Les Aventures de Télémaque/Seizième livre

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Didot (p. 374-389).
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LIVRE XVI.


Les chefs de l’armée s’assemblent pour délibérer sur la demande des Dauniens. Télémaque, après avoir rendu les derniers devoirs à Pisistrate, fils de Nestor, se rend à l’assemblée, où la plupart sont d’avis de partager entre eux le pays des Dauniens, et offrent à Télémaque, pour sa part, la fertile contrée d’Arpine. Bien loin d’accepter cette offre, Télémaque fait voir que l’intérêt commun des alliés est de laisser aux Dauniens leurs terres et de leur donner pour roi Polydamas, fameux capitaine de leur nation, non moins estimé pour sa sagesse que pour sa valeur. Les alliés consentent à ce choix, qui comble de.joie les Dauniens. Télémaque persuade ensuite à ceux-ci de donner la contrée d’Arpine à Diomède, roi d’Etolie, qui était alors poursuivi avec ses compagnons par la colère de Vénus, qu’il avait blessée au siège de Troie. Les troubles étant ainsi terminés, tous les princes ne songent plus qu’à se séparer pour s’en retourner chacun dans son pays.


Les chefs de l’armée s’assemblèrent, dès le lendemain, pour accorder un roi aux Dauniens. On prenait plaisir à voir les deux camps confondus par une amitié si inespérée, et les deux armées qui n’en faisaient plus qu’une. Le sage Nestor ne put se trouver dans ce conseil, parce que la douleur, jointe à la vieillesse, avait flétri son cœur, comme la pluie abat et fait languir, le soir, une fleur qui était, le matin, pendant la naissance de l’aurore, la gloire et l’ornement des vertes campagnes. Ses yeux étaient devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvaient tarir : loin d’eux s’enfuyait le doux sommeil, qui charme les plus cuisantes peines. L’espérance, qui est la vie du cœur de l’homme, était éteinte en lui. Toute nourriture était amère à cet infortuné vieillard ; la lumière même lui était odieuse : son âme ne demandait plus qu’à quitter son corps et qu’à se plonger dans l’éternelle nuit de l’empire de Pluton. Tous ses amis lui parlaient en vain : son cœur, en défaillance, était dégoûté de toute amitié, comme un malade est dégoûté des meilleurs aliments. A tout ce qu’on pouvait lui dire de plus touchant il ne répondait que par des gémissements et des sanglots. De temps en temps on l’entendait dire : "O Pisistrate, Pisistrate ! Pisistrate, mon fils, tu m’appelles ! Je te suis : Pisistrate, tu me rendras la mort douce. O mon cher fils ! Je ne désire plus pour tout bien que de te revoir sur les rives du Styx." Il passait des heures entières sans prononcer aucune parole, mais gémissant et levant les mains et les yeux noyés de larmes vers le ciel.

Cependant les princes assemblés attendaient Télémaque, qui était auprès du corps de Pisistrate : il répandait sur son corps des fleurs à pleines mains ; il y ajoutait des parfums exquis et versait des larmes amères.

— O mon cher compagnon - disait-il - je n’oublierai jamais de t’avoir vu à Pylos, de t’avoir suivi à Sparte, de t’avoir retrouvé sur les bords de la grande Hespérie. Je te dois mille soins : je t’aimais, tu m’aimais aussi. J’ai connu ta valeur ; elle aurait surpassé celle de plusieurs Grecs fameux. Hélas ! elle t’a fait périr avec gloire, mais elle a dérobé au monde une vertu naissante, qui eût égalé celle de ton père : oui, ta sagesse et ton éloquence, dans un âge mûr, auraient été semblables à celles de ce vieillard, l’admiration de toute la Grèce. Tu avais déjà cette douce insinuation à laquelle on ne peut résister quand il parle, ces manières naïves de raconter, cette sage modération, qui est un charme pour apaiser les esprits irrités, cette autorité qui vient de la prudence et de la force des bons conseils. Quand tu parlais, tous prêtaient l’oreille, tous étaient prévenus, tous avaient envie de trouver que tu avais raison : ta parole, simple et sans faste, coulait doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l’herbe naissante. Hélas ! tant de biens que nous possédions, il y a quelques heures, nous sont enlevés à jamais. Pisistrate, que j’ai embrassé ce matin, n’est plus ; il ne nous en reste qu’un douloureux souvenir. Au moins si tu avais fermé les yeux de Nestor avant que nous eussions fermé les tiens, il ne verrait pas ce qu’il voit, il ne serait pas le plus malheureux de tous les pères.

