Les Associations ouvrières dans le passé (Pelletan)/La Renaissance du moyen Âge

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Librairie de la Bibliothèque ouvrière (p. 61-69).

CHAPITRE V.

La renaissance du moyen-âge.


C’est un triste spectacle que celui de la fin des invasions et du commencement de la féodalité (10e siècle). Chaque jour on tombe plus bas, plus bas, dans le désordre et dans le cahos, dans le crime et dans le sang, dans l’ignorance et dans l’abrutissement. Les derniers rois ou empereurs, comme pris de folie furieuse, ont brisé leurs peuples et leurs pouvoirs dans les batailles où des nations entières se heurtaient. Il n’y a plus de gouvernement, mais bien autant de petits tyrans qu’il y a de seigneurs ou de brigands embusqués dans leurs châteaux ; le monde est couvert de ruines, et la place des anciennes villes saccagées ou par les Normands ou par les guerres civiles est marquée de décombres et de ronces. On ne cultive plus, la famine revient tous les deux ans et fait des raffles énormes sur les populations désarmées. Il semble que la vieillesse du monde, l’horreur et le tumulte des catastrophes, l’épouvante continue du massacre et des incendies, aient hébété et obscurci toutes les cervelles.

Tout est chancelant, laid et éphémère. Les savants du temps, les moines, bégayent sous prétexte de théologie ou de philosophie des coq-à-l’âne subtils et niais, en latin farci de solécismes. Les secrets des métiers se perdent, on ne sait plus rien faire, le moindre objet est maladroit et grossier. Les monuments même qu’on élève, églises ou palais, mal construits et décrépits de naissance, flageolent et titubent sur leurs piliers, et s’affaissent sans qu’on y touche. Plus d’inventions, plus d’arts, plus d’humanité ; les générations lassées voient s’appesantir et s’épaissir sur elles comme une éternelle nuit d’hiver. Temps sinistres dont l’on n’essaye même plus d’écrire l’histoire, tant on sent le néant s’approcher ! Car sur la fin de cette période, nous n’avons presque plus de mémoires, rien que de sèches indications de dates : comme si cette époque ne valait même plus la peine d’un souvenir.

Il y avait alors neuf cents ans que le Christ était né, et six cents que sa religion était toute puissante et universelle dans le monde romain. On peut juger par là du « progrès » que le christianisme a fait faire à l’humanité.

Et c’était bien le vrai moment de cette religion de mort et d’extrême-onction, faite pour énerver les vivants et pour consoler l’agonie. Elle avait répandu sa vraie doctrine (qu’elle a abandonnée depuis) que le monde allait finir. Cette fin du monde, tout semblait l’annoncer ; plus encore, la commencer. On sentait l’univers défaillir lentement.

Sautez un siècle ou deux ; et regardez :

On ne sait quel renouveau a passé sur l’Europe. Tout renaît, tout vit. Partout des langues nouvelles chantent aux oreilles. Un bruit de métiers remplit les villes. Des monuments légers, d’un style nouveau, des découpures de pierre, des fusées de colonnettes, jaillissent partout du sol. Une société polie, galante, cultivée habite les châteaux. Des hommes libres habitent certaines communes. Art, science, littérature, industrie, tout ce qui se mourait sous l’empire romain est revenu tout d’un coup. Après des siècles de barbarie, on a tout inventé à nouveau. On a retrouvé jusqu’à la libre pensée qui fait entendre dans les écoles sa voix oubliée.

Ce n’est pas un progrès, c’est un changement à vue, je dirais presque, c’est un miracle.

Qui a fait ce miracle ?

L’arrivée des races nouvelles ? — Non. — Il y a longtemps que les invasions ont eu lieu. Le Christianisme ? — Non. — Il y a des siècles qu’il a la toute puissance, et il ne s’en est servi pour rien, mais bien la chute de tout pouvoir central, l’éparpillement du monde, l’association libre.

Le premier caractère de cette civilisation du moyen âge, c’est d’être toute locale, morcelée, éparse. Chaque province a sa langue à part, sa vie politique à part, son autorité à elle. Chaque ville a son industrie et ses libertés.

Son second caractère, c’est d’être spontanée, d’éclater malgré tout. Nul secours officiel, nul encouragement d’aucun pouvoir. Dans le désordre, dans le cahos, chacun s’est débrouillé comme il a pu, a lutté, a réussi.

Le monde que « l’Ordre » de l’Empire romain avait tué, industriellement, commercialement, politiquement, le désordre l’a ressuscité.

Pour le mouvement d’industrie, pour le mouvement politique, une idée a tout fait : celle de l’association, non plus protégée et réglée, mais de l’association indépendante et presque insurrectionnelle.


Qu’on se rappelle l’état des choses avant cette renaissance. Partout où il y a une tour et un fossé, il y a un tyran, baron dans son donjon, évêque dans son palais, abbé dans son monastère. Ce tyran, où est sa chose ; il a quelques lieues de despotisme, son petit morceau de royaume ; au-dessus de lui, nul pouvoir public. Ce n’est qu’à lui qu’on a affaire.

Que font les opprimés ? Une « conjuration, » c’est-à-dire une association sous la foi du serment ; ils se lient par un engagement à s’entr’aider contre leur misère ; mais, cette association, elle est toute locale, toute restreinte, comme le pouvoir contre lequel elle est faite ; elle se borne à une ville, à un seul pays.

Les barbares qui avaient envahi l’Empire romain avaient une coutume analogue. Contre les périls de la vie sauvage, ils se réunissaient en associations de « frères, » jurant de se défendre les uns les autres. Ces associations s’appelaient des « Ghildes. » Le nom de « Ghilde » fut aussi un de ceux des corporations ouvrières au moyen âge, ce qui indique la parenté entre les deux faits.

Ainsi, partout, les travailleurs se groupent, — dans les campagnes, et leurs soulèvements sont noyés dans le sang ; — dans un même métier, et leur groupement fait une corporation ; — dans une même ville, et c’est une « Commune, » presque une République.

Quelle influence eut cet affranchissement ? On le vit bientôt : une résurrection de l’industrie et de la richesse, si complète, qu’on en est stupéfait : tant la liberté est féconde !