Les Aventures de la nuit de Saint-Sylvestre (tr. Egmont)

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Traduction par Henry Egmont .
Contes fantastiques d’Hoffmann, Texte établi par Perrotin, Perrotintome III et IV (pp. 1-29).


LES AVENTURES DE LA NUIT DE SAINT-SYLVESTRE
tirées du journal d’un voyageur enthousiaste


Avant-propos de l’Éditeur


Le Voyageur enthousiaste, dont on nous communique ce morceau de fantaisie à la manière de Callot, extrait de son journal, met évidemment si peu de différence entre sa vie intellectuelle et sa vie positive, qu’on peut à peine distinguer la limite qui les sépare. Mais cette limite n’étant guère mieux déterminée dans ton esprit, lecteur bénévole, il se pourra bien qu’entraîné malgré toi par l’auteur visionnaire dans les régions fantastiques de la magie, tu voyes inopinément mille figures étranges venir s’associer à ta vie réelle, et te traiter sans façon aussi familièrement que de vieilles connaissances. Veuille les accueillir avec la même franchise que s’il en était ainsi, et te soumettre absolument à leur influence merveilleuse, sans même t’irriter des petits frissons fébriles que pourraient te causer leurs procédés surnaturels ; je t’en prie de tout mon cœur, lecteur bénévole ! Que puis-je faire de plus en faveur du Voyageur Enthousiaste à qui il est arrivé décidément partout, et à Berlin encore durant la nuit de Saint-Sylvestre, tant de choses extraordinaires et inconcevables ?

I. La Bien-Aimée

J’avais la mort, la mort glaciale dans le cœur. Je croyais sentir dans tout mon être mes veines brûlantes transpercées par des glaçons aigus. Je me précipitai impétueusement dehors, malgré les ténèbres de la nuit et de l’orage, sans songer à prendre mon chapeau ni mon manteau. — Les girouettes des édifices craquaient avec des sons plaintifs ; il semblait qu’on entendit le grondement terrible des rouages éternels que fait mouvoir le temps, alors que la vieille année va s’engloutir en roulant sourdement, telle qu’un pesant fardeau, dans le sombre abîme du passé.

Tu sais, ami, que le retour de ces fêtes de Noël et du nouvel an, qui vous inspire à tous tant de joie et de franche allégresse, m’arrache invariablement à ma paisible retraite pour me jeter à la merci d’une mer houleuse et mugissante. Noël ! ce sont des jours bénis qui depuis long-temps brillent à mes yeux d’une clarté propice : je les attends avec une impatience sans égale ; je deviens meilleur, plus ingénu que pendant tout le reste de l’année ; mon âme, pleine d’un pur sentiment de volupté céleste, ne nourrit plus aucune pensée sombre ni haineuse ; je redeviens un enfant enivré de plaisir. De gracieux visages d’anges me sourient du milieu des figurines bigarrées et dorées qui garnissent les boutiques resplendissantes de la Noël ; et à travers le bruit confus de la foule, j’entends retentir, comme à une grande distance, les merveilleux accords des orgues saints. Car il nous est né un enfant !

Mais après la fête tout redevient morne et silencieux, et à ces vives splendeurs succède une triste obscurité. Chaque année les fleurs fanées s’accumulent de plus en plus à nos pieds : leur germe est mort pour l’éternité, aucun soleil de printemps ne viendra ranimer d’une vie nouvelle leurs tiges desséchées. — Je le sais fort bien, mais l’esprit malin trouve une joie secrète à m’en rabattre ironiquement les oreilles chaque fois que l’année approche de son déclin. Vois, murmure-t-il tout bas, combien de jours encore ont fui loin de toi pour ne jamais revenir ; mais en revanche aussi te voilà devenu plus raisonnable, et tu ne fais plus grand cas en général des vains plaisirs du monde ; chaque jour au contraire te rend plus grave, plus posé, — tout-à-fait maussade !

En outre, pour la nuit de Saint-Sylvestre, le Diable me réserve toujours quelque aubaine particulière. Il s’entend à m’enfoncer à point nommé et avec une affreuse ironie sa griffe acérée dans la poitrine, pour repaître sa vue du sang qui jaillit de mon cœur. Partout il trouve aide et assistance : c’est ainsi qu’hier le conseiller de justice le seconda merveilleusement. Il y a toujours chez lui (chez le conseiller de justice s’entend) grande réunion le soir de la Saint-Sylvestre ; et le cher homme s’applique, en l’honneur du nouvel an, à faire jouir chacun de ses hôtes d’une satisfaction particulière ; mais il s’y prend d’une manière si gauche et si ridicule que toujours ses pénibles préparatifs de plaisir aboutissent à un désappointement comique.

Dès que je parus dans l’antichambre, le conseiller s’élança vivement à ma rencontre, et me barra la porte du sanctuaire, d’où s’échappait une vapeur odorante de thé et de parfums délicats. Il avait un air affecté de maligne satisfaction, et, m’adressant un sourire tout-à-fait étrange, il me dit : « Mon cher ami ! mon cher ami ! quelque chose de délicieux vous attend dans le salon, une surprise sans pareille pour cette chère soirée de la Saint-Sylvestre… Mais ne vous effrayez pas ! » — Je fus consterné ; de sombres pressentiments vinrent m’assaillir, j’avais l’esprit inquiet et le cœur serré : la porte s’ouvrit, j’avançai à la hâte… j’entrai.