Après ces paroles, Télémaque fit laver la plaie sanglante qui était dans le côté de Pisistrate : il le fit étendre dans un lit de pourpre, où sa tête penchée, avec la pâleur de la mort, ressemblait à un jeune arbre, qui, ayant couvert la terre de son ombre et poussé vers le ciel ses rameaux fleuris, a été entamé par le tranchant de la cognée d’un bûcheron : il ne tient plus à sa racine ni à la terre, mère féconde qui nourrit les tiges dans son sein ; il languit, sa verdure s’efface ; il ne peut plus se soutenir, il tombe : ses rameaux, qui cachaient le ciel, traînent sur la poussière, flétris et desséchés ; il n’est plus qu’un tronc abattu et dépouillé de toutes ses grâces. Ainsi Pisistrate, en proie à la mort, était déjà emporté par ceux qui devaient le mettre dans le bûcher fatal.

Déjà la flamme montait vers le ciel. Une troupe de Pyliens, les yeux baissés et pleins de larmes, leurs armes renversées, le conduisaient lentement. Le corps est bientôt brûlé : les cendres sont mises dans une urne d’or, et Télémaque, qui prend soin de tout, confie cette urne, comme un grand trésor, à Callimaque, qui avait été le gouverneur de Pisistrate.

— Gardez - lui dit-il - ces cendres, tristes mais précieux restes de celui que vous avez aimé ; gardez-les pour son père ; mais attendez à les lui donner, quand il aura assez de force pour les demander : ce qui irrite la douleur en un temps, l’adoucit dans un autre.

Ensuite Télémaque entra dans l’assemblée des rois ligués, où chacun garda le silence pour l’écouter dès qu’on l’aperçut ; il en rougit, et on ne pouvait le faire parler. Les louanges qu’on lui donna, par des acclamations publiques, sur tout ce qu’il venait de faire, augmentèrent sa honte ; il aurait voulu se pouvoir cacher ; ce fut la première fois qu’il parut embarrassé et incertain. Enfin, il demanda comme une grâce qu’on ne lui donnât plus aucune louange.

— Ce n’est pas - dit-il - que je ne les aime, surtout quand elles sont données par de si bons juges de la vertu ; mais c’est que je crains de les aimer trop : elles corrompent les hommes ; elles les remplissent d’eux-mêmes, elles les rendent vains et présomptueux. Il faut les mériter et les fuir : les meilleures louanges ressemblent aux fausses. Les plus méchants de tous les hommes, qui sont les tyrans, sont ceux qui se sont fait le plus louer par des flatteurs. Quel plaisir y a-t-il à être loué comme eux ? Les bonnes louanges sont celles que vous me donnerez en mon absence, si je suis assez heureux pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon, vous devez croire aussi que je veux être modeste et craindre la vanité : épargnez-moi donc, si vous m’estimez, et ne me louez pas comme un homme amoureux des louanges.

Après avoir parlé ainsi, Télémaque ne répondit plus rien à ceux qui continuaient de l’élever jusqu’au ciel, et, par un air d’indifférence, il arrêta bientôt les éloges qu’on lui donnait. On commença à craindre de le fâcher en le louant : ainsi les louanges finirent ; mais l’admiration augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu’il avait témoignée à Pisistrate et les soins qu’il avait pris de lui rendre les derniers devoirs. Toute l’armée fut plus touchée de ces marques de la bonté de son cœur que de tous les prodiges de sagesse et de valeur qui venaient d’éclater en lui.

