Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome 2/7

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Méline, Cans et Compagnie (Tome iip. 129-148).

IX

RENDEZ-VOUS.


Le marquis de Pontalès et maître Protais le Hivain arrivaient sous la Tour-du-Cadet pour attendre Robert de Blois, qui leur avait assigné ce rendez-vous.

La soirée était déjà fort avancée, et le salon de verdure, déserté tour à tour par tous ceux qui pouvaient diriger la fête, restait décidément en proie aux trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang, qui se passaient de main en main la redoutable guitare, et faisaient boire, jusqu’à la lie, aux convives découragés, le calice de leur antique répertoire.

Pontalès et l’homme de loi causaient en suivant le sentier qui menait à la tour.

— Il avait l’air sûr de son affaire ?… demandait le vieux marquis.

Macrocéphale haussa ses épaules pointues et fit une grimace de dédain.

— Ça ne doute de rien, vous savez ! répliqua-t-il. Parce que ça sait faire sauter la coupe et pêcher le roi en brouillant les cartes, ça se croit un homme bien habile !… Ah ! M. le marquis, sans le dévouement profond que je vous porte, je ne resterais pas une minute de plus dans toutes ces affaires-là… Ce Robert, voyez-vous, est un aventurier de bas étage, et je n’aime que les gens comme il faut… Vous, par exemple, M. le marquis, et le jeune M. Alain… voilà des gentilshommes !… Ah ! je vous parle franchement, je ne m’inquiète guère plus de ce Robert que de Penhoël lui-même. Mais quant à ce qui vous regarde, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service !

Le vieux marquis l’écoutait avec son sourire bonhomme, et prenait de tout cela juste ce qu’il fallait.

— Je sais que vous êtes un ami sûr, M. le Hivain, dit-il, vous êtes en outre un homme de beaucoup de sens, et je crois que vous avez des idées très-justes sur M. Robert de Blois… Mais nous avons encore besoin de lui jusqu’à la fin de cette affaire… Quand il en sera temps (il mit sa main sur l’épaule de Macrocéphale), soyez sûr que je saurai faire la part de mes vrais amis… Il y a dans le pays bien des gens qui ne vous valent pas et qu’on regarde comme des gros bonnets, maître le Hivain… Viennent les événements que nous préparons, je vous promets, moi, que vous aurez plus d’un jaloux entre Redon et Carentoir !

Ces paroles étaient douces comme miel aux longues oreilles de Macrocéphale ; il écoutait et faisait d’avance le gros dos en songeant à son importance prochaine.

— Mais il faut d’abord que Penhoël disparaisse…, reprit le marquis en baissant la voix ; je vous parle franc, comme vous voyez… Il ne s’agit pas de lui enlever la moitié de sa fortune… les deux tiers, les trois quarts… les quatre-vingt-dix-neuf centièmes !… Il faut qu’il soit forcé de fuir et qu’on n’entende plus jamais parler de lui : sans cela, rien de fait !

Macrocéphale se frotta les mains.

— À la bonne heure !… s’écria-t-il, j’aime à voir comprendre les affaires de cette façon-là !… ça s’appelle au moins trancher dans le vif !… Eh bien ! M. le marquis, nous marchons, que diable !… Il me semble que nous sommes bien près de notre but !

Ils arrivaient au bout de la route et touchaient à ces grands châtaigniers derrière lesquels Diane et Cyprienne abritaient naguère leur causerie. Pontalès s’arrêta.

— Plus bas !… fit-il en jetant un regard inquiet autour de lui. C’est ici que Robert doit venir ?

— Ici même.

— Est-on bien à l’abri des oreilles indiscrètes ?…

— À moins de choisir le beau milieu de la lande de Renac ou le centre des marais, je ne connais pas de meilleur endroit pour causer tranquillement d’affaires… La muraille est haute ; d’un autre côté le taillis s’éloigne tout exprès pour nous enlever la chance d’être écoutés… Derrière nous, la route est découverte.

