Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister/Livre quatrième

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Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (Œuvres de Goethe, VI.p. 192-204).



Chapitre I[modifier]

Laërtes était rêveur à la fenêtre, la tête appuyée sur sa main ; il promenait ses regards sur la campagne : Philine traversa doucement la grande salle, s’accouda sur son ami et se moqua de sa gravité.

«  Ne ris pas, lui dit-il. C’est affreux de voir comme le temps passe, comme tout change et finit. Regarde : là s’étendait naguère un camp superbe. Comme les tentes avaient un air joyeux ! Quelle vie au-dedans ! Quelle garde vigilante on faisait dans tout le canton ! Et maintenant tout a disparu ! Pendant quelques jours encore, la paille foulée et les foyers creusés dans la terre en montreront la trace ; puis tout sera bientôt labouré, et la présence de mille et mille vaillants hommes dans cette contrée ne sera plus qu’un rêve fantastique dans les têtes de quelques vieilles gens. »

Philine se mit à chanter, et tira son ami dans la salle pour le faire danser.

«  Eh bien ! dit-elle, puisque nous ne pouvons courir après le temps, sachons du moins l’honorer gaiement et gentiment à son passage, comme une belle divinité. »

À peine avaient-ils fait quelques tours, que Mme Mélina traversa la salle. Philine fut assez méchante pour l’inviter aussi à danser, et lui rappeler par là combien sa grossesse lui rendait la taille difforme.


«  Si je pouvais, dit Philine, lorsqu’elle eut passé, ne plus voir de ma vie une femme en état d’espérance !

— Elle espère pourtant ! dit Laërtes.

— Mais elle s’habille si mal ! As-tu remarqué, par devant, les plis de sa jupe raccourcie, qui prennent l’avance quand elle marche ? Elle ne montre aucun goût, aucune adresse, pour s’ajuster un peu et cacher son état.

— Laisse faire, le temps lui viendra en aide.

— Ce serait pourtant plus joli, reprit-elle, si les enfants tombaient comme les prunes quand on secoue la branche. »

Le baron entra, et dit aux comédiens quelques paroles obligeantes, au nom du comte et de la comtesse, qui étaient partis de grand matin, et il leur fit quelques présents. Il se rendit ensuite auprès de Wilhelm, qui était occupé de Mignon dans la chambre voisine. L’enfant s’était montrée fort amicale et empressée, lui avait demandé des détails sur ses parents, ses frères et sœurs, sa famille, et lui avait ainsi rappelé qu’il était de son devoir de leur donner de ses nouvelles.

Le baron, en lui faisant les adieux des maîtres du château, assura que le comte avait été fort content de lui, de son jeu, de ses travaux poétiques et de son zèle pour le théâtre. Pour preuve de ces sentiments, il produisit une bourse dont les mailles élégantes laissaient briller, à travers leur tissu, l’attrayante couleur des pièces d’or toutes neuves. Wilhelm fit un pas en arrière et refusait cette largesse.

«  Considérez ce cadeau, poursuivit le baron, comme un dédommagement de votre temps, une marque de reconnaissance pour vos peines, non comme une récompense de votre talent. Si ce talent nous vaut une bonne renommée et l’estime des hommes, il est juste que notre application et nos efforts nous assurent aussi les moyens de suffire à nos besoins ; car enfin nous ne sommes pas de purs esprits. Si nous étions à la ville, où l’on trouve tout, cette petite somme aurait pris la forme d’une montre, d’une bague ou de quelque autre bijou. Maintenant, je mets dans vos mains la baguette magique : achetez-vous avec cela le joyau qui vous sera le plus agréable et le plus utile, et gardez-le comme un souvenir de nous. Quant à la bourse, vous la tiendrez en grand honneur : elle est l’ouvrage de nos dames, et leur désir a été de donner au cadeau la forme la plus agréable.

— Excusez mon embarras, reprit Wilhelm, et mon hésitation à recevoir ce présent. Il semble anéantir le peu que j’ai fait, et il mêle quelque gêne à un heureux souvenir. L’argent est une belle chose pour en finir avec les gens, et je voudrais ne pas en finir tout à fait avec votre famille.

