Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome III

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XV. LE PORTEFEUILLE[modifier]

Pendant deux ou trois minutes, Marthe de Penhoël resta comme anéantie.

Le coup la frappait d’autant plus rudement qu’il était plus imprévu ; jusqu’au dernier moment, elle avait refusé de croire à un malheur sérieux.

« Que craindre ? un enlèvement ? Mais qui pourrait avoir l’idée d’enlever cette pauvre enfant, malade et faible ? N’eût-ce point été un assassinat ? »

Maintenant que Marthe recouvrait la faculté de penser, sa conscience répondait à cette question :

« Les autres ont bien été assassinées ! »

Mais la lumière se faisait lentement dans son esprit, et, à mesure qu’elle réfléchissait, les doutes revenaient en foule avec l’espoir.

C’était impossible !… qui donc aurait enlevé Blanche ? Marthe ne pouvait nommer qu’un seul coupable, et celui-là n’avait pas besoin d’employer les mesures extrêmes. Robert de Blois était le maître au manoir de Penhoël, où, depuis bien longtemps, chacun devait accomplir ses moindres volontés. On n’arrache pas une pauvre fille à son lit de souffrance, quand on peut la garder à vue comme une captive, et qu’on la tient en son pouvoir.

Pourtant, de la place où elle était tombée sur ses genoux, Marthe pouvait voir encore les derniers barreaux de l’échelle dressée contre la fenêtre. Il n’y avait pas à lutter contre cette preuve si évidente ; Marthe courbait la tête, et c’était machinalement que sa bouche répétait encore :

— Blanche !… Blanche !… je t’en prie, ma fille, ne te cache plus !…

Il y avait déjà longtemps que Marthe était ainsi prosternée, la tête sur sa poitrine, et ne trouvant point la force de se relever. Elle voulait implorer Dieu, mais sa mémoire lui refusait, en ce moment, ses prières si souvent répétées. Elle ne pouvait prononcer qu’un mot :

— Blanche… Blanche !…

Comme elle essayait, pour la vingtième fois peut-être, de se dresser sur ses pieds, afin de jeter au moins un regard en dehors, la porte s’ouvrit doucement.

Un immense espoir envahit le cœur de la pauvre mère ; son âme passa dans ses yeux, qui se fixèrent, avides, sur la porte entr’ouverte.

Personne ne s’y montrait encore.

— Blanche !… murmura Madame ; oh ! tu me fais mourir !… C’est toi, n’est-ce pas, c’est toi ?

La porte s’ouvrit tout à fait, et au lieu de la charmante figure de l’Ange que Marthe s’attendait à voir, ce fut le visage sombre du maître de Penhoël qui apparut sur le seuil.

René avait ses cheveux gris épars, et les rides de son front semblaient se creuser plus profondes. Sa joue était blême, à l’exception de cette tache d’un rouge ardent que l’ivresse mettait, chaque soir, à ses pommettes osseuses amaigries. Il avait les yeux hagards, mais non pas éteints comme à l’ordinaire, et dans sa prunelle sanglante on lisait comme une colère vague et aveuglée.

Il était ivre.

Il se retenait des deux mains aux montants de la porte.

— On vous trouve enfin, madame !… dit-il d’une voix embarrassée. Voilà longtemps que je vous cherche !… Debout et suivez-moi.

La pauvre Marthe tâcha en vain d’obéir. Et tout en s’efforçant, elle murmurait :

— Ma fille !… par pitié, René, dites-moi où est ma fille !

Les sourcils de Penhoël se froncèrent. Sa figure était effrayante à voir.

— Ne m’avez-vous pas entendu ?… s’écria-t-il ; ou ne suis-je déjà plus le maître ?…

Marthe ne pouvait bouger. René traversa la chambre d’un pas lourd et chancelant. Quand il fut arrivé auprès de sa femme, il se baissa pour lui saisir le bras, et ce mouvement faillit lui faire perdre l’équilibre, tant l’eau-de-vie chargeait pesamment sa tête !

Il ne tomba pas cependant, et Marthe poussa un cri faible, parce que la main brutale de René lui écrasait le bras.

Il la souleva de force et la traîna, brisée, jusque dans le corridor.

Il y avait des années que le maître de Penhoël laissait sa femme dans l’abandon, mais il ne l’avait jamais maltraitée. Aux heures même de son ivresse quotidienne, il avait toujours gardé vis-à-vis d’elle les dehors du respect.

Cette violence soudaine, dont le motif ne se pouvait point deviner, faisait diversion à l’angoisse de Marthe, qui s’effrayait et qui disait :

— Que voulez-vous de moi, monsieur ?… Laissez-moi !… laissez-moi !…

René ne répondait point et la forçait toujours de suivre son pas incertain le long du corridor.

Personne ne se montrait sur leur route. Durant cette soirée on eût dit que ce qui restait d’hôtes au manoir affectait de se cacher.

On n’avait vu ni Pontalès, ni l’homme de loi, ni Robert, ni Blaise…

René fit traverser à sa femme le corridor entier, et descendit avec elle le grand escalier du manoir. Il s’arrêta devant la porte du salon qu’il ouvrit.

— Entrez, dit-il.

Le salon était éclairé par une seule lampe qui brûlait sur une table, à côté d’un verre et d’un flacon vides. C’était là que Penhoël avait passé sa soirée.

Marthe fit quelques pas dans le salon et tomba épuisée sur un siége.

René agita une sonnette.

— De l’eau-de-vie !… cria-t-il de loin au domestique dont les pas se faisaient entendre au dehors.

Le domestique s’éloigna, et revint l’instant d’après avec un nouveau flacon d’eau-de-vie.

— Allez-vous-en…, lui dit René, et qu’on serve le souper ici dans une heure.

La porte se referma. Penhoël était seul avec sa femme. Il se versa un plein verre et prit place auprès d’elle.

— Vous êtes pâle, madame, commença-t-il ; je crois que vous avez peur… Vous savez donc ce que j’ai à vous dire ?…

— Au nom du ciel, monsieur, murmura Marthe, qu’est devenue ma fille ?…

Penhoël la regardait en face, et ses yeux avaient une expression effrayante.

Une idée fixe lui restait dans son ivresse, une pensée de colère et de châtiment cruel.

— Votre fille !… répéta-t-il, que m’importe cette enfant ?…

— N’est-elle pas à vous, René ?… voulut dire Marthe.

— Silence !… Je suis le maître pour une heure encore… J’ai le temps de vous juger et de vous punir !…

Marthe releva sur lui son regard étonné. Penhoël poursuivit en essayant de railler :

— Votre fille ?… Nous vous dirons ce qu’est devenue votre fille, madame !…

Et il ajouta d’un accent plus amer :

— L’enfant qu’on appelle l’Ange de Penhoël… la honte… le déshonneur de toute une race !…

— Monsieur !… monsieur !… voulut dire encore Marthe.

— Silence !… il n’est pas temps de parler de votre Ange, madame… vous avez d’autres amours… Et puisque nous sommes seuls tous deux, nous pouvons bien causer affaires de famille !…

Il mit sa main sous sa veste de chasse et en retira un petit portefeuille vert. Marthe ne pouvait plus pâlir, mais elle tressaillit, et sa taille se redressa. Le premier mouvement d’épouvante fut en elle si vif qu’un instant elle oublia sa fille.

Penhoël eut un sourire.

— Comme vous regardez mon portefeuille, madame !… dit-il ; c’est une vieille connaissance pour vous !… Je parie que vous auriez donné bien de l’argent pour le ravoir !…

Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille était celui que nous avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c’était contre Marthe une arme cruelle, sans doute, puisque Robert n’avait eu qu’à montrer ce portefeuille pour vaincre à l’instant même la résistance de la pauvre femme.

L’homme le plus froid aurait eu compassion à voir Marthe en ce moment. Elle n’avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui pesaient sur elle, mais elle sentait son cœur se briser. Ses cheveux détachés tombaient, alourdis et mouillés par une sueur glacée. Son visage exprimait une si terrible angoisse qu’il n’aurait pu changer davantage à l’heure de l’agonie.

Penhoël n’avait point pitié.

— Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous m’engagiez, l’autre jour, à vendre le manoir… On vous avait menacée de ceci, madame !… N’est-ce pas que vous auriez donné tout ce que vous possédiez au monde pour ravoir votre secret ?

— Pour ma fille !… balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend, je suis innocente, René, je vous le jure.

Penhoël haussa les épaules.

— Vous savez mentir à Dieu comme à moi, dit-il en posant le portefeuille sur la table pour avaler un verre d’eau-de-vie ; voilà vingt ans que vous mentez… tous les jours… toutes les heures !… Mais il ne s’agit pas de cela… Moi aussi je l’ai payé bien cher, ce portefeuille !… Autrefois, pour l’avoir, j’aurais donné une métairie, un moulin, une futaie… mais où sont les fermes de l’héritage de Penhoël ?… Où sont les beaux champs de mon père… et ses étangs… et ses forêts ?… Je n’avais plus rien à donner… Et pourtant il me fallait ces preuves de ma honte !

Marthe joignit ses mains.

— Plus tard, reprit Penhoël en lui imposant silence d’un geste brutal, je vous dirai quel prix j’ai payé ce portefeuille… Maintenant, puisque je l’ai acheté, je veux en jouir… Il nous reste une bonne heure pour lire ensemble ces lettres chères… Ah ! nous allons bien nous divertir, madame !…

La voix de Penhoël éclata sourdement, tandis qu’il prononçait ces dernières paroles. Il était impossible de prévoir le dénoûment de cette scène. Comme tous les gens habitués à l’ivresse, Penhoël gardait longtemps un masque de raison et de gravité ; mais sous ce masque menteur se cachait une véritable démence.

Il pouvait parler et penser dans une certaine mesure, mais nul frein ne lui restait, et cette froide fantaisie de railler qui le tenait en ce moment ne faisait que retarder l’explosion de sa colère aveugle.

D’ailleurs, il buvait toujours, et la lueur de sens qui éclairait encore sa cervelle troublée allait bientôt s’éteindre…

Marthe était sans défense dans cette maison qui semblait abandonnée. Elle ne pouvait point fuir. Quand son regard cherchait d’instinct autour d’elle un aide ou un refuge, elle ne voyait que portes closes et hauts lambris où pendaient dans leurs cadres antiques les portraits des seigneurs de Penhoël.

La lumière de la lampe, trop faible, ne permettait point de distinguer leurs traits austères ; mais Marthe voyait briller çà et là, sous les cadres, les gardes d’or des vieilles épées. Car tous les Penhoël avaient servi le roi, et chacun d’eux gardait, sous son image, ses armes de bataille.

Ce n’était pas la mort que redoutait Marthe. Elle pensait, sans trop d’effroi, que peut-être une de ces armes, entre les mains de René furieux, allait punir son crime imaginaire.

Cette pensée ne l’occupait point. Parmi tous ces portraits, perdus à demi dans l’ombre, il y en avait un sur lequel tombaient d’aplomb les rayons de la lampe.

C’était un tout jeune homme, à la figure heureuse et fière, et dont le regard semblait fixé sur Marthe, en ce moment, avec amour.

Ce portrait, placé à côté du sévère visage du commandant de Penhoël, était le dernier de tous.

Il représentait les traits de l’aîné de la famille, ce Louis dont le nom s’est trouvé si souvent dans ces pages.

Quand les yeux de Marthe tombaient sur ce noble et beau visage, ils ne pouvaient plus s’en détacher. On eût dit qu’elle attendait alors quelque protection mystérieuse.

René de Penhoël ouvrit le portefeuille. Sa main maladroite et tremblante y chercha un papier durant quelques secondes. Tandis qu’il cherchait, Marthe baissait la tête.

Penhoël allait lire. Marthe attendait la première phrase de cette lecture comme un coupable redoute le premier mot de son arrêt : car le portefeuille contenait une lettre écrite par elle, et qui pouvait justifier sa condamnation à des yeux prévenus.

Cette lettre lui avait été dérobée par Robert de Blois.

René avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. Marthe entendit le bruit d’un papier qu’on dépliait avec lenteur. Elle n’osait point relever la tête.

— Voilà qui vous a procuré de bien doux moments, madame, dit le maître de Penhoël ; je veux avoir ma part de votre joie, et nous allons relire cette bonne lettre ensemble.

Il approcha le papier de la lampe et se prit à déchiffrer péniblement :

« Saint-Denis (île Bourbon), 5 décembre 1803.

« Mon cher frère… »

Marthe ne fit pas un mouvement, mais une nuance rosée vint à sa joue, tout à l’heure encore si pâle. Ses yeux, qui se relevèrent à demi avec une vivacité sournoise, peignaient une surprise profonde.

Évidemment, ce n’était point cette lecture qu’elle attendait.

Penhoël ne prenait point garde et poursuivait :

« Mon cher frère,

« Quand cette lettre vous parviendra, notre Marthe sera déjà sans doute depuis longtemps votre femme. Vous serez heureux, mais vous penserez toujours, je le crois, à celui qui souffre loin de vous.

« Vous êtes l’homme que j’aime le plus au monde, René ; je ne sais pas si j’aurais fait à notre vénéré père le sacrifice que j’ai accompli pour vous… Notre père nous quittait souvent, tandis que vous, René, je vous voyais tous les jours… Quand nous étions enfants, nos deux petits lits se touchaient ; quand nous avons été jeunes gens, peines et plaisirs, nous avons tout partagé.

« Répondez-moi bien vite, mon frère, car le découragement me gagne, loin de ceux que j’aime ; il me semble qu’on m’oublie et que je suis seul au monde.

« Donnez-moi des nouvelles de notre père et de notre mère ; dites-moi que Marthe est bien heureuse… »

C’était un dur travail pour la vue troublée de Penhoël que de déchiffrer cette écriture fine et incertaine.

En traçant ces lignes, la main de Louis avait tremblé bien souvent.

Marthe écoutait, immobile et retenant son souffle. L’expression de sa physionomie avait changé complétement. Il semblait qu’un rêve fût venu la bercer. L’angoisse qui contractait ses traits tout à l’heure faisait place à une tristesse douce.

Penhoël était trop occupé pour remarquer cela. Il continuait :

« Je ne sais pas si mon départ vous a surpris, mais je suis bien sûr que vous en aurez éprouvé de la peine : ne m’aimiez-vous pas autant que je vous aimais, mon bon frère ? Si vous n’avez point deviné mon secret, il faut que je vous le dise, comme je vous ai dit toujours ce que j’avais dans le cœur. Cela vous attristera, René, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi vous confier tout mon malheur.

« Et puis notre vénéré père se fatiguera de ne plus me voir. Il accusera d’ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse. René, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon amour et mon respect ne furent plus profonds ; vous lui direz tout ce que votre cœur vous dictera, mon frère, car mon secret est pour vous, pour vous seul…

« Et notre mère ! Oh ! je n’ai plus de courage en songeant à ce que j’ai perdu…

« Parfois, ma pensée franchit la grande mer, si longue à traverser ; je reviens à Penhoël ; je vous revois tous : les cheveux blancs de mon père, ma mère accourant à ma voix, et vous qui sautez de joie, René ; et Marthe, dont les grands yeux bleus hésitent entre les pleurs et le sourire… »

Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.

La respiration du maître de Penhoël était pénible. On n’eût point su dire si c’était toujours la colère ou bien une émotion nouvelle qui pesait ainsi sur sa poitrine.

« Le bonheur !… le bonheur ! reprit-il, en poursuivant sa lecture ; hélas ! quand je m’éveille après ce doux songe et que je me retrouve seul et maudit !…

« Je n’ai pas vingt-deux ans ! Ma vie sera bien longue encore peut-être. Que ferai-je en ce monde ? Je n’ai plus de famille ; mon avenir est sans but et mon passé n’est qu’un regret amer…

« Mon Dieu ! avais-je mesuré mes forces quand j’ai accompli ce sacrifice ?

« Je ne m’en repens pas, mon frère ; je vous voyais dépérir et changer, vous dont l’adolescence était naguère si belle ; je cherchais à deviner votre mal, et un jour, couché dans votre lit où vous clouait la fièvre, vous me dites :

« — Je vais mourir, parce que je l’aime…

« Dieu me dicta mon devoir.

« Vous me devinez, n’est-ce pas ?… Je vous vois d’ici René ; vous avez des larmes dans les yeux et vous dites :

« — Pauvre frère, il l’aimait donc lui aussi !

René interrompit sa lecture en effet, mais ce fut pour boire un grand verre d’eau-de-vie. Il s’endurcissait à plaisir, et l’épais sourire qui raillait naguère autour de sa lèvre était revenu.

Il y avait de l’horreur dans le regard timide que Marthe jetait sur lui.

« … Pauvre frère, il l’aime lui aussi, répéta-t-il comme un enfant qui épelle.

« Car, poursuivait la lettre, quand je vous ai dit en partant que je ne l’aimais pas, je vous ai trompé, mon frère.

« Je l’aimais… je l’aimais, je l’aime encore, je l’aimerai toujours !…

« Et à cause de cela, mon exil doit durer autant que ma vie. Je ne reverrai plus la France. Notre père et notre mère mourront sans me donner leur bénédiction… Priez pour moi, René, car je vous ai donné tout mon bonheur… »

Un sanglot souleva la poitrine de Marthe.

— Silence !… dit le maître de Penhoël sans tourner la tête. Toutes ces belles paroles ne l’ont pas empêché de trahir son frère, madame !… Il ment dans cette lettre comme il a menti toute sa vie.

— Il n’a jamais menti !… murmura Marthe.

— Silence !… répéta René ; contentez-vous donc de voir comme on vous aime !… Nous n’avons encore employé qu’une dizaine de minutes et j’ai besoin d’être patient durant toute une heure !… Pleurez, madame, mais pleurez tout bas, au souvenir de cette âme généreuse qui a fait de son frère le plus misérable des hommes !

« … Je ne reviendrai pas, continuait encore la lettre, parce que je me crains moi-même… Peut-être n’aurais-je pas ce qu’il faut de force pour supporter la vue de votre bonheur, car vous êtes heureux et vous la rendez heureuse, n’est-ce pas, René ?

« Oh ! si quelque jour j’apprenais que mon dévouement lui a été fatal !… si j’allais savoir !…

« Mais non, c’est impossible ! Je ne veux même pas y arrêter ma pensée ; vous êtes noble et bon, René ; quant à elle, c’était un enfant ; vous aurez trouvé son âme docile ; vous lui avez appris facilement à vous aimer…

« Ne comptant point revoir la France, et n’ayant nul besoin de la part de fortune qui doit me revenir par héritage, je remets mon patrimoine entre vos mains, à la charge par vous de le rendre intact, sans en rien distraire ni aliéner, aux enfants que Dieu pourra donner à Marthe…

« En cas de mort, je veux et j’entends que cette partie de ma lettre soit regardée comme un testament…

« Et maintenant, adieu, mon frère. Dites à Marthe que je la chéris comme une sœur, afin qu’elle entende au moins prononcer mon nom… Parlez de moi à notre père et à notre mère… et surtout écrivez-moi bien vite, car ma seule consolation est de vous aimer et de penser que vous m’aimez.

« Votre frère,

« Louis DE PENHOËL. »

Marthe avait la tête penchée et des larmes coulaient sur ses mains jointes.

René la regardait avec un sourire cruel.

— Voici une longue lettre…, dit-il, et nous en avons ici de plus longues. (Il frappait sur le portefeuille.) Je vous l’ai lue tout entière, parce qu’on procède ainsi quand on est juge, madame… mais je sais parfaitement que vous la connaissez mieux que moi.

Parmi la douleur de Marthe, il y avait comme une joie recueillie ; chacune des paroles d’amour contenues dans la lettre était descendue jusqu’au fond de son cœur.

Aux derniers mots de son mari, elle releva la tête et l’interrogea du regard.

— Je ne vous comprends pas…, murmura-t-elle.

René toucha du doigt le papier encore déplié.

— Il y a bien des larmes sur cette lettre !… dit-il. Je ne sais plus celles qui sont à mon généreux frère et celles qui sont à vous.

— Monsieur, répliqua Marthe, vous ne m’aviez jamais dit que Louis de Penhoël vous eût écrit depuis son départ.

— Vous l’aviez apparemment deviné ?…

— C’est la première fois que j’entends parler de cette lettre, monsieur.

L’accent de Marthe était si simple et si vrai, que le maître de Penhoël eut un instant de doute. Le sang lui monta violemment au visage à l’idée d’avoir mis lui-même sous les yeux de Marthe ce message qui devait réveiller tant de souvenirs ; mais ce fut l’affaire d’une seconde. Il était prévenu.

— Fou que je suis !… s’écria-t-il avec son rire moqueur ; je me vois toujours sur le point de vous croire… J’oublie toujours que vous êtes simple et pure à peu près comme il est généreux et dévoué !…

— Je vous affirme sur l’honneur…, commença Marthe.

— Sur l’honneur !… répéta Penhoël d’un ton rude et insultant ; je vous dis que je sais tout, madame !… ne prenez plus la peine de feindre… Cette lettre était dans mon secrétaire ; elle disparut il y a environ dix-huit mois… C’est vous qui me l’aviez volée…

— Au nom du ciel, croyez-moi, René !…

— À quoi bon mentir ?… L’homme qui m’a remis ce soir le portefeuille l’avait pris dans votre chambre… où il avait sans doute ses entrées…

— Oh !… fit Marthe qui n’avait pas prévu cet excès d’outrage.

Penhoël eut un sourire parce que l’insulte avait porté au cœur. Rien de cruel comme le cœur faible qui trouve une victime sans défense sur qui frapper.

— Pensez-vous donc qu’on soit aveugle ? reprit-il. Il y a des mois que je vois le manége de ce Robert autour de vous… C’est un audacieux coquin qui a ruiné le père, déshonoré la mère et séduit la fille… mais ce sont ces gens-là que les femmes adorent !

— Ma fille !… s’écria Marthe comme si elle se fût éveillée tout à coup ; vous m’aviez dit que vous m’apprendriez où est ma fille ?…

— Chaque chose aura son temps, madame… et je vous le promets encore… Mais patience ! nous n’en avons pas fini avec notre correspondance…

Il tira du portefeuille une seconde lettre, ou plutôt un petit paquet composé de plusieurs feuilles assemblées.

— Je ne serais pas étonné, dit-il en l’ouvrant, de vous voir nier aussi votre propre écriture, et dire que vous ne connaissez pas non plus ceci…

À la vue du cahier, Marthe avait couvert son visage de ses mains.

— Oh ! murmura-t-elle, je le reconnais… ceci est mon seul crime… que Dieu me punisse si je suis coupable !…

===XVII. L’ÉPÉE DE PENHOËL===

Le roman pèche, dit-on, quand il veut se guinder jusqu’aux régions de la haute philosophie ; il pèche plus grièvement encore quand il s’égare le long des sentiers impossibles de la science sociale ou qu’il pérore, monté sur une borne, dans cette grande route de l’économie politique, pavée de lieux communs humanitaires et de sentimentales fadaises.

Pauvre roman ! ne joue-t-il pas auprès du public-roi le rôle de bouffon et d’esclave ? S’il veut enseigner, par hasard, qu’il se fasse bien humble tout d’abord et qu’il déguise soigneusement la leçon, car vous lui crieriez de se taire…

À peine a-t-il le droit modeste de montrer çà et là un petit coin de la vie réelle, au milieu de sa fable ; à peine lui permet-on de glisser un exemple timide, pourvu qu’il se prive de toutes réflexions et de toute théorie.

Le roman est essentiellement frivole. À tout le moins, faudrait-il être grave pour se draper avec avantage dans le roide manteau du pédantisme.

Hélas ! la plume aimerait à se reposer pourtant. Tout le monde n’a pas la magnifique analyse de Balzac ou la puissante invention de Soulié. L’esprit le moins paresseux s’endormirait parfois avec joie dans quelque bonne petite dissertation. La chaire du professeur contient toujours un commode fauteuil.

Mais le roman doit marcher et ne jamais s’asseoir…

Quand ce rude axiome nous a coupé la parole, nous allions entamer notre chapitre par une phrase dogmatique, et dire, à propos du maître de Penhoël, quelque chose comme ceci : La faiblesse morale peut entraîner plus loin, sur la pente du mal, que la méchanceté même…

Nous le tenons pour dit.

Depuis bien longtemps Penhoël était jaloux.

Nous l’avons vu autrefois, au milieu de son bonheur tranquille, tourmenté par de vagues soupçons. Dès ce temps-là, il y avait comme un fantôme entre lui et Blanche. Il adorait son enfant, mais derrière cet amour on devinait de sombres inquiétudes.

Et pourtant, à cette époque, le maître de Penhoël respectait sa femme à l’égal d’une sainte.

On ne peut pas dire, du reste, que sa jalousie fût absolument sans motifs. Le lecteur a pu deviner, d’après la lettre qui a passé sous ses yeux dans le chapitre précédent, une partie de l’histoire intime de la famille de Penhoël. Les circonstances qui accompagnèrent le mariage de Marthe avec René étaient elles-mêmes de nature à laisser toujours un doute au fond du cœur de ce dernier.

Alors que les fils du commandant de Penhoël étaient enfants tous les deux, les rôles qu’ils devaient jouer plus tard se dessinaient déjà. Louis était le plus fort et le plus intelligent ; à cause de cela, il se dévouait toujours et restait victime de sa supériorité. On l’aimait mieux, on l’estimait davantage ; mais sa générosité renvoyait à René la plus grande part des cadeaux et des caresses.

René profitait et abusait de cette position. Son caractère était ainsi fait. Entre les deux frères, il y avait eu pendant vingt ans échange d’amitié vraie ; mais les sacrifices avaient constamment été du même côté.

Et comme il arrive toujours, l’affection du plus fort pour le plus faible s’était accrue par ces sacrifices mêmes. Tandis que René apprenait à profiter toujours du sacrifice, Louis s’habituait de plus en plus à s’oublier lui-même sans cesse : de sorte que l’égoïsme de l’un grandissait en proportion de l’abnégation de l’autre.

Un jour vint où les deux frères se trouvèrent en face de la même femme. C’était une belle jeune fille au cœur aimant et doux, une âme haute, un esprit gracieux, celle qu’on désire pour épouse et qui réalise le beau rêve des premières amours.

Louis eut l’avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et son frère le cœur de Marthe ne pouvait point hésiter : il fut aimé.

Impossible de penser que René n’avait point deviné cet amour. Et pourtant il joua l’ignorance.

Sa passion était vive et profonde. Ce fut son frère qu’il choisit pour confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de René ou de Marthe. Un instant il hésita, car il y avait entre lui et la jeune fille un lien mystérieux que nous n’avons point dit encore.

Son cœur saigna ; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa couche brûlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans la chambre de son père et de sa mère et les baisa endormis tous les deux…

Il ne devait plus les revoir en cette vie.

Il quitta le manoir, sans dire adieu à Marthe, après avoir pressé son frère contre son cœur.

Louis de Penhoël avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut après une nuit de fièvre et en un moment où son amitié pour René s’exaltait jusqu’à l’enthousiasme.

En froide morale, Louis de Penhoël, malgré l’héroïsme de son dernier dévouement, commettait une faute grave, car il n’avait plus le droit d’abandonner Marthe, qui était à lui.

Mais il avait vu René tout pâle et les larmes aux yeux ; René lui avait dit : « J’en mourrai ! » Il avait suivi l’élan de son cœur généreux et il avait trouvé dans le premier moment une sorte de jouissance douloureuse au fond de ce suprême sacrifice.

Quant à Marthe, c’était une enfant de seize ans. Le lien qui la rattachait à lui eût été sérieux et même indissoluble à tout autre point de vue. Mais ce lien résultait d’une aventure bizarre et devait être un mystère, dans la pensée de Louis, pour la jeune fille elle-même…

En ceci Louis se trompait.

Il se disait que Marthe l’oublierait. À l’âge qu’elle avait, les impressions ne peuvent être durables. C’était un beau jeune homme que René de Penhoël, et c’était un bon cœur. À la longue, Marthe ne pourrait se défendre de l’aimer.

En cela Louis se trompait encore.

Le lendemain de son départ, avant le lendemain peut-être, alors que sa fièvre fut passée, il changea sans doute de sentiment. Son action lui apparut ce qu’elle était en réalité : généreuse d’une part, condamnable de l’autre, mais pouvait-il revenir sur ses pas ?

Les jours se passèrent, et l’amertume de ses regrets s’envenima, loin de s’adoucir. Il y avait en lui un remords, parce qu’il ne s’était pas sacrifié tout seul. Il y avait surtout une douleur incurable et profonde, parce qu’il sentait son amour grandir, et qu’il comprenait bien que son malheur était de ceux qui ne finissent point.

Il n’avait pas mesuré ses forces ; il ne savait pas lui-même jusqu’à quel point il aimait.

Nous apprendrons tout à l’heure comment fut vaincue la résistance de Marthe, et par quel moyen René devint son mari.

Cette répugnance avait été vive et obstinée. Une fois marié, le maître de Penhoël s’en souvint. Les longs refus de la jeune fille, combinés avec l’amour probable qu’elle avait eu pour l’absent, laissèrent dans le cœur de René un fonds d’inquiétude indestructible…

Trois ans s’étaient écoulés, cependant. L’union de Marthe et de René, après avoir été stérile, promettait un héritier au nom de Penhoël. Le commandant et sa femme étaient morts.

Un soir, c’était comme un rêve, René rentrait au manoir après la chasse ; on était au commencement de l’hiver, et la nuit tombait déjà, bien qu’il fût à peine quatre heures.

En montant le sentier qui menait du passage de Port-Corbeau au manoir, à travers le taillis, René entendit un pas au-devant de lui dans l’ombre.

Il hâta sa marche, pensant que c’était un hôte qui arrivait à Penhoël.

C’était un hôte, en effet, mais la porte du manoir qui, d’ordinaire, s’ouvrait à tout venant, devait rester fermée pour lui.

L’étranger s’arrêta sous la vieille muraille, et René put le rejoindre. Il reconnut en lui l’aîné de Penhoël.

René seul aurait pu dire ce qui se passa en cette circonstance entre lui et son frère. Au bout d’une demi-heure, Louis redescendit le sentier qui menait au bac de Port-Corbeau.

Il avait la tête penchée sur sa poitrine.

Avant de passer l’eau, il jeta un dernier regard vers la maison de son père et cacha son visage entre ses mains.

Le nom de Marthe tomba de ses lèvres.

Il appela Benoît Haligan, qui ne le reconnut point, peut-être parce que le haut collet de son manteau de voyage remontait jusqu’au bord de son chapeau.

Louis avait fait bien des centaines de lieues pour venir visiter son frère ; il repassa la mer, et depuis on ne le revit plus.

Marthe donna le jour à l’Ange de Penhoël.

En regardant sa fille, René se disait parfois que Louis était peut-être resté plus d’une nuit dans les environs du manoir.

Mais il avait honte de lui-même lorsqu’il pensait cela ; et pendant longtemps, pour calmer ses craintes folles, il lui suffit de contempler un instant la sereine et pure beauté de Marthe.

Les choses furent ainsi jusqu’à ce soir d’orage qui amena au manoir M. de Blois, son domestique Blaise et Lola.