— Mais devant nous ?… fit Pontalès en montrant du doigt le massif de châtaigniers.

Macrocéphale se prit à sourire.

— C’est différent ! répliqua-t-il avec l’intention évidente de faire une bonne plaisanterie ; derrière ces arbres là, il pourrait bien se trouver quelque revenant aux écoutes.

— Que voulez-vous dire ?

— Je demande pardon à M. le marquis de parler avec cette légèreté en sa présence… Le fait est qu’il y a là une espace de quelques pieds carrés où le plus vaillant gars des bourgs voisins n’oserait pas pénétrer après la nuit tombée, parce que le vieux commandant de Penhoël y revient

— C’est égal… dit Pontalès : excès de prudence ne nuit jamais… et je voudrais voir…

— Ça peut se faire.

Macrocéphale, toujours complaisant, écarta de la main les branches de châtaigniers qui bouchaient l’entrée du massif et se fraya un passage.

— Veuillez vous donner la peine d’entrer, M. le marquis, dit-il, puisque vous n’avez pas peur des revenants.

Il disparut derrière l’enceinte de verdure, et Pontalès le suivit.

La nuit était noire. Sous les châtaigniers, le feuillage touffu rendait l’obscurité encore plus profonde. Sans cette circonstance, l’homme de loi et Pontalès auraient pu voir qu’ils étaient très-pâles tous les deux et qu’ils avaient l’air assez peu rassurés.

Malgré l’ombre épaisse, on distinguait vaguement la guérite et le banc, couvert d’herbe longue.

— Comme on se cacherait ici !… murmura le marquis d’une voix légèrement émue.

— Oh ! oh ! repartit Macrocéphale en tâchant de prendre un accent fanfaron, il me semble que votre voix tremble ! Soyez tranquille !… le vieux Penhoël est bien mort… et du diable si les vivants ont l’idée de venir visiter son boudoir !…

Une feuille sèche vint à bruire sous le pied du marquis. Maître Protais le Hivain s’interrompit pour pousser un petit cri de frayeur.

— Avez-vous entendu ?… demanda-t-il en retenant son souffle.

Pontalès avait reconnu que l’esplanade et la guérite étaient également désertes.

— Ma foi ! reprit l’homme de loi honteux de son alerte, j’ai cru… il m’a semblé… Au fait, mon métier n’est pas d’être brave !… Maintenant que nous avons bien dûment inspecté les lieux, M. le marquis, je vote pour que nous retournions sur la voie publique.

— Et n’est-il pas possible, demanda Pontalès, d’arriver ici par un autre passage que la route ?

— Regardez plutôt ! répondit Macrocéphale, une muraille de trente pieds et des rampes à pic !… Je propose de lever la séance.

Il écarta de nouveau les branches et poussa un long soupir de bien-être quand il revit le ciel au-dessus de sa tête. C’était un esprit fort.

Pontalès visita une dernière fois tous les recoins de l’enceinte de verdure, et repassa sur la route à son tour.

Le Hivain avait retrouvé sa vaillance.

— À part les revenants, dit-il, il y a pourtant un homme qui aime à se cacher dans ce trou noir comme le fond de mon écritoire.

— Qui ça ?

— Le vieux fou de Benoît Haligan, l’ancien passeur du bac de Port-Corbeau… Mais je pense bien qu’il n’y montera plus, car il est à l’agonie… Ah ! M. le marquis ! tout de même, ce que c’est que de nous !… Quand le vieux commandant venait s’asseoir là, sur son banc de gazon, il était le chef d’une famille puissante… À présent, le pauvre Protais le Hivain ne voudrait pas changer de place avec le maître de Penhoël !…

— Le pauvre Protais le Hivain, dit M. de Pontalès, sera bientôt en position de ne changer son sort contre celui de personne… Mais parlons un peu du présent… Depuis que ces misérables enfants sont venues dans mon propre château de Pontalès enlever, à dix pas de moi, dans ma chambre, ces papiers que je n’aurais pas donnés pour cinquante mille écus, je ne sais plus bien au juste quelles sont nos armes contre Penhoël…

Maître le Hivain cligna de l’œil.

