Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome 2/6

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Méline, Cans et Compagnie (Tome iip. 106-127).

VIII

MAÎTRE LE HIVAIN.


Les deux hommes qui venaient de s’arrêter au bout de la muraille gothique sous la Tour-du-Cadet sortaient de l’appartement de René de Penhoël.

C’étaient maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, homme de loi des bourgs de Bains et de Glénac, et M. le marquis de Pontalès.

Tandis que l’on dansait dans le salon de verdure, une partie s’était engagée, suivant la coutume, chez le maître de Penhoël.

C’était vers le tomber du jour, une heure environ avant que le feu de joie fût allumé sur l’aire. Robert de Blois était là, en ce moment, ainsi que Lola, les deux Pontalès et maître le Hivain.

La partie avait lieu dans la chambre à coucher de Penhoël, comme si l’on avait voulu en faire mystère au commun des hôtes du manoir.

Un grand luxe régnait maintenant dans l’appartement du maître. L’ameublement tout neuf était à la dernière mode de Paris. Trois ans auparavant, si nous avions pénétré dans cette chambre simple et modestement ornée, nous y eussions trouvé les portraits du commandant de Penhoël, de Louis enfant et de Marthe.

Maintenant, il n’y avait plus qu’un seul portrait dans un cadre splendide : c’était celui de Lola.

Derrière le lit, une porte s’ouvrait, signalée plutôt que masquée par d’éclatantes draperies de velours ; c’était la porte de la chambre de Lola.

Évidemment, on ne prenait même plus la peine de dissimuler. Le désordre avait pris droit de bourgeoisie au manoir, et Penhoël, se faisant comme un bouclier de sa lourde apathie, ne s’inquiétait point de savoir si sa conduite était un scandale ou passait inaperçue.

Il était le maître. Sa dégradation avouée s’abritait derrière cette grande et belle autorité du chef de la famille, qui avait servi jadis l’austère vertu de ses ancêtres.

Il tenait le jeu contre M. Robert de Blois, auprès de qui s’asseyaient les deux Pontalès. À sa droite, la charmante Lola, en costume de bal, s’étendait paresseusement dans une bergère ; à sa gauche, maître Protais le Hivain, portant sur son nez coupant et long de rondes lunettes de fer, suivait le jeu d’un œil avide.

Pontalès et son fils s’abstenaient de tout conseil. L’homme de loi, au contraire, prodiguait les siens avec une remarquable générosité.

Quant à Lola, elle ne quittait sa pose nonchalante que pour emplir de sa jolie main, couverte de bagues, un verre placé sur la table à côté de Penhoël.

Et Penhoël buvait ! buvait !

Ces trois années avaient pesé sur lui d’une façon véritablement extraordinaire. Bien qu’il eût à peine trente-huit ans, c’était déjà un vieillard ; son épaisse chevelure blonde avait blanchi entièrement ; son front s’était ridé : sa haute taille s’était courbée. Il n’y avait plus ni volonté ni intelligence dans son regard éteint et stupéfié par une ivresse de chaque jour.

À peine aurait-on pu reconnaître dans cette figure bouffie et pâle, que tachaient çà et là d’ardentes piqûres, les mâles traits de René de Penhoël.

L’effet produit sur sa nature morale par ce laps de temps si court était du reste plus désastreux encore. Certes, le maître de Penhoël n’avait jamais été un esprit d’élite ; mais il possédait du moins autrefois une part de cette vaillance énergique qui était comme l’héritage de sa race.

À présent, plus rien. De cet homme jeune et fort, que nous avons vu jadis bondir dans le chaland vermoulu de Benoît, et braver, sur ce pont frêle, la violence de l’orage, il ne restait qu’une manière de cadavre, un vieillard impotent et lourd, sans force ni pensée.

L’eau-de-vie, l’amour et le jeu, ces trois choses dont une seule suffit à exalter l’homme, pouvaient à peine, réunies, galvaniser sa morne inertie.

Il tenait ses cartes d’une main tremblante et comme engourdie. À mesure que la partie avançait, des gouttes de sueur plus grosses coulaient dans les rides de son front, et les taches rouges qui marbraient sa face livide s’allumaient plus brillantes.

