Les Associations ouvrières dans le passé (Pelletan)/L’industrie sous le grand Roi

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Librairie de la Bibliothèque ouvrière (p. 132-142).

CHAPITRE XII

L’industrie sous le grand roi.


Le fond de la centralisation et de l’absolutisme, c’est de tout ramener à l’État ; de lui donner toute l’initiative et toute la richesse ; de faire un peuple où tout est une fonction réglée et soumise, et où tout le monde est un fonctionnaire. Dans ce prétendu grand siècle, où la centralisation et l’absolutisme touchaient à la démence, l’industrie et le commerce devinrent de vrais services administratifs, avec cette nuance : qu’au lieu d’être rétribués, ils étaient exploités jusqu’au sang.

Examinons cette savante et mortelle organisation.

I. — Il y a d’abord les manufactures royales. Dès 1603, Henri IV avait fondé la manufacture subventionnée des Gobelins. Sous Louis XIII, était venue l’imprimerie du roi. Le fameux ministre Colbert complète ces créations. On a réglementé l’imprimerie royale, la manufacture royale de tapis des Gobelins, la manufacture royale des tapisseries de Beauvais, comme on aura la manufacture royale de porcelaines de Sèvres. Ces manufactures ont un directeur nommé par le roi. Elles sont subventionnées, Elles ne rapportent rien : au contraire, elles coûtent. Quelques unes (les Gobelins, Sèvres) ne travaillent que pour le roi. Celle des Gobelins coûte au trésor, en quarante ans, à peu près quatre millions de francs ; une somme qu’il faudrait multiplier pour avoir l’idée de la valeur qu’elle représente aujourd’hui.

Il est inutile d’ajouter que ces manufactures jouissent de grands privilèges.

En dehors de ces manufactures royales, il y avait les manufactures protégées par des monopoles. Le roi accordait à tel personnage des « lettres patentes » pour exercer telle industrie, sans concurrence. Monopole pour vingt ans de la fabrication des glaces à la manufacture du faubourg St-Antoine. Monopole pour la dentelle aux entrepreneurs de la dentelle appelée « point de France ». (Ce monopole, ruinant l’industrie d’Alençon, fit éclater une véritable insurrection.) Monopole pour la fabrique des tissus appelés « crêpes » dirigée par Dupuys, à Lyon.

Tous ces établissements avaient ce monstrueux avantage d’être à l’abri de saisies, des procès, etc.

C’est ainsi qu’on établissait artificiellement une industrie privilégiée. Le but est facile à voir. Cette industrie est tout entière d’apparat et créée pour la cour de Versailles. Il s’agissait d’avoir les « accessoires, » comme on dit au théâtre, pour la pièce à grand spectacle que jouait la monarchie. On essayait de le faire artificiellement par décrets. On ne crée pas la vie par ordonnance. Tant que Colbert vécut, il put faire marcher sa création à force d’énergie. Lui mort, elles moururent. De tout ce grand effort, que resta-t-il ? Quelques industries nouvelles, qui se seraient sans doute acclimatées sans cela, et surtout quelques coûteuses manufactures royales, que l’État, c’est à dire le peuple, soutenait.

II. — Au dessous de ce système laborieux et coûteux, des manufactures privilégiées, les corporations subsistaient. Mais dans quel état ! Il serait trop long de décrire leurs transformations successives. Quelques mots donneront l’idée de leur état définitif.

I° On a supprimé les dernières traces d’élections pour les magistrats. En mars 1691, le roi établit partout, au lieu de magistrats, ou jurés électifs (plus ou moins électifs, comme on l’a vu), des jurés « en titre d’office, » c’est-à-dire tenant et achetant leur place du roi.

Mais malgré la fureur d’organisation, certains métiers n’ont encore ni maîtrises ni jurandes. À ceux-là s’imposent des « syndics » dont les offices, comme ceux des premiers, sont héréditaires.

2° Les maîtres ou patrons, ne peuvent plus exercer, qu’après avoir été reçus par le procureur du roi, qui confirme leur nomination. Il y a toujours, à côté de cela, des lettres de maîtrises vendues par le roi, c’est-à-dire que tout patron, dans l’industrie de France, est nommé ou confirmé par l’autorité. N’est-ce pas une véritable fonction ?