— Il nous en reste de bonnes !… répliqua-t-il ; chaque fois que Penhoël a vendu une pièce de terre appartenant à l’aîné, il lui a fallu faire un faux de plus… C’est pour cela que j’ai morcelé les ventes et multiplié les contrats.

— Vous êtes un homme d’or !…

— Je connais assez passablement mon état !… et, sans parler d’autre chose, il m’a fallu, dans le principe, une certaine triture, que j’oserai dire assez rare, pour constituer cet aventurier de Robert qui arrivait un pied chaussé et l’autre nu, pour le constituer, dis-je, en quelques semaines, créancier de Penhoël pour une somme assez importante ! Il est vrai que ce coquin de Robert avait attaqué l’affaire avec un entrain admirable… Si vous l’aviez vu lorsqu’il arriva au manoir, il y a trois ans, avec son domestique Blaise !… Pour ma part, j’aurais fait serment qu’il était millionnaire !… Et puis, il avait deux jolies cordes à son arc, cet homme-là : le roi de carreau et la dame de cœur !…

Macrocéphale se mit à rire.

— Vous sentez bien, reprit-il, que je veux parler de la Lola. Ce Robert est un gaillard après tout… Il a beaucoup faibli depuis qu’il a quelque chose à perdre… mais le jour où il redeviendrait un aventurier sans feu ni lieu, je ne voudrais pas me frotter à lui !… Franchement, M. le marquis, Penhoël chassé, vous ne serez pas encore maître du manoir.

— En temps et lieu j’aurai recours à vos excellents conseils, mon bon ami, répliqua Pontalès. Je ne me donne pas, hélas ! pour un diplomate bien habile !… Sans vous, je serais certainement resté en chemin… Mais revenons aux titres qui sont en votre possession… Vous les tenez en lieu de sûreté, j’espère ?

— Ma maison n’est pas si forte, ni si bien gardée peut-être que le beau château de Pontalès… répondit Macrocéphale avec suffisance ; néanmoins on fait de son mieux !… Et je vous réponds des pièces corps pour corps… Eh ! eh ! les petites rôdent autour de chez moi comme autour de chez vous… Ce sont des diables incarnés que ces enfants-là !… Avant de soupçonner leur savoir-faire, et alors que je n’étais pas encore sur mes gardes, je les ai laissées plus d’une fois se moquer de moi… Elles m’ont volé bien des obligations souscrites par Penhoël… Et, sans leurs manœuvres, la chose n’aurait pas duré si longtemps… Mais ma maison est armée en guerre, maintenant… Et je ne pense pas qu’elles veuillent goûter une seconde fois du plat qu’on leur a servi pas plus tard que hier soir.

— J’ai entendu parler d’un coup de fusil… commença Pontalès.

— Deux coups de fusil !… dont l’un a porté bien près du but… car on a trouvé un cheval couché sur la lande avec une balle dans la tête.

— Ce sont des moyens bien violents, maître le Hivain ! Et si l’on m’avait consulté…

— M. le marquis, je crois avoir droit de prétendre à la réputation d’homme prudent… Nos landes cachent assez de bandits pour qu’un honnête propriétaire ait un peu le droit d’armer ses gens… La loi est dure, mais positive… Quiconque s’avise de forcer une serrure peut s’attendre à trouver, derrière la porte, le maître de la maison prêt à défendre son bien… Si nous passons à la question d’utilité, poursuivit-il en prenant le ton d’un avocat qui plaide, je n’aurai pas de peine à établir, par des raisons impossibles à révoquer en doute, qu’entre tous les obstacles qui nous barrent le chemin, ces deux petits démons sont à la fois les plus gênants et les plus dangereux… J’aimerais mieux avoir affaire à une demi-douzaine d’hommes… Ne vous y trompez pas : elles savent tous nos secrets aussi bien que nous-mêmes, et si le hasard leur donnait quelque jour un appui, je vous promets que nous aurions, tous tant que nous sommes, bien du fil à retordre !