En face de lui Robert, souriant et calme, causait avec les Pontalès, intéressés sans doute dans sa partie.

Le jeune comte Alain de Pontalès était un assez joli garçon, qui ne se cachait point trop pour lancer du côté de Lola des œillades suffisamment significatives.

Son père, le marquis, était un petit vieillard : cheveux blancs comme neige, œil vif, sourire bon et spirituel. À juger l’homme seulement par les dehors, ce devait être le plus aimable marquis du monde.

Les gens qui regardent de très-près, et prétendent voir mieux que le vulgaire, auraient peut-être découvert, sous son avenant sourire, un petit fonds de sécheresse et de moquerie. Mais c’était peu de chose, et d’ailleurs quelque légère nuance de scepticisme voltairien s’allie merveilleusement, comme on sait, à la riante bienveillance de ces vieux gentilshommes.

Ce qui dominait dans la physionomie du marquis, c’étaient la finesse et la bonté. Ce devait être un homme souverainement adroit, et sa bonhomie devait empêcher son adresse d’être dangereuse.

Ses ennemis, et il en avait bien peu d’avoués à cause de ses soixante mille livres de rente, prétendaient qu’il était plus fin encore qu’il n’en avait l’air, mais que sa bonhomie ne valait pas le diable.

C’étaient des jaloux peut-être. En tout cas, dans ce pays patriarcal, où l’estime publique est en raison directe de la somme portée au bordereau du percepteur, la médisance n’avait pas beau jeu contre M. le marquis de Pontalès.

La société le reconnaissait pour roi. Il possédait l’estime éclairée du chevalier adjoint et de la chevalière adjointe de Kerbichel ; il avait l’admiration des trois vicomtes, épris de madame veuve Claire Lebinihic ; les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang auraient volontiers employé le reste de leur jeunesse à chanter ses louanges à l’univers avec accompagnement de guitare.

Ce qui, du reste, aurait milité sérieusement en sa faveur auprès de tout homme non prévenu, c’était l’empressement mis par lui à terminer cette longue haine qui avait séparé jadis le manoir et le château. Pontalès s’était prêté vraiment de bien bonne grâce à cette réconciliation ; l’entremise du jeune M. Robert de Blois s’était bornée à une simple démarche après laquelle M. le marquis, quoique le plus âgé, le plus riche et le plus haut titré, avait fait immédiatement les premiers pas.

Depuis le rapprochement, Penhoël, au su de tout le monde, avait profité plus d’une fois de sa bonne volonté. Cet excellent marquis montrait une obligeance inépuisable. Pour n’en donner qu’un exemple et fournir d’un seul coup la preuve de sa bienveillante délicatesse, nous dirons qu’il avait été jusqu’à renoncer au titre de maire de Glénac pour donner à la vanité de Penhoël cette satisfaction enviée.

Il y avait bien une heure que la partie engagée durait. Les enjeux étaient lourds, et l’on jouait argent sur table. Penhoël perdait.

Entouré comme il l’était, d’un côté par Macrocéphale qui avait tout juste la probité d’un homme de loi campagnard, de l’autre par une femme ayant droit au titre d’aventurière, son malheur constant aurait pu n’être point naturel. Lola était admirablement placée pour faire des signes, et la longue figure de maître Protais le Hivain pouvait dire bien des choses.

Mais le jeune M. Robert de Blois n’en était pas à user de ces fraudes élémentaires. C’était un gentilhomme ! S’il trompait, il y mettait du moins une grâce charmante et une habileté de premier ordre.

Penhoël ne pouvait soupçonner ces mains loyales, toujours à découvert, et qui battaient les cartes avec une nonchalante aisance.

D’ailleurs, Dieu sait que le jeune M. de Blois ne se montrait guère empressé de jouer. Ce n’était jamais lui qui entamait la partie, et il fallait chaque jour que Penhoël priât, mais priât sérieusement, pour que le jeune M. de Blois voulût bien consentir à lui gagner ses doubles louis.

Ce gain constant le fatiguait au lieu de lui être agréable, tant il avait de généreux désintéressement. Chaque fois qu’il était contraint par le sort à empocher l’argent du maître, il ne pouvait retenir les marques de sa mauvaise humeur.

