Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 1/chapitre 5

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grands poëtes que Corneille dans ses tragédies, & Rousseau dans ses odes. PARTIE 1 CHAPITRE 5 de la maniere dont les arts font leur imitation. jusqu’ici on a tâché de montrer que les arts consistoient dans l’imitation ; et que l’objet de cette imitation étoit la belle nature représentée à l’esprit dans l’enthousiasme. Il ne reste plus qu’à exposer la maniere dont cette imitation se fait. & par-là, on aura la différence particuliere des arts dont l’objet commun est l’imitation de la belle nature. On peut diviser la nature par rapport aux beaux arts en deux parties : l’une qu’on saisit par les yeux, et l’autre, par le ministere des oreilles : car les autres sens sont stériles pour les beaux arts. La premiere partie est l’objet de la peinture qui représente sur un plan tout ce qui est visible. Elle est celui de la sculpture qui le représente en relief ; & enfin celui de l’art du geste qui est une branche des deux autres arts que je viens de nommer, & qui n’en différe, dans ce qu’il embrasse, que parce que le sujet à qui on attache les gestes dans la danse est naturel & vivant, au lieu que la toile du peintre et le marbre du sculpteur ne le sont point. La seconde partie est l’objet de la musique considérée seule & comme un chant ; en second lieu de la poësie qui employe la parole, mais la parole mesurée & calculée dans tous ses tons. Ainsi la peinture imite la belle nature par les couleurs, la sculpture par les reliefs, la danse par les mouvemens et par les attitudes du corps. La musique l’imite par les sons inarticulés, et la poësie enfin par la parole mesurée. Voilà les caracteres distinctifs des arts principaux. & s’il arrive quelquefois que ces arts se mêlent et se confondent, comme, par exemple, dans la poësie, si la danse fournit des gestes aux acteurs sur le théâtre ; si la musique donne le ton de la voix dans la déclamation ; si le pinceau décore le lieu de la scéne ; ce sont des services qu’ils se rendent mutuellement, en vertu de leur fin commune & de leur alliance réciproque, mais c’est sans préjudice à leurs droits particuliers & naturels. Une tragédie sans gestes, sans musique, sans décoration, est toujours un poëme. C’est une imitation exprimée par le discours mesuré. Une musique sans paroles est toujours musique. Elle exprime la plainte & la joie indépendamment des mots, qui l’aident, à la vérité ; mais qui ne lui apportent, ni ne lui ôtent rien qui altére sa nature et son essence. Son expression essentielle est le son, de même que celle de la peinture est la couleur, et celle de la danse le mouvement du corps. Cela ne peut être contesté. Mais il y a ici une chose à remarquer : c’est que de même que les arts doivent choisir les desseins de la nature et les perfectionner, ils doivent choisir aussi & perfectionner les expressions qu’ils empruntent de la nature. Ils ne doivent point employer toutes sortes de couleurs, ni toutes sortes de sons : il faut en faire un juste choix & un mêlange exquis : il faut les allier, les proportionner, les nuancer, les mettre en harmonie. Les couleurs & les sons ont entr’eux des sympathies & des répugnances. La nature a droit de les unir selon ses volontés, mais l’art doit le faire selon les régles. Il faut non-seulement qu’il ne blesse point le goût, mais qu’il le flatte, & le flatte autant qu’il peut être flatté. Cette remarque s’applique également à la poësie. La parole qui est son instrument ou sa couleur, a chez elle certains dégrés d’agrément qu’elle n’a point dans le langage ordinaire : c’est le marbre choisi, poli, et taillé, qui rend l’édifice plus riche, plus beau, plus solide. Il y a un certain choix de mots, de tours, sur-tout une certaine harmonie réguliere qui donne à son langage quelque chose de surnaturel qui nous charme et nous enleve à nous-mêmes. Tout cela a besoin d’être expliqué avec plus d’étendue, & le sera dans la troisiéme partie. Définitions des arts. Il est aisé maintenant de définir les arts dont nous avons parlé jusqu’ici. On connoît leur objet, leur fin, leurs fonctions, & la maniere dont ils s’en acquittent ; ce qu’ils ont de commun qui les unit ; ce qu’ils ont de propre, qui les sépare & les distingue. On définira la peinture, la sculpture, la danse, une imitation de la belle nature exprimée par les couleurs, par le relief, par les attitudes. & la musique & la poësie, l’imitation de la belle nature exprimée par les sons, ou par le discours mesuré. Ces définitions sont simples, elles sont conformes à la nature du génie qui produit les arts, comme on vient de le voir. Elles ne le sont pas moins aux loix du goût, on le verra dans la seconde partie. Enfin elles conviennent à toutes les espéces d’ouvrages qui sont véritablement ouvrages de l’art. On le verra dans la troisiéme.