à s’arrêter dès le matin et à se réfugier dans les bungalows que le gouvernement anglais entretient sur le Great-Trunk-Road de distance en distance ; mais il ne faut pas s’exagérer les ressources de ces établissemens. Des murs blanchis à la chaux, une table, un lit, deux chaises, un lavabo à cuvette de cuivre, composent uniformément le mobilier de ces asiles publics. Quant aux ressources culinaires, il est facile d’en dresser le menu : du riz, des œufs et une poule qui chante encore à l’arrivée du voyageur, et qui ne se présente devant lui qu’écrasée à la crapaudine, les pattes jointes en manière d’invocation comme pour s’excuser de l’aliment insipide et coriace qu’elle offre à son appétit. Disons toutefois que ces établissemens hospitaliers sont généralement tenus avec une grande propreté, et que le voyageur expérimenté doit bénir l’asile au toit de chaume où des punkahs et des tatties (nattes en herbes odorantes) viennent le défendre contre l’ardeur du soleil et des vents chauds. Les sites pittoresques et les souvenirs historiques qu’il rencontre sur la route ne compensent pas, il faut l’avouer, l’ennui de ces longues journées de solitude. Peu accidentée jusqu’à Bénarès, la voie macadamisée s’étend à travers une longue suite de plaines uniformes dont les collines du Rajmahal interrompent à peine la monotonie, Quant aux monumens, aux ruines, nulle contrée au monde n’en est plus dépourvue. Des huttes primitives de bambous, des populations cuivrées à moitié nues s’offrent incessamment aux regards. Il semble que le temps passé n’ait laissé aucune empreinte sur ce sol oublieux et sur ces races plus oublieuses encore, et que sans transition cette terre et ces hommes soient arrivés au XIXe siècle comme ils étaient au sixième jour, lorsque le Créateur lança le monde dans l’espace.

La scène change à Bénarès, où le voyageur retrouve dans toute leur gloire cette religion mystérieuse et ces folles superstitions qui comptent encore aujourd’hui plus de deux cents millions d’adeptes. La ville de Bénarès, cette Jérusalem de la religion des brahmes et ce foyer de la science hindoue, est bâtie, comme chacun sait, sur la pointe du trident de Shiva, au contraire de tous les autres points de notre globe sublunaire, qui reposent sur les dix mille têtes du serpent Ananta, et par ce seul fait elle se trouve protégée contre les tremblemens de terre ; mais ce privilège, tout considérable qu’il est, n’est pas le seul dont jouissent les habitans de la cité chérie du dieu Brahma : un pèlerinage dans ses murs vous assure indulgences plénières, et quiconque a le bonheur d’y fermer les yeux, échappant aux transmigrations redoutables dont la loi hindoue est si prodigue, se trouve absorbé immédiatement au plus profond de la divinité… Ainsi soit-il ! Ces croyances, qui pour la population de tout le continent indien sont encore à l’état de dogme incontesté et incontestable, expliquent le nombre immense de pèlerins qui visite chaque année Bénarès, et la population de plus d’un million d’âmes réunie en ses murs.

Vu du fleuve, l’ensemble de la cité sainte est quelque chose d’imposant et de bizarre. Sur la rive droite du Gange, une plaine basse s’étend à perte de vue, tandis que sur la rive gauche la ville s’élève en amphithéâtre et présente une longue suite de constructions monumentales d’une architecture peut-être bizarre, mais dont i’ensemble n’est pas dépourvu de majesté. Ces édifices, palais, temples ou forteresses, car on ne saurait d’abord en définir le caractère, ces édifices, dis-je, flanqués de tours, avec un haut portail, de longues et étroites fenêtres, un panache de tourillons et de pavillons chinois, dominent fièrement la rivière, et communiquent avec elle par des escaliers monumentaux, ghauts, suivant le nom consacré, presque tous comparables pour la grandeur de leurs proportions au magnifique escalier de Versailles. Des centaines de temples hindous, peints de couleurs tranchantes, avec des coupoles en mitre d’évêque, des ornemens bizarres, des dorures à profusion, adoucissent la sévérité de ce tableau, que termine majestueusement la mosquée d’Aurengzeb, monument de conquête qui s’élève en vainqueur sur une éminence aux limites de la ville.

Mais c’est surtout au lever du soleil que le panorama de la cité sainte présente aux yeux du voyageur un spectacle plein d’animation et de fantaisie. Les escaliers géans sont couverts d’une population de baigneurs qui monte et descend comme le flux et reflux sur la plage : au milieu de ses rangs pressés, des taureaux sacrés avec leur accent circonflexe sur le dos circulent d’un pas lent plein de dignité. Des gardiens d’un aspect récalcitrant, en turban rouge, le sabre au côté, assis dans des tribunes au bas du ghaut, surveillent d’un œil anxieux la foule des baigneurs,.et exigent même des plus pauvres le tribut de quelques cowries. Une innombrable multitude d’hommes, de femmes, d’enfans, frétille dans les ondes, tandis qu’aux dernières marches des ghauts des milliers de petits pots de cuivre déposés par les baigneurs reflètent en éclats brillans les rayons du soleil. Quoique le très petit nombre se hasarde seul au milieu des eaux, les catastrophes ne laissent pas d’être assez fréquentes parmi eux. Tous ces accidens ne doivent pas être attribués à des imprudences ou au hasard. Des malfaiteurs habiles dans l’art de plonger saisissent et entraînent ; dit-on, sous les eaux les femmes et les enfans pour s’emparer de leurs pendans d’oreille et de leurs bracelets, et l’on assure que l’un de ces scélérats a mené victorieusement pendant plusieurs années cette épouvantable industrie en s’affublant d’une peau de crocodile. Souvent aussi des fanatiques viennent chercher une mort volontaire au milieu du fleuve sacré, suicide qu’ils accomplissent en s’attachant autour du cou de grandes jarres de terre. Ainsi équipés, ils s’abandonnent au courant de la rivière, et apprennent bientôt par expérience que « tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle s’emplit. » La scène pleine de mouvement que j’ai tenté d’esquisser, scène digne de l’étude d’un peintre qui voudrait représenter l’Inde des brahmes sous ses plus éclatantes couleurs, se reproduit jusqu’aux murs de la mosquée d’Aurengzeb ; mais du haut des minarets de ce temple, la cité sainte se présente sous un tout autre aspect. Toutes les maisons de la ville avec leurs toits plats se déploient en une immense surface sous vos pieds, les cours des maisons sont toutefois si étroites, les rues sont si profondes, que cet immense amas de pierres habité par plus d’un million d’individus n’offre aux yeux qu’une vaste solitude, un désert, animé seulement par quelques bandes de perroquets et de pigeons, hôtes familiers des minarets de la grande mosquée.

Les rues les plus étroites, les plus sombres, les plus infectes de Londres et de Paris ne sauraient donner une idée des rues de Bénarès. De hautes et sinistres maisons presque sans fenêtres, à portes basses, bordent tristement un fond de dalles humides que le soleil n’éclaire jamais. Partout une odeur de sentine, quelque chose d’oppressif dans l’air vous annonce que vous traversez des régions où les démons de la peste et du choléra siègent en permanence. Au milieu de ces foyers de pestilence circule une population hâve, terreuse, couverte de loques indescriptibles ; à chaque pas, vous vous trouvez en présence d’un bœuf sacré, aussi fier que pouvait l’être Apis aux plus beaux jours de sa puissance, et tout prêt à défendre à la pointe de ses cornes le privilège du haut du pavé. La présence de ces animaux, qui pullulent presque autant dans la ville indienne que les chiens dans les bazars de Constantinople, est une véritable calamité, contre laquelle l’autorité anglaise ne peut prendre que des mesures secrètes, car les habitans regardent avec une vénération tout égyptienne ces quadrupèdes, qu’ils nourrissent pieusement. Il est en effet de croyance avérée parmi les Hindous que si on lâche un taureau sacré à la mort d’un parent ou d’un ami, l’animal emporte à la pointe de ses cornes tous les péchés du défunt, auquel cette manière d’expiation évite de revenir à la vie pour des milliers d’années sous les espèces désagréables d’un ver de terre ou d’un crapaud. Aussi n’est-ce qu’à la dernière extrémité, alors seulement que la population bovine a par trop augmenté, que les magistrats se décident à délivrer la cité de ces hôtes importuns. À la nuit, des hommes de police font main-basse sur les quadrupèdes, qu’ils conduisent dans des jungles voisines, où des léopards incrédules et des tigres esprits forts ont bientôt fait justice des prétentions des bœufs dieux. Ajoutons en passant qu’au rez-de-chaussée des maisons se trouvent des boutiques misérables de tissus, de verroteries, de grains, que dans des antres obscurs des marmitons presque nus, d’un aspect diabolique, cuisinent toute sorte de mets impossibles. Telle est à peu près la physionomie de ces rues où le voyageur, sous une indicible impression de tristesse, salue d’un regard ami la forme et la couleur des pommes de terre amoncelées en lots à l’étalage des marchands de légumes, seuls vestiges de civilisation européenne qui s’offrent à ses yeux dans cette cité d’un autre âge !

C’est en circulant à travers ces rues étroites, au milieu d’une population de femmes voilées, de pèlerins à moitié nus, de fakirs plus nus encore, de lépreux, d’aveugles, de mendians du plus dégoûtant aspect, que l’on arrive au temple connu sous le nom de Vishvayesa, et l’un des plus fréquentés de la ville : temple formé de plusieurs pavillons de pierre rouge, aux bizarres sculptures, aux dômes dorés, réunis dans l’enceinte d’une haute muraille. L’intérieur de l’édifice présente le plus singulier assemblage de bœufs sacrés, de fidèles ahuris qui courent à travers les galeries en s’aspergeant d’eau et en poussant incessamment, avec les plus étranges modulations, le cri : Ram, ram. Une boue épaisse couvre le sol dallé ; vingt cloches sont en branle. À la porte d’un des pavillons où je me présente se dresse devant mes yeux, comme une effrayante apparition, un nègre littéralement nu, la face rongée d’un hideux ulcère, qui d’un geste bienveillant m’engage à en franchir le seuil. L’aspect dégoûtant de cette repoussante bête, l’odeur infecte du lieu, le tintamarre infernal qui éclate à mes oreilles, m’engagent à ne pas prolonger mon séjour en cet antre, et je me dirige vers la rue accompagné d’un sage brahmine, cordon sacré en sautoir ; chevelure rasée sauf une mèche, nez et ventre également proéminens, qui me passe autour du col un collier de fleurs sacrées. Des amis bienveillans m’avaient heureusement mis en garde contre ce véritable présent des Grecs. Une quinzaine auparavant, deux jeunes gens peu curieux de se promener par les rues revêtus des insignes d’une victime expiatoire avaient jeté par mégarde les colliers offerts au col d’un enfant de basse caste, et cette prostitution des fleurs sacrées exaspéra tellement la populace, que les visiteurs eurent beaucoup de peine à se soustraire à une véritable lapidation. Je mets donc prudemment les fleurs dans ma poche, quitte à m’en débarrasser plus tard. Un backchich me délivre de la compagnie du sage brahmine, et je peux me diriger en toute sécurité vers le domicile du fabricant dont les admirables broderies et les riches brocarts ont eu tant de succès à l’exposition de Paris. Les magasins, il faut l’avouer, ne paient pas d’apparence. Un escalier aussi raide qu’étroit conduit le visiteur dans une chambre basse dont les murs, peints à la chaux, ne présentent d’autres ornemens qu’un portrait lithographie de sa majesté la reine Victoria et un brevet de médaille d’argent de l’exposition de Londres, signé par le prince Albert, Un drap blanc étendu sur le sol et deux chaises composent tout l’ameublement de cette chambre, où vont s’étaler sous vos yeux éblouis des tapis de velours brodés d’or, des étoffes, des bijoux d’un admirable travail, trésors qui paieraient la rançon d’un roi et dépassent de beaucoup le budget d’un simple voyageur. Il n’existe pas de résident européen dans la ville de Bénarès ; toute la communauté à peau blanche est réunie à la station, à 4 milles environ de la cité native, et reliée avec elle par une excellente route macadamisée, infestée de tribus de singes sacrés que protège le respect superstitieux des natifs, et qui règnent en maîtres sur les bords des tanks, les toits des maisons et les arbres des jardins. La station est bâtie, sans plan régulier, aux environs des édifices qui renferment les tribunaux, les caisses publiques, la prison, le collège et les lignes militaires. Les maisons à un étage, blanchies avec soin, avec leurs persiennes vertes et le vaste jardin qui les entoure, présentent un coup d’œil élégant, mais qui se reproduit incessamment dans tous les chefs-lieux de district de l’Inde. Et l’uniformité n’est pas seulement dans les rues : élémens sociaux, occupations, plaisirs, sujets de conversation, rien ne varie dans ces petites colonies européennes échelonnées au milieu du vaste empire indo-britannique. Le personnel officiel d’un chef-lieu de district se compose invariablement d’un commissioner, d’un juge, d’un collecteur, d’un magistrat, de quelques assistans, et des officiers d’un ou de plusieurs régimens, tous gens dont la vie pourrait facilement se réduire aux termes d’une formule géométrique. La promenade au lever du soleil, les travaux de l’office et le tiffin ; à quatre heures, le billard public ou le bain (les plaisirs de la poule et de la natation conduisent jusqu’à six heures) ; une promenade à cheval ou en voiture sur les grandes routes environnantes, et l’heure du repas du soir est arrivée : tel est l’éternel menu de cette vie, dont quelques grands dîners, des parties de chasse ou un bal viennent seuls varier la monotonie. Aussi que Mme la commissioner n’abuse pas trop de son droit de préséance, que mistress brigadier *** pardonne au collecteur d’avoir la moitié de l’âge et le double du traitement de son mari le colonel et C. B. (traduisez compagnon du Bain et prononcez ci bi) ; que la station ait échappé en masse à la contagion de la distribution des bibles, cette maladie anglaise, et il ne reste plus rien à servir dans la communauté sur le tapis de la discussion, sinon : la bière reçue de Calcutta aux derniers jours par le juge : — very sound indeed ; le claret importé directement de Bordeaux par la mess-rather thin ; les selles de mouton produites par tel ou tel club [3], ou enfin, sujet incessant de conversation et d’anxiétés, la glacière, qui pendant les longs mois de chaleur doit servir aux seuls véritables plaisirs de la communauté européenne.