— Il est sage, il est vaillant - se disaient-ils en secret les uns aux autres - il est l’ami des dieux et le vrai héros de notre âge ; il est au-dessus de l’humanité ; mais tout cela n’est que merveilleux, tout cela ne fait que nous étonner. Il est humain, il est bon, il est ami fidèle et tendre ; il est compatissant, libéral, bienfaisant, et tout entier à ceux qu’il doit aimer ; il est les délices de ceux qui vivent avec lui ; il s’est défait de sa hauteur, de son indifférence et de sa fierté : voilà ce qui est d’usage, voilà ce qui touche les cœurs, voilà ce qui nous attendrit pour lui et qui nous rend sensibles à toutes ses vertus ; voilà ce qui fait que nous donnerions tous nos vies pour lui.

A peine ces discours furent-ils finis, qu’on se hâta de parler de la nécessité de donner un roi aux Dauniens. La plupart des princes qui étaient dans le conseil opinaient qu’il fallait partager entre eux ce pays, comme une terre conquise. On offrit à Télémaque, pour sa part, la fertile contrée d’Arpine, qui porte deux fois l’an les riches dons de Cérès, les doux présents de Bacchus et les fruits toujours verts de l’olivier consacré à Minerve. "Cette terre - lui disait-on - doit vous faire oublier la pauvre Ithaque avec ses cabanes, et les rochers affreux de Dulichie, et les bois sauvages de Zacinthe. Ne cherchez plus ni votre père, qui doit être péri dans les flots au promontoire de Capharée, par la vengeance de Nauplius et par la colère de Neptune ; ni votre mère, que ses amants possèdent depuis votre départ ; ni votre patrie, dont la terre n’est point favorisée du ciel comme celle que nous vous offrons."

Il écoutait patiemment ces discours : mais les rochers de Thrace et de Thessalie ne sont pas plus sourds et plus insensibles aux plaintes des amants désespérés, que Télémaque l’était à ces offres.

— Pour moi - répondait-il - je ne suis touché ni des richesses, ni des délices : qu’importe de posséder une plus grande étendue de terre et de commander à un plus grand nombre d’hommes ? On n’en a que plus d’embarras, et moins de liberté : la vie est assez pleine de malheurs pour les hommes les plus sages et les plus modérés, sans y ajouter encore la peine de gouverner les autres hommes, indociles, inquiets, injustes, trompeurs et ingrats. Quand on veut être le maître des hommes pour l’amour de soi-même, n’y regardant que sa propre autorité, ses plaisirs et sa gloire, on est impie, on est tyran, on est le fléau du genre humain. Quand, au contraire, on ne veut gouverner les hommes que selon les vraies règles, pour leur propre bien, on est moins leur maître que leur tuteur ; on n’en a que la peine, qui est infinie, et on est bien éloigné de vouloir étendre plus loin son autorité. Le berger qui ne mange point le troupeau, qui le défend des loups en exposant sa vie, qui veille nuit et jour pour le conduire dans les bons pâturages, n’a point d’envie d’augmenter le nombre de ses moutons et d’enlever ceux du voisin : ce serait augmenter sa peine. Quoique je n’aie jamais gouverné, ajoutait Télémaque, j’ai appris par les lois et par les hommes sages qui les ont faites combien il est pénible de conduire les villes et les royaumes. Je suis donc content de ma pauvre Ithaque ; quoiqu’elle soit petite et pauvre, j’aurai assez de gloire, pourvu que j’y règne avec justice, piété et courage ; encore même n’y régnerai-je que trop tôt. Plaise aux dieux que mon père, échappé à la fureur des vagues, y puisse régner jusqu’à la plus extrême vieillesse et que je puisse apprendre longtemps sous lui comment il faut vaincre ses passions pour savoir modérer celles de tout un peuple !