Au milieu des dames assises sur le sopha, ses traits ravissants m’apparurent : c’était elle ! — elle-même, que je n’avais pas vue depuis bien des années. Le souvenir pénétrant des plus beaux jours de ma vie rayonna au fond de mon âme d’une brillante clarté. Plus de mortel abandon ! toute idée de séparation entre nous à jamais proscrite !… Par quel merveilleux hasard elle était venue là, quel événement avait pu l’amener dans la société du conseiller de justice, dont je ne me rappelais nullement qu’elle eût jamais fait partie : c’est à quoi je ne pensai même pas. — Elle m’était rendue !…

Il faut que je sois resté sottement immobile et comme frappé par la baguette d’un enchanteur ; car le conseiller, me poussant doucement, me dit : « Eh bien, cher ami ! eh bien ? » J’avançai machinalement, mais je ne voyais qu’elle, et de ma poitrine oppressée s’échappèrent péniblement ces mots : « Mon Dieu, mon Dieu ! Julie ici ? » — J’étais tout près de la table à thé, alors seulement Julie m’aperçut. Elle se leva et dit d’un ton presque indifférent : « Je suis ravie de vous voir ici. — Vous avez l’air bien portant ! » Après quoi elle se rassit ; et se penchant vers la dame assise auprès d’elle : « Pouvons-nous, demanda-t-elle, compter sur un spectacle intéressant pour la semaine prochaine ? » —

Tu t’approches d’une fleur magnifique et chérie qui t’attire avec son suave parfum ; mais au moment où tu te baisses pour admirer de plus près son éclat et sa fraicheur, un basilic froid et luisant s’élance de son brillant calice, et te menace de ses regards meurtriers ! — C’est ce qui venait de m’arriver.

Je m’inclinai gauchement devant les dames ; et pour que le ridicule vint se joindre à la déception, en me reculant précipitamment, je heurtai le conseiller, qui était immédiatement derrière moi, et sa tasse de thé bouillant inonda son jabot coquettement plissé. On rit beaucoup du guignon du conseiller, et plus encore sans doute de ma maladresse. Tout semblait donc conspirer pour ma fatalité ; mais je repris contenance avec un désespoir résigné. Julie n’avait pas ri, mes regards égarés la frappèrent, et il me sembla voir rayonner vers moi un coup d’œil expressif plein d’un passé délicieux, respirant toute une vie d’amour et de poésie !

Quelqu’un alors commença à improviser sur le piano dans le salon voisin, ce qui mit toute la société en mouvement. On disait que c’était un célébre virtuose étranger, nommé Berger, qui jouait divinement, et qu’il fallait religieusement écouter. « Ne fais donc pas un bruit si abominable avec les cuillers à thé, Minette ! » Tout en parlant ainsi et en indiquant la porte d’un geste engageant, le conseiller, avec un doucereux « eh bien ! » provoquait les dames à s’approcher davantage du virtuose.

Julie aussi s’était levée et se dirigeait lentement vers la pièce voisine. Je trouvai toute sa personne transformée pour ainsi dire, elle me parut plus grande, plus formée, oui, plus riche d’attraits et de séductions qu’autrefois. La coupe particulière de sa robe blanche flottant autour de sa taille en plis abondants, et laissant à demi-découverts son dos, sa gorge et ses épaules, avec des manches amples et bouffantes, fendues à la hauteur du coude ; ses cheveux symétriquement séparés sur son front, et par derrière nattés en tresses nombreuses bizarrement entrelacées ; tout cela lui donnait un certain caractère antique : elle me faisait presque l’effet d’une madone d’un des tableaux de Miéris. — Et cependant il me semblait en outre que j’avais vu positivement quelque part de mes propres yeux celle dont Julie m’offrait en ce moment l’image. Elle avait ôté ses gants, et, jusqu’aux bracelets précieux qui entouraient ses poignets, tout dans l’exacte conformité de sa mise concourait à réveiller en moi de plus en plus vivante et colorée cette illusion inexplicable.

Julie, avant d’entrer dans l’autre salon, se retourna vers moi, et il me sembla que ce visage si angéliquement beau, si frais et si gracieux, était contracté par une malicieuse ironie. J’éprouvai une commotion horrible, frénétique, semblable à une crampe nerveuse. — « Oh ! il joue à ravir ! » murmura une petite demoiselle exaltée par du thé bien sucré. Et je ne sais comment il se fit que son bras s’appuya sur le mien, et que je la conduisis, ou plutôt qu’elle me conduisit dans le salon de musique. En ce moment, Berger faisait mugir l’ouragan le plus furieux : ses puissants accords montaient et s’abaissaient comme les vagues retentissantes de la mer courroucée. Cela me fit du bien. Julie se trouva tout-à-coup près de moi, et elle me dit d’une voix plus douce, plus caressante que jamais : « Je voudrais que tu te misses au piano pour faire entendre, sur un mode plus tendre, un chant d’espérance et de félicité passée ! » — L’ennemi avait fui loin de moi, et j’allais, par ce seul mot de : Julie ! exprimer l’enivrement céleste dont je me sentais rempli… Mais d’autres personnes s’avançant me séparèrent d’elle de nouveau. Je vis alors qu’évidemment elle cherchait à m’éviter ; mais je réussis tantôt à frôler sa robe, tantôt, tout à côté d’elle, à respirer une partie de son haleine, et je croyais voir renaître, parées de mille couleurs séduisantes, les heures fortunées de mon printemps.