Sans doute les charmes du foyer domestique, les mille et un intérêts d’une vie toute consacrée à la famille, pourraient donner à cette existence la variété, l’imprévu, les émotions qui lui manquent ; mais là encore que de rudes désappointemens viennent frapper au cœur l’exilé ! Si à peine il connaît ses enfans, jamais il n’est connu d’eux : dès leur plus bas âge, dans l’intérêt de leur santé, il doit les envoyer en Europe, et des joies de la paternité la seule qui ne lui soit point refusée, c’est celle de payer les comptes élevés que les chefs des maisons d’éducation de Londres et d’Edimbourg ne manquent pas de lui adresser régulièrement ; mais ces tristesses de là vie intime de l’Inde, le touriste doit les deviner, car autour de lui tout est joies et fêtes. Ses lettres d’introduction une fois remises, du commissioner au plus jeune enseigne c’est à qui organisera à son intention grands dîners et parties de chasse. Fêté, choyé, reçu partout comme un vieil ami, le voyageur européen trouve dans l’Inde, n’en déplaise à M. Scribe, la terre classique de l’hospitalité.


III. – LUCKNOW.

Eh ! voici, ami lecteur, le glorieux appareil dans lequel vous visiterez les curiosités de la ville de Lucknow, si votre bonne étoile vous a muni d’une lettre de recommandation pour ce général hospitalier et bienveillant auquel de glorieux services ont valu le titre de « Bayard de l’armée des Indes, » et le poste lucratif et important de résident diplomatique près le roi d’Oude [4]. Comme escorte, deux cavaliers irréguliers au turban rouge, vêtus d’une tunique brune, de pantalons jaunes et de bottes fortes, armés de sabres et de carabines, montés sur des chevaux pleins de feu, ouvrent passage dans les rangs de la foule au magnifique éléphant qui vous sert de monture, monture vraiment royale, richement caparaçonnée d’un drap rouge brodé d’or sur lequel repose un howdah d’argent aux coussins de velours. Un noir serviteur muni d’un parasol et un mahout armé d’un redoutable trident complètent cet équipage digne d’Alexandre à son entrée dans Babylone, avec lequel une veste de chasse et un chapeau rond ne laissent pas de faire un assez triste, contraste. Pour rendre à César ce qui appartient à César, nous commencerons nos pérégrinations par les palais du roi d’Oude.

Le marquis de Carabas lui-même, ce propriétaire d’assez célèbre mémoire suivant la tradition, aurait pu, non sans raison, gémir de l’inégalité des dons de la fortune, si le hasard l’avait conduit dans la cité de Lucknow. Partout, à chaque pas, vous vous trouvez en présence de monumens publics, palais, maisons de plaisance, mosquées sépulcrales, qui portent les insignes de la royauté native : deux poissons en guise d’armoiries à la façade, et deux parasols dorés sur le sommet de l’édifice. Ce qui explique cette richesse de l’apanage royal, c’est la coutume adoptée par chaque souverain de faire construire à son avènement un nouveau palais. Aussi la plupart de ces édifices construits d’hier tombent en ruines, et l’entretien des palais du roi lui-même laisse beaucoup à désirer. Quant au mobilier des demeures royales, on ne saurait rien imaginer de plus mesquin : des murailles peintes à la chaux ou décorées d’arabesques ternies, des sophas fanés, des tapis éraillés, et dans les appartemens favoris des bassins peuplés de poissons rouges, des pendules sans mouvement et sans voix, des collections de lithographies à bon marché dont les sujets forment souvent les plus bouffons contrastes. Pour n’en citer qu’un exemple, je parlerai d’un pavillon où une série de tableaux représentant les batailles de la guerre de la Péninsule se trouve régulièrement entremêlée de dessins dont les sujets sont empruntés à l’histoire d’Atala et de Chactas, auquel sa peau brune et son costume plus que léger ont valu sans doute droit de cité dans le boudoir royal. Tout cela est bien loin de cette Inde des contes arabes, que le voyageur emporte naïvement dans sa cervelle. Vous pouvez toutefois saisir au passage certains détails de la vie intime de cette royauté indienne et déchue qui ne sont pas sans intérêt. Les logemens réservés au harem occupent plus de la moitié des bâtimens dans toutes les habitations royales, car le roi de Lucknow est sans contredit l’un des plus grands polygames de la terre ; son sérail se compose de cinq cents femmes, et il y a un mois à peine qu’il a eu la curieuse idée de parfaire quatre fois en un jour les cérémonies du mariage, cérémonies religieuses bien entendu, conformément aux rites de la loi musulmane. Parmi les divertissemens qui arrachent quelquefois aux délices du zénana ce représentant couronné de l’Inde du bon vieux temps, il faut placer au premier rang les combats d’animaux. C’est dans le palais où sont reçus les étrangers que se célèbrent ces jeux, et malgré ce qu’ils ont de cruel, je regrette vivement de n’y avoir pas assisté. L’arène qui sert de théâtre ne rappelle en rien les cirques gigantesques des Romains. C’est une petite cour de quelques centaines de pieds carrés, dominée par des murailles élevées, sur laquelle ouvre au premier étage une galerie protégée par d’épais barreaux, d’où le spectateur peut saisir sans danger tous les détails de la lutte. Au rez-de-chaussée, une douzaine de loges qui servent de domicile aux gladiateurs à quatre pattes, héros de ces fêtes, n’étaient habitées, lors de ma visite, que par trois tigres ; mais un signe du maître suffirait à remplir ces vides, car le tigre abonde sur les territoires d’Oude, et il n’est pas rare de rencontrer, dans les rues de Lucknow, quelques-uns de ces animaux menés en laisse comme des chiens ou attachés à la chaîne à la porte des maisons. Le propriétaire d’une villa située sur la route des cantonnemens anglais a eu la singulière fantaisie d’ériger, en guise de loge de concierge aux limites de son jardin, deux pavillons habités chacun par un tigre, dont les yeux brillans et les rugissemens profonds doivent à la nuit occasionner plus d’un vertige au passant nouveau-venu en ces lieux.

Un voyageur anglais, qui visita la ménagerie du roi d’Oude il y a quelques années, raconte avoir vu dans une loge voisine des tigres un mammifère du genus homo, ou tout au moins quelque chose de fort approchant, que le gardien lui présenta sous le nom de junglee ke admee (homme sauvage), bipède qui faisait depuis plusieurs années l’un des plus beaux ornemens de la ménagerie, et dont les habitudes ne se distinguaient en rien de celles de ses confrères à quatre pattes. Muet comme la hyène de la loge mitoyenne, il ne manquait pas, à l’instar du tigre son voisin de droite, de faire régulièrement la sieste après son repas de viande crue. Ce citoyen de la république des bois, qui en vaut bien un autre, avait été trouvé dans un antre à loups situé au plus profond d’une forêt frontière des royaumes d’Oude et de Nepaul. Les loups, qui abondent en ces contrées, enlèvent souvent des enfans dans les villages, et le petit captif ne succombe pas toujours sous la dent de son ravisseur. Il est nombre d’exemples d’enfans élevés par une louve au milieu d’une portée de louveteaux dont ils ont pris, pauvre humanité ! toutes les habitudes. Un officier du service de la compagnie me racontait, au sujet de ces Romulus indiens, l’histoire suivante, que je livrerai au lecteur sans commentaires.

Dans le village de Chuprah, situé à l’est de Sultanpore, vivaient un homme, sa femme et leur enfant, âgé de trois ans. En mars 1843, la famille sortit un matin pour aller vaquer aux travaux des champs. L’enfant avait alors au genou droit une large cicatrice provenant d’une brûlure qu’il s’était faite en tombant dans le feu quelques mois auparavant. Pendant que ses parens travaillaient la terre, l’enfant se roulait sur l’herbe à quelque distance, lorsqu’un loup bondit sur lui de la jungle voisine, le saisit par les reins et l’emporta au galop, malgré les cris et les poursuites du père et de la mère. Des recherches faites le lendemain et les jours suivans sous la direction du père par ses amis et ses voisins furent sans résultat, et l’on dut renoncer à toute espérance de trouver vestige de l’enfant enlevé.

Six ans s’étaient écoulés sans que la mère, qui avait perdu son mari dans l’intervalle, eût entendu parler de son enfant. L’on était alors au mois de février 1849. Deux cipayes, venus en congé à la ville de Singramow, peu distante de Chuprah, quittèrent un beau matin leur domicile pour aller se promener sur les bords de la petite rivière qui traverse la ville. Assis au bord de l’eau, ils savouraient la brise du matin, lorsqu’ils virent, à leur grand étonnement, trois petits loups en compagnie d’un jeune garçon qui, sortis prudemment de la jungle, s’avancèrent vers la rivière, où ils commencèrent à étancher leur soif. Les cipayes, remis de leur première stupeur, se lancèrent à la poursuite de la petite troupe, et parvinrent à saisir l’enfant au moment où il s’introduisait dans un antre où les trois louveteaux l’avaient précédé. Il tenta d’abord de se défendre à coups de dents contre ses capteurs ; mais ces derniers l’amarrèrent solidement et l’amenèrent à leur logis, où pendant vingt jours ils le nourrirent de viande crue et de gibier. Trouvant alors les frais de table de leur hôte trop élevés, ils se décidèrent à le conduire au bazar de Kholepoor, où des personnes charitables avaient promis de se charger de son entretien.

Un cultivateur de Chuprah, qui vit le jeune garçon au bazar, raconta, à son retour dans le village, les détails de la capture des deux cipayes, et l’histoire arriva ainsi jusqu’à la veuve. Cette dernière ne perdit point de temps pour se rendre au bazar, et là reconnut sur le corps du jeune garçon, non-seulement la cicatrice au genou droit et celle des dents de la louve sur les reins, mais encore un signe à la cuisse avec lequel son fils était venu au monde. Convaincue de l’identité de la pauvre créature, elle la ramena avec elle au village, où tous ses voisins n’hésitèrent pas à la reconnaître pour son fils. Pendant plusieurs mois, la mère chercha par des soins assidus à ramener l’enfant à des habitudes humaines ; mais ses efforts ne furent couronnés d’aucun succès, si bien que, dégoûtée, elle se décida à l’abandonner à la charité publique. L’enfant fut alors recueilli par les domestiques de l’officier qui me racontait cette étrange histoire, et ceux-ci le traitaient comme ils eussent pu traiter un chien mal apprivoisé. Il vécut ainsi environ un an. Son corps exhalait une odeur sauvage fort désagréable ; ses coudes et ses genoux étaient endurcis comme de la corne, sans doute par suite de l’habitude de marcher à quatre pattes qu’il avait contractée au milieu des louveteaux ses compagnons d’enfance. Toutes les nuits, il se rendait dans les jungles voisines, et ne manquait jamais de prendre sa part des charognes qu’il pouvait rencontrer sur son chemin. Il marchait généralement sur ses deux jambes, mais prenait sa nourriture à quatre pattes en compagnie d’un chien paria avec lequel il entretenait des relations d’intimité. Jamais on ne le vit rire ou on ne l’entendit parler. Il mourut presque subitement après avoir avalé une grande quantité d’eau.

Il est temps de quitter l’homme sauvage, et, après cette longue digression, de revenir aux diverses curiosités que le palais de sa majesté d’Oude offre au voyageur. La transition ne demande au reste que peu de préparations oratoires, car le potentat indien, qui aime beaucoup les bêtes à l’instar de Shahabaham, — Shahabaham, le plus vrai de tous les caractères qui soit jamais sorti de la plume de ce fertile et charmant auteur, M. Scribe, — le roi de Lucknow, dis-je, entretient une oiselerie avec une collection magnifique de perroquets, une fauconnerie dont les veneurs improvisent fort obligeamment, moyennant backchich, au profit du visiteur européen, une chasse au pigeon ou au héron, et enfin une ménagerie de daims au milieu desquels se trouvent des antilopes et des boucs dressés au combat. Deux mots seulement de ce plaisir assez puéril de la royauté indienne. À peine en présence, comme de galans paladins, les deux boucs se précipitent l’un sur l’autre, et leurs têtes baissées s’entrechoquent avec un bruit tel que l’on s’étonne de n’en pas voir sortir immédiatement ce que la nature y a mis en guise de cervelle. Beaucoup plus gracieux est le combat des antilopes. Ces jolies bêtes aux formes élégantes enlacent immédiatement leurs cornes allongées, et luttent avec une énergie, une souplesse, des bonds capricieux, des ruses de guerre, qui feraient honneur à des athlètes accomplis.