— Il n’en sera rien, répondit le baron. Mais, puisque vous avez des sentiments si délicats, vous n’exigerez pas que le comte, qui met son plus grand honneur à se montrer attentif et juste, soit forcé de se sentir votre débiteur. Il n’ignore pas la peine que vous avez prise, et comme vous avez consacré tout votre temps à seconder ses vues ; il sait même que, pour accélérer certains apprêts, vous n’avez pas ménagé vos propres deniers : comment oserai-je reparaître devant lui, si je ne peux lui assurer que sa reconnaissance vous a été agréable ?

— Si je n’avais à penser qu’à moi, si j’osais suivre ma propre inclination, reprit Wilhelm, malgré toutes les raisons, je refuserais obstinément ce cadeau, si beau et si honorable qu’il soit ; mais je dois avouer qu’au moment où il me jette dans un embarras, il me tire d’un autre, où je me trouvais à l’égard des miens, et qui m’a causé plus d’une secrète inquiétude. Je n’ai pas été fort bon ménager du temps et de l’argent dont je dois rendre compte : maintenant, grâce à la générosité de votre noble parent, je pourrai sans crainte informer ma famille de l’heureux succès auquel je suis arrivé par ce singulier détour. La délicatesse, qui, dans de pareilles circonstances, nous avertit comme une conscience scrupuleuse, je la sacrifie à un devoir plus élevé, et, pour être en état de paraître avec assurance aux yeux de mon père, je demeure confus devant les vôtres.

— C’est étonnant, reprit le baron, de voir les étranges scrupules qu’on se fait d’accepter de l’argent de ses amis et de ses protecteurs, dont on recevrait avec joie et reconnaissance tout autre présent. La nature humaine a mille fantaisies pareilles, et se crée volontiers et nourrit soigneusement ces délicatesses.

— N’en est-il pas ainsi de tout ce qui tient au point d’honneur ?

— Sans doute, et à d’autres préjugés encore. Nous ne voulons pas les extirper, de peur d’arracher en même temps de nobles plantes ; mais je suis toujours charmé, quand certaines personnes sentent qu’elles peuvent et qu’elles doivent s’affranchir du préjugé ; et je me rappelle avec plaisir l’histoire de ce poète ingénieux qui avait fait, pour un théâtre de cour, quelques pièces, dont le monarque avait été pleinement satisfait. « Je veux le récompenser dignement, dit le généreux prince. Qu’on lui demande si quelque bijou lui ferait plaisir, ou s’il ne rougirait pas d’accepter de l’argent. » Avec sa manière badine, le poète répondit au courtisan chargé du message : « Je suis vivement touché de cette gracieuse bienveillance, et, puisque l’empereur prend de notre argent tous les jours, je ne vois pas pourquoi je rougirais d’en recevoir de lui. »

À peine le baron eut-il quitté la chambre, que Wilhelm s’empressa de compter la somme qui lui arrivait d’une manière si soudaine et, à ce qu’il croyait, si peu méritée. Quand les belles pièces brillantes roulèrent de la jolie bourse, il parut comprendre, pour la première fois, et comme par pressentiment, la valeur et la dignité de l’or, dont nous ne sommes guère touchés que dans l’âge mûr. Il fit son compte, et trouva qu’avec les avances que Mélina avait promis de lui rembourser sur-le-champ, il avait autant et même plus d’argent en caisse que le jour où Philine lui avait fait demander le premier bouquet. Il jetait un coup d’œil de satisfaction secrète sur son talent, et de léger orgueil sur le bonheur qui l’avait conduit et accompagné jusqu’alors. Là-dessus il prit la plume avec confiance, pour écrire à ses parents une lettre, qui devait leur ôter, d’un seul coup, toute inquiétude, et leur présenter sa conduite sous le plus beau jour. Il évita une narration expresse, et donna seulement à deviner, sous des expressions mystérieuses et solennelles, ce qui lui était arrivé. La bonne situation de sa caisse, le gain qu’il devait à son talent, la bienveillance des grands, la faveur des femmes, la connaissance du grand monde, le développement de ses facultés physiques et intellectuelles, les espérances de l’avenir, formèrent un tableau chimérique si étrange, que la fée Morgane elle-même n’aurait pu en composer un plus merveilleux.

