Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister/Livre troisième

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Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (Œuvres de Goethe, VI.p. 136-191).



Chapitre I[modifier]

«  Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent ? Dans le sombre feuillage brillent les pommes d’or ; un doux vent souffle du ciel bleu ; le myrte discret s’élève auprès du superbe laurier…. La connais-tu ?

«  C’est là, c’est là, ô mon bien-aimé, que je voudrais aller avec toi.

«  Connais-tu la maison ? Son toit repose sur des colonnes ; la salle brille, les chambres resplendissent, et les figures de marbre se dressent et me regardent. « Que vous a-t-on fait, pauvre enfant ? » La connais-tu ?

«  C’est là, c’est là, ô mon protecteur, que je voudrais aller avec toi.

«  Connais-tu la montagne et son sentier dans les nuages ? La mule cherche sa route dans le brouillard ; dans les cavernes habite l’antique race des dragons ; le rocher se précipite et, après lui, le torrent. La connais-tu ?

«  C’est là, c’est là que passe notre chemin : ô mon père, partons ! »

Le lendemain, quand Wilhelm chercha Mignon dans l’auberge, il ne la trouva pas, mais il apprit qu’elle était sortie avec Mélina, qui s’était levé de bonne heure, pour prendre possession du mobilier et de la garde-robe de théâtre.

Quelques heures après, Wilhelm entendit de la musique devant sa porte. Il crut d’abord que c’était le joueur de harpe, mais il reconnut bientôt les sons d’une guitare, et la voix, qui commençait le chant, était la voix de Mignon. Wilhelm ouvrit la porte ; la jeune fille entra, et chanta les strophes que nous venons de rapporter.

La mélodie et l’expression plurent singulièrement à notre ami, bien qu’il ne pût comprendre toutes les paroles. Il se fit répéter, expliquer les strophes, les écrivit et les traduisit. Mais il ne put imiter que de loin l’originalité des tournures ; l’innocence enfantine de l’expression disparut, lorsque la langue incorrecte devint régulière, et que les phrases rompues furent enchaînées. Rien ne pouvait d’ailleurs se comparer au charme de la mélodie.

Mignon commençait chaque strophe d’une manière pompeuse et solennelle, comme pour préparer l’attention à quelque chose d’extraordinaire, comme pour exprimer quelque idée importante. Au troisième vers, le chant devenait plus sourd et plus grave. Ces mots : La connais-tu ? étaient rendus avec réserve et mystère ; c’est là ! c’est là ! était plein d’un irrésistible désir, et, chaque fois, elle savait modifier de telle sorte les dernières paroles : Je voudrais aller avec toi ! qu’elles étaient tour à tour suppliantes, pressantes, pleines d’entraînement et de riches promesses.

Après qu’elle eut fini le chant pour la seconde fois, elle resta un moment silencieuse, arrêta sur Wilhelm un regard pénétrant et lui dit :

«  Connais-tu la contrée ?

— Ce doit être l’Italie, répondit Wilhelm. D’où te vient cette chanson ?

— L’Italie ! dit Mignon rêveuse. Si tu vas en Italie, tu me prendras avec toi : j’ai froid ici.

— As-tu déjà vu ce pays-là ? »

L’enfant garda le silence, et Wilhelm n’en put rien tirer de plus.

Mélina, qui survint, examina la guitare, et se réjouit de la voir déjà mise en si bon état. L’instrument faisait partie du vieux mobilier. Mignon l’avait emprunté pour cette matinée ; le joueur de harpe l’avait monté sur-le-champ, et l’enfant fit paraître, à cette occasion, un talent qu’on ne lui connaissait pas encore.

Mélina avait déjà pris possession de l’attirail de théâtre avec tous les accessoires ; quelques membres du conseil municipal lui promirent aussitôt l’autorisation de jouer quelque temps dans la ville. Il reprit dès lors un cœur joyeux et un visage serein ; il semblait un autre homme ; il était doux et poli avec chacun, et même prévenant, insinuant. Il se félicitait de pouvoir maintenant occuper et engager, pour quelque temps, ses amis, jusqu’alors oisifs et embarrassés ; il regrettait toutefois de n’être pas en état, du moins au début, de payer selon leur mérite et leur talent les excellents sujets qu’un heureux hasard lui avait amenés ; mais, avant tout, il devait s’acquitter envers Wilhelm, son généreux ami.

«  Je ne puis vous exprimer, lui disait Mélina, la grandeur du service que vous me rendez, en m’aidant à entreprendre la direction du théâtre. En effet, quand je vous ai rencontré, je me trouvais dans une très-fâcheuse situation. Vous vous rappelez avec quelle vivacité je vous témoignai, dans notre première entrevue, mon dégoût du théâtre ; et cependant, aussitôt que je fus marié, je dus, par amour pour ma femme, qui s’en promettait beaucoup de plaisir et de succès, chercher un engagement. Il ne s’en présenta aucun, du moins rien de fixe ; en revanche, je trouvai heureusement quelques négociants, qui pouvaient avoir besoin, dans des cas extraordinaires, d’un homme en état de tenir la plume, sachant le français et connaissant un peu la comptabilité. Je m’en trouvai fort bien pendant quelque temps ; j’étais honnêtement payé ; je me nippai quelque peu, et je formai des relations honorables. Mais les travaux extraordinaires de mes patrons tiraient à leur fin ; une place fixe, il n’y fallait pas songer, et ma femme témoignait plus de goût que jamais pour la carrière dramatique, en un temps où, par malheur, sa situation n’était pas la plus avantageuse pour se présenter devant le public avec succès : aujourd’hui l’établissement que je fonderai par votre secours sera, je l’espère, un heureux début pour les miens et pour moi, et mon avenir, quel qu’il soit, sera votre ouvrage. »

Wilhelm fut très-satisfait de ce langage ; de leur côté tous les acteurs furent assez contents des déclarations du nouveau directeur ; au fond, ils se félicitaient de trouver si vite un engagement, et se contentèrent, pour commencer, de faibles appointements, parce que la plupart considéraient ce qui leur était offert inopinément comme un accessoire, sur lequel ils n’avaient pu compter peu auparavant. Mélina s’empressa de mettre à profit ces dispositions ; il entretint adroitement chaque artiste en particulier, et il les eut bientôt persuadés, celui-ci d’une façon, celui-là d’un autre, si bien qu’ils se hâtèrent de signer des engagements, sans trop réfléchir à leur nouvelle situation, et croyant trouver une sûreté suffisante dans la faculté qu’ils avaient de se retirer, en donnant congé six semaines d’avance.

On allait rédiger les conditions en bonne forme, et déjà Mélina songeait aux pièces par lesquelles il chercherait d’abord à captiver le public, quand un courrier vint annoncer à l’écuyer l’arrivée de ses maîtres, sur quoi celui-ci ordonna de faire avancer les chevaux de relais.

Bientôt après, la voiture, pesamment chargée, s’arrêta devant l’auberge ; deux laquais s’élancèrent du siège. Suivant sa coutume, Philine fut la première à se montrer, et se plaça près de la porte.

«  Qui êtes-vous ? lui dit, en entrant, la comtesse.

— Une actrice, pour servir Votre Excellence, » répondit-elle ; et la rusée, s’inclinant d’un air humble et modeste, baisa la robe de la noble dame.

Le comte, voyant autour de lui quelques autres personnes, qui se donnaient aussi pour comédiens, demanda quel était le nombre des acteurs, leur dernier séjour et le directeur.

«  Si c’étaient des Français, dit-il à la comtesse, nous pourrions faire au prince une agréable surprise, et lui procurer chez nous son divertissement favori.

— Il faudrait voir, répondit la comtesse, si nous ne pourrions pas, quoique ces gens ne soient, par malheur, que des Allemands, les faire jouer au château pendant le séjour du prince. Ils ne sont pas, je pense, sans quelque talent. Le spectacle est le meilleur amusement pour une société nombreuse, et le baron pourrait les former un peu. »

En parlant ainsi, le comte et la comtesse montaient l’escalier, et, quand ils furent en haut, Mélina vint se présenter comme directeur.


«  Assemblez vos gens, dit le comte, et présentez-les-moi, afin que je voie ce qu’on en peut faire. Je veux aussi avoir la liste des pièces qu’ils pourraient jouer. »

Mélina se retira, en faisant une profonde révérence, et revint bientôt avec les comédiens. Ils se pressaient les uns les autres : les uns se présentaient mal, par leur grand désir de plaire ; les autres ne firent pas mieux, par leur façon négligée. Philine témoigna de grands respects à la comtesse, qui était d’une grâce et d’une bienveillance extraordinaires ; cependant le comte passait les autres en revue. Il demandait à chacun son emploi, et il affirma, en se tournant vers Mélina, qu’on devait s’en tenir rigoureusement à la spécialité des emplois, maxime que le directeur accueillit avec la plus grande dévotion. Le comte marqua ensuite à chacun l’objet auquel il devait surtout s’appliquer, ce qu’il devrait corriger à sa personne, à sa tenue ; il leur fit voir clairement en quoi les Allemands péchaient toujours, et montra des connaissances si extraordinaires, que tous avaient pris la plus humble attitude devant un connaisseur si éclairé, un si noble Mécène, et n’osaient presque respirer.

«  Quel est cet homme dans ce coin là-bas ? » demanda le comte, en désignant un sujet qu’on ne lui avait pas encore présenté.

Et une maigre figure s’approcha, en habit râpé, rapiéceté aux coudes ; une misérable perruque couvrait le chef du pauvre diable.

Cet homme, que nous avons appris à connaître comme favori de Philine, jouait d’ordinaire les pédants, les maîtres ès arts, les poètes, enfin les personnages destinés à recevoir des coups de bâton ou des potées d’eau. Il s’était façonné à certaines courbettes rampantes, ridicules, timides, et sa parole hésitante, qui convenait à ses rôles, provoquait le rire des spectateurs, en sorte qu’il était considéré comme un membre utile de la troupe, d’autant qu’il était d’ailleurs fort serviable et complaisant. Il s’approcha du comte à sa manière, s’inclina devant lui, et répondit à toutes ses questions de la même façon, avec les mêmes grimaces, que dans ses rôles. Le comte l’observa quelque temps avec une attention bienveillante et avec réflexion, puis il s’écria, en se tournant vers la comtesse :

«  Mon enfant, observe bien cet homme, je réponds que c’est un grand comédien, ou qu’il peut le devenir. »

L’homme fit, de tout son cœur, une sotte révérence, si bien que le comte éclata de rire, et s’écria :

«  À merveille ! je gage que cet homme peut jouer ce qu’il voudra. C’est dommage qu’on ne l’ait employé jusqu’ici à rien de mieux. »

Une préférence si extraordinaire était très-mortifiante pour les autres. Mélina lui seul n’en fut pas blesse ; au contraire, il trouva que le comte avait parfaitement raison, et il ajouta, de l’air le plus respectueux :

«  Ah ! oui sans doute, il ne lui a manqué, comme à plusieurs d’entre nous, qu’un connaisseur et des encouragements tels que nous les avons trouvés aujourd’hui dans Votre Excellence.

— Est-ce là toute la troupe ? demanda le comte.

— Quelques membres sont absents, répondit le prudent Mélina, et, si nous trouvions quelque appui, nous pourrions bientôt nous compléter dans le voisinage. »

Cependant Philine dit à la comtesse :

«  II se trouve encore là-haut un fort beau jeune homme, qui sans doute jouerait bientôt parfaitement les premiers amoureux.

— Pourquoi ne se montre-t-il pas ? dit la comtesse.

— Je vais le chercher, » s’écria Philine, en sortant à la hâte. Philine trouva Wilhelm occupé de Mignon et le pressa de descendre. Il la suivit avec une certaine répugnance, mais la curiosité le poussait : ayant ouï parler de personnes de qualité, il sentait un vif désir de faire leur connaissance. Il entra dans la chambre, et ses yeux rencontrèrent aussitôt les yeux de la comtesse. Philine le présenta à la noble dame, tandis que le comte s’occupait des autres. Wilhelm fit un salut respectueux, et il ne répondit pas sans trouble aux différentes questions que lui adressa la charmante dame, dont la beauté, la jeunesse, la grâce, l’élégance et les manières distinguées firent sur lui la plus agréable impression, d’autant plus que ses gestes et ses paroles étaient accompagnés d’une certaine réserve, on pourrait dire même de quelque embarras. Il fut aussi présenté au comte, qui fit peu d’attention à lui, se retira avec sa femme vers la fenêtre, et parut la consulter. On put remarquer qu’elle entrait avec une grande vivacité dans ses sentiments, qu’elle semblait même le prier avec instance et l’affermir dans son opinion.

Bientôt le comte se retourna, et dit aux comédiens :

«  Pour le moment, je ne puis m’arrêter, mais je vous enverrai un ami, et, si vous faites des conditions raisonnables, si vous montrez du zèle, je suis disposé à vous faire jouer au château. »

Ils témoignèrent tous une grande joie, et Philine baisa vivement les mains de la comtesse.

«  Adieu, petite, dit la dame, en caressant les joues de la jeune étourdie ; adieu, mon enfant : tu viendras bientôt chez moi. Je tiendrai ma promesse, mais il faut t’habiller mieux. »

Philine s’excusa sur ce qu’elle ne pouvait guère dépenser pour sa toilette, et la comtesse ordonna sur-le-champ à ses femmes de chambre de lui donner un chapeau anglais et un châle de soie, qu’il était facile de tirer des cartons. La comtesse fit elle-même la toilette de Philine, qui joua gentiment son rôle jusqu’au bout, avec un air de candeur et d’innocence.

Le comte présenta la main à sa femme, pour la ramener à sa voiture. Elle salua, en passant, toute la troupe avec bienveillance, et, se retournant encore une fois du côté de Wilhelm, elle lui dit, de l’air le plus gracieux :

«  Nous nous reverrons bientôt. »

Une si belle perspective ranima toute la société. Chacun donnait un libre cours à ses espérances, à ses vœux, à son imagination ; parlait des rôles qu’il voulait jouer, des succès qu’il obtiendrait. Mélina se mit à rêver aux moyens de donner vite quelques représentations, pour tirer un peu d’argent des habitants de la petite ville, et mettre en même temps la troupe en haleine. Sur l’entrefaite, quelques-uns coururent à la cuisine, pour commander un dîner meilleur qu’à l’ordinaire.