Ce fut la ruine et la malédiction de Penhoël. Robert s’insinua dans la confiance du maître et domina bientôt à sa guise cet esprit trop faible pour lui résister. Robert était un homme habile et savait surtout prendre d’assaut le secret le mieux gardé. Dès qu’il devina la jalousie de Penhoël, et ce fut tout de suite, Penhoël fut à lui.

Ses mesures, prises de main de maître, méritaient en vérité la victoire. Il s’était assis tranquillement dans ce manoir conquis entre le maître, qu’il tenait d’abord par son secret, ensuite par Lola, et qu’il devait tenir bientôt en troisième lieu par la main crochue de Macrocéphale, et Madame, dont il s’était fait le confident de vive force.

Personne n’était capable de lui résister.

Penhoël ne l’essaya même pas. Il suivit, dès l’origine, l’instinct de sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui enivrent.

À de longs intervalles il s’éveillait encore ; mais Robert savait faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares éclairs d’intelligence et de volonté. Malgré son amour pour Lola, René, par une contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme : c’était par là que Robert l’attaquait toujours.

Robert laissait échapper des demi-mots, et ménageait d’adroites réticences. Le maître était convaincu que Robert avait entre ses mains des preuves de son propre malheur.

Un reste de respect qu’il ne pouvait point secouer, et la conscience qu’il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains dehors envers Marthe ; mais tout au fond de son cœur il y avait une ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer les griefs qu’il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.

Cependant, malgré toutes ces raisons d’être cruel au moment de la vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhoël vis-à-vis de sa malheureuse femme, il faut revenir toujours à la faiblesse originelle de son caractère. Ces êtres qui ont un bon fond, comme dit le langage usuel, arrivent, dans de certaines circonstances, à des excès de férocité incroyable. Que rien ne dérange le cours de leur existence, ils atteindront leur dernier jour sans avoir tué une mouche ; mais que viennent le désordre, la lutte, où le courage leur manque, la défaite, en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner le dos lâchement à l’ennemi vainqueur, et chercher autour d’eux quelque victime sur qui décharger leur impuissante rage.

Et alors, point de pitié ! ce qu’ils ont souffert ils veulent le rendre au centuple ; ils s’acharnent à leur métier de tourmenteur ; ils savourent la torture infligée et se consolent en disant au martyr : « C’est toi qui es cause de tout ce qui m’arrive !… »

Telle était exactement la position de René vis-à-vis de Marthe.

Celle-ci restait dans cet état d’accablement nerveux qui suit l’angoisse trop forte. Dieu clément a posé des bornes au delà desquelles la douleur humaine n’augmente plus et semble s’engourdir. Quand il s’agit de souffrances physiques, le patient tombe dans l’atonie ; quand il s’agit de souffrances morales, l’âme s’endort en quelque sorte et perd également la sensibilité.

Marthe, abattue et brisée, ne pensait plus guère. Tous ces chocs répétés l’avaient écrasée, en quelque sorte, et anéantie.

Tout sommeil a ses rêves. Ce qui restait à Marthe de pensées se portaient vaguement vers le passé. Un songe confus la ramenait vers les jours de sa jeunesse.

Après tant d’années écoulées, le hasard lui apportait, bien tardivement, hélas ! un baume pour la première blessure qui eût fait saigner son cœur.

Jusqu’alors, elle avait cru que Louis l’avait abandonnée pour courir le monde. Elle n’avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui l’entouraient, excepté un pourtant, avaient pris à tâche, dès le principe, de lui enlever toute espérance.

Sauf le bon oncle Jean, la famille entière s’était réunie jadis pour la forcer à devenir la femme de René.

Durant les premiers mois, Marthe avait espéré fermement, malgré tout ce qui se disait autour d’elle. Louis était la loyauté même, et Marthe le savait engagé d’honneur à revenir. Pour lui enlever son espoir, il fallut le mensonge patient et l’obsession infatigable.

Marthe s’était lassée de combattre ; elle avait cédé enfin, mais elle ne s’était jamais résignée.

Il y a des prisons dont les fenêtres, grillées de fer, donnent sur la campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchaînée à sa misère accablante, voyait tout à coup l’horizon s’éclairer et s’ouvrir.

Ce bonheur si grand, si complet, d’aimer et d’être aimé, Marthe l’avait eu ; on le lui avait dérobé.

Louis ne l’avait point délaissée. La lettre était datée de 1803, ce qui faisait déjà une longue année d’absence, et la tendresse de Louis semblait s’être accrue encore dans la solitude.

Que de félicités perdues remplacées par le malheur froid, long, implacable !…

Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier ; elle s’arrêtait à moitié route, au mot bonheur, et son intelligence ébranlée se perdait en quelque douce chimère.

Son visage, derrière le voile que lui faisaient ses deux mains, avait comme un sourire.

La menace n’avait plus de prise sur elle, et la brutale parole du maître de Penhoël bruissait comme un vain son autour de son oreille inattentive.

C’était un repos de quelques secondes peut-être ; mais au milieu de l’immense désert, l’ombre de l’oasis a d’indicibles charmes.

René continuait à plaisir son rôle de bourreau ; il croyait deviner des larmes derrière les deux mains de Marthe, et cela lui plaisait.

— Vous ne niez pas, cette fois, madame !… disait-il en feuilletant les pages de la seconde lettre ; êtes-vous donc déjà lasse de mentir ?… J’attendais mieux de vous, sur ma parole !… Faites-moi la grâce de m’écouter, je vous prie… Nous ne sommes pas au bout des plaisirs de cette soirée… et ce qui nous reste à lire est de beaucoup le plus intéressant.

Marthe ne répondit point. Penhoël avait beau affecter une tranquillité railleuse, son ivresse augmentait, sans qu’il s’en aperçût lui-même ; sa voix balbutiait, épaisse et lourde ; il y avait des moments où ses yeux mornes s’allumaient tout à coup pour jeter un brûlant éclair.

— Nous changeons de manière…, reprit-il ; nous n’avons ici ni date ni suscription… on a écrit cela au jour le jour… On a bien pleuré en l’écrivant… C’est un titre curieux… Attention ! je commence :

« Voilà vingt fois que je prends la plume, et vingt fois que je déchire ma lettre. Comment vous exprimer tout ce que j’ai dans le cœur ? Comment vous apprendre ce qui s’est passé ? Comment vous dire pourquoi j’espère encore en vous, moi qui suis la femme d’un autre ?… »

— Ce n’est pas une raison…, interrompit René. Avez-vous la bonté de m’écouter, madame ?

Marthe fit un signe de tête muet.

Ces formes courtoises, employées de temps en temps par Penhoël, dans le but d’aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif. D’abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible ; ensuite, la raillerie émoussait son dard en passant au travers de son ivresse. Les paroles qu’il voulait faire ironiques tombaient de sa bouche pesantes et brutales comme l’insulte que gronde un laquais pris de vin.

« … Car je suis mariée… poursuivit-il, j’ai résisté tant que j’ai pu… tant que j’ai gardé une lueur de l’espoir qui me soutenait !…

« Mais ils étaient tous contre moi… votre père et votre mère… Ils me disaient, à moi, pauvre fille, recueillie au manoir dès mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me disaient :

« N’êtes-vous entrée dans notre maison que pour la perte et le malheur de nos deux fils ?… Louis est parti à cause de vous… et voici notre René qui se meurt pour vous ! »

« C’était vrai, mon Dieu ! si vous aviez vu René comme il était changé. Il restait des semaines entières seul dans sa chambre ; il ne voulait plus s’asseoir à la table commune. Il parlait de se tuer. Le commandant et madame, qui m’a servi de mère, me disaient, les larmes aux yeux : « Oh ! Marthe ! Marthe ! sa vie est entre vos mains. Ayez pitié, au nom de Dieu, et gardez-nous notre dernier enfant ! »

« S’il n’avait fallu que mon sang pour le sauver !… Mais je ne pouvais pas… Vous savez bien que je ne pouvais pas !… »

Les lèvres de René grimacèrent un sourire.

— Oh ! oui… murmura-t-il, mon généreux frère savait cela, madame… et quand il est revenu, trois ans après, il vous a donné sans doute l’absolution de votre crime !…

— Revenu ? répéta Marthe étonnée.

René haussa les épaules.

« Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture, que vous aviez quitté le manoir pour fuir la vue de mes larmes ; et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous étiez mort…

« Pendant sept mois, tout fut inutile. Louis, ma plume se refuse à écrire le motif de ma résistance. Alors même que je n’eusse pas cru à la nouvelle de votre mort, je n’aurais pas pu me marier en ce temps-là…

« Je me trompe, d’ailleurs, en disant que tout le monde était contre moi. Votre oncle Jean et sa femme, qui n’est plus, hélas ! me soutenaient et m’encourageaient à vous attendre. Sans eux, il m’aurait fallu mourir de douleur et de honte… »

René s’interrompit encore.

— Il y avait longtemps que je me doutais de cela ! dit-il ; notre excellent oncle me trahissait tout en mangeant mon pain… Son tour viendra, et je lui garde sa digne récompense.

Avant de continuer, il tourna le bouton de la lampe, dont la mèche, déjà trop longue, jetait une flamme haute et fumeuse.

— On n’y voit plus !… grommela-t-il.

C’était le sang qui aveuglait ses yeux.

« … Si cette lettre parvient jamais entre vos mains, reprit-il en faisant pour lire des efforts de plus en plus pénibles, priez pour la femme de Jean de Penhoël, qui a fait pour moi plus que ma propre mère ! Et si jamais vous revoyez la France, rendez en bienfaits à Jean de Penhoël le dévouement dont il m’a comblée…

« C’est lui qui me console et qui sait le fond de mon cœur ; c’est avec lui seul que je puis parler de vous… »

— Oh !… dit René qui essuya son front en sueur ; c’est long, madame, et je ne trouve pas dans tout cela ce que je cherche ! Je suis bien sûr de l’avoir lu pourtant, au milieu de vos jérémiades amoureuses… Il est vrai qu’un autre œil plus perçant que le mien me montrait la ligne et la page… Que le diable emporte cette lampe ! j’ai beau la monter, on n’y voit plus du tout !…

Il but un grand verre pour s’éclaircir la vue.

— Allons ! poursuivit-il, je saute trois ou quatre pages de pleurs et de sanglots… Nous n’en sommes plus à savoir que vous aimiez mon généreux frère comme une folle… Voyons si j’ai la main heureuse :

« … Vous avez des devoirs à remplir dont vous ne vous doutez pas, Louis. À Dieu ne plaise qu’un reproche tombe de ma plume pour aller troubler vos joies si vous êtes heureux, ou accroître vos peines si vous souffrez… mais il faut bien vous le dire : Descendez au fond de votre conscience et souvenez-vous… L’exil volontaire n’est permis qu’à celui qui se voit seul au monde, et vous n’êtes pas seul !… »

— En ai-je trop sauté ?… s’écria René qui retourna la page ; le diable s’en mêle, je crois !… je ne comprends plus… La lampe s’éteint, et mon flacon se vide… Ah ! si Robert de Blois était là pour m’aider !…

Comme il tournait les feuillets au hasard, le papier s’échappa de sa main tremblante. Il se baissa pour le ressaisir ; les veines de son front se gonflèrent.

— Je suis de sang-froid…, murmurait-il ; j’ai fait exprès de ne pas boire… Il faut du calme pour juger… Écoutez, écoutez !… Voici bien ce que je cherchais !…

« … Revenez, Louis, je vous en supplie, revenez… »

— Mais qu’y a-t-il donc ensuite ?… Oh ! oh !… l’encre a blanchi ! le papier et l’écriture sont de la même couleur !… Et cette lampe du démon !…

Il tourna encore le bouton ; le verre lui éclata au visage.

Il se leva furieux.

— On ne veut pas que je lise !… s’écria-t-il ; mais qu’importe tout cela ?… J’ai vu, vu de mes yeux… Blanche de Penhoël est sa fille !… sa fille, entendez-vous ?

Il y avait longtemps que Marthe restait immobile et protégée par son engourdissement inerte. Comme toujours, le nom de Blanche secoua son apathie.

— Blanche !… répéta-t-elle. Vous ne m’avez pas dit encore ce que vous avez fait de ma fille…

Puis elle ajouta en frissonnant :

— Est-ce que vous vous seriez vengé sur elle ?…

Son intelligence s’éveillait. Elle comprenait vaguement que Robert, abusant de l’ivresse de René, lui avait fait voir dans la lettre les choses qui n’y étaient point.

Penhoël était debout et faisait effort pour garder l’équilibre. Ses jambes avinées pouvaient à peine le soutenir. Marthe se laissa glisser, agenouillée, à ses pieds.

— Elle est votre fille, murmura-t-elle. Oh ! René, je vous le jure… au nom de Dieu, ayez pitié de votre enfant !

Son cœur, qui recommençait à battre, avait envoyé un peu de sang à sa joue ; ses yeux retrouvaient des larmes ; ses grands cheveux blonds, dénoués, inondaient son visage et tombaient jusque sur ses épaules.

René se prit à la contempler tout à coup en silence. Sa physionomie changea. Quand il prit enfin la parole, il y avait dans sa voix une émotion triste et presque tendre.

— Oh ! je sais bien que vous êtes belle !… dit-il ; si vous aviez voulu, nous aurions été bien heureux… Je ne demandais qu’à vous aimer en esclave, Marthe… Vous souvenez-vous ?… Il y a longtemps !… Mais moi, je n’ai point oublié comme mon cœur battait à votre vue… Depuis, une autre femme m’a pris mon cœur et ma raison… Lola… qui est bien belle aussi !… Lola, qui m’abandonne lâchement à l’heure où je souffre !… Mais ce n’était pas le même amour… Oh ! non… En ma vie je n’ai aimé que vous, Marthe, et je n’aimerai que vous !…

Il se rassit à côté de Madame et prit à deux mains ses beaux cheveux pour les ramener en arrière.

— Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prières et de mes larmes ?… Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu’on ne m’aimait pas… Mon Dieu ! si la voix de quelque génie m’avait dit : « Veux-tu donner ta vie tout entière pour une semaine de bonheur… une semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse ?… » Oh ! Marthe, comme j’aurais donné ma vie !…

Marthe baissait les yeux.

— Ma fille !… dit-elle tout bas ; vous ne me parlez pas de ma fille !

René se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula jusqu’au milieu du salon.

— Fou que je suis !… s’écria-t-il tandis que la colère empourprait de nouveau la tache ardente qui brûlait au milieu de sa joue pâle ; il faut que cette femme me rappelle à moi-même ?… Sa fille, n’est-ce pas ? poursuivit-il en menaçant du poing le portrait de son frère ; sa fille à lui, le menteur et le lâche !… Pas un mot, madame ! Par le nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre !… Oh ! je suis tombé bien bas… Le fils de Penhoël est pauvre maintenant comme les mendiants qui viennent chercher l’aumône à la porte du manoir… Le fils de Penhoël n’a plus d’asile… Et ce n’est pas le malheur seulement qui pèse sur sa tête… Il y a aussi la honte !… Si les gens qui l’ont ruiné n’ont pas pitié de lui, le nom de son père sera traîné dans l’infamie… Et savez-vous qui a poussé René de Penhoël jusqu’au fond de cet abîme ?… ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l’épaule de Marthe. C’est l’homme qu’il aimait et c’est la femme qu’il adorait… c’est vous, l’épouse coupable, et lui, le frère indigne… Je vous dis de ne pas parler : je suis le maître ! Vous savez bien que je dis la vérité… Le jour où mon sourcil s’est froncé pour la première fois en regardant le berceau de l’Ange, Dieu avait déjà prononcé mon arrêt… C’était mon dernier espoir qui mourait… Il n’y avait plus rien en mon cœur, et il fallait endormir l’angoisse de ma pensée… J’ai cherché l’oubli dans l’ivresse, dans le jeu, dans l’amour… Et chaque fois que je commettais une faute, c’est vous, vous, madame, qui étiez la coupable !

Il lâcha l’épaule de Marthe, toujours agenouillée, et fit un pas vers le portrait de l’aîné de Penhoël.

— Vous et lui !… reprit-il avec un sauvage élan de colère lui surtout, le poison de ma vie !… lui, le plus lâche des hommes !

Il s’était avancé jusque sous le portrait. Il leva la main, et son poing fermé tomba sur la toile qui se creva, percée à la place du cœur.

René ne se connaissait plus. Il arracha le cadre et le précipita brisé sur le sol ; puis il foula aux pieds l’image de son frère en laissant éclater une joie forcenée.

Le bruit qu’il faisait l’empêcha d’entendre la porte du salon qui s’ouvrait doucement. La lampe, privée de son verre, ne jetait plus qu’une lueur vacillante et fumeuse. Marthe et René ne virent point qu’une personne se glissait entre les battants de la porte et restait immobile dans l’ombre, à côté de l’entrée.

René trépignait sur la toile souillée et déchirée, où l’on n’aurait plus reconnu les traits de son frère.

Marthe le regardait, saisie d’horreur, comme si elle eût assisté à un meurtre.

René s’arrêta enfin, énervé par ce rire épuisant et irrésistible des gens ivres.

— Oh ! oh !… fit-il ; le vieux Benoît avait bien dit que je l’assassinerais !… À votre tour, maintenant, madame !…

Il gagna, en se faisant un appui de la muraille, le portrait du vieux commandant de Penhoël. Au-dessous de ce portrait, comme nous l’avons dit, pendait un trophée d’armes. René y prit une épée.

Il ne riait plus.

Il se découvrit et fit le signe de la croix.

— Tout est fini pour nous deux, madame…, prononça-t-il d’une voix sourde et résolue. Faites comme moi… dites votre prière.

Il s’appuya sur la garde de l’épée, et ses lèvres remuèrent comme s’il eût récité une oraison.

Marthe se traîna vers lui sur ses genoux.

— René…, murmurait-elle en étendant ses bras suppliants, je veux bien mourir… et je vous pardonnerai du fond du cœur… Mais, je vous en prie, avant de me tuer, dites-moi ce que vous avez fait de ma fille ?

René cessa de prier, et montra du doigt le portefeuille qui était à terre auprès de la table.

— Ne vous ai-je pas dit qu’il m’avait fallu payer cela ? répliqua-t-il. Je n’avais plus rien… Robert de Blois m’a demandé votre fille en échange de ces papiers… et je la lui ai donnée !

Marthe appuya ses deux mains contre son cœur et poussa un gémissement faible. Puis elle tomba privée de sentiment.

Penhoël éprouva du doigt la pointe de son épée.

En ce moment, il se fit un bruit léger du côté de la porte. La personne qui venait d’entrer et qui restait dans l’ombre décrochait, elle aussi, une des armes suspendues en trophée sous les vieux portraits de famille.

Quelques pas seulement séparaient Marthe évanouie et René de Penhoël.

Celui-ci pencha sa tête sur sa poitrine et marcha vers sa femme en pensant tout haut :

— Elle, d’abord… moi, ensuite !…

Dans son accent comme sur son visage, il y avait une détermination sombre.

Mais, comme il relevait à la fois la tête pour voir et la main pour frapper, il aperçut un homme entre lui et sa victime.

C’était l’oncle Jean qui avait redressé sa grande taille, courbée par la vieillesse, et qui se tenait debout, l’épée à la main, au devant de Marthe.

XVIII. L’HEURE DE L’EXIL

Dans cet homme, à la pose robuste et fière, qui se dressait, l’épée haute, au devant de sa femme, René de Penhoël ne reconnut pas d’abord le pauvre oncle Jean. Il était si bien habitué à voir la figure du bon vieillard se pencher, humble et douce, sur sa poitrine ! Dans ce premier moment, il crut presque rêver.

Il recula d’un pas, et agita son épée en avant, comme s’il eût voulu écarter le fantôme.

Son épée rencontra celle de Jean de Penhoël, et rendit ce bruit de fer qui éveille comme le son d’un clairon.

La lumière de la lampe tombait d’aplomb sur le front du vieillard, couronné par ses cheveux aussi blancs que la neige. Son regard était triste, mais ferme. Au bruit des deux épées qui se choquaient, un fugitif éclair s’était allumé dans sa prunelle.

On voyait à cette heure que Jean de Penhoël, le paisible et bon vieillard, avait dû porter fièrement autrefois le nom de ses pères…

Un instant René demeura muet à le contempler.

— Allez-vous-en ! dit-il enfin, et ne me tentez pas !… car, si je n’étais pas à l’heure de ma mort, j’aurais avec vous aussi un compte à régler, mon oncle !…

Le vieillard garda le silence.

— Allez-vous-en !… répéta René dont les doigts se crispaient autour de la poignée de son arme.

L’oncle Jean ne répondit point encore.

Ses grands yeux bleus se fixaient, calmes et résignés, sur la figure décomposée de son neveu. L’écume venait aux lèvres du maître de Penhoël.

— Allez-vous-en !… répéta-t-il pour la troisième fois ; vous savez bien que cette femme est coupable… et qu’un fils de Penhoël n’a qu’une manière de se faire justice…

— Je sais que votre femme est une sainte, répondit enfin l’oncle Jean de sa voix douce et pénétrante, et je sais que mon devoir est d’arrêter la main du fils de Penhoël qui va commettre un lâche assassinat.

René brandit son arme en poussant un rugissement.

— Je suis le maître !… s’écria-t-il ; arrière, ou vous êtes mort !

Il s’élança. L’oncle Jean resta droit et ferme. Sa main fit à peine un imperceptible mouvement, et l’épée de René tomba sur le plancher.

René la ramassa en blasphémant, et revint à la charge ; mais il portait en vain des coups furieux : on eût dit qu’il s’attaquait à un mur de pierre.

L’oncle Jean ne bougeait point. On voyait toujours sa main haute tenir l’épée au devant de sa poitrine. Il se contentait de parer et ne portait pas un seul coup.

René haletait. Son front ruisselait de sueur. Il s’appuya bientôt, épuisé, à la muraille.

— Ah !… dit-il en grinçant des dents, ce que vous faites là est pour payer les bienfaits de mon père et mes bienfaits à moi, n’est-ce pas, Jean de Penhoël ?…

— Que Dieu me donne l’occasion de mourir pour vous, mon neveu, répliqua le vieillard dont le souffle était toujours égal et tranquille ; vous verrez si je suis un ingrat !…

René, tout en affectant une extrême lassitude, le guettait de l’œil sournoisement. Quand il crut l’instant favorable, il s’élança d’un bond et lui poussa une furieuse botte en pleine poitrine. L’oncle Jean reçut le choc sans broncher, comme toujours, et l’épée du maître de Penhoël sauta une seconde fois hors de ses mains.

Il voulut se baisser pour la reprendre, mais il avait mis tout ce qui lui restait de vigueur dans son dernier élan. Sa tête appesantie entraîna son corps ; il se coucha lourdement sur le plancher, et ne se releva plus.

La fatigue épuisante du combat, l’émotion, l’ivresse arrivée à son comble, se réunissaient pour le clouer au sol, inerte et incapable désormais de faire un mouvement.

L’oncle Jean déposa son épée et passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur. Son regard se tourna vers le ciel pour remercier Dieu ; puis il s’agenouilla auprès de Marthe dont il soutint la tête décolorée entre ses mains, qui tremblaient à présent.

Madame recouvrait ses sens. Elle prononça le nom de Blanche, car la mémoire lui revenait en même temps que la vie.

— Nous la retrouverons, ma fille…, dit l’oncle Jean.

Le regard de Marthe fit le tour de la chambre, et resta fixé sur la place vide où pendait naguère le portrait de Louis de Penhoël.

— Je me souviens ! murmura-t-elle. Oh ! pourquoi ne m’a-t-il pas tuée ?

L’oncle Jean l’attira sur son cœur.

— Nous la retrouverons, dit-il encore. Je vous promets que nous la retrouverons !…

Il avait de bonnes paroles pour consoler et rendre un espoir qu’il ne gardait point lui-même, car des fenêtres de sa chambre il avait vu Robert emporter son fardeau à travers le jardin et descendre ensuite au grand galop le chemin qui conduisait au bac.

Son premier mouvement avait été de poursuivre le ravisseur, car l’échelle dressée contre la fenêtre de l’Ange lui donnait tout à deviner ; mais lorsqu’il atteignit Port-Corbeau, Robert avait déjà passé l’Oust, et courait ventre à terre sur la route de Redon.

C’était Robert que Vincent de Penhoël, revenant au manoir, avait rencontré dans le taillis, à la hauteur du bourg de Bains.

Tandis que l’oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hâte d’arriver. Depuis six mois qu’il était parti, aucune nouvelle du manoir ne lui était parvenue. Tout à l’heure, pendant qu’il traversait Redon, ceux qu’il avait interrogés sur Penhoël avaient secoué la tête sans répondre.

Il y avait un endroit dans la ville où l’on savait toujours ce qui se passait à Penhoël. Vincent était entré à l’auberge du ‘‘Mouton couronné’’, mais depuis le matin l’auberge avait changé de maître : le vieux Géraud et sa femme, ruinés tous deux, s’étaient retirés au port Saint-Nicolas, de l’autre côté de la Vilaine.

Vincent avait dans l’âme un pressentiment douloureux. Mais, en même temps, son cœur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait revoir l’Ange. Comme elle devait être embellie ! Ce brusque retour, que rien n’annonçait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lèvre ou une larme dans ses grands yeux bleus ?…

Depuis que Benoît Haligan était trop vieux pour remplir son office de passeur, on avait installé de l’autre côté de l’eau une cloche qui s’entendait jusqu’au manoir.

En descendant de cheval, Vincent courut au poteau ; il trouva là le bac qui avait servi au passage de Robert.

Au lieu d’agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientôt sur l’autre bord. Au moment où il touchait la rive, la lueur faible qui éclairait, toujours, à cette heure, la loge du pauvre Benoît, frappa son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pénétra dans la cabane.

— Que Dieu vous bénisse, Penhoël !… lui dit Haligan comme il passait le seuil ; voilà l’orage qui vient… je le sens aux douleurs de mon pauvre corps.

— Y a-t-il du nouveau au manoir ?… demanda Vincent timidement.

— Le manoir est debout, mon fils…, répliqua Benoît qui restait immobile, couché sur le dos et les yeux fixés à la charpente fumeuse de sa loge.

Vincent respira.

— J’avais peur !… murmura-t-il.

Puis il ajouta gaiement :

— Comment se porte mon bon père ?

— Ton père se porte comme un homme chassé de son dernier asile…, répondit Haligan.

Vincent recula stupéfait.

— Quoi !… s’écria-t-il, Penhoël a chassé mon vieux père ?

— Mon fils, répliqua le passeur, Penhoël ne peut plus donner d’asile à personne… On l’a chassé lui-même du manoir.

— Oh !… fit Vincent qui n’en pouvait croire ses oreilles ; et Madame ?

— Chassée.

— Et mes sœurs ?…

Le vieux Benoît se signa.

— Mortes !… murmura-t-il.

— Mortes ?… répéta Vincent qui tomba sur ses genoux ; mes sœurs !… mes pauvres sœurs !… Et Blanche ?…

Benoît ne répondit point tout de suite.

— Penhoël, dit-il enfin, avez-vous rencontré un homme à cheval sur votre route ?

— Oui…, balbutia Vincent.

— Cet homme ne portait-il pas quelque chose entre ses bras ?

— Oui…, dit encore le jeune homme.

— Eh bien, reprit Haligan, ce quelque chose, c’était Blanche, votre cousine !

Vincent poussa un cri déchirant.

Le passeur s’était retourné vers la ruelle de son lit.

Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d’un bond, passa de nouveau le bac et remonta sur son cheval.

Il allait à la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas même son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot paisible de sa monture.

Robert de Blois avait enlevé Blanche pour son propre compte, et à l’insu de Pontalès. C’était le résultat d’une idée fixe qu’il avait. À son sens, Louis de Penhoël était revenu, ou du moins il ne pouvait manquer de revenir. Les bruits qui couraient à ce sujet dans le pays prenaient chaque jour plus de consistance. On en était à présent aux détails. On disait que l’aîné rapportait des colonies une fortune très-considérable. Il y avait des gens pour préciser le chiffre de cette fortune.

Par l’enlèvement de Blanche, Robert pensait se ménager une excellente ressource. Connaissant à fond l’histoire intime des Penhoël, et sachant les rapports qui avaient existé entre Louis et Marthe, il se disait : « Si ce brave homme est véritablement riche, l’Ange pourrait bien être la meilleure part du gâteau… Ma foi, vivent les oncles d’Amérique ! »

Il aurait bien trouvé un prétexte quelconque d’éloigner Madame, mais le hasard lui épargna ce soin. Marthe, qu’il guettait depuis la tombée de la nuit, sortit, comme nous l’avons vu, pour se rendre au cimetière de Glénac. Robert profita de l’occasion, et comme la porte était fermée à double tour, il planta une échelle contre la fenêtre et monta à l’assaut.

L’Ange dormait. À son réveil, elle se trouva entre les bras d’un homme dont elle ne voyait point le visage, et qui l’emportait enveloppée dans ses couvertures. L’effroi qu’elle ressentit fut trop violent pour sa faiblesse ; elle eut à peine le temps de pousser un cri qui s’étouffa sous la couverture, et perdit connaissance.

Tout semblait favoriser le rapt ; mais au moment où Robert, chargé de sa proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face à face avec le maître de Penhoël.

Robert, qui s’était armé à tout hasard, ne songea même pas à faire usage de ses armes. Il y eut entre lui et René une scène courte et caractéristique. René, si bas qu’il fût tombé, gardait bien ce qu’il fallait d’énergie pour défendre sa fille, même contre Robert ; mais ce dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son être.

Il ne se déconcerta point, et répondit à la première question de René en découvrant le visage de Blanche.

Puis il dit :

— Je l’enlève… Croyez-moi, Penhoël, cela ne vous regarde pas.

C’était toucher du premier coup l’endroit malade. Il y avait trois ans que Robert travaillait à envenimer les soupçons qui étaient au fond du cœur de René ; la tâche était presque achevée ; à peine fallait-il encore une calomnie.

Blanche fut déposée sur un banc de gazon. Robert tira de sa poche le portefeuille contenant les deux lettres que nous avons lues, et qu’il avait volées l’une à Marthe et l’autre à René lui-même.

Il fit semblant de chercher quelque passage et de déchiffrer quelques lignes. Naturellement il trouvait dans les lettres tout ce qu’il voulait.

Il y trouva, entre autres choses, des phrases improvisées par lui-même et qui se rapportaient à l’apparition de Louis de Penhoël dans le pays quelques mois avant la naissance de Blanche.

Penhoël ressentait une sorte de joie sauvage à se convaincre du prétendu crime de sa femme.

Il ne doutait plus.

Robert avait raison. Que lui importait à lui, Penhoël, l’enlèvement de cette fille de l’adultère ?

Il était à moitié ivre déjà. Il mit de la forfanterie à vendre l’enfant pour les deux lettres.

Un cheval attendait à la grille du jardin. Robert partit ventre à terre, emportant Blanche toujours évanouie dans l’ancien trou de Bibandier, car il ne connaissait pas, dans tout le pays, une maison qui eût ouvert sa porte pour favoriser le rapt d’une fille de Penhoël…

. . . . . . . . . . .

René monta au salon pour lire tout à son aise les lettres conquises. Il s’applaudissait de son œuvre et triomphait vis-à-vis de lui-même. Au salon, il rencontra maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, qui l’accueillit avec des saluts plus respectueux encore qu’à l’ordinaire.