Dans cette heureuse exaltation, après avoir fermé sa lettre, il poursuivit en lui-même un long monologue, dans lequel il récapitulait ce qu’il venait d’écrire, et se traçait un avenir de travaux et de gloire. L’exemple de tant de nobles guerriers l’avait enflammé ; la poésie de Shakespeare lui avait ouvert un monde nouveau, et il avait aspiré sur les lèvres de la belle comtesse une ineffable ardeur : tout cela ne pouvait, ne devait pas rester sans effet.

L’écuyer parut, et demanda si les paquets étaient prêts. Malheureusement, à l’exception de Mélina, personne n’y avait songé, et il fallait partir sans délai. Le comte avait promis de faire conduire la troupe à quelques journées de là : les chevaux étaient prêts, et leurs maîtres ne pouvaient s’en passer longtemps. Wilhelm demanda sa malle : Mme Mélina s’en était emparée ; il demanda son argent : M. Mélina l’avait serré, avec grand soin, tout au fond de son coffre. Philine dit qu’elle avait encore de la place dans le sien. Elle prit les habits de Wilhelm et chargea Mignon d’apporter le reste. Wilhelm dut s’en accommoder, et ce ne fut pas sans répugnance.

Pendant qu’on faisait les paquets et les derniers préparatifs, Mélina se prit à dire :

«  Il me déplaît que nous ayons en voyage l’air de saltimbanques et de charlatans. Je voudrais que Mignon mît des habits de femme, et que le joueur de harpe se fît bien vite couper la barbe. »

Mignon se serra contre Wilhelm, en disant avec une grande vivacité :

«  Je suis un garçon ; je ne veux pas être une fille ! »

Le vieillard se tut, et, à cette occasion, Philine fit quelques réflexions badines sur l’originalité du comte, leur patron.

«  Si le joueur de harpe se fait couper la barbe, il faudra, dit-elle, qu’il la couse sur un ruban et la garde avec soin, afin de pouvoir la reprendre, aussitôt qu’il rencontrera le comte quelque part dans le monde ; car c’est à sa barbe seule qu’il doit la faveur du noble châtelain. »

Comme on la pressait d’expliquer cette singulière observation, elle répondit :

«  Le comte croit que l’illusion gagne beaucoup à ce que le comédien, continue de jouer son rôle dans la vie ordinaire et soutienne son personnage. C’est pourquoi il était si favorable au pédant, et il trouvait le joueur de harpe très-habile de porter sa fausse barbe, non-seulement le soir sur le théâtre, mais aussi durant tout le jour, et il goûtait fort l’air naturel de ce déguisement. »

Tandis que les autres s’égayaient sur cette erreur et sur les singulières idées du comte, le joueur de harpe prit Wilhelm à part, et le conjura, les larmes aux yeux, de le laisser partir sur l’heure. Wilhelm lui dit de se rassurer, et lui promit qu’il le défendrait contre tout le monde, que nul ne toucherait à un poil de sa barbe, bien moins encore ne l’obligerait de la couper.

Le vieillard était fort ému, et ses yeux brillaient d’un éclat singulier.

«  Ce n’est pas là ce qui me chasse, s’écria-t-il. Depuis longtemps je me fais en secret des reproches de rester auprès de vous. Je devrais ne m’arrêter nulle part ; car le malheur me poursuit, et il frappe ceux qui s’unissent à moi. Craignez tout, si vous ne me laissez partir. Mais ne me faites point de questions : je ne m’appartiens pas ; je ne puis rester.

— À qui donc appartiens-tu ? Qui peut exercer sur toi un pareil pouvoir ?

— Monsieur, laissez-moi mon horrible secret, et souffrez que je vous quitte. La vengeance qui me poursuit n’est pas celle du juge terrestre : je suis dominé par un sort impitoyable ; je ne puis, je ne dois pas rester.

— Non, non, je ne te laisserai pas partir dans l’état où je te vois.

