Les Aventures de Télémaque/Dix-septième livre

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Didot (p. 390-420).
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LIVRE XVII.


Télémaque, de retour à Salente, admire l’état florissant de la campagne ; mais il est choqué de ne plus retrouver dans la ville la magnificence qui éclatait partout avant son départ. Mentor lui donne les raisons de ce changement : il lui montre en quoi consistent les solides richesses d’un État et lui expose les maximes fondamentales de l’art de gouverner. Télémaque ouvre son cœur à Mentor sur son inclination pour Antiope, fille d’Idoménée. Mentor loue avec lui les bonnes qualités de cette princesse, l’assure que les dieux la lui destinent pour épouse, mais que maintenant il ne doit songer qu’à partir pour Ithaque. Idoménée, craignant le départ de ses hôtes, parle à Mentor de plusieurs affaires embarrassantes qu’il avait à terminer, et pour lesquelles il avait encore besoin de son secours. Mentor lui trace la conduite qu’il doit suivre et persiste à vouloir s’embarquer au plus tôt avec Télémaque. Idoménée essaie encore de les retenir en excitant la passion de ce dernier pour Antiope. Il les engage dans une partie de chasse dont il veut donner le plaisir à sa fille. Elle y eût été déchirée par un sanglier, sans l’adresse et la promptitude de Télémaque, qui perça de son dard l’animal. Idoménée, ne pouvant plus retenir ses hôtes, tombe dans une tristesse mortelle. Mentor le console, et obtient enfin son consentement pour partir. Aussitôt on se quitte avec les plus vives démonstrations d’estime et d’amitié.


Le jeune fils d’Ulysse brûlait d’impatience de retrouver Mentor à Salente et de s’embarquer avec lui pour revoir Ithaque, où il espérait que son père serait arrivé. Quand il s’approcha de Salente il fut bien étonné de voir toute la campagne des environs, qu’il avait laissée presque inculte et déserte, cultivée comme un jardin et pleine d’ouvriers diligents : il reconnut l’ouvrage de la sagesse de Mentor. Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua qu’il y avait beaucoup moins d’artisans pour les délices de la vie et beaucoup moins de magnificence. Il en fut choqué ; car il aimait naturellement toutes les choses qui ont de l’éclat et de la politesse. Mais d’autres pensées occupèrent aussitôt son cœur. Il vit de loin venir à lui Idoménée avec Mentor : aussitôt son cœur fut ému de joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu’il avait eus dans la guerre contre Adraste, il craignait que Mentor ne fût pas content de lui, et, à mesure qu’il s’avançait, il cherchait dans les yeux de Mentor pour voir s’il n’avait rien à se reprocher.

D’abord Idoménée embrassa Télémaque comme son propre fils ; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor, et l’arrosa de ses larmes.

Mentor lui dit :

— Je suis content de vous : vous avez fait de grandes fautes ; mais elles vous ont servi à vous connaître et à vous défier de vous-même. Souvent on tire plus de fruit de ses fautes que de ses belles actions. Les grandes actions enflent le cœur et inspirent une présomption dangereuse ; les fautes font rentrer l’homme en lui-même et lui rendent la sagesse, qu’il avait perdue dans les bons succès. Ce qui vous reste à faire, c’est de louer les dieux et de ne vouloir pas que les hommes vous louent. Vous avez fait de grandes choses ; mais avouez la vérité, ce n’est guère vous par qui elles ont été faites : n’est-il pas vrai qu’elles vous sont venues comme quelque chose d’étranger qui était mis en vous ? N’étiez-vous pas capable de les gâter par votre promptitude et par votre imprudence ? Ne sentez-vous pas que Minerve vous a comme transformé en un autre homme au-dessus de vous-même, pour faire par vous ce que vous avez fait ? Elle a tenu tous vos défauts en suspens, comme Neptune, quand il apaise les tempêtes, suspend les flots irrités.

Pendant qu’Idoménée interrogeait avec curiosité les Crétois qui étaient revenus de la guerre, Télémaque écoutait ainsi les sages conseils de Mentor. Ensuite il regardait de tous côtés avec étonnement et disait à Mentor :

— Voici un changement dont je ne comprends pas bien la raison. Est-il arrivé quelque calamité à Salente pendant mon absence ? D’où vient qu’on n’y remarque plus cette magnificence qui éclatait partout avant mon départ ? Je ne vois plus ni or, ni argent, ni pierres précieuses ; les habits sont simples ; les bâtiments qu’on fait sont moins vastes et moins ornés ; les arts languissent ; la ville est devenue une solitude.

Mentor lui répondit en souriant :

— Avez-vous remarqué l’état de la campagne autour de la ville ?

— Oui - reprit Télémaque - j’ai vu partout le labourage en honneur et les champs défrichés.