Chapitre II[modifier]

Le baron arriva quelques jours après, et Mélina ne le vit pas sans frayeur. Le comte l’avait annoncé comme un connaisseur, et l’on devait craindre qu’il ne découvrît bientôt le côté faible de ce petit groupe, et ne reconnût que ce n’était point une troupe formée, car elle était à peine en état de jouer convenablement une seule pièce : mais directeur et comédiens furent bientôt délivrés de tout souci, car ils trouvèrent dans le baron un homme à qui le théâtre national inspirait le plus vif enthousiasme, et pour qui toutes les troupes et tous les comédiens du monde, étaient bons et bienvenus. Il les salua tous d’un ton solennel, se félicita de rencontrer à l’improviste une société d’artistes allemands, de se lier avec eux, et d’introduire les muses nationales dans le château de son parent. Là-dessus il tira de sa poche un cahier, dans lequel Mélina se flattait de lire les clauses du contrat ; mais c’était tout autre chose. Le baron pria les comédiens d’écouter avec attention un drame de sa composition, qu’il désirait de leur voir jouer. Ils formèrent le cercle volontiers, charmés de pouvoir se mettre, à si peu de frais, dans les bonnes grâces d’un homme si nécessaire, bien qu’à voir l’épaisseur du cahier, chacun craignît que la séance ne fut d’une longueur démesurée. Ces craintes se réalisèrent : la pièce était en cinq actes et de celles qui ne finissent pas.

Le héros était un homme de haute naissance, vertueux, magnanime et, avec cela, méconnu et persécuté, mais qui finissait par triompher de ses ennemis, sur lesquels se serait alors exercée la justice poétique la plus sévère, si le héros ne leur avait pardonné sur-le-champ.

Pendant la lecture, chaque auditeur eut assez de loisir pour penser à lui-même, s’élever tout doucement de l’humilité, dont il se sentait pénétré naguère, à une heureuse suffisance, et, de cette hauteur, contempler dans l’avenir les plus agréables perspectives. Ceux qui ne trouvèrent dans la pièce aucun rôle à leur mesure la déclaraient en eux-mêmes détestable, et tenaient le baron pour un écrivain malheureux : en revanche, les autres, à la grande joie de l’auteur, comblèrent d’éloges les passages dans lesquels ils espéraient d’être applaudis.

La question financière fut promptement réglée : Mélina sut conclure avec le baron un traité avantageux et le tenir secret pour les autres comédiens.

Il parla de Wilhelm au baron, en passant ; assura qu’il était fort estimable comme poète dramatique, et que même il n’était pas mauvais acteur. Aussitôt le baron lia connaissance avec lui, comme avec un confrère, et Wilhelm lui fit part de quelques petites pièces, sauvées par hasard, avec de rares fragments, le jour où il avait jeté au feu la plus grande partie de ses écrits. Le baron loua les pièces aussi bien que la lecture. Il regarda comme convenu que Wilhelm se rendrait au château, et, en partant, il promit à chacun le meilleur accueil, des logements commodes, une bonne table, des applaudissements et des cadeaux ; Mélina y joignit l’assurance d’une gratification déterminée.

On peut juger de la bonne humeur que cette visite répandit parmi la troupe, qui, au lieu d’une situation pénible et misérable, voyait tout à coup devant elle le bien-être et l’honneur. Ils prenaient déjà leurs ébats sur le compte de l’avenir, et chacun jugeait malséant de garder un sou dans sa poche.

Cependant Wilhelm se demanda s’il devait suivre la troupe au château, et trouva, pour plus d’une raison, qu’il ferait sagement de s’y rendre. Mélina espérait que cet engagement avantageux lui permettrait d’acquitter au moins une partie de sa dette, et notre ami, qui désirait connaître les hommes, ne voulait pas négliger l’occasion d’observer de près le grand monde, où il espérait trouver beaucoup d’éclaircissements sur la vie, sur lui-même et sur l’art. Au reste, il n’osait pas s’avouer combien il désirait se rapprocher de la belle comtesse ; il cherchait à se persuader, d’une manière générale, que la connaissance plus particulière des grands et des riches lui serait très-avantageuse. Il fit ses réflexions sur le comte, la comtesse, le baron, sur la facilité, la sûreté et l’agrément de leurs manières, et, lorsqu’il fut seul, il s’écria avec enthousiasme :

«  Heureux, trois fois heureux, ceux qui sont élevés tout d’abord par leur naissance au-dessus des autres classes de la société ; qui n’ont pas besoin de traverser, de subir, même passagèrement, comme des hôtes, ces situations difficiles dans lesquelles tant d’hommes distingués se débattent tout le temps de leur vie ! Dans la position élevée qu’ils occupent, leur coup d’œil doit être vaste et sûr, et facile chaque pas de leur vie. Ils sont, dès leur naissance, comme placés dans un navire, afin que, dans la traversée imposée à tout le monde, ils profitent du vent favorable et laissent passer le vent contraire, tandis que les autres hommes, lancés à la nage, se consument en efforts, profitent peu du vent favorable, et, dans la tempête, périssent, après avoir bientôt épuisé leurs forces. Quelle aisance, quelle facilité, ne donne pas un riche patrimoine ! Comme il est sûr de fleurir, le commerce fondé sur un bon capital, en sorte que toute entreprise malheureuse ne jette pas d’abord dans l’inactivité ! Qui peut mieux apprécier ce que valent ou ne valent pas les biens terrestres, que celui auquel il fut donné de les goûter dès son enfance ? et qui peut diriger plus tôt son esprit vers le nécessaire, l’utile, le vrai, que l’homme qui peut se détromper de tant d’erreurs, dans un âge où les forces ne lui manquent pas pour commencer une vie nouvelle ? »

C’est ainsi que notre ami proclamait heureux tous ceux qui se trouvent dans les régions supérieures, et ceux aussi qui peuvent approcher de cette sphère, puiser à ces sources ; et il bénissait son bon génie, qui se préparait à lui faire aussi franchir ces degrés.

Cependant Mélina, après s’être longtemps rompu la tête pour chercher, selon le vœu du comte et sa propre conviction, à diviser sa troupe en spécialités, et assigner à chacun un emploi déterminé, dut s’estimer très-heureux, lorsqu’on en vint à l’exécution, que ses acteurs, si peu nombreux, fussent disposés à se charger de tels ou tels rôles, selon leur aptitude. Toutefois Laërtes jouait d’ordinaire les amoureux, Philine les soubrettes ; les deux jeunes personnes jouèrent, l’une les ingénues, l’autre les coquettes ; le vieux bourru était parfaitement dans son rôle. Mélina lui-même crut pouvoir se charger des cavaliers ; madame, à son grand regret, dut passer à l’emploi des jeunes femmes et même des mères sensibles, et, comme dans les pièces modernes on ne voit guère de pédants et de poètes ridicules, le favori du comte dut jouer les présidents et les ministres, parce qu’ils sont d’ordinaire présentés comme des coquins et maltraités au cinquième acte. Mélina, de son côté, dans ses rôles de chambellans et de gentilshommes de la chambre, avalait très-volontiers les grossières injures que lui prodiguaient, selon l’usage traditionnel, dans maintes pièces favorites, d’honnêtes et loyaux Allemands ; parce qu’à cette occasion, il pouvait s’ajuster galamment et se permettre les airs de gentilhomme, qu’il croyait posséder dans la perfection.

On ne tarda guère à voir accourir de divers côtés nombre de comédiens, qui furent acceptés assez légèrement, mais qui durent aussi se contenter de légers honoraires.

Wilhelm, que Mélina essaya quelquefois, mais inutilement, de décider à prendre un rôle d’amoureux, s’occupa de l’entreprise avec beaucoup de zèle, sans que notre nouveau directeur rendît le moins du monde justice à ses efforts, étant persuadé qu’il avait reçu, avec sa dignité, toutes les lumières nécessaires. Les coupures étaient surtout une de ses occupations favorites. Par là il savait, sans s’arrêter à aucune autre considération, réduire chaque pièce à la longueur convenable. Il attira beaucoup de monde ; le public était fort content, et les plus fins connaisseurs de la petite ville affirmaient que leur théâtre était beaucoup mieux monté que celui de la résidence.


Chapitre III[modifier]

Enfin le moment arriva où l’on devait se disposer au départ, attendre les voitures et les carrosses, destinés à transporter toute la troupe au château du comte. Il s’éleva, par avance, de grands débats sur la question de savoir quelles personnes iraient ensemble, comment on serait placé. L’ordre et la distribution furent enfin réglés et arrêtés : ce ne fut pas sans peine, mais, hélas ! ce fut sans effet. À l’heure fixée, il arriva moins de voitures qu’on n’en attendait, et il fallut s’en accommoder. Le baron, qui les suivait de près à cheval, allégua que tout était en mouvement au château, parce que le prince était arrivé quelques jours plus tôt qu’on n’avait cru, et qu’il était aussi survenu des visites inattendues : on manquait de place, aussi ne seraient-ils pas aussi bien logés qu’on l’avait promis, ce qui lui faisait une peine extraordinaire.

On s’entassa dans les voitures aussi bien que l’on put, et, comme le temps était assez beau et le château à quelques lieues seulement, les plus dispos aimèrent mieux faire la route à pied que d’attendre le retour des voitures. La caravane partit avec des cris de joie, et, pour la première fois, sans souci de savoir comment ils payeraient l’aubergiste. Le château du comte se présentait à leur imagination comme un palais de fées ; ils étaient les gens les plus heureux et les plus joyeux du monde ; et, chemin faisant, chacun à sa manière faisait dater de ce jour une suite de plaisirs, d’honneurs et de prospérités.

Une pluie abondante, qui survint tout à coup, ne put les arracher à ces impressions agréables ; mais, comme elle était toujours plus tenace et plus forte, plusieurs en furent assez incommodés. La nuit vint, et nul spectacle ne leur pouvait être plus agréable que le palais du comte, qui brillait devant eux sur une colline, avec tous ses étages éclairés, en sorte qu’ils pouvaient compter les fenêtres.

En approchant, ils virent aussi des lumières à toutes les croisées des autres corps de logis. Chacun se demandait quelle chambre il aurait en partage, et la plupart se contentaient modestement d’un cabinet aux mansardes ou dans les ailes.

On traversa le village et l’on passa devant l’auberge. Wilhelm fit arrêter pour y descendre, mais l’aubergiste assura qu’il n’avait pas la moindre place à lui offrir. M. le comte, ayant vu arriver des hôtes inattendus, avait retenu aussitôt toute l’auberge, et, dès la veille, on avait marqué à la craie, sur les portes de toutes les chambres, les noms des personnes qui devaient les occuper. Notre ami fut donc obligé de se rendre au château avec la troupe.

Les voyageurs virent, dans un corps de logis à part, les feux des cuisines, et les cuisiniers allant et venant avec activité ; et déjà ce spectacle les réjouit ; des domestiques, armés de flambeaux, accoururent sur le perron de l’escalier principal, et, à cette vue, le cœur des bons voyageurs s’épanouit : mais quelle fut leur surprise, lorsque cet accueil se convertit en horribles imprécations ! Les domestiques invectivaient contre les cochers, qui avaient pénétré dans la cour, leur criaient de retourner et de se rendre au vieux château : ils n’avaient point de place pour de pareils hôtes. À une réception si grossière et si inattendue, ils ajoutèrent force railleries, et se moquaient entre eux de la méprise qui les avait fait courir à la pluie. Elle tombait toujours par torrents ; pas une étoile au ciel, et la troupe fut menée, par un chemin raboteux, entre deux murailles, dans le vieux château, situé sur les derrières, et inhabité, depuis que le père du comte avait bâti le nouveau. Les voitures s’arrêtèrent, les unes dans la cour, les autres sous la longue voûte de l’entrée du château, et les voituriers, qui n’étaient que des paysans de corvée, dételèrent et partirent avec leurs chevaux.

Personne ne paraissant pour les recevoir, les comédiens descendirent de voiture. Ils appellent, ils cherchent, peine inutile : tout restait sombre et silencieux. Le vent soufflait par la haute porte, et l’on observait avec horreur les vieilles tours et les cours, dont les formes se distinguaient à peine dans les ténèbres. On tremblait de froid, on frissonnait ; les femmes avaient peur ; les enfants commençaient à pleurer ; l’impatience croissait à chaque moment, et un si soudain changement de fortune, auquel personne n’était préparé, les plongeait tous dans la consternation.

Comme ils s’attendaient, à chaque moment, à voir paraître quelqu’un qui viendrait leur ouvrir, trompés tantôt par la pluie tantôt par l’orage, et plus d’une fois ayant cru entendre les pas du concierge souhaité, ils restèrent longtemps oisifs et découragés. Aucun n’eut l’idée de se rendre au château neuf et d’y demander le secours de quelques âmes compatissantes. Ils ne pouvaient comprendre ce qu’était devenu leur ami le baron, et se trouvaient dans la situation la plus cruelle.

Enfin quelques personnes approchèrent ; mais on reconnut, à leurs voix, les piétons, que les voitures avaient laissés en arrière. Ils rapportèrent que le baron avait fait une chute de cheval, s’était blessé au pied grièvement, et qu’aux informations qu’ils avaient demandées, en arrivant au château, on avait répondu brutalement en les adressant ici.

Toute la troupe était dans la plus grande perplexité ; on délibérait sur ce qu’on devait faire, et l’on ne savait que résoudre. Enfin on vit venir de loin une lanterne, et l’on respira ; mais l’espérance d’une délivrance prochaine s’évanouit encore, quand on vit de plus près et distinctement ce que c’était. Un garçon d’écurie portait la lanterne devant l’écuyer que nous connaissons, et celui-ci, après s’être approché, demanda, d’un air très-empressé, Mlle Philine. Elle fut à peine sortie de la foule, qu’il offrit, d’une manière fort vive, de la conduire au château neuf, où une petite place était ménagée pour elle chez les femmes de la comtesse. Sans hésiter longtemps, elle accepta l’offre avec reconnaissance ; elle prit le bras de l’écuyer, et, après avoir recommandé sa malle à ses camarades, elle voulait partir bien vite avec lui ; mais on leur barra le passage, on questionna, on pria, on conjura l’écuyer, si bien que, pour s’échapper avec sa belle, il promit et assura qu’on leur ouvrirait tout à l’heure le château, et qu’on les y logerait au mieux. Bientôt ils virent la lanterne disparaître, et ils attendirent longtemps en vain une nouvelle lumière, qui, après une longue pause, après force jurements et malédictions, parut enfin et leur rendit quelque joie et quelque espérance.

Un vieux domestique ouvrit la porte du vieux bâtiment, et les malheureux s’y précipitèrent ; puis chacun s’occupa de ses effets, pour les tirer des voitures, les porter dans la maison. Presque tout ce bagage était, comme les personnes, traversé par la pluie. Avec une seule lumière, tout allait fort lentement. Dans les salles, on se heurtait, on bronchait, on tombait. On demandait, avec prière, d’autres flambeaux ; on demandait du feu. Le laconique vieillard se décida, non sans beaucoup de peine, à laisser sa lanterne, s’en alla et ne revint pas.