Ensuite Télémaque dit :

"Ecoutez, ô princes assemblés ici, ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt. Si vous donnez aux Dauniens un roi juste, il les conduira avec justice, il leur apprendra combien il est utile de conserver la bonne foi, et de n’usurper jamais le bien de ses voisins : c’est ce qu’ils n’ont jamais pu comprendre sous l’impie Adraste. Tandis qu’ils seront conduits par un roi sage et modéré, vous n’aurez rien à craindre d’eux : ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné ; ils vous devront la paix et la prospérité dont ils jouiront : ces peuples, loin de vous attaquer, vous béniront sans cesse, et le roi et le peuple, tout sera l’ouvrage de vos mains. Si, au contraire, vous voulez partager leur pays entre vous, voici les malheurs que je vous prédis : ce peuple, poussé au désespoir, recommencera la guerre ; il combattra justement pour sa liberté, et les dieux, ennemis de la tyrannie, combattront avec lui. Si les dieux s’en mêlent, tôt ou tard vous serez confondus, et vos prospérités se dissiperont comme la fumée ; le conseil et la sagesse seront ôtés à vos chefs, le courage à vos armées, l’abondance à vos terres. Vous vous flatterez ; vous serez téméraires dans vos entreprises ; vous ferez taire les gens de bien qui voudront dire la vérité. Vous tomberez tout à coup, et on dira de vous : "Est-ce donc là ces peuples florissants qui devaient faire la loi à toute la terre ? Et maintenant ils fuient devant leurs ennemis ; ils sont le jouet des nations, qui les foulent aux pieds : voilà ce que les dieux ont fait ; voilà ce que méritent les peuples injustes, superbes et inhumains."

De plus, considérez que, si vous entreprenez de partager entre vous cette conquête, vous réunissez contre vous tous les peuples voisins : votre ligue, formée pour défendre la liberté commune de l’Hespérie contre l’usurpateur Adraste, deviendra odieuse, et c’est vous-mêmes que tous les peuples accuseront, avec raison, de vouloir usurper la tyrannie universelle.

Mais je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens et de tous les autres peuples : cette victoire vous détruira ; voici comment. Considérez que cette entreprise vous désunira tous : comme elle n’est point fondée sur la justice, vous n’aurez point de règle pour borner entre vous les prétentions de chacun ; chacun voudra que sa part de la conquête soit proportionnée à sa puissance ; nul d’entre vous n’aura assez d’autorité parmi les autres pour faire paisiblement ce partage : voilà la source d’une guerre dont vos petits-enfants ne verront pas la fin. Ne vaut-il pas bien mieux être juste et modéré, que de suivre son ambition avec tant de péril et au travers de tant de malheurs inévitables ? La paix profonde, les plaisirs doux et innocents qui l’accompagnent, l’heureuse abondance, l’amitié de ses voisins, la gloire, qui est inséparable de la justice, l’autorité qu’on acquiert en se rendant par la bonne foi l’arbitre de tous les peuples étrangers, ne sont-ce pas des biens plus désirables que la folle vanité d’une conquête injuste ? O princes, ô rois, vous voyez que je vous parle sans intérêt : écoutez donc celui qui vous aime assez pour vous contredire et pour vous déplaire en vous représentant la vérité."

Pendant que Télémaque parlait ainsi, avec une autorité qu’on n’avait jamais vue en nul autre, et que tous les princes, étonnés et en suspens, admiraient la sagesse de ses conseils, on entendit un bruit confus qui se répandit dans tout le camp et qui vint jusqu’au lieu où se tenait l’assemblée. "Un étranger - dit-on - est venu aborder sur ces côtes avec une troupe d’hommes armés, et cet inconnu est d’une haute mine : tout paraît héroïque en lui ; on voit aisément qu’il a longtemps souffert et que son grand courage l’a mis au-dessus de toutes ses souffrances. D’abord les peuples du pays, qui gardent la côte, ont voulu le repousser comme un ennemi qui vient faire une irruption ; mais, après avoir tiré son épée avec un air intrépide, il a déclaré qu’il saurait se défendre si on l’attaquait, mais qu’il ne demandait que la paix et l’hospitalité. Aussitôt il a présenté un rameau d’olivier, comme suppliant. On l’a écouté ; il a demandé à être conduit vers ceux qui gouvernent dans cette côte de l’Hespérie, et on l’emmène ici pour le faire parler aux rois assemblés."