Quand il eut achevé de saluer, Macrocéphale entra en matière en disant que la plus chère passion de sa vie était de se faire hacher en mille pièces pour le service du maître de Penhoël.

En conséquence, il s’était chargé d’un message bien fâcheux, afin d’en adoucir les termes dans la mesure du possible.

Le message de maître le Hivain portait en substance que René de Penhoël avait vendu par acte en due forme et sous condition de réméré la terre de son nom à M. le marquis de Pontalès, pour entrer incontinent en jouissance.

— Conséquemment, poursuivait Macrocéphale, mondit sieur de Penhoël ne doit point s’étonner si mondit sieur Pontalès lui fait signifier par les présentes… ou plutôt, se reprit l’homme de loi, lui donne poliment à entendre… car je ne suis pas un huissier, Dieu merci !… qu’il faut déguerpir et vider les lieux… ou pour mieux dire s’en aller tout bonnement… cela dans le plus bref délai, dont acte.

Penhoël écoutait, la tête haute, l’œil fixe. Il semblait ne point comprendre.

Dans la nuit de la Saint-Louis, Robert et Pontalès, après avoir mis tour à tour en usage auprès de lui les menaces et les promesses avaient enfin frappé le grand coup.

On avait exhibé les papiers enlevés par Cyprienne et Diane à maître le Hivain et reconquis par Bibandier. C’étaient des faux matériels : René avait contrefait l’écriture de son frère et fabriqué de prétendus pouvoirs, à l’effet de vendre le patrimoine de Louis, qu’il croyait mort.

Le véritable instigateur de ces actes criminels était bien maître Protais le Hivain, poussé lui-même par Robert et Pontalès ; mais la justice ne connaît que le coupable de fait.

C’était la main de René qui avait tracé les fausses signatures.

Il dut céder.

Il n’avait plus, désormais, un pouce de terre en sa possession.

— Comme M. le vicomte peut le penser, reprit Macrocéphale en grimaçant un doucereux sourire, je me suis mis en quatre pour le tirer de là… Mais où il n’y a plus rien, on ne peut rien faire… Mes efforts dévoués n’ont abouti qu’à obtenir un délai convenable.

— Quel délai ?… demanda Penhoël qui n’avait pas encore prononcé une parole.

— Grâce à moi, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte aura une heure pour faire ses petits préparatifs de départ.

René fit un geste d’indignation.

— Permettez !… reprit l’homme de loi, je ferai observer respectueusement à M. le vicomte que le manoir a été vendu avec tout ce qu’il contenait. En conséquence, comme M. le vicomte ne peut rien emporter du tout, une heure lui suffira pour arranger ses petites affaires.

Macrocéphale avait beau prendre un air humble et contrit, la joie méchante qu’il éprouvait à remplir ce message perçait malgré lui sous son masque.

— Sortez !… dit René.

— Que M. le vicomte veuille bien me pardonner si je n’obéis à l’instant même, comme c’est mon devoir… Mais je n’ai pas achevé ma commission… La personne qui m’envoie vers M. le vicomte désire le voir s’établir à bonne distance de la commune de Glénac pour éviter la chance de conflits regrettables… Je suis conséquemment chargé de notifier à M. le vicomte que tout fermier de Penhoël ou de Pontalès qui lui ouvrirait la porte de sa maison serait immédiatement congédié… M. le vicomte est trop généreux pour exposer de pauvres diables…

— Sortez !… répéta Penhoël dont la patience était évidemment à bout.

Comme ses sourcils se fronçaient, maître le Hivain eut peur. Il témoigna une dernière fois son désir de se faire hacher en mille pièces pour le service de M. le vicomte, et gagna la porte à reculons, en saluant, à chaque pas qu’il faisait, jusqu’à terre.

Il se rendit chez l’oncle Jean pour lui répéter sa notification.

Penhoël, resté seul, demeura durant quelques secondes anéanti sous le coup qui le frappait. Il avait jusque-là fermé les yeux volontairement pour ne point voir les conséquences de sa ruine. Au bout de quelques minutes, une colère sourde fit place à l’abattement qui l’accablait. Un amer sourire éclaira son visage morne. Il venait de songer à Marthe.

Il se leva.

— C’est-elle, murmura-t-il, c’est elle qui est cause de tout !… Je suis le maître pendant une heure encore… J’ai le temps de me venger !

Ce fut alors qu’il se rendit dans la chambre de Blanche.

. . . . . . . . . . .

Dans le salon, Jean de Penhoël soutenait toujours Marthe qui avait repris ses sens, mais qui restait sous le poids d’un accablement insurmontable.

— Il faut retrouver des forces, Marthe, disait le vieillard, car vos épreuves ne sont pas finies… Le malheur est descendu sur notre maison… Et quoi qu’ait pu faire René, votre mari, vous devez l’aider, Marthe, et le consoler dans sa détresse.

Avant que Jean de Penhoël pût s’expliquer davantage, la pendule sonna onze heures de nuit. Le timbre aigu et sonore sembla produire sur René le même effet que si une main rude avait secoué brusquement son sommeil. Il fit effort pour se redresser et appuya ses deux mains sur le parquet où naguère il s’étendait tout de son long.

— Onze heures !… murmura-t-il sans manifester le moindre souvenir de ce qui s’était passé. Que devais-je donc faire à onze heures ?

L’oncle Jean ne le savait que trop. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais le cœur lui manqua.

René regardait tout autour de lui.

— Cette salle est bien grande maintenant, murmura-t-il ; autrefois, elle paraissait plus petite, alors que nous étions tous ensemble…

Il se prit à compter sur ses doigts avec lenteur.

— Vincent…, dit-il, Diane et Cyprienne, vos trois enfants, notre oncle… Blanche de Penhoël… Roger, notre fils d’adoption… puis, Robert de Blois, ajouta-t-il en parlant plus bas, et Lola… pourquoi nous ont-ils quittés tous ensemble ?…

Il s’interrompit, et son corps eut un frémissement.

— Oh !… fit-il en un long soupir, voilà que je me rappelle !

Il se leva. Son ivresse récente avait laissé peu de traces. Il y avait en ce moment sur son visage pâli un reste de noblesse.

— Je me souviens…, reprit-il ; c’est l’heure où Penhoël doit quitter pour jamais la maison de son père !

Marthe demeurait immobile et froide. Ces émotions tristes, mais calmes, étaient trop au-dessous des angoisses qui l’avaient brisée. L’oncle Jean, au contraire, était affecté profondément.

— Je suis bien vieux…, pensa-t-il tout haut, et je croyais mourir avant de voir cela. Allons, mon neveu, l’heure est sonnée !… Que Dieu vous donne le courage de ce dernier sacrifice !…

René fit un pas vers la porte, mais sa tête qui se dressait avec fierté se courba de nouveau. Il venait de heurter du pied les débris de ce cadre brisé qui contenait naguère le portrait du fils aîné de Penhoël.

Son regard timide et inquiet glissa jusqu’à Marthe.

— Si du moins on m’aimait !… prononça-t-il avec désespoir.

Marthe se leva enfin et se rapprocha de lui.

— René, dit-elle, tant que vous ne me chasserez pas, je resterai près de vous… et je vous aimerai.

Ce dernier mot tomba de sa bouche avec effort. Elle songeait à sa fille. Elle se tenait, les yeux baissés, auprès de Penhoël qui la contemplait en silence.

— Oh ! Marthe !… Marthe !… murmura-t-il enfin, si vous aviez voulu !…

Il se retourna vers l’oncle Jean et lui montra du doigt les deux épées.

— Merci…, dit-il seulement.

Puis il se dirigea vers la porte du salon.

Le vieillard et Marthe le suivaient.

Ils traversèrent ensemble le corridor désert. Ils descendirent ensemble le grand escalier où personne ne vint croiser leur route.

De plus en plus, le manoir semblait abandonné.

On aurait pu les voir marcher tous les trois en silence le long des allées du jardin…

L’oncle Jean ouvrit la porte qui donnait sur le dehors. Il sortit ; Marthe en fit autant. Penhoël hésita au moment de franchir le seuil.

— Du courage ! mon neveu…, dit la douce voix de l’oncle Jean. Dieu aura pitié de nous.

Penhoël mit ses deux mains sur son visage et sortit sans jeter un regard en arrière.

À peine avait-il passé le seuil que la porte, poussée par une invisible main, se ferma rudement sur lui.

M. Blaise et Bibandier étaient sortis d’un buisson voisin et riaient, les bons garçons, du meilleur de leur cœur…

XIX. LE SOUPER DE PENHOËL[modifier]

Derrière la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de compagnie : comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans qu’il y ait à côté la farce honteuse ou bouffonne.

— Ça n’est pas drôle, tout de même, dit le fossoyeur, de recevoir congé à une heure pareille !

— Et par un diable de temps ! ajouta M. Blaise : ils vont être fameusement saucés, les pauvres canards… Quel vent !

— Et quelle ondée !… il tombe des gouttes larges comme des pièces de six livres !… Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon opinion est qu’il faut aller voir si M. le maire nous a laissé un peu de sa bonne eau-de-vie.

— M. le maire…, répéta Blaise en ricanant ; je retiens son écharpe pour me faire un gilet.

Ils étaient rentrés sous le vestibule du manoir.

Au dehors, René, Marthe et l’oncle Jean descendaient la montée.

L’orage qui menaçait, depuis la brune, venait d’éclater enfin avec une soudaine violence ; la pluie tombait à torrents.

— Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n’ont point d’asile ! murmura l’oncle Jean.

Marthe avait la tête nue, ses cheveux se collaient déjà ruisselants à ses tempes.

— Et nous n’avons pas d’asile !… dit René.

— Parmi les anciens fermiers de Penhoël…, commença Marthe.

— Il n’y faut pas songer, ma fille…, interrompit l’oncle Jean ; ceux qui nous chassent n’ont rien oublié… Notre malheur se gagne, et l’hospitalité que nous irions demander à un pauvre homme serait une malédiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient ; les arbres du taillis étaient trop bas pour offrir la moindre protection. René s’arrêta.

— C’est par une nuit semblable, dit-il, que j’ai ouvert les portes du manoir à l’homme qui nous chasse aujourd’hui… Ne trouverai-je donc pas où abriter ma tête, moi qui n’ai jamais refusé l’hospitalité à personne ?… Hormis à un, pourtant ! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant à deux mains son front mouillé :

— Ô mon frère !… mon frère !… Dieu te venge !

— Allons, mon neveu, dit l’oncle Jean qui secoua son abattement et feignit une sorte de gaieté, nous n’en sommes pas là, Dieu merci !… C’est un orage à essuyer, voilà tout !… La belle affaire pour un chasseur !… Au pis aller, nous sommes bien sûrs de trouver un accueil cordial chez notre vieil ami l’aubergiste de Redon.

— C’est vrai !… dit vivement Penhoël, celui-là nous aime… et il est assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j’irai, moi, Dieu sait où.

— Où vous irez, je vous suivrai, Penhoël…, répliqua Madame…

René fit comme s’il n’avait pas entendu.

— Il faut que j’aille bien loin, reprit-il ; bien loin !… car ces gens conservent une arme contre moi… et tant qu’ils me verront à portée de leurs coups, ils frapperont sans pitié ni trêve… Jusqu’à ma mort, voyez-vous, ils auront peur de me voir rentrer dans la maison de mon père !

— Et bien ils feront, mon neveu ! s’écria le vieil oncle en affectant un espoir qu’il n’avait pas ; car Dieu est juste, et vous y rentrerez quelque jour… En attendant, je vois de la lumière dans la loge de Benoît le passeur… Entrons là pour laisser passer l’orage, car la pauvre Marthe est bien faible… J’ai bonne espérance… Quand Marthe sera reposée, nous prendrons le bac et nous irons chez notre ami Géraud, qui est riche et dévoué…

L’oncle Jean marchait maintenant le premier. Il s’engagea dans le petit sentier qui menait à la loge. René le suivait avec répugnance. Depuis plus d’une année, il n’avait pas visité le vieux serviteur de son père, qui se mourait dans l’abandon.

Comme Jean de Penhoël approchait de la cabane, il vit en travers de la porte une masse noire dont il ne distinguait point la forme.

Au bruit de ses pas, la masse noire remua. C’était un homme, assis sur la pierre du seuil, la tête entre ses deux mains.

— Est-ce toi, vieux Benoît ? demanda l’oncle Jean.

L’homme releva la tête, et l’oncle Jean put reconnaître la bonne figure de l’aubergiste de Redon.

Il eut un véritable mouvement de joie, et frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

— Avancez, mon neveu ! s’écria-t-il, avancez, Marthe !… voici justement notre ami Géraud qui va nous tirer d’embarras tout de suite.

L’aubergiste se leva en silence, ôta sa casquette avec respect, et se rangea pour laisser l’entrée libre.

Dans le mouvement qu’il fit, la lumière de la résine vint frapper son visage. L’oncle Jean s’arrêta au devant du seuil, tant il vit de tristesse et de découragement sur les traits du vieil aubergiste.

Benoît Haligan s’était mis sur son séant.

— Allumez une autre résine, François Géraud…, dit-il. Faites un grand feu dans la cheminée… Ce n’est pas tous les jours que Penhoël vient visiter son serviteur !

Géraud ne bougeait pas. Il regardait d’un œil morne et consterné les trois hôtes de la pauvre cabane.

Quand Madame entra la dernière, il lui prit la main et la baisa. Il avait des larmes dans les yeux.

— C’est donc bien vrai ce que Benoît vient de me dire ?… murmura-t-il d’une voix altérée.

Penhoël tourna vers le grabat un regard plaintif.

— Qu’a-t-il dit ?… demanda-t-il.

— Allumez une autre résine, François Géraud…, répéta le pauvre passeur. Faites du feu dans la cheminée et trouvez des siéges, afin que nos maîtres soient reçus comme il convient.

— Qu’a-t-il dit ?… demanda encore Penhoël.

— J’ai dit que le manoir avait changé de maître, répliqua Benoît Haligan dont la voix s’adoucit, et je donnerais tout ce qui me reste, sauf l’espoir du salut éternel, pour m’être trompé. J’ai dit que René de Penhoël allait avoir besoin de ceux qui ont mangé le pain de son père…

— Est-ce vrai ?… est-ce vrai ?… balbutia l’aubergiste ; ont-ils eu le cœur de vous chasser, vous, Penhoël… et M. Jean… et Madame ?…

— C’est vrai…, dit René.

— Et nous avons compté sur vous, ami Géraud…, ajouta l’oncle Jean.

L’aubergiste secoua la tête.

— J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il, comme se parlant à lui-même ; maintenant je n’ai plus rien.

— Pas même un asile à donner au fils de ton maître ?… demanda l’oncle Jean dont la voix prit un accent d’amertume.

— Pas même un asile à donner au fils de mon maître…, répliqua l’aubergiste ; ce matin les gens de loi sont venus dans mon auberge… ils m’ont mis dehors avec la vieille femme, qui pleurait… M. Jean, elle avait cru mourir dans l’aisance… C’est bien dur, à son âge, d’aller demander l’aumône par les chemins !…

René s’était assis sur une escabelle, le plus loin possible du grabat de Benoît.

— C’est moi !… prononça-t-il à voix basse, c’est encore moi qui suis cause de cela… Depuis deux ans, Géraud m’apportait de l’argent toutes les semaines… Le soir de la Saint-Louis, il me donna encore un sac en me disant :

« — Ceci ne vient pas de moi tout seul, car je suis ruiné, notre maître… J’ai dit aux bonnes gens de Glénac et de Bains : « Penhoël a besoin d’argent… » Et le sac s’est rempli…

« Et moi, ajouta René, je perdis cela en une seule partie !

— Tout ce que j’avais était à vous, Penhoël…, murmura Géraud ; ce que je regrette, c’est de n’avoir plus rien.

L’oncle Jean s’approcha de l’aubergiste et lui serra la main en silence.

— Mais, reprit ce dernier, ce n’est pas tout, mon Dieu !… Benoît disait encore autre chose… Est il vrai qu’on peut vous perdre après vous avoir dépouillé ?… Est-il vrai que l’honneur de Penhoël est entre les mains de ces démons ?…

Personne ne répondit.

La voix creuse du vieux passeur s’éleva dans le silence.

— Il y a une chaîne d’or autour du cou de Madame, dit-il ; avec cela on peut aller bien loin.

Madame tendit sa chaîne d’or à l’oncle Jean.

— Il n’y a pas de temps à perdre !… s’écria l’aubergiste ; demain, avant le jour, il faut que vous soyez sur la route de Rennes, Penhoël ; les scélérats qui vous ont dépouillé pourraient bien se raviser.

— Qu’il reste ou qu’il parte, grommela Benoît Haligan, ils lui prendront son corps et son âme…

On ne l’entendit point.

— J’irai avec vous, reprit Géraud, fût-ce à Paris… car vous n’êtes pas habitué à vous servir vous-même.

— Mais votre femme ?… dit Marthe.

— Quand j’étais marin, repartit l’aubergiste, ma femme restait seule durant des années.

— Pauvre comme elle est maintenant, la bonne femme !… voulut objecter encore l’oncle Jean.

L’aubergiste hésita un instant.

— Écoutez !… dit-il ensuite avec simplicité, mais de ce ton péremptoire que l’on prend pour lancer un argument sans réplique, je suis né sur Penhoël…

. . . . . . . . . . .

L’orage était passé. Nos trois fugitifs, accompagnés du vieux Géraud, descendirent vers le passage du Port-Corbeau.

La parole lugubre de Benoît Haligan pesait sur leurs poitrines oppressées.

Tandis que Géraud détachait le bac, Marthe était restée un peu en arrière.

Le vent avait chassé les nuages. La lune brillait à travers les branches mouillées. Marthe se retourna pour jeter un dernier regard sur le manoir.

Dans le sentier, éclairé à demi, elle vit deux formes connues qui se glissaient en se tenant par la main, deux jeunes filles dont la longue chevelure flottait au dernier souffle de l’orage…

Marthe joignit les mains en poussant un cri faible. Elle était tombée sur ses genoux.

L’oncle Jean s’élança vers elle.

— Je les ai vues !… répondit Marthe à ses questions ; toutes deux !… La mort ne les a point changées… Elles m’ont jeté un baiser avec un sourire… Oh ! je les reverrai bien souvent, car elles savent à présent comme je les aimais !

. . . . . . . . . . .

Malgré son apparence de solitude et d’abandon, le manoir avait bien gardé quelques hôtes. À peine René, Marthe et l’oncle Jean eurent-ils quitté le grand salon, qu’une porte latérale s’ouvrit, donnant passage à M. Robert de Blois.

Robert avait entendu et vu la majeure partie de ce qui venait de se passer ; un sourire de profond dédain se jouait encore autour de sa lèvre.

Il se dirigea vers la table où était la lampe, et poussa du pied, chemin faisant, les débris du portrait de l’aîné.

— Quelle brute enragée et stupide !… murmura-t-il. En vérité, la partie était trop aisée à gagner !… C’est qu’il allait la tuer, ma parole d’honneur… sans ce vieux pique-assiette d’oncle en sabots, qui est, ma foi, un gaillard !…

Il jeta un regard sur l’épée, qui était toujours à la même place.

— Tudieu !… reprit-il, quelle garde il vous avait ! Il a désarmé l’autre trois fois de suite au demi-cercle !… On n’y voyait que du feu !

Il s’étendit sur le fauteuil où s’asseyait naguère Penhoël, et joignit ses mains sur son estomac avec un air de béatitude.

— Et tout cela est déjà de l’histoire ancienne ! poursuivit-il ; la toile est tombée, la farce est finie et nous entamons l’ère sérieuse de notre existence… Il s’agit maintenant d’être un homme grave… et de porter comme il faut notre fortune… On se débarrasserait bien de ce vieux Basile de Pontalès, mais on a besoin de lui pour la députation… Il m’a garanti cent voix de ses créatures au collége de Redon… Les élections approchent… Quand je serai député, du diable si je ne lui joue pas quelque bon tour !

Il agita la sonnette, placée à côté de lui.

— Ma course sur la lande m’a donné grand appétit, reprit-il, mais je n’ai pas perdu ma peine… Blanche est en lieu de sûreté maintenant… et mon arc a toutes les cordes qu’il faut.

Un domestique se montra à la porte.

— Commandez qu’on me prépare à souper, dit Robert.

— C’est déjà fait…, répliqua le valet ; notre monsieur avait donné l’ordre qu’on le servit au salon.

— C’est bien…, dit Robert. Je me contenterai du souper de notre monsieur… Allez !

Le domestique sortit.

Robert se frottait les mains et riait dans sa barbe.

— Le pauvre diable !… pensait-il ; le pauvre diable !… Allez donc sauver les gens qui se noient !… Pardieu ! ce vieux fou de Benoît Haligan parlait comme un livre, après tout !… et la morale de la chose est qu’il faut laisser les gens couler comme des plombs au fond de l’eau.

Second éclat de rire, pendant lequel une main se posa, par derrière lui, sur son épaule.

C’était M. Blaise, vêtu d’un très-bel habit bourgeois, et qui riait, lui aussi, de tout son cœur.

— Nous sommes gais !… dit-il en prenant place à côté de son ancien maître.

— Et je crois que nous en avons sujet, mon fils !… repartit Robert. Je pensais justement à toi… Je me disais : Voilà un garçon qui doit me garder de la reconnaissance !…

— Ah !… fit Blaise, tu te disais cela ?…

— Oui… Le fait est que le bien t’est venu en dormant, mon bonhomme !… J’aurais pu admirablement me passer de toi.

— J’ai fait de mon mieux…, dit Blaise avec une humilité feinte ; j’ai été un domestique fidèle, soumis, dévoué…

— La perle des valets !… interrompit Robert.

— Et j’ai été encore, poursuivit Blaise, un observateur attentif, un confident discret, un espion adroit.

— Le roi des marauds, enfin !… s’écria Robert, c’est juste… Va, je ne veux pas diminuer ton mérite !… Sois sûr que ta part du gâteau sera suffisante et honnête.

L’Endormeur approcha son siége et prit un air important.

— C’est précisément sur ce sujet-là que je voulais te toucher un mot ou deux, dit-il. De quelle manière entends-tu les partages, toi, Américain ?

— Ma foi, mon fils, j’avoue que tu me prends sans vert… Je n’ai pas encore songé à cela… Entre nous, comme bien tu penses, il ne peut pas y avoir de difficultés.

— Assurément non !… Cependant j’ai toujours entendu dire que les bons comptes font les bons amis. On peut discuter un petit peu sans se fâcher… D’abord, je te ferai observer que nous ne sommes pas restés dans les termes de notre premier programme… C’était vingt mille francs de rente chacun que nous devions avoir, si tu t’en souviens…

— Dame ! fit Robert ; je suis presque content de te voir établir toi-même des différences…

— De très-grandes ! interrompit Blaise.

— D’accord !… J’ai fait toute la besogne et tu t’es reposé.

Blaise fourra ses deux mains dans ses poches, et croisa ses jambes pour s’étendre commodément sur le dossier de son fauteuil.

— Mon bonhomme, dit-il, je vois que tu es porté à introduire de l’aigreur dans notre causerie amicale… Si tu as mal aux nerfs, tant pis pour toi !… Moi je suis de bonne humeur et je continue avec une entière bienveillance. Il ne s’agit pas ici de nos mérites respectifs, mais bien des parts qui doivent nous revenir dans la succession de Penhoël… Quand j’ai dit que les circonstances avaient changé, c’est que je vois ici deux héritiers nouveaux, et peut-être trois…

— Qui donc ?

— D’abord Pontalès… Ensuite, ce laid coquin de Macrocéphale… Enfin, notre chère Lola, qui ne voudra point, sans doute, s’en aller les mains vides…

— Qu’y faire ?

— Voilà !… Diviser le patrimoine en deux portions égales… La première sera pour M. le marquis, lequel se chargera de récompenser maître Protais le Hivain à sa fantaisie… L’autre sera pour nous.

— Et Lola ?…

— Elle sera la maîtresse d’un Pontalès quelconque qui la payera ou qui ne la payera pas, je m’en bats l’œil… Quant à notre pauvre part de vingt mille livres de rente, il y aura dix mille francs pour toi et dix mille francs pour moi…

— Mais…, voulut objecter Robert.

— Attends donc !… Ceci en principe… Mais, car moi aussi j’ai mon mais, mais durant l’espace de trois années consécutives, j’aurai la libre disposition de notre fortune indivise, parce que, suivant nos conventions, je serai le maître, et toi le domestique.

Robert le regarda bouche béante.

— Tu veux railler ? balbutia-t-il.

— Non pas du tout !… de ma vie je n’ai parlé plus sérieusement !… Mon brave, il n’y a dans les marchés que ce qu’on y met… Le soir où nous fîmes ce bon repas à l’auberge du vieux Géraud sur le port de Redon, — quelle omelette ! mon bonhomme… et quel gigot !… non, c’était une épaule, — tu me promis en propres termes d’être mon domestique pendant le même espace de temps que je t’aurais servi…

— Et tu es assez fou pour espérer… ? commença Robert en fronçant le sourcil.

— Une simple observation…, interrompit l’Endormeur avec gravité : les rapports nouveaux que nous allons avoir ensemble exigent, à mon avis, de nouvelles formes… S’il m’en souvient bien, tu exigeas de moi autrefois le sacrifice de certaines façons familières… aujourd’hui je te rends la pareille, et franchement tu ne peux pas m’en vouloir…

Robert avait grand’peine à contenir son impatience.

— Quand tu auras fini…, dit-il.

— Encore tu !… s’écria l’Endormeur… Américain, mon fils, vous avez la tête dure… et je commence à craindre de voir notre petite discussion dégénérer en une mauvaise querelle !

Blaise ne souriait plus.

— Voyons…, dit Robert, qui commençait à s’inquiéter, je t’accorde tes dix mille francs de rente, bien que ce soit absurde… Nous ne sommes pas en position de faire un éclat.

— Vous, peut-être, mon ancien seigneur… Mais moi, cela m’est parfaitement égal !… Écoutez donc !… chacun a ses petites faiblesses… Depuis trois ans, je songe tous les jours au plaisir que je me donne en ce moment… Vrai, ajouta-t-il en se prenant à rire, trois ans ce n’est pas trop… car je m’amuse comme un bienheureux !

Robert avait la tête basse et semblait réfléchir.

— Et quand je songe que j’ai trois ans à m’amuser ainsi, reprit Blaise, ma parole, je ne me sens pas de joie !

Robert jeta un regard de côté vers l’épée de l’oncle Jean, qui restait à portée de sa main. Blaise ne perdit point ce mouvement.

— Oh ! oh ! fit-il, je croyais que nous n’étions pas en position de faire un éclat !…

La lèvre de Robert tremblait ; il était tout blême de colère.

— Blaise !… Blaise !… dit-il d’une voix altérée, ma patience a des bornes…

— Moi, voilà trois ans que je patiente, répliqua l’Endormeur dont le calme semblait imperturbable.

— Tu sais bien que tu demandes l’impossible !… Et ce jeu doit cacher autre chose… En deux mots, que veux-tu ?

— Voilà qui est parler !… s’écria l’Endormeur ; mon bonhomme, tu as été bien longtemps à me comprendre… On m’a promis vingt mille livres de rente : je veux vingt mille livres de rente.

— Et moi ?… dit Robert qui baissait les yeux pour tâcher de dissimuler sa colère.

— Je n’entre pas dans tes affaires personnelles, mon fils… Sur les vingt mille livres de rente qui restent, tu t’arrangeras avec M. le marquis de Pontalès, avec maître Protais le Hivain, avec notre chère Lola et même avec le Bibandier, s’il y a lieu.

— C’est ton dernier mot ?… demanda Robert à voix basse et les dents serrées.

— C’est mon dernier mot…, répondit l’Endormeur, et je te promets que je n’en démordrai pas !… Tu me donneras tout, ou bien, morbleu ! je mangerai seul le bon souper que tu as commandé, et tu me serviras à table !

— Allons !… dit Robert qui affecta un mouvement de gaieté, je vois bien qu’on ne peut pas raisonner avec toi ce soir… Il faut tâcher de s’arranger autrement.

Tout en prononçant ces paroles avec un accent de bonne humeur, Robert de Blois jouait avec le pied de la lampe. Au beau milieu de son sourire, sa main glissa, rapide comme l’éclair, et saisit sur la table l’épée de l’oncle Jean.

Mais l’Endormeur était sur ses gardes. Si rapide qu’eût été le mouvement, quand Robert se retourna pour frapper, il vit son camarade debout au milieu de la chambre et tenant à la main l’épée du maître de Penhoël.

— Oh ! oh ! mon bonhomme ! dit Blaise qui tomba en garde assez gaillardement ; on te connaît depuis le bout de l’oreille jusqu’à la plante des pieds… Tu triches toujours, c’est ton caractère… mais, au jeu que nous allons jouer, à ce qu’il paraît, on ne peut pas filer la carte.

Robert s’était levé. Il n’était peut-être pas brave dans l’acception héroïque du mot, mais il avait ce qu’il fallait de sang-froid et de fermeté pour défendre à l’occasion son intérêt ou sa vie.

— Je te préviens que c’est un duel à mort, dit-il en marchant sur Blaise avec précaution.

— C’est tout ce que tu voudras, mon fils… répliqua l’Endormeur. Dieu merci ! j’ai cinq ans de salle.

Ils n’étaient pas encore à portée l’un de l’autre. Robert s’arrêta et se mit en garde à son tour.

— Une dernière fois, dit-il, je te propose la paix.

— Moi, répondit Blaise, je te propose une place de valet de chambre auprès de ma personne… sinon je réclame le payement de mes gages pour trois années de service, lesquels gages j’évalue à la somme de deux cent mille francs.

Il n’y avait plus à parlementer. Les pointes des deux épées se joignirent tout doucement. Ce fut comme une caresse.

Ce combat ne ressemblait guère à celui qui avait eu lieu peu d’instants auparavant, à la même place. Les deux adversaires se montraient également prudents.

Ils firent tour à tour une demi-douzaine de passes à distance ; quand l’un d’eux se fendait, par aventure, il restait bien six pouces entre la pointe de son épée et le corps de l’adversaire.

Et pourtant l’assaut s’animait ; ils frappaient du pied vaillamment, comme à la salle d’armes, et l’on entendait un grand cliquetis de fer.

De loin un myope aurait pu penser que c’était une bataille acharnée et terrible.

Au moment où le bruit de ferraille allait le mieux, un gros rire éclata tout à coup de l’autre côté de la chambre.

Les deux épées se baissèrent à la fois.

La porte par où Robert et Blaise étaient entrés dans le salon venait de s’ouvrir. Sur le seuil on apercevait la taille longue et maigre de Bibandier. L’ancien uhlan se tenait les côtes et riait à gorge déployée.

— Ah ! ah ! ah ! s’écria-t-il dès qu’il put parler ; la maîtresse farce !… Voilà deux bons garçons qui se battent comme des diables pour un héritage qui leur passera sous le nez !… Ah ! ah ! ah !… Et pour un souper qu’un autre mangera !

Robert et Blaise restaient tout décontenancés.

L’ancien uhlan, fossoyeur de la paroisse de Glénac, fit quelques pas à l’intérieur de la chambre. Il tenait à la main des papiers.