Si chaque roi d’Oude, à son avènement, prend soin de se faire bâtir un nouveau palais, l’usage veut que les cérémonies du couronnement soient accomplies dans un édifice spécial où se trouve une salle du trône théâtre de bien des tragédies. Les murs portent encore les traces du combat que l’autorité anglaise fut obligée de livrer en 1839 pour empêcher une rannee ambitieuse de mettre la couronne sur la tête de son fils favori, à l’exclusion de l’héritier légitime, le roi actuel. Le trône, tout entier d’argent, incrusté de pierres précieuses, est un assez respectable morceau d’orfèvrerie autour duquel veille une collection de sentinelles de la tournure la plus prodigieuse. Les costumes débraillés du carnaval de Paris ne peuvent donner une idée du délabrement de l’uniforme des soldats du roi d’Oude. Des shakos tromblons au fond avarié, des plumets impossibles, des vestes rouges sans manches, et, en manière de compensation, des manches rouges sans veste, des pantalons couverts d’arabesques de toutes couleurs, et qui offrent souvent les plus déplorables lacunes, — ce n’est là vraiment qu’un crayon imparfait de ces fantastiques militaires auprès desquels les mendians espagnols les plus déguenillés peuvent être considérés comme des hommes bien mis. La population du royaume d’Oude fournit cependant la plus grande majorité des cipayes de l’armée du Bengale, dont l’on peut voir des spécimens de la meilleure tenue à la porte de la résidence anglaise ; mais si le gouvernement régulier et le trésor bien rempli de l’honorable compagnie peuvent métamorphoser en soldats d’une allure tout européenne les hommes primitifs dont se recrutent ses légions, ce prodige dépasse la science politique des conseillers corrompus et ignorans qui dirigent les affaires du royaume d’Oude, et ses pauvres soldats, souvent en arrière de plusieurs années de paie, avant de penser à se couvrir le ventre, doivent exercer toute leur industrie pour arriver à le remplir.

Déguenillée comme elle l’est, l’armée n’est pas toutefois la partie la plus vicieuse de la chose publique dans le royaume d’Oude. La perception des impôts ne peut s’accomplir qu’avec l’aide de la force militaire ; toutes les routes sont infestées de scélérats de la pire espèce. Quelques jours seulement avant mon arrivée, on était parvenu à saisir un chef de voleurs connu sous le nom de Jaggernauth-Chuprassee, dont depuis plus de dix ans les crimes répandaient dans la contrée la terreur et la désolation. Ce monstre, qui avait commencé sa carrière par un fratricide, se livrait envers ses victimes à des cruautés qui dépassent l’imagination. Enterrer ses prisonniers vivans, leur remplir de poudre la barbe, les cheveux, les narines, les oreilles, et y mettre le feu, c’étaient les pratiques constantes et favorites de cette bête fauve. Quelques jours avant d’être arrêté, il avait coupé les index d’un captif et envoyé ce sanglant message à sa famille, en ajoutant qu’elle recevrait sa tête, si à un jour donné il ne lui avait pas été payé une rançon de 400 roupies, menace que son arrestation l’empêcha d’exécuter. Il est facile de comprendre qu’un pareil état de choses rende tout progrès impossible, et que les territoires d’Oude, les plus favorisés peut-être du continent indien, ne présentent partout que misère et désolation. L’autorité forte et respectée de l’honorable compagnie ne saurait attendre heureusement, pour faire triompher ici l’humanité et la civilisation, le jour où le dernier roi indépendant d’Oude aura pris place sous une de ces mosquées sépulcrales qu’il nous reste maintenant à visiter [5].

Les tombeaux des rois de Lucknow sont en grand nombre dans la ville, et quelques-uns fort dignes d’intérêt. Le tombeau d’Asuphuh-Dowlah, aïeul du roi Naseer-ul-Din, s’élève dans l’imambarah ou cathédrale, au milieu de la solitude d’une des plus vastes salles du monde. Le tombeau de Naseer-ul-Dowlah, père du dernier souverain, d’Oude, est un monument beaucoup plus coquet, et dont l’entretien, chose rare dans l’Inde, ne laisse rien à désirer. Un portique monumental, surmonté de minarets, conduit le visiteur dans un jardin de l’aspect le plus riant, tout garni de jets d’eau, de fleurs, de statues. À droite et à gauche au milieu du mur d’enceinte s’élèvent des monumens qui reproduisent en petit les formes du Tarje d’Agra, et en fond de tableau la mosquée sépulcrale avec ses murs d’une éclatante blancheur et son toit hérissé de clochetons élégans aux dômes dorés. Dans la grande salle, autour du tombeau, un caprice royal a rassemblé une bizarre collection de bric-à-brac, où l’on remarque en première ligne les systèmes d’éclairage les plus divers : le simple quinquet, la lampe Carcel, des lustres à girandoles, des chandeliers titans de cristal armés de globes de toutes couleurs, jaunes, verts, violets, rouges. Viennent ensuite d’assez curieuses pièces d’argenterie représentant des femmes à queue de paon, un satyre en uniforme classique, deux tigres d’émail vert presque de grandeur naturelle, et sur la muraille, au milieu de faisceaux de sabres rouilles et de pistolets hors de service, des tableaux mécaniques représentant un chemin de fer ou un bateau à vapeur sur une mer agitée. Ce singulier capharnaüm est situé à l’une des extrémités de la ville, et en revenant à la résidence, nous aurons occasion de saisir au passage quelques traits particuliers de cette cité et de cette population vraiment orientales.

Lucknow doit prendre rang parmi les cités les plus peuplées du monde, et l’on reste au-dessous de la vérité en évaluant sa population à cinq cent mille individus. Aussi partout dans les rues se presse une foule compacte dont votre éléphant et votre escorte ouvrent les rangs non sans peine. Au milieu de cette multitude couverte de haillons, l’on retrouve cependant quelques scènes qui rappellent les luxes de l’Inde au bon vieux temps. Un dignitaire de l’empire, vêtu de mousseline blanche, coiffé d’un coquet turban orné d’une aigrette d’oiseau de paradis et d’une plaque de diamans, s’avance sur un éléphant richement caparaçonné, entouré d’une vingtaine de serviteurs déguenillés armés de longs fusils, de sabres et de boucliers. Ou bien encore c’est un palanquin mystérieux et doré gardé par des eunuques le cimeterre au vent, et devant lequel la foule s’écarte avec respect. Voilà pour le spectacle de la rue. Quant aux mœurs des habitans, du haut de votre monture vous marchez au niveau du premier et seul étage des maisons, et il vous est facile, sans assistance de diable boiteux, de pénétrer au plus intime des pauvres ménages qui les habitent, pauvres ménages en vérité, dont des lits de sangle et quelques pots de cuivre composent tout le mobilier ! Mais ce qui donne un cachet particulier aux rues de Lucknow, ce sont les noires beautés, ornées de leurs plus beaux atours, qui se pressent à chaque balcon, je pourrais dire à chaque fenêtre, et dont le plus chaste ne saurait méconnaître les philanthropiques intentions ; puis surtout des traits efféminés, de longues chevelures, des yeux qui voudraient être provoquans, et qui servent d’enseigne à un crime dont le nom ne s’écrit pas en Europe, et qui s’étale en plein soleil dans cette Sodome indienne.

On ne saurait quitter Lucknow sans visiter le palais de Constantia, construit par le général Martin, un de ces heureux aventuriers qui vinrent dans l’Inde lorsque le fameux arbre aux roupies portait encore toutes ses feuilles, — feuilles dont il sut récolter une abondante moisson. Quelques mots d’abord de cet heureux soldat de fortune. Le général Martin, fils d’un ouvrier, naquit à Lyon en 1732, et accompagna dans l’Inde, en qualité de simple soldat, le comte de Lally, gouverneur de Pondichéry. La sévérité de la discipline, quelques peccadilles, l’ambition peut-être, l’engagèrent à passer au service du gouvernement de Madras, où bientôt son intelligence de la profession des armes l’éleva au grade d’enseigne dans un bataillon composé de prisonniers français. Cette troupe ayant été envoyée dans le Bengale, Martin, habile ingénieur, fut désigné pour lever les plans des provinces nord-ouest. Pendant une résidence qu’il fit à Lucknow, il lia connaissance avec le nabab-vizir Sujah-u-Dowlut, et ce dernier, séduit par ses talens, demanda à la compagnie des Indes la permission de l’attacher à son service. Cette faveur obtenue, Martin fut mis à la tête du parc d’artillerie et des arsenaux du roi d’Oude, en conservant toutefois son rang de capitaine et ses droits à l’avancement dans l’armée du Bengale. Dans cette nouvelle position, l’aventurier lyonnais, appuyé sur l’amitié du vizir, exerça sur les affaires de l’état une toute puissante influence, qu’il sut tourner au profit de sa fortune. Ses appointemens élevés, son intervention dans le maniement des deniers publics, des spéculations commerciales qui ne furent pas toutes de bon aloi, s’il faut en croire la tradition, qui l’accuse d’avoir vendu à plusieurs reprises de fausses perles pour de vraies et du cristal au prix du diamant, lui permirent de réaliser une fortune de plus de 330,000 liv. st. Il atteignit en 1796, à l’ancienneté, le grade de major-général dans l’armée du Bengale, et mourut en 1800 de la pierre, maladie qui tourmenta les quinze dernières années de sa vie. Son testament, l’un des plus volumineux qui soit jamais sorti de la plume d’un testateur, révèle un homme à idées nobles et généreuses. Sans oublier sa famille, ses dernières volontés ont doté richement des établissemens d’éducation fondés à Lucknow, à Calcutta et dans sa ville natale, établissemens qui, par reconnaissance pour leur patron, ont pris le nom de Lamartinière. Le palais de Constantia, qui s’élève à quelque distance de Lucknow, et renferme une maison d’éducation dont la succession du général défraie libéralement l’entretien, est sans contredit l’une des plus curieuses constructions que l’on puisse imaginer. Il est difficile, même après une minutieuse visite, de deviner la destination première de ce gigantesque assemblage de briques et de mortier. Deux galeries semi-circulaires à un étage se rattachent au corps principal de l’édifice surmonté d’une série, — cinq étages, je crois, — de petits pavillons, de terrasses superposées comme un véritable château de cartes, et ornées à profusion de statues de toute sorte, bergers Louis XV, Chinois et Chinoises, empereurs romains, dieux de l’Olympe et sages de la Grèce. Du haut de cette Babel, on découvre une vue vraiment magnifique : au revers du monument, la ville de Lucknow déploie le magique panorama de ses dômes dorés, de ses minarets élégans, de ses mille monumens, qui, vus de loin, comme toutes les choses de l’Orient doivent être vues, se présentent sous un aspect plein d’originalité et de magnificence. Devant la façade du palais s’élève une grande colonne dont le fût devait, dit-on, servir de tombeau au général. L’on raconte en effet qu’avant sa mort, désireux d’ajouter une somme considérable à son immense fortune, il entra en marché avec le roi de Lucknow, dont sa bizarre villa excitait les désirs ; mais ces négociations avortèrent, et le général, bien persuadé que les droits de ses héritiers, quelque bien établis qu’ils fussent, ne seraient qu’une barrière impuissante contre la convoitise d’un despote indien, résolut de mettre son palais sous la protection des préjugés religieux avec lesquels les musulmans regardent les lieux où un corps humain a trouvé sa dernière demeure. Il ordonna donc par testament de déposer sa dépouille mortelle dans les caveaux de Constantia. Un sarcophage de marbre blanc renferme les cendres de l’heureux aventurier, il est entouré de quatre statues de carton peint représentant des cipayes en habit rouge, le casque en tête, appuyés sur leurs armes, dans l’attitude de la douleur officielle. Un buste de marbre blanc enfoncé dans la muraille représente le général coiffé à l’oiseau royal, avec un jabot et de petites épaulettes, et surmonte une tablette sur laquelle est gravée l’épitaphe suivante : Here lies Claude Martin. He was born at lyons. À D. 1732. He came to India a private soldier, and died a major general.

IV. – AGRA, SURDABAG, DEHLI.

Jusqu’aux murs d’Agra, le voyageur n’a pas rencontré sur sa route de souvenirs de ces puissans empereurs mogols dont le nom est arrivé en Europe entouré d’une auréole de gloire et de magnificence, et au cœur de l’Inde, c’est presque avec raison qu’il peut se demander s’il ne faut pas ranger parmi les fictions historiques les victoires et les conquêtes des Akbar et des Aurengzeb. Ces doutes se dissipent devant le fort d’Agra, commencé par l’empereur Akbar en 1563, et fini, dit-on, en quatre ans, fort dont les remparts de pierre rouge ne le cèdent en rien à ces gigantesques débris du passé que le voyageur étonné retrouve dans les déserts de la Haute-Égypte et de la Syrie. Une route dallée conduit à travers les profondeurs d’épaisses murailles à la partie du fort qui domine la ville et la rivière. Quelques cipayes désœuvrés, des objets de campement, un parc d’artillerie, ne peuvent animer cette immense forteresse, construite pour renfermer une armée, et c’est au milieu d’une vaste solitude de ruines mélancoliques, à la suite du noir serviteur préposé à la garde des trésors enfouis dans ces remparts, que le visiteur arrive au palais construit par Shah-Jehan. Une méchante porte de bois fermée d’un cadenas protège seule de sa cloison ce véritable Louvre indien, dans lequel vous pénétrez par les salles de bain réservées au monarque. Quoique l’entretien de ces salles laisse beaucoup à désirer, délabrées comme elles le sont, elles révèlent toutefois aux yeux du touriste ébloui l’étrange magnificence de ces luxes de l’Inde d’autrefois, dont il à tant entendu parler, et dont il a si peu jusqu’ici retrouvé les traces.