"Lequel vaut mieux - ajouta Mentor - ou une ville superbe en marbre, en or et en argent, avec une campagne négligée et stérile, ou une campagne cultivée et fertile, avec une ville médiocre et modeste dans ses mœurs ? Une grande ville fort peuplée d’artisans occupés à amollir les mœurs par les délices de la vie, quand elle est entourée d’un royaume pauvre et mal cultivé, ressemble à un monstre dont la tête est d’une grosseur énorme et dont tout le corps, exténué et privé de nourriture, n’a aucune proportion avec cette tête. C’est le nombre du peuple et l’abondance des aliments qui font la vraie force et la vraie richesse d’un royaume. Idoménée a maintenant un peuple innombrable et infatigable dans le travail, qui remplit toute l’étendue de son pays. Tout son pays n’est plus qu’une seule ville : Salente n’en est que le centre. Nous avons transporté de la ville dans la campagne les hommes qui étaient superflus dans la ville. De plus nous avons attiré dans ce pays beaucoup de peuples étrangers. Plus ces peuples se multiplient, plus ils multiplient les fruits de la terre par leur travail : cette multiplication si douce et si paisible augmente plus un royaume qu’une conquête. On n’a rejeté de cette ville que les arts superflus, qui détournent les pauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins, et qui corrompent les riches en les jetant dans le faste et dans la mollesse : mais nous n’avons fait aucun tort aux beaux-arts, ni aux hommes qui ont un vrai génie pour les cultiver. Ainsi Idoménée est beaucoup plus puissant qu’il n’était quand vous admiriez sa magnificence. Cet éclat éblouissant cachait une faiblesse et une misère qui eussent bientôt renversé son empire : maintenant il a un plus grand nombre d’hommes et il les nourrit plus facilement. Ces hommes, accoutumés au travail, à la peine et au mépris de la vie par l’amour des bonnes lois, sont tous prêts à combattre pour défendre ces terres cultivées de leurs propres mains. Bientôt cet État, que vous croyez déchu, sera la merveille de l’Hespérie.

Souvenez-vous, ô Télémaque, qu’il y a deux choses pernicieuses, dans le gouvernement des peuples, auxquelles on n’apporte presque jamais aucun remède : la première est une autorité injuste et trop violente dans les rois ; la seconde est le luxe, qui corrompt les mœurs.

Quand les rois s’accoutument à ne connaître plus d’autres lois que leurs volontés absolues et qu’ils ne mettent plus de frein à leurs passions, ils peuvent tout : mais à force de tout pouvoir, ils sapent les fondements de leur puissance ; ils n’ont plus de règle certaine ni de maximes de gouvernement. Chacun à l’envi les flatte : ils n’ont plus de peuple ; il ne leur reste que des esclaves, dont le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la vérité ? Qui donnera des bornes à ce torrent ? Tout cède ; les sages s’enfuient, se cachent et gémissent. Il n’y a qu’une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée : souvent même le coup qui pourrait la modérer l’abat sans ressource. Rien ne menace tant d’une chute funeste qu’une autorité qu’on pousse trop loin : elle est semblable à un arc trop tendu, qui se rompt enfin tout à coup, si on ne le relâche : mais qui est-ce qui osera le relâcher ? Idoménée était gâté jusqu’au fond du cœur par cette autorité si flatteuse : il avait été renversé de son trône ; mais il n’avait pas été détrompé. Il a fallu que les dieux nous aient envoyés ici pour le désabuser de cette puissance aveugle et outrée qui ne convient point à des hommes ; encore a-t-il fallu des espèces de miracles pour lui ouvrir les yeux.

L’autre mal, presque incurable, est le luxe. Comme la trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches ; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement, en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. Toute une nation s’accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues : ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu’on invente, et on ne peut plus se passer des choses qu’on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce luxe s’appelle bon goût, perfection des arts et politesse de la nation. Ce vice, qui en attire une infinité d’autres, est loué comme une vertu ; il répand sa contagion depuis le roi jusqu’aux derniers de la lie du peuple. Les proches parents du roi veulent imiter sa magnificence ; les grands, celle des parents du roi ; les gens médiocres veulent égaler les grands ; car qui est-ce qui se fait justice ? Les petits veulent passer pour médiocres : tout le monde fait plus qu’il ne peut, les uns, par faste et pour se prévaloir de leurs richesses, les autres, par mauvaise honte et pour cacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui sont assez sages pour condamner un si grand désordre ne le sont pas assez pour oser lever la tête les premiers et pour donner des exemples contraires. Toute une nation se ruine, toutes les conditions se confondent. La passion d’acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense corrompt les âmes les plus pures : il n’est plus question que d’être riche ; la pauvreté est une infamie. Soyez savant, habile, vertueux ; instruisez les hommes ; gagnez des batailles ; sauvez la patrie ; sacrifiez tous vos intérêts : vous êtes méprisé, si vos talents ne sont relevés par le faste. Ceux mêmes qui n’ont pas de bien veulent paraître en avoir ; ils en dépensent comme s’ils en avaient on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il faut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n’est un roi philosophe, qui sache, par l’exemple de sa propre modération, faire honte à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse et encourager les sages, qui seront bien aises d’être autorisés dans une honnête frugalité ? "

Télémaque, écoutant ce discours, était comme un homme qui revient d’un profond sommeil : il sentait la vérité de ces paroles et elles se gravaient dans son cœur, comme un savant sculpteur imprime les traits qu’il veut sur le marbre, en sorte qu’il lui donne de la tendresse, de la vie et du mouvement. Télémaque ne répondait rien ; mais, repassant tout ce qu’il venait d’entendre, il parcourait des yeux les choses qu’on avait changées dans la ville. Ensuite il disait à Mentor :

— Vous avez fait Idoménée le plus sage de tous les rois ; je ne le connais plus, ni lui ni son peuple. J’avoue même que ce que vous avez fait ici est infiniment plus grand que les victoires que nous venons de remporter. Le hasard et la force ont beaucoup de part aux succès de la guerre ; il faut que nous partagions la gloire des combats avec nos soldats : mais tout votre ouvrage vient d’une seule tête ; il a fallu que vous ayez travaillé seul contre un roi et contre tout son peuple pour les corriger. Les succès de la guerre sont toujours funestes et odieux : ici, tout est l’ouvrage d’une sagesse céleste ; tout est doux, tout est pur, tout est aimable ; tout marque une autorité qui est au-dessus de l’homme. Quand les hommes veulent de la gloire, que ne la cherchent-ils dans cette application à faire du bien ? O qu’ils s’entendent mal en gloire, d’en espérer une solide en ravageant la terre et en répandant le sang humain !