A peine ce discours fût-il achevé, qu’on vit entrer cet inconnu avec une majesté qui surprit toute l’assemblée. On aurait cru facilement que c’était le dieu Mars, quand il assemble sur les montagnes de la Thrace ses troupes sanguinaires. Il commença à parler ainsi :

— O vous, pasteurs des peuples, qui êtes sans doute assemblés ici ou pour défendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus justes lois, écoutez un homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux que vous n’éprouviez jamais de semblables malheurs ! Je suis Diomède, roi d’Etolie, qui blessai Vénus au siège de Troie. La vengeance de cette déesse me poursuit dans tout l’univers. Neptune, qui ne peut rien refuser à la divine fille de la mer, m’a livré à la rage des vents et des flots, qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre les écueils. L’inexorable Vénus m’a ôté toute espérance de revoir mon royaume, ma famille, et cette douce lumière d’un pays où je commençai à voir le jour en naissant. Non je ne reverrai jamais tout ce qui m’a été le plus cher au monde. Je viens, après tant de naufrages, chercher sur ces rives inconnues un peu de repos et une retraite assurée. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter, qui a soin des étrangers, si vous êtes sensibles à la compassion, ne me refusez pas, dans ces vastes pays, quelque coin de terre infertile, quelques déserts, quelques sables, ou quelques rochers escarpés, pour y fonder, avec mes compagnons, une ville qui soit du moins une triste image de notre patrie perdue. Nous ne demandons qu’un peu d’espace qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix avec vous dans une étroite alliance ; vos ennemis seront les nôtres ; nous entrerons dans tous vos intérêts ; nous ne demandons que la liberté de vivre selon nos lois.

Pendant que Diomède parlait ainsi, Télémaque, ayant les yeux attachés sur lui, montra sur son visage toutes les différentes passions. Quand Diomède commença à parler de ses longs malheurs, il espéra que cet homme si majestueux serait son père. Aussitôt qu’il eut déclaré qu’il était Diomède, le visage de Télémaque se flétrit comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent ternir de leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Diomède, qui se plaignait de la longue colère d’une divinité, l’attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souffertes par son père et par lui ; des larmes mêlées de douleur et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout à coup sur Diomède pour l’embrasser.

— Je suis - dit-il - le fils d’Ulysse, que vous avez connu, et qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux l’ont traité sans pitié comme vous. Si les oracles de l’Erèbe ne sont pas trompeurs, il vit encore : mais, hélas ! il ne vit point pour moi. J’ai abandonné Ithaque pour le chercher ; je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui : jugez par mes malheurs de la compassion que j’ai pour les vôtres. C’est l’avantage qu’il y a à être malheureux, qu’on sait compatir aux peines d’autrui. Quoique je ne sois ici qu’étranger, je puis, grand Diomède (car, malgré les misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance, je n’ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis, ô le plus invincible de tous les Grecs après Achille, vous procurer quelque secours. Ces princes que vous voyez sont humains ; ils savent qu’il n’y a ni vertu, ni vrai courage, ni gloire solide, sans l’humanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des grands hommes ; il leur manque quelque chose quand ils n’ont jamais été malheureux : il manque dans leur vie des exemples de patience et de fermeté ; la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour la vertu. Laissez-nous donc le soin de vous consoler : puisque les dieux vous mènent à nous, c’est un présent qu’ils nous font, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines.

Pendant qu’il parlait, Diomède étonné le regardait fixement et sentait son cœur tout ému. Ils s’embrassaient comme s’ils avaient été longtemps liés d’une amitié étroite.

— O digne fils du sage Ulysse ! — disait Diomède - je reconnais en vous la douceur de son visage, la grâce de ses discours, la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments, la sagesse de ses pensées.

Cependant Philoctète embrasse aussi le grand fils de Tydée ; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite Philoctète lui dit :

— Sans doute vous serez bien aise de revoir le sage Nestor ; il vient de perdre Pisistrate, le dernier de ses enfants ; il ne lui reste plus dans la vie qu’un chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez le consoler : un ami malheureux est plus propre qu’un autre à soulager son cœur.

Ils allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, qui reconnut à peine Diomède, tant la tristesse abattait son esprit et ses sens.

