Les Aventures de Caleb Williams, Tome 1/Ch. II

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Les Aventures de Caleb Williams
TOME I
Chapitre II.
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CHAPITRE II.



Parmi les auteurs qui firent les délices de sa première jeunesse, étaient les poètes héroïques de l’Italie ; c’est-là qu’il prit l’amour de la chevalerie et des idées romanesques. Ce n’est pas qu’il n’eût trop de bon sens pour regretter le temps de Charlemagne ou du roi Arthur. Mais, en même temps qu’un peu de philosophie servait à régler les écarts de son imagination, il se figurait que dans les mœurs dépeintes par ces poètes célèbres, il y avait quelque chose à imiter aussi bien qu’il y avait quelque chose à éviter. Il s’imaginait que rien n’était plus propre à rendre un homme brave, humain et généreux, qu’une ame sans cesse exaltée par le sentiment de l’honneur et l’orgueil d’une haute naissance. Sa conduite répondit aux opinions qu’il s’était formées à cet égard, et il eut grand soin de la régler sur le modèle d’héroïsme que son imagination s’était créé.

Telles étaient ses dispositions lorsqu’il commença, à l’âge ordinaire, son tour d’Europe ; et les aventures qu’il eut, furent plus propres à fortifier ses idées qu’à les ébranler. Son inclination le porta à s’arrêter plus long-temps en Italie, et là, il se trouva lié de société avec plusieurs jeunes seigneurs, dont les études et les opinions étaient conformes aux siennes. Ceux-ci le recherchèrent avec empressement, et lui donnèrent les marques les plus flatteuses de leur estime. Ils étaient charmés de voir un étranger adopter aussi vivement les principes qui caractérisaient parmi eux les hommes les plus distingués et les plus accomplis. Le beau sexe ne le traita pas avec moins de faveur. Quoique sa taille fût petite, il y avait dans toute sa personne un air de distinction peu ordinaire. Cet extérieur était alors relevé par d’autres qualités qui depuis se sont effacées : une vive expression de franchise et de naturel, et toute la chaleur de l’enthousiasme. Jamais peut-être Anglais ne fût à ce point l’idole de la noblesse italienne.

Il n’était pas possible que Falkland, enivré comme il l’était des fumées de la chevalerie, n’eût pas de temps en temps quelques affaires d’honneur, et il les termina toutes d’une manière qui n’eût pas fait honte au chevalier Bayard lui-même. En Italie, les jeunes gens de qualité se divisent en deux classes ; ceux qui tiennent à la pureté des principes des anciens preux, et ceux qui, non moins chatouilleux sur l’honneur, à la plus légère offense, ont pris l’usage de solder les braves qu’ils emploient comme instrumens de leurs vengeances. Ils ne varient, comme on voit, que dans la manière d’appliquer une distinction généralement adoptée parmi eux. Quelque générosité qu’on veuille supposer dans un noble italien, il n’en pensera pas moins qu’il y a certaines personnes avec lesquelles on ne saurait se mesurer sans déshonneur. Cependant, suivant lui, un outrage ne peut se laver que dans le sang, et il est intimement convaincu qu’auprès de la réparation due à son honneur offensé, la vie d’un homme n’est qu’une bagatelle. Il y a donc peu d’Italiens qui, dans certaines circonstances, se fissent scrupule d’un assassinat. Les gens doués d’une sorte d’élévation d’ame parmi eux, ne peuvent, malgré tous les préjugés de leur éducation, se défendre de sentir la bassesse d’une pareille action, et ils désireraient d’étendre, autant que possible, le champ de l’honneur. Les autres, par une arrogance réelle ou affectée, s’accoutument à regarder l’espèce humaine comme d’un ordre inférieur, et ce sentiment les porte, par une conséquence toute simple, à satisfaire leur vengeance sans exposer leur personne. M. Falkland eut affaire avec des gens de cette dernière espèce ; mais il trouva dans la résolution et l’intrépidité de son caractère des ressources pour sortir avec avantage de rencontres aussi périlleuses.