Penhoël, lui, s’obstinait avec l’entêtement sombre du joueur dépouillé. Depuis trois ans il avait perdu des sommes énormes. Il voulait les regagner. Sur ce tapis avaient passé tour à tour les fermes, les moulins, les forêts qui composaient l’héritage de son père. Il prétendait rompre la veine funeste et reconquérir tout cela.

Chaque jour son espoir se brisait contre l’arrêt inflexible du sort, mais rien ne tue l’espoir tenace du joueur.

Penhoël revenait le lendemain s’asseoir à la même place que la veille. Sa main avide et tremblante interrogeait avidement l’oracle toujours contraire. Il perdait. Durant quelques heures, il restait là le feu dans la poitrine et la sueur au front, jusqu’à ce que Robert, ému de compassion, le tendre et bon jeune homme, lui refusât une dernière revanche !

Robert venait de gagner une partie et Penhoël cherchait au fond de sa poche, tout à l’heure pleine, les quelques pièces d’or qui lui restaient.

— Je donnerais vingt louis pour vous voir gagner cette partie, dit le jeune M. Robert, un bonheur comme le mien ne se conçoit pas et finit par être fatigant !…

Penhoël tendit son verre, que Lola s’empressa de remplir.

— On dit qu’on ne peut pas être heureux à la fois au jeu et en amour…, murmura le fils de Pontalès en fixant sur le maître un regard où il y avait de la moquerie.

Le marquis lui fit un signe de sévère reproche.

— Moi, j’ai beau parier pour M. de Blois, dit-il avec la bonhomie douce qui distinguait ses manières, tous mes vœux sont pour mon ami Penhoël… C’est une veine comme on n’en a jamais vu !… Dérangez un peu votre chaise, vicomte ; on dit que ces choses-là changent le sort.

Penhoël fit glisser sa chaise sur le parquet avec cette docilité superstitieuse et stupide du joueur vaincu dont la tête se perd.

Ses sourcils étaient froncés violemment ; sa respiration s’embarrassait dans sa poitrine. Il ne prononçait pas une parole.

Le vieux marquis, non content d’avoir donné à son hôte un généreux conseil, changea les deux bougies de place, et dérangea un peu la table.

Grâce à ces manœuvres classiques, il était bien difficile, on en conviendra, que la veine ne fût pas coupée comme avec un rasoir.

Penhoël perdit encore.

Le vieux marquis joignit les mains avec découragement.

— C’est folie de lutter quand le diable s’en mêle !… murmura-t-il.

Penhoël cependant fouillait dans sa poche, où il n’y avait plus rien.

— Trente louis sur parole !… dit-il d’une voix creuse et sonore.

C’était le premier mot qu’il eût prononcé depuis une heure.

Les deux Pontalès et M. de Blois échangèrent un rapide regard.

— Écoutez, Penhoël, répliqua Robert, vous savez bien que je ne voudrais pas vous refuser… je jouerais contre vous des millions sur parole… mais, dans ce moment, ce serait vous voler votre argent… Nous resterions là jusqu’à demain que vous perdriez toujours !

— Trente louis ! répéta Penhoël dont la main tremblante serrait machinalement son verre plein d’eau-de-vie.

Robert mêla les cartes avec une répugnance visible.

Au moment où Penhoël coupait, un domestique entr’ouvrit la porte de la chambre.

— On attend M. le maire, dit-il, pour allumer le feu de joie.

— Qu’on attende !… voulut répondre Penhoël.

Mais Robert et les deux Pontalès s’étaient levés déjà.

Quand le maître vit son adversaire lui échapper ainsi, son front s’empourpra, et sa lèvre blême trembla de colère.

Sa langue épaissie balbutia des reproches inintelligibles.

Robert et Pontalès le prirent chacun par un bras, tandis que Lola s’éclipsait avec le jeune vicomte Alain.

Maître le Hivain remettait ses lunettes de fer au fourreau.

— Allons, allons, Penhoël !… disait cependant le marquis de cet accent paternel qu’on prend avec les enfants révoltés, ne voulez-vous pas faire crier toute la paroisse ?… Prenez une demi-heure pour remplir votre devoir… et, après cela, parbleu ! nous vous donnerons votre revanche…

— Puisque vous êtes un enragé !… ajouta Robert qui l’entraîna au dehors.