Mentor montra sur son visage une joie sensible de voir Télémaque si désabusé des victoires et des conquêtes, dans un âge où il était si naturel qu’il fût enivré de la gloire qu’il avait acquise.

Ensuite Mentor ajouta :

"Il est vrai que tout ce que vous voyez ici est bon et louable ; mais sachez qu’on pourrait faire des choses encore meilleures. Idoménée modère ses passions et s’applique à gouverner son peuple avec justice ; mais il ne laisse pas de faire encore bien des fautes, qui sont des suites malheureuses de ses fautes anciennes. Quand les hommes veulent quitter le mal, le mal semble encore les poursuivre longtemps ; il leur reste de mauvaises habitudes, un naturel affaibli, des erreurs invétérées et des préventions presque incurables. Heureux ceux qui ne se sont jamais égarés : ils peuvent faire le bien plus parfaitement. Les dieux, ô Télémaque, vous demanderont plus qu’à Idoménée, parce que vous avez connu la vérité dès votre jeunesse et que vous n’avez jamais été livré aux séductions d’une trop grande prospérité.

Idoménée - continuait Mentor - est sage et éclairé ; mais il s’applique trop au détail et ne médite pas assez le gros de ses affaires pour former des plans. L’habileté d’un roi, qui est au-dessus des autres hommes, ne consiste pas à faire tout par lui-même : c’est une vanité grossière que d’espérer d’en venir à bout ou de vouloir persuader au monde qu’on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui ; il ne faut pas qu’il fasse le détail, car c’est faire la fonction de ceux qui ont à travailler sous lui : il doit seulement s’en faire rendre compte et en savoir assez pour entrer dans ce compte avec discernement. C’est merveilleusement gouverner que de choisir et d’appliquer selon leurs talents les gens qui gouvernent. Le suprême et le parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il faut les observer, les éprouver, les modérer, les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, les changer de places, et les tenir toujours dans la main.

Vouloir examiner tout par soi-même, c’est défiance, c’est petitesse, c’est une jalousie pour les détails médiocres qui consument le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour les grandes choses. Pour former de grands desseins, il faut avoir l’esprit libre et reposé ; il faut penser à son aise, dans un entier dégagement de toutes les expéditions d’affaires épineuses. Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin, qui n’a plus ni force ni délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail sont toujours déterminés par le présent, sans étendre leurs vues sur un avenir éloigné : ils sont toujours entraînés par l’affaire du jour où ils sont, et, cette affaire étant seule à les occuper, elle les frappe trop, elle rétrécit leur esprit ; car on ne juge sainement des affaires que quand on les compare toutes ensemble et qu’on les place toutes dans un certain ordre, afin qu’elles aient de la suite et de la proportion. Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement, c’est ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux et qui ne se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante. C’est ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu’il assemble de grandes colonnes et beaucoup de pierres bien taillées, sans penser à l’ordre et à la proportion des ornements de son édifice. Dans le temps qu’il fait un salon, il ne prévoit pas qu’il faudra faire un escalier convenable ; quand il travaille au corps du bâtiment, il ne songe ni à la cour, ni au portail. Son ouvrage n’est qu’un assemblage confus de parties magnifiques, qui ne sont point faites les unes pour les autres : cet ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte ; car l’ouvrage fait voir que l’ouvrier n’a pas su penser avec assez d’étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage ; c’est un caractère d’esprit court et subalterne. Quand on est né avec ce génie borné au détail, on n’est propre qu’à exécuter sous autrui. N’en doutez pas, ô mon cher Télémaque, le gouvernement d’un royaume demande une certaine harmonie, comme la musique, et de justes proportions, comme l’architecture.

Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu’il les chante parfaitement, n’est qu’un chanteur ; celui qui conduit tout le concert et qui en règle à la fois toutes les parties est le seul maître de musique. Tout de même celui qui taille les colonnes, ou qui élève un côté d’un bâtiment, n’est qu’un maçon ; mais celui qui a pensé tout l’édifice et qui en a toutes les proportions dans sa tête est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d’affaires sont ceux qui gouvernent le moins ; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l’État, est celui qui, ne faisant rien, fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénètre dans l’avenir, qui retourne dans le passé ; qui arrange, qui proportionne, qui prépare de loin ; qui se raidit sans cesse pour lutter contre la fortune, comme un nageur contre le torrent de l’eau ; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard. Croyez-vous, Télémaque, qu’un grand peintre travaille assidûment depuis le matin jusqu’au soir, pour expédier plus promptement ses ouvrages ? Non ; cette gêne et ce travail servile éteindraient tout le feu de son imagination ; il ne travaillerait plus de génie : il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies, suivant que son goût le mène et que son esprit l’excite. Croyez-vous qu’il passe son temps à broyer des couleurs et à préparer des pinceaux ? Non, c’est l’occupation de ses élèves. Il se réserve le soin de penser ; il ne songe qu’à faire des traits hardis qui donnent de la noblesse, de la vie et de la passion à ses figures. Il a dans la tête les pensées et les sentiments des héros qu’il veut représenter ; il se transporte dans leurs siècles et dans toutes les circonstances où ils ont été. A cette espèce d’enthousiasme il faut qu’il joigne une sagesse qui le retienne, que tout soit vrai, correct, et proportionné l’un à l’autre. Croyez-vous, Télémaque, qu’il faille moins d’élévation, de génie et d’effort de pensée pour faire un grand roi que pour faire un bon peintre ? Concluez donc que l’occupation d’un roi doit être de penser, de former de grands projets et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui." Télémaque lui répondit :

— Il me semble que je comprends tout ce que vous dites ; mais si les choses allaient ainsi, un roi serait souvent trompé, n’entrant point par lui-même dans le détail.