— Je ne dis pas… cependant…

— Écoutez !… Je suis l’ennemi déclaré des moyens violents dans les cas ordinaires… mais dans la circonstance présente, M. le marquis, soyez bien persuadé que c’est votre intérêt seul qui m’anime… Vous avez dépensé trois ans de votre vie et des sommes énormes pour arriver à un but parfaitement légal… Il se trouve que vos adversaires vous attaquent et m’attaquent, moi, votre conseil, par des moyens inqualifiables… Je ne sors pas de la légalité, mais je prends l’arme la plus extrême que la loi puisse donner à un citoyen, et je m’en sers !

Pontalès gardait le silence.

— Quand je dis : « Je m’en sers, » reprit Macrocéphale, j’emploie une figure, car je n’ai pas tiré le coup moi-même… Je ne connais point le maniement du fusil… Mais Robert de Blois, je dois vous en prévenir, veut aller beaucoup plus loin que cela !… Les petits démons le tourmentent nuit et jour… Elles entrent dans sa chambre fermée par le trou de la serrure !… Elles s’affublent en fantômes et vont prévenir Penhoël de tout ce que nous méditons contre lui… Elles s’agitent, elles défont tout ce que nous faisons… et Robert est décidé à prendre l’offensive.

— S’il a un expédient convenable… dit Pontalès en cherchant ses mots, un biais… vous m’entendez ?… quelque chose d’adroit et de sûr…

Il s’interrompit pour prêter vivement l’oreille. On entendait un bruit de pas sur la route, dans la direction de l’entrée du manoir.

Pontalès et l’homme de loi s’éloignèrent un peu de la route battue, afin de se mettre à l’écart derrière les premières branches du taillis.

Les pas approchaient ; on put bientôt distinguer dans l’ombre deux personnes qui s’avançaient lentement.

— C’est lui, dit Pontalès.

— Avec une femme… répliqua l’homme de loi.

— Lola, sans doute ?

Macrocéphale avança la tête en dehors des branches pour mieux voir.

— Non pas !… dit-il d’un accent étonné, c’est madame de Penhoël !…

. . . . . . . . . . .

Quand Robert et la femme qui l’accompagnait furent arrivés tout auprès de la Tour-du-Cadet, quelques mots de leur entretien parvinrent jusqu’aux oreilles de Pontalès et de maître le Hivain.

C’était bien Marthe de Penhoël. Malgré l’obscurité, on ne pouvait plus s’y méprendre. Elle donnait le bras à Robert, qui la soutenait cavalièrement et marchait d’un pas de parade.

Quand Marthe parlait, Pontalès et l’homme de loi n’entendaient qu’un murmure ; quand, au contraire, le jeune M. de Blois fournissait la réplique, ils ne perdaient pas une parole. La voix de Robert était haute, gaillarde, et dénotait beaucoup de bonne humeur.

— Belle dame, disait-il en ce moment, Penhoël n’a pas été plus heureux ce soir que d’habitude… C’est étonnant ! le sort ne se lasse pas de persécuter ce pauvre ami !… Avant de mettre le feu à la pile de fagots qu’on a brûlée dans l’aire, Penhoël avait perdu sa dernière pièce de vingt francs… Vous devriez user de votre influence, belle dame, pour le guérir de cette détestable passion !

— Il y a trois ans, répondit Marthe, on ne pouvait pas perdre plus d’un louis d’or dans sa soirée au jeu que jouait le maître de Penhoël…

— Ah ! ah ! fit Robert, les choses ont donc bien changé !… Au jeu que joue Penhoël, rien n’est plus aisé que de perdre maintenant dans sa soirée une bonne métairie ou quelques arpents de futaie…

— Quel ton !… murmura Pontalès. Il y a dans ce Robert du maraud et du grand seigneur !

— Mais comment diable Madame consent-elle à se promener avec lui, en ce lieu et à cette heure ?… répliqua maître le Hivain.