— Restez dehors si vous avez peur !… cria-t-il à la cantonade ; je promets bien qu’ils ne me tueront pas… Ma parole ! reprit-il en s’adressant aux deux combattants, vous êtes drôles à croquer comme cela… Ah ! M. Robert, j’irai te voir à la chambre, bien sûr, quand tu seras député… Ah çà ! l’Endormeur, nous voulons donc avoir vingt bonnes petites mille livres de rente qui ne doivent rien à personne. Et, sur le reste, l’Américain pourra s’arranger avec le vieux marquis, avec M. de la Chicane, etc.… etc.…, et enfin avec le Bibandier, s’il y a lieu… Laissez là vos joujoux, mes enfants ; nous allons parler d’affaires sérieuses.

Blaise et Robert se regardaient. Le préambule n’annonçait rien de bon.

Bibandier s’installa dans le fauteuil, auprès de la table.

— Mes amours, dit-il, je m’applaudirai toute ma vie de vous avoir évité la peine de vous embrocher comme des dindons que vous êtes… Quand vous me ferez des yeux de tigre pendant une heure, ça ne changera rien à l’histoire !… Voyez-vous, il n’y a pas moyen de faire les méchants ici, ce soir…

— Mais que signifie donc tout cela ?… s’écria Robert ; je ne vous avais jamais vu si insolent, mons Bibandier !

— Américain, dit l’ancien uhlan, la nature chatouilleuse de mon caractère ne me permet pas de continuer l’entretien sur ce ton… Ah ! ah ! ah !… se reprit-il en éclatant de rire, j’ai envie de prendre, moi aussi, une de ces vieilles flamberges, et nous mènerons la danse à trois… Mais c’est assez folâtrer… Viens te mettre à ma droite, l’Endormeur… Américain, prends place à ma gauche… Il s’agit d’une communication officielle.

Robert et Blaise s’approchèrent machinalement.

— M. le marquis de Pontalès, poursuivit Bibandier, a bien voulu me donner auprès de vous une mission de confiance… Il m’a dit :

« — Mon ami Bibandier, je répugne à voir ce Robert et ce Blaise… »

— Comment !… s’écrièrent ceux-ci en même temps.

— Si vous m’interrompez, nous n’en finirons pas… M. le marquis m’a donc dit :

« — Mon ami Bibandier, épargne-moi la peine de voir ces deux coquins de Robert et de Blaise !… »

— Ah !… fit M. de Blois, Pontalès a dit cela !…

— Comme j’ai l’honneur, mon fils… Et je crois bien que c’est pure modestie… Le marquis, tout en vous comblant de bienfaits, veut se soustraire aux marques de vôtre reconnaissance… Jugez-en… Il m’a dit encore :

« — En définitive, ces drôles m’ont été d’une certaine utilité… Je prétends qu’ils ne s’en aillent pas les mains vides. »

— Nous en aller !… se récria Blaise.

Et Robert ajouta en raillant à son tour :

— Ah çà ! M. le marquis croit donc que nous sommes gens à tirer les marrons du feu pour nous laisser ensuite mettre à la porte comme des enfants ?

— Le marquis est un fameux lapin, M. Robert !… dit l’ancien uhlan avec emphase ; et s’il mange les marrons à lui tout seul, vous devez encore vous estimer heureux qu’il veuille bien vous en jeter les pelures !…

— C’est ce qu’il faudra voir !…

— C’est tout vu !… Pour en revenir, Pontalès m’a chargé de vous dire qu’il a besoin de son manoir de Penhoël… et qu’il serait flatté de vous voir disparaître ce soir même.

— Il faut que le brave homme soit tombé en enfance ! murmura Robert qui véritablement ne comprenait rien à cet acte d’hostilité brutale. Le manoir est à nous bien plus qu’à lui… Nous possédons des contre-lettres dont les doubles se trouvent entre les mains de maître le Hivain.

— Les doubles, et les originaux aussi…, riposta Bibandier.

— Du tout !

— Si fait ! c’est moi-même qui ai crocheté votre secrétaire ce soir… Pas de jeux de mains, M. Robert, ou j’introduis dans la discussion un argument nouveau.

Sa main droite, qui était passée sous le revers de sa veste de paysan, sortit armée d’un pistolet de taille recommandable.

— Causons comme des amis, reprit-il, et ne nous emportons pas avant de savoir… Je gagne ma vie, que diable !… Si vous aviez été les plus forts, soyez certains que j’aurais travaillé pour vous… car je n’ai pas de rancune, moi… et je ne me souviens déjà plus des grands airs malhonnêtes que vous avez pris avec moi pendant trois ans. Voici donc une chose entendue… Il ne faut plus compter sur vos contre-lettres.

— Nous avons d’autres moyens…, dit Robert. Et si Pontalès nous pousse à bout !…

— Mes amours, vous serez doux comme des agneaux !… C’est moi qui vous en réponds !… Je vous dis que ce vieux Pontalès est un lapin de première force !… Et un brave homme… car il vous propose une indemnité, lui qui pourrait vous renvoyer tout bonnement comme des vagabonds.

— Quelle indemnité ?… demanda Blaise.

— Une dizaine de jolis billets de mille francs à partager entre vous.

— Juste la moitié d’une année de notre revenu !… se récrièrent à la fois les deux amis ; c’est de la démence.

— Acceptez-vous ?

— Jamais !… dit Robert.

— J’aimerais mieux m’aller pendre !… ajouta Blaise.

— Ancien style !… fit observer Bibandier ; la guillotine a remplacé cette forme féodale et vieillie… Plaisanterie à part, mes garçons, vous ne comprenez pas du tout votre situation… Permettez-moi de mettre sous vos yeux de légers documents que ce finaud de Pontalès a fait venir de la capitale.

Il déplia l’un des papiers qu’il tenait à la main.

— Premier document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.

« Bureau des renseignements.

« Robert Camel… »

La surprise arracha un cri à Robert.

Blaise et lui changèrent à ce moment de visage. Jusqu’alors ils avaient cru pouvoir combattre à armes égales.

« … Robert Camel, » reprit Bibandier, « dit Wolf, dit Belowski, dit l’Américain, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement. Origine inconnue ; vingt-huit ans ; repris de justice ; trois condamnations en police correctionnelle et deux en cour d’assises ; condamné en 1815 pour vol qualifié à cinq ans de réclusion ; s’est évadé de la Force au bout d’un mois, et n’a pu être ressaisi par la justice… »

— Deuxième document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.

« Bureau des renseignements.

« Blaise Jolin, dit l’Endormeur, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement… »

Bibandier se mit à rire :

— Vous avez comme ça, tous deux, des habitudes, mes chéris !… dit-il.

« … Auquel il se livre habituellement ; repris de justice ; condamné par contumace le 5 janvier 1816 à dix ans de travaux forcés, à la marque et à l’exposition… »

L’ancien uhlan replia soigneusement ses papiers pour les mettre dans sa poche.

Robert et Blaise avaient la tête basse ; ils semblaient atterrés.

— Mauvais ragoût !… dit Bibandier, dix ans et le pilori… tu as tout de même bien fait de t’évanouir, l’Endormeur !… Mais ne nous perdons pas dans des digressions inutiles, comme disait le gros avocat qui m’a envoyé à Brest… Il nous reste à savoir s’il vous plaît, M. Robert, de faire vos quatre ans et neuf mois de réclusion… et si vous éprouvez le besoin, M. Blaise, de purger votre contumace ?…

Les deux amis gardaient le silence. C’était là un coup aussi rude qu’inattendu. Blaise, surtout, qui s’était cru au sommet des prospérités, retombait à plat et se sentait incapable de résistance.

Robert essaya du moins de faire tête à l’orage.

— Tout cela est très-bon…, dit-il en relevant sa tête blêmie, et je devine la part que vous y avez prise, mon vieux camarade… Mais si nous sommes perdus, Pontalès pense-t-il être à l’abri ?

— Oh ! oh !… répondit Bibandier, quand vous le pincerez, celui-là !…

— On peut essayer !… Ce qui s’est passé la nuit de la Saint-Louis…

— Pas de témoins ! interrompit Bibandier.

— Il y en avait un, du moins.

— Oui… c’est vrai… Mais je suis tout seul à le connaître… et M. le marquis me paye.

Robert fit un geste de rage impuissante.

— Quoi qu’il arrive, s’écria-t-il, nous résisterons !… Nous ne sommes pas encore sous la main de la justice, et nous avons le temps de nous retourner.

— Pas beaucoup…, dit l’ancien uhlan avec douceur.

— Donnons-nous la main, Blaise, reprit Robert en se tournant vers son camarade. Nous sommes unis, n’est-ce pas, maintenant ?… À nous deux, nous le mènerons loin, je vous jure, votre marquis de Pontalès !…

— Oui… oui…, balbutia l’Endormeur ; je ferai tout ce que tu voudras !

— Ah !… s’écria Robert, on croit nous tenir !… À l’appui de ces belles menaces, M. le marquis aurait dû nous montrer quatre gendarmes…

— Il y en a huit à l’office…, répondit Bibandier en souriant ; c’est l’Endormeur qui a été les chercher à Redon.

Robert se tourna vivement vers Blaise, qui murmura en se frappant le front :

— C’était au cas où les paysans se seraient révoltés pour les maîtres de Penhoël.

Robert ne dit plus rien ; il était vaincu. Dans le silence qui se fit, on entendit la petite toux sèche de Macrocéphale, qui attendait toujours derrière la porte.

— Patience ! lui cria Bibandier ; voilà qui est fini.

Il tira de sa poche un portefeuille et compta sur le coin de la table dix billets de banque de mille francs.

— Mes amours, reprit-il, on ne vous demande même pas de reçu, tant est grande la confiance que vous nous inspirez… Seulement votre signalement est donné à toutes les gendarmeries du département… Si vous êtes encore dans les environs au lever du soleil, vous pourrez bien éprouver quelques désagréments… En vue de ce danger qui vous menace, je vous ai fait préparer deux excellents chevaux, lesquels vous attendent de l’autre côté de l’eau.

— Partons !… dit Robert qui prit cinq des billets étalés sur la table.

Blaise serra les cinq autres d’un air désespéré.

— Nous nous entendons bien, poursuivit Bibandier ; si fantaisie vous prenait de revenir, coffrés en deux temps, sans rémission !…

Les deux amis se dirigèrent vers la porte. Bibandier se leva pour les reconduire poliment.

— J’espère que nous n’avons pas de rancune, leur dit-il chemin faisant ; en somme, je vous ai réconciliés, mes petits… Chacun gagne son pain comme il peut, vous savez bien… Et, tenez ! j’espère que je vous rejoindrai bientôt là-bas, à Paris… Nous ferons encore plus d’une bonne affaire ensemble. À vous revoir, mes braves !… Ah ! j’oubliais…, maître le Hivain, qui n’ose pas entrer de peur des épées, et qui vous a joué le présent tour, me prie de vous dire qu’il ne mourra pas content à moins de se faire hacher en mille pièces pour votre service !…

Robert et Blaise avaient disparu…

Quelques instants après, un domestique entra, portant le souper commandé par le maître de Penhoël. Bibandier et maître Protais le Hivain s’attablèrent gaiement.

C’était plaisir de les voir se frotter les mains et rire, avant d’attaquer la succulente poularde qui fumait au milieu de la table.

— Il fallait bien que ce souper-là fût mangé enfin par quelqu’un !… dit Macrocéphale.

— À votre santé, M. de la Chicane ! riposta Bibandier en versant deux pleines rasades. Nous sommes les maîtres ici pour ce soir !

Chacun d’eux porta son verre à ses lèvres ; mais, au lieu de boire, ils se levèrent vivement et avec respect.

M. le marquis de Pontalès, qui était entré sans bruit, venait de se mettre à table.

L’ancien uhlan et l’homme de loi restaient debout, le verre à la main, tout décontenancés.

Pontalès avait sur le visage son bon petit sourire, doucement moqueur.

Il attira la poularde et se servit une aile.

Le Hivain et Bibandier attendaient qu’il leur dît de s’asseoir.

Pontalès mangea son aile de volaille et but un verre de vin avec un plaisir manifeste.

Puis il partagea entre ses deux compagnons un signe de tête protecteur.

— Je suis content de vous, mes enfants… dit-il avec sa tranquille bonhomie. Allez manger un morceau à l’office…

FIN DE LA SECONDE PARTIE.

TROISIÈME PARTIE. LE VOYAGE.[modifier]

I. LA COUR DES MESSAGERIES[modifier]

Le XIVe siècle trouva l’architecture, le XVe inventa la poudre, le XVIe restaura la peinture, le XVIIe fixa la langue, le XVIIIe compila l’Encyclopédie et mangea ces petits soupers trop fameux qui nous coûtent tant de vaudevilles ! Le XIXe siècle a perfectionné les moyens de transport.

C’est là sa gloire. On pourra contrôler ses autres titres : planètes devinées, conserves de tragédies, romans à la vapeur et goguettes humanitaires, mais nul historien n’aura le cœur de lui contester le macadamisage, les bornes kilométriques, le cornet à piston du conducteur, et la lampe merveilleuse qui chauffe en hiver les pieds des voyageurs.

Nous ne parlons pas même des chemins de fer. La diligence seule eût suffi pour créer à notre âge une spécialité honorable.

La diligence si dédaignée !…

L’empire n’est pas encore bien loin de nous, et pourtant si nos jeunes messieurs les voyageurs du commerce voyaient surgir tout à coup une de ces lourdes et incommodes machines auxquelles étaient réduits leurs devanciers, les simples commis voyageurs, ces aimables fils, frémiraient jusque dans leurs breloques.

La restauration fit des progrès, il faut l’avouer ; mais, en 1820, les voitures publiques avaient encore cette physionomie de coucou qui révolte et fait honte. On mettait trois jours et trois nuits pour aller de Rennes à Paris. On couchait en route ; on faisait des relais de sept lieues avec deux ou trois rosses asthmatiques. Enfin des choses qui semblent dater du déluge !

Il a suffi d’une vingtaine d’années pour aplanir les montagnes, combler les fondrières, civiliser les pataches, guérir les chevaux et mettre dans tous les compartiments des diligences restaurées cette jolie petite revue, qui porte aux points les plus reculés de notre France la renommée de la pâte Regnault et les épiques dissensions des dents osanores.

Il était environ huit heures du matin. Dans la cour de l’hôtel des messageries, à Rennes, on faisait beaucoup de bruit et l’on se donnait beaucoup de mal. C’était le départ pour Paris. Au milieu de la cour, stationnait une voiture jaune, étroite par la base, large par le haut, et dont la construction semblait calculée pour obtenir le plus d’accidents possibles. Autour de cette voiture, à laquelle s’attelaient déjà trois chevaux, réformés pour diverses maladies, un monde de facteurs, de voyageurs et de mendiants se pressait.

Il y avait là cette famille qui occupe l’intérieur des diligences depuis le commencement des temps : le père avec son bonnet de soie noire et le grand sac de nuit ; la mère qui porte le panier aux provisions, bourré de veau froid, et dont le couvercle trop petit laisse passer le goulot des bouteilles ; les deux demoiselles qui se sont coiffées de chapeaux antiques pour mettre ceux du dimanche dans la malle ; et la bonne revêche, avec les trois petits enfants, payant demi-place, dont le roulement de la voiture va bientôt déranger les jeunes estomacs…

Cette famille encombre à elle seule une cour de messageries, tant elle a d’amis qui viennent pleurer sur son départ et lui souhaiter bon voyage. Elle se charge des commissions de toute une ville ; quand elle part, la malle-poste n’a plus rien dans ses coffres.

Il y avait, pour la rotonde, le petit jeune homme qui va faire son droit à Paris, emportant avec lui le cher manuscrit de cette tragédie que le Théâtre-Français, hélas ! ne voudra point jouer ; la petite fille, sournoise et pauvre, que vous rencontrerez peut-être, au bout d’un mois, pimpante et bien changée dans une loge de l’Opéra ; enfin, la nourrice discrète, vaste, rouge, qui va voir si Paris lui garde un rejeton royal à allaiter.

Pour l’impériale, deux hommes à moustaches et à pipes.

Restait ce compartiment aristocratique : le coupé, que l’on nommait à Rennes, en ce temps, le cabriolet.

Dans la foule bavarde et attendrie qui entourait la voiture, on se disait qu’un monsieur, venant de Brest, avait pris le cabriolet pour lui tout seul. On ajoutait, entre deux poignées de mains arrosées de larmes, que ce monsieur était un Anglais et que les Anglais sont des originaux qui ne font rien comme tout le monde.

Les mendiants et les désœuvrés qui l’avaient vu arriver, la veille au soir, affirmaient qu’il était bel homme et militaire, pour sûr.

Il était descendu à l’hôtel de France, dont les portes donnent sur la cour même des messageries. Là, il avait trouvé deux grands nègres et une dame avec ses servantes. Toutes ces personnes, qui semblaient faire partie de sa maison étaient arrivées à Rennes en même temps que lui, mais dans deux chaises de poste surchargées de bagages.

Pourquoi voyageait-il seul dans le cabriolet, tandis que la dame était en chaise de poste ? Pourquoi surtout les deux grands nègres s’étalaient-ils dans une commode berline, tandis que leur maître présumé allait en diligence ?

Les Anglais !… les Anglais, cela fait de si drôles de corps !…

Et les anecdotes de rouler ! L’un avait connu un Goddam qui mangeait son potage au dessert ; l’autre avait fréquenté un gentleman qui ne voyageait jamais qu’avec son cheval, seulement ce gentleman tenait toujours son cheval par la bride, et autres raretés de la même force.

Plus on parlait des drôleries britanniques, plus les regards se fixaient, curieux, sur la porte de l’hôtel de France, par où l’Anglais devait passer pour entrer dans la cour des messageries.

L’heure du départ avait sonné ; l’Anglais se faisait attendre.

La famille de l’intérieur, le petit étudiant et la vaste nourrice commençaient à murmurer contre les priviléges des gens riches.

— Viendra-t-il aujourd’hui ou demain, l’Englishman ? disait la bonne.

— S’il s’agissait d’un pauvre malheureux, grondait la nourrice, on le laisserait prendre ses jambes à son cou et courir après la diligence !

Les mendiants gémissaient :

— Bonnes âmes charitables… bons chrétiens, pour l’amour de Dieu !…

Les facteurs criaient :

— Une caisse pour Alençon, quarante livres… deux paniers de poisson pour Vitré !…

Et auprès de la portière de l’intérieur :

— Vous ne nous oublierez pas auprès de M. et madame Grimblet, n’est-ce pas ?…

— Bien des choses à l’avoué surtout et à son épouse.

— Si vous m’en croyez, vous entortillerez vos pieds dans la paille… les matinées sont fraîches…

— Ah ! vous allez trouver sur la route de quoi vous distraire !… Tous les regrets sont pour ceux qui restent !…

— Amitiés à Victor, à Joseph, à Sophie… Vous auriez mieux fait de mettre le chien sur l’impériale.

Au beau milieu de ces caquetages croisés, le silence se fit tout à coup. La porte de l’hôtel de France venait de s’ouvrir, et les deux grands nègres de l’Anglais se montraient sur le seuil.

— Beaux brins d’hommes, ma foi ! murmura la nourrice.

C’étaient en effet des noirs magnifiques, vêtus d’une riche livrée et coiffés de turbans blancs, qui faisaient ressortir l’ébène luisante de leur peau.

Ils traversèrent la cour sans s’occuper de tous ces regards fixés sur eux avidement, et déposèrent dans le coupé un manteau, un châle de cachemire et un coussin de fourrure de toute beauté.

— Avec ça, dit l’un des hommes à moustaches et à pipes de l’impériale, le milord ne gagnera pas la coqueluche !

Le petit étudiant, philosophe par nécessité, lançait au riche manteau et à la belle fourrure des regards de mépris stoïque.

Les deux noirs s’en allèrent en silence, comme ils étaient venus, et l’Anglais parut, à son tour, sur la porte de l’hôtel.

C’était un homme d’aspect noble et véritablement remarquable. Cette épithète d’original, que la province accorde au premier paltoquet qui laisse croître ses cheveux ou sa barbe et porte un chapeau ridicule, ne lui allait pas à la cheville.

Il y eut dans la foule un murmure d’étonnement, nous allions dire de respect.

L’Anglais ne portait cependant qu’un costume de voyage assez simple. Une redingote à brandebourgs, comme c’était la mode alors, serrait sa taille haute et d’une rare élégance. Pour coiffure il avait une petite casquette anglaise de laquelle s’échappaient, en boucles naturelles, ses cheveux noirs, soyeux et lustrés.

Tandis qu’il traversait la cour lentement, chacun put admirer son visage noble et fier, et le dessin régulier de ses traits, brunis par le soleil.

Une nuée de ces mendiants sales et hideux, qui pullulent dans les rues de Rennes, se pressait sur son passage en faisant assaut de criailleries et de lamentations.

La foule pensait que l’Anglais allait les combler de gros sous ; mais celui-ci n’eut pas même l’air de les apercevoir et monta dans le coupé, dont il ferma la portière sur lui.

— En route !… cria le conducteur en se pendant à la courroie de l’impériale.

Le postillon fit claquer son fouet.

— Bonne âme charitable !… chantait le chœur plaintif des mendiants ; bon chrétien, pour l’amour de Dieu !…

Et le même chœur grondait en aparté :

— Coquin d’Angliche ! si nous pouvions t’étrangler tout vif !

Les badauds s’étonnaient et disaient :

— Le fait est qu’il pourrait bien leur donner quelques pièces de deux sous, ce richard-là !… Mais les Anglais, ça a le cœur dur comme un caillou !

Au moment où la voiture s’ébranlait, une main blanche et fine sortit de la portière du coupé, et une pleine poignée de louis d’or tomba sur le pavé de la cour.

Ce fut alors une épouvantable bataille entre les mendiants ameutés.

De mémoire de gueux, on n’avait jamais vu à Rennes une magnificence pareille. Les badauds ouvraient de grands yeux, et plus d’un, parmi eux, avait bonne envie de prendre part à la mêlée.

Tandis que les mendiants, hommes, femmes et enfants, se ruaient les uns contre les autres avec une ardeur digne de l’aubaine, la diligence, à peine lancée, subissait un temps d’arrêt à la porte même de la cour. Tout le monde s’élança de ce côté, dans l’espoir d’un accident, mais ce n’était qu’un voyageur, portant pour bagage une petite valise assez plate, et demandant une place pour Paris.

En pleine rue, on ne se fût certes pas arrêté pour ouïr les instances de ce voyageur inconnu, mais sous l’étroite voûte qui sépare la voie publique de la cour des messageries rennaises, un seul homme fait obstacle et peut disputer le passage au postillon le plus absolu. Il faut parlementer.

Le conducteur se pencha sur son siége et dit :

— Monsieur, la voiture a sa charge… Après-demain, vous aurez un autre départ.

Le voyageur n’était rien moins que notre ami Étienne Moreau, le peintre, arrivant de Redon avec son léger bagage.

— Il faut pourtant que je parte aujourd’hui…, répliqua-t-il.

— S’il n’y a pas de place.

— Je ne suis pas difficile… je me mettrai n’importe où.

— Voilà un être entêté !… grommela le conducteur ; puisque je vous dis que la diligence est comble !… Adressez-vous en face à la Concurrence… Il n’y a pas de danger qu’on refuse un voyageur dans cette boutique-là !

— J’en viens pourtant, dit Étienne ; et l’on m’a refusé.

— Alors, au large, s’il vous plaît !… En avant, postillon !

Le postillon fit claquer son fouet ; les chevaux piaffèrent sur place. Étienne resta ferme au beau milieu du défilé, comme un Spartiate des Thermopyles.

Gueux et badauds se pressaient dans la cour à l’entrée de la voûte et cherchaient en vain à reconnaître la nature de l’obstacle qui arrêtait ainsi la diligence dès le début de sa carrière.

— Il y aura un cheval malade…, se disait-on.

— Mais Dieu de Dieu ! voilà-t-il un milord qui a bon cœur !

— Quand ça se met à être généreux, ma parole, c’est pire que des princes !

Les plus fluets tâchaient de se couler dans l’espace étroit qui restait entre les roues et les murailles de la voûte ; les plus avisés prenaient bravement, pour gagner la rue, à travers le rez-de-chaussée de l’hôtel de France.

Étienne, cependant, ne se décourageait point.

— Ah çà ! conducteur, disait-il sans quitter sa position au beau milieu du passage, c’est mauvaise volonté pure ! Je vois d’ici qu’il y a, pour le moins, deux places vides dans votre coupé.

— Elles sont retenues par milord, répliqua le conducteur.

— Est-ce que vous vous moquez ?… Votre milord a-t-il besoin de trois places pour lui tout seul ?

À cette dernière apostrophe, on vit se pencher à la portière du coupé la belle et froide figure de l’Anglais. Durant une ou deux secondes, l’Anglais examina d’un air profondément indifférent notre jeune peintre qui gesticulait au devant de la voiture.

Puis l’Anglais bâilla et remit sa tête au coin rembourré du coupé.

— Faudra-t-il que je descende ?… s’écria le conducteur en colère. Puisqu’il vous faut une place, mon joli garçon, si vous ne vous rangez pas à l’instant même, je vais vous en procurer une au bureau de police, moi !

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?… qu’est-ce qu’il y a donc ? demandèrent à la fois gueux et badauds qui avaient enfin gagné la rue.

Le conducteur répondit en mettant pied à terre :

— C’est cet olibrius qui veut prendre les places de milord !

— Les places de milord !… cria la foule indignée, on va lui en faire voir de drôles à ce petit-là !

— Qui m’a donné un vagabond pareil ?

— Postillon, un coup de fouet ! Sanglez-lui proprement la figure !…

Les mendiants retroussaient les manches de leurs chemises noirâtres ; les bourgeois eux-mêmes prenaient des poses belliqueuses. Il n’y avait là personne qui n’eût la généreuse velléité de faire un peu le coup de poing pour un homme dont les poches étaient si bien garnies.

Étienne avait l’air bien résolu à subir toutes les conséquences de son équipée. Il avait déposé à terre son petit paquet, et regardait en face la foule menaçante.

L’Anglais remit sa tête à la portière, et cette fois, sa physionomie exprimait de l’impatience et de la mauvaise humeur.

— Eh bien !… dit-il avec un fort accent britannique, cela va-t-il finir ?

Ce fut comme un signal ; le conducteur et le postillon d’un côté, la foule de l’autre, se ruèrent en même temps sur Étienne. Celui-ci se défendit vaillamment, et, malgré l’inégalité de la lutte, il réussit, durant deux ou trois secondes, à tenir ses nombreux adversaires à distance.

La figure de milord s’éclaira.

— Aoh !… fit-il en modulant sur trois notes étranges cette fameuse exclamation que Beaumarchais ne connaissait pas quand il a fait du mot goddam le fond de la langue anglaise.

En ce moment, Étienne, poussé à bout, s’adossait contre la muraille et lançait un coup de poing qui envoya le plus gros des bourgeois rouler au milieu du ruisseau.

— Aoh !… répéta l’Anglais sur un mode presque joyeux : it is a true gentleman !

Sa tête rentra dans le coupé et l’on entendit un coup de sifflet aigu. Les deux grands noirs parurent comme par enchantement aux portières. Milord prononça quelques mots ; les deux nègres s’élancèrent.

Le conducteur fut repoussé d’un côté, non sans quelque rudesse, et les bourgeois de l’autre ; mais Étienne n’eut pas le temps de se réjouir de cette délivrance inattendue, car l’un des noirs le saisit à bras-le-corps et l’apporta littéralement à son maître.

La foule, battue, applaudit à tout hasard.

— Laissez ce gentleman, dit l’anglais à son nègre.

Étienne se sentit aussitôt sur ses pieds et libre.

— Monsieur, lui dit l’Anglais dont la voix s’adoucit jusqu’à devenir courtoise, un peu plus de prudence dans la garde et vous boxeriez comme Colburn, pardieu !… Voulez-vous me permettre une question ?

— Faites…, répondit Étienne.

— Êtes-vous Breton ?

— Non, milord.

— En ce cas, je me ferai une vraie joie de vous offrir une place dans cette voiture.

— Et moi, j’accepte de grand cœur, milord !… s’écria Étienne qui ramassa son paquet.

L’un des noirs ouvrit la portière, et notre jeune peintre s’installa triomphalement dans le coupé.

Il allait se mettre en devoir de renouveler ses remercîments, mais il s’aperçut que milord ne faisait plus d’attention à lui. Milord regardait de tous ses yeux de l’autre côté de la rue où la Concurrence faisait, elle aussi, ses préparatifs de départ.

C’était une pauvre petite voiture, étroite et maigre, traînée par deux chevaux à qui l’attelage poussif de la diligence faisait honte.

Pour singer en tout son opulente rivale, la Concurrence était divisée en trois compartiments, mais il n’y avait que deux places de front dans chacune de ces boîtes étroites et basses.

Ce qui attirait en ce moment l’attention de l’Anglais, c’étaient deux petits chapeaux de paille qu’on apercevait à demi dans la rotonde de la Concurrence.

Du moins, Étienne ne voyait-il que les deux petits chapeaux de paille. Mais ceux-ci coiffaient deux jeunes filles, que l’Anglais avait aperçues au moment où elles montaient en voiture.

Et il fallait que ces jeunes filles fussent bien charmantes pour attirer son attention à ce point, car nous pouvons dire que milord ne perdait pas pour peu de chose son flegme britannique et sa nonchalante indifférence.

La planchette qui servait de store à la Concurrence se releva ; les deux petits chapeaux de paille disparurent. Les noirs s’en étaient allés comme ils étaient venus.

Dans ce petit incident, la bonne ville de Rennes allait avoir matière à conversation pour toute la journée, et même pour le lendemain. Aussi, lorsque la diligence s’ébranla définitivement, une dernière acclamation s’éleva dans la foule.

L’Anglais s’enfonça dans un coin du coupé et ferma les yeux, comme s’il eût oublié complétement la présence de son compagnon.

II. MILORD[modifier]

Facteurs, mendiants et citadins restèrent encore pendant quelques minutes devant la cour des messageries. Il fallait bien causer un peu de ce dramatique incident qui avait signalé le départ de la voiture. Chacun avait besoin de dire son mot sur le riche Anglais. Et, comme le badaud, lancé dans la boue par le bras d’Étienne, avait le mauvais goût de se plaindre, les sages de l’assemblée lui répondaient qu’on gagne toujours ces sortes d’aubaines à vouloir se mêler des affaires d’autrui.

Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale, la Concurrence, s’ébranlait à son tour. La Concurrence était venue se loger à deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l’appât du bon marché. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins d’attraits : Moitié prix. Mais elle était si étroite et si délabrée, la pauvre Concurrence ! ses roues criaient si aigrement ; ses chevaux souffraient d’une toux si maligne !

Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd’hui les deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ convenable. La rue était pleine ; il fallait soutenir l’honneur du rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de brûler, comme on dit, l’anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas ! c’était pitié de voir le triste véhicule s’en aller cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d’être exploité, écorché, assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu’il haussera les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s’en allait piteuse et mélancolique ; on ne voyait personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu’elle emmenait avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l’Anglais, avaient poussé la précaution jusqu’à relever les planches figurant des persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C’étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de l’enfance. Elles étaient seules ; elles se pressaient l’une contre l’autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés. Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l’attention de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir, par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l’air d’être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes questions.