Alors on se mit à visiter le château. Les portes de toutes les chambres étaient ouvertes ; de grands poêles, des tentures, des parquets de marqueterie, restaient encore de son ancienne magnificence ; mais on ne trouvait aucun meuble, ni tables, ni sièges, ni glaces, à peine quelques bois de lit énormes, dépouillés de tout ornement et de tout le nécessaire. Les malles et les valises mouillées servirent de sièges ; une partie des voyageurs, fatigués, se couchèrent à leur aise sur le plancher. Wilhelm s’était assis sur un escalier ; Mignon s’appuyait sur ses genoux. L’enfant était inquiète, et Wilhelm lui ayant demandé ce qu’elle avait, elle répondit : « J’ai faim. » Il n’avait rien à lui donner ; les autres personnes avaient aussi consommé toutes leurs provisions, et il dut laisser la pauvre petite sans soulagement. Pendant toute cette aventure, il restait inactif et rêveur ; il était affligé et furieux de n’avoir pas persisté dans son idée, et de n’être pas descendu à l’auberge, quand il aurait dû coucher au grenier.

Les autres se démenaient, chacun à sa manière. Quelques-uns avaient amassé un monceau de vieux bois dans une vaste cheminée, et ils allumèrent le bûcher en poussant de grands cris. Malheureusement, leur espérance de se sécher et se chauffer fut trompée d’une terrible manière : cette cheminée n’était là que pour l’ornement ; elle était murée par le haut. La fumée reflua bientôt et remplit la salle ; le bois sec s’enflammait en pétillant, et la flamme aussi était chassée au dehors ; les courants d’air, qui jouaient à travers les vitres brisées, lui donnaient une direction incertaine ; on craignit de mettre le feu au château ; il fallut retirer les tisons, les fouler aux pieds, les éteindre : la fumée en fut plus épaisse ; la situation était intolérable et l’on touchait au désespoir.

Wilhelm, pour éviter la fumée, s’était retiré dans une chambre écartée, où Mignon le suivit bientôt et lui amena un domestique en belle livrée, qui portait une grande et brillante lanterne à deux chandelles. Cet homme s’approcha de Wilhelm, et, en lui présentant, sur une assiette de belle porcelaine, des fruits et des confitures, il lui dit :

«  Voilà ce que vous envoie la jeune dame de là-bas, avec prière de la rejoindre. Elle vous fait dire, ajouta-t-il d’un air léger, qu’elle se trouve fort bien, et qu’elle désire partager son contentement avec ses amis. »

Wilhelm n’attendait rien moins que cette proposition, car, depuis la scène du banc de pierre, il avait traité Philine avec un mépris décidé, et il était si fermement résolu à ne plus rien avoir de commun avec elle, qu’il fut sur le point de lui renvoyer son doux présent ; mais un regard suppliant de Mignon l’obligea de l’accepter et de remercier au nom de l’enfant. Pour l’invitation, il la refusa absolument. Il pria le domestique de songer un peu aux voyageurs et demanda des nouvelles du baron. Il était au lit, mais le domestique croyait savoir qu’il avait déjà chargé un autre valet de pourvoir aux besoins de la troupe si mal hébergée.

Le laquais se retira, après avoir laissé à Wilhelm une de ses chandelles, qu’à défaut de chandelier, il dut coller sur le rebord de la fenêtre, si bien qu’au milieu de ses réflexions, il vit du moins éclairés les quatre murs de la chambre : car il se passa bien du temps encore avant que l’on fit les préparatifs nécessaires pour coucher nos hôtes. Peu à peu arrivèrent des chandeliers, mais sans mouchettes, puis quelques chaises ; une heure après, des couvertures, puis des coussins, le tout bien trempé ; et il était plus de minuit, lorsqu’on apporta enfin les paillasses et les matelas, que l’on se fût trouvé si heureux de recevoir d’abord.

Dans l’intervalle on avait aussi apporté de quoi manger et boire, et nos gens en usèrent sans y regarder de trop près, quoique cela eût l’air d’une desserte fort confuse, et ne donnât pas une bien haute idée de l’estime qu’on avait pour les hôtes.

Chapitre IV[modifier]

La sottise et l’impertinence de quelques étourdis augmentèrent encore le trouble et les souffrances de cette nuit : ils se harcelaient, s’éveillaient, et se faisaient tour à tour toute sorte de niches. Le lendemain, tous éclatèrent en plaintes contre leur ami le baron, qui les avait trompés de la sorte, et leur avait fait un tout autre tableau de l’ordre et de la vie commode qu’ils trouveraient au château. Mais, à leur vive et joyeuse surprise, le comte lui-même parut de grand matin, avec quelques domestiques, et s’informa de leur situation. Il fut très-indigné, lorsqu’il apprit combien ils avaient souffert ; le baron, qu’on amena tout boiteux, accusa le maître d’hôtel d’avoir montré dans cette occasion une extrême indocilité, et il crut l’avoir mis en fort mauvaise posture.

Le comte ordonna sur-le-champ que tout fût disposé en sa présence pour la plus grande commodité de ses hôtes. Là-dessus arrivèrent quelques officiers, qui poussèrent d’abord une reconnaissance auprès des actrices. Le comte se fit présenter toute la troupe, adressa la parole à chacun, en le nommant par son nom, et jeta dans la conversation quelques plaisanteries, si bien que tous furent enchantés d’un si gracieux seigneur. Wilhelm, avec Mignon, qui se pendait à son bras, dut paraître à son tour. Il s’excusa du mieux qu’il put de la liberté qu’il avait prise, mais le comte parut l’accueillir en personne de connaissance.

Un monsieur, qui accompagnait le comte, et qui paraissait être un officier, quoiqu’il ne portât pas l’uniforme, s’entretint particulièrement avec notre ami. On le remarquait parmi tous les autres. Ses grands yeux bleus brillaient sous un front élevé ; ses cheveux blonds tombaient négligemment ; avec une taille moyenne, il paraissait plein de vigueur, d’énergie et de résolution ; ses questions étaient vives, et il semblait avoir des lumières sur tout ce qu’il demandait.

Wilhelm s’informa de lui auprès du baron, qui ne sut pas lui en dire beaucoup de bien. Il avait le titre de major ; il était proprement le favori du prince ; il était chargé de ses affaires les plus secrètes ; on le regardait comme son bras droit ; on avait même lieu de croire qu’il était son fils naturel. Il avait suivi les ambassades en France, en Angleterre, en Italie, et partout on l’avait fort distingué, ce qui le rendait présomptueux. Il s’imaginait connaître à fond la littérature allemande, et se permettait contre elle mille vaines railleries. Pour lui, baron, il évitait avec cet homme toute conversation, et Wilhelm ferait bien aussi de s’en tenir éloigné, car il finissait par donner à chacun son paquet. On l’appelait Jarno, mais on ne savait trop que penser de ce nom.

Wilhelm ne trouva rien à répondre, car il se sentait une certaine inclination pour l’étranger, bien qu’il eût quelque chose de froid et de repoussant.

La troupe fut distribuée dans le château, et Mélina lui prescrivit très-sévèrement d’observer désormais une conduite régulière ; les femmes devaient loger à part, et chacun s’occuper uniquement de ses rôles et de son travail. Il afficha sur toutes les portes des règlements composés de nombreux articles. Il y spécifiait les amendes à payer, que tout délinquant devait verser dans une boite commune.

Ces règlements furent peu respectés. Les jeunes officiers entraient et sortaient ; ils folâtraient, sans trop de délicatesse, avec les actrices, se moquaient des acteurs, et firent tomber toute la petite ordonnance de police, avant qu’elle eût pu prendre racine. On se pourchassait dans les chambres, on se déguisait, on se cachait. Mélina, qui voulut d’abord montrer quelque sévérité, fut poussé à bout par mille espiègleries, et, le comte l’ayant fait appeler bientôt après, pour examiner la place où l’on devait établir le théâtre, les choses allèrent de mal en pis. Les jeunes gens imaginèrent les plus sottes plaisanteries ; le secours de quelques acteurs les rendit encore plus extravagants, et il semblait que tout le vieux château fût occupé par une bande furieuse : le désordre ne cessa pas avant l’heure du dîner.

Le comte avait conduit Mélina dans une grande salle, qui appartenait encore au vieux château, mais qui communiquait avec l’autre par une galerie, et où l’on pouvait très-bien établir un petit théâtre. L’ingénieux seigneur expliqua comment il voulait que tout fût disposé.

Alors on se mit à l’œuvre diligemment : le théâtre fut bientôt monté et mis en état ; on employa ce qu’on avait dans le bagage de décorations passables ; quelques hommes experts, au service du comte, firent le reste. Wilhelm lui-même se mit à l’œuvre ; il aidait à régler la perspective, à tracer les esquisses, et s’occupait avec zèle à prévenir toute incongruité. Le comte, qui paraissait souvent, témoignait toute sa satisfaction, expliquait aux gens comment ils devaient faire ce qu’ils faisaient effectivement, et montrait, avec cela, dans tous les arts, des connaissances extraordinaires.

Puis on en vint sérieusement aux répétitions, pour lesquelles on aurait eu assez d’espace et de loisir, si l’on n’avait pas été troublé sans cesse par de nombreux étrangers ; car il arrivait chaque jour de nouveaux hôtes, et chacun voulait voir de ses yeux les comédiens.

Chapitre V[modifier]

Le baron avait amusé Wilhelm pendant quelques jours avec l’espérance qu’il le présenterait de nouveau à la comtesse. « J’ai tant parlé, lui disait-il, à cette excellente dame, de vos pièces, pleines d’esprit et de sentiment, qu’elle est fort impatiente de vous voir et de vous entendre lire quelques-uns de vos ouvrages. Tenez-vous prêt à vous rendre chez elle au premier signal ; car, aussitôt qu’elle aura une matinée tranquille, vous serez certainement appelé. »

Il lui désigna là-dessus la petite pièce qu’il devrait lire la première, et qui lui ferait un honneur tout particulier. La comtesse regrettait vivement qu’il fût arrivé dans un temps si troublé, et qu’il fût logé si mal au vieux château avec le reste de la troupe.

Aussitôt Wilhelm revit avec grand soin la pièce par laquelle il devait faire son entrée dans le grand monde.

«  Jusqu’à présent, se disait-il, tu as travaillé pour toi ; tu n’as recueilli que les suffrages de quelques amis ; pendant longtemps tu as désespéré tout à fait de ton talent, et tu dois appréhender encore de n’être pas sur la bonne voie, et de n’avoir pas pour le théâtre autant de disposition que de goût. En présence de connaisseurs si exercés, dans le cabinet, où l’illusion est impossible, l’épreuve est plus dangereuse que partout ailleurs ; et pourtant je voudrais bien ne pas laisser échapper l’occasion ; je voudrais ajouter cette jouissance à mes premiers plaisirs, agrandir le champ de mes espérances. »

Là-dessus, il reprit quelques-unes de ses pièces, les relut avec la plus grande attention, les corrigea ça et là, les lut à haute voix, pour se rendre bien maître de la phrase et de l’expression, et, ce qu’il avait le plus étudié, ce qu’il croyait le plus propre à lui faire honneur, il le mit dans sa poche, lorsqu’un matin la comtesse lui fit dire qu’elle l’attendait.

Le baron lui avait assuré qu’elle serait seule avec une intime amie. À son entrée dans la chambre, la baronne de C. vint, avec beaucoup de prévenance, au-devant de lui, se félicita de faire sa connaissance, et le présenta à la comtesse, qui se faisait coiffer dans ce moment, et qui le reçut avec des paroles et des regards pleins de bienveillance ; mais il eut le chagrin de voir, près de son fauteuil, Philine à genoux, faisant mille folies.

«  La belle enfant, dit la baronne, vient de nous amuser par ses chansons. Achève donc, lui dit-elle, celle que tu avais commencée, car nous n’en voulons rien perdre. »

Wilhelm écouta fort patiemment la chansonnette, désirant attendre la sortie du coiffeur avant de commencer sa lecture. On lui offrit une tasse de chocolat, et la baronne lui présenta elle-même le biscuit. Cependant ce déjeuner ne flatta point son palais : il désirait trop vivement lire à la belle comtesse quelque chose qui pût l’intéresser, et le rendre lui-même agréable à ses yeux. Philine aussi le gênait fort : elle avait été souvent pour lui un auditeur incommode. Il observait avec anxiété les mains du coiffeur, attendant sans cesse l’achèvement du gracieux édifice.

Cependant le comte survint : il parla des hôtes qu’on attendait ce jour-là, de l’emploi de la journée et de diverses affaires domestiques. Lorsqu’il fut sorti, quelques officiers, qui devaient partir avant dîner, firent demander à la comtesse la permission de lui présenter leurs hommages. Le coiffeur avait achevé, et la comtesse fit introduire ces messieurs.

Pendant ce temps, la baronne prit la peine d’entretenir notre ami, et lui témoigna beaucoup d’estime, à quoi il répondait avec respect, quoique un peu préoccupé. Il tâtait quelquefois son manuscrit dans sa poche ; il espérait voir arriver le moment ; mais la patience faillit lui échapper, lorsqu’on introduisit un marchand de nouveautés, qui ouvrit impitoyablement, l’un après l’autre, ses cartons, ses coffres, ses boîtes, et produisit chacune de ses marchandises avec l’importunité propre à cette sorte de gens.

La société devint plus nombreuse ; la baronne regarda Wilhelm, puis elle échangea quelques mots à voix basse avec la comtesse : il le remarqua, sans deviner leur pensée, qu’il finit par s’expliquer chez lui, lorsqu’il se fut retiré, après une heure de vaine et pénible attente. Il trouva dans sa poche un joli portefeuille anglais. La baronne avait su l’y glisser furtivement ; et, aussitôt après, le petit nègre de la comtesse lui apporta une veste élégamment brodée, sans lui dire bien clairement d’où elle venait.


Chapitre VI[modifier]

Un mélange de chagrin et de reconnaissance agita Wilhelm tout le reste du jour ; mais, vers le soir, il trouva de quoi s’occuper, Mélina étant venu lui dire en confidence que le comte lui avait parlé d’un prologue, qui devait être débité en l’honneur du prince, le jour de son arrivée. Il voulait y voir personnifiées les qualités de ce héros, ami des hommes ; ces vertus devaient paraître ensemble, publier ses louanges, et couronner enfin son buste de fleurs et de lauriers. Un transparent ferait voir en même temps son chapeau de prince et son chiffre illuminés. Le comte l’avait chargé de versifier et de mettre en scène cette pièce, et il espérait que Wilhelm, pour qui c’était chose facile, voudrait bien le seconder.

