Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 1/chapitre 6

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PARTIE 1 CHAPITRE 6 en quoi l’éloquence & l’architecture différent des autres arts. il faut se rappeller un moment, la division des arts que nous avons proposée ci-dessus. Les uns furent inventés pour le seul besoin ; d’autres pour le plaisir ; quelques-uns dûrent leur naissance d’abord à la nécessité, mais, ayant sçu depuis se revêtir d’agrémens, ils se placerent à côté de ceux qu’on appelle beaux arts par honneur. C’est ainsi que l’architecture ayant changé en demeures riantes et commodes, les antres que le besoin avoit creusez pour servir de retraite aux hommes, mérita parmi les arts, une distinction qu’elle n’avoit pas auparavant. Il arriva la même chose à l’éloquence. Le besoin qu’avoient les hommes de se communiquer leurs pensées & leurs sentimens, les fit orateurs & historiens, dès qu’ils surent faire usage de la parole. L’expérience, le tems, le goût ajouterent à leurs discours, de nouveaux dégrés de perfection. Il se forma un art qu’on appella éloquence, & qui, même pour l’agrément, se mit presque au niveau de la poësie : sa proximité, et sa ressemblance avec celle-ci, lui donnerent la facilité d’en emprunter les ornemens qui pouvoient lui convenir, & de se les ajuster. De-là vinrent les périodes arrondies, les antithèses mesurées, les portraits frappés, les allégories soutenues : de-là, le choix des mots, l’arrangement des phrases, la progression simmétrique de l’harmonie. Ce fut l’art qui servit alors de modéle à la nature ; ce qui arrive souvent : mais à une condition, qui doit être regardée comme la base essentielle & la régle fondamentale de tous les arts : c’est que, dans les arts qui sont pour l’usage, l’agrément prenne le caractere de la nécessité même : tout doit y paroître pour le besoin. De même que dans les arts qui sont destinés au plaisir, l’utilité n’a droit d’y entrer, que quand elle est de caractere à procurer le même plaisir, que ce qui auroit été imaginé uniquement pour plaire. Voilà la régle. Ainsi de même que la poësie, ou la sculpture, ayant pris leurs sujets dans l’histoire, ou dans la société, se justifieroient mal d’un mauvais ouvrage, par la vérité du modéle qu’elles auroient suivi ; parce que ce n’est pas le vrai qu’on leur demande, mais le beau : de même aussi l’éloquence & l’architecture mériteroient des reproches, si le dessein de plaire y paroissoit. C’est chez elles que l’art rougit quand il est apperçu. Tout ce qui n’y est que pour l’ornement, est vicieux. Ce n’est pas un spectacle qu’on leur demande, c’est un service. Il y a cependant des occasions, où l’éloquence & l’architecture peuvent prendre l’essor. Il y a des héros à célébrer, & des temples à bâtir. & comme le devoir de ces deux arts est alors d’imiter la grandeur de leur objet, & d’exciter l’admiration des hommes ; il leur est permis de s’élever de quelques dégrés, et d’étaler toutes leurs richesses : mais cependant, sans s’écarter trop de leur fin originaire, qui est le besoin & l’usage. On leur demande le beau dans ces occasions, mais un beau qui soit d’une utilité réelle. Que penseroit-on d’un édifice somptueux qui ne seroit d’aucun usage ? La dépense comparée avec l’inutilité, formeroit une disproportion desagréable pour ceux qui le verroient, & ridicule pour celui qui l’auroit fait. Si l’édifice demande de la grandeur, de la majesté, de l’élégance, c’est toujours en considération du maître qui doit l’habiter. S’il y a proportion, variété, unité, c’est pour le rendre plus aisé, plus solide, plus commode : tous les agrémens pour être parfaits doivent se tourner à l’usage. Au lieu que dans la sculpture les choses d’usage doivent se tourner en agrémens. L’éloquence est soumise aux mêmes loix. Elle est toujours, dans ses plus grandes libertés, attachée à l’utile & au vrai ; & si quelquefois le vraisemblable ou l’agrément deviennent son objet ; ce n’est que par rapport au vrai même, qui n’a jamais tant de crédit que quand il plaît, & qu’il est vraisemblable. L’orateur ni l’historien n’ont rien à créer, il ne leur faut de génie que pour trouver les faces réelles qui sont dans leur objet : ils n’ont rien à y ajouter, rien à en retrancher : à peine osent-ils quelquefois transposer : tandis que le poëte se forge à lui-même ses modéles, sans s’embarasser de la réalité. De sorte que si on vouloit définir la poësie par opposition à la prose ou à l’éloquence, que je prens ici pour la même chose ; on diroit toujours que la poësie est une imitation de la belle nature exprimée par le discours mesuré : & la prose ou l’éloquence, la nature elle-même exprimée par le discours libre. L’orateur doit dire le vrai d’une maniere qui le fasse croire, avec la force et la simplicité qui persuadent. Le poëte doit dire le vrai-semblable d’une manière qui le rende agréable, avec toute la grace & toute l’énergie qui charment & qui étonnent. Cependant comme le plaisir prépare le cœur à la persuasion, & que l’utilité réelle flatte toujours l’homme, qui n’oublie jamais son intérêt ; il s’ensuit, que l’agréable & l’utile doivent se réunir dans la poësie & dans la prose : mais en s’y plaçant dans un ordre conforme à l’objet qu’on se propose dans ces deux genres d’écrire. Si on objectoit qu’il y a des écrits en prose qui ne sont l’expression que du vraisemblable ; & d’autres en vers qui ne sont que l’expression du vrai : on répondroit que la prose & la poësie étant deux langages voisins, et dont le fond est presque le même, elles se prêtent mutuellement tantôt la forme qui les distingue, tantôt le fond même qui leur est propre : de sorte que tout paroît travesti. Il y a des fictions poëtiques qui se montrent avec l’habit simple de la prose : tels sont les romans et tout ce qui est dans leur genre. Il y a de même des matières vraies, qui paroissent revêtues & parées de tous les charmes de l’harmonie poëtique : tels sont les poëmes didactiques et historiques. Mais ces fictions en prose & ces histoires en vers, ne sont ni pure prose ni poësie pure : c’est un mélange des deux natures, auquel la définition ne doit point avoir égard : ce sont des caprices faits pour être hors de la régle, et dont l’exception est absolument sans conséquence pour les principes.