Il n’est pas hors de propos de rapporter un exemple entre beaucoup d’autres, de sa manière de se conduire au milieu d’un monde aussi fier et aussi impétueux. M. Falkland est le principal acteur de mon histoire, et il n’est pas, possible de bien comprendre M. Falkland tel que je l’ai trouvé, dans son automne et dans le déclin de sa vigueur, sans avoir une connaissance parfaite de son caractère avant cette époque, lorsqu’encore dans le feu de sa jeunesse, il n’avait pas essuyé les assauts de l’adversité, et que le poids de la douleur ou du remords n’avait pas encore courbé les ressorts de son ame.

Il était reçu avec une distinction particulière à Rome, dans la maison du marquis Pisani, qui n’avait qu’une fille, héritière de son immense fortune, et l’objet de l’admiration de toute la jeune noblesse de cette capitale. Lucrèce Pisani était grande, remplie de grâces et de dignité, et extraordinairement belle. Elle ne manquait pas de qualités aimables, mais elle était d’un caractère hautain, sujette à prendre souvent des airs fiers et dédaigneux. Ses charmes, son rang et les hommages qu’elle recevait sans cesse de toutes parts, nourrissaient continuellement son orgueil.

Parmi la foule de ses adorateurs, le comte Malvesi était celui que le père favorisait davantage, et sa fille ne l’écoutait pas avec indifférence. Le comte était un homme distingué par ses talens, d’une grande intégrité et d’une humeur naturellement douce. Mais il aimait trop ardemment pour pouvoir conserver toujours l’affabilité de son caractère. Tous ces adorateurs, dont les vœux étaient pour sa belle maîtresse une source de jouissances, étaient, pour lui un supplice perpétuel. Plaçant tout son honneur dans la possession de cette beauté impérieuse, il s’alarmait des moindres circonstances qui lui semblaient porter atteinte à la sûreté de ses prétentions ; mais, par-dessus tous, le jeune anglais était l’objet de sa jalousie. Le marquis Pisani, qui avait passé plusieurs années en France, n’avait pas l’habitude de ces précautions soupçonneuses en usage dans le pays, et il laissait à sa fille une très-grande liberté. Les hommes avaient un libre accès auprès d’elle, sans autre gêne que celle qu’exigent les bienséances. Mais sur-tout M.Falkland, en sa qualité d’étranger, et comme un homme qui n’était pas dans le cas d’avoir de prétentions à la main de Lucrèce, était admis sur le ton d’une grande familiarité. Pour la demoiselle, dans l’innocence de son cœur, elle ne se faisait pas scrupule de permettre des choses sans conséquence, et se comportait avec toute la franchise et l’assurance d’une femme qui se sent fort au-dessus du soupçon.

M. Falkland, après avoir demeuré plusieurs semaines à Rome, poussa jusqu’à Naples. Pendant ce temps, divers incidens différèrent le mariage projeté de l’héritière de Pisani. Quand il revint à Rome, le comte Malvesi était absent : Lucrèce, qui s’était d’abord extrêmement plue dans la conversation de M. Falkland, et qui avait dans l’esprit de l’activité et le désir de s’instruire, avait conçu, dans l’intervalle, une grande envie d’apprendre l’anglais ; ce goût lui avait été inspiré par l’enthousiasme avec lequel elle avait entendu vanter nos meilleurs auteurs par leur jeune compatriote. Elle s’était pourvue de tous les livres nécessaires, et avait fait quelques progrès dans son absence ; mais quand, elle le vit de retour, elle fut extrêmement jalouse de profiter d’une occasion qui ne se retrouverait peut-être jamais, de lire des passages choisis de nos poètes, avec un anglais qui avait autant de goût et de connaissances.

Cette proposition amena nécessairement un commerce plus fréquent. Le comte Malvesi, à son retour, trouva M. Falkland établi dans le palais de Pisani, presque comme un commensal de la maison. Il ne fut pas maître de lui dans une situation aussi critique. Peut-être sentait-il en secret toute la supériorité du jeune anglais, et tremblait-il que ces deux personnes n’eussent déjà fait dans le cœur l’un de l’autre bien des progrès, même avant d’y avoir songé. Il regardait une telle alliance comme faite, sous tous les rapports, pour flatter l’ambition de M. Falkland, et il ne pouvait soutenir l’idée de voir enlever par l’insolence de ce nouveau venu un objet qui faisait tout le charme de sa vie.