«  Eh quoi ? s’écria Wilhelm avec chagrin, n’avons-nous que des portraits, des chiffres et des figures allégoriques, pour honorer un prince qui, à mon avis, mérite de tout autres louanges ? Quel spectacle flatteur pour un homme raisonnable de se voir représenté en effigie et son nom briller sur du papier huilé ! Je crains fort que les allégories, surtout avec une garde-robe telle que la nôtre, ne prêtent aux équivoques et aux plaisanteries. Si vous voulez faire la pièce, ou bien en charger quelqu’un, je n’ai rien à dire à la chose, mais je vous prie de m’en dispenser. »

Mélina lui représenta que c’était seulement l’idée approximative du comte, qui leur laissait du reste la liberté d’arranger la pièce comme ils voudraient.

«  C’est de grand cœur, reprit Wilhelm, que je contribuerai en quelque chose au plaisir de cet excellent seigneur, et ma muse n’a pas eu encore d’occupation aussi agréable que celle de célébrer, ne fût-ce que d’une voix tremblante, un prince si digne de respect. Je vais penser à la chose : peut-être réussirai-je à produire notre petite troupe de telle sorte, qu’elle fasse un certain effet. »

Dès ce moment, Wilhelm médita son sujet de toutes ses forces. Avant de s’endormir il avait déjà ébauché l’ordonnance ; le lendemain matin, le plan était achevé, les scènes esquissées, et même quelques-uns des principaux endroits et plusieurs chants versifiés et couchés par écrit.

Wilhelm courut de bonne heure chez le baron, pour le consulter sur certaines circonstances, et il lui exposa son plan. Le baron le trouva fort à son gré, mais il témoigna quelque surprise : il avait entendu, la veille, le comte parler d’une tout autre pièce, qui devait, sur sa donnée, être mise en vers.

«  Je ne puis imaginer, reprit Wilhelm, que l’intention de monsieur le comte ait été de nous faire exécuter précisément la pièce telle que Mélina me l’a rapportée. Si je ne me trompe, il a voulu seulement, par une indication, nous mettre sur la bonne voie. L’amateur, le connaisseur, indique à l’artiste ce qu’il désire, et lui laisse le soin de produire l’ouvrage.

— Point du tout, répondit le baron : le comte s’attend à voir la pièce exécutée comme il l’a tracée, et non pas autrement. La vôtre a sans doute, avec son idée, une ressemblance éloignée ; mais, si nous voulons la faire adopter, et obtenir que le comte renonce à son premier plan, il faut faire agir les dames. La baronne surtout excelle à conduire de pareilles opérations ; l’essentiel est que le plan soit assez de son goût pour qu’elle veuille prendre la chose à cœur : alors le succès est certain.

— Le secours des dames nous est d’ailleurs nécessaire pour autre chose, répliqua Wilhelm, car notre personnel et notre garde-robe ne pourraient suffire pour la représentation. J’ai compté sur quelques jolis enfants, que je vois courir dans la maison, et qui appartiennent au valet de chambre et au maître d’hôtel. »

Le baron, que Wilhelm pria de faire connaître son plan aux dames, revint bientôt avec la nouvelle qu’elles voulaient l’entendre lui-même. Ce même soir, quand les hommes seraient au jeu, que l’arrivée d’un certain général devait rendre d’ailleurs plus sérieux qu’à l’ordinaire, elles prétexteraient une indisposition, pour se retirer chez elles. Wilhelm serait introduit par l’escalier dérobé, et pourrait exposer ses idées tout au mieux. Cette espèce de mystère donnait dès lors à la chose un double attrait ; la baronne surtout se réjouissait de ce rendez-vous comme un enfant, et plus encore de ce qu’il s’agissait d’aller finement et secrètement contre la volonté du comte.

Vers le soir, à l’heure fixée, on fit venir Wilhelm, et il fut introduit avec précaution. La manière dont la baronne vint au-devant de lui dans un petit cabinet lui rappela un moment des temps heureux. Elle le conduisit dans l’appartement de la comtesse, et l’on en vint aux questions, à l’examen. Il exposa son plan avec beaucoup de chaleur et d’éloquence, si bien que les dames en furent tout à fait charmées, et nos lecteurs nous permettront de le leur exposer en peu de mots.

Des enfants devaient ouvrir la pièce, dans un lieu champêtre, par une danse qui représentait ce jeu où l’un court autour des autres, en cherchant à surprendre la place de quelqu’un ; puis ils devaient passer à d’autres amusements, et entonner enfin un joyeux chant en formant une ronde, qu’ils reprenaient sans cesse. Là-dessus, le joueur de harpe et Mignon devaient s’approcher ; ils excitaient la curiosité et attiraient une foule de gens du pays. Le vieillard chantait des hymnes à la louange de la paix, du repos, de la joie, et Mignon exécutait la danse des œufs.

Ils sont troublés dans ces plaisirs innocents par une musique guerrière, et la foule est surprise par une troupe de soldats, Les hommes se mettent en défense et sont repoussés ; les jeunes filles s’enfuient et le vainqueur les atteint. Tout semble tomber dans un affreux tumulte, lorsqu’une personne, dont le poëte n’avait pas encore déterminé la condition, arrive, et rétablit la tranquillité, par la nouvelle, qu’elle apporte, de l’approche du général en chef. Ici le caractère du héros est tracé avec les plus beaux traits ; la sûreté est promise au milieu des armes ; des bornes sont imposées à la violence et à l’orgueil ; une fête générale est célébrée en l’honneur du héros.

Les dames furent très-satisfaites de ce plan ; mais elles soutinrent qu’il fallait absolument quelque allégorie dans la pièce, pour la rendre agréable au comte. Le baron proposa de présenter le chef des soldats comme le génie de la discorde et de la violence ; Minerve paraîtrait ensuite, le mettrait aux fers, annoncerait l’arrivée du héros et célébrerait ses louanges. La baronne se chargea de persuader au comte que l’on avait suivi, avec quelques changements, le plan que lui-même avait donné. Mais elle demanda expressément que l’on produisît, à la fin de la pièce, le buste, le chiffre et le chapeau du prince ; car, sans cela, toute négociation serait inutile.

Wilhelm, qui s’était déjà figuré les louanges délicates qu’il adresserait au prince par la bouche de Minerve, ne céda sur le dernier point qu’après une longue résistance ; mais il se sentit vaincu par une bien douce violence : les beaux yeux de la comtesse et ses manières aimables l’auraient aisément décidé à sacrifier même la plus agréable et la plus belle conception, l’unité, si désirée, d’une composition et tous les plus heureux détails, et à travailler contre sa conscience de poète. Sa conscience de citoyen eut aussi à soutenir un rude combat, lorsqu’on on vint à la distribution des rôles, et que les dames exigèrent expressément qu’il en prît un.

Laërtes avait, pour sa part, le terrible dieu de la guerre ; Wilhelm devait représenter le chef des gens du pays, qui avait à dire quelques vers agréables et touchants. Après avoir regimbé quelque temps, il finit par se rendre ; il ne trouva surtout point d’excuse, quand la baronne lui représenta que le théâtre du château devait être purement considéré comme un théâtre de société, où elle jouerait elle-même volontiers, si seulement on pouvait amener la chose d’une manière convenable. Là-dessus les dames congédièrent Wilhelm avec une grâce charmante. La baronne lui assura qu’il était un homme incomparable, et l’accompagna jusqu’à l’escalier dérobé, où, en lui disant adieu, elle lui pressa doucement la main.


Chapitre VII[modifier]

Excité par l’intérêt sincère que les dames prenaient à la chose, il voyait son plan, dont il s’était rendu l’idée plus présente par l’exposition qu’il en avait faite, s’animer tout entier devant lui. Il passa la plus grande partie de la nuit, et le jour suivant, à versifier, avec le plus grand soin, le dialogue et les chants.

Il avait presque achevé, lorsqu’il fut appelé au château, où le comte, qui déjeunait en ce moment, voulait lui parler.

Comme il entrait, la baronne vint au-devant de lui, et, sous prétexte de lui souhaiter le bonjour, elle lui souffla ces mots :

«  Ne parlez de votre pièce qu’autant qu’il faudra pour répondre aux questions qui vous seront faites.

— A ce que j’apprends, lui dit le comte, en élevant la voix, vous êtes fort occupé, et vous travaillez au prologue que je veux donner en l’honneur du prince. J’approuve que vous y fassiez paraître une Minerve, et je me demande dès à présent comment nous devrons habiller la déesse, afin de ne point pécher contre le costume : c’est pourquoi je fais apporter de ma bibliothèque tous les livres où se trouve la figure de Minerve. »

Au même instant, quelques domestiques entrèrent, avec de grands paniers pleins de livres de tout format : Montfaucon, les recueils de statues, de pierres et de monnaies antiques, toute espèce d’ouvrages mythologiques, furent ouverts et les figures comparées. Mais ce n’était pas encore assez. L’excellente mémoire du comte lui rappela toutes les Minerves qui pouvaient figurer dans les frontispices, les vignettes et autres ornements. Tous ces volumes durent être apportés l’un après l’autre de la bibliothèque, si bien qu’à la fin le comte se trouvait assis au milieu d’un monceau de livres.

Enfin, aucune Minerve ne lui revenant plus à la mémoire, il s’écria, en éclatant de rire :

«  Je gagerais qu’il ne reste plus maintenant une seule Minerve dans ma bibliothèque, et ce pourrait bien être la première fois qu’une collection de livres se voit privée aussi complètement de l’image de sa divinité protectrice. »

Toute la société applaudit à cette saillie, et Jarno surtout, qui avait excité le comte à faire apporter toujours plus de livres, riait de tout son pouvoir.

«  Maintenant, dit le comte, en se tournant vers Wilhelm, la question capitale est de savoir quelle déesse vous avez en vue : est-ce Minerve ou Pallas, la déesse de la guerre ou celle des beaux-arts ?

— Votre Excellence ne pense-t-elle pas, répondit Wilhelm, que le mieux serait de ne pas s’exprimer là-dessus d’une manière positive, et, puisque la déesse joue dans la mythologie un double personnage, de la faire paraître en sa double qualité ? Elle annonce un guerrier, mais seulement pour tranquilliser le peuple ; elle célèbre un héros, mais en exaltant son humanité ; il triomphe de la violence, et rétablit parmi le peuple la joie et le repos. »

La baronne, qui craignait que Wilhelm ne se trahît, se hâta de faire intervenir le tailleur de la comtesse, qui fut invité à donner son avis sur la meilleure manière de couper la robe antique. Cet homme, costumier expérimenté, sut rendre la chose très-facile ; et, comme Mme Mélina, malgré sa grossesse fort avancée, s’était chargée du rôle de la vierge divine, le tailleur reçut l’ordre de lui prendre mesure, et la comtesse désigna, non sans provoquer quelque mauvaise humeur parmi ses femmes de chambre, celles de ses robes qui seraient découpées pour cet usage.

La baronne sut encore éloigner Wilhelm avec adresse, et lui fit bientôt savoir qu’elle avait pris soin du reste. Elle lui envoya sans retard le maître de chapelle du comte, soit pour mettre en musique les morceaux nécessaires, soit pour adapter aux autres des mélodies convenables, tirées de son répertoire. Tout alla dès lors à souhait : le comte ne parla plus de la pièce, étant principalement occupé de la décoration transparente, qui devait terminer la représentation et surprendre les spectateurs. Son imagination et l’habileté de son confiseur produisirent en effet une illumination fort agréable : car il avait vu, dans ses voyages, les plus magnifiques spectacles de ce genre ; il avait rassemblé force gravures et dessins, et savait produire avec infiniment de goût tous ces tableaux.

Cependant Wilhelm achevait son travail, distribuait ses rôles, étudiait le sien ; le musicien, qui entendait aussi fort bien la danse, arrangea le ballet, et tout cheminait pour le mieux.

Une difficulté inattendue vint à la traverse, et menaça de laisser une fâcheuse lacune dans la pièce. Wilhelm s’était flatté que la danse des œufs, exécutée par Mignon, produirait le plus grand effet, et quelle ne fut pas sa surprise, lorsque l’enfant, avec sa sécheresse ordinaire, refusa de danser, assurant qu’elle était maîtresse d’elle-même, et qu’elle ne paraîtrait plus sur le théâtre ! Il essaya par mille moyens de la persuader, et ne cessa que lorsqu’il la vit pleurer amèrement et tomber à ses pieds en s’écriant :

«  Mon père, toi aussi, renonce à monter sur les planches ! »

Il ne s’arrêta pas à cet avis, et se mit à songer au moyen de rendre la scène intéressante d’une autre manière.

Philine, qui jouait une des villageoises, et qui devait chanter les solos de la ronde et conduire le chœur, en témoignait d’avance une joie folle. Au reste les choses allaient parfaitement au gré de ses désirs : elle avait sa chambre à par t ; elle était constamment autour de la comtesse, qu’elle amusait par ses singeries, et recevait, en récompense, chaque jour quelque présent. On lui fit aussi un costume pour cette pièce. Comme elle était, par nature, aisément disposée à l’imitation, elle eut bientôt observé, dans son commerce avec les dames, tout ce qui pouvait être séant pour elle, et, en peu de temps, elle était devenue une femme de bon ton et de bonnes manières. Les attentions de l’écuyer n’en devenaient que plus vives, et, les officiers étant aussi fort empressés auprès d’elle, quand elle se vit dans une situation si brillante, elle s’avisa de jouer une fois la prude, et de s’exercer adroitement à prendre des airs distingués. Froide et rusée comme elle l’était, elle connut en huit jours le faible de tous les gens de la maison, en sorte que, si elle avait voulu se conduire avec prévoyance, elle aurait pu très-facilement faire fortune. Mais, cette fois encore, elle ne profita de son avantage que pour se réjouir, pour se donner du bon temps et se montrer impertinente, lorsqu’elle voyait qu’elle pouvait l’être sans danger.

Les rôles étaient appris ; une répétition générale fut ordonnée : le comte voulait y assister, et la comtesse commençait à craindre qu’il ne prit mal la chose. La baronne fit appeler Wilhelm en secret auprès d’elle : plus le moment approchait, plus on était embarrassé, car il n’était resté absolument rien de l’idée du comte. Jarno, qui survint, fut mis dans le secret. Il trouva la chose fort divertissante, et il s’empressa d’offrir ses bons offices.