La vieille femme, chargée d’inscrire les places, jugea bien du premier coup d’œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures, désertant le toit paternel ; mais en somme, elle n’avait pas à leur demander leur extrait d’âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher fortune à Paris ! Sur le nombre, deux de plus ce n’était pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci étaient assez jolies pour tirer promptement leur épingle du jeu.

À ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le silence. Elles se tenaient par la main ; il y avait une tristesse grave sur leurs traits pâlis et fatigués. Il y avait aussi comme une vague épouvante. On eût dit qu’elles en étaient à hésiter sur les résultats d’une entreprise étourdiment commencée.

Il était bien tard pour réfléchir. La petite voiture avait déjà dépassé les dernières maisons du faubourg, et l’on n’apercevait déjà plus les tours Saint-Pierre, ces deux sœurs de granit, trapues, carrées, robustes comme les épaules des vieux guerriers bretons.

Toute dédaignée qu’elle était, la Concurrence, suivait de près son orgueilleuse rivale. On pouvait même prévoir qu’avant peu elle allait prendre les devants.

Dans le coupé de la diligence, nos deux voyageurs avaient gardé la position que nous leur avons laissée en quittant la cour des messageries. Ils n’avaient pas encore échangé une parole. L’Anglais s’était enfoncé dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui prétend écarter toute communication importune. Étienne n’était pas d’humeur à entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de souvenirs joyeux ou tristes qu’il accueillait chèrement, et ce muet compagnon que le hasard lui donnait n’avait garde de lui déplaire.

Sa pensée était à Penhoël. Son cœur lui parlait de Diane, si belle et si aimée, de Diane qui semblait l’avoir fui au moment de l’adieu…

Que s’était-il passé à Penhoël depuis son départ ? Était-il regretté ? Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle de son absence ?

Pauvre Diane !

Il y avait des moments où Étienne se disait :

— Je n’aurais pas dû la quitter peut-être, car elle est malheureuse… Et qui sait si elle n’a pas besoin d’aide dans cette tâche mystérieuse où elle est engagée ? Mais comment rester davantage ?

Et d’ailleurs, Diane l’aimait-elle ?

Oh oui !… du moins il l’espérait du fond de l’âme. Et c’était tout le bonheur de son avenir ! Comme cette route était longue ! Il eût voulu déjà être à Paris, dans son atelier, pinceaux et palette à la main. Il sentait au dedans de lui-même une ardeur inconnue ; sa pensée fermentait ; devant ses yeux, l’horizon s’élargissait tout à coup.

Il était peintre. Il sentait sa force ; les obstacles qui l’avaient arrêté jadis lui apparaissaient petits et misérables. C’est à peine si son regard dédaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le résultat, qui était la victoire.

Et alors, il se reprochait d’avoir tardé si longtemps. Que d’heures perdues à ce manoir de Penhoël ! Il remerciait Robert de Blois de l’avoir enfin chassé, car il s’avouait que jamais, de lui-même, il n’aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glénac et le marais, une grande allée de châtaigniers qui s’étendait, tortueuse, au bord de l’eau. Les jours d’été, quand le soleil à son déclin se cachait derrière la colline, une brise douce et fraîche s’élevait sur le marais. Étienne se voyait encore assis au pied d’un arbre. C’était l’heure du tacite rendez-vous que nul n’avait donné ni reçu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas léger se faisait entendre derrière le rideau de châtaigniers ; le cœur d’Étienne se prenait à battre, et ses yeux souriants étaient humides.

Diane venait. Qu’elle était belle ! Oh ! la joie des jeunes amours ! Ce qu’ils se disaient, peut-on l’écrire ? Et le cœur a-t-il besoin de lèvres pour parler ?

Diane ! Diane !… Peut-être la veille encore, la belle jeune fille était venue s’asseoir sous l’arbre aimé ?

Plus rien ; l’absence !…

La tête d’Étienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains étaient jointes comme à l’heure où l’on prie.

L’Anglais dormait dans son coin.

Puis le cœur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans sa force vive. Il se retrouvait lui-même courageux et plein de sève ; il comptait par avance ses heures de travail ; il fixait son effort. Vaincre ! vaincre ! pour revenir chercher Diane, qui était le prix du triomphe et la couronne.

À cette heure, Roger s’était acquitté sans doute de la mission confiée. Diane savait le motif du départ d’Étienne : pour la première fois elle avait reçu l’aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu’avait-elle dit ? Étienne aurait voulu voir les grands cils baissés de sa paupière, et la rougeur pudique montant à son front de vierge.

Roger lui écrirait à Paris, mais quand ? Mon Dieu ! des jours entiers avant de savoir !…

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le compagnon de voyage que le hasard lui avait donné. Il ne l’avait point examiné encore, et ce premier coup d’œil lui fit faire un mouvement de surprise.

L’Anglais était à demi couché sur les coussins de la diligence ; ses pieds se perdaient dans la fourrure épaisse ; le grand châle de cachemire qu’il avait mis derrière sa tête, pour s’affranchir de tout contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui faisait une sorte de coiffure étrange. Ses magnifiques cheveux noirs s’échappaient confusément des plis du cachemire et venaient boucler jusque sur ses épaules.

Étienne fit trêve à ses souvenirs pour admirer le dessin fier et régulier de cette tête si empiétement belle. Il ne se rappelait point d’avoir rencontré jamais, dans sa vie d’artiste, un modèle aussi parfait.

Plus il contemplait l’Anglais, plus il découvrait de noblesse intelligente et mâle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d’un adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d’amertume.

Ce visage était pour lui comme le reflet d’une âme puissante et blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses suppositions ; mais, malgré lui, son admiration d’artiste se mélangeait de respect, parce qu’il pensait deviner toute une vie de souffrances vaillamment supportées.

L’Anglais fit un mouvement dans son sommeil ; le jeune peintre détourna les yeux pour ne point paraître indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà huit ou neuf lieues ; la route courait dans un vallon large et plat entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son mince filet d’eau.

En somme, l’aspect n’avait rien de remarquable. C’était un de ces paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi : des pommiers et un ruisseau.

Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.

C’était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup d’œil, l’horizon, soudainement élargi, montrait l’admirable paysage au milieu duquel s’assied la vieille ville de Vitré.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline et s’ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits aigus, découpés comme des pièces d’orfévrerie. Le vent chassait les nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup, c’était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.


N’y a-t-il point là le caprice d’un génie artiste ? et n’est-ce que le résultat du patient travail des années ? La main de l’homme a-t-elle aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible, va couronner ce sombre géant de pierre d’une chevelure odorante et fleurie.

jour, pend la moisson d’or des giroflées.

On dit qu’entre toutes les villes de France, Vitré est la plus indigente ; qu’elle se vende à un marchand de curiosités, et sa fortune est faite…

Étienne regardait. À mesure que la voiture avançait, l’aspect changeait pour lui, comme s’il eût mis son œil à la lentille d’un kaléidoscope.

Sans savoir qu’il parlait, il murmurait :

— C’est beau !… c’est beau ! sur ma parole.

— Qu’est-ce qui est beau ? demanda auprès de lui une voix brusque et grondeuse.

Étienne se retourna vivement. À son tour, il avait oublié l’Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargés de sommeil, et portait sur son visage les traces d’une humeur détestable.

— Vous m’avez réveillé, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et vos cris… Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix ?

Étienne, étonné de cette sortie, voulut s’excuser ; l’Anglais lui coupa la parole.

— Je vous demande, monsieur, répéta-t-il, où vous prenez ces belles choses qui vous arrachent ces cris d’admiration.

Étienne étendit la main vers la ville et le château de Vitré, que l’on apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L’Anglais eut un rire sec et provoquant.

— Ah ! diable !… fit-il, c’est cela que vous trouvez beau, monsieur ? Un sale fouillis de maisons poudreuses, où je ne voudrais pas demeurer si j’étais un mendiant !…

— Mais, milord…, dit Étienne, veuillez donc remarquer…

— Je remarque monsieur… et je prétends que ces taudis misérables sont la honte d’un pays civilisé !

— Cependant…

— Monsieur, je déteste de toute mon âme cette espèce de badauds qui tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons lépreuses… De tous les travers, je suis fâché de vous l’avouer, celui-là est, sans contredit, le plus sot que je sache.

Étienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprévue.

— Milord, dit-il en essayant de sourire, j’ai eu tort assurément de troubler votre sommeil…

— Oui, monsieur ! interrompit l’Anglais, grand tort !… mais il ne s’agit pas de cela. Ce qui me déplaît, c’est le genre que vous vous donnez de rester en extase à la vue de ce monceau de poussière… Je vous promets, moi, que vous trouvez cela très-laid.

— Je vous proteste…

— Du tout !… À quoi bon soutenir cette comédie ?… Parmi certaines gens à moitié fous et désœuvrés, on est convenu de se pâmer à froid devant ces vilenies.

Étienne fit un mouvement d’impatience.

— C’est comme cela, monsieur !

— Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de discuter sérieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas comprendre.

— Comprendre ! s’écria l’Anglais dont l’accent britannique semblait en ce moment plus désagréable et plus discord, voilà le grand mot !… Quand on est à bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l’on dit : Profanes que vous êtes, vous ne savez pas me comprendre !

Étienne était un garçon de sang-froid et d’esprit ; mais toute cette boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronçant le sourcil cette noble et belle figure de son compagnon de voyage que naguère encore il admirait de tout son cœur. En ce moment il ne voyait plus avec les mêmes yeux. Cette physionomie fière et calme lui semblait méchante, petite, hargneuse.

— Brisons là ! dit-il avec un commencement de colère ; dans notre position, une querelle serait souverainement ridicule… D’ailleurs, je n’en suis pas à savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait pas concorder l’instinct d’un bourgeois et le sens d’un artiste !

— Ah !… ah !… ah !… fit par trois fois l’Anglais ; nous sommes donc artiste, monsieur ?… Franchement, j’en suis fâché pour vous… les bras manquent à la culture de la terre… Il n’y a pas assez de boulangers ; les tailleurs demandent en vain des apprentis… et il se trouve des gens qui n’ont pas honte d’avouer bonnement leur fainéantise… C’est pitoyable !

Étienne frappa du pied et se redressa ; des paroles de défi étaient sur sa lèvre. L’Anglais le regarda encore durant un instant avec son sourire sec et dédaigneux.

Puis au moment où Étienne allait parler, l’Anglais haussa les épaules, ferma les yeux et remit sa tête sur son beau châle de cachemire.

— Pour Dieu ! monsieur, dit-il, ne me réveillez plus… j’ai sommeil.

Étienne demeura tout déconcerté. Il garda le silence, rongeant son frein et se demandant s’il avait décidément affaire à un maniaque. L’Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais à Vitré ; la voiture roulait tant bien que mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. À mesure que le temps passait, Etienne reprenait son calme et revenait à ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employées par le jeune peintre à rêver et par l’Anglais à dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu’on changeait de chevaux, les voyageurs, la tête à la portière, faisaient les questions d’usage :

— Où sommes-nous ici, mon brave ?

— Au bourg de la Gravelle, où finit la Bretagne et où commence la France…

L’Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

— Ah !… fit-il en poussant un soupir de soulagement ; enfin !… nous sommes débarrassés de ce maudit pays !…

Il s’adressait à Étienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne pas l’entendre.

— Monsieur…, reprit-il :

Point de réponse.

— Monsieur…

Nul signe de vie. Étienne trouvait un charme incomparable à contempler les tristes coursiers qu’on attelait à la voiture.

L’Anglais s’agita dans son coin. Il tira de sa poche un étui mignon, en nacre de Chine, et l’ouvrit.

— Monsieur…, dit-il encore ; voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare ?

— Je ne fume pas…, répliqua Étienne sans se retourner.

— Et l’odeur du tabac vous incommode peut-être ?

— Beaucoup… mais je n’ai pas le droit de vous gêner… milord, vous êtes chez vous.

L’Anglais referma son étui à cigares, et le remit tristement dans sa poche.

Étienne, qui s’était retourné à demi, suivait ses mouvements du coin de l’œil.

L’Anglais s’était croisé les bras sur sa poitrine d’un air de bonne humeur.

— Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous sacrifie là une habitude de vingt ans… À tout le moins, causons pour faire quelque chose.

— Ma foi, milord, répliqua Étienne d’un ton piqué, je trouve que nous avons causé suffisamment tout à l’heure.

— Allons donc !… s’écria l’Anglais ; vous me gardez rancune… Faut-il vous demander pardon ?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si communicative et si bonne qu’Étienne ne put s’empêcher de se retourner tout à fait. L’Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme ; son accent britannique lui-même, si désagréable tout à l’heure, s’adoucissait et n’était plus qu’une sorte d’assaisonnement à son langage.

— S’il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grâce avenante et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers… Chacun a ses travers en ce monde : un peu plus, un peu moins… Moi, j’en ai un peu plus… mais, voyez-vous, je suis déjà un vieil homme… et j’ai bien souffert en ma vie… Allons, prenez ma main et soyons amis.

Étienne n’eut même pas la pensée de refuser. Ce sentiment de sympathie respectueuse qu’il avait éprouvé en contemplant l’étranger pour la première fois se réveillait plus vif en lui, et déjà toute trace de rancune était effacée.

Il donna sa main ; l’Anglais la toucha cordialement et poursuivit :

— C’est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me rendait nerveux comme une vieille femme !

— Ah çà !… dit Étienne en souriant, vous détestez donc bien cette pauvre Bretagne ?

Il se souvenait de la question singulière que l’Anglais lui avait adressée avant de l’admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

— On ne sait pas expliquer ces choses-là…, répondit-il. J’arrive de Brest… J’ai fait malgré moi quatre-vingts lieues en Bretagne, et je promets bien qu’on ne m’y reprendra plus !… C’est peut-être un travers… mais ces trois jours m’ont paru plus longs que trois années… J’avais envie de contrarier quelqu’un, de blesser, de me venger.

— Et vous m’avez pris pour victime ?

— Je trouverai bien l’occasion d’expier ma faute, mon jeune camarade… Pour commencer, je vous dirai que Vitré est un admirable point de vue.

— Franchement ?

— Franchement… Que de poésie dans ces ruines antiques !… J’avais à peu près votre âge… Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m’arrêtai au détour de la route, à l’endroit même où vous avez poussé ce cri qui m’a réveillé en sursaut… Je m’assis au revers d’un talus, et je restai là une grande demi-heure en extase.

— Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé ?…

— Vous êtes méchant !… J’y trouvais ce que vous y trouvez vous-même… des souvenirs du temps passé… une voix qui parle au cœur… que sais-je ?… La jeunesse a des émotions délicieuses qu’un autre âge s’efforce en vain d’évoquer et de faire renaître… Mais parlons de nous, s’il vous plaît, et faisons connaissance… À moi de m’exécuter le premier… Je suis Anglais d’origine : je m’appelle Berry Montalt, ancien général en chef des armées de l’iman de Mascate… Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de ce petit prince ?

— Si fait… mais vaguement.

— En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d’Afrique, il possède quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

— Ah !… fit le jeune peintre étonné.

— Oui… vos gros richards de Paris et de Londres seraient des mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants… l’entrepôt de l’Inde… Mais il y fait trop chaud… Je reviens en France parce que je m’ennuyais là-bas… L’iman avait fait la paix avec l’Égypte, et mes soldats cipayes n’avaient plus de besogne… J’ai laissé mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu’on m’avait données… Je rapporte à peine quelques millions… À votre tour, mon jeune camarade.

III. DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE[modifier]

Montalt avait énuméré ses titres pompeux avec une grande simplicité, mais cette simplicité même parut au jeune peintre un surcroît de fanfaronnade. Elle le mit en défiance et rompit tout à coup le charme qui l’entraînait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d’ailleurs, agissait contre son désir. Il était bien jeune et tenait d’autant plus à la dignité de sa moustache naissante. Il eût voulu montrer plus de constance dans sa rancune ; il se reprochait un peu la rapidité de son facile pardon. En somme, la conduite de l’Anglais avait été insultante ; ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu’à demi la grossièreté de son procédé.

Et puis, qui ne sait que ces excuses, octroyées de bon cœur et sans qu’on les demande, ont l’air parfois d’une aumône faite à la faiblesse ?

Étienne se disait tout cela depuis dix minutes et bien d’autres choses encore. S’il ne pouvait point parvenir à froncer le sourcil, c’est que Montalt le dominait déjà par l’attrait de sa nature séduisante et sympathique.

Mais en ce moment on se moquait de lui par trop à découvert ; sa susceptibilité engourdie se réveilla. Pour répondre à la question du nabab, il tâcha d’aiguiser son sourire le plus railleur.

— Parbleu ! milord, dit-il, nous n’avons pas eu de chance !… Attendre si longtemps pour nous rencontrer, quand nous étions si près l’un de l’autre… Tel que vous me voyez, je suis premier ministre démissionnaire de Sa Majesté le bon roi de Lahore.

— Vous ne me croyez donc pas ?… demanda Montalt sans perdre son sourire ami.

— Pourquoi cela ?

— Parce que vous me répondez comme on fait à ces hâbleurs d’auberge, connus pour raconter des aventures impossibles.

Étienne se pinça la lèvre avec triomphe : le coup avait porté.

— Il me semble, dit-il, que si vous avez été général en chef des armées de l’iman de Mascate, je puis bien…

— Enfant que vous êtes ! interrompit Montalt ; sur ma parole, l’ignorance est plus incrédule encore que l’expérience !… Mes dignités passées et mes millions vous semblent une plaisante rodomontade, parce que vous me trouvez dans une voiture publique, n’est-ce pas ?

— Le fait est…

— Vous voyez bien ces deux bonnes chaises de poste qui courent au devant de nous ?… interrompit encore Montalt.

Depuis quelques heures en effet, deux chaises de poste avaient dépassé sans effort la lourde diligence et semblaient ne point vouloir la perdre de vue.

— Eh bien ?… dit Étienne.

— Eh bien ! mon jeune camarade, tout ce que contiennent ces chaises de poste est à moi, quoique j’aie laissé à Brest les cinq sixièmes de mon bagage.

— Ah !… fit Étienne, et pourquoi prendre la diligence, alors ?

— Je suis très-capricieux… Mais ne trouvez-vous pas que ces chaises de poste nous envoient beaucoup de poussière ?

— Si fait.

— Attendez !

Montalt mit sa tête en dehors et siffla, comme il l’avait fait déjà sous la voûte des messageries.

Les deux chaises de poste s’arrêtèrent immédiatement et du même coup.

Étienne ouvrit de grands yeux.

Quand la diligence passa auprès des chaises arrêtées, Étienne vit, à l’une des portières, deux têtes noires, à l’autre une figure de jeune femme pâle et triste.

Montalt ne prononça qu’un seul mot.

— Arrière…

La jeune femme eut un sourire docile ; les deux têtes noires s’inclinèrent silencieusement, et de tout le voyage, on ne revit plus les chaises de poste.

— Je suis très-capricieux…, répéta Montalt en se tournant vers le jeune peintre ; et puis, bien que j’aie couru le monde, il me vient parfois des idées naïves qui ressemblent à celles des enfants.

Sa voix prit un accent mélancolique et plus doux.

— Personne ne m’aime en ce monde, continua-t-il, et je voudrais tant être aimé !… Je suis seul, toujours seul… Aux heures de tristesse, nul ne me console… et quand je suis heureux, je cherche en vain un sourire ami qui réponde à ma joie… Vous allez me railler encore, mon jeune camarade, et c’est pourtant la vérité tout entière… Je suis monté dans cette diligence, espérant que les hasards du voyage amèneraient sur mon chemin un être que je pusse aimer…

Étienne l’écoutait avec un étonnement où l’émotion se glissait malgré lui ; la voix de Montalt était si chaleureuse et ses paroles semblaient si bien partir du cœur.

— Mais…, dit pourtant Étienne, êtes-vous donc complétement abandonné comme vous le dites ?… et pourquoi le seriez-vous ?…

— Je ne sais.

Étienne rougit.

— Cette belle jeune femme, reprit-il en hésitant, dont je viens d’entrevoir la figure…

— Mirzé ! s’écria le nabab, pauvre fille… Entendons-nous bien, je vous prie !… Quand je dis : Je voudrais être aimé, je ne parle pas des femmes… J’ai mes idées sur les femmes, mon jeune camarade… S’attache-t-on au flacon de champagne dont le bouchon vient de sauter par la fenêtre ?… A-t-on l’idée de chérir le cristal vide où tout à l’heure fraîchissait le sorbet parfumé ?

— Ah !… fit Étienne avec reproche ; est-ce là votre pensée sérieuse, milord ?

— Non…, répondit Montalt dont les sourcils se froncèrent légèrement ; si vous voulez ma pensée sérieuse, je changerai de langage… Je hais la femme, monsieur, et je la méprise… cela du plus profond de mon cœur !

Son regard avait un éclat dur et méchant. Sa voix, dont les inflexions sonores exprimaient naguère tant de sensibilité, devenait sèche et froide.

— Mais nous avons le temps de parler de toutes ces choses, reprit-il en rappelant son sourire. Je tiens beaucoup à Mirzé, d’ailleurs… je l’ai achetée mille gourdes, il y a un an… et je ne regrette pas mon argent… Mais vous ne m’avez pas dit encore qui vous êtes, mon jeune camarade.

Au moment où Étienne ouvrait la bouche pour répondre, deux têtes de chevaux, poilues et basses, dépassèrent la portière du coupé ; on entendit en même temps le son d’un fouet et une voix enrouée qui criait :

— Hie ! Dindonnet ! voleur que vous êtes ! hie ! Coco ! vieux fainéant !

Coco et Dindonnet étaient les coursiers de la Concurrence dont le postillon, par un effort désespéré, voulait en ce moment dépasser la voiture rivale.

Le postillon de la diligence lutta tant qu’il put, mais les deux rosses de son adversaire avaient de l’élan, et d’ailleurs il était superflu de ménager leur agonie.

Nos deux voyageurs du coupé virent passer lentement le long de la portière le corps jaunâtre et poudreux de la patache ennemie qui prenait décidément l’avance.

Pendant cela, Étienne déclinait ses noms et qualités ; mais Montalt ne l’écoutait plus.

Son regard s’attachait, avide et perçant, à la rotonde de la Concurrence où se montraient, à demi cachées par les bords de leurs chapeaux de paille, deux ravissantes figures de jeunes filles.

— Morbleu !… murmurait Montalt, Dieu sait pourtant que j’en ai vu beaucoup en ma vie !… mais jamais de si délicieuses !

Étienne disait :

— Je n’avais pas de parents… et ma foi, j’acceptai volontiers la proposition de ce gentilhomme breton qui m’appelait pour orner son château… Voilà comment j’ai quitté Paris, milord.

— Laquelle est la plus charmante ?… pensait tout haut Montalt dont les yeux brillaient, ardents et fixes ; mais, Dieu me pardonne ! il me semble qu’elles pleurent, les pauvres enfants…

— J’ai passé là deux ans…, reprenait le jeune peintre qui s’écoutait lui-même et ne prenait point garde à la préoccupation du nabab, deux ans, mon Dieu !…, et cela m’a paru à peine plus long que deux journées heureuses…

Montalt se retourna vivement.

— Mais voyez donc !… s’écria-t-il ; leurs petites joues sont baignées de larmes…

— Qu’est-ce ? demanda Étienne.

Montalt lui montra du doigt la rotonde de la Concurrence, où le jeune peintre ne vit rien, parce que les deux voyageuses venaient de relever le store de leur portière.

Montalt fit un geste de dépit.

— À peine sorties de la coque !… grommela-t-il, elles ont déjà reçu de bonnes leçons du diable… elles savent se cacher à propos pour aiguiser le désir… et tout ce manége d’enfer où se prend le cœur des fous depuis le commencement du monde…

— M’expliquerez-vous ? commença Étienne.

— Je suis tout à vous, mon jeune camarade ; nous disions que vous avez nom Moreau et que vous marchez sur les traces de Raphaël… Belle carrière, sur ma foi !… La chose qui me ravit en tout ceci, c’est que vous n’êtes pas gentilhomme.

— Quoi ! dit Étienne, détestez-vous encore les gentilshommes ?

— Bien moins que les Bretons, et pas autant que les femmes… Je vous avertis d’ailleurs que c’est le dernier article de ma liste… À part ces trois catégories d’individus, je suis assez philanthrope…

— En abhorrant à peu près les trois quarts de l’espèce humaine ?

— Le compte n’y fait rien… Passons à un sujet plus intéressant… Mon jeune camarade, vous me plaisez… En pouvez-vous dire autant de moi ?

Les yeux noirs et brillants de Montalt laissaient voir l’importance singulière qu’il attachait à la réponse d’Étienne. C’était une déclaration d’amitié à brûle-pourpoint.

Le jeune peintre hésita franchement, et le visage de Montalt eut le temps de se rembrunir.

— Milord, dit enfin Étienne avec un peu de froideur, vous êtes un homme puissant… moi je suis un pauvre diable d’artiste, à la bourse légère, aux pinceaux inconnus… Que peut vous importer ma chétive opinion ?

— C’est-à-dire que je ne vous plais pas.

— Permettez !… S’il me semblait convenable de parler avec liberté entière…

— Parlez ! s’écria l’Anglais dont le dépit ne se cachait point. Pour Dieu, monsieur, je ne vous demande pas de grâce !

— Eh bien, milord, au premier regard que j’ai jeté sur vous, j’ai ressenti une impression étrange… Quelque chose m’entraînait à vous respecter…

— Je ne veux pas de respect !

— À vous aimer… Puis est arrivée votre bizarre boutade…

— Vous y songez donc toujours ?…

— Mon Dieu, non !… Et, pour achever en un seul mot, ce qui me… comment dirai-je cela ?… ce qui me repousse en vous, ce sont vos haines fantasques et le mépris odieux que vous avez pour les femmes.

— Oh ! oh !… vous êtes amoureux, M. Étienne ?

— Éperdument, milord.

— Peste !… à votre âge… j’aurais dû m’en douter… Ah çà ! c’est une chose bien merveilleuse que les femmes puissent ainsi me faire du mal, même quand je les fuis comme la fièvre jaune !… Si vous saviez…, ajouta-t-il en portant la main à son front, dont les rides se creusèrent tout à coup ; si vous saviez !…

Il y avait un souvenir aigu et douloureux derrière ces paroles, qui sonnaient comme une plainte.

Étienne se repentit.

— Pardonnez-moi, milord, dit-il doucement, mon intention n’était pas de réveiller des chagrins…

— Des chagrins !… interrompit Montalt se redressant, quels chagrins ?… N’allez-vous pas me prendre pour une victime de l’amour ?… Morbleu !… mon jeune camarade, gardez votre pitié pour une occasion meilleure… Je n’ai jamais aimé, moi, et c’est sur votre sort que je m’apitoie sincèrement.

Étienne eut un sourire triste.

— Je ne suis pas comme vous…, dit-il en secouant la tête, je ne repousse pas la pitié… car je souffre.

Montalt lui prit la main dans un mouvement d’irrésistible affection.

— Elle ne vous aime pas ?… murmura-t-il.

— Je crois qu’elle m’aime.

— Vous croyez ?… Oh ! elles vous prennent ainsi jeunes, beaux, généreux, pour exalter d’abord vos cœurs jusqu’au délire et pour vous briser ensuite sans pitié !… Elles se sentent invulnérables, parce qu’elles ne boivent point leur part du philtre mortel…

— Vous ne parlez pas d’elle, n’est-ce pas ? dit Étienne.

— Je parle de toutes les femmes.

— Vous ne parlez pas d’elle !… répéta Étienne d’un ton impérieux, car je ne permettrais pas qu’on lançât, même au hasard, l’insulte qui pourrait retomber sur sa tête… Tant pis pour vous, milord, si vous n’avez jamais rencontré en votre vie une jeune fille à l’âme angélique et sainte… Tant pis pour vous si Dieu vous a refusé la joie d’aimer !… Votre malheur ne vous donne point le droit de calomnier ce que vous ne connaissez pas… Elle est pure, entendez-vous ?… Elle est noble ! et c’est à genoux que je l’aime !

La joue du jeune peintre s’était colorée vivement ; ses yeux brillaient ; l’émotion faisait trembler sa voix.

En l’écoutant, Montalt s’était pris à rêver.

— Toujours la même histoire ! murmura-t-il ; et ce sont les plus belles âmes que Dieu choisit pour les frapper de cette folie !… Écoutez !… reprit-il en s’adressant à Étienne ; mon amitié peut être plus forte que mes aversions… Qui sait si vous n’allez pas me convertir, mon jeune camarade ?… Voulez-vous me parler d’elle et me confier le roman de vos amours ?…

— À vous ?… se récria Étienne.

— À moi qui suis déjà votre ami…, répliqua l’Anglais avec prière, à moi qui l’aimerai si elle vous aime…

Il avait mis dans ces derniers mots cette éloquence persuasive et vraie qu’il semblait prendre tout au fond de son cœur.

Étienne résista faiblement, puis il parla. C’est un bonheur si grand que de confier certains secrets, ne fût-ce qu’à demi. À l’âge qu’avait Étienne, l’âme s’épanche avec tant de joie ! Et puis Montalt souriait en l’écoutant ; on eût dit que ces jeunes souvenirs lui réchauffaient le cœur.

Étienne, sans prononcer aucun nom, raconta son arrivée au château et cette douce pente qui l’avait entraîné à son insu vers Diane. Il dit les premiers sourires de la jeune fille et ces vagues espoirs qui d’abord avaient fait battre son cœur.

Ce n’était pas un roman comme l’avait pensé le nabab, c’était une simple histoire : la vie tendre et confiante de deux enfants, qui s’aimaient sans se le dire.

Il n’y avait point d’incidents, car Étienne taisait une partie de la vérité. Ce n’était pas au sceptique étranger qu’il eût voulu confier ce mystère qui entourait, depuis si longtemps, la conduite des deux sœurs. Sur ce point le silence lui était d’autant plus facile que jamais il n’avait soupçonné.

Et quoiqu’il n’y eût rien dans le récit pour réveiller une curiosité blasée, rien qu’un pur et doux tableau d’amour, le nabab écoutait les yeux baissés et le front rêveur. Parfois, lorsque la narration du jeune peintre s’animait au passage d’un souvenir plus cher, on aurait vu Montalt sourire avec mélancolie.

Son regard s’élevait alors furtivement sur Étienne. Ce regard ému exprimait-il de la compassion encore ou déjà de l’envie ?

Étienne laissait dire son cœur. Tout ce qu’il avait ressenti durant ces deux belles années, il se le rappelait tout haut avec délices. Aucun détail, si petit qu’il fût, ne se perdait dans sa mémoire emplie. On reconnaissait les mots charmants et timides qui tombent d’une bouche de vierge ; on devinait l’aveu muet que laisse échapper le sourire ; on sentait trembler la petite main blanche sous le baiser dérobé…

C’était gracieux comme le premier amour lui-même.

Et le jeune peintre, qui s’était fait prier d’abord, ne tarissait plus maintenant. Il cherchait, au contraire, à prolonger la confidence ; il caressait, comme en se jouant, la poésie chaste des détails de son histoire.