Le sol est dallé de marbre blanc, les murs sont revêtus alternativement de plaqués d’émail brun avec des fleurs de porcelaine en relief, et de petits miroirs. Des peintures azur et or d’un goût délicieux couvrent le plafond, mille niches revêtues de marbre sont creusées dans la muraille pour servir d’abri aux lumières ; L’eau se répand en nappe dans une coquille de marbre aux exquises ciselures. Les autres appartenons du palais ne le cèdent en rien à ces bains magnifiques. Partout le marbre, les ornemens les plus délicats, des colonnes incrustées de pierreries : c’est un luxe fou, inouï, que celui de ce palais aérien et désert. La salle affectée aux audiences publiques du monarque, ouverte aux quatre vents, recouverte d’un dôme doré que supportent d’élégantes colonnettes de marbre émaillées de mosaïques de cornalines, de turquoises, d’émeraudes, de rubis, réalise toutes les merveilles des contes arabes. Devant vous, un jardin suspendu, digne de Sémiramis, avec des fontaines jaillissantes au bassin de marbre, des bosquets de roses et de jasmins, — et si vous détournez les yeux de ce coquet tableau, vous dominez à vol d’oiseau un des plus beaux panoramas qu’il soit possible d’imaginer : une immense et verdoyante plaine au milieu de laquelle s’élèvent, les merveilleux édifices du Tarje et du tombeau d’Akbar, et que le flot argenté de la Jumna sillonne de ses replis capricieux. À la vue de ces beaux lieux, le plus prosaïque ne peut se défendre d’un mouvement d’enthousiasme : involontairement, sous son regard ébloui, cette solitude s’anime, les roses sont en fleurs, l’eau jaillit dans ces fontaines desséchées, une foule respectueuse entoure le grave et noir personnage, couvert de pierreries, qui dicte la loi aux peuples de l’Inde. À la vue de ces beaux lieux, disons-nous, le plus prosaïque n’a pas besoin de grands efforts d’imagination pour se trouver en plein durbar de celui qui prenait les titres de « étoile de justice, soleil de puissance, roi des rois, empereur des empereurs, » suivant l’étiquette consacrée.

Adjacente à ce palais des Mille et une Nuits, dans l’enceinte des remparts, se trouve une autre habitation royale de construction antérieure. La pierre rouge a seule été employée dans cet édifice, dont quelques salles offrent d’élégantes sculptures et de gracieuses proportions. Par malheur, presque tous ces bâtimens tombent en ruine, et il ne reste de suffisamment conservée que la partie du palais consacrée aux prisonniers d’état, une série de petites cellules obscures, ouvrant sur un long corridor, au milieu duquel se trouve un profond, abîme de véritables oubliettes qui, suivant mon guide, servaient de dernier asile aux sultanes qui avaient fait quelques mistake (traduisons faux pas). Nous ne saurions quitter le fort sans visiter la mosquée connue sous le nom de Motee-Musjeed et bâtie par Shah-Jehan en 1656. Cet édifice, tout entier de marbre blanc, sol, murailles et dômes, ne renferme d’autres ornemens que des bas-reliefs représentant des fleurs d’un exquis travail, et la simplicité chaste et majestueuse de son ensemble ne le cède qu’à cette merveille de l’art indien, le Tarje. À la porte de la mosquée, sous un hangar, se trouve une collection de prodigieux tambours, de tam-tams monstres, qui donnent la plus effrayante idée de la musique des empereurs mogols.

Je regrette d’avoir à terminer le récit de ma visite au fort d’Agra en rapportant un acte de vandalisme commis par le marquis de Hastings, et dont lord William Bentinck se rendit complice. Par l’ordre du marquis de Hastings, il y a quelque vingt ans, la plus belle cuve de marbre de l’un des bains royaux fut enlevée pour être expédiée en Angleterre et offerte en présent au prince régent. Lord William Bentinck compléta cette honteuse dévastation en faisant passer sous le marteau de l’encanteur les mosaïques, les marbres du bain condamné. Dieu merci, la spéculation ne fut pas assez heureuse pour que l’on pût songer à vendre en détail ces admirables reliques des maîtres de l’Asie, idée que quelque parcimonieux administrateur eût bien pu avoir !

Pour réparer le tort que les oubliettes du palais et les renseignemens de mon noir cicérone ont pu faire dans l’esprit de mes belles lectrices aux mœurs conjugales des empereurs mogols, je prendrai la liberté de les conduire sans transition au magnifique tombeau élevé au bord de la Jumna par l’empereur Shah-Jehan à la mémoire de la sultane Nourmahal, et connu sous le nom de Tarje d’Agra. La mort de cette belle sultane fut entourée, s’il faut en croire la tradition, de circonstances surnaturelles qui expliquent le culte et la fidélité que son mari garda à sa mémoire. En travail d’accouchement, Nourmahal reposait sur son lit entourée de ses filles, lorsque l’on entendit soudain l’enfant geindre dans ses entrailles. Ces cris frappèrent de terreur l’assistance et la sultane, qui, voyant là un avertissement d’en haut, envoya immédiatement chercher l’empereur et lui dit que jamais mère n’avait survécu à un pareil présage, et qu’elle sentait sa fin approcher. Or, avant de mourir cependant, elle avait deux demandes à lui adresser : la première, de ne pas se remarier pour que les enfans d’un autre lit ne vinssent pas disputer aux siens leur légitime héritage ; la seconde, qu’il mît à exécution sa promesse de lui bâtir un mausolée dont la magnificence fît passer son nom à la postérité. Nourmahal mourut quelques instans après cet entretien, et l’empereur, fidèle à son serment, fit élever à sa mémoire un temple où l’art et les magnificences de l’Orient ont dit leur dernier mot. Quelle plume pourrait rendre justice à l’harmonie des formes de cette poétique mosquée, bâtie au bord du fleuve, sur une terrasse flanquée de quatre tours, au milieu d’ombrages d’une éternelle verdure ? Quel pinceau pourrait reproduire la blancheur neigeuse de ces dômes aux élégantes proportions, ces suaves portiques enguirlandés d’arabesques de marbre noir et relevés de colonnes élancées ? A l’intérieur de l’édifice comme à l’extérieur, tout est marbre, marbre blanc ! Les dalles qui couvrent le sol, les parois de la muraille, les ouvertures mêmes par lesquelles pénètre une lumière mélancolique, sont de marbre, et l’on donnera une idée du travail prodigieux de ces fenêtres en disant que chacune d’elles renferme plus de 800 petites ouvertures. Au milieu de la mosquée, une grille de marbre, découpée comme de la guipure, protège deux cénotaphes correspondant exactement aux tombes de l’empereur et de sa compagne, qui s’élèvent dans un caveau souterrain du monument. Des guirlandes de fleurs en mosaïque, des versets du Coran tracés en marbre noir ornent les parois des cénotaphes, et un obligeant cicérone veut bien me traduire l’un de ces versets, terminé par l’expression d’un vœu que le prophète n’a pas exaucé : Et protège-nous contre la tribu des infidèles ! Mais c’est surtout à la lueur des torches que la voûte profonde apparaît dans toute sa féerique magnificence. Les flammes se jouent sur les surfaces polies du dôme et de la muraille, à travers les festons de la grille qui entoure les deux cénotaphes, en mille reflets chatoyans et capricieux. Vous avez sous les yeux une véritable scène de conte de fée, à laquelle il ne manque, je le dis à regret, qu’un génie bienfaisant et ailé, qui, sortant des flancs du tombeau au milieu d’une fumée odorante, viendrait offrir au visiteur une lampe d’Aladin, ou tout au moins la classique poignée de pierres précieuses. Une dame anglaise, saisie d’enthousiasme à la vue de ces merveilles, s’est, dit-on, écriée qu’elle mourrait avec joie si elle était certaine d’obtenir de la douleur de son mari un aussi splendide mausolée. Ce propos, s’il n’est pas vrai, me parait presque vraisemblable, et de toutes les tombes qu’il m’ait été donné de voir, le Tarje est la seule qui me semble pouvoir le justifier. Peu d’époux peuvent toutefois illustrer leurs regrets d’une manière aussi magnifique. Le Tarje, construit avec des marbres que l’on fut obligé de chercher à 2 et 300 milles d’Agra, dans le district de Jeypore, ne put être achevé qu’après vingt-deux années, pendant lesquelles 20,000 ouvriers travaillèrent à la construction du monument. Les dépenses s’élevèrent à 3,174,802 livres sterling (environ 80 millions de francs). Quelques auteurs prétendent qu’un Français nommé Austin de Bordeux, connu dans l’Inde sous le nom de Merveille-de-l’âge, peut réclamer la paternité de ce chef-d’œuvre, sans rival au monde.

Le tombeau élevé au village de Secundra, à 5 milles d’Agra, par l’empereur Djahan-Guîr à son père Akbar, s’il ne peut être comparé au Tarje, renferme d’admirables détails. Il se compose de trois ou quatre terrasses superposées, hérissées de petits pavillons, dont l’ensemble, d’un goût peut-être incorrect, n’en est pas moins très original. Le corps du monarque repose dans le soubassement du monument et correspond avec un cénotaphe qui s’élève dans une salle à ciel ouvert située à la partie supérieure de l’édifice. Dallée de marbre et de jaspe, cette salle est entourée d’une muraille de marbre découpée à jour, en festons, en rosaces, en fleurs, en ornemens exquis, dont la perfection ne le cède qu’au merveilleux travail de la grille de marbre du Tarje.

Agra ne se recommande pas seulement à la curiosité du voyageur par les souvenirs du passé : la prison centrale, dont il a été tracé une rapide esquisse dans une autre partie de ces études, est un établissement des plus intéressans. Il ne faut pas non plus passer sous silence les diverses maisons d’éducation qui dépendent de la mission catholique des provinces nord-ouest. Depuis longues années, les missionnaires français et italiens ont labouré le champ ingrat de l’Inde centrale, et durs et périlleux furent leurs premiers labeurs, exposés comme ils l’étaient à la cruauté de princes fanatiques, à l’inclémence du climat, aux attaques mêmes des bêtes fauves, hôtes de la jungle. Un bon petit père capucin de la mission d’Agra m’a conté à ce sujet deux anecdotes que je veux livrer au lecteur dans toute leur naïveté. Un des premiers fondateurs de la mission cheminait un soir vers sa cabane, lorsqu’il se trouva tout à coup en présence d’un tigre du plus menaçant aspect. Dépourvu de tout moyen de défense, le vaillant père prit résolument son parti, coiffa le capuchon de sa robe, et s’élança sur le tigre, qui, effrayé, s’éloigna au grand galop, comme s’il eût eu non pas un capucin, mais le diable à ses trousses. Une autre fois le même apôtre, pour échapper aux poursuites d’un autre tigre, fut obligé de se réfugier sur un arbre ; mais l’animal affamé, ou curieux de tâter du capucin, s’établit en sentinelle au pied de l’arbre. Longue et pleine d’anxiétés fut l’attente du pauvre père lorsqu’enfin, sous l’inspiration de son patron, il eut l’idée de mettre le feu à sa robe de bure et de la lancer, ainsi métamorphosée en tunique de dessus, au tigre, qui s’éloigna incontinent, si bien que le moine put regagner son domicile dans un costume défectueux sans doute, mais tous les membres intacts du moins.

Ces anecdotes, passées à l’état de tradition historique dans l’évêché d’Agra, et qui après tout n’ont rien de trop invraisemblable, donnent une idée des dangers de toutes sortes que rencontrèrent les premiers missionnaires dans ces pays barbares. Les choses ont changé depuis, et quoique le gouvernement de la compagnie ne témoigne pas d’une bien grande sollicitude pour les laborieux ouvriers de la foi catholique, il n’oppose du moins aucun obstacle à leurs pieux travaux. La mission d’Agra, outre une fort belle église, possède plusieurs maisons d’éducation pour les enfans des deux sexes. L’établissement des filles, dirigé par des dames françaises de l’ordre de Jésus et Marie, ne le cède en rien, pour la régularité et la bonne tenue, aux couvens les mieux organisés de l’Europe. Il se divise en trois catégories distinctes : la première, destinée aux enfans riches ; la seconde, aux orphelines catholiques des soldats de l’armée de l’Inde ; la troisième, aux enfans indiens catholiques. Malheureusement les dépositaires du pouvoir de l’honorable compagnie, sous l’influence de préjugés encore bien puissans en Angleterre, n’accordent qu’un insuffisant patronage aux efforts vraiment civilisateurs des dames de Jésus et Marie. Ainsi le gouvernement de l’Inde ne paie pour les orphelines militaires qui sont confiées au couvent d’Agra qu’une faible subvention de 2 roupies par mois, 24 roupies (60 francs) par an ! somme tout à fait insuffisante pour pourvoir même à la nourriture de l’enfant, et qui laisse la plus grande partie de ses dépenses à la charge du couvent. Cette parcimonie, indigne des hommes éclairés qui président aux destinées de l’Inde, n’est pas la seule à signaler. Les chapelains catholiques attachés aux stations militaires, dont la congrégation est souvent plus nombreuse que celle des ministres protestans, ne reçoivent par mois qu’un faible salaire de 80 roupies, tandis que les appointemens mensuels de leurs collègues protestans dépassent souvent 7 et 800 roupies. Il est à espérer que l’esprit de véritable libéralisme qui tend chaque jour à dominer davantage dans les conseils de l’honorable compagnie fera bientôt justice de ce choquant état de choses. Il ne s’agit pas ici de grever d’une somme considérable le budget de l’Inde ; quelques milliers de roupies suffiraient pour satisfaire les justes réclamations du clergé catholique de l’Inde. Les plus exigeans d’entre les chapelains militaires ne rêvent pas en effet au-delà d’un salaire de 150 à 200 roupies par mois, qui leur donnerait les moyens de vivre sans être obligés de compter sur la générosité des soldats irlandais, ce qu’ils ne peuvent faire aujourd’hui, quelque parcimonieuse que soit leur existence. Les établissemens qui dépendent de la mission d’Agra ne sont pas tous dans la ville. Des succursales ont été fondées à Missourie, sous le climat salubre des montagnes de l’Himalaya, et à Sirdanah, village peu distant de Meerut, dans les domaines de la Begum-Sumroo, femme vraiment extraordinaire, dont il ne sera peut-être pas hors de propos de dire ici quelques mots.