D’abord Diomède pleura avec lui, et leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement de douleur ; mais peu à peu la présence de cet ami apaisa son cœur. On reconnut aisément que ses maux étaient un peu suspendus par le plaisir de raconter ce qu’il avait souffert et d’entendre à son tour ce qui était arrivé à Diomède.

Pendant qu’ils s’entretenaient, les rois assemblés avec Télémaque examinaient ce qu’ils devaient faire. Télémaque leur conseillait de donner à Diomède le pays d’Arpine et de choisir, pour roi des Dauniens, Polydamas qui était de leur nation. Ce Polydamas était un fameux capitaine, qu’Adraste, par jalousie, n’avait jamais voulu employer, de peur qu’on n’attribuât à cet homme habile les succès dont il espérait d’avoir seul la gloire. Polydamas l’avait souvent averti, en particulier, qu’il exposait trop sa vie et le salut de son État dans cette guerre contre tant de nations conjurées ; il l’avait voulu engager à tenir une conduite plus droite et plus modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité haïssent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire : ils ne sont touchés ni de leur sincérité, ni de leur zèle, ni de leur désintéressement. Une prospérité trompeuse endurcissait le cœur d’Adraste contre les plus salutaires conseils ; en ne les suivant pas, il triomphait tous les jours de ses ennemis : la hauteur, la mauvaise foi, la violence, mettait toujours la victoire dans son parti ; tous les malheurs dont Polydamas l’avait si longtemps menacé n’arrivaient point. Adraste se moquait d’une sagesse timide qui prévoyait toujours des inconvénients ; Polydamas lui était insupportable : il l’éloigna de toutes les charges ; il le laissa languir dans la solitude et dans la pauvreté.

D’abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce ; mais elle lui donna ce qui lui manquait, en lui ouvrant les yeux sur la vanité des grandes fortunes : il devint sage à ses dépens ; il se réjouit d’avoir été malheureux ; il apprit peu à peu à se taire, à vivre de peu, à se nourrir tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatantes, enfin à se passer des hommes. Il demeura au pied du mont Gargan, dans un désert, où un rocher en demi-voûte lui servait de toit. Un ruisseau qui tombait de la montagne apaisait sa soif ; quelques arbres lui donnaient leurs fruits : il avait deux esclaves qui cultivaient un petit champ ; il travaillait lui-même avec eux de ses propres mains : la terre le payait de ses peines avec usure et ne le laissait manquer de rien. Il avait non seulement des fruits et des légumes en abondance, mais encore toutes sortes de fleurs odoriférantes. Là il déplorait le malheur des peuples que l’ambition d’un roi insensé entraîne à leur perte ; là, il attendait chaque jour que les dieux justes, quoique patients, fissent tomber Adraste. Plus sa prospérité croissait, plus il croyait voir de près sa chute irrémédiable ; car l’imprudence heureuse dans ses fautes et la puissance montée jusqu’au dernier excès d’autorité absolue sont les avant-coureurs du renversement des rois et des royaumes. Quand il apprit la défaite et la mort d’Adraste, il ne témoigna aucune joie ni de l’avoir prévue, ni d’être délivré de ce tyran ; il gémit seulement, par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.

Voilà l’homme que Télémaque proposa pour le faire régner. Il y avait déjà quelque temps qu’il connaissait son courage et sa vertu ; car Télémaque, selon les conseils de Mentor, ne cessait de s’informer partout des qualités bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui étaient dans quelque emploi considérable, non seulement parmi les nations alliées qu’il servait en cette guerre, mais encore chez les ennemis. Son principal soin était de découvrir et d’examiner partout les hommes qui avaient quelque talent ou quelque vertu particulière.

Les princes alliés eurent d’abord quelque répugnance à mettre Polydamas dans la royauté.

— Nous avons éprouvé - disaient-ils - combien un roi des Dauniens, quand il aime la guerre et qu’il la sait faire, est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand capitaine, et il peut nous jeter dans de grands périls.