Il eut néanmoins encore assez de prudence pour commencer par aller demander à Lucrèce une explication. Celle-ci le reçut en riant, et plaisanta sur son inquiétude. La patience du pauvre comte était déjà à bout, et il se mit à pousser ses interrogations dans des termes que l’altière Lucrèce n’était pas d’humeur à entendre tranquillement. Elle avait toujours été habituée à trouver de la déférence et de la soumission, et quand elle eut surmonté cette première impression de crainte que lui avait d’abord inspirée le ton impérieux sur lequel elle s’entendait régenter, son mouvement fut celui du plus vif ressentiment. Elle ne voulut pas prendre la peine de répondre à d’insolentes questions, et elle se permit même de lâcher exprès quelques mots détournés propres à fortifier encore les soupçons qu’on lui montrait. La présomption, la sottise de son jaloux furent un moment tournés en ridicule ; et après lui avoir lancé quelques sarcasmes des plus amers, changeant tout-à-coup de style, elle lui défendit de jamais se présenter devant elle, autrement que sur le pied d’une simple connaissance, et lui déclara qu’elle était fortement déterminée à ne plus s’exposer dorénavant à s’entendre traiter d’une manière aussi indigne et aussi peu excusable. « Il était fort heureux pour elle qu’il eût enfin développé son véritable caractère, et elle saurait très-bien profiter de l’expérience qu’elle en faisait pour éviter à l’avenir de retomber dans le même danger ». Tout cela se passa, de part et d’autre, dans le premier élan de passion, et Lucrèce n’eut pas le temps de réfléchir aux conséquences que pourrait avoir l’état d’exaspération où elle mettait son amant.

Le comte Malvesi la quitta, emportant dans son cœur tous les tourmens de l’enfer. Il se figura que cette scène était préméditée pour trouver un prétexte de rompre un engagement auquel il ne manquait plus que la conclusion ; ou plutôt mille conjectures opposées déchiraient son cœur dans tous les sens. Tantôt il rejetait la faute sur Lucrèce et tantôt sur lui-même; il s’accusait, il accusait sa maîtresse, il accusait tout le monde. Ce fut dans cet état qu’il courut à l’hôtel du jeune anglais. Le moment des éclaircissemens était passé, et il se sentait entraîné d’une manière irrésistible à justifier la précipitation de sa conduite envers Lucrèce, en prenant pour une chose convenue et hors de doute que Falkland était amant et heureux dans son amour.

M. Falkland était chez lui. Un reproche de duplicité et un défi furent les premiers mots du comte. L’anglais avait une sincère estime pour Malvesi, qui était vraiment un homme de beaucoup de mérite, et qui avait été une des premières connaissances de Falkland en Italie, car ils s’étaient d’abord rencontrés à Milan. Mais ce qui le frappa le plus vivement, ce fut les conséquences qu’un duel pouvait avoir, dans la circonstance. Quoiqu’il n’eût pour Lucrèce aucun sentiment d’amour, il avait conçu pour elle une très-haute estime, et il savait d’ailleurs que malgré tous les déguisemens de sa fierté, elle avait au fond du cœur de la tendresse pour le comte. Il ne pouvait soutenir l’idée d’avoir, par une indiscrétion dans sa conduite, porté atteinte au bonheur d’un couple aussi bien assorti. Pressé par ces sentimens, il essaya d’entrer en explication, mais tous ses efforts furent inutiles. Son adversaire était ivre de colère, et ne voulait pas écouter le moindre mot qui pût arrêter l’impétuosité qui le dominait. Il traversait la chambre à grands pas et en écumant de rage. M. Falkland voyant qu’il n’était pas possible de le détromper, dit au comte que s’il voulait revenir demain à la même heure, il l’accompagnerait au lieu qu’il jugerait à propos de choisir.

En quittant Malvesi, M. Falkland courut aussitôt au palais Pisani ; là il trouva beaucoup de difficulté à appaiser l’indignation de Lucrèce. L’honneur s’opposait à ce qu’il pût lui apprendre le cartel qu’il avait reçu, quoiqu’il fût bien résolu au fond de l’ame de ne jamais tirer l’épée dans cette querelle. La moindre ouverture sur cet article eût bientôt désarmé cette fière beauté ; mais, si elle avait quelque crainte de ce genre, ce n’était qu’une crainte vague et trop faible pour la déterminer à se départir en rien de son ressentiment. Toutefois M. Falkland lui fit un tableau si intéressant du trouble où elle avait jeté Malvesi, il excusa, par des raison si flatteuses pour elle, les emportemens de cet amant, qu’il finit par vaincre tout-à-fait le courroux de Lucrèce. Quand il vit son projet près de réussir, il ne balança plus à lui tout découvrir.