— C’est vous-même qui vous trompez - repartit Mentor : ce qui empêche qu’on ne soit trompé, c’est la connaissance générale du gouvernement. Les gens qui n’ont point de principes dans les affaires et qui n’ont point le vrai discernement des esprits vont toujours comme à tâtons ; c’est un hasard quand ils ne se trompent pas. Ils ne savent pas même précisément ce qu’ils cherchent, ni à quoi ils doivent tendre ; ils ne savent que se défier, et se défient plutôt des honnêtes gens qui les contredisent que des trompeurs qui les flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement et qui se connaissent en hommes savent ce qu’ils doivent chercher en eux et les moyens d’y parvenir ; ils reconnaissent assez, du moins en gros, si les gens dont ils se servent sont des instruments propres à leurs desseins et s’ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu’ils se proposent. D’ailleurs, comme ils ne se jettent point dans des détails accablants, ils ont l’esprit plus libre pour envisager d’une seule vue le gros de l’ouvrage et pour observer s’il s’avance vers la fin principale. S’ils sont trompés, du moins ils ne le sont guère dans l’essentiel. D’ailleurs, ils sont au-dessus des petites jalousies qui marquent un esprit borné et une âme basse : ils comprennent qu’on ne peut éviter d’être trompé dans les grandes affaires, puisqu’il faut s’y servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus par l’irrésolution où jette la défiance qu’on ne perdrait à se laisser un peu tromper. On est trop heureux quand on n’est trompé que dans des choses médiocres ; les grandes ne laissent pas de s’acheminer, et c’est la seule chose dont un grand homme doit être en peine. Il faut réprimer sévèrement la tromperie, quand on la découvre ; mais il faut compter sur quelque tromperie, si l’on ne veut point être véritablement trompé. Un artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux et fait tout de ses propres mains ; mais un roi, dans un grand État, ne peut tout faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire sous lui ; il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes.

Enfin Mentor dit à Télémaque :

— Les dieux vous aiment et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins pour la gloire d’Idoménée que pour votre instruction. Tous ces sages établissements que vous admirez dans Salente ne sont que l’ombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d’ici ; Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour.

Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisait regretter Salente.

"Vous me blâmerez peut-être - lui dit-il - de prendre trop facilement des inclinations dans les lieux où je passe ; mais mon cœur me ferait de continuels reproches, si je vous cachais que j’aime Antiope, fille d’Idoménée. Non, mon cher Mentor, ce n’est point une passion aveugle comme celle dont vous m’avez guéri dans l’île de Calypso : j’ai bien reconnu la profondeur de la plaie que l’amour m’avait fait auprès d’Eucharis ; je ne puis encore prononcer son nom sans être troublé ; le temps et l’absence n’ont pu l’effacer. Cette expérience funeste m’apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope, ce que je sens n’a rien de semblable : ce n’est point amour passionné ; c’est goût, c’est estime, c’est persuasion que je serais heureux si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père et qu’il me permette de choisir une femme, Antiope sera mon épouse. Ce qui me touche en elle, c’est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père, depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l’oubli et l’ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des jeunes Crétoises au son des flûtes, on la prendrait pour la riante Vénus, qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paraît majestueuse et adroite à tirer de l’arc, comme Diane au milieu de ses nymphes ; elle seule ne le sait pas, et tout le monde l’admire. Quand elle entre dans les temples des dieux et qu’elle porte sur sa tête les choses sacrées dans des corbeilles, on croirait qu’elle est elle-même la divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle religion la voyons-nous offrir des sacrifices et détourner la colère des dieux, quand il faut expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage ! Enfin, quand on la voit, avec une troupe de femmes, tenant en sa main une aiguille d’or, on croit que c’est Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine et qui inspire aux hommes les beaux-arts : elle anime les autres à travailler ; elle leur adoucit le travail et l’ennui par les charmes de sa voix, lorsqu’elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux, et elle surpasse la plus exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l’homme qu’un doux hymen unira avec elle ! Il n’aura à craindre que de la perdre et de lui, survivre.

Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt à partir : j’aimerai Antiope tant que je vivrai ; mais elle ne retardera pas d’un moment mon retour en Ithaque. Si un autre la devait posséder, je passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume ; mais enfin je la quitterais. Quoique je sache que l’absence peut me la faire perdre, je ne veux ni lui parler, ni parier à son père de mon amour ; car je ne dois en parler qu’à vous seul, jusqu’à ce qu’Ulysse, remonté sur son trône, m’ait déclaré qu’il y consent. Vous pouvez reconnaître par là, mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion dont vous m’avez vu aveuglé pour Eucharis."

Mentor répondit à Télémaque :

"Je conviens de cette différence. Antiope est douce, simple et sage : ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin ; elle pourvoit à tout ; elle sait se taire et agir de suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée et ne s’embarrasse jamais, parce qu’elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu’elle ait soin de tout et qu’elle soit chargée de corriger, de refuser, d’épargner (choses qui font haïr presque toutes les femmes), elle s’est rendue aimable à toute la maison : c’est qu’on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D’un seul regard elle se fait entendre, et on craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis ; elle n’ordonne que ce qu’on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l’ombre sur l’herbe tendre. Vous avez raison, Télémaque : Antiope est un trésor digne d’être cherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements ; son imagination, quoique vive, est retenue : elle ne parle que pour la nécessité ; et, si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu’elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit : peu s’en faut qu’elle ne supprime ce qu’elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu’on l’écoute si attentivement. A peine l’avons-nous entendue parler.