Montalt ne l’interrompit point ; mais que de fois son visage mobile avait changé pendant le récit !

Tantôt il écoutait pour Étienne, et alors ses beaux traits gardaient ce sourire tout plein de tendresse et de paternelle protection. D’autres fois, la ligne fière de ses sourcils se brisait tout à coup ; une pensée d’amertume venait assombrir sa figure pâlie. C’est qu’alors il écoutait pour lui-même et qu’il faisait un retour sur son propre cœur.

— Oh ! milord, s’écria le jeune peintre en joignant les mains, et tout cela est fini !… J’ai vingt ans, et c’est du passé que je vous parle. Diane !… ma pauvre Diane !… sais-je si je la reverrai jamais ?

Montalt avait les lèvres serrées et appuyait sa tête contre les parois de la voiture. Il était en un de ces moments où l’amertume d’un souvenir lointain semblait raviver et faire saigner de nouveau quelque vieille blessure de son âme.

Étienne ne prenait point garde.

— Vous… vous-même, reprit-il dans son enthousiasme, vous qui niez tout, milord, vous l’auriez aimée comme moi, j’en suis sûr… Que ne puis-je vous la montrer sous les grands ombrages de ce pays enchanté !…

Il ferma les yeux, comme pour la retrouver en un rêve.

— Dix-huit ans !… reprit-il d’une voix plus basse ; un front naïf comme celui d’un enfant, mais qui se redresse parfois orgueilleux et vaillant comme le front d’une reine… Des yeux rieurs où les larmes mettent une tristesse céleste… La taille d’une fée, la voix d’un ange… Et un cœur !… Dites, milord, qu’eussiez-vous fait à ma place ?

Montalt se redressa avec lenteur et le regarda fixement.

Le jeune peintre tressaillit sous ce regard froid et lourd.

— À votre place, M. Étienne, répliqua Montalt d’un ton de sécheresse, je n’aurais pas laissé la pauvre enfant languir comme cela pendant deux longues années.

Etienne, qui s’était rapproché involontairement durant son récit, s’éloigna jusqu’à l’autre angle du coupé.

Montalt avait retrouvé son sarcastique sourire.

— Chacun a sa manière de voir…, reprit-il ; vous me demandez mon sentiment, je vous le dis… Si cette déité bretonne est aussi charmante que vous le prétendez, ma foi ! mieux eût valu en profiter que de la laisser en proie à quelque hobereau mal peigné du voisinage.

— Mais,… dit Étienne, j’étais pauvre… je ne pouvais pas être son mari.

— J’entends bien… moi, j’aurais été son amant.

Le jeune peintre devint pâle. S’il eût obéi au fougueux mouvement de colère qui s’empara de lui, cet entretien, commencé d’une façon si amicale, aurait fini par une bataille. Mais il se retint et se contenta de lancer au nabab un regard de sanglant reproche.

Montalt n’en tint compte. Sa bizarre humeur avait tourné. Il s’étendit dans son coin, les bras tombants, la tête renversée, reprenant cette pose indolente où toutes ses facultés semblaient sommeiller à la fois.

Le silence régna dans le coupé pendant une grande heure.

Quiconque eût assisté au dénoûment de la dernière scène, aurait cru sans doute que c’en était fait de cette liaison si rapidement nouée. Étienne, suivant toute apparence, ne devait plus se laisser prendre aux avances de cet être fantasque qui comblait les gens de caresses pour les blesser ensuite plus sûrement et mieux.

C’était là, du moins, le sentiment d’Étienne lui-même. Mais il comptait sans le nabab.

Celui-ci avait de merveilleux secrets pour faire oublier ses incartades. Il savait s’excuser avec une grâce si bonne et demander pardon, sans perdre absolument rien de cette dignité innée, qui avait plus d’une fois mis le mot respect dans la bouche d’Étienne, depuis le commencement du voyage.

On avait beau s’irriter, la colère ne tenait point contre cette gracieuse franchise de l’homme, évidemment supérieur, qui revenait de lui-même, repentant et contrit.

Car Montalt se repentait sincèrement, quitte à pécher de nouveau, à ses heures.

Et puis, sous le scepticisme provoquant et brutal dont le nabab semblait faire montre, son noble caractère perçait si souvent malgré lui : c’était un fanfaron d’incrédulité.

Derrière ce cynisme de parade, on découvrait une âme élevée, un esprit d’élite et une sensibilité poussée parfois jusqu’à cette délicatesse qu’ordinairement l’âge mûr ne connaît plus.

Les contrastes séduisent. À son insu, Étienne subissait le charme de Montalt, et s’étonnait de voir ses grands courroux se dissiper au moindre vent.

En vérité, cet homme le traitait comme un enfant. Étienne s’indignait ; Étienne se cabrait, et au beau milieu de sa colère, il se sentait apaisé par un sourire, par un mot, par un rien.

Entre la Gravelle et Laval, le nabab et lui se fâchèrent bien trois ou quatre fois, et cependant, aux approches de cette dernière ville, vous les eussiez pris pour des amis de vingt ans.

Leur liaison, qui datait à peine de quelques heures, s’était serrée comme par enchantement, et comportait déjà de ces coquetteries, qui font de la brouille la plus sérieuse en apparence un pont joyeux, conduisant tout droit à la réconciliation.

Et à mesure que le temps passait, le nabab faisait petit à petit la conquête de son franc parler. Étienne repoussait bien encore les désolantes théories de son compagnon de route, mais il ne se croyait plus obligé de tourner le dos à la moindre parole offensante pour le beau sexe. Il écoutait ; il discutait, quoique, sur le terrain de la moquerie, il ne fût vraiment pas le plus fort.

La diligence arrivait au faubourg de Laval, ayant toujours devant elle la victorieuse patache, dont les chevaux se tuaient héroïquement pour soutenir leur triomphe.

— Eh bien ! dit Montalt, vous voyez que je ne suis pas si fou d’avoir laissé mes noirs se carrer en chaise de poste pour prendre, moi, la voiture publique… J’ai rencontré ce que je cherchais… et je vous promets bien que je ne vous lâcherai pas, M. Étienne !

— Tout ce que je puis dire, milord, c’est que votre caprice a été pour moi une excellente chance…

— Eh ! eh !… fit Montalt, nous nous querellerons bien encore pourtant plus d’une fois avant d’être arrivés à Paris, s’il plaît à Dieu !… Mais il y a déjà un progrès dans votre humeur… et sous deux ou trois jours, que je sois sage ou fou, vous m’écouterez sans colère aucune… parce que vous reconnaîtrez toujours la voix d’un ami.

— Mais qui donc nous force de choisir ces sujets où nous ne pouvons pas nous entendre ?

— Mon cher Étienne, justement parce que je vous aime, je prétends vous convertir… Il est déplorable de voir un charmant garçon tel que vous s’affadir dans des principes d’une naïveté ultra-bourgeoise… Tenez, vous ne m’empêcherez pas de vous dire que votre conduite à ce manoir dont j’ignore le nom…

— Milord !… milord ! par grâce !… interrompit Étienne.

— Si fait !… au temps de la chevalerie errante, ces manières-là eussent été très-spirituelles… mais aujourd’hui, nos jeunes filles, croyez-moi, préfèrent des façons plus gaillardes… Heureusement, les anges ne sont pas rares en notre bon pays de France… Nous trouverons à nous consoler.

Étienne protesta par un gros soupir.

— Sans aller bien loin, reprit Montalt, nous avons là deux petites almées comme je n’en ai pas rencontré souvent, moi qui ai vu pourtant bien du pays ! Que dites-vous de leur minois, jeune troubadour ?

— Je ne les ai pas encore aperçues.

— Vraiment !… s’écria Montalt ; vous êtes le roi des amants fidèles !… Le fait est qu’elles se cachent comme deux petites coquettes qu’elles sont probablement… Mais cependant, moi qui n’ai nulle raison de conscience pour mettre mes yeux dans ma poche, j’ai pu les lorgner déjà une douzaine de fois depuis Rennes… Ah ! mon jeune ami, j’ai peine à croire que votre ange et sa sœur soient de moitié aussi jolies que ces deux enfants-là !

Étienne haussa les épaules.

— Je vous dis que ce sont des perles !… Et quelles singulières créatures !… Vous ne pouvez vous figurer cela… Tantôt, je vois leurs grands yeux rouges de larmes, tantôt j’aperçois un espiègle sourire autour de leurs lèvres roses… Elles pleurent comme des Madeleines, elles rient comme des folles !… Qu’elles pleurent ou qu’elles rient, elles sont toujours délicieuses !… Patience !… une fois à Paris, je compte bien les voir de plus près…

— Comment !… dit Étienne avec reproche.

— Eh ! mon ami…, s’écria le nabab, votre austérité tourne au grotesque… Si ce n’est pas moi, ce sera quelque mauvais étudiant du quartier Latin, ou quelque pauvre commis en nouveautés… Le commis et l’étudiant après un mois d’orgie à vingt-deux sous, les laisseront choir doucement dans la boue… Moi, après une semaine fleurie et tout ornée de champagne, je les quitterai heureuses et riches… Lequel vaut mieux pour elles ?

— Mais si elles sont vertueuses…

Le nabab éclata de rire.

— Je cherche à me rappeler une comédie où il y ait un Philinte de votre force, M. Étienne !… dit-il, mais d’honneur, je n’en trouve pas !… Vous avez, comme cela, une douzaine de mots, qui ne sont que des mots, mais des mots ennuyeux…, vertu, pureté angélique, céleste… que sais-je, moi !… Si Dieu était juste, vous auriez pour mission en ce monde de couronner des rosières depuis le matin jusqu’au soir !…

Il s’interrompit et serra brusquement le bras d’Étienne.

— Tenez !… s’écria-t-il, les voyez-vous, cette fois ?

Les deux jeunes filles de la Concurrence venaient en effet de relever leur portière pour respirer un peu d’air frais, et montraient à la fois leurs figures gracieuses et souriantes ; mais au moment où Étienne cherchait des yeux, pour obéir au geste du nabab, la Concurrence tourna l’angle d’une rue et les deux jeunes filles disparurent avec elle.

Montalt frappa du pied avec impatience.

— Les amoureux platoniques, grommela-t-il, ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre… Vous avez fait exprès de regarder trop tard, Étienne, tant vous aviez grand’peur de manquer à vos serments de constance !… Mais c’est égal ; on ne peut pas tout faire le premier jour… nous verrons bien !

La diligence s’arrêtait dans une sombre rue de la vieille ville, à l’hôtel où les voyageurs devaient prendre leur repas et passer la nuit.

Il va sans dire que Montalt et le jeune peintre soupèrent ensemble ; c’étaient deux inséparables. On ne se querella guère que deux ou trois fois durant le repas, et Montalt but, sans trop d’ironie, à la santé de Diane, à la santé de Cyprienne, et même à la santé de Roger, le Pylade absent…

Étienne venait de se retirer dans sa chambre à coucher. Durant toute cette journée, il était resté sous l’empire d’une sorte de fascination. Maintenant qu’il se retrouvait seul, il cherchait, mais en vain, à dépouiller Montalt de son bizarre prestige et à le juger froidement. Montalt échappait à tout examen ; son image, évoquée, apparaissait à l’esprit d’Étienne plus fugitive encore et plus capricieuse que la réalité même.

Étienne faisait d’inutiles efforts pour fixer ce fantôme insaisissable ; il le voyait à la fois bon, méchant, généreux, cruel, sincère, menteur et mille autres choses impossibles à concilier ; il l’aimait, il le maudissait, il le craignait, et le nabab avait presque gain de cause, en définitive, car on ne pensait guère à Diane ni au manoir de Penhoël.

Étienne se promenait dans sa chambre, repassant au fond de sa mémoire toutes les phases de ce long entretien qui l’avait tour à tour effrayé, indigné, enchanté. Il s’arrêta court au milieu de sa promenade. On frappait vigoureusement à sa porte.

— Encore quelque nouvelle imagination !… pensa Étienne. Milord, que voulez-vous ?

Mais ce ne fut point la voix du nabab qui répondit.

— C’est moi, Étienne ! cria-t-on à travers la porte. Ouvre vite… je tombe de lassitude.

Étienne s’élança ; il ne pouvait en croire ses oreilles. La porte s’ouvrit ; Roger était dans ses bras.

— Déjà !… dit le jeune peintre, quand la première émotion passée lui permit de parler.

— Mon pauvre ami, répliqua Roger, tu avais deviné juste… on m’a renvoyé comme toi… Mais sois tranquille… ta commission est faite tout de même… Avant de partir, j’ai écrit une longue lettre à Cyprienne… et Dieu sait que j’ai parlé de toi encore plus que de moi !

— Merci…, dit-il, mais pouvait-on croire que mes craintes se réaliseraient sitôt ?… Toi, mon pauvre Roger, qu’on aimait tant au manoir de Penhoël !…

— On m’aimait, je le crois, et je n’en veux pas aux maîtres du manoir, car ils ont dû me défendre tant qu’ils ont pu contre la haine des étrangers… mais ils ne sont pas les plus forts, maintenant… et ce qui me désole, Étienne, c’est de n’être plus là pour veiller au besoin sur ceux que nous aimons.

— As-tu donc appris quelque chose depuis mon départ ?

— J’ai quitté Redon deux heures après toi… mais, pendant ces deux heures, j’ai causé avec le vieux Géraud… Il paraît que les affaires de Penhoël sont dans un bien triste état !… Géraud ne m’a pas dit tout ce qu’il sait, car sa discrétion égale son dévouement… mais le peu qu’il m’a confié donne déjà bien à réfléchir !… Figure-toi que Penhoël en est réduit, et cela depuis longtemps, à emprunter de l’argent au vieil aubergiste.

— Ils l’ont ruiné, murmura le jeune peintre.

— Ils l’ont ruiné !… répéta Roger ; et je me trouble en songeant que Cyprienne et Diane n’ont pas d’autre ressource en ce monde que l’appui de René de Penhoël.

Les deux amis étaient assis l’un près de l’autre sur le lit d’Étienne ; il y eut un silence ; tous deux baissaient la tête et se donnaient à leurs réflexions tristes.

— Mais foin de l’inquiétude ! s’écria tout à coup Roger en sautant sur ses pieds ; Penhoël a toujours bien quelques mois devant lui… pendant ce temps, nous travaillerons… Et si Dieu nous aide, les deux filles de l’oncle Jean n’auront plus besoin de la protection de personne… Fais-moi servir à souper, veux-tu ? car j’ai dépensé mon dernier sou en route et j’ai une faim de possédé !

Étienne sonna, et Roger fut bientôt devant les restes à demi froids du repas des voyageurs.

— Tout n’est pas malheur…, reprit-il la bouche pleine, et j’ai à remercier le hasard qui m’a fait te rejoindre enfin !… Si je t’avais manqué ici, j’étais un homme perdu… Impossible d’aller en avant ou de retourner en arrière… car j’ai laissé ma montre à Penhoël, et mon costume de chasse ne vaut pas un louis… Vive la cuisine d’auberge, ma foi !… c’est détestable, et cela se mange avec un plaisir !…

— Parlons donc un peu du manoir…, dit Étienne.

violemment dérangé ses habitudes en la faisant galoper six heures durant… À quatre lieues de Laval, elle est tombée devant un bouchon où je l’ai laissée à la grâce de la cabaretière… Quatre lieues, cela se fait à pied quand on sent un ami au bout du voyage… Je suis arrivé, je t’ai embrassé, j’ai soupé… À ton tour de me conter tes aventures !

L’histoire d’Étienne ne fut pas longue apparemment, car une demi-heure après, nos deux amis dormaient tranquillement côte à côte.

Le lendemain matin, un domestique de l’hôtel vint frapper à la porte et prévenir M. Moreau que milord l’attendait pour déjeuner.

— Qu’est-ce que c’est que milord ?… demanda Roger.

— C’est ce singulier personnage dont je t’ai parlé hier…, répondit Étienne.

— Ah ! ah !… l’ennemi des gentilshommes, des Bretons et des femmes !… le général en chef des armées du roi de je ne sais où !… Je serai enchanté de faire son illustre connaissance.

— Ne va pas te moquer ! interrompit Étienne ; le coupé lui appartient jusqu’à Paris, et la voiture est pleine… Si tu n’as pas le bonheur de lui plaire, tu peux être bien sûr d’avance que tu resteras à Laval.

Les deux jeunes gens étaient habillés ; ils descendirent au salon.

— Milord, dit Étienne, encouragé par les bontés que vous avez bien voulu me témoigner…

Montalt lui prit la main et la secoua rondement.

— Que le diable vous emporte !… s’écria-t-il. Hier soir, vous me parliez comme il faut… Une nuit a-t-elle suffi pour nous replonger jusqu’au cou dans l’ennui des cérémonieuses formules ?… Mais qui avons-nous là ?

Étienne se tourna en souriant vers Roger.

— J’ai l’honneur de vous présenter Pylade…, dit-il.

— Oh ! oh !… fit gaiement Montalt, le vrai Pylade ?

— Le vrai Pylade.

— Le compagnon des courses poétiques dans la grande allée des châtaigniers, l’enfant du romanesque manoir… l’amoureux de l’autre ange ! M. Roger, nous savons du moins votre nom de baptême… Soyez le très-bien venu… Au lieu de deux amis nous serons trois, voilà tout !

Il tendit la main à Roger qui se prêtait de la meilleure grâce du monde à cet accueil, moitié moqueur, moitié cordial.

Roger, bien plus qu’Étienne, était fait pour les brusques liaisons d’aventures.

À la fin du déjeuner, vous eussiez dit une petite famille, composée de deux neveux parfaitement insoumis, et d’un oncle trop jeune pour parler en sage.

On se remit en route sous de joyeux auspices, non sans avoir fait sauter deux ou trois bouchons de champagne. (Il y a du champagne à Laval.) Nos trois compagnons étaient d’une gaieté folle, et, durant cette journée, il se dit dans le coupé de la diligence des choses extrêmement jolies.

Roger, peut-être parce qu’il avait été prévenu d’avance, ne se montra point trop scandalisé des hérésies de Montalt en fait de sentiment. Il était placé entre Étienne et le nabab ; lorsque les deux adversaires discutaient, il jugeait les coups. Bien qu’il donnât le plus souvent raison à Étienne, parfois, nous devons le dire, la facile morale de Montalt trouvait un écho au fond de sa nature un peu molle et sensuelle.

Étienne, au contraire, demeurait ferme comme un roc ; toute l’éloquence du nabab se brisait contre sa vertu héroïque.

Les heures passaient vives et rieuses.

La Concurrence se montrait encore quelquefois aux relais, où elle prenait pour un instant les devants. Montalt ne manquait jamais alors de lancer un avide coup d’œil à la rotonde. Roger aussi regardait de tous ses yeux, car on lui avait fait un ravissant tableau des deux petits chapeaux de paille. Mais, précisément depuis que Roger était venu se mettre en tiers dans le coupé, les deux jeunes filles ne montraient plus la même confiance.

Pendant la première partie de la route, et tant que le nabab avait été seul à les poursuivre de ses œillades, les deux petits chapeaux de paille s’étaient montrés bien des fois à la portière de la rotonde.

Maintenant que Roger regardait aussi, elles affectaient de se cacher. Leur portière restait obstinément fermée, en dépit de la chaleur, et Roger, malgré son envie, n’eut pas une seule occasion de les entrevoir.

La journée avait passé comme un rêve ; le nabab, quand il lui plaisait de mettre de côté ses paradoxes favoris, racontait, avec une verve entraînante, de ces histoires étranges qui réveilleraient la curiosité d’un mort. Il avait tant vu de choses et tant parcouru de pays ! Les fabuleuses légendes de l’Inde prenaient, en passant par sa bouche, un attrait nouveau ; et quand il peignait à grands traits les mœurs inconnues de ces lointaines régions où s’était écoulée la moitié de sa vie, les deux jeunes gens immobiles et bouche béante ne pouvaient point se lasser de l’écouter.

Quand on eut laissé derrière soi Alençon, Dreux, Mortagne, quand on vit prochaine la fin du voyage, Étienne et Roger furent pris d’un sentiment de tristesse, à la pensée de la séparation.

Les idées de Montalt se portaient peut-être vers le même sujet, car depuis quelques minutes il gardait le silence, contemplant tour à tour les deux jeunes gens avec une expression de mélancolie.

— À quoi pensez-vous, milord ?… dit enfin Roger.

— Je pense, répliqua Montalt, que voilà deux beaux garçons, loyaux, intelligents, braves tous deux, je voudrais en faire la gageure !… ayant enfin tout ce qu’il faut pour faire leur chemin dans le monde… et que ces deux enfants-là se sont attachés, de gaieté de cœur, une pierre au cou…

— Comment donc ?… voulut dire Roger.

— Ne vois-tu pas, s’écria Étienne, que milord remonte sur son dada… Il veut parler de nos amours !

— C’est vrai, mon cher ami… et je donnerais beaucoup pour avoir tort… Vous, Étienne, vous avez du talent, j’en suis sûr.

— Vous êtes bien bon…

— Laissez !… Vous, Roger, vous êtes un spirituel enfant, et votre caractère aimable vous ouvrirait toutes les portes… Vous m’avez confié que vous étiez pauvres tous les deux… Écoutez-moi, je ne raille plus… Vous allez commencer une lutte dont l’issue sera votre bonheur ou votre malheur… Quand on marche au combat, dites-moi, est-ce l’instant de se lier bras et jambes ?

— C’est le moment de prendre un drapeau, interrompit Étienne vivement ; quelque chose qui vous guide dans la bonne chance et qui vous soutienne dans la mauvaise… Nous ne sommes pas des philosophes, nous, milord !… Nous sommes cousus de préjugés, vous savez bien !… Faire fortune ne serait pas un but pour nous, si nous n’avions pas à partager avec quelqu’un de cher le bonheur conquis par nos efforts…

Roger serra la main d’Étienne comme pour dire : « Il a parlé pour nous deux. »

— C’est bien là le diable !… soupira Montalt ; ce sont toujours les cœurs généreux qui tombent dans ce travers !… Ah ! si j’avais à convertir certains jeunes messieurs sachant compter et ne sachant que compter, ma besogne serait bientôt faite… Mais, répondez, avez-vous confiance en moi ?

— Certainement.

— Eh bien ! je vous affirme du fond de ma conscience que l’amour, comme vous l’entendez, est un obstacle qui arrête tout élan, un fardeau qui accable toute vigueur, un poison qui énerve et qui tue…

— Mais je sens le contraire en moi !… s’écria Étienne qui mit la main sur son cœur ; l’amour, comme je l’entends, est un aiguillon pour le courage, un cordial pour l’âme qui faiblit, un appui pour la volonté qui cède…

— Enfants !… enfants !… murmura Montalt d’un ton sérieux, je parlais de la pierre qu’un malheureux se met au cou pour se noyer… De toutes les pierres, la plus lourde, la plus tenace, la plus mortelle, croyez-moi, c’est une femme aimée…

Étienne savait désormais le moyen de clore ces discussions sans issue.

— Vous parlez en homme qui a fait de cruelles expériences…, répliqua-t-il.

Le nabab sauta comme s’il eût trouvé la pointe d’un poignard sous le coussin de la diligence.

— Nous avons donc un petit peu de mauvaise foi malgré notre vertu, mon jeune camarade ?… dit-il avec impatience. Faut-il vous répéter encore que je n’ai jamais aimé ?… S’il en fallait une preuve, j’ai fait fortune, moi !… mais j’ai vu de si terribles exemples ! j’ai vu des cœurs si robustes anéantis et broyés !…

Il passa la main sur son front. On eût dit qu’il allait parler encore, mais sa tête se pencha sur sa poitrine, et il garda le silence.

Au bout de quelques minutes, il se redressa. La sombre expression qui était naguère sur ses traits avait disparu pour faire place à une gaieté communicative.

— Eh bien ! mes fils, s’écria-t-il, gardez vos infirmités… Il m’est évident que votre commune maladie ne peut pas être traitée par des remèdes violents… il faut un régime… je serai votre médecin malgré vous… Et, en attendant, nous commencerons tout doucement notre petite fortune.

Étienne et Roger le regardaient sans oser l’interroger.

— Mon majordome m’a précédé à Paris…, reprit Montalt, je pense que nous allons le trouver au bureau des messageries, où il m’attend sans doute comme c’est son devoir… Il a dû m’acheter un hôtel… quelque chose de très-beau… le prix m’est indifférent… J’aurai besoin d’un peintre pour décorer mes salons…

— Ah ! milord ! interrompit Étienne avec émotion, je ne suis qu’un apprenti dans mon art… et vous ne connaissez rien de moi…

— Je vous dis que vous avez du talent !… Est-ce que vous allez me refuser ?

— J’en réponds, moi, qu’il a du talent !… s’écria Roger en prenant la main de Montalt ; vous êtes un noble cœur, milord… et si Étienne refuse, je me brouille avec lui pour tout de bon !

— J’accepte…, dit le jeune peintre à voix basse.

— Et moi je vous remercie, mon ami… Quant à notre joyeux camarade Roger…

— Ah ! par exemple, quant à moi, interrompit celui-ci en secouant la tête, vous serez bien habile, milord, si vous pouvez trouver ce à quoi je suis bon… Je ne sais rien faire.

— Ce sont les paresseux qui disent cela, M. de Launoy !… Si vous vouliez accepter près de moi, votre ami, une position dont je n’abuserais jamais, je vous jure… j’ai absolument besoin d’un secrétaire.

Roger avait des larmes dans les yeux. Mais le nabab semblait plus ému que lui encore.

— Je sais bien…, reprit-il avec un embarras qui avait sa source dans la plus exquise des délicatesses, qu’un jeune homme bien né… habitué jusqu’à présent à une vie… mais, je vous le répète… je suis votre ami avant tout.

— Milord… milord ! interrompit Étienne, vous voyez bien que Roger accepte… et qu’il est heureux comme moi de ne pas se séparer de vous.

— Est-ce ainsi ?… s’écria joyeusement le nabab ; eh bien ! je ne sais pas comment vous remercier, mes amis !… Et je ne donnerais pas pour mille guinées la bonne fantaisie que j’ai eue de m’embarquer dans cette diligence !… Ah ! vous serez mes fils et mes frères… et, si vous voulez, jamais nous ne nous séparerons !

— Jamais ! répétèrent Étienne et Roger tandis que leurs mains étaient dans celles de Montalt.

La diligence venait de s’arrêter à la barrière de Passy. La Concurrence, arrêtée un instant auparavant, subissait, la première, la visite de la douane. Les voitures se touchaient de telle sorte que la portière de la Concurrence était à un demi-pied seulement de la portière du coupé.

Le store qui cachait les deux petits chapeaux de paille restait clos hermétiquement.

Mais, à l’instant où la petite voiture s’ébranlait, laissant la diligence subir la visite à son tour, une main mignonne souleva le store baissé, et deux papiers, jetés adroitement, tombèrent aux pieds de nos trois voyageurs.

Ce fut Montalt qui les ramassa.

— Enfin !… s’écria-t-il, elles nous donnent signe de vie !… Je savais bien que mes œillades ne pouvaient pas être perdues !

Ses yeux tombèrent sur les deux papiers, et il fit un geste de désappointement comique.

— Oh ! les femmes !… les femmes !… reprit-il ; toujours le même esprit contrariant et à l’envers !… C’est moi qui les ai regardées… et c’est vous, mes amis, qu’elles choisissent.

— Nous ?… dirent en même temps les deux jeunes gens.

— Elles se seront procuré vos noms, poursuivit le nabab, auprès du conducteur à Laval ou à Alençon… Ce qui est certain, c’est que vos noms sont sur les adresses…

L’un des billets portait, en effet : À M. Étienne Moreau. L’autre : À M. Roger de Launoy.

On en fit l’ouverture. Ils étaient tous deux pareils et contenaient ces seuls mots :

« Ce soir, à huit heures, devant l’église Notre-Dame. »

Les billets portaient la même signature, tracée par deux mains différentes ; on lisait au bas de chacun d’eux : « BELLE-DE-NUIT. »

Si Étienne et Roger avaient quitté un jour plus tard le manoir de Penhoël, ce mot : belle-de-nuit aurait fait sur eux une impression bien pénible. Tout de suite leur mémoire eût évoqué la légende douce et triste que Cyprienne et Diane chantaient si souvent naguère ; ils eussent songé aux deux pauvres filles mortes…

Mais ils ne savaient rien. Quand ils avaient vu pour la dernière fois Diane et Cyprienne, elles dansaient, riantes et belles, au salon de verdure. Ils ne virent rien sous cette appellation mystérieuse, sinon quelque voluptueux défi et un commencement d’aventure.

Belle-de-nuit !… murmura le nabab ; c’est très-joli, cela… c’est de la fine fleur de poésie !… Pourtant, nous avons affaire à des provinciales renforcées, puisqu’elles donnent rendez-vous à Notre-Dame. Elles croient sans doute que tout le monde va se promener là, le soir, comme on fait devant l’église de leur bourgade… C’est égal, vous êtes d’heureux coquins !

— Nous n’irons pas…, dit Étienne.

Roger fit une légère moue.

— Bravo ! s’écria Montalt ; don Quichotte n’aurait pas mieux dit !…

— Je ne verrais pas grand mal…, commença Roger.

Étienne se pencha à son oreille.

— À l’heure qu’il est, murmura-t-il avec reproche, Cyprienne relit peut-être ta lettre en pleurant…

— Nous n’irons pas ! répéta résolûment Roger.

— Alors, dit le nabab, il faudra donc que j’y aille, moi !…

. . . . . . . . . . .

Quelques minutes après, on arrivait à la cour des messageries, où M. Jones, le majordome de milord, attendait son maître, en bel habit noir et chapeau bas.

Roger, Étienne et le nabab montèrent, de compagnie, dans une élégante calèche qui les emporta, au galop de deux chevaux magnifiques, vers le faubourg Saint-Honoré.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.

QUATRIÈME PARTIE. PARIS.[modifier]

I. TROIS GENTILSHOMMES[modifier]

On avait vu s’établir, depuis six semaines ou deux mois, au grand hôtel des Quatre Parties du monde, situé rue de Valois-Batave, devant le Palais-Royal, une colonie composée d’étrangers assez marquants.

Ils étaient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques, et vivaient en famille, bien qu’ils portassent tous des noms différents.

En 1820, les hôtels nombreux, groupés autour du Palais-Royal étaient encore habités presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de joueurs et de viveurs qu’attiraient la roulette et la gloire européenne des déesses parquées dans les galeries.

Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères ; les goutteux de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu’aux bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées, Vienne, Berlin, l’Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs, d’innombrables dévots. Les sauvages de l’Amérique en racontaient les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres d’eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret espoir que c’était là précisément le paradis annoncé par le prophète.

Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs que d’aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de reconnaître les uns d’avec les autres ; aussi ne se donnait-on point pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où l’égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques, était religieusement pratiquée.

On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains ; il y avait seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut ; les bourses vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.

Quant à la morale, on ne s’en occupait guère. Chez les maîtres d’hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu’à exiger un passeport.

C’était le comble. Il va sans dire qu’on n’avait point la folle idée de s’enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux, ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets de banque.

Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la petite colonie de l’hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir d’une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l’argent dans la caisse commune ; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on dînait royalement, et la gêne n’avait pas encore montré une seule fois son menaçant bout d’oreille.

Aussi nos cinq étrangers n’étaient-ils pas de ces émigrants à la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves intérêts.

Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand de Madrid ; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux libéraux de France les précieuses idées de l’illuminisme allemand.

Avec eux voyageait madame la marquise d’Urgel, veuve d’un grand d’Espagne de première classe et sœur du chevalier de las Matas. Cette marquise était une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas plus cruelle qu’une Parisienne.

Elle n’avait habité l’hôtel que durant un mois ou cinq semaines ; après quoi on l’avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste à parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle venait plusieurs fois par jour à l’hôtel.

La jeune dame qui l’avait suivie, et que nous devons faire connaître aussi au lecteur, semblait peine sortie de l’enfance. À l’hôtel des Quatre Parties du monde, on n’avait fait que l’entrevoir au moment de l’arrivée. Depuis lors, elle n’avait pas quitté sa chambre une seule fois.

Elle était souffrante, sans doute, et c’était la camériste de madame la marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.

Les gens de l’hôtel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame autour de qui tombait comme un voile mystérieux. Bien qu’on ne l’eût aperçue qu’une seule fois, chacun se souvenait de sa beauté douce et vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre à cette chambre reculée qu’elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la marquise à sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l’air bien triste. Son visage pâle exprimait l’abattement et l’effroi.

On avait pu penser d’abord qu’elle était la jeune sœur de la marquise, mais leurs physionomies présentaient un entier contraste, et d’ailleurs le teint blanc et la blonde chevelure de l’enfant démentaient une origine espagnole.

Quoi qu’il en fût, la camériste de madame la marquise se plaisait à vanter l’attachement de sa maîtresse pour la jeune femme.

— Ah ! celle-là, disait-elle à tout propos, peut remercier le bon Dieu !… C’est soigné dans du coton… c’est caressé toute la journée !

— Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs ?… demandaient parfois les gens de l’hôtel.

— Ne m’en parlez pas !… ripostait la soubrette c’est si indolent… quand on ouvre seulement la fenêtre, ça croit que ça va mourir.

C’était environ deux mois après les événements qui avaient eu lieu au manoir de Penhoël ; on était en octobre, et la température commençait à fraîchir.

Dans le salon de l’appartement occupé par notre petite colonie à l’hôtel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander se trouvaient réunis.

Il y avait un bon feu dans la cheminée, pour chauffer ces trois nobles personnages, et la table qui restait dressée au milieu de la chambre gardait les débris d’un copieux déjeuner.

Il était impossible de se méprendre : la vue seule de nos trois gentilshommes, à part même l’accent exotique que chacun d’eux avait au plus haut degré, suffisait pour les placer dans la classe des étrangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des peuples voisins.

À l’époque où se passe notre histoire, les visages parisiens étaient rasés soigneusement. À peine voyait-on quelques petits favoris dessiner un étroit demi-cercle et joindre l’oreille aux ailes du nez, qui surmontait une lèvre dépourvue de toute espèce de moustache. Les cheveux courts se frisaient à la Titus. Donc, pour se donner un air d’étranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe entière.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs épaules, et leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualité de fils de la Péninsule, le comte et le chevalier étaient bruns comme des corbeaux ; le baron Bibander, en revanche, avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent à des quenouilles chargées de filasse.

C’étaient, en vérité, des personnages assez remarquables pour mériter une description détaillée ; mais nous avons un moyen d’abréger en disant tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander étaient tout bonnement ses anciennes connaissances Robert dit l’Américain, Blaise surnommé l’Endormeur, et Bibandier, l’ancien chefs des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jugé à propos de se déguiser complétement et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui possédait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant à l’ancien uhlan, son cas était le même avec un danger moindre, car il avait eu l’adresse de ne jamais compromettre en justice son beau nom de Bibandier.

Robert et Blaise s’étaient dirigés sur Paris immédiatement après leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrière eux Lola, mais ils emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cachée comme une proie dans l’ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlèvement avait lieu contre l’avis formel de l’Endormeur, qui n’aimait pas plus aujourd’hui qu’autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s’était roidi dans sa résolution. Il avait son idée, et à présent, moins que jamais, il eût consenti à se dessaisir de l’héritière de Penhoël.

À peine hors du manoir, Blaise et lui étaient redevenus, du reste, les meilleurs amis de la terre. L’Endormeur osait à peine discuter au sujet de Blanche, tant il avait regret, le bon garçon, de cette scène faite à son vieux camarade dans le salon de Penhoël.

Maintenant qu’il n’y avait plus moyen de s’administrer sans partage les vingt mille livres de rente, Blaise était tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait même pas à lui faire un reproche. Le triomphe les avait désunis ; la défaite commune les rapprochait. Ils avaient encore besoin l’un de l’autre et ne demandaient pas mieux qu’à se liguer plus étroitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux frais.

Robert, d’ailleurs, avait trop de choses en tête pour trouver le temps d’entamer une vaine querelle. C’était, nous l’avons dit, une nature admirablement organisée pour les difficultés de la lutte, mais qui s’amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace, à mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait à l’Américain, pour exécuter ses escamotages hardis, des poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tête sous le coup qui le frappait, il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu’on lui avait jetés, comme un os à ronger n’étaient, qu’une première mise de fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-même ; les idées abondaient dans son cerveau, et ce n’était pas sans joie qu’il songeait à cette grande mêlée parisienne où il allait se précipiter de nouveau, armé de toutes pièces.

Dès ce premier moment, il pouvait compter plus d’une corde à son arc ; et Blanche lui paraissait être la meilleure de toutes. Mais comment emmener Blanche malgré elle ? Cent lieues à faire avec une jeune fille qui résiste, qui pleure, qui appelle au secours, c’est assurément l’impossible.

Robert avait pour mentir un talent de premier ordre, et la pauvre Blanche était si facile à tromper ! Quand Robert la plaça en croupe derrière lui sur la lande de Bains, Blanche le supplia les larmes aux yeux de la reconduire à sa mère.

Robert lui dit d’un air étonné :

— Pensez-vous donc que j’aie agi à l’insu de Madame ?… Vous ignorez donc tout ce qui se passe au manoir ?…

L’Ange ouvrait déjà ses grands yeux timides et crédules.

— Hélas ! pauvre enfant, reprit Robert ; Madame vous aime tant !… Elle vous a caché le malheur jusqu’au dernier moment… Mais n’avez-vous jamais vu, alors qu’elle se croyait seule, des larmes dans ses yeux ?…

— Oh ! si !… murmura l’Ange, bien souvent !

— Et ne vous êtes-vous jamais aperçue qu’elle me cherchait parfois pour m’entretenir en secret ?

— Si…, dit encore l’Ange.

— C’est que j’étais son confident, mademoiselle… Je savais combien elle souffrait, la pauvre sainte femme ! Je tâchais de la consoler, mais je n’ai pas pu la défendre…

— Mon Dieu !… mon Dieu ! murmura l’Ange, qu’est-il donc arrivé à ma mère ?…

— Le maître de Penhoël a vendu petit à petit ses métairies, ses moulins, son manoir…, répliqua Robert à qui la vérité donnait ici une grande force de persuasion ; Pontalès lui a tout acheté… Pontalès qui se disait son ami !… Et votre bonne mère qui a confiance en moi, mademoiselle Blanche, m’a prié de vous conduire à Rennes où elle viendra vous retrouver.

Blaise, qui trottait en avant, s’émerveillait qu’on pût dépenser tant de bonne fourberie tout exprès pour se mettre sur les bras une petite fille pleurnicheuse et malade, une héritière ruinée, une bouche inutile, s’il en fut jamais !

— Mais, demandait l’Ange, pourquoi ma mère ne m’a-t-elle pas conduite elle-même ?

L’Américain baissa la voix comme pour faire une grande confidence.

— Pauvre demoiselle !… répliqua-t-il, c’est qu’il fallait vous défendre contre votre père !

— Contre mon père !…

— Je n’ose pas vous dire cela… votre père est à la merci des Pontalès… Et le jeune comte Alain vous aimait…

— Oh !… fit Blanche effrayée.

Puis elle ajouta en se serrant contre Robert :

— Merci, M. de Blois… merci de m’avoir sauvée !

Blanche ne gardait pas l’ombre d’un doute. Elle monta en voiture à Redon, confiante et pleine d’espoir de retrouver sa mère.

Comme elle n’avait aucune idée des distances, la route de Redon à Rennes put s’allonger pour elle bien au delà des limites de la Bretagne, et quand elle montra enfin quelques soupçons, Robert en fut quitte pour inventer une nouvelle histoire.

Ils voyageaient en chaise de poste et avec une grande rapidité. Ils arrivèrent à Paris quelques heures après la diligence qui portait Montalt et nos deux jeunes gens.

Tout d’abord, ils descendirent dans leur ancien quartier, afin de prendre langue et de connaître un peu l’état de la place.

Blanche, malade, passait ses jours au lit et demandait sa mère.

Au bout d’une demi-semaine, on vit arriver Lola, que le vieux Pontalès avait mise honnêtement à la porte. Au bout de la semaine entière, le bon Bibandier entra un matin dans le garni borgne où nos deux compagnons s’étaient provisoirement installés, et les serra tous deux contre son cœur avec effusion.

— Pas de reproche !… dit-il, je vous ai balancés pas mal l’autre jour… mais j’ai quinze mille francs, moi… et je mêle !

Les cœurs bien nés n’ont point de rancune. On fit monter du vin et l’on tint un conseil, à la suite duquel nos trois amis et Lola changèrent de noms pour faire figure convenable dans le beau quartier.

Le soir même, le chevalier, le comte, le baron et madame la marquise, emmenant Blanche avec eux, firent leur entrée au grand hôtel des Quatre Parties du Monde.

Les affaires s’annonçaient à merveille, et nos trois gentilshommes eussent vécu dans la concorde la plus parfaite, sans Blanche qui était un perpétuel sujet d’inquiétude et de discussion.

Blaise et Bibandier voyaient là, en effet, un danger qui était réel. On était contraint de claquemurer la jeune fille pour l’empêcher de communiquer avec les gens de l’hôtel, et cette séquestration commençait à faire jaser.

Blaise disait :

— Notre situation est bien assez précaire par elle-même, pour que nous n’allions pas en augmenter le danger de gaieté de cœur… Il convient d’éloigner de nous ce qui peut attirer les regards ; et puisque l’Américain compte avoir tous les bénéfices de l’enlèvement, qu’il prenne les risques pour lui tout seul !

Bibandier prêtait à cette opinion l’appui de son éloquence.

M. le chevalier de las Matas fut obligé de céder.

Il eut recours à Lola, qui ne lui refusait jamais rien. Ce n’était pas chez la belle marquise amour proprement dit ou amitié bien définie, c’était tout bonnement vieille habitude d’obéir.

On choisit un quartier modeste, de l’autre côté de la Seine, et madame la marquise d’Urgel y prit un appartement à son nom.

L’endroit choisi fut cette partie du quartier Saint-Germain qui n’est déjà plus la patrie des écoles turbulentes, mais qui n’est pas encore tout à fait le noble faubourg.

À l’entrée de la rue Sainte-Marguerite, du côté de l’Abbaye, il y avait une maison d’honnête apparence qui semblait vraiment faite pour une vertueuse dame et sa pupille. Ce fut dans cette maison que Lola prit ses quartiers, et nos trois compagnons, quittes de soucis, purent donner tous leurs soins à l’amélioration de leur industrie.

La matinée s’avançait : le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra étaient encore en robe de chambre, mais le baron de Bibander s’occupait déjà de sa toilette.

Le chevalier était assis, les pieds au feu, devant une petite table portant tout ce qu’il fallait pour écrire. Il avait sous la main une large feuille de papier, couverte d’écritures et de chiffres. Autour de lui s’ouvraient quatre ou cinq ouvrages d’arithmétique et d’algèbre qu’il consultait d’un air fort entendu.

De l’autre côté du foyer, M. le comte de Manteïra fumait sa pipe en biseautant fort adroitement un jeu de cartes.

Le baron de Bibander se tenait à l’autre extrémité de la salle devant une glace, où il se mirait avec une complaisance extrême.

Ils étaient vraiment assez bien déguisés tous les trois. La barbe et les cheveux longs allaient parfaitement à la figure pâle de Robert, qui était un fort passable cavalier espagnol. L’Endormeur, lui, avait été obligé de raser ses cheveux d’un blond tirant sur le roux et de se munir d’une perruque noire pour se donner une physionomie portugaise. Il avait teint, en outre, sa barbe, et son meilleur ami aurait eu quelque peine à le reconnaître. Quant à Bibandier, ces quelques semaines d’abondance l’avaient refait si bellement, qu’à la rigueur son embonpoint nouveau aurait pu seul lui servir de masque.

Son teint, naguère si jaune, fleurissait maintenant ; ses joues décharnées s’étaient arrondies. Il commençait même à prendre du ventre.

— Ah çà !… dit Blaise en passant l’ongle sur la tranche de son jeu de cartes, est-ce que tu n’as pas bientôt fini de mettre ton corset, M. le baron ?

— C’est étonnant comme j’engraisse !… répliqua Bibandier en se souriant à lui-même dans le miroir ; mais j’avais dit à ce coquin de coiffeur de venir mettre des papillotes à ma barbe… vous verrez que le drôle me fera faux bond !

— Américain !… dit Blaise.

Robert leva la tête en sursaut.

— Regarde donc un peu M. le baron… est-ce que tu ne le trouves pas plus laid encore qu’autrefois ?

— Beaucoup plus laid, répliqua Robert qui se renfonça aussitôt dans son algèbre.

Bibandier fit une pirouette et haussa les épaules.

— Mes petits, murmura-t-il, on vous laisse dire… vous êtes jaloux, ça se voit.

Il continua de se sangler à tour de bras et de faire exécuter à sa grande figure hâlée toutes sortes de grimaces mignonnes.

Il mettait à se trouver charmant une bonne foi non suspecte.

— Voilà le jeu arrangé !… dit Blaise ; si tu avais le temps de me montrer un peu à faire danser Sa Majesté, Américain ?

Robert fit un geste d’impatience.

— Tu vois bien que je suis perdu au milieu de mes chiffres…, répliqua-t-il ; chaque fois que tu viens me conter comme cela quelque fadaise, je suis obligé de recommencer des calculs du diable… Sans toi, étourneau que tu es, je tenais ma martingale !…

— Ah ! ah !… fit l’Endormeur, un bel oiseau que ta martingale !… mets-lui un grain de sel sur la queue !

— Voyons ! s’écria Robert ; veux-tu me laisser en paix oui ou non ?

Blaise se reprit à battre ses cartes biseautées.

— Sois calme, Américain, dit-il ; on respecte ta martingale, mon fils… et on va tâcher de travailler tout seul.

Il étala ses cartes sur un coin de table et commença une série de tours d’adresse qui n’étaient pas sans mérite.

On frappa doucement à la porte.

— Ah ! fit Bibandier avec joie ; voilà mes papillotes.

Blaise avait abrité lestement son jeu de cartes dans la manche large de sa robe de chambre.

La porte s’ouvrit, et l’on vit apparaître un museau long et jaunâtre, tenant par un énorme col de crinoline à un uniforme de soldat du centre.

L’Alsace seule a le secret de produire ces excellentes têtes de troupiers, toutes en menton, et dont les joues, le nez, le front semblent se reculer humblement pour faire ressortir deux triomphantes mâchoires, capables d’exterminer une armée de Philistins.

— Ah !… dit Bibandier désappointé. Ce n’est que mon maître d’allemand… Bonjour, Graff.

Le soldat porta la main à son shako.

— Ponchur, messié, et la gombagnie…, dit-il en entrant. Ça fa-t-il gomme fus fulez ?…

— Ça fa gomme nus fulons, répliqua le noble baron Bibander.

— Pas mal, pas mal !… fit Blaise… Seulement ça ne me paraît pas assez senti… J’ai eu un portier qui était de Colmar et qui disait : Ça fa-t-il gômme fi filez ?

— Voyons !… s’écria Bibandier, tout ça dépend des dialectes… Il ne s’agit pas de plaisanter ici… Vous autres, vous en prenez à votre aise… Toi, M. le Portugais, tu n’as qu’à nasiller comme un canard et à mettre de la bouillie dans ta bouche pour prononcer les s… Vous, seigneur chevalier de las Matas, il vous suffit d’enfler les mots comme un marchand de vulnéraire et de gasconnes un peu en faisant ronfler les nasales… Ah ! si je n’étais qu’une Essépagnoleu ou un Pourteungais, ajouta-t-il en nasillant à outrance, mon rôle serait bien facile… Mais un baron du saint-empire, morbleu !…

— Morplé !… si ça fus est écâl…, dit Graff.

— Je commence à être pas mal fort…, reprit Bibandier ; mais cet Alsacien manque de méthode.

— De guoi ? demanda Graff.

— De méthode ! mon brave ami… Et cela tient à ce qu’on a négligé ton éducation première… Est-ce que tu saurais me mettre des papillotes, toi ?

— Je grois pien ! répliqua le soldat ; ché suis lé pârpier di pâtaillon.

— Répétez cela ! M. le baron, s’écria Blaise ; voilà une phrase qui contient en germe tous les principes du baragouinage.

Mais le baron était allé chercher du papier à papillotes.

L’Alsacien riait.

— Si ché sais mettre les babiotes, répétaitil en montrant son énorme mâchoire ; ché suis né tans les babiotes…, mon bère était pârpier… mon crand-bère il était aussi pârpier…, le bère de mon crand-bère…

— Et ainsi de suite, interrompit Blaise.

— Ia, graff ! dit le soldat en se mettant au port d’armes.

Il se tut durant un instant, mais cette coïncidence qui faisait un même mot de son nom à lui et du titre du prétendu Portugais lui sembla probablement très-bouffonne, car ses deux grandes mâchoires s’ouvrirent de nouveau.

— Ia, Graff !… répéta-t-il, fus êtes graff… moi ché suis Graff, burguoi je m’abèle Graff… mais fus c’est bârce que fus êtes graff…, fus gombrenez ?

— Parfaitement…, dit Blaise.

Robert se frappait le front et perdait le fil de ses calculs.

— En besogne ! s’écria Bibandier qui apportait une main de papier à papillotes.

Il s’assit devant la glace, et Graff s’empara de sa tête poilue.

Tout en maniant la chevelure épaisse et rude de M. le baron, l’Alsacien répétait entre ses dents :

— Si ché gommais lés babiotes ! Mon bère était pârpier… mon crand-bère…

— Allons, Graff !… dit Bibandier, faisons d’une pierre deux coups : donne-moi ta leçon !

— Che feux pien… Dâgez te faire adention… Si fus endrez chez dés pourgeois, fus tites : Ponchur, messié, mestâmes…

— Ponchur, messié, mestâmes, répéta Bibandier.

— Et la gombagnie, ajouta Graff.

— Et la gombagnie, ajouta également le baron. Après ?

— Abrès, fus tites : Il vait crand jaud !…

— Il vait crand jaud.

— U bien : Il vait crand vroid !…

— Il vait crand vroid…

— Ein vroid te gien, Matâme, ou messié !

— Assez là-dessus !… Après ?

— Abrès, fus tites : matâme, aimez-fus pien à brentre eine temi-dasse abrès le tiner ?

Le baron, docile, répéta encore cette phrase tant bien que mal.

— Après ?

Graff se gratta le front.

— Abrès… abrès… fus tites : Matâme, aimez-fus pien à brentre eine betite ferre abrès vodre temi-dasse ?

— Le café et le pousse-café…, dit Blaise.

— Impossible de s’y retrouver ! grommela Robert.

— Messié Pipandre, reprit Graff, fos babiotes sont insdallées.

Bibandier était charmant, la tête couronnée de papier rose.

Durant une bonne minute, il fit à son image reflétée par la glace des yeux en coulisse, puis il se pencha vers son professeur alsacien.

— Et quand on veut faire la cour à une femme…, prononça-t-il tout bas, que faut-il dire ?

— Ah tâme !… répliqua Graff avec embarras, fus tites : Mâtemoiselle, fulez-fus brentre guelgue josse tessus le gontoir ?

Blaise battit des mains et cria bravo.

— Imbécile !… s’écria Bibandier, est-ce que les duchesses à qui je fais la cour prennent des petits verres sur le comptoir ?…

— Ché sais bas, moi, messié Pipandre…

— Tu n’as donc aucune idée de ce que c’est qu’une femme du grand monde ?… Va-t’en ! On n’a plus besoin de toi !

Graff remit son shako sur sa tête plate et rase, mais il ne se pressa point de sortir.

— Eh bien ?… fit le baron.

— C’est que, messié Pipandre, répliqua l’Alsacien qui remonta timidement sa buffleterie, fus m’afiez bromis eine betite à gonte…

— C’est juste, dit Bibandier qui fouilla dans sa poche.

Puis il ajouta :

— Mais je n’ai que des billets de banque, mon fils… ce sera pour une autre fois.

Le pauvre Graff salua à la ronde d’un air résigné.

— Ponsoir, messié…, dit-il, et la gombagnie.

À peine fut-il sorti que M. le chevalier de las Matas se leva brusquement et frappa un grand coup de poing sur la table.

Archimède devait avoir cet air radieux lorsqu’il parcourut, dans son négligé historique, les rues de Syracuse étonnée.

— Je la tiens !… s’écria-t-il ; je la tiens !…

— Ta martingale ?… demandèrent à la fois Blaise et Bibandier.

Robert s’essuya le front.

— Ça n’a pas été sans peine !… répliqua-t-il ; mais, de par tous les diables, Montalt me la payera mon pesant d’or !…

II. LA MARTINGALE[modifier]

Blaise et Bibandier avaient l’air également incrédule.

— Américain, dit Blaise, tu as du talent pour ce qui est des cartes… ça, c’est une chose incontestable… mais voilà bien des fois que tu la trouves ta martingale !

— Ta martingale…, fit observer Bibandier, c’est comme le merle blanc ou le trèfle à quatre feuilles.

Il s’occupait en ce moment de boutonner, par-dessus son pantalon d’un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés.

— Vous n’entendez rien à tout cela !… s’écria M. le chevalier de las Matas. Je connais maintenant Berry Montalt comme si je l’avais inventé, voyez-vous… J’ai cru d’abord qu’il faisait un peu comme nous et que sa grande fortune était dans les nuages… mais j’avais tort de croire cela… Il est riche… il est puissamment riche !… Et tout ce que possédait ce pauvre diable de Penhoël n’aurait pas pu fournir à milord son argent de poche seulement !

— Ça ne prouve pas que tu aies trouvé ta martingale ?… dit l’Endormeur.

— Attends donc !… Quant à savoir d’où lui vient cette grande fortune, je m’en doute… À Londres on n’a pas besoin d’être un aigle pour faire des coups de tous les diables, et je veux être pendu si Montalt a jamais vu son iman de Mascate autre part que dans l’histoire des voyages… Il aura eu de la chance… Il sera tombé sur une bonne affaire… Et puis l’air de Londres lui aura semblé malsain…

— Si c’est comme cela, interrompit le baron qui mettait ses soins à nouer autour de son cou osseux une cravate de satin blanc à raies couleur de feu, il n’y a rien à faire !

— Par exemple !… s’écria Robert, c’est justement ces hommes-là que j’aime !… Si Montalt était un honnête gentleman comme il veut bien le dire, on n’aurait pas trouvé tout de suite son côté faible… mais j’ai causé avec lui… je l’ai retourné en tous sens… Croyez-moi, Montalt est des nôtres… Il n’a ni foi ni loi… Et après deux ou trois verres de punch il faut voir sa face d’Anglais s’épanouir quand on lui raconte un bon tour !… La seule différence qu’il y ait entre lui et moi, c’est que j’ai soulevé des montagnes pour gagner quelques misérables sous, tandis qu’il n’a eu qu’à se baisser probablement pour ramasser des millions… Car il a des millions, et l’histoire est assez singulière.

— Je sais… je sais, interrompit Blaise. La petite boîte de sandal, dont le couvercle est en diamants… c’est peut-être du stras.

— Mon bonhomme, dit Robert avec gravité, l’autre soir, Montalt avait perdu cinquante et tant de mille francs au trente et quarante des étrangers… Je l’ai vu se lever et se rendre dans un coin de la chambre… Il nous tournait le dos… Il a pris dans sa poche un objet que je n’ai pas pu apercevoir ; mais c’était la fameuse boîte, j’en suis sûr !

— C’est une idée à toi…, interrompit Bibandier.

— Après ?… dit Blaise.

— Si c’est une idée à moi, jugez-en, reprit Robert ; cet objet mystérieux dont je vous parle il l’approcha de sa bouche et l’on entendit un petit bruit sec comme s’il eût cassé un morceau de sucre avec ses dents… L’instant d’après il revint et dit au banquier :

« — Je n’ai pas d’argent sur moi, voulez-vous m’escompter cela ? »

Robert s’arrêta.

— Et qu’est-ce que c’était que cela ? demandèrent Blaise et Bibandier.

— Cela, c’était un petit morceau de stras, comme dit M. le baron, sur lequel le banquier du cercle des étrangers compta soixante-sept billets de mille francs à Berry Montalt… Sonne un peu, l’Endormeur, et dis qu’on apporte du vin chaud… nous avons à causer de nos affaires aujourd’hui… et il faut tâcher d’en causer le plus gaiement possible.

— Ça va-t-il durer beaucoup ? demanda le baron Bibander qui dirigeait vers ses deux oreilles les bouts aigus de sa flamboyante cravate.

— N’avons-nous pas de temps ?… répliqua Robert.

— C’est que…, dit l’ancien uhlan avec un joli sourire de jeune fat, j’ai reçu ce matin de mon coquin de tailleur une polonaise dans le dernier goût… J’aurais voulu me montrer un peu au Palais-Royal et sur le boulevard, pour voir l’effet.

— Tu te montreras demain.

— Sans doute… Mais demain, mon coquin de tailleur aura peut-être livré d’autres polonaises pareilles à la mienne… de sorte que je me trouverai en danger de croiser sur ma route le premier faquin venu habillé tout comme moi.

— Ce sera piquant pour le faquin, grommela Blaise. Joseph, ajouta-t-il en s’adressant au garçon qui entrait, un bol de vin chaud pour M. le chevalier, et du punch pour moi.

— Et pour M. le baron ?… demanda le garçon.

Bibandier se gratta l’oreille.

— Le punch… le vin chaud…, murmura-t-il, ça fait monter le sang à la tête… et vous devenez rouges comme des homards… Moi, j’aime les teints pâles… Joseph, vous me donnerez un bichof.

— Ah çà !… dit Blaise quand le garçon fut parti, tu oublieras donc toujours que tu es Allemand, toi ?

Bibandier s’élança vers la porte.

— Endentez-fus ?… cria-t-il à travers les escaliers. Chossèphe !… fus mé tonnerez eine pichof !

Ayant ainsi réparé très-adroitement son étourderie, M. le baron revint s’asseoir au devant de sa glace.

— Pour en finir une bonne fois avec Montalt, reprit Robert, je suis moralement certain que la volonté d’essayer quelque aventure ne lui manque pas… Seulement il n’est pas très-fort, et comme, d’un autre côté, il se sent riche, rien ne le presse… Mais si l’on parvenait à lui persuader que, sans danger aucun, on peut faire une rafle honorable, vous verriez comme il sauterait !

— Le vin chaud de M. le chevalier ! dit le garçon.

Les deux autres garçons qui suivaient ajoutèrent :

— Le punch de M. le comte !

— Le bichof de M. le baron !

Les trois gentilshommes se versèrent à boire.

— Je l’ai sondé…, poursuivit Robert ; cet homme-là n’a pas du moins le défaut d’être hypocrite… Vous lui diriez que vous avez volé le tronc des pauvres dans une église, qu’il trouverait cela tout simple… Mais ce qui le séduit par-dessus tout, c’est l’idée de faire sauter comme cela, l’une après l’autre, toutes les banques des maisons de jeu de Paris.

— À la santé de ta martingale ! dit Blaise.

— À la sandé té dà mârdingâle !… répéta le noble baron, qui baragouinait de tout son cœur, maintenant que cela n’était plus nécessaire.

— Buvez…, buvez, mes braves !… continua Robert ; cela en vaut parbleu bien la peine… Et d’abord, ma martingale, dont vous faites tant de gorges-chaudes, aura, du moins, eu ce résultat de nous valoir notre invitation de ce soir.

— Du tout ! se récria Bibandier, ce Montalt a un certain coup d’œil… Il a reconnu en moi un homme comme il faut, et il m’a engagé à lui faire l’honneur de dîner à son hôtel… Quoi de plus simple ?

— Le fait est…, dit Blaise que tu te donnes ici des gants, M. Robert… Le Montalt est venu à moi et m’a dit :

« Cher comte, vous êtes un bon enfant et je m’estimerais heureux de vous voir assis à ma table. »

Robert haussa les épaules…

— Fous que vous êtes ! dit-il, et ingrats ! Vous verrez que je remplirai vos poches sans avoir droit seulement à la moindre reconnaissance.

— Remplis toujours, Américain, et ne l’inquiète pas du reste !

Robert but à petites gorgées un verre de vin chaud et rassembla les notes éparses sur sa table.

— Voulez-vous que je vous explique ma martingale ?… demanda-t-il.

Blaise rapprocha son fauteuil ; la figure de Bibandier lui-même prit une expression de curiosité.

Robert se recueillit un instant, puis il commença d’un ton d’emphase vive et avec des gestes d’orateur :

— Mon système peut s’appliquer à tous les jeux de hasard où les chances contraires se répartissent entre un certain nombre de joueurs indépendants, d’une part, et un joueur unique, de l’autre, forcé de tenir toutes les mises : soit au banquier.

« L’avantage de la banque, dans les maisons soumises à une surveillance légale, peut être déterminé par une fraction variable qui d’ordinaire est d’un dix-huitième et que j’élève, moi, à un douzième, pour aller au-devant des objections.

« Nous sommes à une table de roulette… Vous me suivez bien ?

— Parfaitement, dirent les deux auditeurs.

— Nous sommes, à une table de roulette, trois associés qui se disséminent parmi les joueurs… Pour l’intelligence de mon système, je donne un nom aux trois associés… Je suis, moi, je suppose, l’agent principal, la cheville ouvrière… vous deux, vous êtes des agents de second ordre ; toi, Blaise, tu es le levier…, toi, Bibandier, tu es le contre-poids.

— C’est comme une horloge ! murmura l’ancien uhlan.

— Oh ! oh ! mon vieux, s’écria Robert, tu parles vrai en croyant rire… c’est en effet une mécanique… une mécanique dont les rouages subtils et compliqués s’engrènent d’une façon merveilleuse.

Blaise et Bibandier écoutaient bouche béante. Ils firent seulement un peu la grimace lorsque Robert ajouta :

— Ces notions préliminaires étant posées, je suis obligé d’appeler l’algèbre à mon secours pour expliquer le mécanisme de mes combinaisons.

— Sais-tu l’algèbre, toi, l’Endormeur ?… demanda Bibandier.

— Non… Et toi ?

— Moi, mon éducation a été tournée entièrement vers la littérature… C’est égal, Américain, va toujours !