Il y aurait sans contredit un sujet d’histoire émouvante et romanesque dans la vie de cette femme de rare intelligence et de robuste énergie, qui prit une part active aux luttes dont fut précédée la dissolution du vaste empire des Mogols. Fille mahométane de la caste des Squadanees, qui s’enorgueillit de descendre du prophète, elle épousa, fort jeune, un aventurier de Saltzbourg du nom de Reinhard, auquel sa morne contenance avait fait donner le sobriquet de Sombre. Ce Reinhard, venu dans l’Inde comme soldat d’un régiment français, passa d’abord au service anglais, puis à celui de divers princes natifs, et à l’époque de son mariage il commandait plusieurs bataillons européens composés de ce rebut d’aventuriers qui se réunissent autour des empires à l’agonie, comme les vautours autour des cadavres, troupes turbulentes toujours prêtes à vendre leurs services au plus offrant, et qui, au jour de la bataille, attendent prudemment, loin du feu, que la victoire ait prononcé entre les combattans. Reinhard mourut en 1778, et le vœu des officiers et soldats porta au commandement du bataillon sa femme, la Begum-Sumroo, à l’exclusion d’un fils du premier lit laissé par Reinhard, homme d’une incapacité notoire. Dans ce poste périlleux, où elle fut confirmée par l’empereur Shah-Allum, la begum eut souvent à donner des preuves d’une résolution toute virile. Une fois entre autres, l’officier chargé du commandement actif des bataillons, Allemand de naissance, nommé Paules, venait d’être assassiné : les symptômes les plus alarmans d’insubordination éclataient parmi les soldats et les officiers, lorsque deux jeunes esclaves, pour aller rejoindre leurs amoureux, soldats européens, mirent le feu à la maison où elles étaient renfermées avec d’autres femmes de la suite de la begum et ses objets précieux, puis s’échappèrent au milieu du tumulte de l’incendie. Les deux esclaves ayant été découvertes dans le bazar d’Agra quelque temps après, la begum, à la suite d’une instruction sommaire, les fit fouetter et ensevelir vivantes dans des fosses ouvertes à l’avance devant sa tente, exemple terrible qui conquit pour plusieurs années le respect de cette soldatesque effrénée à l’autorité de son chef enjuponné.

En 1778, la begum embrassa la religion catholique, et épousa en 1793 un gentilhomme français, M. de Levassoult, qui se trouvait à cette époque à la tête des bataillons au service du Scindiah. Une catastrophe vraiment romanesque termina cette union. Les nobles sentimens de M. de Levassoult, ses manières raffinées, lui firent bientôt prendre en profond dégoût une position qui l’obligeait à un contact de tous les jours avec des hommes sans éducation et sans principes ; il ne pouvait de plus se dissimuler que la préférence de la begum lui avait attiré la haine acharnée des plus influens de ses officiers. Tous ces motifs le portèrent à entrer en relation avec l’autorité anglaise, à laquelle il demanda un sauf-conduit en vertu duquel il pût se retirer avec sa femme sur le territoire de Chandernagor. Le sauf-conduit fut accordé, mais les bataillons, instruits des négociations de Levassoult, levèrent immédiatement l’étendard de la révolte et partirent en armes pour le saisir avant qu’il eût pu mettre à exécution ses projets de retraite. Instruit de l’approche des rebelles, le couple partit au milieu de la nuit, la begum en palanquin, Levassoult à cheval. La position était terrible ; l’officier français ne pouvait se dissimuler les affreux traitemens qui l’attendaient, lui et sa femme, si un sort contraire les faisait tomber entre les mains des soldats révoltés. Aussi annonça-t-il à la begum qu’il était déterminé à ne pas se laisser prendre vivant, et cette dernière lui affirma sous serment que cette résolution suprême était aussi la sienne. Après quelques heures d’une course haletante, les fugitifs durent comprendre que les rebelles approchaient rapidement et les atteindraient sous peu. Levassoult, monté sur un bon cheval, eût pu fuir promptement en abandonnant sa femme ; mais son cœur se révolta à cette lâcheté, et il lui demanda si elle était toujours résolue à échapper par la mort aux indignités qui lui étaient réservées. La begum, pour toute réponse, montra à son mari un poignard qu’elle tenait d’une main ferme, et l’on continua de fuir, mais sans succès. Les vociférations des révoltés retentissaient à peu de distance ; les porteurs épuisés du palanquin ralentissaient leur course, lorsque de ses flancs dorés s’exhala un cri d’agonie, et les yeux terrifiés de Levassoult virent les mousselines dont le corps de sa femme était enveloppé se teindre de sang. Immédiatement le gentilhomme français saisit un pistolet à l’arçon de sa selle, et, l’appuyant à son crâne, se fit sauter la cervelle. Les soldats, qui arrivèrent aussitôt, insultèrent odieusement son cadavre. Quant à la begum, soit que la résolution lui eût manqué, soit que ses forces eussent trahi son courage, le poignard, en glissant sur les côtes, ne lui avait fait qu’une légère blessure, et elle fut ramenée en triomphe au camp par les soldats, qui l’accablèrent d’abord d’insultes, mais qui bientôt, par un de ces reviremens si fréquens dans les soulèvemens populaires et militaires, vinrent la prier de reprendre le commandement. Elle le conserva jusqu’en 1802, année où le gouvernement anglais lui garantit par traité la libre jouissance de ses propriétés. La vie active de la begum finit à cette époque, et elle ne fut plus occupée, pendant le reste de ses jours, qu’à dépenser ses immenses revenus en actes d’une générosité princière. Le fils de son premier mari laissa une fille qui fut mariée au colonel Dyce, et donna le jour à ce nabab indien dont les malheurs domestiques et les prodigalités ont longtemps défrayé la chronique scandaleuse de Londres et de Paris. Le palais de Sirdanah, où la begum exerça longtemps une hospitalité magnifique, et qui s’élève au milieu de vastes jardins, est maintenant dans un état complet d’abandon. Le riche mobilier qu’il renfermait a disparu en masse dans une vente publique, et il ne reste plus, pour orner les murailles de ces vastes salles désertes, qu’une collection assez bizarre de portraits où l’on remarque d’abord la begum en turban rouge, en robe de mousseline, le houkah à la bouche, avec un profil de polichinelle pain d’épice où le peintre assurément n’a pas fait acte de flatterie ; Dyce Sombre, au teint de lis et de rose, revêtu d’un uniforme d’attaché fort ressemblant ; enfin, au milieu d’une série d’habits rouges, les généraux Allard et Ventura, les derniers représentais de ces chevaliers d’aventure dont le courage et les talens militaires ont tenu longtemps en échec la course triomphante de l’étoile de l’Angleterre en ces contrées lointaines, race martiale, digne d’un nom dans l’histoire de l’Inde, où elle n’est plus représentée aujourd’hui.

Il est temps de reprendre l’ordre chronologique du voyage, et, revenant sur nos pas, d’entrer dans les murs de Dehli, où le voyageur se trouve, comme à Agra, en présence des souvenirs de la puissance des empereurs mogols. Riche est la mine de renseignemens et de chefs-d’œuvre que les antiquaires et les savans exploiteront peut-être un jour au milieu de ces plaines où s’est élevée la Rome indienne : nous n’aurons pas l’exorbitante prétention d’empiéter sur leurs domaines, et c’est toujours à vol d’oiseau que nous visiterons le Dehli d’aujourd’hui, en ne disant que quelques timides mots du Dehli d’hier.

Le fort de Dehli, bâti sur un plan assez semblable à celui du fort d’Agra, renferme dans son enceinte le palais qui sert d’asile à l’humble et dernier représentant des empereurs de l’Inde. La seule partie du palais accessible aux étrangers se compose de salles de marbre entourées de jardins d’une assez vaste étendue, mais le tout dans un déplorable état de désordre et d’abandon. En effet, malgré les sommes considérables que l’empereur dépossédé reçoit de l’honorable compagnie des Indes, si nombreuse est sa famille, telle est la dilapidation de toute administration asiatique, que des princes du sang royal même ont à peine les moyens de pourvoir aux dépenses de la plus modeste existence. Malgré ce dénûment de la famille impériale, vous retrouvez aux portes du palais, dans les cours de la forteresse, cette foule de serviteurs oisifs qui sont l’un des luxes et l’une des plaies de l’Inde. J’aime à croire toutefois qu’une demi-douzaine d’artistes réfugiés sous un hangar où ils se livrent au plus exécrable sabbat n’appartiennent pas à la musique impériale ; mais il y a autour de vous des gardes du corps armés d’arcs et de carquois, des lettrés, des porteurs d’éventail, des veneurs, de sages brahmines, même des eunuques qui se reconnaissent facilement à leurs traits flétris et à leur démarche dolente. Je distingue parmi eux une variété de l’espèce, l’eunuque chasseur, un monstre armé d’un fusil qui porte fièrement à la main les dépouilles de deux pauvres tourterelles qu’il vient d’assassiner dans les jardins. Un serviteur de la couronne, d’un galbe peu opulent, vêtu d’une tunique rouge flétrie, armé d’une canne à pomme d’argent et affligé d’un œil avarié, vous fait, moyennant backchich, les honneurs de cette demeure d’une royauté déchue, et, par un singulier phénomène d’ubiquité, vous retrouvez, sans avis préalable, cet individu à l’autre extrémité de la ville, aux portes de la grande mosquée (Jumna-Musjeed), tout disposé à continuer ses fonctions de cicérone. C’est la même tunique flétrie, la même canne à pomme d’argent, le même œil avarié : il n’y a pas à douter de l’identité du personnage.

Si le fort et le palais, l’appareil militaire et le luxe de la cour ne présentent plus à Dehli que l’ombre flétrie d’une grandeur passée, la religion de Mahomet a conservé dans cette cité indienne toute sa puissance et son prestige, et c’est à tous égards un magnifique édifice que la grande mosquée qui s’élève sur un monticule d’où l’on domine la ville. On arrive au portique du temple par un escalier monumental sur les marches duquel s’étalent des boutiques d’étoffes, de comestibles, d’oiseleurs avec des milliers de pigeons, l’oiseau chéri du prophète. Des galeries soutenues de colonnes sculptées entourent la cour de la mosquée, dont vous embrassez d’un coup d’œil tous les détails. Devant vous s’ouvre cette vaste cour, dallée de marbre blanc, ornée d’un large bassin où coule une eau limpide. Comme fond du tableau, on a la mosquée de pierre rouge avec ses minarets pittoresques, ses dômes gracieux, ses salles profondes, où l’on pénètre par trois arcades gothiques. Le jour tirait à son déclin, l’œil perçait mal les profondeurs d’une demi-obscurité, et je ne pus m’expliquer un assemblage nuageux de formes indécises qui semblaient flotter au niveau des dalles de marbre ; mais les attitudes si diverses qui distinguent la prière turque m’eurent bientôt donné la clé de cette énigme, et les croyans prosternés la face contre terre s’étant relevés à la voix de l’iman, l’édifice se remplit comme par enchantement d’une foule vêtue de blanc, ayant un aspect d’ombres vraiment fort poétique.

C’est en dehors de la ville actuelle surtout que la puissance des empereurs mogols se révèle dans sa majesté. Sur plusieurs lieux, la terre est jonchée des débris du passé, et une suite non interrompue de ruines gigantesques vous conduit au Kutub, monument excentrique dont tout voyageur curieux de ses devoirs est tenu d’aborder le faîte. L’aspect de la route ne manque pas d’originalité : sous les murs de la ville, des pèlerins natifs sont établis dans des tentes bariolées qu’entourent des chevaux, des chameaux, des éléphans au piquet, et une fois dans la campagne, vous rencontrez à chaque pas des bandes d’ânes chargés de gâteaux de bouse de vache qui, vu la rareté du bois, servent de combustible aux habitans de Dehli ; des Arabes du désert, des tribus de gypsies montées sur des chameaux, ou bien encore de petites voitures à deux roues surmontées d’un dais sous l’abri duquel il vous semble qu’un humain peut à peine s’asseoir, et où, par un phénomène inexplicable de compression, une famille entière se trouve souvent entassée.