Avant de sortir, il avait fait signe à maître le Hivain de ne pas s’éloigner.

Les paysans attendaient dans l’aire. Le feu de joie fut allumé à l’aide d’une torche bleue fleurdelisée, et il y eut le nombre convenable de salves d’acclamations parmi les pétards.

Pendant que la flamme montait, tortueuse et bleuâtre, le long des fagots amoncelés, Penhoël, qui avait jeté sa torche, errait dans la foule et cherchait en vain ses partenaires. De tous côtés les paysans le saluaient respectueusement, et il ne les voyait point.

Quand le brave père Géraud du Mouton couronné vint à son tour lui tirer sa révérence, le maître lui demanda d’un air absorbé :

— N’as-tu point vu M. Robert de Blois ?

Puis il se détourna sans attendre la réponse du vieil aubergiste qui secoua la tête en murmurant :

— Cet homme l’a ensorcelé !… Et c’est moi qui lui ai montré le chemin du manoir !…

À défaut de Robert et des Pontalès, qui se faisaient maintenant invisibles, Penhoël rencontrait partout sur ses pas maître Protais le Hivain. Celui-ci se tenait à distance respectueuse, mais il ne perdait jamais de vue René de Penhoël et semblait attendre l’occasion de l’aborder.

— Où sont-ils ?… où sont-ils ?… lui cria enfin René à bout de patience.

Macrocéphale s’approcha aussitôt.

— Je pense que M. le vicomte veut parler de ces messieurs…, dit-il. Sans doute qu’ils auront attendu M. le vicomte dans sa chambre…

— C’est vrai !… dit René, allons-y !

L’homme de loi lui présenta son bras, sur lequel René appuya sa marche lourde et pénible. En passant devant le salon de verdure, il s’arrêta, et un murmure sourd gronda dans sa gorge. L’orchestre jouait une hongroise que Lola dansait la tête sur l’épaule d’Alain de Pontalès.

— Elle aimerait mieux être avec vous que là, M. le vicomte !… murmura Macrocéphale ; partout où vous n’êtes pas, la pauvre jeune dame a l’air de s’ennuyer !

— Parlez-vous vrai ?… demanda Penhoël.

— Regardez plutôt !

Ceci était audacieux, car Lola semblait être aux anges. Mais René eut un vague sourire, et reprit, content, le chemin de sa chambre.

Dans sa chambre, il ne trouva ni Pontalès ni Robert de Blois.

— Ils vont venir…, dit Macrocéphale en installant René dans son fauteuil avec les soins empressés d’un valet de chambre. S’il m’était permis de parler ainsi, je dirais : « Ils ne viendront que trop tôt !… » Bon Jésus ! ces hommes-là vous ont-ils gagné de l’argent, Penhoël !

— Donnez-moi mon verre, M. le Hivain, dit Penhoël au lieu de répondre, il faudra bien que la veine change un jour ou l’autre !…

— Si j’étais fée ou sorcier, s’écria Macrocéphale dont le laid visage grimaçait le dévouement, il y aurait longtemps que la veine aurait changé !… Voyez-vous, Penhoël, je ne sais pas faire de grandes phrases, moi, mais je n’aime que vous parmi les gentilshommes du pays… Et, aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille morceaux pour votre service !

— Ils ne viendront donc pas ! murmura Penhoël.

L’homme de loi s’assit sur le coin d’une chaise, tout auprès de lui.

— Avant qu’ils viennent, reprit-il, nous pourrions bien causer un peu d’affaires.

Une expression d’effroi et de répugnance invincible se peignit sur le visage de René.

— Non… non ! répliqua-t-il, pas aujourd’hui !

— C’est que nous sommes bien bas !…

— Qu’y faire ?… murmura René avec fatigue. Allez-vous me rappeler encore ce qui a été fait ? Je sais bien qu’un jour venant je n’aurai pas d’autre ressource qu’un coup de pistolet à travers le crâne…

— Un jour venant, répéta l’homme de loi d’un ton qui voulait dire : « Ce jour-là est plus proche que vous ne pensez. »

Puis il ajouta doucereusement :

— Ce qui est fait est fait, Penhoël, et je ne vous parlerai point des signatures fausses… Ne craignez rien ; personne ne nous écoute !… Je voulais vous demander seulement s’il vous reste beaucoup d’argent sur le prix de la forêt de Quintaine.