Berger avait fait succéder le caline à la tempête, le ciel était rasséréné, de douces et vagues mélodies s’élevaient comme de petits nuages dorés au lever de l’aurore et se perdaient enfin dans un pianissimo presque imperceptible. L’artiste recueillit de nombreux et justes applaudissements, les rangs des assistants se confondirent, et il arriva ainsi que je me trouvai involontairement à deux pas de Julie, en face d’elle. Je me sentis animé de plus d’énergie : je songeais, dans le douloureux transport de mon amour insensé, à la retenir là, à la serrer entre mes bras !… quand la figure damnée d’un valet importun se glisse entre nous deux, un vaste plateau sur les mains, en chuchotant d’une voix déplaisante : « Vous plairait-il… ? »

Parmi les verres remplis de punch fumant, j’en remarquai un élégamment taillé à facettes, et plein de la même boisson, à ce qu’il paraissait. Comment ce verre particulier se trouvait là au milieu des autres, c’est ce que sait mieux que personne celui que j’apprends chaque jour à connaître davantage, celui qui est fort habile, ainsi que Clément dans Octavien2, à décrire de son pied gauche d’agréables crochets en marchant, et qui aime prodigieusement les petits manteaux et les plumes rouges. — Ce verre, cette coupe merveilleusement taillée et toute étincelante, Julie la prit et me la présenta en disant : « Reçois-tu encore aussi volontiers qu’autrefois le verre offert de ma main ? — Julie !… Julie ! » m’écriai-je avec un profond soupir. En saisissant la coupe, j’avais touché ses doigts délicats, mille étincelles électriques embrasèrent mes veines et mes artères ; je bus jusqu’à la dernière goutte : il me semblait que des petites flammes bleuâtres se jouaient et pétillaient autour du verre et de mes lévres. Ensuite, je ne sais moi-même comment cela se fit, je me trouvai assis sur l’ottomane d’un petit cabinet éclairé seulement par une lampe d’albâtre, et à côté de Julie, de Julie qui me regardait comme autrefois d’un œil candide et bienveillant.

Berger s’était remis au piano et il jouait l’andante de la sublime symphonie en mi-bémol de Mozart. Ravie par ses accords magiques, comme sur l’aile du cygne inspiré, mon âme vit renaître et resplendir d’un nouvel éclat tout le bonheur et l’amour des plus beaux instants de ma vie printanière. Oui, c’était Julie ! Julie elle-même dans sa beauté d’ange et son tendre épanchement.— Notre dialogue : de langoureuses expressions d’amour, moins de paroles que de regards passionnés ; sa main reposait dans la mienne. — « Désormais je ne te quitte plus, ton amour est la divine étincelle qui embrase mon cœur et illumine pour moi une sphère superbe d’art et de poésie ! — Sans toi, sans ton amour, tout est mort et glacé… Mais je t’ai retrouvée : n’est-ce pas pour que tu m’appartiennes à jamais ! »

En ce moment une sotte figure aux jambes d’araignée, avec des yeux de crapaud à fleur de tête, passa en chancelant, et, riant bêtement, s’écria d’une voix aigre et glapissante : « Où diantre s’est donc fourrée ma femme ? » Julie se leva et me dit d’une voix que je ne reconnus plus : « Ne voulez-vous pas que nous rentrions dans le salon, mon mari me cherche. — Vous êtes toujours fort amusant, mon cher ! toujours d’humeur originale, comme autrefois ; seulement, ménagez-vous sur la boisson. » Et le faquin aux jambes d’araignée la prit par la main ; elle le suivit en riant dans le salon.

« Perdue pour l’éternité ! » m’écriai-je.

— « Oui certes, codille ! mon très-cher ! » brailla un animal qui jouait à l’hombre.

Je m’enfuis, m’enfuis rapidement dans la nuit orageuse.

II. La Société dans la cave


Il peut être fort agréable, en certains moments, de se promener de long en large sous Les Tilleuls3 ; mais ce n’est pas assurément durant la nuit de Saint-Sylvestre, par une bonne gelée et quand il neige à foison. La tête nue et sans manteau, comme j’étais, je finis par m’en apercevoir au frisson glacial qui me saisit, malgré la fiévre ardente dont j’étais dévoré. Je repris ma course, je traversai le pont de l’Opéra, en passant devant le Château, puis celui de l’Écluse, après avoir tourné la Monnaie, et j’arrivai dans la rue des Chasseurs, à côté de la boutique de Thiermann. Là des lumières engageantes brillaient à travers les croisées, et je me disposais à entrer pour me réchauffer et boire quelque bon verre d’une liqueur réconfortante. En ce moment il sortit du cabaret une société de joyeux compagnons qui parlaient d’huitres délicieuses et de l’excellent vin de la Comète. « Ma foi ! s’écria l’un d’entre eux qu’à la lueur des lanternes je reconnus pour un superbe officier de uhlans, il avait bien raison celui-là de pester, l’année dernière à Mayence, contre ces maudits animaux qui, en 1794, s’étaient bien gardés de lui donner à boire du vin de l’an onze4. » Tous se mirent à rire à gorge déployée. J’avais avancé involontairement quelques pas plus loin, je m’arrêtai court vis-à-vis d’une cave d’où s’échappait la lueur tremblante d’une lampe solitaire. — Le Henry V de Shakespeare ne se trouva-t-il pas un jour si modeste et si altéré, que la pauvre créature appelée petite bière lui vint à l’esprit ? La même chose m’arriva en effet, ma langue était avide de plonger dans l’écume d’un flacon de bonne bière anglaise. J’entrai immédiatement dans la salle-basse. —

« Que désire monsieur ? » me dit l’hôte en venant à moi d’un air accort et portant la main à son bonnet. Je demandai une bouteille de bonne bière anglaise avec une bonne pipe de bon tabac, et je me trouvai bientôt dans un état de béotisme tellement sublime5, que le diable lui-même en conçut du respect pour moi et me quitta.