Vous souvenez-vous, ô Télémaque, d’un jour que son père la fit venir ? Elle parut, les yeux baissés, couverte d’un grand voile, et elle ne parla que pour modérer la colère d’Idoménée, qui voulait faire punir rigoureusement un de ses esclaves : d’abord elle entra dans sa peine ; puis elle le calma ; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser ce malheureux ; et, sans faire sentir au roi qu’il s’était trop emporté, elle lui inspira des sentiments de justice et de compassion. Thétis, quand elle flatte le vieux Nérée, n’apaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité et sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux, comme elle touche maintenant sa lyre, quand elle en veut tirer les plus tendres accords. Encore une fois, Télémaque, votre amour pour elle est juste ; les dieux vous la destinent : vous l’aimez d’un amour raisonnable ; il faut attendre qu’Ulysse vous la donne. Je vous loue de n’avoir point voulu lui découvrir vos sentiments : mais sachez que, si vous eussiez pris quelque détour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait rejetés et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se promettra jamais à personne : elle se laissera donner par son père ; elle ne prendra jamais pour époux qu’un homme qui craigne les dieux et qui remplisse toutes les bienséances. Avez-vous observé, comme moi, qu’elle se montre encore moins et qu’elle baisse plus les yeux depuis votre retour ? Elle sait tout ce qui vous est arrivé d’heureux dans la guerre ; elle n’ignore ni votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en vous : c’est ce qui la rend si modeste et si réservée. Allons, Télémaque, allons vers Ithaque ; il ne me reste plus qu’à vous faire trouver votre père et qu’à vous mettre en état d’obtenir une femme digne de l’âge d’or : fût-elle bergère dans la froide Algide, au lieu qu’elle est fille du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la posséder."

Idoménée, qui craignait le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeait qu’à le retarder ; il représenta à Mentor qu’il ne pouvait régler sans lui un différend qui s’était élevé entre Diophane, prêtre de Jupiter Conservateur, et Héliodore, prêtre d’Apollon, sur les présages qu’on tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.

—Pourquoi - lui répondit Mentor - vous mêleriez-vous des choses sacrées ? Laissez-en la décision aux Etruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux : employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité, ni prévention ; contentez-vous d’appuyer la décision quand elle sera faite : souvenez-vous qu’un roi doit être soumis à la religion et qu’il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude. Les rois sont si puissants, et les autres hommes sont si faibles, que tout sera en péril d’être altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux, et bornez-vous à réprimer ceux qui n’obéiraient pas à leur jugement quand il aura été prononcé.

Ensuite Idoménée se plaignit de l’embarras où il était sur un grand nombre de procès entre divers particuliers, qu’on le pressait de juger.

— Décidez - lui répondait Mentor - toutes les questions nouvelles qui vont à établir des maximes générales de jurisprudence et à interpréter les lois ; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières. Elles viendraient toutes en foule vous assiéger : vous seriez l’unique juge de tout votre peuple ; tous les autres juges qui sont sous vous deviendraient inutiles ; vous seriez accablé, et les petites affaires vous déroberaient aux grandes, sans que vous puissiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras ; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires ; ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager : vous ferez alors les véritables fonctions de roi.

— On me presse encore - disait Idoménée - de faire certains mariages. Les personnes d’une naissance distinguée qui m’ont suivi dans toutes les guerres et qui ont perdu de très grands biens en me servant voudraient trouver une espèce de récompense en épousant certaines filles riches : je n’ai qu’un mot à dire pour leur procurer ces établissements.

— Il est vrai - répondait Mentor - qu’il ne vous en coûterait qu’un mot ; mais ce mot lui-même vous coûterait trop cher. Voudriez-vous ôter aux pères et aux mères la liberté et la consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers ? Ce serait mettre toutes les familles dans le plus rigoureux esclavage : vous vous rendriez responsable de tous les malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d’épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs fidèles à récompensez, donnez-leur des terres incultes ; ajoutez-y des rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs services ; ajoutez-y, s’il le faut, quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense ; mais ne payez jamais vos dettes en sacrifiant les filles riches malgré leur parenté.

Idoménée passa bientôt de cette question à une autre.

— Les Sybarites - disait-il - se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent et de ce que nous les avons données, comme des champs à défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. Céderai-je à ces peuples ? Si je le fais, chacun croira qu’il n’a qu’à former des prétentions sur nous.

— Il n’est pas juste - répondit Mentor - de croire les Sybarites dans leur propre cause ; mais il n’est pas juste aussi de vous croire dans la vôtre.

— Qui croirons-nous donc ? repartit Idoménée.

— Il ne faut croire - poursuivit Mentor - aucune des deux parties ; mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d’aucun côté : tels sont les Sipontins ; ils n’ont aucun intérêt contraire aux vôtres.

— Mais suis-je obligé - répondit Idoménée - à croire quelque arbitre ? Ne suis-je pas roi ? Un souverain est-il obligé à se soumettre à des étrangers sur l’étendue de sa domination ?