La tête de Penhoël se pencha sur sa poitrine.

— Oh ! la veine !… la veine !… murmura-t-il en crispant ses doigts autour des bras de son fauteuil, je viens de perdre mon dernier louis !

— Et pourtant vous voulez jouer encore ?

— Je veux gagner !

— Mais si vous perdez ?

— Je veux gagner ! vous dis-je, s’écria le maître en se redressant tout à coup. Blanche de Penhoël est-elle faite pour mendier son pain, monsieur ?… Je veux regagner mes forêts, mes étangs, mes métairies !… et avec cela tous les biens que Pontalès a volés à mon père !…

— Je donnerais mon bras droit pour que cela pût arriver, Penhoël !… Mais si vous n’avez plus d’argent…

— Il faut vendre !… Aussi bien Lola veut faire venir de Rennes une nouvelle parure…

— Vendre !… répéta l’homme de loi, qui se fit une mine plus allongée encore que de coutume : pour vendre, il faut avoir.

René tressaillit et le regarda en face.

— Qu’est-ce à dire ? s’écria-t-il ; n’ai-je donc plus rien ?

— Si fait…, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte possède encore son manoir de Penhoël, quitte de toute hypothèque.

— Et avec cela ?…

— Rien…, répartit tout bas Macrocéphale.

Penhoël demeura un instant immobile et muet. On eût dit un homme foudroyé. Puis il se couvrit le visage de ses deux mains.

— Le manoir de Penhoël, reprenait cependant l’homme de loi, est une magnifique propriété ; nous en trouverions assurément un bon prix… et je suis sûr que M. le marquis de Pontalès…

— Jamais ! interrompit René avec angoisse. C’est ici qu’est mort mon père… Jamais !

— Ce n’est pas moi qui donnerais à M. le vicomte le conseil de vendre le manoir, poursuivit Macrocéphale en prêtant à sa voix une expression plus humble et plus insinuante ; mais, ayant l’honneur d’être le conseil de M. le vicomte, je me permettrai de lui faire observer que le manoir est pour lui une lourde charge… Avec une habitation si belle, il faudrait des rentes…

— Et je n’en ai plus ! murmura Penhoël.

— Pas beaucoup, s’il faut parler franchement… D’un autre côté, comme vous le disiez tout à l’heure, la veine peut changer… et avec des fonds…

Penhoël laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. La douleur profonde qu’il ressentait réveillait son apathie. La torture avait trouvé un coin vif au fond de son cœur engourdi.

Ces trois ans écoulés passaient comme une vision rapide au-devant de ses yeux.

— J’étais heureux…, pensait-il tout haut, j’étais riche… le nom de mon père restait pur… Oh ! Haligan disait-il vrai ?… Cet homme est-il venu pour me prendre le salut de mon âme et la vie de mon corps ?…

— Une observation qu’il est important de faire, poursuivait l’homme de loi, c’est que toutes les ventes, consenties par vous jusqu’à ce jour, sont conditionnelles et frappées d’une close de réméré… Dans le cas où vous feriez une nouvelle affaire avec le marquis… ou avec un autre… on pourrait obtenir des conditions pareilles.

— Le terme du réméré est-il le même pour tout ce que j’ai aliéné ? demanda Penhoël.

— Le même… Il finit au 1er novembre de la présente année.

— Et nous sommes à la fin d’août ! repartit Penhoël.

— En deux mois et onze jours, on peut faire bien des choses, M. le vicomte !… Dans le cas où il vous plairait de mettre en vente le manoir, je pourrais tâter Pontalès ce soir même.

René de Penhoël ne répondit point tout de suite. Quand il prit enfin la parole, ce fut tête haute et d’une voix ferme. Il semblait qu’une étincelle de son ancienne énergie se fût réveillée en lui.

— Je vous défends de me reparler jamais de cela !… dit-il. Je ne sais pas ce que Dieu décidera de mon sort, mais la maison où ma fille unique est née ne sera jamais vendue par mon fait.