— Je vous trahis, mon bienfaiteur, si je balance. Je suis en sûreté près de vous, mais vous êtes en péril. Vous ne savez pas qui vous gardez à vos côtés. Je suis coupable, mais moins coupable que malheureux. Ma présence met le bonheur en fuite, et une bonne action est impuissante quand je m’y associe. Je devrais être sans cesse errant et fugitif, pour échapper à mon mauvais génie, qui ne me poursuit que lentement, et ne me fait sentir sa présence qu’au moment où je veux reposer ma tête et goûter quelque relâche. Je ne puis mieux vous témoigner ma reconnaissance qu’en m’éloignant de vous.

— Homme étrange, tu saurais aussi peu me ravir ma confiance en toi que l’espérance de te voir heureux. Je ne veux pas fouiller dans les secrets de tes superstitions ; mais, quand même tu vivrais dans l’attente d’événements et de combinaisons extraordinaires, je te dirai, pour te rendre la confiance et le courage : « Associe-toi à ma fortune, et nous verrons lequel sera le plus puissant, de ton noir démon ou de mon bon génie. »

Wilhelm saisit cette occasion pour dire encore au vieillard beaucoup de choses consolantes, car, depuis quelque temps, il avait cru reconnaître dans son mystérieux compagnon un homme qui, par hasard ou par une dispensation céleste, avait commis un grand crime, dont il traînait partout avec lui le souvenir. Peu de jours auparavant, il avait prêté l’oreille à ses chants, et remarqué les paroles suivantes :

«  Pour lui les rayons du soleil matinal colorent de flammes le pur horizon, et sur sa tête coupable s’écroule le bel édifice de l’univers. »

Le vieillard eut beau dire, Wilhelm avait toujours des raisons plus fortes ; il savait donner à tout une apparence et un tour si favorables, il trouva des paroles si courageuses, si amicales, si consolantes, que l’infortuné lui-même sembla revivre et renoncer à ses fantaisies.

Chapitre II[modifier]

Mélina avait l’espoir de s’établir avec sa troupe dans une ville petite, mais riche. Déjà ils se trouvaient au lieu où les chevaux du comte avaient dû les conduire, et ils cherchaient d’autres voitures et d’autres chevaux pour se faire mener plus loin. Mélina s’était chargé du transport, et, suivant son habitude, il se montrait fort avare. En revanche, Wilhelm sentait dans sa poche les beaux ducats de la comtesse, qu’il se croyait pleinement en droit de dépenser gaiement, et il oubliait bien vite qu’il les avait pompeusement mis en ligne de compte dans son bilan.

Son ami Shakespeare, qu’il reconnaissait aussi avec joie comme son parrain, et qui lui rendait plus cher le nom de Wilhelm, lui avait fait connaître un prince[1] qui passe quelque temps dans une société vulgaire et même mauvaise, et qui, malgré la noblesse de son caractère, trouve de quoi se divertir dans la rudesse, les incongruités et la sottise de ses grossiers compagnons. Il se complaisait fort dans cet idéal, avec lequel il pouvait comparer sa situation présente, et il lui devenait, de la sorte, extraordinairement facile de se faire illusion, plaisir qui avait pour lui un charme irrésistible.

Il commença par songer à son costume. Il trouva qu’une petite veste, sur laquelle on jette au besoin un manteau court, est un habillement fort commode pour un voyageur. Un pantalon de tricot et des bottines lacées étaient la véritable tenue d’un piéton. Puis il fit emplette d’une belle écharpe de soie, dont il se ceignit d’abord, sous prétexte de se tenir le corps chaud ; en revanche, il secoua le joug de la cravate, et fit coudre à ses chemises quelques bandes de mousseline, assez larges pour ressembler parfaitement aux collets antiques ; le beau fichu de soie, souvenir sauvé d’entre ceux de Marianne, était négligemment noué sous le collet de mousseline ; un chapeau rond, avec un ruban bariolé et une grande plume, complétaient la mascarade.

Les dames assuraient que ce costume lui allait parfaitement. Philine en était, disait-elle, enchantée. Elle pria Wilhelm de lui donner ses beaux cheveux, qu’il avait fait couper impitoyablement, pour se rapprocher toujours plus de son idéal. Elle se mit par là fort bien dans son esprit. Notre ami, qui, par sa libéralité, s’était acquis le droit d’agir avec ses compagnons à la manière du prince Harry, prit bientôt fantaisie d’inventer et d’encourager de folles équipées. On faisait des armes, on dansait, on imaginait toute sorte de jeux ; et, dans la joie du cœur, on buvait largement les vins passables qu’on trouvait sur la route ; Philine, au milieu de cette vie désordonnée, tendait ses pièges au héros dédaigneux, et puisse son bon génie veiller sur lui !