Mentor reprit ainsi le discours :

— Puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que votre droit est bon ; d’un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien : ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sentiments, il faut qu’un arbitre, choisi par les parties, vous accommode, ou que le sort des armes décide : il n’y a point de milieu. Si vous entriez dans une république où il n’y eût ni magistrats, ni juges, et où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même, par violence, sur toutes ses prétentions contre ses voisins, vous déploreriez le malheur d’une telle nation et vous auriez horreur de cet affreux désordre, où toutes les familles s’armeraient les unes contre les autres : croyez-vous que les dieux regardent avec moins d’horreur le monde entier, qui est la république universelle, si chaque peuple, qui n’est que comme une grande famille, se croit en plein droit de se faire, par violence, justice à soi-même, sur toutes ses prétentions, contre les autres peuples voisins ? Un particulier qui possède un champ, comme l’héritage de ses ancêtres, ne peut s’y maintenir que par l’autorité des lois et par le jugement du magistrat ; il serait très sévèrement puni comme un séditieux, s’il voulait conserver par la force ce que la justice lui a donné : croyez-vous que les rois puissent employer d’abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d’humanité ? La justice n’est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois par rapport à des pays entiers que pour les familles, par rapport à quelques champs labourés ? Sera-t-on injuste et ravisseur quand on ne prend que quelques arpents de terre ? Sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand on prend des provinces ? Si on se prévient, si on se flatte, si on s’aveugle dans les petits intérêts des particuliers, ne doit-on pas encore plus craindre de se flatter et de s’aveugler sur les grands intérêts d’État ? Se croira-t-on soi-même dans une matière où l’on a tant de raisons de se défier de soi ? Ne craindra-t-on point de se tromper, dans des cas où l’erreur d’un seul homme a des conséquences affreuses ? L’erreur d’un roi qui se flatte sur ses prétentions cause souvent des ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dépravations de mœurs, dont les effets funestes s’étendent jusque dans les siècles les plus reculés. Un roi, qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindra-t-il point d’être flatté en ces occasions ? S’il convient de quelque arbitre pour terminer le différend, il montre son équité, sa bonne foi, sa modération. Il publie les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L’arbitre choisi est un médiateur amiable, et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décisions ; mais on a pour lui une grande déférence. Il ne prononce pas une sentence en juge souverain ; mais il fait des propositions, et on sacrifie quelque chose, par ses conseils, pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu’un roi prend pour conserver la paix, il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience, l’estime de ses voisins, et la juste protection des dieux.

Idoménée, touché de ce discours, consentit que les Sipontins fussent médiateurs entre lui et les Sybarites.

Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappaient, essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait remarqué que Télémaque aimait Antiope et il espéra de le prendre par cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas à son père, mais avec tant de modestie et de tristesse, qu’on voyait bien la peine qu’elle souffrait en obéissant. Idoménée alla jusqu’à vouloir qu’elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens et sur Adraste : mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque ; elle s’en défendit avec respect, et son père n’osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétrait le cœur du jeune fils d’Ulysse : il était tout ému. Idoménée, qui avait les yeux attachés sur lui, jouissait du plaisir de remarquer son trouble. Mais Télémaque ne faisait pas semblant d’apercevoir les desseins du roi ; il ne pouvait s’empêcher, en ces occasions, d’être fort touché, mais la raison était en lui au-dessus du sentiment, et ce n’était plus ce même Télémaque qu’une passion tyrannique avait autrefois captivé dans l’île de Calypso. Pendant qu’Antiope chantait, il gardait un profond silence ; dès qu’elle avait fini, il se hâtait de tourner la conversation sur quelque autre matière.

Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la coutume, donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura, ne voulant point y aller, mais il fallut exécuter l’ordre absolu de son père. Elle monte un cheval écumant, fougueux, et semblable à ceux que Castor domptait pour les combats : elle le conduit sans peine. Une troupe de jeunes filles la suit avec ardeur ; elle paraît au milieu d’elles comme Diane dans les forêts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir ; en la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Télémaque la voit aussi, et il est encore plus touché de la modestie d’Antiope que de son adresse et de toutes ses grâces.

Les chiens poursuivaient un sanglier d’une grandeur énorme et furieux comme celui de Calydon : ses longues soies étaient dures et hérissées comme des dards ; ses yeux étincelants étaient pleins de sang et de feu ; son souffle se faisait entendre de loin, comme le bruit sourd des vents séditieux, quand Eole les rappelle dans son antre pour apaiser les tempêtes ; ses défenses, longues et crochues comme la faux tranchante des moissonneurs, coupaient le tronc des arbres. Tous les chiens qui osaient en approcher étaient déchirés ; les plus hardis chasseurs, en le poursuivant, craignaient de l’atteindre. Antiope, légère à la course comme les vents, ne craignit point de l’attaquer de près : elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de l’épaule. Le sang de l’animal farouche ruisselle et le rend plus furieux ; il se tourne vers celle qui l’a blessé. Aussitôt le cheval d’Antiope, malgré sa fierté, frémit et recule ; le sanglier monstrueux s’élance contre lui, semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle et est abattu : Antiope se voit par terre, hors d’état d’éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque, attentif au danger d’Antiope, était déjà descendu de cheval. Plus prompt que les éclairs, il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang ; il tient dans ses mains un long dard et l’enfonce presque tout entier dans le flanc de l’horrible animal, qui tombe plein de rage.

A l’instant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à Antiope : elle en rougit ; elle consulte des yeux son père, qui, après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril et lui fait signe qu’elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque :

— Je reçois de vous avec reconnaissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie.

A peine eut-elle parlé, qu’elle craignit d’avoir trop dit ; elle baissa les yeux, et Télémaque, qui vit son embarras, n’osa lui dire que ces paroles :

— Heureux le fils d’Ulysse d’avoir conservé une vie si précieuse ! Mais plus heureux encore s’il pouvait passer la sienne auprès de vous !

Antiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval.

Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque ; mais il espéra d’enflammer davantage sa passion en le laissant dans l’incertitude et crut même le retenir encore à Salente par le désir d’assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même ; mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu’il commençait à sentir le mit dans une juste défiance de lui-même. Mentor redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de s’en retourner à Ithaque, et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de Télémaque pour l’élever à la plus haute gloire, ne l’arrêtait en chaque lieu qu’autant qu’il le fallait pour exercer sa vertu et pour lui faire acquérir de l’expérience. Mentor avait eu soin de faire préparer le vaisseau dès l’arrivée de Télémaque. Mais Idoménée, qui avait eu beaucoup de répugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle et dans une désolation à faire pitié, lorsqu’il vit que ses deux hôtes, dont il avait tiré tant de secours, allaient l’abandonner. Il se renfermait dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageait son cœur en poussant des gémissements et en versant des larmes. Il oubliait le besoin de se nourrir ; le sommeil n’adoucissait plus ses cuisantes peines ; il se desséchait, il se consumait par ses inquiétudes, semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l’ombre de ses rameaux épais et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture ; cet arbre, que les vents n’ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein et que la hache du laboureur a toujours respecté, ne laisse pas de languir sans qu’on puisse découvrir la cause de son mal ; il se flétrit, il se dépouille de ses feuilles, qui sont sa gloire ; il ne montre plus qu’un tronc couvert d’une écorce entrouverte et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.

Télémaque attendri n’osait lui parler : il craignait le jour du départ ; il cherchait des prétextes pour le retarder, et il serait demeuré longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit :

— Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain ; votre cœur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts ; mais vous êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l’expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n’a ni bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes. Mais il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ et je vous épargnerais l’embarras d’une conversation si fâcheuse ; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible. Il faut craindre d’affliger les hommes sans nécessité ; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire, et adoucir le plus qu’on peut le coup qu’il est impossible de leur épargner entièrement.

— C’est pour chercher cet adoucissement répondit Télémaque - que j’aimerais mieux qu’Idoménée apprît notre départ par vous que par moi.

Mentor lui dit aussitôt :

— Vous vous trompez, mon cher Télémaque : vous êtes né comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n’ont la force de résister à personne en face. Ce n’est pas qu’ils se soucient des hommes, ni qu’ils craignent par bonté de les affliger ; mais c’est que, pour leur propre commodité, ils ne veulent point voir autour d’eux des visages tristes et mécontents. Les peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu’elles ne soient pas sous leurs yeux ; s’ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire que tout va bien. Pendant qu’ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu’un, résister aux prétentions et aux passions injustes d’un homme importun, ils en donneront toujours la commission à quelque autre personne : plutôt que de parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se laisseraient plutôt arracher les grâces les plus injustes ; ils gâteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours. Cette faiblesse qu’on sent en eux fait que chacun ne songe qu’à s’en prévaloir : on les presse, on les importune, on les accable, et on réussit en les accablant. D’abord on les flatte et on les encense pour s’insinuer ; mais, dès qu’on est dans leur confiance et qu’on est auprès d’eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur impose le joug : ils en gémissent, ils veulent souvent le secouer ; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paraître point gouvernés, et ils le sont toujours : ils ne peuvent même se passer de l’être ; car ils sont semblables à ces faibles tiges de vigne, qui, n’ayant par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque grand arbre. Je ne souffrirai point, ô Télémaque, que vous tombiez dans ce défaut, qui rend un homme imbécile pour le gouvernement. Vous qui êtes tendre jusqu’à n’oser parler à Idoménée, vous ne serez plus touché de ses peines dès que vous serez sorti de Salente ; ce n’est point sa douleur qui vous attendrit, c’est sa présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-même a Idoménée ; apprenez en cette occasion à être tendre et ferme tout ensemble : montrez-lui votre douleur de le quitter ; mais montrez-lui aussi d’un ton décisif la nécessité de notre départ.

Télémaque n’osait ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée ; il était honteux de sa crainte, et n’avait pas le courage de la surmonter : il hésitait ; il faisait deux pas, et revenait incontinent pour alléguer à Mentor quelque nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de Mentor lui ôtait la parole et faisait disparaître tous ses beaux prétextes.

— Est-ce donc là - disait Mentor en souriant - ce vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie, ce fils du sage Ulysse, qui doit être après lui l’oracle de la Grèce ? Il n’ose dire à Idoménée qu’il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie pour revoir son père ! O peuples d’Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si vous avez un roi que la mauvaise honte domine et qui sacrifie les plus grands intérêts à ses faiblesses sur les plus petites ! Voyez, Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les combats et le courage dans les affaires : vous n’avez point craint les armes d’Adraste, et vous craignez la tristesse d’Idoménée. Voilà ce qui déshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions : après avoir paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers des hommes dans les occasions communes, où d’autres se soutiennent avec vigueur.

Télémaque, sentant la vérité de ces paroles et piqué de ce reproche, partit brusquement sans s’écouter lui-même. Mais à peine commença-t-il à paraître dans le lieu où Idoménée était assis, les yeux baissés, languissant et abattu de tristesse, qu’ils se craignirent l’un l’autre. Ils n’osaient se regarder ; ils s’entendaient sans se rien dire, et chacun craignait que l’autre ne rompît le silence : ils se mirent tous deux à pleurer. Enfin Idoménée, pressé d’un excès de douleur, s’écria :

— A quoi sert de chercher la vertu, si elle récompense si mal ceux qui l’aiment ? Après m’avoir montré ma faiblesse, on m’abandonne ! Hé bien ! je vais retomber dans tous mes malheurs : qu’on ne me parle plus de bien gouverner ; non, je ne puis le faire : je suis las des hommes. Où voulez-vous aller, Télémaque ? Votre père n’est plus : vous le cherchez inutilement. Ithaque est en proie à vos ennemis ; ils vous feront périr, si vous y retournez. Quelqu’un d’entre eux aura épousé votre mère. Demeurez ici : vous serez mon gendre et mon héritier ; vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici un pouvoir absolu ; ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma ressource. Parlez ; répondez-moi ; n’endurcissez pas votre cœur : ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi ! vous ne dites rien ? Ah ! je comprends combien les dieux me sont cruels ; je le sens encore plus rigoureusement qu’en Crète, lorsque je perçai mon propre fils.