Marthe avait répondu quelques mots d’une voix faible et brisée.

Robert reprit :

— Ne m’accusez pas, belle dame !… Je lui ai dit vingt fois qu’il avait là deux vices pitoyables… On peut aimer à jouer et à boire… mais il joue comme une dupe et boit comme un charretier !

Tout en parlant, Robert jetait ses regards à droite et à gauche ; il cherchait évidemment quelque auditeur invisible.

— Je ne veux point vous cacher, belle dame, poursuivit-il, que je vous ai entraînée jusqu’ici pour parler un peu d’affaires d’intérêt… Mais, auparavant, permettez-moi de vous demander si l’indisposition de la chère demoiselle Blanche n’a pas eu de suites fâcheuses ?

Robert put sentir le bras de Madame tressaillir sous le sien.

— Qu’avait-elle donc ?… demanda-t-il encore.

Marthe cessa de marcher, ses jambes chancelaient.

— Ce qu’elle avait ?… prononça-t-elle d’une voix pénible et sourde, ne le savez-vous pas ?…

Robert hésita un instant ; puis il répondit d’un ton délibéré, mais peut-être au hasard :

— Ma foi ! belle dame, je crois bien que je m’en doute.

Marthe arracha brusquement son bras qui s’appuyait naguère à celui de M. de Blois.

— Ah !… fit-elle d’un ton si étrange que Robert se pencha pour examiner son visage.

Mais la nuit était trop noire pour qu’il fût possible de rien distinguer sur une physionomie.

Marthe ne disait plus rien, elle restait immobile, les bras tombants et la tête courbée. On entendait sa respiration courte et pénible.

Robert sentait vaguement qu’il y avait là encore un mystère. Il avait envie d’interroger, mais, pour une confidence d’une certaine espèce, les oreilles qu’il supposait ouvertes sous le feuillage pouvaient bien être de trop…

— Chère dame, s’écria-t-il, je suppose, d’après votre geste, que vous êtes très en colère… Il n’y a vraiment pas de quoi… Un de ces jours, je veux avoir avec vous un entretien au sujet de mademoiselle votre fille…

— Tout de suite ! interrompit Madame avec vivacité, au nom du ciel, monsieur !…

— Belle dame, vous me voyez désolé de vous refuser… Ce n’est véritablement pas le moment… Et, si vous le permettez, je vais vous parler du motif de notre entrevue…

— Ah çà !… grommelait Macrocéphale derrière les branches du taillis, est-ce qu’il faudrait ajouter foi, par hasard, à ce que disent les Baboin et les Kerbichel ?… Est-ce qu’il y aurait sérieusement quelque chose entre Madame et ce Robert ?…

— Pour pécher, répliqua Pontalès, il n’y a rien de tel que les saintes… Mais vous, qui avez l’oreille plus jeune que moi, maître le Hivain, entendez-vous ce qu’ils disent ?

— J’entends Robert… Et Dieu me pardonne s’ils ne parlent pas de tout, excepté de la vente du manoir !

Comme s’il avait pu entendre ce reproche, le jeune M. de Blois abordait justement à cet instant le chapitre de la vente, et la réponse de Madame étant probablement un refus, il reprenait, sans abandonner son accent de politesse aisée et légèrement railleuse :

— Belle dame ! je ne m’attendais pas à cela ! j’avais absolument compté sur vous… Je ne sais pas si vous avez remarqué un fait assez bizarre depuis trois ans que vous me devez toute sorte de gratitude, je ne vous ai pas demandé le moindre service !

— N’est-ce pas assez, murmura Marthe, de m’avoir fermé la bouche alors que je voyais un abîme au-devant des pas de mon mari ?…

— Ceci, c’est du silence… un bon office purement négatif !… Pour tout ce qui exigeait un effort quelconque, je me suis toujours adressé à cette pauvre Lola… Voyons ! pour une fois que je mets votre obligeance à contribution, allez-vous me repousser ?

Pontalès et le Hivain entendirent ce murmure faible qui annonçait la réponse de Madame.