Ô conseiller de justice ! si tu m’avais vu, au sortir de ton salon si resplendissant, venant m’attabler dans ce sombre caveau, et préférant cette humble bière à ton noble thé, de quel air hautain et méprisant ne te serais-tu pas détourné de moi en murmurant sans doute : « Il n’est pas étonnant qu’un pareil homme abîme les plus élégants jabots ! »

Fait comme j’étais, sans chapeau ni manteau, je devais produire sur les assistants un effet tant soit peu extraordinaire. Une question voltigeait déjà sur les lévres de l’hôte, lorsqu’on frappa en dehors aux carreaux, et une voix s’écria d’en haut : « Ouvrez, ouvrez ! c’est moi. » L’hôte courut aussitôt, et rentra immédiatement avec deux flambeaux allumés qu’il tenait élevés dans ses mains. Un homme fort grand et élancé le suivait, il oublia de se baisser en passant sous la porte-basse et se cogna rudement à la tête ; mais une calotte noire qu’il portait en guise de toque, amortit le coup. Il se glissa d’une manière toute particulière le long de la muraille, et vint s’asseoir en face de moi, l’hôte en même temps posait les deux lumières sur la table.

On pouvait presque dire de cet homme qu’il avait une physionomie aussi morose que distinguée. Il demanda d’un air soucieux de la bière et une pipe, et en quelques aspirations il produisit une telle fumée que nous nageâmes bientôt dans un épais nuage. Du reste son visage avait quelque chose de si caractéristique et de si attrayant, qu’en dépit de son air sombre je me sentis tout d’abord du penchant pour lui. Ses cheveux noirs et abondants étaient séparés sur son front et retombaient des deux côtés en nombreuses petites boucles, ce qui le faisait ressembler aux portraits de Rubens. Lorsqu’il eut déposé son grand collet, je vis qu’il était vêtu d’une kurtka noire garnie de quantité de brandebourgs ; mais ce qui me surprit étrangement, ce fut de voir, ce dont je m’aperçus quand il secoua sa pipe qu’il avait achevé de fumer en moins de cinq minutes, qu’il avait mis par-dessus ses bottes d’élégantes pantoufles.

Notre conversation était peu active ; l’étranger paraissait très-occupé de toutes sortes de plantes rares qu’il avait retirées d’un étui, et qu’il considérait avec satisfaction. Je lui exprimai mon admiration pour ces jolies plantes, et comme elles paraissaient avoir été récemment cueillies, je lui demandai s’il avait été par hasard au jardin botanique ou bien chez Boucher. Il sourit d’une façon assez étrange et répondit : « La botanique ne parait pas être votre fort, autrement une question aussi… (il hésitait) — aussi sotte, murmurai-je à voix basse, — ne serait pas sortie de votre bouche, ajouta-t-il naïvement. Vous auriez, poursuivit-il, reconnu du premier coup d’œil des plantes alpines et celles-là d’entre elles encore qui croissent sur le Chimboraço6. »

Ces derniers mots, l’étranger les prononça à vois basse et à part lui ; mais tu peux t’imaginer quel singulier effet ils produisirent sur moi. Vingt questions expirèrent sur mes lévres ; et il me vint à l’esprit un soupçon de plus en plus décidé que j’avais déjà, sinon vu cet étranger, du moins plus d’une fois rêvé à lui.

On frappa de nouveau aux carreaux, l’hôte ouvrit la porte, et une voix s’écria : « Ayez la bonté de couvrir votre miroir ! — Ah, ah ! dit l’hôte, en jetant aussitôt un voile sur la glace, le général Suwarow arrive un peu tard. » En effet, bientôt s’élança dans la salle avec une vitesse traînante, je dirais presque une agile lourdeur, un petit homme sec, enveloppé d’un manteau d’une couleur brune toute particulière, et qui voltigeait autour de son corps, tandis que lui sautillait dans la chambre, en formant mille petits plis et replis si compliqués, qu’aux reflets des lumières on croyait voir se mouvoir plusieurs figures superposées les unes aux autres, comme celles des scènes fantasmagoriques d’Ensler. En même temps il se frottait les mains cachées sous de larges manches et s’écriait : « Froid ! froid ! très-froid ! — En Italie, c’est différent, bien différent ! » Enfin il prit place entre le grand étranger et moi, en disant : « Voilà une épouvantable fumée ! — Tabac contre tabac : si j’avais seulement une prise ! »

J’avais sur moi la tabatière d’acier poli, claire comme une glace, dont tu m’as fait cadeau un jour. Je la tirai aussitôt de ma poche pour offrir du tabac à mon voisin. Mais à peine l’eut-il aperçue, qu’il la couvrit de ses deux mains, et s’écria en la repoussant : « Arriére ! arriére cet abominable miroir ! » Sa voix avait quelque chose d’effrayant, et lorsque je le regardai tout surpris, je le trouvai métamorphosé. Le petit homme avait en entrant le visage ouvert et riant d’un jeune homme ; mais à présent c’était un vieillard aux traits flétris et ridés, pâle comme la mort, qui fixait sur moi des yeux caves et ternes.

Saisi d’effroi, je me rapprochai de mon autre commensal prêt à m’écrier : « Au nom du ciel ! regardez donc ! » Mais celui-ci était enfoncé dans l’examen de ses plantes du Chimboraço, et au même moment le petit dit à l’hôte dans son langage prétentieux : « Vin du Nord ! » — Peu à peu le dialogue devint plus animé. Le petit m’était, à la vérité, très-suspect, mais le grand savait, à propos de choses en apparence insignifiantes, raconter des faits intéressants et curieux ; et quoiqu’il parût lutter contre la difficulté de s’exprimer, et qu’il se servit même quelquefois de mots impropres, cela donnait précisément à ses discours une originalité comique ; de sorte qu’il atténuait, en éveillant de plus en plus ma sympathie, l’impression désagréable que le petit faisait sur moi.

Celui-ci semblait mu intérieurement par mille ressorts, car il s’agitait en tout sens sur sa chaise, et ne cessait de gesticuler avec ses mains. Je remarquai distinctement qu’il me regardait tantôt avec un visage, tantôt avec un autre, et je sentis à cette vue une sueur froide couler de mes cheveux sur mon dos. Il prenait surtout sa figure de vieillard pour regarder souvent l’autre, dont l’air de calme et d’aisance contrastait singulièrement avec l’excessive mobilité du petit ; mais toutefois son aspect me parut alors moins effrayant que lorsqu’il m’avait envisagé moi-même la première fois.