Mais Télémaque leur répondit :

— Polydamas, il est vrai, sait la guerre ; mais il aime la paix, et voilà les deux choses qu’il faut souhaiter. Un homme qui connait les malheurs, les dangers et les difficultés de la guerre, est bien plus capable de l’éviter qu’un autre qui n’en a aucune expérience. Il a appris à goûter le bonheur d’une vie tranquille ; il a condamné les entreprises d’Adraste ; il en a prévu les suites funestes. Un prince faible, ignorant et sans expérience, est plus à craindre pour vous qu’un homme qui connaîtra et qui décidera tout par lui-même. Le prince faible et ignorant ne verra que par les yeux d’un favori passionné, ou d’un ministre flatteur, inquiet et ambitieux : ainsi ce prince aveugle s’engagera dans la guerre sans la vouloir faire. Vous ne pourrez jamais vous assurer de lui, car il ne pourra être sûr de lui-même ; il vous manquera de parole ; il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu’il faudra ou que vous le fassiez périr, ou qu’il vous accable. N’est-il pas plus utile, plus sûr, et en même temps plus juste et plus noble, de répondre fidèlement à la confiance des Dauniens et de leur donner un roi digne de commander ?

Toute l’assemblée fut persuadée par ce discours. On alla proposer Polydamas aux Dauniens, qui attendaient une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le nom de Polydamas, ils répondirent :

— Nous reconnaissons bien maintenant que les princes alliés veulent agir de bonne foi avec nous et faire une paix éternelle, puisqu’ils nous veulent donner pour roi un homme si vertueux et si capable de nous gouverner. Si on nous eût proposé un homme lâche, efféminé et mai instruit, nous aurions cru qu’on ne cherchait qu’à nous abattre et qu’à corrompre la forme de notre gouvernement ; nous aurions conservé en secret un vif ressentiment d’une conduite si dure et si artificieuse : mais le choix de Polydamas nous montre une véritable candeur. Les alliés, sans doute, n’attendent rien de nous que de juste et de noble, puisqu’ils nous accordent un roi qui est incapable de faire rien contre la liberté et contre la gloire de notre nation. Aussi pouvons-nous protester, à la face des justes dieux, que les fleuves remonteront vers leur source avant que nous cessions d’aimer des peuples si bienfaisants. Puissent nos derniers neveux se souvenir du bienfait que nous recevons aujourd’hui et renouveler, de génération en génération, la paix de l’âge d’or dans toute la côte de l’Hespérie !

Télémaque leur proposa ensuite de donner à Diomède les campagnes d’Arpine, pour y fonder une colonie.

— Le nouveau peuple - leur disait-il - vous devra son établissement dans un pays que vous n’occupez point. Souvenez-vous que tous les hommes doivent s’entr’aimer, que la terre est trop vaste pour eux, qu’il faut bien avoir des voisins, et qu’il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de leur établissement. Soyez touchés du malheur d’un roi qui ne peut retourner dans son pays. Polydamas et lui, étant unis ensemble par les liens de la justice et de la vertu, qui sont les seuls durables, vous entretiendront dans une paix profonde et vous rendront redoutables à tous les peuples voisins qui penseraient à s’agrandir. Vous voyez, ô Dauniens, que nous avons donné à votre terre et à votre nation un roi capable d’en élever la gloire jusqu’au ciel : donnez aussi, puisque nous vous le demandons, une terre qui vous est inutile à un roi qui est digne de toute sorte de secours.

Les Dauniens répondirent qu’ils ne pouvaient rien refuser à Télémaque, puisque c’était lui qui leur avait procuré Polydamas pour roi. Aussitôt ils partirent pour l’aller chercher dans son désert et pour le faire régner sur eux. Avant que de partir, ils donnèrent les fertiles plaines d’Arpine à Diomède, pour y fonder un nouveau royaume. Les alliés en furent ravis, parce que cette colonie des Grecs pourrait secourir puissamment le parti des alliés, si jamais les Dauniens voulaient renouveler les usurpations dont Adraste avait donné le mauvais exemple. Tous les princes ne songèrent qu’à se séparer. Télémaque, les larmes aux yeux, partit avec sa troupe, après avoir embrassé tendrement le vaillant Diomède, le sage et inconsolable Nestor et le fameux Philoctète, digne héritier des flèches d’Hercule.