«  Il faudrait, dit-il, gracieuse dame, que l’affaire fût désespérée, pour que vous n’en vinssiez pas à bout. Néanmoins, à tout événement, je serai votre corps de réserve. »

La baronne exposa qu’elle avait jusqu’alors fait connaître au comte toute la pièce, mais par fragments et sans ordre ; il était donc préparé à tous les détails ; mais il était toujours persuadé que l’ensemble cadrait avec son projet.

«  J’aurai soin, ajouta-t-elle, de me placer ce soir auprès de lui pendant la répétition, et je tâcherai de le distraire. J’ai recommandé au confiseur, tout en faisant paraître avantageusement la décoration finale, d’y laisser quelque léger défaut.

— Je sais une cour, lui dit Jarno, où nous aurions besoin d’amis aussi actifs et aussi prudents que vous l’êtes. Si vos stratagèmes ne suffisent pas ce soir, veuillez m’avertir par un signe de tête : j’attirerai le comte hors de la salle, et ne le laisserai pas rentrer avant que Minerve paraisse, et qu’on puisse espérer le prochain secours de l’illumination. J’ai, depuis quelques jours, une révélation à lui faire au sujet de son cousin, et que j’ai différée, pour cause, jusqu’à présent. Ce sera pour lui encore une distraction, et non pas des plus agréables. »

Quelques affaires empêchèrent le comte d’assister au commencement de la répétition ; ensuite la baronne s’empara de lui. Le secours de Jarno ne fut point nécessaire, car le comte, assez occupé à donner des avis, à reprendre, à diriger, s’oublia complètement dans ces détails, et, Mme Mélina ayant parlé tout à fait selon ses idées, l’illumination ayant bien réussi, il se déclara pleinement satisfait. Pourtant, lorsque tout fut fini, et qu’on se rendit aux tables de jeu, la différence parut enfin le frapper, et il se demanda si la pièce était bien de son invention. Alors, sur un signe qu’on lui fit, Jarno sortit de son embuscade ; la soirée se passa ; la nouvelle de l’arrivée du prince se confirma ; on fit quelques promenades à cheval pour voir l’avant-garde, campée dans le voisinage ; la maison était pleine de tumulte et de bruit. Cependant nos comédiens, que les domestiques, mal disposés, ne servaient pas toujours au mieux, durent passer leur temps au vieux château, dans l’attente, et livrés à leurs exercices, sans que personne songeât trop à ce qu’ils devenaient.

Chapitre VIII[modifier]

Enfin le prince était arrivé : les généraux, l’état-major et les autres personnes de la suite, qui arrivèrent en même temps, les nombreux étrangers qui se présentèrent, soit pour affaires, soit pour offrir leurs hommages, firent du château comme une ruche, dont l’essaim va prendre l’essor. Chacun se pressait pour voir l’excellent prince, et chacun admirait sa bienveillance et son affabilité ; chacun s’étonnait de trouver, dans le héros et le général, l’homme de cour le plus aimable.

D’après l’ordre du comte, tous les gens de la maison devaient être à leur poste à l’arrivée du prince. Aucun acteur ne devait se montrer, parce qu’il fallait que la solennité préparée fût pour lui une surprise ; et, en effet, le soir, quand on le conduisit dans la grande salle, brillamment éclairée, tendue de tapisseries de l’autre siècle, il ne parut nullement s’attendre à un spectacle, bien moins encore à un prologue en son honneur. Tout réussit parfaitement, et, après la représentation, la troupe dut paraître et se présenter devant le prince, qui sut adresser à chacun quelques questions de la manière la plus obligeante, et leur dire à tous quelques paroles agréables. Wilhelm, comme auteur, fut surtout mis en évidence, et il eut sa part de félicitations.

Du prologue, personne n’en parla guère, et ce fut, quelques jours après, comme si la représentation n’avait pas eu lieu. Jarno seul en parla à Wilhelm incidemment, et lui donna de judicieux éloges, en ajoutant toutefois :

«  C’est dommage ! vous jouez avec des noix creuses pour des noix creuses. »

Wilhelm rêva plusieurs jours à ces paroles : il ne savait comment les expliquer ni l’usage qu’il en pouvait faire.

La troupe jouait tous les soirs, du mieux qu’elle pouvait, et faisait tous ses efforts pour fixer l’attention des spectateurs. Des applaudissements, qu’ils ne méritaient point, les encouragèrent, et ils croyaient réellement, dans leur vieux château, que tout ce monde affluait en leur honneur, que les étrangers accouraient en foule à leurs représentations, et qu’ils étaient le centre autour duquel et pour lequel tout se mouvait et circulait dans le château.

Wilhelm seul remarquait, avec un vif chagrin, tout le contraire ; car le prince, qui avait assisté aux premières représentations du commencement à la fin, sans quitter son siège, et avec l’assiduité la plus scrupuleuse, sembla peu à peu, sous un prétexte honnête, se dispenser du spectacle ; et c’étaient justement les personnes que Wilhelm avait trouvées, dans la conversation, les plus éclairées, Jarno à leur tête, qui ne passaient dans la salle du théâtre que de courts instants, allaient ensuite s’asseoir dans le salon d’entrée, jouaient ou semblaient parler d’affaires.

Wilhelm sentait un vif déplaisir de ne pouvoir, avec ses efforts persévérants, obtenir les suffrages qu’il ambitionnait le plus. Pour le choix des pièces, la copie des rôles, les fréquentes répétitions et tout ce qui se présentait, il secondait avec zèle Mélina, qui, dans le sentiment secret de sa propre insuffisance, finit par le laisser agir. Il apprenait ses rôles avec soin, les jouait avec chaleur et vivacité, et avec autant de distinction que le permettait le peu d’expérience d’un homme qui s’était formé lui-même.

Cependant les marques d’intérêt que le baron ne cessait de donner aux autres acteurs écartaient tous leurs doutes. À l’entendre, ils produisaient les plus grands effets, surtout quand ils jouaient une de ses pièces. Il regrettait seulement que le prince eût un goût exclusif pour le théâtre français, et qu’une partie de ses officiers, parmi lesquels Jarno se faisait surtout remarquer, donnassent aux horreurs du théâtre anglais une préférence passionnée.

Si donc les talents de nos comédiens n’excitaient pas une attention et une admiration bien vives, en échange, leurs personnes n’étaient pas tout à fait indifférentes aux spectateurs et aux spectatrices. Nous avons déjà dit que, dès le premier jour, les actrices avaient éveillé l’attention des jeunes officiers ; mais elles furent plus heureuses dans la suite, et firent de plus importantes conquêtes. Nous les passons sous silence, et nous dirons seulement que Wilhelm paraissait de jour en jour plus agréable à la comtesse, et qu’il sentait, de son côté, germer en lui une secrète passion pour elle. Lorsqu’il était en scène, elle ne pouvait le quitter des yeux, et il parut bientôt ne jouer, ne parler que pour elle. Se regarder l’un l’autre était pour eux un plaisir inexprimable, auquel s’abandonnaient pleinement leurs âmes innocentes, sans former des vœux plus ardents ou s’alarmer des conséquences.

Comme, à travers une rivière qui les sépare, deux avant-postes ennemis parlent joyeusement et paisiblement ensemble, sans songer à la guerre dans laquelle leurs deux partis sont engagés, la comtesse et Wilhelm échangeaient des regards expressifs par-dessus l’abîme que la naissance et le rang avaient creusé entre eux, et chacun, de son côté, croyait pouvoir se livrer sans péril à ses sentiments.

Cependant la baronne avait choisi Laërtes, qui lui plaisait singulièrement, comme un vif et joyeux jeune homme ; et lui, tout ennemi qu’il fût des femmes, il ne dédaignait pas un amour de passage ; et, véritablement, l’affabilité et les prévenances de la baronne l’auraient cette fois enchaîné, si le baron ne lui avait rendu, par hasard, le bon ou, si l’on veut, le mauvais service de l’éclairer sur les sentiments de cette dame.

En effet, comme Laërtes célébrait un jour ses louanges, et la mettait au-dessus de toutes les personnes de son sexe, le baron lui dit, d’un ton badin :

«  Je vois où nous en sommes : notre chère amie a conquis un nouvel hôte pour ses étables. »

Cette comparaison malheureuse, qui faisait une allusion trop claire aux dangereuses caresses d’une Circé, fâcha Laërtes outre mesure, et il ne put entendre sans colère le baron, qui poursuivit impitoyablement :

«  Tout étranger croit être le premier à qui elle se montre si favorable, mais il se trompe grossièrement, car elle nous a tous promenés par ce chemin : hommes faits, jeunes gens, tendres adolescents, tous, quels qu’ils soient, doivent se dévouer quelque temps à son service, porter sa chaîne et soupirer pour elle. »

L’heureux mortel qui, à son entrée dans les jardins d’une enchanteresse, est accueilli par les délices d’un fallacieux printemps, ne peut éprouver une surprise plus désagréable que d’entendre, au moment où son oreille épiait le chant du rossignol, le grognement soudain de quelque devancier métamorphosé. Après cette révélation, Laërtes se sentit sincèrement humilié, que sa vanité l’eût entraîné encore une fois à penser d’une femme quelconque le moindre bien. Dès lors il négligea tout à fait la baronne et s’en tint à l’écuyer, avec lequel il faisait assidûment des armes et allait à la chasse, se comportant d’ailleurs, dans les répétitions et les représentations, comme si ce fût une chose accessoire.

Le comte et la comtesse faisaient parfois appeler, le matin, quelques personnes de la troupe, et chacun y trouvait toujours sujet d’envier la trop heureuse Philine. Le comte avait souvent à sa toilette, pendant des heures entières, le pédant, son favori. Cet homme fut, peu à peu, habillé de neuf, et se vit même pourvu d’une montre et d’une tabatière.

Quelquefois aussi les comédiens étaient appelés, ensemble ou séparément, devant Leurs Seigneuries, après le repas. Ils tenaient la chose à grand honneur, et ne remarquaient pas qu’on faisait amener au même instant, par les piqueurs, nombre de chiens, et avancer les chevaux dans la cour d’honneur.

On avait dit à Wilhelm qu’il ferait bien, dans l’occasion, de vanter Racine, le poëte favori du prince, et de donner par là bonne opinion de lui-même. Dans une de ces après-midi, à laquelle on l’avait appelé, il trouva l’occasion désirée. Le prince lui demanda s’il ne lisait pas aussi avec soin les grands écrivains de la scène française. Wilhelm repondit très-vivement : « Oui, monseigneur. » Il ne remarqua point que le prince, sans attendre sa réponse, allait déjà se détourner et passer à autre chose ; il s’empara de lui, l’arrêta, peu s’en faut, au passage, et poursuivit, en disant qu’il estimait fort le théâtre français, et qu’il lisait les grands maîtres avec délices ; qu’il avait appris avec une véritable joie que le prince rendait pleine justice au grand talent d’un Racine.

«  Je puis me représenter, poursuivit-il, combien les personnes d’un rang élevé doivent estimer un poëte qui sait peindre, avec tant de justesse et de perfection, leur état et leurs relations augustes. Corneille, si j’ose ainsi m’exprimer, a peint les grands hommes, et Racine les grands seigneurs. Quand je lis ses ouvrages, je puis toujours me représenter le poëte au milieu d’une cour brillante, ayant devant ses yeux un grand-roi, vivant dans la société des hommes les plus distingués et pénétrant dans les secrets de l’humanité, tels qu’ils se cachent derrière de précieuses tentures. Quand j’étudie son Britannicus, sa Bérénice, il me semble véritablement que je suis à la cour, que je suis initié aux grands et aux petits mystères de ces demeures des dieux terrestres ; et je vois, par les yeux d’un Français délicat, des rois, que tout un peuple adore, des courtisans, que la foule envie, représentés dans leur figure naturelle, avec leurs vices et leurs souffrances. Racine mourut de chagrin, dit-on, parce que Louis XIV ne le regardait plus et lui faisait sentir son mécontentement ; cette anecdote est pour moi la clef de tous ses ouvrages ; il est impossible qu’un poëte si éminent, dont la vie et la mort dépendaient du regard d’un roi, n’ait pas écrit des ouvrages dignes de l’approbation des rois et des princes. »

Jarno s’était approché, et il avait écouté notre ami avec étonnement. Le prince, qui ne répondit pas, et qui avait simplement témoigné son approbation par un coup d’œil bienveillant, se tourna d’un autre côté, bien que Wilhelm, qui ne savait pas encore qu’il n’est pas convenable de prolonger le discours dans une pareille situation, et de vouloir épuiser un sujet, en eût dit volontiers davantage, et eût fait voir au prince qu’il n’avait pas lu sans fruit et sans plaisir son poëte favori.

«  N’avez-vous jamais lu Shakspeare ? lui dit Jarno en le prenant à part.

— Non, répondit Wilhelm ; car, depuis que ses ouvrages sont plus connus en Allemagne, j’ai cessé de m’occuper du théâtre, et je ne sais si je dois me féliciter de ce qu’un ancien amusement, un goût de mon enfance, s’est réveillé maintenant chez moi. Au reste, tout ce qu’on m’a dit de ces ouvrages ne m’a point rendu curieux de connaître de pareilles monstruosités, où toute bienséance et toute vraisemblance paraissent outragées.

— Je vous conseille pourtant de faire un essai : il ne peut être nuisible de voir le bizarre de ses propres yeux. Je vous en prêterai quelques parties, et vous ne pouvez faire un meilleur emploi de votre temps que de vous dégager d’abord de tout lien, et, dans la solitude de votre antique demeure, d’appliquer vos yeux à la lanterne magique de ce monde inconnu. Vous êtes coupable de perdre votre temps à costumer ces singes en hommes et à faire danser ces chiens. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas vous arrêter à la forme : le reste, je puis l’abandonner à votre bon jugement. »

Les chevaux étaient devant la porte, et Jarno partit avec quelques cavaliers, pour aller se divertir à la chasse. Wilhelm les suivit des yeux tristement : il aurait voulu s’entretenir longtemps encore avec cet homme, qui lui donnait, quoique avec brusquerie, de nouvelles idées, des idées dont il avait besoin.

Quand l’homme travaille au développement de ses forces, de ses idées et de ses facultés, il entre quelquefois dans une perplexité d’où les conseils d’un ami pourraient aisément le tirer ; il ressemble au voyageur qui tombe dans l’eau non loin de l’auberge : qu’une main secourable le saisisse aussitôt et l’entraîne au bord, il en est quitte pour un bain ; au lieu que, s’il parvient seulement à se sauver lui-même, mais sur le bord opposé, il doit faire un long et pénible détour pour arriver à son but.