3° La constitution aristocratique de métier se complète. Le nombre de maîtres est limité. Parfois dix ans s’écoulent sans qu’on en reçoive un seul. La hiérarchie des maîtres s’est compliquée. Nous avons vu qu’il en existait de trois sortes. Il en existe maintenant dix classes. La dernière est celle des « religionnaires » ou protestants, qui, non-seulement sont exclus des fonctions publiques, mais encore ont dans l’industrie même une position subalterne. Chacun de ces grades s’acquiert à prix d’argent et assure des privilèges.

4° Les assemblées des communautés ne peuvent se tenir qu’avec l’autorisation de l’autorité, et en la présence d’un officier de police.

5° Les confréries ne sont plus interdites, seulement elles ont besoin d’une autorisation royale. Inutile de dire qu’elles n’étaient pas dangereuses ainsi comprises. C’était une occasion de cérémonies religieuses ou autres ; et surtout une lourde charge pécuniaire pour celui qui en faisait partie.

6° Des règlements minutieux tiennent l’ouvrier lié partout. Dans certaines manufactures royales, on lui impose, entre autres obligations, celle d’aller à la messe le dimanche et d’être rentré chez lui à dix heures. Ce détail donne une idée de la liberté dont il jouit.

Pour ses réunions, dans quelque but qu’elles aient lieu, elles relèvent de la police.

III. Les métiers devenant des fonctions, quoi de plus naturel que de les faire réglementer par des lois ? C’est ainsi que les choses se passèrent. Et l’on vit cette bizarrerie : le roi dans sa majesté, donnant par exemple à tous les ouvriers qui fabriquaient telle étoffe, de Lille à Perpignan, des ordres comme ceux-ci : « Chaque pièce de cette étoffe aura tant de long et tant de large. Les lisières auront telle dimension. La chaîne aura tant de fils. Vos instruments et vos machines auront précisément telle mesure. Sinon, détruisez-les et prenez-en de nouveaux. Vous teindrez avec telle matière préparée de la façon fixée. »

À raconter, cela est bouffon. À pratiquer, cela est désastreux.

Soit. Mais l’industrie a ses procédés et ses habitudes auxquels on ne renonce pas par ordonnance. Mais elle continuera à les suivre. Mais ce que le ministre défend, c’est souvent le bon moyen, le progrès. Peu importe. Vous refusez ? Bien. Confiscation, amende, ou pis encore.

Qu’on songe qu’en quelques années il parut cent cinquante règlements de cette espèce !

Colbert mort, c’est pis encore. Voici les intendants (qui étaient aux provinces ce que les préfets sont aux départements,) qui se mêlent à leur tour de faire des règlements chacun chez soi. Et ils vous ont des manières à eux de faire progresser l’industrie. Un d’eux s’avisa de commander que pour faire marcher le commerce de sa province on eut à ne plus porter à ses habits que des boutons de soie !

Des inspecteurs spéciaux vont partout s’assurer si les règlements sont observés. Ils ne le sont nulle part. Les inspecteurs se lassent de dénoncer. Ils finissent par fermer les yeux, la plupart du temps. Puis vient une nouvelle ordonnance qui réveille leur zèle, et ainsi va l’industrie ; poursuivie un jour, tolérée le lendemain.

IV. — Mais il y a une question qu’on surveille plus sévèrement ; c’est la question d’argent. La royauté a beau imposer tout ce qui est imposable, elle ne se tire pas d’affaire. Une cour ruineuse, des guerres ruineuses, vident le trésor plus vite qu’il ne se remplit. Il faut aviser : que faire ?

Il y a bien les moyens ordinaires ; tout ce que la royauté perçoit régulièrement de l’industrie, et c’est déjà exorbitant : cela ne suffit pas. Qu’imagine-t-elle ? Des expédients encore, des créations d’offices.

Un beau jour on annonce aux corps de métiers qu’on va créer une nouvelle sorte de contrôleurs ou de surveillants. Il y en a déjà de toute espèce. Et les industriels devinent déjà ce que ceux-ci coûteront, tant en vexations qu’en argent. Ils composent ; ils vont trouver l’autorité et se rachètent à prix d’or. L’ordonnance n’a pas d’effet, les contrôleurs ne sont pas créés, mais l’industrie a financé.

Si les ordonnances étaient exécutées, la royauté vendrait les offices de contrôleurs, et cela reviendrait au même pour elle.

Ajoutez vingt autres procédés. À quoi bon les énumérer ? Panurge, au dire de Rabelais, avait un grand nombre de manières