Les Associations ouvrières dans le passé (Pelletan)/La fin de l’Empire

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Librairie de la Bibliothèque ouvrière (p. 39-47).

CHAPITRE III.

La fin de l’Empire.


Si quelque chose peut montrer où un despotisme centralisateur conduit rapidement un État, c’est l’empire romain dans l’antiquité, c’est la monarchie française dans les temps modernes. Le pays le plus riche, le plus fertile, la nation la plus active n’y peuvent pas tenir ; elles ont à choisir entre deux alternatives : la révolte ou la mort.

La centralisation épuise et tue par deux moyens : d’abord par la réglementation à outrance ; les hommes de loi, les bureaux ont tout prévu ; le peuple est saisi dans un réseau de prescriptions minutieuses ; l’initiative industrielle et locale est détruite, les sources de la production sont taries : au lieu d’un peuple vivant, on a une grande machine aux milles rouages, qui marche avec peine en grinçant, tant qu’elle est dirigée par un savant mécanicien politique, et qui ne marche plus du tout dès qu’une main moins habile vient à présider à son fonctionnement.

Une administration tracassière et routinière accapare toute l’activité, empêche tout progrès et fait place nette. Or, jamais on n’en vit une comparable à celle de l’Empire romain, à la fin de sa carrière, au temps des premiers empereurs chrétiens.

La seconde plaie des régimes centralisateurs, c’est l’impôt.

Il faut payer cette innombrable administration qui consomme et ne produit pas ; il faut des montagnes d’or au souverain, — au demi-Dieu — dont rien ne borne l’autorité et dont les caprices deviennent sacrés ; il en faut à son entourage des gros dignitaires, des grands seigneurs, des chambellans, des gouverneurs, qui vivent de lui. Trouvez donc les sommes nécessaires à ces frais immenses dans des populations dont la partie la plus rétribuée se compose de fonctionnaires qui vivent de l’État ; où la terre, accaparée par de gros propriétaires et travaillée par des esclaves, est mal cultivée ; où la manie de la réglementation entrave et tue l’industrie !

L’impôt amène la misère, la misère donne le dernier coup à la production et rend plus impossible le paiement de l’impôt qui suit. Il arrive un moment où la ruine est universelle, où les champs se dépeuplent, où les ateliers se vident, où l’État se décompose comme un cadavre. Mais le pouvoir central veut de l’argent. Et il pressure le dénûment, et il exploite la ruine, et il saigne le cadavre, — en vain. Un pays qui se révolte, on peut encore le soumettre ; mais que voulez-vous faire à un pays qui expire d’épuisement ?

Alors, on vit un spectacle étrange : le monde entier renonce à vivre ; le soldat malmené et mal payé, dit : je ne veux plus combattre, j’aime mieux crever de faim ; l’ouvrier ruiné, dit : je ne veux plus travailler, j’aime mieux mourir tranquille ; le laboureur et le berger, dépouillés de tout, disent : nous ne voulons plus cultiver ni garder les troupeaux, nous aimons mieux vivre avec les bêtes sauvages ; le magistrat lui-même, pourvu d’honneurs, mais rendu responsable de l’impôt, dit : je ne veux plus administrer, j’aime mieux m’évader dans les forêts. La société se décompose et s’abandonne. Elle va s’ensevelir d’elle-même.

Que fait alors le despotisme ? Non-seulement il prend le soldat, et il le rive à son poste par la menace des plus horribles supplices, mais encore il saisit le laboureur et il l’attache à la terre ; l’ouvrier, et il l’emprisonne dans sa corporation ; le magistrat lui-même, et il l’enchaîne à sa fonction. Et l’Empire tout entier devient un bagne, où chacun traîne sa profession ou sa dignité comme un boulet.

C’est le dernier mot de la centralisation et de la réglementation. Son premier acte est de ruiner tout ; son second, d’interdire jusqu’au suicide aux misérables qu’il a réduits au désespoir.

Tel fut l’empire romain à sa fin. Que pouvaient devenir dans un pareil état de choses les classes ouvrières ?

Les champs dévastés, les routes occupées par les brigands, la misère partout ; toutes ces causes unies amenèrent un renchérissement de tout. Le travailleur ne peut plus vivre. L’État intervient. Il tarife chaque chose : le pain, les vivres, les vêtements, la journée de travail. On sait ce que deviennent ces tarifs officiels ; ils ne sont jamais observés. Que fait l’État ? Il porte la peine de mort contre quiconque vendra ou achètera plus cher.

N’importe ! l’ouvrier n’a plus un liard. Et il faut payer l’impôt ! mais c’est impossible ! — L’État n’accepte pas cette impossibilité. Il saisit au malheureux ses outils. Ce n’est pas assez. — Eh bien ! il le force à vendre son fils comme esclave ! Que fera le travailleur, ruiné, crevant la faim, dépouillé de son dernier sou, de son dernier vêtement ? Il ira mendier ? Il se sauvera dans les bois ? l’État ne le veut pas.

Je disais que la corporation, asile des travailleurs au début, devenait un cachot à la fin, quand le despotisme avait mis la main sur elle. C’est ce qui arrive sous l’empire. L’ouvrier est attaché à elle, s’il s’enfuit, dit la loi impériale, il sera ramené de force. Mais si sa corporation, par pitié pour lui, ne dénonce pas sa fuite ? — La corporation tout entière sera punie. Mais si pourtant il s’évade ? Ses biens seront saisis. Mais s’il n’a plus rien ? Bon, on saisira sa famille.

Voilà où en vint le césarisme ; voilà ce que préparait la protection qu’il avait donnée aux associations ouvrières. Vous me direz que c’est là une monstrueuse anomalie ! Je vous répondrai que c’est la suite nécessaire de la centralisation césarienne ou monarchique ; elle ruine forcément l’industrie. Donc le travail est forcément abandonné. Or, elle a soumis le travail à une organisation administrative, en donnant des autorisations officielles, et, par conséquent, une valeur officielle, aux corporations primitivement libres. Elle a donc un cadre despotique, dans lequel sa première idée doit être de retenir le travail par la contrainte. Tout cela se déduit et s’enchaîne ; ce n’est pas un caprice du despotisme, c’est un développement logique.

Si logique, que mille cinq ou six cents ans après, en France, une centralisation analogue amena, comme on le verra, le même résultat ; et que l’heure vint, sous Louis XV, où la monarchie qu’on veut restaurer avec Henri V, fut réduite à interdire, non plus à l’ouvrier, mais au patron, de renoncer à son industrie, parce qu’il ne put pas se soustraire au payement des diverses formes d’impôts que l’État tirait de lui.

Revenons à l’Empire Romain.

Un monde où chacun reste malgré lui, depuis l’ouvrier jusqu’au soldat, n’a plus de force de résistance. Or, à l’époque ces choses se passaient, une grande partie de l’Europe (l’Allemagne, la Russie, le Danemark et la Suède actuels) était habitée de peuples barbares, sans demeure fixe, que Rome n’avait pas encore soumis, et qui venaient battre ses frontières de leurs flots errants.

Quand le monde romain, épuisé, n’eut plus la force ni presque le désir de se protéger lui même, l’empire fut envahi, inondé de leurs hordes.

C’était l’invasion des barbares.