Dans cette mascarade de la vie humaine, l’esprit pénètre souvent d’un regard subtil à travers le masque du visage, et reconnait les esprits dont la nature est conforme à la sienne. Et c’est ainsi que nous trois, êtres à part, et rapprochés par le hasard dans ce sombre caveau, nous reconnûmes sans doute notre affinité réciproque. L’entretien prit donc cette tournure humoristique à laquelle provoquent les déceptions et les tortures mortelles de l’âme. — « Cela porte aussi son épine, dit le grand.— Eh, grand Dieu ! m’écriai-je, épines ou crochets, combien le diable n’en a-t-il pas semés partout à notre préjudice ! sur les parois des murailles, sous les berceaux, dans les haies de rosiers, de sorte que nous laissons toujours quelque lambeau de notre cher individu accroché au passage. On dirait, mes dignes maîtres, que chacun de nous a déjà été dépouillé de la sorte ; pour moi, je regrette surtout cette nuit l’absence de mon chapeau et de mon manteau. Tous deux sont restés, comme vous le savez, pendus à un clou dans l’antichambre du conseiller de justice. »

Mes deux compagnons tressaillirent visiblement comme frappés d’une secousse imprévue. Le petit me lança un regard horrible avec sa figure décrépite, puis il sauta brusquement sur une chaise et tira plus avant le rideau qui couvrait la glace, tandis que le grand mouchait les chandelles avec un soin tout particulier. La conversation se renoua péniblement. On vint à parler d’un jeune peintre demérite, nommé Philipp, et de son portrait d’une certaine princesse, remarquable par un sentiment profond de l’art et de l’infini, fruit d’une ardente inspiration et d’un amoureux enthousiasme. « Ressemblance surprenante ! dit le grand ; il n’y manque que la parole. En vérité, ce n’est pas un portrait, mais une image, un reflet. — Au point, dis-je, qu’on pourrait le croire dérobé au miroir même. »

À ces mots, le petit bondit en l’air avec fureur, et fixant sur moi le regard enflammé de son vieux visage, il s’écria : « Ceci est stupide : quelle absurdité ! qui peut dérober une image réfléchie par une glace ? qui cela ?… Peut-être le diable, imagines-tu ? Ho, l’ami ! celui-la, il brise la glace de sa griffe brutale, et l’on verrait saigner aussi les mains blanches et délicates de cette image de femme blessée. Allons ! cela est stupide !… Oui dà, l’habile homme ! fais-moi voir et toucher un reflet dérobé à un miroir, et je fais devant toi le saut périlleux de mille toises d’élévation ! »

Le grand se leva, s’approcha du petit, et lui dit : « Ne faites pas tant l’arrogant, camarade ! autrement l’on vous fera enjamber plaisamment l’escalier. Parbleu ! il doit avoir un air bien pitoyable, votre reflet à vous ! — Ha, ha, ha, ha ! fit le petit en glapissant avec un rire sardonique ; ha, ha, ha !… Tu crois ? tu crois ? j’ai ma belle ombre au moins : entends-tu, pauvre garçon ! moi j’ai ma belle ombre ! » Et en disant cela, il s’enfuit. Nous l’entendîmes encore ricaner dehors et répéter ironiquement : « J’ai du moins mon ombre ! » Le grand était retombé sur sa chaise comme anéanti, et cachant entre ses mains sa figure pâle comme la mort, il poussait du fond de sa poitrine les plus douloureux soupirs.

« Qu’avez-vous ? lui demandai-je avec intérêt. — Ô monsieur ! me répondit-il, ce méchant homme que vous venez de voir acharné contre moi, qui m’a poursuivi jusqu’ici, jusque dans mon bouchon privilégié, où je séjournais autrefois tout seul, car c’est tout au plus si de temps en temps un petit gnome souterrain se dressait sous la table pour faire sa récolte des miettes de pain,… ce méchant homme vient me replonger dans l’excès du désespoir ! — Hélas ! j’ai perdu… perdu irrévocablement mon… Je suis votre serviteur ! » —

Il s’était levé, et sortit à son tour, en traversant le milieu de la salle : tout resta lumineux autour de lui, son corps ne projetait aucune ombre ! Ivre de joie, je m’élançai sur ses traces : « Pierre Schlemihl ! Pierre Schlemihl ! » m’écriai-je avec transport. Mais il avait quitté ses pantoufles. Je le vis enjamber la haute tour de la caserne des gendarmes, et disparaître dans les ténèbres.7

Lorsque je voulus rentrer dans le cabaret, l’hôte me ferma la porte au nez en s’écriant : « Que le bon Dieu me préserve de semblables pratiques ! »

III. Apparitions


Monsieur Mathieu est mon bon ami, et son portier un homme vigilant. Celui-ci m’ouvrit immédiatement dès que j’eus tiré la sonnette de l’Aigle d’or. Je lui expliquai comme quoi je m’étais échappé de la maison du conseiller sans chapeau ni manteau, sans songer que dans la poche de celui-ci était la clef de mon logis, et que je n’avais pu parvenir à réveiller ma servante sourde pour me faire ouvrir. L’homme obligeant (je parle du portier) m’ouvrit une chambre, y déposa des flambeaux, et me souhaita une bonne nuit.