Le Kutub est situé à environ 7 milles de Dehli ; c’est un gigantesque pilier de pierres rouges qui se dresse en cône tronqué à une hauteur de 242 pieds sur une base d’environ 45 pieds de diamètre. Il est divisé en quatre balcons situés à hauteurs inégales, et les entablemens qui les supportent, sculptés avec un art exquis, donnent à ce curieux débris du passé un cachet extraordinaire de monument élevé par des Titans et embelli par le ciseau de quelque artiste de premier ordre. Tout à l’entour du Kulub s’étendent des galeries soutenues par des colonnes d’une architecture primitive, couvertes de sculptures excentriques, quelquefois même fort lascives, mais toutes religieusement mutilées. Ces mutilations et quelques inscriptions conduisent les savans à admettre que le Kutub fut bâti au XIIIe siècle par l’empereur Kutub, le premier de la dynastie afghane, pour servir de minaret à une mosquée construite sur les ruines et avec les ruines de vingt-cinq temples hindous. Un escalier tournant conduit au faîte de ce singulier édifice, et le panorama vraiment magnifique qui de son sommet se déploie sous vos yeux est une ample récompense des fatigues d’une ascension de plus de deux cents marches. Partout à l’horizon des vestiges imposans de puissance et de splendeur. Quels récits émouvans de victoires et de catastrophes, de sublimes dévouemens, de trahisons ou de crimes raconteraient ces froides pierres ! Quelle voix de prédicant peut parler plus éloquemment du néant des grandeurs humaines que cette plaine à perte de vue couverte de masses informes qui ont été d’imprenables forteresses, de magnifiques palais, des tombes royales ! Histoire pleine de vicissitudes en effet que celle de cette Dehli sous les murs de laquelle les jeux de la force et du hasard ont cent fois décidé du sort d’un empire de cent millions d’âmes, et qui pendant des siècles a vu tous les trésors de l’Asie affluer dans son enceinte ! Il y a cent ans à peine, en 1739, les murs de cette Babylone ont été témoins des horreurs d’un sac devant lequel pâlissent les plus tristes pages des annales européennes. Je ne puis résister à l’envie de reproduire ici le récit pittoresque de cette journée terrible, ainsi qu’il m’a été fait par un aimable et savant cicérone, infatigable lecteur des annales de l’empire mogol.

Lorsque l’armée de Nadir-Shah eut paru sous les murs de Dehli, l’esprit de trahison et les menées jusque-là secrètes des vizirs ne tardèrent pas à se révéler, et l’empereur Mahomet ne put se dissimuler les dangers qui le menaçaient au sein même de son palais. Dans sa douleur, il s’écria qu’un ennemi déclaré était moins à craindre que de perfides amis, et prit l’héroïque résolution de se rendre auprès du monarque persan et de faire appel à sa générosité. Son attente ne fut pas trompée, et Nadir-Shah, touché de cette marque de confiance, accepta pour rançon de l’empire une somme de 25 crores de roupies, environ 30 millions sterling.

Pendant que les magistrats s’occupaient de lever cette énorme contribution de guerre sur les habitans, le manque de vivres commença à se faire sentir dans la cité, dont les troupes persanes interceptaient les communications avec la campagne, et Nadir-Shah, pour prévenir des désastres, ordonna d’ouvrir les greniers publics et de vendre les grains à un prix déterminé. Une foule immense se porta immédiatement dans les marchés, et surtout au bazar royal. Là, au milieu de la multitude, un soldat persan ayant tenté de s’emparer de quelques pigeons qui se trouvaient à l’étalage d’un marchand, ce dernier poussa un cri hideux, et s’écria d’une voix tonnante que Nadir-Shah avait ordonné à ses troupes de piller la cité. La populace, excitée par ces paroles, attaqua immédiatement les soldats persans, qui s’efforçaient de leur côté de protéger leur camarade. Des malveillans profitèrent de ce tumulte pour répandre le bruit que Nadir-Shah était mort, et que l’heure était venue de prendre une éclatante revanche sur les troupes persanes. Cette fausse nouvelle circula avec la rapidité de l’éclair, et les habitans, trompés, attaquèrent les soldats étrangers partout où ils purent les rencontrer. À la nuit, les Persans furent obligés de battre en retraite, après avoir perdu plus de deux mille hommes.

Ce fut vers minuit seulement que Nadir-Shah reçut la nouvelle de ces événemens. Immédiatement il se porta, à la tête de ses troupes, jusqu’à la mosquée de Roshin-ul-Dowlut, et là s’arrêta pour attendre le jour. Pendant cette halte, un Hindou caché derrière une terrasse ayant tué d’un coup de fusil un homme placé près du shah, la colère de ce dernier ne connut plus de bornes, et quoique le tumulte fût apaisé, il ordonna à la cavalerie de parcourir les rues, à l’infanterie de visiter les maisons, et de tuer sans pitié tous les habitans qu’ils rencontreraient. Cet ordre fut exécuté dans toute sa rigueur, et à deux heures de l’après midi plus de cinquante mille victimes étaient tombées sous le glaive ou les balles, sans que les massacreurs fussent arrivés au cœur de la cité. Telle était la terreur qui paralysait les pauvres habitans, que les hommes jetaient loin d’eux leurs armes, sans songer à défendre leur vie et celle de leurs femmes, et offraient comme des moutons la gorge au sabre des meurtriers. Plus d’un soldat persan mit en pièces une famille entière sans rencontrer la moindre résistance. Les Hindous, suivant leur coutume barbare, renfermaient dans les maisons leurs femmes, leurs enfans, leurs trésors, y mettaient le feu, et se précipitaient ensuite au milieu des flammes. Des milliers se noyèrent volontairement dans les puits. Quoique partout la mort se présentât sous son plus hideux aspect, les malheureux habitans semblaient plutôt la désirer que la craindre.

Pendant ce terrible carnage, le roi de Perse demeurait assis dans la mosquée de Roshin-ul-Dowlut. Sa contenance était si sombre et si terrible, que ses esclaves seuls osaient l’approcher. Enfin l’empereur Mahomet, entouré de ses omrahs, parut dans le divan. Les omrahs se prosternèrent le front dans la poussière, et Nadir-Shah leur ayant demandé ce qu’ils voulaient : « Épargne la ville ! » crièrent-ils d’une seule voix. L’empereur ne dit pas un mot, mais un torrent de larmes inondait son visage. Le tyran, touché de cette douleur muette, rengaina son sabre en disant : « Pour toi, prince Mahomet, je pardonne. » Et il envoya à ses troupes l’ordre de cesser le massacre.

Ce terrible châtiment de la révolte de la veille n’avait pas toutefois apaisé la colère du roi de Perse, et il fit main-basse sur les richesses de l’empereur mogol. Il s’empara au trésor public de 4 millions sterl. et de 2 millions sterling au trésor privé, des diamans de la couronne, évalués à 30 millions sterl., y compris le fameux trône impérial, d’une valeur de 12 millions sterl., enfin de la garde-robe et des armures du monarque vaincu, estimées à 7 millions sterling. Outre cela, il fut levé sur la ville une contribution en espèces de 8 millions sterl. et de 10 millions en bijoux, si bien que, sans tenir compte des chevaux, des chameaux et des éléphans dont les vainqueurs retinrent possession, la rançon de la cité impériale dépassa la somme énorme de 62 millions 1/2 de livres sterling !

Notons, avant de quitter les hauteurs du Kutub, qu’un daguerréotypeur, à la besogne pendant mon séjour sur la plate-forme, a tiré plusieurs épreuves où mon chapeau rond et ma veste de chasse figurent de la manière la plus distincte, et que ce caprice du hasard leur vaudra peut-être l’honneur de représenter aux yeux de quelque antiquaire futur le costume authentique de Kutub ou de Nadir-Shah.

Il est temps de rentrer à Dehli, où j’ai donné rendez-vous à des marchands qui doivent m’apporter les divers objets d’industrie indienne pour lesquels les artistes de cette capitale sont encore sans rivaux, des étoffes d’or, des écharpes brodées, des châles d’un délicieux travail, surtout des miniatures d’une exquise finesse. L’artiste enturbanné, qui m’apporte lui-même ses chefs-d’œuvre et qui m’arrive dans un cabriolet vert à un cheval, est un des spécimens les plus effrayans des funestes influences de l’opium qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il a quarante ans à peine, et ses traits flétris, sa peau collée sur les os, ne seraient pas déplacés sur les épaules d’un octogénaire. Rien ne manque à la décrépitude de cette vieillesse anticipée, et l’on ne peut s’expliquer par quel miracle ces mains tremblantes et ces yeux éteints parviennent à guider le pinceau avec une délicatesse de touche digne de Mme de Mirbel.


V. – HURDWAR.

À partir de Meerut, le voyageur dont la course se dirige vers le versant est des montagnes de l’Himalaya doit renoncer aux comforts relatifs de la petite voiture dans laquelle il a parcouru le Great-Trunk-Road, et avoir recours à cet exécrable et primitif véhicule, le palanquin. Ramenons un peu à sa plus fidèle expression ce véritable luxe de l’Inde, dont tant d’honnêtes gens se font une magnifique idée : une boîte de six pieds de long sur deux pieds et demi de large, que quatre humains ou soi-disant portent sur leurs épaules avec une vitesse moyenne de trois nœuds à l’heure et un cahotement incessant, accompagné d’une sorte de bêlement plaintif, qui finit par donner, sinon le mal de mer, du moins une sorte de vertige. Joignez à ces agrémens qu’un porteur de flambeaux, dont l’usage, lune ou non, renforce votre attelage, prend particulièrement à tâche de vous jeter aux yeux les éclairs de sa torche, et vous avez l’image à peu près fidèle d’un mode de locomotion auprès duquel les coucous, les voiturins et les coches, ces modestes appareils qui n’existent plus en Europe qu’à l’état de souvenir, semblent le dernier mot de la civilisation et du progrès. Disons encore que si dans le palanquin vous n’avez pas à redouter les excès de chevaux indomptés, les caprices de votre attelage de bipèdes sont souvent fertiles pour vous en mésaventures. Que la nuit, soit obscure ou pluvieuse, qu’il y ait fête au village voisin, et sans avis préalable votre boîte et votre personne sont déposés au milieu de la grand’route, au mieux sous un arbre, et il vous faut attendre le retour volontaire de vos porteurs pendant des nuits entières souvent, en compagnie de féroces humeurs, de rêves de bêtes fauves attirées autour de votre souricière par l’appât d’un délicat souper, à moins que, voyageur aguerri aux déboires, et c’est le plus sage, vous n’acceptiez philosophiquement une halte imprévue qui vous donne quelques heures de profond repos.

Ma bonne étoile de voyageur a pris soin de me réserver une compensation de tous ces ennuis, et a conduit ma course errante en temps favorable pour assister aux fêtes du pèlerinage d’Hurdwar, l’un des pèlerinages les plus fréquentés par la population de l’Inde. Quoique plus d’une semaine doive encore s’écouler jusqu’au jour de la grande solennité, le 12 avril, des limites de Meerut à Hurdwar, à plus de trente lieues à la ronde, les routes sont littéralement couvertes de monde. C’est une file continue de piétons, d’éléphans, de chameaux, de chariots à bœufs, une véritable immigration : des flancs de mon palanquin, je peux me croire au milieu d’une nation entière en voyage, et plus nombreux sans doute n’étaient pas les Hébreux lorsqu’ils quittèrent l’Égypte pour la terre promise. Seulement la ressemblance s’arrête là, car il n’y a pas le moindre pharaon aux trousses de cette multitude. Rien mieux que cette foule pressée sur une longue route ne peut donner une idée de l’innombrable population de l’Inde, et de la puissance qu’exercent sur elle, malgré cent ans de domination étrangère et chrétienne, les préjugés d’une religion imbécile. Toutes les races de l’Inde sont représentées par échantillon dans cette cohue : le vaillant Rajpoot aux formes herculéennes, le timide Bengali, les hommes du Punjab, les Arabes du Scinde. Et quelles mœurs que celles de ces pèlerins ! Celui-ci arrive des extrémités de la présidence de Madras et ne porte avec lui pour tout bagage qu’un bâton et un pot de cuivre. Dans ce chariot traîné par des bœufs, entassés l’un sur l’autre plus que ne le sont des harengs dans une caque, se trouvent une vingtaine d’individus, hommes, femmes et enfans, qui ont voyagé ainsi depuis des mois ; une longue file de chameaux amène ces pèlerins des déserts de la Haute-Asie. Voici une troupe de femmes, vêtues de robes sombres et d’allures suspectes, qui parcourent la route en poussant des cris inouis dont les sons discordans dominent les éclats de tambour avec lesquels des voyageurs charment les ennuis d’une halte. Enfin dans ce palanquin aux flancs dorés s’épanouit quelque riche babou, qui a abandonné le soin de ses affaires temporelles pour s’occuper de ses affaires spirituelles et venir rendre hommage au dieu Gange.

Des scènes étranges et pleines de couleur locale annoncent aux voyageurs les abords du camp des pèlerins. Sur les rebords de la route, de hideux mendians étalent avec complaisance aux regards des passans des lèpres repoussantes, de venimeux ulcères, des membres inexplicables. Des hommes saints, les cheveux couverts d’ordures et dépourvus de costume, appellent la charité avec des cris forcenés, ou bien encore ce sont des bœufs sacrés et phénomènes, avec un caparaçon couvert de coquillages et une cinquième jambe attachée à l’épaule ou à la croupe, prodige cousu de fil blanc dans toute l’acception du mot, qu’acceptent sans inventaire ces populations crédules. La plus abondante récolte d’aumônes est semée sur un tapis étendu près d’un sannyassi qui eu la curieuse idée de se coucher au milieu de la route, sous plusieurs pouces de terre, dont sa face et sa poitrine sont couverts, exercice pneumatique dont la victorieuse concurrence ruine un pauvre bœuf sacré qui à quelques pas de là offre en vain à l’attention des fidèles une jambe inutile fort artistement soudée à sa nuque.