C’était encore un refus, sans doute, car Robert laissa échapper une exclamation d’impatience. Néanmoins il ne se fâcha pas encore. Il reprit le bras de Madame, et continua son plaidoyer en revenant lentement sur ses pas, le long de la route déjà parcourue.

Dans ce mouvement, ils s’éloignaient tous deux du marquis et de l’homme de loi, qui ne pouvaient même plus saisir le sens des paroles de Robert.

— C’est un fin matois tout de même !… dit Macrocéphale. Il aura su prendre la pauvre femme dans quelque piége diabolique !…

— Oui… oui, pensa tout haut Pontalès, c’est un homme habile à la façon des intrigants de comédie… il a comme cela une douzaine de fils qu’il fait mouvoir assez artistement… C’est un fanfaron d’astuce… un bachelier ès tours de passe-passe !… Les hommes de bon sens comme vous et moi, maître le Hivain, laissent aller les choses, attendent l’occasion, et dament le pion souvent à ces brillants joueurs de gobelets !…

— Belle dame, disait Robert en revenant une seconde fois sur ses pas, c’est un projet arrêté… vous aurez beau vous débattre… il faut que cela soit fait ce soir !

La voix de Marthe était suppliante.

— C’est la dernière ressource de ma pauvre enfant ! murmurait-elle. Monsieur !… monsieur, ayez pitié de nous !

— Je le voudrais, mais c’est impossible… Une dernière fois, consentez-vous ?

— Vous savez bien que je ne le puis pas !

Robert s’arrêta ; il touchait presque à l’arbre qui servait d’abri à Pontalès et à l’homme de loi.

Ceux-ci le virent mettre la main à sa poche et en retirer un objet de petite dimension, dont l’obscurité les empêcha de connaître la nature.

C’était un portefeuille. Robert l’approcha des yeux de Marthe, qui se couvrit le visage de ses mains.

— Il est pénible d’en venir à ces extrémités, madame, poursuivit Robert en baissant la voix, mais c’est vous seule qui m’y forcez, à tout prendre !… Pourtant, vous savez bien ce que je puis contre vous !…

Il frappa sur le maroquin du portefeuille. Marthe demeurait immobile.

— Voyons ! reprit Robert, ne me contraignez pas à faire un coup d’éclat !… Vous savez si j’ai été discret durant ces trois années… Ne soyez pas plus cruelle que moi envers vous-même… Si vous continuez à me refuser, malgré ma répugnance qui est grande, je me déciderai à faire usage de cette arme… Si vous consentez, comme je l’espère encore, vous pouvez compter, autant que par le passé, sur ma discrétion à toute épreuve !

Madame hésita encore durant un instant. La nuit cachait l’angoisse mortelle qui était sur son visage.

— Je ne puis pas vous résister, monsieur… dit-elle enfin d’une voix à peine intelligible, ce que vous ordonnerez, je le ferai !

— À la bonne heure ! s’écria gaiement Robert qui remit le portefeuille dans sa poche ; avec une femme d’esprit on a toujours de la ressource…

Puis il ajouta en parlant comme un acteur à la cantonade :

— Holà… n’y a-t-il personne ici ?

Maître le Hivain sortit de sa cachette.

À sa vue, Marthe se recula effrayée.

— J’ai l’honneur de vous présenter mon très-humble respect, madame, dit Macrocéphale de son ton le plus doucereux, je n’ai rien entendu ; et quand même j’aurais entendu, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Marthe, humiliée et tremblante, ne savez-vous pas que vous avez en moi un serviteur fidèle qui se ferait hacher en mille pièces pour votre service ?…

— Maître le Hivain, dit Robert, vous allez avoir la bonté de suivre madame de Penhoël au manoir… vous entrerez avec elle dans la chambre de son mari qui, sur sa demande, vous remettra un pouvoir écrit de vendre le manoir et ses dépendances.

Il baisa la main de Madame d’une façon toute galante et ajouta :

— Faites vite, s’il est possible, maître le Hivain… Je vous attends !