Enfin Télémaque lui répondit d’une voix troublée et timide :

— Je ne suis point à moi ; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m’ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse ? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me doit être encore plus chère qu’eux ? Etant né pour être roi, je ne suis pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations. Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon père : mais je dois préférer ce que les dieux me destinent à ce que vous avez la bonté de m’offrir. Je me croirais heureux, si j’avais Antiope pour épouse, sans espérance de votre royaume ; mais, pour m’en rendre digne, il faut que j’aille où mes devoirs m’appellent et que ce soit mon père qui vous la demande pour moi. Ne m’avez-vous pas promis de me renvoyer à Ithaque ? N’est-ce pas sur cette promesse que j’ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés ? Il est temps que je songe à réparer m es malheurs domestiques. Les dieux, qui m’ont donné à Mentor, ont aussi donné Mentor au fils d’Ulysse pour lui faire remplir ses destinées. Voulez-vous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste ? Je n’ai plus ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée ; il ne me reste qu’un homme sage et vertueux, qui est le plus précieux don de Jupiter : jugez vous-même si je puis y renoncer et consentir qu’il m’abandonne. Non, je mourrais plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n’est rien : mais ne m’arrachez pas Mentor.

A mesure que Télémaque parlait, sa voix devenait plus forte et sa timidité disparaissait. Idoménée ne savait que répondre et ne pouvait demeurer d’accord de ce que le fils d’Ulysse lui disait. Lorsqu’il ne pouvait plus parler, du moins il tâchait, par ses regards et par ses gestes, de faire pitié. Dans ce moment, il vit paraître Mentor, qui lui dit ces graves paroles :

— Ne vous affligez point : nous vous quittons ; mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux demeurera sur vous ; croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre royaume et pour vous ramener de vos égarements. Philoclès, que nous vous avons rendu, vous servira fidèlement : la crainte des dieux, le goût de la vertu, l’amour des peuples, la compassion pour les misérables seront toujours dans son cœur. Ecoutez-le, servez-vous de lui avec confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en tirer est de l’obliger à vous dire tous vos défauts sans adoucissement. Voilà en quoi consiste le plus grand courage d’un bon roi, que de chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point et vous vivrez heureux : mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jusqu’à votre cœur, pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point abattre mollement à la douleur, mais efforcez-vous de suivre la vertu. J’ai dit à Philoclès tout ce qu’il doit faire pour vous soulager et pour n’abuser jamais de votre confiance ; je puis vous répondre de lui : les dieux vous l’ont donné comme ils m’ont donné à Télémaque. Chacun doit suivre courageusement sa destinée ; il est inutile de s’affliger. Si jamais vous aviez besoin de mon secours, après que j’aurai rendu Télémaque à son père et à son pays, je reviendrais vous voir. Que pourrais-je faire qui me donnât un plaisir plus sensible ? Je ne cherche ni biens ni autorité sur la terre ; je ne veux qu’aider ceux qui cherchent la justice et la vertu. Pourrais-je oublier jamais la confiance et l’amitié que vous m’avez témoignée ?

A ces mots, Idoménée fut tout à coup changé ; il sentit son cœur apaisé, comme Neptune de son trident apaise les flots en courroux et les plus noires tempêtes : il restait seulement en lui une douleur douce et paisible ; c’était plutôt une tristesse et un sentiment tendre qu’une vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l’espérance du secours des dieux commencèrent à renaître au-dedans de lui.

— Hé bien ! — dit-il - mon cher Mentor, il faut donc tout perdre, et ne se point décourager’ Du moins souvenez-vous d’Idoménée. Quand vous serez arrivés à Ithaque, où votre sagesse vous comblera de prospérités, n’oubliez pas que Salente fut votre ouvrage et que vous y avez laissé un roi malheureux, qui n’espère qu’en vous. Allez, digne fils d’Ulysse, je ne vous retiens plus ; je n’ai garde de résister aux dieux, qui m’avaient prêté un si grand trésor. Allez aussi, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les hommes (si toutefois l’humanité peut faire ce que j’ai vu en vous, et si vous n’êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants), allez conduire le fils d’Ulysse, plus heureux de vous avoir que d’être le vainqueur d’Adraste. Allez tous deux : je n’ose plus parler, pardonnez mes soupirs. Allez, vivez, soyez heureux ensemble ; il ne me reste plus rien au monde que le souvenir de vous avoir possédés ici. O beaux jours, trop heureux jours, jours dont je n’ai pas assez connu le prix, jours trop rapidement écoulés, vous ne reviendrez jamais ! Jamais mes yeux ne verront ce qu’ils voient !

Mentor prit ce moment pour le départ ; il embrassa Philoclès, qui l’arrosa de ses larmes sans pouvoir parler. Télémaque voulut prendre Mentor par la main pour la tirer de celle d’Idoménée ; mais Idoménée, prenant le chemin du port, se mit entre Mentor et Télémaque : il les regardait ; il gémissait ; il commençait des paroles entrecoupées, et n’en pouvait achever aucune.

Cependant on entend des cris confus sur le rivage couvert de matelots : on tend les cordages : le vent favorable se lève. Télémaque et Mentor, les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient longtemps serrés entre ses bras et qui les suit des yeux aussi loin qu’il le peut.