Un des amusements favoris de la troupe était d’improviser des pièces, dans lesquelles ils imitaient et tournaient en ridicule leurs anciens patrons et bienfaiteurs. Quelques-uns avaient fort bien observé les airs singuliers de certains grands personnages ; en les imitant, ils provoquaient chez leurs camarades les plus vifs applaudissements, et, quand Philine tirait des secrètes archives de son expérience quelques singulières déclarations d’amour, qu’on lui avait faites, les rires malins ne pouvaient plus finir.

Wilhelm blâmait leur ingratitude, mais ils répondaient qu’ils avaient bien gagné ce qu’ils avaient reçu au château, et qu’à tout prendre, on ne s’était pas comporté le mieux du monde envers des gens de leur mérite. Puis ils se plaignaient du peu d’estime qu’on leur avait témoigné, des humiliations qu’on leur avait fait souffrir. Les moqueries, les pasquinades, l’imitation, recommençaient, et l’on était toujours plus injuste et plus amer. Là-dessus Wilhelm leur disait :

«  Je voudrais que votre langage ne laissât paraître ni l’égoïsme ni l’envie ; je voudrais vous voir considérer sous leur vrai point de vue ces personnes et leur position. C’est une chose toute particulière d’occuper par sa naissance même une place élevée dans la société. L’homme à qui une richesse héréditaire assure une large et libre existence ; qui, dès son jeune âge, se trouve, si j’ose ainsi dire, environné de tous les accessoires de la vie, s’accoutume, le plus souvent, à considérer ces avantages comme les premiers et les plus grands, et le mérite d’une personne bien douée par la nature le frappe moins vivement. La conduite des grands envers les petits et aussi des grands entre eux est mesurée sur les avantages extérieurs ; ils permettent à chacun de faire valoir son titre, son rang, son habillement, sa parure et ses équipages, mais non pas ses mérites. »

La troupe applaudit avec transport à ces dernières paroles : on trouvait abominable que l’homme de mérite fût constamment laissé en arrière, et qu’on ne vît pas trace dans le grand monde de liaisons naturelles et sincères. Ils se livrèrent sur ce dernier point à des réflexions infinies.

«  Ne les blâmez pas, s’écria Wilhelm, plaignez-les plutôt : il est rare en effet qu’ils sentent vivement ce bonheur, que nous reconnaissons comme le plus grand, qui prend sa source dans le sein fécond de la nature. C’est à nous seuls, enfants déshérités, qui ne possédons rien ou qui possédons peu de chose, qu’il est donné de goûter, dans une large mesure, les jouissances de l’amitié. Nous ne pouvons élever nos amis par des grâces, ni les avancer par la faveur, ni les enrichir par des largesses ; nous n’avons rien que nous-mêmes : cet unique bien, il faut le donner tout entier, et, pour qu’il ait quelque prix, en assurer à notre ami la possession éternelle. Quelle jouissance, quel bonheur, pour celui qui donne et pour celui qui reçoit ! Dans quelle heureuse sphère nous transporte la fidélité ! Elle donne à cette vie passagère une certitude céleste : c’est la base de notre richesse. »

Mignon s’était approchée, pendant que Wilhelm parlait ainsi ; elle l’entourait de ses bras délicats, et restait la tête appuyée sur sa poitrine. Il posa sa main sur la télé de l’enfant et poursuivit en ces mots :