— Bien parlé !… s’écria Macrocéphale avec un brusque attendrissement ; ah ! vous êtes un vrai gentilhomme, Penhoël, et nous verrons, j’en suis bien sûr, la fin de tout ceci !

— Laissez-moi !… dit le maître.

Macrocéphale se leva aussitôt pour obéir. Mais avant de quitter la chambre, il eut le temps de dire encore :

— Si vous saviez comme cela me fend le cœur, chaque fois qu’un des domaines de Penhoël passe comme cela en des mains étrangères… Je n’ai rien à dire contre Pontalès, Dieu merci, ni contre personne… mais je suis, avant tout, le serviteur et l’ami de Penhoël… Et si j’avais des trésors, je saurais bien à quoi les employer !…

Il fit un salut respectueux, et prit congé du maître, qui était retombé dans son immobilité stupéfiée.

Au bas du perron, donnant sur le jardin, il rencontra Robert de Blois, qui l’attendait sans doute, et qui passa vivement son bras sous le sien.

— Eh bien ! roi des habiles, demanda Robert, qu’avons-nous fait ?

Maître le Hivain hocha la tête.

— Heu ! heu ! fit-il, on ne vend pas comme cela sa dernière chemise sans gronder quelque peu !

— Il accepte, en attendant ?

— Il refuse.

— Diable !… grommela Robert, ça nous retarde encore !… Avez-vous bien fait tout ce que vous avez pu ?

Macrocéphale prit un accent pénétré.

— M. de Blois, dit-il, on n’est pas maître de ces choses-là… Je ne vous connais que depuis trois ans, mais je vous aime comme si vous étiez mon propre fils !…

— Je suis bien reconnaissant…, répliqua Robert.

L’homme de loi l’interrompit.

— Je voudrais que vous me missiez à l’épreuve !… dit-il. Aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service ! Je n’ai rien à dire contre Penhoël ou contre Pontalès… mais il n’y a pas à balancer : votre intérêt avant tout… voilà ma règle.

— En temps et lieu, maître le Hivain, dit Robert, vous verrez que vous n’avez pas eu affaire à un ingrat… Pour commencer, dès demain je consulterai votre expérience sur quelques petites contestations qui pourraient bien nous diviser, Penhoël et moi, dans l’avenir.

— À vos ordres, mon cher M. Robert.

— Mais pour revenir à l’affaire qui nous occupe, vous ne voyez pas la possibilité… ?

— Par moi, non, répondit Macrocéphale.

— Alors il faut employer les grands moyens, n’est-ce pas ?

— C’est mon avis… et s’il m’était permis de vous donner un conseil…

— Cela vous est permis, pardieu ! M. le Hivain.

Depuis quelques minutes, tout en suivant la conversation, Robert réfléchissait. En ce moment il semblait sourire à une excellente idée.

— Le conseil que je me permettrais de vous donner, poursuivit l’homme de loi, serait celui-ci… La charmante madame Lola possède sur Penhoël un pouvoir sans bornes…

— M. le Hivain, interrompit Robert, vous êtes un observateur extrêmement spirituel… Lola nous a déjà servis, la chère fille, presque autant que le jeu et l’eau-de-vie !… Mais aujourd’hui j’ai mieux que cela encore !

— Mieux que cela ?… répéta Macrocéphale d’un air galamment incrédule.

Robert ôta son bras de dessous le sien.

— On est bien mal ici pour parler d’affaires, reprit-il ; veuillez chercher M. le marquis de Pontalès, et allez m’attendre avec lui quelque part où l’on puisse causer sans témoins.

— Du côté de la Tour-du-Cadet, si vous voulez ?…

— Soit !… La place est excellente, et vous ne m’y attendrez pas longtemps… Avant une demi-heure, vous pourrez juger ce que vaut mon moyen.

Robert avait une figure triomphante.

Ils se séparèrent.

L’homme de loi descendit l’allée qui menait au salon de verdure pour chercher le marquis de Pontalès, et Robert de Blois monta lestement le perron du manoir.

Au lieu d’entrer dans la chambre du maître de Penhoël, dont la porte se présentait la première dans le corridor, il se dirigea vers l’appartement de Madame.