La pièce était décorée d’une grande et belle glace, couverte d’un voile. Je ne sais comment il me prit fantaisie de découvrir cette glace et de poser les lumières sur la console de marbre qui la soutenait. Je me trouvai au premier coup d’œil si pâle et si défiguré, que j’avais peine à me reconnaître moi-même. Et puis, je crus voir du fond le plus reculé du miroir une figure vague et flottante s’avancer vers moi. En la considérant avec plus d’attention, je distinguai de plus en plus nettement les traits d’une femme charmante, rayonnant de je ne sais quelle lueur magique. C’était l’image de Julie.

Dans le transport de mes désirs brûlants, je m’écriai tout haut : « Julie !… Julie ! » Soudain j’entends soupirer et gémir derrière les rideaux d’un lit, dans l’enfoncement de la chambre. Je prête l’oreille, les gémissements deviennent de plus en plus plaintifs. L’ombre de Julie avait disparu. Je saisis résolument un flambeau, je m’approchai du lit et je tirai violemment les rideaux. Mais comment te décrire la stupéfaction qui s’empara de moi, lorsque je reconnus le petit homme du caveau, qui dormait, avec son visage juvénil, mais douloureusement contracté, et qui s’écriait avec de profonds et amers soupirs : « Giu- lietta ! — Giulietta ! » — Ce nom me causa un frisson glacial !…

Remis de mon effroi, je saisis le petit, et, le secouant rudement, je m’écriai : « Hé ! — cher ami, comment vous trouvez-vous dans ma chambre ? réveillez-vous ! et ayez la bonté de vous en aller au diable ! » — Le petit ouvrit les yeux, et fixa sur moi des regards sombres : « Ah ! fit-il, c’était un mauvais rêve : je vous rends grâce, monsieur, de m’avoir éveillé. » Ces mots résonnèrent faiblement comme de légers soupirs. Je ne sais comment cela se fit, mais le petit me parut alors tout autre qu’auparavant ; bien plus, la douleur dont il semblait affecté pénétra dans mon propre cœur, et toute ma colère s’évanouit sous l’impression d’une tristesse profonde. Une brève explication suffit pour me persuader que le portier m’avait par mégarde ouvert la ; chambre occupée d’avance par le petit homme, et que par conséquent c’etait sur moi que retombait l’inconvenance d’avoir troublé son sommeil de la sorte.

« Monsieur, me dit le petit, je dois vous avoir paru bien extravagant et bien fou ce soir au cabaret. Mais il faut attribuer ma conduite à une influence prestigieuse qui souvent s’empare de moi, et qui, je ne puis le dissimuler, me fait méconnaître les lois de la bienséance et de la politesse. Pareille chose ne vous est-elle pas arrivée quelquefois ? — Hélas oui, répondis-je timidement ; pas plus tard que ce soir, lorsque j’ai revu Julie. — Julie ? » s’écria le petit homme avec un glapissement affreux. Et une crispation convulsive vint m’offrir subitement l’aspect de son visage de vieillard. — « Ô laissez-moi dormir !… reprit-il ; ayez donc la bonté de couvrir la glace, mon cher monsieur. » Il prononça ces derniers mots d’une voix très-basse, le visage contre son oreiller.

« Monsieur ! lui dis-je, ce nom d’une femme que j’aimais et que j’ai à jamais perdue parait vous causer une impression singulière ; en outre, les traits agréables de votre visage subissent fréquemment, il me semble, d’étranges variations. Quoi qu’il en soit, j’espère pouvoir passer auprès de vous une nuit tranquille. Je vais donc tout de suite recouvrir la glace et me mettre au lit. » Le petit se mit sur son séant, me considéra de son visage de jeune homme avec des regards pleins de douceur et de bienveillance, puis il me tendit la main, et prenant doucement la mienne, il me dit : « Dormez tranquille, monsieur ! Je m’aperçois que nous sommes compagnons d’infortune. — Seriez-vous aussi ?… Julie ! — Giulietta ! — Enfin, quoi qu’il en puisse être, vous exercez sur moi une séduction irrésistible : je ne puis faire autrement, il faut que je vous découvre l’affreux secret de ma vie. — Puis après, haïssez-moi, méprisez-moi !… »

Le petit homme, à ces mots, se leva lentement, s’enveloppa dans une ample robe de chambre, et se dirigea en silence, tel qu’un vrai fantôme, vers la glace, devant laquelle il s’arrêta. Ha ! — le miroir réfléchissait purement les deux lumières, tous les objets de l’appartement, et ma propre personne : mais l’image du petit homme en était absente, nul rayon ne renvoyait un seul trait de son visage, qui touchait presque la glace. — Il se retourna vers moi, le désespoir le plus profond peint sur sa physionomie, et pressant mes mains dans les siennes : « Vous connaissez à présent l’excès de mon infortune, dit-il ; Schlemibl, cette âme pure et bonne, est digne d’envie auprès de moi réprouvé ! il a vendu étourdiment son ombre ; mais moi !… moi, je lui ai donné mon reflet : à elle ! — Oh ! — oh ! — oh !… » En gémissant ainsi amèrement, et les mains croisées sur ses yeux, le petit regagna son lit en chancelant, et s’y jeta avec empressement.

Je restai stupéfait. Le soupçon, l’horreur, le mépris, l’intérêt, la pitié, je ne sais moi-même tout ce qui s’émut dans mon âme pour et contre lui. — Cependant il commença bientôt à ronfler d’une manière si mélodieuse et si musicale, que je ne pus résister à la contagion narcotique de ces accents. Je couvris promptement le miroir, j’éteignis les lumières, je me jetai à l’instar de mon compagnon sur le lit, et je tombai bientôt dans un profond sommeil.

La nuit devait toucher à sa fin, lorsque je fus réveillé par le rayonnement d’une lueur éblouissante. J’ouvris tout-à-fait les yeux, et je vis le petit assis devant la table dans sa robe de chambre blanche, la tête enveloppée dans son bonnet de nuit, et me tournant le dos, qui écrivait assidûment à la clarté des deux flambeaux allumés. Il avait un air prodigieusement fantastique, et j’éprouvai un inconcevable vertige. Je tombai subitement sous l’empire des songes, et je me retrouvai chez le conseiller de justice, assis sur l’ottomane auprès de Julie.