Wilhelm commençait à soupçonner que le monde allait autrement qu’il ne se l’était imaginé. Il voyait de près la vie des grands, pleine d’importantes et sérieuses affaires, et il s’étonnait de la tournure aisée qu’ils savaient lui donner. Une armée en marche, un vaillant prince à sa tête, tant de guerriers sous ses ordres, tant d’adorateurs qui se pressaient à sa suite, élevaient l’imagination de notre ami. C’est dans ces dispositions qu’il reçut les livres promis, et bientôt, comme on peut s’y attendre, le flot de ce grand génie s’empara de lui, et l’emporta dans une mer immense, où il ne tarda pas à se perdre et à s’oublier.

Chapitre IX[modifier]

Les rapports du baron avec les comédiens avaient éprouvé des phases diverses depuis leur séjour au château. Au commencement, les choses se passèrent à leur satisfaction mutuelle ; le baron, dont les pièces n’avaient encore paru que sur un théâtre de société, les voyant, pour la première fois de sa vie, dans les mains de véritables comédiens, et sur le point d’être convenablement représentées, était de la meilleure humeur du monde ; il se montrait libéral, et, lorsqu’un marchand de nouveautés venait à paraître, ce qui arrivait assez souvent, il achetait de petits cadeaux pour les actrices ; il savait aussi faire servir d’extra aux acteurs mainte bouteille de champagne. De leur côté, ils se donnaient mille peines pour ses ouvrages, et Wilhelm n’épargna aucun soin pour bien graver dans sa mémoire les magnifiques discours du héros admirable dont le rôle lui était tombé en partage.

Cependant il était survenu peu à peu quelques mésintelligences. La préférence du baron pour certains acteurs devint plus marquée de jour en jour, et devait nécessairement blesser les autres. Il n’avait d’éloges que pour ses favoris, et sema de la sorte dans la troupe la division et l’envie. Mélina, qui d’ailleurs manquait d’adresse dans les disputes, se trouvait dans une position très-désagréable. Les préférés recevaient les éloges sans en être fort touchés, et les rebutés faisaient sentir de mille manières leur mécontentement ; et, d’une façon ou d’une autre, ils savaient rendre désagréable à leur ancien et très-honoré protecteur ses relations avec eux. Leur maligne joie trouva même une assez agréable pâture dans une certaine chanson, dont l’auteur était inconnu, et qui produisit une grande émotion dans le château. Jusque-là on s’était toujours moqué, mais d’une manière assez fine, des relations du baron avec les comédiens ; on avait fait sur lui bien des contes, accommodé certains incidents, pour leur donner une tournure gaie et divertissante. À la fin, on en vint à dire qu’il s’élevait une certaine jalousie de métier entre lui et quelques acteurs, qui se croyaient aussi des écrivains, et c’est sur ce bruit que se fonde la chanson dont nous avons parlé et que nous allons rapporter :

«  Je suis un pauvre diable, monsieur le baron, et j’envie votre rang, votre place auprès du trône, et maints beaux domaines, et le château fort de votre père, et ses chasses et ses canons.

«  Et moi, pauvre diable, monsieur le baron, vous m’enviez, à ce qu’il semble, parce que, dès mon enfance, la nature s’est montrée envers moi bonne mère ; j’ai le cœur vif, la tête vive ; je suis pauvre, il est vrai, mais non un pauvre sot.

«  Si vous m’en croyez, mon cher baron, demeurons tous deux ce que nous sommes : vous resterez le fils de votre père, et je resterai l’enfant de ma mère ; nous vivrons sans haine et sans envie, sans demander les titres l’un de l’autre, sans prétendre, vous, une place au Parnasse, et moi, une place dans le chapitre. »

Ces couplets, dont il se trouva, dans diverses mains, des copies presque illisibles, furent jugés très-diversement ; mais personne ne put en deviner l’auteur, et, comme on s’en amusait avec quelque malignité, Wilhelm se déclara vivement contre cette satire.

«  Nous autres Allemands, s’écria-t-il, nous mériterions que nos Muses restassent dans le mépris où elles ont gémi si longtemps, puisque nous ne savons pas estimer les hommes de qualité qui s’adonnent, de quelque, manière, à notre littérature. La naissance, le rang et la richesse ne sont pas incompatibles avec le goût et le génie ; nous l’avons appris d’autres nations, qui comptent parmi leurs plus beaux esprits un grand nombre de gentilshommes. Si, jusqu’à présent, ce fut une merveille en Allemagne de voir un homme de noble maison se vouer aux sciences ; si, jusqu’à nos jours, bien peu de noms illustres sont devenus plus illustres encore par leur goût pour l’étude et les arts ; si plusieurs, au contraire, sont sortis de l’obscurité et se sont élevés sur l’horizon, comme des astres inconnus, il n’en sera pas toujours de même, et je me trompe fort, ou la première classe de la nation se prépare à se servir de ses avantages pour conquérir la plus belle des couronnes, celle que décernent les Muses. Aussi rien ne m’est plus pénible que de voir non-seulement la bourgeoisie railler le noble qui sait les estimer, mais encore les personnes de qualité détourner, avec un caprice irréfléchi et une impardonnable malignité, leurs pareils d’une carrière où chacun peut rencontrer l’honneur et le plaisir. »

Ces derniers mots parurent s’adresser au comte, Wilhelm ayant ouï dire qu’il avait trouvé les couplets à son gré. En effet ce seigneur, qui ne cessait de plaisanter, à sa manière, avec le baron, avait trouvé l’occasion excellente pour tourmenter son parent de toutes les façons. Chacun faisait ses conjectures particulières sur la personne qui pouvait avoir composé les vers, et le comte, qui n’aimait pas que l’on prétendît le surpasser en pénétration, imagina et protesta que l’auteur de la pièce ne pouvait être que son pédant, qui était un rusé compère, et chez lequel il avait remarqué depuis longtemps quelque génie poétique. Pour se divertir, il fit donc appeler un matin le comédien, qui, en présence de la comtesse, de la baronne et de Jarno, dut lire les couplets à sa manière, et reçut en récompense des éloges et un cadeau. Mais, à la question que lui fit le comte, s’il n’avait pas encore quelques anciennes poésies pareilles à celle-là, il sut répondre adroitement, d’une manière évasive. Le pédant arriva donc à la réputation de poëte et d’homme d’esprit ; mais les amis du baron ne virent dans le favori du comte qu’un libelliste et un méchant homme. Dès lors son Mécène l’applaudit toujours davantage, qu’il jouât bien ou mal son rôle, de façon que le pauvre homme finit par en être bouffi d’orgueil et presque fou, et là-dessus il songeait à demander, comme Philine, un logement au château.

S’il avait pu l’obtenir sans délai, il aurait évité un accident très-grave. Un soir qu’il revenait fort tard au vieux château, et qu’il marchait, en tâtonnant, dans le chemin étroit et sombre, il fut assailli tout à coup, saisi par quelques personnes, tandis que d’autres le rouaient de coups, et le maltraitèrent si fort, dans l’obscurité, qu’il en resta presque sur le carreau, et ne se traîna qu’avec peine chez ses camarades. Ceux-ci, tout en affectant une vive indignation, ressentirent de cet accident une secrète joie, et pouvaient à peine s’empêcher de rire en le voyant si bien étrillé, et son bel habit brun tout poudré et taché de blanc, comme s’il avait eu affaire à des meuniers.

Le comte, qui fut aussitôt informé de la chose, entra dans une furieuse colère. Il traita ce désordre comme le plus grand crime, le qualifia d’attentat contre la paix du château, et fit entreprendre par son bailli l’enquête la plus sévère. L’habit poudré de blanc devait servir de pièce probante. Quiconque dans le château avait affaire avec la poudre ou la farine fut cité à comparaître, mais ce fut sans résultat.

Le baron déclara sur l’honneur, qu’à la vérité la plaisanterie lui avait vivement déplu, et que le procédé de M. le comte n’avait pas été fort amical, mais qu’il avait su se mettre au-dessus de tout cela, et qu’il n’avait pas eu la moindre part à la mésaventure du poëte ou du libelliste, comme on voudrait le nommer.

L’affluence des étrangers, le mouvement du château, firent bientôt oublier toute l’affaire, et l’infortuné favori dut payer cher le plaisir d’avoir porté quelque temps un plumage étranger.

Les comédiens, qui jouaient régulièrement tous les soirs, et qui, à tout prendre, étaient fort bien entretenus, élevèrent leurs prétentions, à mesure que leur position devenait meilleure. Bientôt la table, le service, le logement, leur semblèrent misérables, et ils réclamèrent du baron, leur protecteur, des soins plus attentifs, enfin les jouissances et la vie commode qu’il leur avait promises. Leurs plaintes devinrent plus bruyantes, et les efforts de leur ami pour y faire droit, toujours plus infructueux.

Sur ces entrefaites, Wilhelm ne se montrait guère qu’aux répétitions et aux heures de spectacle. Enfermé dans une des chambres les plus écartées, où Mignon et le joueur de harpe étaient seuls admis avec plaisir, il vivait dans le monde de Shakespeare, étranger et insensible à tout ce qui se passait au dehors.

On parle d’enchanteurs, qui, par des formules magiques, évoquent dans leur laboratoire une foule innombrable de fantômes divers ; les conjurations sont si puissantes, qu’elles remplissent bientôt la chambre tout entière ; et les esprits, poussés jusqu’au cercle étroit que l’enchanteur a tracé, se meuvent, toujours plus nombreux, autour du cercle et sur la tête du maître, tourbillonnant et se transformant sans cesse ; tous les recoins en sont remplis, toute corniche est occupée ; des œufs se développent et se distendent, et des figures gigantesques se réduisent en champignons : malheureusement le magicien a oublié le mot par lequel il pourrait contraindre ce déluge de fantômes à refluer. Telle était la situation de Wilhelm, et, avec une émotion toute nouvelle, il s’éveillait en lui mille sensations, mille facultés, dont il n’avait eu jusqu’alors aucune idée, aucun pressentiment. Rien ne pouvait l’arracher à cette situation, et il était fort mécontent, si quelqu’un saisissait l’occasion de venir à lui, pour l’informer de ce qui se passait au dehors.

Aussi fit-il à peine attention, quand on lui vint annoncer qu’il allait se faire dans la cour du château une exécution ; que l’on devait fouetter un jeune garçon, qui s’était rendu suspect d’effraction nocturne, et qui, portant l’habit de perruquier, était, selon toute vraisemblance, un des meurtriers du pédant. Le jeune garçon niait, il est vrai, obstinément la chose : aussi ne pouvait-on lui faire subir le châtiment légal, mais on voulait, avant de le relâcher, lui infliger une correction, comme vagabond, parce qu’il avait rôdé pendant quelques jours dans les environs, passé la nuit dans les moulins, enfin appuyé une échelle contre un mur de jardin, qu’il avait escaladé.

Wilhelm ne trouvait à toute l’affaire rien de bien remarquable, lorsque Mignon survint à la hâte, et protesta que le prisonnier était Frédéric, qui, depuis ses démêlés avec l’écuyer, avait disparu loin de la troupe et avait cessé de nous occuper.

Notre ami, que ce jeune garçon intéressait, accourut, et trouva déjà dans la cour du château les apprêts du supplice, car le comte aimait la solennité, même en ces occasions. Le jeune garçon fut amené ; Wilhelm intervint, et pria que l’on voulût bien faire une pause, attendu qu’il connaissait le jeune homme, et qu’il avait à donner d’abord sur son compte divers éclaircissements. Il eut de la peine à faire écouter ses représentations ; cependant il finit par obtenir la permission de s’entretenir seul à seul avec le délinquant. Celui-ci lui protesta qu’il ne savait absolument rien d’une attaque dont un comédien avait été victime ; il n’avait rôdé autour du château, et ne s’y était glissé de nuit que pour chercher Philine, dont il s’était fait indiquer la chambre, et il y serait certainement arrivé, si on ne l’avait surpris en chemin.

Wilhelm qui, pour l’honneur de la troupe, n’avait nulle envie de révéler cette liaison, courut à l’écuyer, et le pria, lui qui connaissait les personnes et la maison, d’arranger l’affaire et de délivrer Frédéric.

Cet homme enjoué composa, avec le secours de Wilhelm, une petite histoire : l’enfant avait fait partie de la troupe et s’était sauvé, mais il avait repris fantaisie de la rejoindre et d’y rentrer. Il avait voulu aller de nuit à la recherche de ses protecteurs, pour obtenir leur appui. On déclara du reste qu’il s’était toujours bien conduit ; les dames s’en mêlèrent, et il fut relâché.

Wilhelm se chargea de lui : c’était le troisième membre de la singulière famille que, depuis quelque temps, il regardait comme la sienne. Le vieillard et Mignon accueillirent avec amitié le déserteur, et tous trois s’unirent dès lors pour servir avec zèle leur protecteur et leur ami, et pour lui être agréables.


Chapitre X[modifier]

Philine s’insinuait chaque jour davantage dans les bonnes grâces des dames. Quand elles étaient sans témoins, elle amenait le plus souvent la conversation sur les hommes qui allaient et venaient, et Wilhelm n’était pas le dernier dont on s’occupât. La rusée personne ne manqua pas de s’apercevoir qu’il avait fait une profonde impression sur le cœur de la comtesse ; elle racontait de lui ce qu’elle savait et ce qu’elle ne savait pas, mais elle se gardait bien de rien avancer qu’on pût interpréter défavorablement ; en revanche elle vantait son noble cœur, sa libéralité, et surtout sa délicatesse avec le beau sexe. À toutes les autres questions qui lui étaient faites, elle répondait avec prudence. Quand la baronne observa l’inclination toujours plus vive de sa belle amie, cette découverte lui fut aussi très-agréable ; car ses liaisons avec plusieurs cavaliers, et surtout, dans ces derniers temps, avec Jarno, n’avaient pas échappé aux yeux de la comtesse, dont l’âme pure ne pouvait voir une pareille légèreté sans la désapprouver et sans faire quelques doux reproches.

La baronne et Philine avaient donc l’une et l’autre un intérêt particulier à rapprocher notre ami de la comtesse, et Philine espérait en outre travailler de nouveau pour elle-même à cette occasion, et regagner peut-être l’affection de Wilhelm, qu’elle avait perdue.

Un jour, que le comte était parti pour la chasse avec le reste de la société, comme on n’attendait ces messieurs que pour le lendemain, la baronne imagina une plaisanterie qui était tout à fait dans son caractère. Elle aimait les travestissements, et, pour surprendre la société, elle se montrait tantôt en jeune paysanne, tantôt en page ou en piqueur. Elle se donnait ainsi l’air d’une petite fée partout présente, et justement où elle était le moins attendue. Rien n’égalait sa joie, quand elle avait pu servir quelque temps la compagnie ou s’y mêler sans être reconnue, et qu’elle savait enfin se découvrir d’une façon badine.