Le lendemain, le comte Malvesi, exact au rendez-vous, se présenta chez M. Falkland : celui-ci vint à la porte le recevoir, et le pria d’entrer un moment dans la maison où il avait une affaire de quelques minutes à terminer. Ils passèrent dans le sallon. M. Falkland y laissa le comte, et l’instant d’après il reparut, tenant par la main la belle Lucrèce elle-même, parée de tous ses charmes, que relevait encore en ce moment l’air d’élévation et de triomphe d’une femme généreuse qui veut bien faire grâce. M. Falkland la conduisit vers le comte, qui était pétrifié d’étonnement ; pour elle, posant sa main sur le bras de son amant, elle lui dit, du ton le plus aimable et le plus enchanteur : Me pardonnerez-vous le petit mouvement de fierté auquel je me suis laissée emporter ? le comte, transporté, croyant à peine ses yeux et ses oreilles, se précipita à ses genoux, et balbutia quelques mots qui voulaient dire que lui seul avait un pardon à implorer, et que quand même elle aurait la bonté de lui faire grâce, il ne se pardonnerait jamais à lui-même sa conduite sacrilége envers elle et envers cet homme céleste qu’il avait offensé. Quand les premiers élans de sa joie furent un peu calmés, M. Falkland lui parla ainsi :

« Comte Malvesi, j’éprouve un plaisir extrême d’avoir pu ainsi, par des moyens pacifiques, désarmer votre ressentiment et arranger votre bonheur ; mais je dois vous avouer que vous m’avez mis à une rude épreuve. Mon humeur est tout aussi fière et tout aussi peu endurante que la vôtre, et je ne serais pas toujours aussi en état de la contenir ; mais j’ai considéré que j’avais tort le premier ; vos soupçons étaient mal fondés, mais ils n’étaient pas déraisonnables. Nous nous sommes trop permis de jouer sur les bords du précipice. Je n’aurais pas dû, vu la faiblesse du cœur humain et les formes actuelles de la société, rechercher avec autant d’assiduité, cette personne enchanteresse. Il n’y aurait rien eu d’étonnant, qu’ayant tant d’occasions de la voir, et faisant le précepteur avec elle, comme je l’ai fait, je me fusse trouvé pris avant de m’en apercevoir, et qu’il se fût glissé dans mon cœur des sentimens que je n’aurais pas été le maître de vaincre. Je vous devais une réparation pour l’imprudence de ma conduite.

» Mais les lois de l’honneur sont extrêmement rigides, et il y avait à craindre qu’avec tout le désir que j’ai d’être votre ami, je ne me visse obligé d’être votre meurtrier. Heureusement que ma réputation en fait de courage est assez bien-établie pour que le refus que je fais de votre défi puisse m’exposer à rien de déshonorant ; et je regarde comme un bonheur extrême que vous m’ayez trouvé seul dans notre entrevue d’hier. Cette circonstance m’a rendu absolument le maître de l’affaire. Si l’aventure devenait publique, la manière dont tout s’est terminé entre nous serait connue en même-temps que la provocation, et cela me suffit. Mais si le défi eût été public, toutes les preuves que j’ai pu donner, jusqu’à présent, de mon courage, n’excuseraient pas ma modération actuelle, et malgré tout mon désir de ne pas me battre, je n’en aurais pas été le maître. Que cela nous serve donc à tous les deux pour nous mettre en garde contre un premier mouvement, puisqu’il peut en résulter des conséquences qui forcent à verser du sang, et puisse le ciel vous rendre heureux avec une compagne dont je vous crois tout-à-fait digne ! »

J’ai déjà dit que ce ne fut pas là le seul exemple où, dans le cours de ses voyages, M. Falkland marqua d’une manière éclatante qu’il n’avait pas moins de vertu que de courage. Il resta encore plusieurs années hors de son pays, et chaque jour ajoutait à l’estime qu’il avait acquise aussi bien qu’à l’opinion qu’on avait de son extrême délicatesse sur l’article de l’honneur. Enfin il jugea à propos de revenir en Angleterre avec l’intention de passer le reste de ses jours dans la résidence de ses ancêtres.