Mais bientôt toute la société s’offrit à moi sous l’aspect d’un étalage de la Noël, chez Fuchs, Weide, Schoch ou quelque autre ; le conseiller me parut être une gentille poupée de sucre candi avec un jabot de papier joseph. Peu à peu, les arbres et les buissons de roses grandirent à vue d’œil.8 Julie se leva et me tendit une coupe de cristal, d’où s’échappaient en voltigeant de petites flammes bleues. En ce moment je me sentis tirer par le bras. Je me retournai et vis derrière moi le petit avec sa vieille figure, qui me dit à voix basse : « Ne bois pas, ne bois pas ! — Regarde-la donc bien… Ne l’as-tu pas déjà vue sur les panneaux peints par Brughel, Callot ou Rembrandt ? — »

Je frissonnai en examinant Julie : car positivement, avec sa robe à plis nombreux et à manches bouffantes, avec cette coiffure, elle ressemblait aux vierges séduisantes que ces maîtres ont peintes environnées de monstres diaboliques. « Pourquoi as-tu peur ? dit Julie. N’es-tu pas à moi entièrement toi et ton reflet. » Je saisis la coupe. Mais le petit sauta sur mes épaules, sous la forme d’un écureuil, et répétant avec un grognement aigu : « Ne bois pas ! ne bois pas ! » il battait de sa longue queue les flammes bleuâtres pour les éteindre.

Alors toutes les figures de sucre de l’étalage devinrent animées, et elles remuaient comiquement leurs petites mains et leurs petits pieds. Le conseiller-candi s’avança de mon côté en piétinant et s’écria d’une voix excessivement perçante : « Pourquoi tout ce fracas, mon cher ami ? pourquoi tout ce fracas ? Posez-vous donc un peu sur les pieds, car je remarque depuis une heure que vous cheminez dans l’air par dessus les chaises et les tables. »

Le petit avait disparu. Julie n’avait plus la coupe dans sa main. « Pourquoi donc ne voulais-tu pas boire ? dit-elle ; la flamme pure et brillante qui jaillissait de la coupe vers toi, n’est-ce pas celle du baiser que tu obtins un jour de moi ? » Je voulus la presser contre mon sein, mais Schlemihl s’interposa entre nous en disant : « Ceci est Mina, qui a épousé Raskal9. » — Il avait marché sur quelques-unes des figures de sucre, qui poussèrent des gémissements lamentables. Mais bientôt leur nombre augmenta par centaines, par milliers, et toutes se mirent à frétiller autour de moi, et à grimper sur mon corps, qui fut bientôt couvert de leur nuée bigarrée, bourdonnant sourdement comme un essaim d’abeilles. Le conseiller de sucre candi s’était hissé jusqu’à ma cravate, qu’il serrait de plus en plus fort : « Maudit conseiller-candi ! » m’écriai-je à haute voix… Et je m’éveillai.

Il était grand jour, onze heures du matin ! Je pensais que l’histoire du petit homme pouvait bien n’être aussi qu’un rêve moins fantasque, lorsque le garçon d’hôtel, qui entrait avec le déjeuner, me dit que l’étranger qui avait passé la nuit dans la même chambre que moi était parti de grand matin, et me présentait ses civilités.

Sur la table à laquelle j’avais vu travaillant pendant la nuit le fantastique petit homme, je trouvai quelques feuillets récemment écrits, et je t’en communique le contenu, qui est indubitablement l’histoire merveilleuse de ce singulier personnage.


NOTES DU TRADUCTEUR


1. Hoffmann, dont la vive sympathie pour Callot n’est pas difficile à concevoir, lui a consacré deux pages d’éloge que nous mettons sous les yeux du lecteur, pour servir de commentaire à cette dénomination de Fantaisies à la manière de Callot. C’est une sorte de préface qu’Hoffmann a placée lui-même en tête du volume complet qu’il publia sous ce titre, et dont le présent conte entre autres est extrait.

« Pourquoi ne puis-je me rassasier de la vue de tes ouvrages bizarres et fantastiques, ô toi maître sublime ! — Pourquoi toutes tes figures, dont souvent un seul trait hardi suffit à marquer les contours, restent-elles si bien gravées dans mon esprit ? — Si je contemple long-temps tes compositions si riches, quoique formées des éléments les plus hétérogènes, je vois s’animer peu à peu leurs mille et mille figures, et celles même qu’on distinguait d’abord à peine sur les fonds les plus éloignés, se développent et s’avancent, pour ainsi dire, colorées des tons les plus vigoureux et les plus naturels.

» Aucun peintre n’a su, comme Callot, rassembler dans un petit espace un nombre infini d’objets, ressortant, sans fatiguer la vue, si nettement les uns à côté des autres, que, par l’effet même de leur combinaison, chacun d’eux, quoique indépendant de tout le reste, s’harmonise pourtant merveilleusement avec l’ensemble. Je sais que des critiques scrupuleux lui ont reproché une mauvaise ordonnance des masses et une distribution fautive de la lumière ; mais aussi ne s’est-il pas créé un art qui dépasse les règles de la peinture, ou plutôt ses dessins sont-ils autre chose que les magiques reflets des apparitions fantastiques et merveilleuses qu’évoquait son ardente imagination ? Car même dans les scènes qu’il a empruntées à la vie commune, dans ses cortèges, dans ses batailles, etc., c’est un caractère plein d’animation et tout particulier, qui donne a ses groupes, à ses personnages, je ne sais quel aspect humain et surnaturel à la fois. — Dans les sujets même les plus triviaux de la vie ordinaire, comme sa danse de paysans dirigée par des musiciens perchés sur les arbres comme des oiseaux, rayonne l’éclat d’une certaine originalité romantique, de sorte que l’esprit enclin aux idées fantastiques, est séduit à la première vue.