Vers le soir, elle fit appeler Wilhelm dans sa chambre, et, comme elle avait encore quelques affaires, elle chargea Philine de le préparer.

Il vint, et fut assez surpris de trouver l’étourdie fillette au lieu des nobles dames. Elle l’accueillit avec une sorte de franchise modeste, à laquelle elle s’était exercée, et, par ce moyen, elle l’obligea lui-même à la politesse. D’abord elle plaisanta en général sur le bonheur qui le poursuivait, et qui l’amenait alors dans ce lieu, comme elle savait bien le remarquer ; puis elle lui reprocha, d’une manière agréable, sa conduite avec elle et les chagrins qu’il lui avait faits ; elle se blâma et s’accusa elle-même, avoua qu’elle avait mérité ces traitements, et fit une peinture sincère de sa situation, qu’elle nommait passée, ajoutant qu’elle se mépriserait elle-même, si elle était incapable de se corriger et de mériter l’amitié de Wilhelm.

Wilhelm fut bien surpris de ces discours. Il connaissait trop peu le monde, pour savoir que les personnes tout à fait légères, et incapables d’amendement, s’accusent souvent avec une extrême vivacité, avouent et déplorent leurs fautes avec une grande franchise, quoiqu’elles n’aient pas le moins du monde la force de quitter la route où les entraîne un naturel invincible. Il ne pouvait donc persister dans sa mauvaise humeur avec la jolie pécheresse ; il engagea la conversation, et il apprit le projet d’un singulier travestissement, par lequel on songeait à surprendre la belle comtesse.

Il éprouva quelques scrupules, dont il ne fit pas mystère à Philine ; mais la baronne, qui survint à ce moment, ne lui laissa pas le temps de balancer ; elle l’entraîna par la main, en assurant que c’était le moment d’agir.

La nuit était venue : elle le conduisit dans la garde-robe du comte, lui fit ôter son habit, pour s’envelopper dans la robe de chambre du noble seigneur, le coiffa elle-même du bonnet de nuit, avec le ruban rouge, le conduisit dans le cabinet, et le fit asseoir dans le grand fauteuil, un livre à la main. Elle alluma elle-même la lampe, qui était devant lui, puis elle l’instruisit de ce qu’il avait à faire et du rôle qu’il avait à jouer.

«  On annoncera, dit-elle, à la comtesse l’arrivée imprévue de son mari et sa mauvaise humeur : elle viendra, elle fera quelques tours dans la chambre, ensuite elle s’appuiera sur le dossier du fauteuil, posera son bras sur votre épaule et dira quelques mots. Jouez votre rôle de mari aussi longtemps et aussi bien que vous pourrez ; mais, quand vous devrez enfin vous découvrir, soyez aimable et galant. »

Wilhelm était donc assis, fort inquiet, dans ce bizarre costume ; le projet l’avait surpris, et l’accomplissement avait devancé la réflexion. La baronne avait déjà quitté la chambre, lorsqu’il observa combien était dangereux le poste qu’il avait pris. Il ne se dissimulait pas que la beauté, la jeunesse, les grâces de la comtesse avaient fait impression sur lui ; mais, comme il était, par caractère, fort éloigné de toute vaine galanterie, et que ses principes ne lui permettaient pas de songer à une entreprise plus sérieuse, il ne se trouvait pas à ce moment dans un petit embarras. La crainte de déplaire à la comtesse, et celle de lui plaire plus qu’il n’était permis, se balançaient dans son cœur.

Tous les appas qui avaient jamais exercé sur lui leur empire se retraçaient à son imagination. Marianne lui apparut en blanche robe du matin, et réclamait tendrement son souvenir ; les grâces de Philine, ses beaux cheveux et ses manières caressantes l’avaient retrouvé plus sensible, depuis leur nouvelle entrevue : mais tout s’effaçait, comme dans un vague lointain, lorsqu’il se figurait la noble et brillante comtesse, dont il sentirait, dans quelques instants, le bras se poser sur son cou, et dont les innocentes caresses provoqueraient les siennes.

Assurément il ne soupçonnait pas l’étrange manière dont il devait sortir de cette perplexité. Quelle ne fut pas sa surprise, ou plutôt son effroi, lorsque la porte s’ouvrit derrière lui, et qu’au premier coup d’œil jeté furtivement dans le miroir, il reconnut le comte, qui entrait, un flambeau à la main ! Que devait-il faire, rester assis ou se lever, fuir, avouer, nier ou demander pardon ? Son anxiété ne dura que peu d’instants. Le comte, qui était resté immobile sur le seuil de la porte, se retira et la ferma doucement. Au même instant, la baronne accourut par la porte dérobée, éteignit la lampe, arracha Wilhelm du fauteuil et l’entraîna dans la garde-robe. Il ôta vite la robe de chambre, qui fut remise aussitôt à sa place ordinaire ; la baronne prit l’habit de Wilhelm sous son bras, et, traversant avec lui quelques chambres, cabinets et corridors, elle le ramena dans son appartement. Là, quand elle se fut remise, elle lui apprit qu’elle avait passé chez la comtesse pour lui porter la fausse nouvelle du retour de son mari. « Je le sais déjà, avait dit la comtesse. Que peut-il être arrivé ? Je viens de le voir entrer à cheval par la petite porte. » Aussitôt la baronne effrayée était accourue dans la chambre du comte, pour en tirer Wilhelm.

«  Malheureusement, vous êtes venue trop tard, s’écria-t-il ; le comte vous a précédée et m’a vu dans le fauteuil.

— Vous a-t-il reconnu ?

— Je ne sais. Il m’a vu dans la glace comme je l’y ai vu, et, avant que j’aie pu savoir si c’était un fantôme ou lui-même, il s’est retiré et a refermé la porte. »

Le trouble de la baronne augmenta, lorsqu’un valet de chambre vint l’appeler, et l’informa que le comte était chez la comtesse. Elle s’y rendit, le cœur oppressé, et elle le trouva pensif et rêveur, il est vrai, mais plus doux dans son langage et plus amical que de coutume. Elle ne savait que se dire. On parla des incidents de la chasse et des causes qui avaient hâté le retour du comte. Bientôt la conversation tarit ; il devint silencieux, et la baronne dut être singulièrement surprise, lorsqu’il demanda des nouvelles de Wilhelm, exprimant le désir qu’on le fit appeler pour faire une lecture.

Wilhelm, qui avait repris ses habits, et s’était un peu remis dans la chambre de la baronne, se rendit à cet ordre, non sans inquiétude. Le comte lui remit un livre, dans lequel il lut, avec saisissement, une nouvelle romanesque. Sa voix était tremblante et mal assurée, ce qui heureusement s’accordait avec le fond de l’histoire. Le comte donna quelques signes d’approbation bienveillante, et, lorsqu’enfin il congédia notre ami, ce ne fut pas sans louer l’expression qu’il avait mise à sa lecture.


Chapitre XI[modifier]

Wilhelm avait à peine lu quelques pièces de Shakespeare, qu’il se trouva hors d’état de continuer, tant elles avaient fait sur lui une forte impression. Toute son âme était profondément émue. Il chercha l’occasion de s’entretenir avec Jarno, et ne put assez le remercier des jouissances qu’il lui avait procurées.

«  J’avais bien prévu, lui dit Jarno, que vous ne resteriez pas insensible au mérite éminent du plus extraordinaire et du plus admirable de tous les écrivains.

— Oui, dit Wilhelm, je ne me souviens pas qu’un livre, un homme ou un événement quelconque ait produit sur moi d’aussi grands effets que les drames excellents que votre complaisance m’a fait connaître. On les dirait l’œuvre d’un génie céleste, qui s’approche des hommes pour leur apprendre, de la manière la plus douée, à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas des poèmes : on croit voir ouvert devant soi le vaste livre du destin, dans lequel le vent orageux de la vie la plus agitée gronde et tourne et retourne avec violence les feuillets. Ce mélange de force et de tendresse, de calme et de violence, m’a tellement surpris et mis hors de moi, que j’attends avec la plus vive impatience le moment où je serai en état de poursuivre ma lecture.

— À merveille ! dit Jarno, en serrant la main de notre ami ; voilà ce que je désirais ; et les suites que j’en espère ne tarderont pas à se faire voir.

— Je voudrais, reprit Wilhelm, pouvoir vous dépeindre tout ce qui se passe en moi. Tous les pressentiments sur l’homme et sa destinée qui m’ont suivi confusément dès mon enfance, je les trouve réalisés et développés dans les pièces de Shakespeare. Il semble qu’il nous explique tous les mystères, sans que l’on puisse dire toutefois : « Voici ou voilà le mot qui les résout. » Ses personnages semblent être des hommes naturels, et pourtant ils n’en sont pas. Ces êtres, si mystérieux et si complexes, agissent devant nous, dans ses ouvrages, comme s’ils étaient des montres dont le cadran et la boîte seraient de cristal ; elles indiqueraient, selon leur destination, le cours des heures, et laisseraient voir en même temps les rouages et les ressorts qui les font mouvoir. Quelques regards jetés dans le monde de Shakespeare m’excitent plus que toute autre chose à m’avancer d’un pas plus rapide dans le monde réel, à me plonger dans le flot des événements dont il sera le théâtre, et à puiser un jour, s’il m’est possible, quelques coupes dans la vaste mer de la vraie nature, pour les verser, du haut de la scène, au public de ma patrie, altéré de ce breuvage.

— Je suis charmé des dispositions dans lesquelles je vous trouve, dit Jarno, en posant sa main sur l’épaule du jeune homme transporté ; ne laissez pas sans exécution le projet d’entrer dans une vie active, et hâtez-vous d’employer diligemment vos bonnes années. Si je puis vous être utile, ce sera de tout mon cœur. Je ne vous ai pas encore demandé comment vous êtes entré dans cette société, qui ne convient sans doute ni à votre éducation ni à votre naissance. J’espère du moins, et je vois même, que vous désirez en sortir. Je ne connais ni votre famille ni l’état de vos affaires : voyez ce qu’il vous conviendra de me confier. Je vous ferai seulement observer que les temps de guerre où nous vivons peuvent amener de prompts changements de fortune. S’il vous plaît de consacrer vos forces et vos talents à notre service ; si la fatigue, et au besoin même le danger, ne vous effrayent pas, j’ai à présent même l’occasion de vous établir dans un poste que vous ne regretterez pas dans la suite d’avoir occupé quelque temps. »

Wilhelm ne put exprimer assez vivement sa reconnaissance, et s’empressa de faire à son ami et protecteur toute l’histoire de sa vie.

Pendant cet entretien, ils s’étaient perdus bien avant dans le parc, et ils étaient arrivés à la grande route qui le traversait. Jarno s’arrêta un instant et dit :

«  Réfléchissez à ma proposition, décidez-vous, rendez-moi réponse dans quelques jours et donnez-moi votre confiance. Je vous l’assure, c’est encore une chose inconcevable pour moi que vous ayez pu vous associer à de pareilles gens. J’ai vu souvent avec chagrin et dégoût que, pour chercher du moins quelque pâture, votre cœur ait dû s’attacher à un misérable chanteur vagabond, à une équivoque et niaise petite créature. »

Il n’avait pas achevé, qu’un officier à cheval arrivait au galop, suivi d’un domestique, qui tenait un cheval de main. Jarno le salue bruyamment ; l’officier saute à bas de son cheval ; ils s’embrassent et s’entretiennent un moment, tandis que Wilhelm, troublé des derniers mots de son belliqueux ami, se tenait pensif à l’écart. Jarno parcourait quelques papiers, que l’officier lui avait remis ; tout à coup cet homme s’approche de Wilhelm, lui tend la main, et s’écrie avec emphase :

«  Je vous trouve dans une société digne de vous ! Suivez le conseil de votre ami, et par là comblez en même temps les vœux d’un inconnu, qui vous porte un intérêt sincère. »

Il dit, embrassa Wilhelm et le pressa vivement sur son cœur. À ce moment, Jarno s’approche et dit à l’officier :

«  C’est fort bien ; je vais monter à cheval et vous suivre, pour que vous puissiez recevoir les ordres nécessaires et repartir avant la nuit. »

Aussitôt ils s’élancèrent tous deux sur leurs montures, et laissèrent notre ami à sa surprise et à ses réflexions.

Les derniers mots de Jarno retentissaient encore à ses oreilles. Il ne pouvait souffrir de voir si profondément rabaissés par cet homme, qui lui inspirait tant de respect, deux pauvres créatures humaines, qui avaient gagné innocemment son affection. La singulière embrassade de l’officier, qu’il ne connaissait pas, fit peu d’impression sur lui ; elle n’occupa qu’un moment son imagination et sa curiosité, mais les paroles de Jarno l’avaient frappé au cœur ; il était profondément blessé, et, en revenant au château, il éclatait en reproches contre lui-même, d’avoir pu méconnaître et oublier un instant la froide insensibilité de Jarno, qui se lisait dans ses yeux et dans toutes ses manières.

«  Non, non, s’écria-t-il, insensible et froid courtisan, c’est vainement que tu te figures pouvoir être un ami ! Tout ce que tu peux m’offrir ne vaut pas le sentiment qui me lie à ces malheureux. Quel bonheur, que je découvre assez tôt ce que je pouvais attendre de toi ! »

Mignon accourait au-devant de lui : il la prit dans ses bras et s’écria :

«  Non, rien ne doit nous séparer, bonne petite créature. La fausse sagesse du monde ne pourra me résoudre à t’abandonner, à oublier ce que je te dois. »

L’enfant, dont il évitait d’ordinaire les caresses passionnées, fut ravie à cette marque inattendue de tendresse, et ses étreintes furent si vives, qu’il eut de la peine à s’en dégager.

Depuis ce temps, il observa plus attentivement la conduite de Jarno, et elle ne lui parut pas toujours louable : plusieurs choses lui déplurent même vivement. Il eut, par exemple, de forts soupçons que les couplets contre le baron, qui avaient coûté si cher au pauvre pédant, étaient l’œuvre de Jarno ; et, comme il avait plaisanté de l’affaire en présence de Wilhelm, notre ami crut y reconnaître la marque d’un cœur tout à fait corrompu : pouvait-on rien voir de plus méchant que de railler un innocent dont on a causé la souffrance, sans songer ni à le satisfaire ni à le dédommager ? Wilhelm aurait volontiers provoqué lui-même cet acte de justice, car un singulier incident l’avait mis sur la trace de l’attaque nocturne.