La réunion d’Hurdwar participe à la fois de la solennité religieuse, de la foire commerciale et du carnaval. Parmi les croyances superstitieuses qui se rattachent à ces lieux consacrés, une des plus répandues est celle de la toute-puissante efficacité spirituelle d’un bain pris dans les eaux du Gange aux premiers jours d’avril, à l’endroit où Vishnou, partant du pied gauche, suivant la tradition, commença l’enjambée célèbre qu’il termina dans l’île de Ceylan, prodige de gymnastique qui dépasse de cent coudées le pouvoir locomoteur que les contes de Perrault prêtent aux bottes célèbres du chat botté et du petit Poucet. Les livres saints assignent pour théâtre à ce pas mythologique l’endroit où le Gange, après avoir cotoyé le versant des montagnes Sirwali, se décide enfin à lancer ses eaux dans les plaines de l’Inde. La réputation de sainteté de ces lieux est si bien établie, que la configuration du terrain ayant obligé les ingénieurs à faire la prise d’eau de cette grande œuvre, le canal du Gange, presqu’à l’endroit même désigné par la tradition native, les brahmes prétendirent longtemps que tous les efforts de l’art seraient impuissans, qu’un dieu comme le Gange ne se laisserait pas déranger dans sa course par les travaux des hommes, qu’en un mot l’eau ne coulerait jamais dans les artères du canal. Inutile d’ajouter que le dieu-pioche a eu raison du dieu mythologique, et qu’aujourd’hui le flot bienfaisant du canal du Gange met à l’abri des atteintes de famines périodiques une population de plusieurs millions d’individus, témoignage glorieux de la puissance européenne dans l’Inde ! Disons aussi que tous les douze ans les fêtes du pèlerinage prennent un caractère particulier de sainteté, et que, par un heureux hasard, nous sommes dans une de ces années favorisées.

Il ne sera pas inutile, avant de tenter l’esquisse de la scène extraordinaire que présente le camp des pèlerins, de donner ici une description exacte des lieux. Au sortir de la chaîne de l’Himalaya, sur un espace de quelques milles, le Gange suit le contour sinueux des collines qui servent d’avant-garde aux montagnes géantes de l’Asie, et ce n’est qu’à Hurdwar qu’il prend son cours vers les plaines de l’Inde. L’on comprend aisément que le législateur des premiers jours ait formulé en une légende mythologique les sentimens de reconnaissance que les populations éprouvaient d’instinct pour le fleuve dont le flot bienfaisant vient porter la fertilité dans leurs champs desséchés. L’escalier qui conduit aux lieux sacrés s’ouvre en un triangle dont la base repose au milieu des eaux, entre deux temples bâtis sur le modèle des temples de Bénarès, flanqués de tours, avec un soubassement en manière de forteresse et un bas étage surmonté de coquets pavillons aux dômes dorés. La piété des princes natifs a depuis des siècles élevé en cet endroit de nombreux édifices, dont la ligne imposante se développe presque sur les bords de la principale artère du canal du Gange. À l’arrière de ces monumens, des collines escarpées bordent en amphithéâtre une plaine immense qui s’étend vers le sud, et au milieu de laquelle le Gange roule fièrement ses eaux argentées.

Aussi loin que la vue peut atteindre, dans les plaines, aux flancs abrupts de la montagne, des pèlerins ont établi leur domicile temporaire. Là sont réunis les abris les plus divers que la patience et l’industrie de l’homme aient inventés pour le défendre contre les élémens : des tentes élégantes aux couleurs bizarres, des huttes de branchage, une couverture, ou quelques haillons suspendus à des bambous. Souvent même l’avant-train d’une charrette sert d’abri à une vingtaine d’individus. La prudence de l’autorité anglaise a pris soin de tracer à l’avance la configuration du camp : du point central où se trouvent les tentes bien alignées du régiment de cipayes chargé de maintenir l’ordre, rayonnent les diverses rues dont le camp est sillonné, et qui se trouvent couvertes jour et nuit d’une foule aussi dense que peut l’être la multitude réunie sur la place de la Concorde à une heure de feu d’artifice. L’étrange puissance des superstitions primitives a réuni dans cette plaine déserte hier une population de plus de deux millions d’individus ! Si serrés sont les rangs de la multitude dans cette Babylone improvisée, que l’éléphant est la seule monture du haut de laquelle on puisse visiter le camp sans courir de véritables chances d’asphyxie. C’est quelque chose de vraiment merveilleux que la sagacité avec laquelle ces nobles bêtes tracent leur route à travers ce flot humain. Les natifs ont tant de confiance dans la prudence et la bonté de ces véritables amis de l’homme, que, surpris dans une position comfortable de repos, ils n’hésitent pas, sans se déranger, à laisser passer littéralement l’énorme colosse au-dessus de leurs têtes.

Quoique des échantillons de toutes les races de l’Inde soient réunis dans ces quelques milles carrés, la foule ne présente aucune variété de traits ou de costumes. Il y a là une cruelle uniformité de vêtemens blancs, de hideux haillons, d’yeux noirs et de teints pain d’épice. Certaines scènes toutefois offrent un véritable caractère d’originalité : un révérend ministre [low church) dans le costume le plus correct, vêtement noir, cravate blanche, prêche sous l’abri d’une tente les vérités de l’Évangile à une foule qui a, je le crains bien, des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne point voir. Ici un cheval, effrayé à la vue d’un éléphant, s’enfuit en emportant à sa queue l’asile improvisé de plusieurs familles, ou bien encore c’est un chameau indocile qui, réduit à trois jambes comme il l’est par la prudence de son maître, n’en trace pas moins à travers les frêles habitations une course plus destructive que ne pourrait l’être celle d’un boulet. Des milliers de cuisiniers cuisinent en plein air ou sous l’abri de quatre planches toutes sortes de fritures nauséabondes ; à l’étalage de cent boutiques de confiseurs s’élèvent des monceaux de sucreries d’un aspect peu engageant, et dont les natifs sont si friands, que l’on raconte qu’à un jour de victoire un gouverneur-général, lord Ellenborough, ne crut pouvoir mieux récompenser ses cipayes qu’en leur faisant servir double ration de sucre d’orge. Notons encore pour mémoire des boutiques de grains, d’étoffes de toutes sortes, d’objets de sculpture d’un goût tout primitif, et sous l’abri des arbres des jardins les écuries de marchands de chevaux venus de Caboul. Je distingue parmi leurs animaux plusieurs chevaux d’un blanc nuancé de rose, avec des yeux rougeâtres, sortes d’albinos de l’espèce chevaline que les princes natifs recherchent avec passion. Voici enfin une scène qui rappelle les splendeurs des cours indiennes d’autrefois. La foule vient de s’ouvrir devant un peloton de cavaliers à tournure martiale, armés de longs fusils à mèche. Ces soldats servent d’avant-garde au rajah de Békaneer, prince du Rajpootana, l’un des derniers représentans de l’indépendance indienne, qui vient baigner aux lieux sacrés, avec tout l’appareil d’une cour souveraine, non-seulement sa personne, mais encore la dépouille mortelle de son père et de son grand-père, car il porte, dit-on, dans un sachet autour du col les cendres de ces vénérables personnes. Une longue file de chameaux chargés de pèlerins suit immédiatement le groupe de cavaliers, et précède le fils du rajah, un bambin de huit ou dix ans, qui, monté sur un éléphant richement caparaçonné, s’avance majestueusement au milieu d’un cortège de serviteurs portant masses et cannes à pomme d’argent, éventails de plumes de paon, etc.

Le soleil monte à l’horizon et commence à chauffer mon crâne à une température rouge ; quatre 9 alignés ne représenteraient certes pas en mètres cubiques les flots de poussière que j’ai avalés depuis l’aube du jour. L’heure du déjeuner va sonner ; ce sont là motifs suffisans pour m’engager à terminer ma visite au camp des pèlerins et à reprendre le chemin des tentes européennes où j’ai trouvé le plus bienveillant accueil. J’aurai d’ailleurs à traverser sur ma route une des parties les plus curieuses du camp, celle réservée aux sannyassis ou hommes saints. Sous tous les climats, dans toutes les croyances, il s’est rencontré des sectes austères qui ont rendu hommage à la Divinité par la mortification des sens et la privation de tout bien-être matériel. Nulle part toutefois le renoncement aux bonnes choses de ce monde n’a été pratiqué avec des formes extérieures comparables en brutalité et en cynisme à celles adoptées par les cinq ordres religieux qui se divisent les milliers de dévots de profession que compte la population de l’Inde, savoir : les nerhanees, les nerunjunees, les baïragees, les punchalees et les oodassees. Chacun de ces ordres a son organisation régulière, ses généraux, son état-major ; mais les adeptes ne se réunissent jamais, et c’est dans un endroit désert, au bord d’un étang ou au fond d’une caverne, réduits à vivre des aumônes des fidèles, que ces fanatiques, au milieu des pratiques les plus singulières, « attendent la mort sans désirer la vie, comme un domestique à gages attend son salaire, » suivant les paroles des livres saints.

Ce n’est pas toutefois sans études préliminaires que l’on arrive à cet état de grâce, et qui veut entrer dans les rangs de l’une des sectes de sannyassis doit faire son apprentissage en compagnie de quelque solitaire de sainteté reconnue, puis se livrer, sous sa direction, à des pratiques souvent fort originales. Certains hommes de plus de raison que de foi, qui, dégoûtés par les épreuves de la vie ascétique, sont revenus à leur profession première, ont donné de curieux détails sur les exercices de ce soi-disant noviciat religieux. L’un d’eux, un berger, racontait qu’étant allé chercher le pain spirituel près d’un baïragee borgne et vénéré, ce dernier lui recommanda de rester des heures entières les yeux fixés vers le ciel. La recommandation fut littéralement suivie, et le pauvre néophyte devint la proie d’une si violente ophthalmie, que son directeur spirituel put lui annoncer que bientôt il n’aurait plus rien à envier à son maître, car lui-même n’avait perdu l’œil qui lui manquait qu’à la suite des tortures volontaires auxquelles il avait soumis ses rayons visuels. Cette révélation fit tomber les écailles qui couvraient les yeux endoloris de l’apprenti baïragee, et, avec le bon sens d’un véritable Gros-Jean, il renonça à la profession de saint homme pour revenir à ses moutons. Un autre a déclaré qu’à l’exemple de son directeur., il demeurait des journées entières assis sur ses talons, bouchant hermétiquement de ses dix doigts ses narines, sa bouche et ses oreilles, ne s’occupant que du soin de ne jamais rejeter l’air par le même orifice qui l’avait inhalé. Des professeurs de sainteté émérites forcent leurs disciples à demeurer des heures entières ensevelis dans la terre jusqu’au cou, à se déchirer la chair à coups de fouet, à rester assis sur des sièges garnis de clous, etc. Il y a toutefois quelques compensations aux tortures volontaires que s’imposent les saintes gens ; ainsi l’on assure que les sannyassis sont on ne peut mieux venus auprès de la plus belle moitié de l’espèce indienne, et qu’il suffit que le bâton et les sandales, insignes de la profession, soient déposés à la porte d’une hutte pour que le mari même le moins débonnaire s’abstienne de troubler de sa présence une mystique entrevue.

Le camp des baïragees, situé aux abords du canal, présente quelques épisodes caractéristiques qui illustrent d’une manière frappante ces folles coutumes. Ils sont là des douzaines de hideux animaux !… Hélas ! pardon, sagace éléphant, chien, ami de l’homme, cheval, compagnon de ses plaisirs et de ses travaux, d’être forcé par la pauvreté de la langue d’appliquer à cette variété de l’espèce humaine le nom générique sous lequel vous êtes ordinairement désignés, car je ne vois dans le règne animal que les quadrumanes, et parmi eux seuls encore les singes, qui se mordent la queue, que l’on puisse assimiler rationnellement à ces repoussans et stupides mammifères. Ils sont là, dis-je, par douzaines, sur les rebords de la route, aux portes des huttes, presque tous aussi peu vêtus qu’Adam avant sa faute, le corps souillé de cendres ou peint de couleurs bizarres, avec toute sorte de postures fantastiques et ridicules. Celui-ci, en signe d’hommage à la Divinité, a étendu depuis des années son bras droit vers le ciel, si bien que le pauvre membre ankylosé et décrépit est devenu incapable de mouvement. Il y a si longtemps que cet autre tient les deux poings fermés, que les ongles passent à travers la paume de la main, au milieu d’une suppuration infecte. Ce saint homme, ou, avec plus de fidélité d’expression, ce dindon au gris plumage demeure à la même place depuis l’âge de puberté, debout sur une patte, le poitrail appuyé sur une manière de balançoire. Le quartier-général de ces fanatiques est digne de leurs habitudes intimes : sous l’ombrage d’un arbre multipliant (ficus indica) s’élève une sorte d’autel sur lequel reposent quelques plats de cuivre garnis de riz et de fleurs. Aux quatre coins de la pierre, plus laids et plus hideux que les plus hideux magots chinois, sont accroupis quatre fakirs in naturalibus : un chœur de fidèles célèbre les louanges de la Divinité à grand renfort de hurlemens, de roulemens de tambours, d’éclats d’instrumens de cuivre ; à la nuit, des torches de résine éclairent d’une sombre lueur cette scène vraiment diabolique, que le plus farouche pinceau serait inhabile à reproduire.