» L’ironie qui met en conflit l’homme et la brute pour tourner en dérision les habitudes et les façons mesquines de l’homme est le symptôme d’un esprit profond ; et c’est ainsi que ces figures grotesques de Callot, à moitié humaines, à moitié bestiales, dévoilent à l’observateur judicieux et pénétrant toute la secrète morale qui se cache sous le masque de la scurrilité. Combien, sous ce rapport, n’y a-t-il pas d’invention dans le diable de la Tentation de Saint-Antoine, dont le nez, transformé en arquebuse, se dirige menaçant contre le saint ermite ? Le joyeux diable artificier, et l’autre qui joue de la clarinette en se servant d’un organe tout particulier pour souffler dans son instrument, ne sont pas moins divertissants.

» Disons à la louange de Callot qu’il n’était pas moins noble et courageux de sa personne, que satiriste profond le burin à la main. On raconte que le cardinal de Richelieu lui ayant demandé de graver la prise de Nancy, sa ville natale, il déclara hardiment qu’il aimerait mieux s’abattre le pouce que d’employer son talent à éterniser l’abaissement de son prince et de sa patrie.

» Le poète, l’écrivain dont l’imagination transporte aussi les figures de la vie commune dans le monde romantique de ses visions, et qui les reproduit ensuite dans tout l’éclat qui en rejaillit sur elles, comme sous une parure étrangère et merveilleuse, ne pourrait-il pas se justifier, par l’exemple de ce grand artiste, en disant qu’il a voulu imiter le syle et la manière de Callot ? »

2. L’empereur Octavien, drame célèbre de Ludwig Tieck.

3. Sous les Tilleuls est le nom d’une promenade de Berlin qui avoisine le palais du roi.

4. Du vin de l’an onze, c’est-à-dire de l’année 1811, célère par la qualité supérieure des vins qu’on récolta en Europe, et qui fut attribuée à l’influence de la comète. L’ivrogne mécontent d’Hoffmann prend ces mots l’an onze pour le nom d’un crû fameux. Il eût ôté son chapeau devant le Pirée.

5. Le mot de béotisme, nouvellement et heureusement introduit dans la langue, dans la même acception que lui avaient donnée les Athéniens, pour jeter du ridicule sur la pesanteur d’esprit, la mesquinerie d’idées, et les habitudes matérialistes reprochées aux Béotiens, m’a paru plus intelligible encore que le terme de Philistinisme, fort expressif dans le texte, mais qui n’a pas jusqu’à présent franchi le Rhin. Cette désignation de Philistins s’applique par mépris, surtout dans les universités allemandes, aux bourgeois, aux boutiquiers, et, par extension, aux individus qui n’envisagent de la vie que le côté physique, et pour qui les idées d’art et d’imagination sont lettres closes.

6. C’est le plus haut sommet de la chaine des Cordillières d’Amérique, et le point le plus élevé du globe au-dessus du niveau de la mer. De vastes forêts l’environnent jusqu’à une certaine hauteur, et la végétation y est des plus fécondes.

7. Voir la merveilleuse histoire de Pierre Schlemihl, communiquée par Adalbert de Chamisso, et publiée par Frédéric, baron de Lamotte-Fouqué. Chez J.-L. Schrag. Nuremberg, 1814. (Note d’Hoffmann.)

J’ai mentionné dans la notice les noms de ces deux amis d’Hoffmann. L’histoire de Pierre Schlemihl, qui vend son ombre au diable, a évidemment inspiré à celui-ci l’idée du présent conte. Elle a été traduite en français quelques années après sa publication. J’ai sous les yeux la dernière édition de l’original, publiée en 1835, et ornée de vignettes non moins fantastiques que le sujet du texte.

8. La fête de Noel est le signal d’une espèce de foire, où les marchands exposent avec beaucoup d’apparat, comme ceux de nos magasins d’étrennes, mille jouets et mille sucreries, destinés à servir de cadeaux pour les enfants. La plupart de ces objets sont ordinairement suspendus aux branches d’arbustes artificiels illuminés par quantité de petites bougies.

9. Ce sont les noms de deux personnages du roman de Pierre Schlemihl. Mina est sa fiancée, Raskal un valet devenu son rival.


Homo nefas, locution latine. Invective grave dont les équivalents approximatifs seraient : réprouvé, mécréant.

Le même que le général Souvarof, fameux par la bataille de Novi.

La fiole de Dapertutto contenait sans doute de l’eau rectifiée de laurier-cerise, autrement dit acide prussique. L’usage d’une très-minime quantité de cette eau (moins d’une once) produit les effets qu’on vient de décrire. (Note d’Hoffmann.)

L’extraction de l’acide prussique des feuilles de laurier cerise, ou de certaines autres substances végétales, où il existe au dire de quelques chimistes, est un fait très-exceptionnel. Découvert par Scheele en 1780, l’acide prussique, ou hydrocyanique, n’a été obtenu pur que par M. Gay-Lussac. En cet état il est liquide, transparent, incolore. Sa saveur est fraîche d’abord, mais elle devient bientôt acre et irritante ; son odeur seule cause sur le champ des étourdissements et des vertiges. Loin qu’il en faille près d’une once pour produire les plus fatals résultats, une goutte suffit pour donner la mort instantanément et sans laisser de traces dans l’organisme. Son influence délétère surpasse enfin celle de tous les autres poisons connus. — C’est de sa combinaison avec le peroxide de fer que résulte la belle couleur appelée bleu de Prusse.