Jusqu’alors on avait su toujours lui cacher que plusieurs jeunes officiers passaient des nuits entières à se réjouir dans une salle basse du vieux château avec une partie des acteurs et des actrices. Un matin, qu’il s’était levé de bonne heure, suivant son habitude, il entra par hasard dans la chambre, et trouva ces jeunes gens occupés à une singulière toilette. Ils avaient râpé, et délayé avec de l’eau, de la craie dans un bassin, et, avec un pinceau, frottaient de cette pâte leurs vêtements, sans les ôter ; par là ils rendaient, en un moment, la blancheur et la propreté à leur uniforme. À la vue de cette singulière pratique, notre ami se rappela tout à coup l’habit poudreux et taché du pédant : le soupçon devint bien plus fort, quand il apprit qu’il se trouvait dans la compagnie plusieurs parents du baron.

Pour éclaircir ses doutes, il proposa aux jeunes gens un petit déjeuner. Ils s’animèrent et racontèrent cent histoires plaisantes. L’un d’eux, qu’on avait employé quelque temps au recrutement, ne pouvait assez vanter l’adresse et l’activité de son capitaine, qui savait attirer à lui toute espèce d’hommes et attraper chacun à sa manière. Il racontait avec détail comment des gens de bonne maison et d’une éducation soignée étaient abusés, par mille fausses promesses d’un honnête établissement ; il riait de bon cœur des imbéciles, qui étaient d’abord si flattés de se voir estimés et distingués par un officier considérable, brave, habile et libéral.

Comme Wilhelm rendit grâces à son bon génie, qui lui découvrait inopinément l’abîme au bord duquel il s’était innocemment avancé ! Il ne voyait plus dans Jarno qu’un recruteur ; l’embrassade de l’officier étranger s’expliquait aisément. Il détestait les maximes de ces hommes, et, dès ce moment, il évita de se rencontrer avec quiconque portait l’uniforme. Il aurait appris avec joie la nouvelle que l’armée marchait en avant, s’il n’avait pas dû craindre en même temps de se voir éloigné, peut-être pour toujours, de sa belle comtesse.

Chapitre XII[modifier]

La baronne avait passé plusieurs jours, tourmentée par l’inquiétude et par une curiosité qu’elle ne pouvait satisfaire. La conduite du comte, depuis son aventure, était pour elle une énigme complète. Il était absolument sorti de ses habitudes ; on n’entendait plus ses plaisanteries accoutumées ; ses exigences avec la société et avec les domestiques avaient beaucoup diminué ; la pédanterie, les manières impérieuses avaient presque disparu ; il était plutôt silencieux et rêveur, et pourtant il montrait de la sérénité ; il semblait vraiment un autre homme.

Dans les lectures qu’il demandait quelquefois, il choisissait des ouvrages sérieux, souvent des livres de piété, et la baronne vivait dans une crainte perpétuelle, que, sous cette tranquillité apparente, il ne cachât un ressentiment secret, une mystérieuse résolution de venger l’acte téméraire qu’il avait fortuitement découvert. Elle résolut donc de mettre dans sa confidence Jarno ; elle le pouvait d’autant mieux qu’elle était avec lui dans une intimité où l’on a d’ordinaire peu de secrets l’un pour l’autre. Depuis quelque temps, Jarno était décidément son ami ; mais ils étaient assez habiles pour cacher leur inclination et leurs plaisirs au monde bruyant qui les entourait. Les yeux de la comtesse avaient seuls démêlé ce nouveau roman, et il est très-vraisemblable que la baronne tâchait d’occuper, de son côté, son amie, pour échapper aux secrets reproches que cette belle âme lui faisait entendre quelquefois.

À peine la baronne eut-elle raconté l’histoire à son ami, qu’il se prit à rire et s’écria :

«  Assurément le barbon croit s’être vu lui-même ! Il craint que cette apparition ne lui présage un malheur et peut-être la mort, et maintenant il s’est radouci, comme font les esprits faibles, lorsqu’ils pensent au dénoûment auquel personne n’a échappé et n’échappera jamais. Laissez-moi faire ! Comme j’espère qu’il a longtemps à vivre encore, nous allons profiter de l’occasion pour le former si bien, qu’il ne soit plus importun à sa femme et à ses alentours. »

Ils commencèrent donc, dans le premier moment favorable, à parler, en présence du comte, de pressentiments, d’apparitions et autres choses pareilles. Jarno joua l’incrédule, la baronne également, et ils firent si bien, que le comte prit enfin Jarno à part, lui reprocha son scepticisme, et s’efforça de le convaincre par son propre exemple que ces choses étaient possibles et réelles. Jarno feignit la surprise, le doute et enfin la persuasion ; mais bientôt après, dans le silence de la nuit, il ne s’en divertit que mieux avec son amie du faible gentilhomme, qu’un épouvantail avait tout d’un coup corrigé de ses travers, et qui pourtant méritait du moins quelques éloges, pour savoir attendre avec une si grande résignation un malheur imminent et peut-être même la mort.


«  Je doute un peu qu’il fût résigné à la conséquence la plus naturelle qui aurait pu naître de cette apparition, » dit la baronne, avec son enjouement ordinaire, qui revenait dès qu’un souci l’avait quittée.

Jarno fut libéralement récompensé, et l’on forgea de nouveaux projets, afin de rendre le comte toujours plus docile, d’enflammer et de fortifier l’amour de la comtesse pour Wilhelm.

Dans ce but, on raconta toute l’histoire à la noble dame. Elle s’en montra d’abord mécontente ; mais dès lors elle devint plus rêveuse, et, dans ses moments de loisir, elle sembla songer à la scène qu’on lui avait préparée, la poursuivre et en achever le tableau.

Les préparatifs qui se faisaient alors de toutes parts ne permirent plus de douter que les armées ne dussent bientôt se porter en avant, et le prince changer en même temps de quartier général. On disait même que le comte quitterait aussi le château et retournerait à la ville. Nos comédiens pouvaient donc aisément tirer leur horoscope ; mais là-dessus Mélina prenait seul quelques mesures ; les autres ne cherchaient qu’à saisir de leur mieux, au passage, les plaisirs du moment.

Cependant Wilhelm était occupé d’une façon toute particulière, La comtesse lui avait demandé une copie de ses pièces de théâtre, et il considérait le désir exprimé par l’aimable dame comme sa plus belle récompense.

Un jeune auteur, qui ne s’est pas encore vu imprimé, met, en pareil cas, le plus grand soin à faire une copie d’une netteté et d’une élégance parfaite. C’est, pour ainsi dire, l’âge d’or de la profession d’auteur : on se transporte dans ces siècles où la presse n’avait pas encore inondé le monde de tant d’écrits inutiles, où les vénérables productions du génie étaient seules copiées, et conservées par les plus nobles esprits ; et comme on arrive alors aisément à cette fausse conclusion, qu’un manuscrit soigneusement copié en lettres moulées est en même temps une rare production de génie, digne d’être possédée et recueillie par un amateur et un Mécène !

On avait ordonné un dernier festin en l’honneur du prince, dont le départ était proche. Beaucoup de dames du voisinage étaient invitées, et la comtesse s’était habillée de bonne heure.

Elle avait mis ce jour-là sa plus riche toilette ; sa coiffure était plus soignée que jamais ; elle était parée de tous ses bijoux. La baronne avait aussi déployé dans sa toilette autant de goût que de magnificence.

Philine, observant que les deux dames trouvaient le temps long en attendant leurs hôtes, proposa de faire demander Wilhelm, qui désirait présenter son manuscrit et lire encore quelques bagatelles. Il parut, et, dès l’entrée, il admira la beauté, la grâce de la comtesse, plus éblouissantes encore sous sa nouvelle parure. Il fit la lecture que les dames lui demandèrent, mais il la fit si mal et avec tant de distraction, que, si celles qui l’écoutaient n’avaient pas été fort indulgentes, elles l’auraient bientôt congédié.

Chaque fois qu’il regardait la comtesse, il lui semblait voir briller une étincelle électrique ; l’air manquait à la poitrine du lecteur oppressé ; la belle dame l’avait toujours charmé, mais, ce jour-là, il lui semblait n’avoir jamais rien vu d’aussi parfait, et voici, peu s’en faut, la substance des mille pensées qui se croisaient dans son âme :

«  Quelle folie, à tant de poètes et à tant d’hommes qu’on appelle sensibles, de se révolter contre la toilette et la magnificence, et de n’aimer à voir les femmes de toute condition qu’en vêtements simples et conformes à la nature !

«  Ils blâment la toilette, sans songer que ce n’est pas cette pauvre toilette qui nous déplaît, quand nous voyons une personne, laide ou peu jolie, élégamment et richement vêtue. Je voudrais rassembler ici tous les connaisseurs du monde, et leur demander s’ils souhaiteraient retrancher quelque chose de ces plis, de ces rubans, de ces dentelles, de ces bouffantes, de ces boucles et de ces joyaux étincelants ? Ne craindraient-ils pas de troubler l’agréable impression qui agit sur eux d’une manière si aisée et si naturelle ? Oui, naturelle, j’ose le dire : si Minerve s’élança tout armée du cerveau de Jupiter, la déesse que je vois semble, avec toute sa parure, avoir pris l’essor du sein de quelque fleur. »

Il la regardait souvent pendant sa lecture, comme pour graver à jamais cette impression dans son âme, et il lisait quelquefois de travers, sans se troubler pour cela, lui qui d’ordinaire é tait au désespoir, jugeant toute une lecture indignement déshonorée, lorsqu’il lui arrivait de prononcer un mot ou une lettre pour une autre.

Une fausse alerte, qui fit croire que les hôtes arrivaient, mit fin à la lecture. La baronne sortit, et la comtesse, sur le point de fermer son secrétaire, prit son écrin, et passa encore quelques bagues à ses doigts.

«  Nous allons bientôt nous séparer, dit-elle, les yeux fixés sur l’écrin : acceptez ce souvenir d’une véritable amie, qui ne souhaite rien plus vivement que votre bonheur, »

Elle prit une bague enrichie de diamants, et portant, sous le chaton de cristal, un chiffre artistement tressé en cheveux. Elle l’offrit à Wilhelm, qui, en la recevant, ne trouva ni geste, ni parole, et restait immobile, comme s’il eût pris racine à la place. La comtesse ferma le secrétaire et s’assit sur le sofa.

«  Et je m’en irai les mains vides ! dit Philine, en s’agenouillant à la droite de la comtesse. Voyez cet homme, qui débite tant de phrases mal à propos, et qui maintenant ne peut même bégayer un pauvre merci ! Allons, monsieur, faites du moins votre devoir par gestes, et, si vous ne savez rien trouver aujourd’hui par vous-même, du moins imitez-moi. »

Philine prit la main droite de la comtesse et la couvrit de baisers ; Wilhelm tomba à genoux, prit la main gauche et la pressa de ses lèvres. La comtesse parut troublée, mais non pas mécontente.

«  Ah ! s’écria Philine, j’ai vu des parures aussi riches, mais jamais de dame aussi digne de les porter. Quels bracelets, mais aussi quelle main ! quel collier, mais aussi quel beau sein !

— Tais-toi, flatteuse ! dit la comtesse.

— Est-ce là le portrait de M. le comte ? dit Philine, en indiquant un riche médaillon, que la comtesse portait à gauche, retenu par une chaîne de grand prix.

— Il est peint en habit de noces, répondit la comtesse.

— Était-il aussi jeune ? demanda Philine. Vous êtes mariée, je le sais, depuis peu d’années.

— Il faut mettre cette jeunesse sur le compte du peintre, répondit la dame.

— C’est un bel homme, poursuivit Philine ; mais, ajoutat-elle, en posant la main sur le cœur de la comtesse, une autre image ne se serait-elle point glissée dans cette retraite ?

— Tu es bien téméraire, Philine ! s’écria la comtesse. Je t’ai gâtée. Que je n’entende pas une seconde fois de semblables propos !

— Si vous êtes fâchée, je suis bien malheureuse ! » dit Philine, en se levant et s’élançant hors de la chambre.

Wilhelm tenait encore cette main si belle dans les siennes ; il avait les yeux fixés sur le bracelet, et, à sa grande surprise, il y remarqua son chiffre tracé en brillants.

«  Est-ce réellement de vos cheveux, dit-il avec modestie, que je possède dans ce précieux anneau ?

— Oui, » répondit-elle à demi-voix, puis elle fit un effort sur elle-même, et dit en lui donnant la main : « Levez-vous ! Adieu !…

— Voilà mon nom, par la plus merveilleuse rencontre ! s’écria-t-il en indiquant le bracelet.

— Comment ! dit la comtesse ; c’est le chiffre d’une amie !

— Ce sont les initiales de mon nom. Ne m’oubliez pas ! Votre image ne s’effacera jamais de mon cœur. Adieu ! laissez-moi fuir. »

Il lui baisa la main et voulut se lever ; mais, comme dans un songe les prodiges naissent des prodiges pour nous surprendre, sans savoir comment la chose s’était faite, il tenait la comtesse dans ses bras ; leurs lèvres se rencontrèrent, et les baisers de flamme qu’ils échangeaient leur firent goûter la félicité qu’on ne puise qu’une fois dans l’écume frémissante de la coupe d’amour, à l’instant qu’elle est remplie. La tête de la comtesse reposait sur l’épaule de Wilhelm ; les boucles, les rubans froissés, elle n’y songeait pas ; elle l’entourait de son bras ; il la pressait dans les siens avec ardeur, et la serra plusieurs fois contre sa poitrine. Oh ! qu’un semblable moment ne peut-il être éternel ! Soit maudite la destinée jalouse, qui vint même abréger pour nos amants ces instants si courts !

Avec quel effroi, quel étourdissement, Wilhelm se réveilla de cet heureux songe, lorsqu’il vit la comtesse s’arracher de ses bras, en poussant un cri et portant la main sur son cœur.

Il restait éperdu devant elle ; elle avait posé son autre main sur ses yeux, et, après un instant de silence, elle s’écria :

«  Éloignezvous ! Hâtez-vous ! »

Il demeurait immobile.

«  Laissez-moi ! » dit-elle encore ; puis, laissant retomber la main qu’elle avait portée sur ses yeux, et fixant sur lui un regard inexprimable, elle ajouta, de la voix la plus tendre :

«  Fuyez-moi, si vous m’aimez ! »

Wilhelm était sorti de chez la comtesse et rentré dans sa chambre, avant de savoir où il se trouvait.

Infortunés ! quel étrange avertissement du sort ou de la Providence les avait séparés !