«  Qu’il est facile aux grands de gagner notre affection ! Qu’ils s’attachent aisément les cœurs ! Une conduite obligeante, facile, humaine seulement, produit des miracles. Et combien n’ont-ils pas de moyens de conserver les amis qu’ils se sont faits ! Pour nous, tout est plus rare et plus difficile, et n’est-il pas bien naturel que nous mettions un plus grand prix à ce que nous pouvons obtenir et donner ? Quels touchants exemples de serviteurs fidèles, qui se sont sacrifiés pour leurs maîtres ! Que Shakespeare nous en fait de belles peintures ! La fidélité est alors l’élan d’une âme généreuse pour s’égaler à plus grand que soi. Par un attachement et un amour fidèle, le domestique devient l’égal de son maître, qui, sans cela, est autorisé à le considérer comme un esclave mercenaire. Oui, ces vertus n’existent que pour les petits ; ils ne peuvent s’en passer ; elles sont leur gloire. Celui qui peut se racheter aisément est si aisément porté à se dispenser de la reconnaissance ! Oui, dans ce sens, j’oserais affirmer qu’un grand peut bien avoir des amis, mais qu’il ne peut être l’ami de personne. »

Mignon se serrait toujours plus fortement contre Wilhelm.

«  A la bonne heure ! dit quelqu’un de la troupe ; nous n’avons pas besoin de leur amitié, et nous ne l’avons jamais réclamée : mais ils devraient mieux connaître les arts, qu’ils prétendent protéger. Quand nous avons le mieux joué, personne ne nous a écoutés. Tout n’était que cabale. Celui-là plaisait, auquel on était favorable, et on ne l’était pas à celui qui méritait de plaire. C’était révoltant de voir comme souvent la sottise et la platitude attiraient l’attention et les applaudissements.

— Si je mets à part, répondit Wilhelm, ce qui n’était peut-être que de l’ironie et de la malignité, il en est, je crois, des beaux-arts comme de l’amour. Comment l’homme du monde peut-il, au milieu de sa vie dissipée, conserver la vivacité de sentiment qu’un artiste doit nourrir sans cesse, s’il veut produire quelque chose de parfait, et qui ne doit pas être non plus étrangère à celui qui veut que l’ouvrage fasse sur lui l’impression que l’artiste espère et souhaite ? Croyez-moi, mes amis, il en est des talents comme de la vertu.Il faut les aimer pour eux-mêmes ou bien y renoncer tout à fait ; et pourtant les talents et la vertu ne sont reconnus et récompensés qu’autant que l’on peut, comme un dangereux mystère, les pratiquer en secret.

— Mais, en attendant qu’un connaisseur nous découvre, nous pouvons mourir de faim, s’écria de son coin une des personnes de la troupe.

— Pas si vite, répliqua Wilhelm : croyez-moi, aussi longtemps qu’un homme vit et se remue, il trouve sa nourriture, quand même elle ne serait pas d’abord des plus abondantes. Et de quoi donc avez-vous à vous plaindre ? Au moment où nos affaires avaient la plus fâcheuse apparence, n’avons-nous pas été accueillis, hébergés à l’improviste ? Et maintenant, que nous ne manquons de rien encore, nous vient-il à l’esprit d’entreprendre quelque chose pour nous exercer et de chercher seulement à faire quelques progrès ? Nous nous occupons de choses étrangères, et, pareils à des écoliers, nous écartons tout ce qui pourrait nous rappeler notre leçon.

— Vraiment, dit Philine, c’est impardonnable ! Faisons choix d’une pièce. Nous la jouerons sur-le-champ : chacun fera de son mieux, comme s’il était devant l’auditoire le plus imposant."

On n’hésita pas longtemps ; une pièce fut choisie ; c’était une de celles qui trouvaient alors une grande faveur en Allemagne, et qui sont oubliées maintenant. Quelques acteurs sifflèrent une symphonie ; chacun se remit à son rôle ; on commença et l’on joua l’ouvrage d’un bout à l’autre, avec la plus grande attention. On s’applaudit tour à tour ; on avait rarement aussi bien joué.

Quand ils furent au bout, ils éprouvèrent tous une satisfaction extraordinaire, soit d’avoir bien employé leur temps, soit parce que chacun pouvait être content de soi. Wilhelm se répandit en éloges, et leur conversation fut joyeuse et sereine.