Des haines implacables divisent ces diverses sectes religieuses, et l’autorité anglaise doit exercer une incessante surveillance pour prévenir des rencontres que termineraient infailliblement de sanglantes catastrophes. Les dispositions les plus strictes sont donc prises pour qu’au jour de la grande solennité, les processions des ordres rivaux ne puissent arriver en même temps au ghaut sacré. En cas de collision toutefois, l’autorité anglaise, comme me l’a dit un de ses représentans, au lieu d’avoir recours immédiatement à la force des armes, se contenterait d’amener sur le théâtre de la lutte une douzaine d’éléphans, et les combattans, quel que fût leur acharnement, devraient bientôt céder la place devant une charge vigoureusement conduite de ces policemen redoutables et improvisés.

Le 12 avril, à six heures du matin, la procession des baïragees devait quitter le quartier-général de l’ordre pour se rendre au ghaut sacré. Les limites du camp, situées, comme je l’ai dit, sur le quai du canal du Gange, étaient gardées par une compagnie du régiment irrégulier des Goorkhas, La tournure martiale de ces soldats, tous hommes de la montagne, bien pris dans leur petite taille, me rappelle celle de nos voltigeurs basques. Ils portent l’uniforme vert foncé de la brigade des riffles, et en guise de sabre un coutelas qui dans leurs mains devient, dit-on, une arme terrible. Les dépositaires de l’autorité et leurs hôtes, tous montés sur des éléphans, ont pris place à portée de ce détachement sur une vaste place que la procession doit traverser. Une multitude immense est réunie en cet endroit, et ce n’est qu’avec mille efforts que des cavaliers irréguliers au turban vert, à la tunique écarlate, peuvent préserver contre les envahissemens de la foule la place réservée au défilé des baïragees. À six heures précises, des éclats tumultueux s’élèvent dans la direction du camp des gaïragees, les Goorkhas quittent la position d’observation qu’ils occupaient au travers du quai ; la procession vient de se mettre en marche. En tête s’avancent une douzaine d’éléphans richement caparaçonnés, chargés de fakirs fort peu vêtus, qui soutiennent des étendards géans avec des hampes de plus de vingt pieds et des flammes de soie de couleurs tranchantes, grandes comme des voiles de navires. À vingt pas de cette avant-garde, un éléphant magnifique porte sur son dos, dans les flancs d’un panier d’argent, l’un des chefs de l’ordre, homme d’un certain âge, aux traits dignes et austères, enveloppé dans les plis d’un magnifique cachemire rouge. Toujours et partout Robespierre en habit bleu barbeau et en culotte de nankin précédant à la fête de l’Être suprême la masse déguenillée des sans-culottes ! Derrière ce dignitaire viennent immédiatement plusieurs chevaux conduits à la main, richement caparaçonnés et destinés à être offerts en présens aux brahmines gardiens des lieux sacrés. Une bande de musiciens armés de monstrueuses trompettes, de féroces tam-tams, d’impitoyables cymbales, marche fièrement en tête de la masse des baïragees, qui s’avance en un bataillon de plus de trois mille hommes dont les hurlemens accompagnent dignement l’infernale symphonie qui les précède. Il faudrait le crayon d’un Callot pour donner une idée de ces personnages extravagans avec leurs cheveux épars ou nattés de la façon la plus bizarre, leurs faces tatouées de raies de toutes couleurs, drapés dans des couvertures d’une couleur jaunâtre ou le corps souillé de cendres ! Et cependant le Paris chargé de distribuer la pomme à toutes ces laideurs eût, sans contredit, réservé le choix de ses préférences pour une file de deux cents hommes environ qui, se tenant par la main, marchaient deux à deux processionnellement dans l’état le plus complet de nudité. Jamais l’homme, même au plus chaud d’une orgie de carnaval, même dans les tristes enceintes d’une maison de fous, ne m’a semblé plus laid, plus ridicule que sous les espèces de ces deux cents fakirs, et sans partager les fougueuses colères d’un digne ministre, mon compagnon de howdah, j’aurais, je l’avoue, récompensé avec joie d’un bon repas le roquet hargneux qui eût fait irruption au milieu de toutes ces nudités. Le défilé des baïragees terminé, il s’agissait de ne pas perdre de temps pour arriver aux lieux sacrés en même temps que la procession ; aussi, sans délai, nous dirigeâmes nos intelligentes montures vers le ghaut par un chemin détourné.

L’aspect de ces lieux était en vérité quelque chose d’étrange et de grandiose. Une innombrable foule couvre de ses replis la surface des eaux, les toits des temples et des maisons. Partout où l’œil peut s’étendre, il ne rencontre à l’horizon d’autre espace vide que l’escalier sacré protégé par un triple cordon de sentinelles. Au milieu du fleuve, de riches natifs, des visiteurs européens dominent du haut de leurs éléphans ce prodigieux panorama, où l’observateur peut saisir au passage quelques scènes pleines de couleur locale. Un gros brahmine, triple menton, abdomen florissant, véritable triton, à la conque près, gambade au milieu des eaux en poussant des cris de joie comme un enfant. Plus gracieuse est la rencontre de deux jeunes filles, les seules jolies filles qu’il m’ait été donné de voir dans cette population de deux millions d’individus, qui s’embrassent tendrement et s’offrent réciproquement le liquide sacré de leur main droite. Des enfans conduisent leurs parens, aveugles ou affaiblis par l’âge, au sein du bain purificateur. Voici un pieux Énée, aux formes herculéennes, qui porte à califourchon sur sa cuisse une petite vieille, centenaire au moins, à en juger par son corps décrépit et tremblottant, ses yeux qui pleurent au soleil, les petits cris fêlés qu’elle mêle aux acclamations de la foule. Sur des sortes de tréteaux presque au niveau du flot sont établis des enfans vêtus d’une robe écarlate, avec un casque de papier doré, orné, en manière de plumet, d’un éventail de plumes de paon, et qui reçoivent d’assez abondantes aumônes. Enfin des sentinelles en habit rouge, les reins ceints d’un pagne, défendent à la foule l’abord des endroits dangereux de la rivière, et, chose singulière, ne font pas respecter la consigne en se servant du bâton dont ils sont armés, mais bien en menaçant les baigneurs aventureux de leur jeter de l’eau au visage, menace devant laquelle tous, sans exception, reculent avec une terreur digne de Gribouille.

Je surveillais avec une incessante curiosité ces scènes d’un autre âge, lorsque Y avant-garde des baïragees parut au sommet du ghaut. En un clin d’œil, leur flot envahisseur couvre toutes les marches de l’escalier sacré : c’est une fourmilière humaine, une avalanche de têtes noires, de corps bruns, au milieu desquels tranche l’uniforme éclatant des cipayes, qui là du moins font usage de leurs bâtons, dont ils s’escriment complaisamment à droite et à gauche. Les éléphans de la procession ont pénétré dans la rivière par un chemin détourné, et les fakirs se précipitent du haut de leurs montures au milieu des eaux avec une folle ardeur. Il y a là une immense saturnale, avec deux millions d’acteurs, dont le récit minutieux remplirait un volume, et que le pinceau seul de Decamps pourrait reproduire dignement sur la toile. Notons pour terminer que ce qui distingue particulièrement cette foule, c’est son caractère inoffensif et bon enfant, son respect pour l’autorité : le voyageur européen peut circuler au plus épais de ses rangs sans entendre de brutales apostrophes ou rencontrer des regards haineux.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire un mot de la vie européenne au milieu de ces populations primitives ; j’ai d’ailleurs une dette de reconnaissance à acquitter envers le digne hôte auquel je suis redevable d’avoir assisté aux fêtes du pèlerinage d’Hurdwar sans avoir eu à supporter toute sorte de privations. Dans le charmant jardin du bungalow où était établi son quartier-général, M. R., le collecteur du district, avait pris soin de faire dresser au milieu des arbustes en fleurs de vastes tentes à l’usage des visiteurs, auxquels il prodiguait l’hospitalité la plus aimable et la plus libérale. Peu d’épisodes, dans une vie passablement errante, m’ont laissé de plus agréables souvenirs que les quelques jours que j’ai passés au camp d’Hurdwar, et je conserverai longtemps la mémoire de ces longues et intéressantes promenades au camp des pèlerins, de ces gais repas, de ces whists de santé qui remplissaient si complètement la journée, vie facile et comfortable, qui n’est pas sans avoir eu ses émotions tragiques. Un matin au déjeuner, un mahout vint raconter qu’en passant sur la route, à un demi-mille environ du camp, il avait aperçu sur le rebord du chemin un tigre au repos qui semblait surveiller les passans avec un intérêt tout gastronomique. La véracité indienne est si sujette à caution, il y eût eu tant d’audace à la bête fauve de venir se montrer à portée de fusil d’un camp de deux millions d’hommes, que même les sportsmen les plus énergiques n’accordèrent pas la moindre foi à ce renseignement. Le lendemain, à la même heure, un homme de police nous annonça en toute hâte que ledit tigre, après avoir tué un homme, s’était réfugié dans une jungle voisine. En cinq minutes, le repas était terminé, les fusils prêts, et, montés sur des éléphans, nous nous dirigions vers l’endroit indiqué ; mais la gloire de venger la victime ne nous était pas réservée, des chasseurs plus heureux nous avaient devancés à la jungle, et nous n’arrivâmes sur les lieux que pour entendre les coups de fusil qui annonçaient la mort du redoutable monstre.

Nous ne pouvons mieux terminer ces études sur les Anglais et l’Inde que par cette esquisse du pèlerinage d’Hurdwar : si nous ne sommes pas resté inférieur au sujet, nous aurons illustré d’une manière complète en ces quelques pages l’un des plus grands faits des temps modernes, l’empire de l’honorable compagnie des Indes ! N’est-ce pas une scène vraiment extraordinaire que cette multitude innombrable de pèlerins attirés, au XIXe siècle, des extrémités les plus éloignées du continent indien au pied des montagnes de l’Himalaya par la puissance de puériles superstitions ? n’est-ce pas une chose unique dans les annales du monde que cette population conquise de plus de deux millions d’individus au milieu de laquelle un état-major d’une demi-douzaine de magistrats de race étrangère, appuyés d’un millier de baïonnettes natives, suffisent pour maintenir un ordre absolu ? Ce glorieux épisode d’histoire intime parle en termes bien éloquens des hauts faits de la race anglo-saxonne en ces contrées lointaines, et si devant un pareil spectacle le rhéteur peut s’apitoyer en termes ronflans sur le sort de ces populations qui portent le joug de la domination étrangère, l’observateur impartial doit reconnaître que la Providence a pris en pitié les blessures saignantes de l’Inde le jour où elle a permis que le grand édifice de la puissance anglaise s’élevât sur les ruines vermoulues des gouvernemens natifs. Est-ce assez toutefois pour les conquérans de l’Asie d’avoir fait succéder des années de paix profonde aux années de luttes intestines ? Est-ce assez de l’ordre matériel absolu qui, sous l’empire de leurs lois, règne dans le plus grand empire qu’ait jamais vu le monde ? Non, sans doute. Pour justifier les faveurs de ce dieu des batailles, qui a remis entre ses mains le sort de plus de cent cinquante millions d’hommes, l’Angleterre a d’autres devoirs à remplir. Il faut relier entre eux par des lignes de fer les grands centres du nord et du sud, il faut ouvrir des routes dans tous les districts, creuser des canaux partout. Il reste à formuler un bon système d’éducation pour les natifs, à organiser surtout une police honnête et vigilante… De la besogne pour des siècles enfin !… Et cette grande tâche achevée, il sera temps de penser à assurer l’émancipation, ou tout au moins des droits politiques aux populations, de l’Inde.


MAJOR FRIDOLIN.

  1. Voyez sur le service civil de l’Inde, sur l’instruction et le système pénal, sur le commerce et le budget, sur l’armée, la Revue des 15 novembre, 15 décembre 1856, 15 janvier et 15 février 1857.
  2. Le prix de l’abonnement est d’une roupie par mois pour le journal quotidien, et varie pour les autres publications de une demi-roupie à un quart et même un huitième de roupie, prix bien modeste, si l’on pense qu’il s’agit d’un abonnement mensuel au Bidyacul podruma (l’Arbre de toutes les Sciences), au Sambad Rasaraj (le Roi de la Satire), ou au Sambad Bhashkar (le Soleil). Le Soleil, qui est généralement reconnu comme le journal le plus important de la communauté indigène, tire seulement à 400 exemplaires, faible circulation que n’explique que trop ce que nous avons dit du déplorable état de l’éducation dans la société indienne.
  3. Il est d’usage dans les stations anglo-indiennnes que les résidens s’associent par trois ou quatre pour entretenir un troupeau de moutons. Un ou deux animaux, suivant les besoins, sont tués par semaine et distribués entre les membres du Mutton-Club.
  4. Ce poste, depuis l’année 1885, époque de l’annexion du royaume d’Oude à l’empire anglo-indien, a naturellement cessé d’exister. Voyez sur le roi d’Oude la Revue du 1er janvier 1856.
  5. Nous devons faire remarquer que ces lignes étaient écrites avant le mois de décembre 1855, époque où lord Dalhousie termina sa longue et prospère vice-royauté en annexant les territoires d’Oude au domaine anglo-hindou. L’expérience a complètement justifié cette mesure, vivement critiquée aux premiers jours.