Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 2/chapitre 2

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PARTIE 2 CHAPITRE 2 l’objet du goût ne peut être que la nature. preuves de raisonnement. Notre ame est faite pour connoître le vrai, & pour aimer le bon. Et comme il y a une proportion naturelle entre elle & ces objets, elle ne peut se refuser à leur impression. Elle s’éveille aussi-tôt, & se met en mouvement. Une proposition géométrique bien comprise emporte nécessairement notre aveu. & de même dans ce qui concerne le goût, c’est notre cœur qui nous méne presque sans nous : & rien n’est si aisé que d’aimer ce qui est fait pour l’être. Ce penchant si fort & si marqué, prouve bien que ce n’est ni le caprice ni le hasard qui nous guident dans nos connoissances & dans nos goûts. Tout est réglé par des loix immuables. Chaque faculté de notre ame a un but légitime, où elle doit se porter pour être dans l’ordre. Le goût qui s’éxerce sur les arts n’est point un goût factice. C’est une partie de nous-mêmes qui est née avec nous, & dont l’office est de nous porter à ce qui est bon. La connoissance le précede : c’est le flambeau. Mais que nous serviroit-il de connoître, s’il nous étoit indifférent de jouir ? La nature étoit trop sage pour séparer ces deux parties : et en nous donnant la faculté de connoître, elle ne pouvoit nous refuser celle de sentir le rapport de l’objet connu avec notre utilité, et d’y être attiré par ce sentiment. C’est ce sentiment qu’on appelle le goût naturel, parce que c’est la nature qui nous l’a donné. Mais pourquoi nous l’a-t’elle donné ? étoit-ce pour juger des arts qu’elle n’a point faits ? Non : c’étoit pour juger des choses naturelles par rapport à nos plaisirs ou à nos besoins. L’industrie humaine ayant ensuite inventé les beaux arts sur le modéle de la nature, & ces arts ayant eu pour objet l’agrément & le plaisir, qui sont, dans la vie, un second ordre de besoins ; la ressemblance des arts avec la nature, la conformité de leur but, sembloient exiger que le goût naturel fût aussi le juge des arts : c’est ce qui arriva. Il fut reconnu, sans nulle contradiction : les arts devinrent pour lui de nouveaux sujets, si j’ose parler ainsi, qui se rangerent paisiblement sous sa jurisdiction, sans l’obliger de faire pour eux le moindre changement à ses loix. Le goût resta le même constamment : et il ne promit aux arts son approbation, que quand ils lui feroient éprouver la même impression que la nature elle-même ; et les chefs-d’œuvres des arts ne l’obtinrent jamais qu’à ce prix. Il y a plus : comme l’imagination des hommes sait créer des êtres, à sa maniere (ainsi que nous l’avons dit) & que ces êtres peuvent être beaucoup plus parfaits que ceux de la simple nature ; il est arrivé que le goût s’est établi avec une sorte de prédilection dans les arts, pour y régner avec plus d’empire & plus d’éclat. En les élevant & en les perfectionnant, il s’est élevé & perfectionné lui-même : & sans cesser d’être naturel, il s’est trouvé beaucoup plus fin, plus délicat, & plus parfait dans les arts, qu’il ne l’étoit dans la nature même. Mais cette perfection n’a rien changé dans son essence. Il est toujours tel qu’il étoit auparavant : indépendant du caprice. Son objet est essentiellement le bon. Que ce soit l’art qui le lui présente, ou la nature, il ne lui importe, pourvu qu’il jouisse. C’est sa fonction. S’il prend quelquefois le faux bien pour le vrai, c’est l’ignorance qui le détourne ou le préjugé : c’étoit à la raison à les écarter, & à lui préparer les voies. Si les hommes étoient assez attentifs pour reconnoître de bonne heure en eux-mêmes ce goût naturel, et qu’ils travaillassent ensuite à l’étendre, à le développer, à l’aiguiser par des observations, des comparaisons, des refléxions, etc. Ils auroient une régle invariable & infaillible pour juger des arts. Mais comme la plupart n’y pensent que quand ils sont remplis de préjugés ; ils ne peuvent démêler la voix de la nature dans une si grande confusion. Ils prennent le faux goût pour le vrai : ils lui en donnent le nom : il en exerce impunément toutes les fonctions. Cependant la nature est si forte, que si, par hasard, quelqu’un d’un goût épuré s’oppose à l’erreur, il fait bien souvent rentrer le goût naturel dans ses droits. On le voit de tems en tems : le peuple même écoute la réclamation d’un petit nombre, & revient de sa prévention. Est-ce l’autorité des hommes, ou plutôt n’est-ce point la voix de la nature qui opére ces changemens ? Tous les hommes sont presque à l’unisson du côté du cœur. Ceux qui les ont peints de ce côté, n’ont fait que se peindre eux-mêmes. On leur a applaudi, parce que chacun s’y est reconnu. Qu’un homme, qui ait le goût exquis, soit attentif à l’impression que fait sur lui l’ouvrage de l’art, qu’il sente distinctement, et qu’en conséquence il prononce : il n’est gueres possible que les autres hommes ne souscrivent à son jugement. Ils éprouvent le même