«  Jugez, disait-il, où nous pourrions arriver, si nous poursuivions de cette manière nos exercices, sans nous contenter d’apprendre par cœur, de répéter, de jouer mécaniquement, par devoir et par métier. Combien les musiciens méritent plus de louanges, combien ils jouissent eux-mêmes, comme ils sont exacts, quand ils font en commun leurs exercices ! Que de soins ils prennent pour accorder leurs instruments ! Comme ils observent exactement la mesure ! Avec quelle délicatesse ils savent exprimer la force et la faiblesse des sons ! Nul n’a l’idée de se faire honneur, en accompagnant à grand bruit le solo d’un autre ; chacun cherche à jouer dans l’esprit et le sentiment du compositeur, et à bien rendre la partie qui lui est confiée, qu’elle soit importante ou ne le soit pas. Ne devrions-nous pas travailler avec la même précision, la même intelligence, nous qui cultivons un art bien plus nuancé que toute espèce de musique, puisque nous sommes appelés à représenter, avec goût et avec agrément, ce qu’il y a de plus commun et de plus rare dans la vie humaine ? Est-il rien de plus détestable que de barbouiller dans les répétitions, et de s’abandonner sur la scène au caprice et au hasard ? Nous devrions trouver notre plus grande jouissance à nous mettre en harmonie, afin de nous plaire mutuellement, et n’estimer aussi les applaudissements du public qu’autant que nous nous les serions déjà garantis, en quelque sorte, les uns aux autres. Pourquoi le maître de chapelle est-il plus sûr de son orchestre que le directeur de sa troupe ? Parce que là-bas chacun doit rougir de sa faute, dont l’oreille est blessée. Mais qu’il est rare qu’un acteur reconnaisse et sente avec confusion ses fautes, pardonnables et impardonnables, dont l’oreille intérieure est si outrageusement offensée ! Je voudrais que la scène fût aussi étroite que la corde d’un saltimbanque, afin que nul maladroit ne voulût s’y hasarder, tandis que tout le monde se croit assez habile pour y venir parader. »

La société accueillit fort bien cette apostrophe, chacun étant persuadé qu’il ne pouvait être question de lui, puisqu’il venait de se montrer si bien à côté des autres. On convint que, pendant ce voyage et dans la suite, si l’on restait ensemble, on continuerait de travailler en commun, dans le même esprit qu’on avait commencé. On trouva seulement que, la chose étant une affaire de bonne humeur et de libre volonté, le directeur ne devait point s’en mêler. On admit, comme démontré, qu’entre personnes sages la forme républicaine était la meilleure ; on soutint que les fonctions du directeur devaient passer de main en main ; qu’il devait être élu par toute la troupe et assisté d’une sorte de petit sénat. Ils furent si charmés de cette idée, qu’ils voulurent la mettre à exécution sur-le-champ.

«  Je n’ai point d’objection à élever, dit Mélina, s’il vous plaît de faire cette tentative pendant le voyage ; je suspends volontiers mon autorité de directeur, jusqu’à ce que nous soyons arrivés à notre destination. »

Il espérait ainsi faire des économies et rejeter quelques frais sur la petite république ou sur le directeur intérimaire. Alors on discuta très-vivement sur la meilleure forme qu’on pourrait donner au nouvel État.

«  C’est une république nomade, dit Laërtes : du moins n’aurons-nous aucuns débats pour les frontières. »

On réalisa aussitôt le dessein conçu, et Wilhelm fut d’abord élu directeur. On établit le sénat, où les femmes eurent le droit de siéger, avec voix délibérative : on proposa, on rejeta, on approuva des lois. Au milieu de cet amusement, le temps s’écoulait inaperçu, et, parce qu’on le passait d’une manière agréable, on crut avoir fait réellement quelque chose d’utile, et avoir ouvert, par cette forme nouvelle, un nouvel avenir au théâtre national.


  1. Le prince Harry (plus tard Henri V) figure dans les deux parties de Henri IV. Voici ce que Johnson, le commentateur de Shakspeare, dit à son sujet Le prince, qui est à la fois le héros de la partie tragique et de la partie comique, est un jeune homme très-habile et très-passionné, dont les sentiments sont droits, quoique ses actions soient mauvaises ; dont les vertus sont ternies par la négligence et l’esprit égaré par la légèreté. Quand les circonstances le forcent de produire ses qualités cachées, il se montre grand sans effort et brave sans éclat.