— J’établis une progression géométrique…, reprit Robert en feuilletant ses notes comme un avocat qui plaide ; le nombre des termes importe peu, et la raison de ma progression est invariablement le nombre deux, puisque la série des coups double toujours la mise pour le gagnant quel qu’il soit, ceci dans le jeu simple.

« Je dis donc : a est à b comme b est à c, comme c est à d… soit : a : b : c : d : e… etc.

— Comprends pas !… interrompit Bibandier.

— Voilà qui est fatal !… s’écria Robert ; inventer une théorie mathématique et transcendante pour venir se briser contre l’ignorance aveugle !

— Ne te désespère pas, Américain…, dit Blaise. J’ai idée que milord sait les mathématiques.

M. le chevalier de las Matas éleva son verre jusqu’à la hauteur de ses lèvres, autour desquelles errait un sourire douteux.

— Il ne faudrait pas non plus qu’il en sût trop long !… murmura-t-il.

Puis il ajouta en reprenant le fil de son explication :

— Mais, au demeurant, c’est si profondément clair et simple, comme toutes les grandes idées, que vous-mêmes vous allez me comprendre.

« Soit mon enjeu premier représenté par la quantité n ; ton enjeu, à toi, Blaise, mon agent-levier par la quantité n’, et le tien, Bibandier, mon agent-contre-poids, par la quantité n”, continua Robert.

« J’établis tout d’abord que n égale a, le premier terme de ma progression par quotient ; en outre, n égale n” moins n’, attendu que le contre-poids doit représenter, au début de la partie, la somme formée par ma mise n et la mise du levier n”.

— Pourquoi cela ? demanda Blaise.

— Pour une cause bien simple… Au moment où la partie s’engage, mon levier et moi nous jouons les mêmes chances… Il faut donc que le contre-poids, comme son nom l’indique…

— Parbleu !… fit le baron Bibander, ça va de soi-même… L’Endormeur est bouché comme un cigare de la régie !

— Mais pourquoi l’Américain et son levier jouent-ils les mêmes chances ?… demanda encore Blaise.

connaît son rôle… il sait par cœur ses instructions invariables… si bien qu’au moment où le banquier attend mon quatrième ou mon cinquième paroli, je cesse de jouer tout à coup, ce qui lui donne le change… Comprends-tu maintenant ?

— Un petit peu…, dit Blaise.

Le baron Bibander, qui vidait, parmi les mèches de sa crinière, un plein flacon d’huile antique, fit un geste de dédain.

— Un petit peu !… répéta-t-il ; moi, j’ai beau ne pas savoir l’algèbre, je trouve que la mécanique de l’Américain n’a qu’un défaut, c’est d’être trop simple… Va, mon bonhomme, on te saisit !

— De la seconde équation posée plus haut, reprit Robert, découle cette première conséquence rigoureuse savoir : que si la partie s’engageait et se continuait sur ces bases, la perte et le gain devraient se balancer complétement…

— Sauf les sorties du zéro et du double zéro, interrompit Blaise.

— J’allais y arriver…

— Mais, mon petit, dit Bibandier en s’adressant à Blaise, il allait y arriver !… Tu vois bien que tu nous embrouilles… Donne-nous la paix, au nom de Dieu !

On ne savait en vérité, si l’ancien uhlan parlait ainsi de conviction ou par raillerie. Ses deux mains se plongeaient ensemble avec action dans les mèches de sa chevelure, que l’huile prodiguée ne pouvait point amollir. Il y allait d’un grand sérieux, et, en apparence, de la meilleure foi du monde.

Mais ceux qui connaissaient Bihandier savaient qu’il gardait comme cela les dehors d’une naïveté crédule, jusqu’au moment où il lui plaisait de mettre les rieurs de son côté.

— J’y arrivais…, poursuivit Robert ; sans cet obstacle que présentent les chances réservées au banquier, le problème serait aussi par trop facile à résoudre.

« Loin de méconnaître ces chances, je les exagère en les portant à un douzième, tandis que, de l’aveu même de Blaise, qui parle de deux numéros sur 38, elles ne sont que de un dix-neuvième.

« Entrons dans le raisonnement… Vous voyez bien ce gros livre ? (Il montrait un énorme registre ouvert à côté de lui.) Ce gros livre contient les passes des deux couleurs, notées par un piqueur de carte du 115, depuis que l’établissement existe… C’est officiel ! Et j’espère que nous avons là plus d’éléments qu’il n’en faut pour fonder un solide calcul de probabilités.

— Ça doit être un bien bon ouvrage !… dit le baron Bibander.

— Un ouvrage excellent !… une fois qu’on y a mis le nez, on ne peut plus se lasser de le feuilleter… D’après mes recherches, je constate une balance à peu près exacte entre les sorties des deux couleurs… Je constate en outre que la plus grande série, pouvant être considérée comme normale, porte au chiffre treize l’exposant le plus fort auquel doive arriver la raison de notre progression géométrique, car il est superflu d’énoncer que nous raisonnons sur les chances probables et non sur des miracles qui arrivent une fois l’an…

Bibandier, qui s’acharnait au grand œuvre de sa coiffure, approuva de la brosse et du peigne.

— Mes prémisses seront complètes, poursuivit Robert, lorsque j’aurai ajouté que de 1 jusqu’à 13 il est des nombres en quelque sorte climatériques où s’arrêtent le plus souvent les séries : je citerai 5, 7 et 10, 7 surtout. D’après l’expérience, je parierais cinquante contre un pour le nombre 7.

— Moi aussi !… dit le baron Bibander.

— Mais, continua Robert, ce sont là de simples étais qui ne font que soutenir, au besoin, les bases solides de mon système.

« Examinons d’abord les séries pendantes. Je place ma mise n = a sur la rouge, le levier fait de même… Le contre-poids met sur la noire n” = n X n’.

« Je perds, et le contre-poids gagne. Rien de fait par conséquent.

« Je pose 2n = b ; le levier pose 2n’. Nous perdons.

« La mise du contre-poids qui gagne arrive alors au troisième terme d’une progression que je figurerai : a” : b” : c” : d” : e”…

« Rien de changé jusqu’au cinquième coup. C’est alors seulement que je cesse de jouer, laissant le levier poursuivre son paroli… Il fallait bien tenir compte de la chance climatérique attachée au chiffre cinq.

« Si nous perdons encore, le contre-poids réalise déjà un bénéfice…

« Au sixième coup, le levier s’abstient. Il faut vous dire que le sixième coup est une affaire sûre. Quand on a dépassé cinq, on arrive à sept forcément.

— Je le crois ma foi bien ! dit le baron Bibander.

— Au septième, c’est tout le contraire… le septième tour est le terme important de mon système… conversion entière !… Le contre-poids met sa mise dans sa poche et nous allons en grand, le levier et moi.

« Suivant toute probabilité, nous gagnons, cette fois.

« Pour obtenir la somme de notre gain, il suffit d’un petit calcul élémentaire fondé sur cette proposition algébrique que vous trouverez dans Bourdon, dans Raynaud et même dans Bezout : un terme de rang quelconque est égal au premier terme, multiplié par une puissance de la raison d’un degré marqué par le nombre des termes qui précèdent celui que l’on considère…

« D’où il suit que le gain est représenté ici par a” X 2 à la sixième puissance.

« D’où l’équation g” = a” X 26…

« Est-ce clair ?…

— Comme le jour !… fit Bibandier.

Blaise perdait plante.

— Ce sera bien, dit-il, si tu gagnes…

— Oh !… oh !… oh !… fit Bibandier avec dégoût, voilà un garçon véritablement terrible !… Mais, mon Dieu ! nous ne sommes pas à l’heure… donne-nous le temps de nous expliquer !… En attendant, j’empoche, moi, contre-poids, a” X 26, et je dis à l’Américain : Mon petit, tu m’intéresses ; veuille poursuivre…

— Il est évident, reprit ce dernier, que l’on peut perdre ; sans cela, M. le fermier des jeux ne payerait pas un si beau bail au gouvernement… Mais, à l’aide de ce registre, je vous prouverai quand vous voudrez que toutes les chances sont pour nous dans ce cas particulier.

« La série gagnante suit la même marche, en sens contraire, et je regarde comme superflu, mon cher lord…

— Comment ! mon cher lord !… interrompit Blaise ; tu bats la campagne.

— L’Endormeur !… prononça gravement Bibandier, j’ai parcouru la France depuis Paris jusqu’à Brest… et je n’ai jamais rencontré un animal aussi honteusement dépourvu d’intelligence que vous, mon cher ami… Vous croyez donc que l’Américain s’est donné la peine d’inventer toutes ces drôleries pour nos beaux yeux ?

— Mais ce sont des faits sérieux !… se récria Robert.

— J’entends bien, mon petit…, répliqua le baron ; c’est même plus que sérieux, c’est assommant ! Mais que demandes-tu à Montalt pour ces diables de progressions géométriques qui vont lui faire un matelas de billets de banque ?

— Deux cent cinquante-sept mille cinq cent trente-huit francs quatre-vingt-quinze centimes…, répondit Robert ; tout est calculé, voyezvous, avec une précision rigoureuse… Tu ris, maître Bibandier, et toi, Blaise, tu n’y vois goutte ?… Mais si vous vouliez prendre la peine de lire mon livre d’un bout à l’autre…

Les deux gentilshommes firent un geste d’effroi en regardant le monstrueux registre.

— Américain, dit Bibandier, tu tiens ton affaire ! voilà le véritable argument des arguments… Emporte avec toi ton registre et dis à Montalt : « Milord, lisez ou payez ! » Je veux que le diable m’enlève si tu t’en reviens les mains vides !

Robert n’était pas en train de goûter la plaisanterie.

— Puisque je vous dis, s’écria-t-il en frappant du pied, que c’est une combinaison certaine !… La ferme des jeux fait sa fortune avec un misérable surcroît de chance de un dix-neuvième… Savez-vous quelle est notre chance, à nous ?… Un sixième et quelque chose, messieurs, presque un cinquième !

Bibandier le regarda d’un air étonné.

— Ah çà !… murmura-t-il, est-ce que l’Américain, à force de mentir aux autres, serait arrivé à se tromper lui-même ?… Ce serait très-fort… Messieurs, si vous avez encore quelque chose à dire, faisons remplir les bols, car nous sommes à sec.

Robert repoussa la table où se trouvaient ses calculs, et mit ses pieds au feu.

— Sonne, Blaise !… dit-il, et approchez-vous tous les deux… Que mon système soit vrai ou faux, je veux en faire de l’argent dès ce soir, et vous ne rirez plus, mes camarades, quand vous verrez notre caisse pleine… Du punch, Joseph ! et lestement !

Une fois les bols remplis, nos trois gentilshommes trinquèrent fraternellement, et Robert reprit :

— Je regarde l’invitation de Montalt comme le commencement d’une ère nouvelle pour nous trois, mes enfants… Avec un peu d’adresse et de tenue, cet homme-là nous mènera très-loin… Mais il faudra jouer serré… Blaise et moi nous avons fait là-bas à Penhoël une école qui nous vaut bien vingt ans d’expérience… Ne donnons rien au hasard, croyez-moi, et faisons un peu le bilan de notre situation… Blaise et moi, nous avons apporté chacun dix mille francs à la masse.

— Et moi, dit Bibandier, quinze mille que ce vieux grigou de Pontalès a eu bien de la peine à me lâcher… Voilà un gaillard que ce vieux Pontalès !

Les sourcils de Robert se froncèrent.

— Entre lui et nous, murmura-t-il, la partie n’est peut-être pas finie… Il a escamoté la première manche, grâce à toi, mons Bibandier… Mais gare à la seconde !

prit sa voix de l’ancien régime et me tint à peu près ce langage : « M. Bibandier, voici une excellente poularde et du meilleur vin de la cave de Penhoël…, mais tout cela vous passera sous le nez, M. Bibandier, parce que vous n’êtes pas digne de vous asseoir en mon illustre compagnie… Allez, mon brave M. Bibandier, allez à l’office souper avec vos pareils… » Saperlotte !… Le vieux malhonnête !… Je ne lui pardonnerai jamais cela !

— Deux fois dix mille et quinze mille, reprit Robert qui avait attendu patiemment la fin de la précédente tirade, font trente-cinq mille francs… Depuis six semaines nous vivons là-dessus et nous vivons bien… pourtant, grâce à notre commerce, nous avons une cinquantaine de mille francs en caisse.

— Ça ne va pas trop mal.

— Sans doute… mais pour réaliser certaine idée que je veux vous soumettre, cela va beaucoup trop lentement… Certes, nous sommes en belle passe… si, comme je le crois d’après les nouveaux renseignements pris là-bas, l’aîné de Penhoël, notre fameux oncle d’Amérique, est de retour en France ; nous arrivons, par ma chère petite fiancée Blanche, à un superbe héritage…

— Nous ! répéta Bibandier d’un ton caressant.

Blaise secoua la tête.

— Mes bons amis, dit Robert, il est manifeste que nous n’épouserons pas tous les trois ma jolie fiancée… mais il y a dix à parier contre un que l’oncle d’Amérique fera le diable… Vous savez qu’il passe pour un rude gaillard !… J’aurai besoin de votre aide, et toute peine mérite salaire… Il ne s’agira pas probablement de bagatelles, voyez-vous bien, et il faudra de la résolution… mais je m’en fie à vous… l’ami Blaise est connu… Et toi, Bibandier, nous n’avons pas oublié ce que tu as fait pour nous sur le marais de Glénac, la nuit de la Saint-Louis…

Bibandier, à qui le bichof donnait de belles couleurs, devint pâle tout à coup et baissa les yeux, à ce souvenir brusquement éveillé.

— Moins tu parleras de cette nuit-là, M. Robert, dit-il d’un ton sec, mieux cela vaudra pour nous tous !

— À la bonne heure… je croyais te faire un compliment… Si, au contraire, l’oncle d’Amérique est une chimère, eh bien ! on rendra l’Ange à sa mère éplorée, et l’on se livrera à l’exploitation sérieuse de Berry Montalt, ancien général en chef des armées du roi des Antipodes… et je vous réponds de celui-là corps pour corps… Mais, dans l’un et l’autre cas, il faudrait attendre… voir venir… et nous ne le pouvons pas.

— Pourquoi ?… dit Blaise, nous avons de l’argent devant nous.

— Oui… mais le terme du réméré tombe dans quelques jours.

— Quel réméré ?

— Celui de nos fermes, moulins, prairies et futaies de Penhoël.

— Tu songes encore à cela, toi ?… s’écrièrent ensemble Blaise et Bibandier.

— Je ne songe qu’à cela !… répliqua Robert. Peste ! mes fils… vous oubliez que c’est l’héritage légitime de ma chère petite femme… J’y tiens énormément… et si vous aviez du cœur, vous y tiendriez autant que moi… Ne serait-ce pas charmant de corriger, mais là, sévèrement, ce vieux routier de Pontalès ?

— Pour ça, dit Blaise, il nous a joués d’une polissonne de manière !

— Quand je songe au sourire narquois qu’il avait en me mettant à la porte…, appuya Bibandier, vrai ! ça m’a été plus sensible que s’il m’avait seulement traité comme vous deux !… parce que mon fort à moi, comme vous savez bien, c’est la délicatesse.

— Vengeons-nous !… s’écria Robert, rachetons Penhoël !

— Qu’en dis-tu, toi, l’Endormeur ?… demanda Bibandier ; moi, le pays me plaît assez…

— Un pays de Cocagne !… murmura Blaise ; quelle bonne vie nous faisions dans ce manoir, l’Américain et moi !

— Il y aurait où nous mettre tous trois, reprit Robert ; tous trois à l’aise… et une fois là, quelles croupières nous taillerions à M. le marquis !… Une chose certaine, c’est que les paysans le détestent… On leur monterait la tête… et qui sait si un beau jour nous ne chasserions pas le vieux renard de son propre château de Pontalès ?

Le baron Bibander se frotta les mains.

— Je me chargerais de l’exécution, s’écria-t-il. Ah ! M. le marquis… ce serait drôle, allez !

Il cambra sa longue taille et fit mine de chiffonner son jabot.

— Allez, mon cher ! reprit-il en s’adressant à Pontalès absent, avant de partir, je vous permets de manger un morceau à l’office… L’insolent ! s’interrompit-il.

— Avant tout, dit Blaise, il y a un petit inconvénient… N’est-ce pas à cinq cent mille francs que s’élève le taux du réméré ?

— Juste.

— Nous ne les avons pas, ce me semble ?

— Gagnons-les.

— Je le veux bien… mais comment ?

— Je ne dis pas que ça se fera tout seul… mais, ce soir, nous aurons un pied à l’hôtel de milord : profitons-en… Que chacun de nous prenne sa part de besogne… Toi, Blaise, avec ton air sans-souci, lève un peu la carte des localités… Toi, Bibandier, tâche de savoir où se nichent ces diamants qu’on arrache avec les dents, comme des morceaux de sucre candi… Moi, je resterai dans mon rôle… Je tâterai… je chercherai le joint… Soit avec ma martingale, soit avec autre chose, je compte bien le bloquer… Mais, en définitive, si on ne pouvait pas, resterait à tenter le grand coup de force… Que diable ! ce n’est pas la mer à boire que de fouiller la poche d’un homme ivre ou de crocheter un méchant petit secrétaire en bois de rose !…

— Moi, ça m’irait assez !… dit le baron Bibander ; ma main se gâte…

— Moi aussi…, ajouta Blaise. Je me fierais mieux à ce jeu-là qu’à la meilleure des martingales… Mais il y a encore un autre obstacle.

— Quoi donc ?

— C’est René de Penhoël tout seul qui a droit au rachat.

— C’est ma foi vrai !… murmura l’ancien uhlan : voilà l’Endormeur qui a une idée.

— Mes fils, dit Robert d’un ton doctoral, croyez bien que quand je propose une affaire, ce n’est pas à l’aveugle… Me prenez-vous donc pour un bambin ?… C’est toujours au nom de Penhoël que j’ai compté agir pour solder le réméré… Vous savez cela aussi bien que moi… Penhoël est un pauvre diable qui nous donnera sa procuration pour un morceau de pain.

— Si on peut le trouver…, interrompit Blaise.

— On le trouvera.

— Tu sais où il est ?

— Un peu, mon bonhomme.

— Ce diable d’Américain !… murmura Bibandier avec admiration.

— Où est-il ?… demanda Blaise.

— À Paris, mon fils, répliqua Robert. Et je me charge de lui faire signer tout ce que nous voudrons.

La pendule du salon sonna cinq heures. Nos trois gentilshommes se levèrent.

— Oh ! oh ! fit le baron Bibander. Le temps passe vite, quand on est comme cela entre bons camarades… Vous n’avez plus qu’une heure pour vous habiller, mes garçons.

— Bah !… dit Robert, les gens de bon ton se font toujours un peu attendre.

— Et la voiture que nous devons choisir en passant aux Champs-Élysées ? reprit Bibandier. Allons !… allons !… pour une première fois, il ne faut pas arriver trop en retard…

Le jour commençait à tomber. Le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra prirent des bougies pour se retirer dans leurs chambres et procéder à leur toilette.

Resté seul, Bibandier poussa un sourire de soulagement.

— J’ai cru qu’ils ne me laisseraient pas un instant pour faire mes petites affaires ! murmurat-il ; il n’y a pourtant pas moyen de se présenter comme cela !… ajouta-t-il en lançant une œillade amoureuse à son miroir, je suis rouge comme un homard… Et c’est très-mauvais genre !

Il regarda tout autour de lui d’un air inquiet, et poussa discrètement les verrous des deux portes ; puis il prit dans son secrétaire une petite cassette, fermant à clef, qu’il ouvrit.

Dans cette cassette il y avait une grande quantité de tampons de soie et de pots de fard, rangés en bon ordre.

Bibandier en saisit un qui contenait du blanc végétal, et revint sur la pointe des pieds vers son miroir.

Un tampon de soie tout neuf fut trempé dans la liqueur réparatrice, et l’ancien uhlan, le sourire aux lèvres, étendit sur son visage une couche d’intéressante pâleur.

Pour qui l’eût connu autrefois en Bretagne, alors qu’il couchait dans son trou de la lande de Bains et qu’il se contentait de ses misérables haillons, cette coquetterie soudainement venue aurait pu paraître curieuse.

Mais Bibandier avait pris fort au sérieux son rôle nouveau de gentilhomme, et pour trouver un terme de comparaison qui lui fût applicable, besoin serait de remonter jusqu’au pauvre beau Narcisse, se mourant à contempler sa propre image.

Bibandier resta un gros quart d’heure devant sa glace, s’admirant de bonne foi et se faisant à lui-même des mines fort agaçantes.

Puis il serra les trésors de son teint dans sa petite cassette, et attendit ses deux compagnons de pied ferme.

Quand ceux-ci revinrent, ils le trouvèrent la canne et le chapeau à la main, ganté de frais, orné d’épingles d’or, de chaînes d’or et de breloques. Son costume éblouissant se complétait par un habit de drap violâtre, à reflets lilas, qui chatouillait l’œil de la plus séduisante façon.

Il était laid à se montrer pour de l’argent.

Nos trois seigneurs sortirent de l’hôtel. Le temps était sec et très-froid. Ils gagnèrent à pied les Champs-Élysées où ils avaient commandé un équipage.

La nuit se faisait. Les Champs-Élysées étaient déjà presque déserts. Seulement, au tournant de l’avenue Gabrielle, deux petites chanteuses des rues s’étaient établies entre deux chandelles, dont le vent tourmentait la flamme fumeuse, et disaient des chansons en s’accompagnant de la harpe.

En passant devant elles, Blaise, qui parlait avec action, renversa du pied une des deux chandelles et poursuivit sa route, sans même donner un regard aux deux pauvres filles, qui avaient interrompu leur chanson.

Il n’en fut pas de même de Bibandier, qui marchait en avant et qui se retourna.

À la vue des deux jeunes filles, l’ancien uhlan s’arrêta court, comme si une main de fer l’eût saisi au collet.

En ce moment son blanc végétal ne lui servait à rien, car il était pâle comme un mort.

— Qu’as-tu donc ?… demanda Robert.

— Rien… rien !… balbutia le baron : un éblouissement subit… J’ai cru que j’allais me trouver mal.

Il poursuivit sa route avec rapidité et comme on prend la fuite.

On entendait les voix tristes et tremblantes des deux pauvres filles qui continuaient leur chanson, pour gagner le pain de la soirée.

III. CHANTEUSES DES RUES

Les Champs-Élysées ne ressemblaient guère alors à la bruyante et poudreuse promenade que Paris encombre maintenant chaque soir. Le cirque faisait claquer son fouet national au faubourg du Temple ; le Panorama montrait quelque part ailleurs une bataille autre que celle d’Eylau ; le Géorama n’existait pas ; le Navalorama était dans les limbes. On n’avait encore inventé ni Mabille, ni les cafés-musique, ni le Jardin d’Hiver, ni le Château des Fleurs, cette gracieuse féerie.

Le gaz ne jetait point ses lueurs meurtrières à travers les branches desséchées ; on y voyait un peu moins et les arbres se portaient beaucoup mieux car c’est un terrible voisin que ce gaz étincelant qui jaunit, dès le printemps, les ormes de nos boulevards ; qui change tous les ans, au moins une fois, nos rues en un abîme infect ; qui empoisonne la brise tiède égarée le long de nos trottoirs, et qui, de temps à autre, pas trop souvent au dire des capables, fait sauter une maison ou deux, pour prouver qu’il est fort et de bonne qualité.

Çà et là pendaient à leurs cordes tendues quelques réverbères modestes, dessinant, au milieu des ténèbres qui voilaient la chaussée, de petits îlots de lumière.

Quand la nuit tombait, surtout en automne, ces longues allées devenaient désertes. Les bosquets où nos bourgeois, quittant le pas de leurs portes, viennent prendre aujourd’hui le frais, étaient une noire solitude qui avait, dit-on, ses drames et ses mystères.

On y rencontrait beaucoup plus de larrons que dans la forêt de Bondi, et le tronc des grands arbres cachait parfois ces vampires modernes que la frayeur populaire fuyait sous le nom de piqueurs.

L’allée Gabrielle, protégée par les factionnaires de l’Élysée-Bourbon, gardait seule quelques promeneurs après la brune, encore étaient-ce des promeneurs d’une certaine espèce, car les Tuileries, maintenant délaissées, et le Palais-Royal accaparaient la foule.

La place Louis XV semblait un large fleuve séparant la ville bruyante, bavarde, affairée, du silencieux désert.

Dans ce désert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs à l’allure discrète et respectable, qui cheminaient, les mains derrière le dos, sans penser à mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le visage disparaissait sous un voile épais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquiète, effarouchée. Elles exécutaient sur la lisière des bosquets des évolutions sans but.

On eût dit qu’elles cherchaient dans l’ombre un objet perdu, ce à quoi les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses étaient bien mal placées là pour faire bonne recette, mais elles n’y étaient pas venues de prime abord, et c’était comme en désespoir de cause qu’elles avaient choisi ce lieu.

Après avoir chanté longtemps devant la grille des Tuileries, d’où la bise piquante chassait déjà les oisifs, elles s’étaient souvenues que, durant les beaux soirs de l’été, l’allée Gabrielle leur avait plus d’une fois porté bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu’elles étaient bien pauvres ! Elles avaient traversé la place Louis XV à tout hasard.

Depuis une heure elles étaient là, sous un réverbère, entre deux chandelles allumées.

Tant qu’il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines s’étaient rassemblés autour d’elles, tantôt pour écouter, tantôt pour crier et se moquer.

Jamais pour donner…

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un élégant équipage glissait sans bruit sur le sable de l’allée, quelque jeune femme à la toilette riche se penchait bien à la portière et laissait tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais c’était tout.

L’équipage filait, rapide, au trot balancé de ses grands coursiers normands, et la jeune femme s’adossait de nouveau aux coussins doux de sa voiture.

La tasse restait vide entre les deux chandelles. Pas une offrande. Rien, rien !

Une seule fois, un bel enfant qui rentrait à l’hôtel de sa mère, après avoir joué toute l’après-midi aux Tuileries, s’était approché en souriant. Le fer-blanc de la sébille avait rendu un son métallique. Et l’enfant, joli ange à la longue chevelure d’or, était allé cacher sa tête rieuse dans le sein de sa bonne.

Hélas ! ces enfants heureux ne soupçonnent pas le malheur, et sont impitoyables. Les deux pauvres filles regardèrent dans la tasse et y trouvèrent un caillou, offrande railleuse du blond chérubin…

Des larmes roulèrent sur leurs joues pâlies…

Elles continuaient de chanter, pourtant.

Une autre fois, un de ces vieux messieurs discrets et respectables s’était approché d’elles par derrière et avait parlé tout bas. Une rougeur vive vint au front des chanteuses, dont la voix trembla davantage.

Qu’avait-il dit ? Nous ne savons. Seuls, les vieux messieurs respectables et discrets ont le secret de certaines hardiesses, qui feraient honte, en vérité, à des scélérats de vingt ans.

Les deux jeunes filles n’avaient plus guère de courage. On devinait des sanglots sous les notes mélancoliques de leur chant.

Après chaque couplet, elles s’arrêtaient, abattues et brisées. Elles échangeaient un regard triste. Puis elles recommençaient avec une résignation si douce que le cœur le plus froid se fût senti ému de compassion.

Mais personne ne prenait garde.

Elles étaient à peu près du même âge : dix-huit à dix-neuf ans. La lueur faible du réverbère montrait leurs figures pâles, mais charmantes, que la souffrance n’avait pas encore eu le temps de flétrir.

Elles n’avaient, pour elles deux, qu’une seule harpe, dont elles jouaient tour à tour.

Leurs costumes étaient propres et gardaient une certaine élégance parmi des indices trop évidents de pauvreté. C’étaient deux petites robes légères, dessinant la grâce exquise de deux tailles souples et jeunes, mais ne pouvant rien contre le vent glacé de cette soirée d’automne.

Leurs coiffures consistaient en de petits bonnets ronds, collants, qui laissaient échapper à profusion le luxe de leurs beaux cheveux, dont les boucles larges et flexibles tombaient jusque sur leurs épaules demi-nues.

Elles étaient belles toutes deux, délicieusement belles malgré la souffrance qui inclinait leurs fronts découragés. Et quand, parfois, elles se regardaient en essayant de sourire, les pauvres filles, pour se donner mutuellement du cœur, il y avait sur leurs jolis visages comme le reflet d’une gaieté passée.

On eût deviné des jours heureux qui n’étaient pas bien loin encore…

Mais leurs yeux se baissaient, et il n’y avait bientôt plus de sourire à leurs lèvres. Leurs petites mains, rougies et gonflées par le froid, cherchaient instinctivement leurs poitrines : c’était là qu’elles souffraient.

À Paris, la ville des joies dorées, chacun connaît ce geste, pourtant ; chacun a vu, par ces éblouissantes soirées d’hiver, où les magasins luttent de richesse et de lumière, où les gais appels du plaisir se font entendre de toutes parts, la faim, pâle et timide, se glisser dans l’ombre des maisons.

Cela navre le cœur. Mais les spectacles sont si beaux ! l’orchestre des salles de bal a des accords si enivrants, et le champagne détonne si joyeusement dans les cabinets des restaurants à la mode !…

Cette joue livide, cette main qui pressait convulsivement une poitrine amaigrie, c’était un mauvais rêve. En conscience, on peut mourir de faim auprès de cette abondance et parmi tant d’ivresse !

Quand ces affreuses visions se montrent, il faut rire davantage et boire une fois de plus. À quoi donc songe la police pour laisser ainsi la misère sans vergogne attrister les citoyens qui s’amusent ?

Les deux jeunes filles chantaient toujours ; leurs voix étaient pures et douces, mais elles tremblaient bien souvent.

Elles chantaient pour avoir un morceau de pain.

Et à mesure que la soirée s’avançait, les passants devenaient de plus en plus rares ; le froid augmentait ; l’espoir s’en allait.

Au moment où nos trois gentilshommes passaient et où le pied de Blaise renversait une des deux chandelles, l’attention des deux jeunes filles avait été attirée par le geste de Bibandier, qui s’était arrêté court à les regarder.

Mais ç’avait été l’affaire d’un instant. Le baron, entraîné par ses deux compagnons, avait disparu bien vite au détour d’une allée. C’est à peine si les jeunes filles avaient distingué les traits de son visage.

Et pourtant il leur semblait qu’elles ne voyaient point cette figure pour la première fois.

Mais, si leurs souvenirs ne les trompaient point, Bibandier avait subi, depuis quelques semaines, une si notable transformation, que la meilleure mémoire en eût été déroutée.

D’ailleurs qu’importait cela ?

Les deux jeunes filles n’interrompirent même pas leur chant, et l’idée de cette rencontre s’effaça tout de suite, au milieu des pensées douloureuses qui emplissaient leurs cœurs.

Il y avait de cela une heure. Les chandelles touchaient à leur fin, et la tasse de fer-blanc restait toujours vide.

Celle des deux jeunes filles qui tenait la harpe en ce moment laissa tomber ses bras le long de ses flancs.

— Mon Dieu !… mon Dieu !… murmura-t-elle, nous allons donc mourir !…

L’autre jeune fille s’approcha d’elle et la serra contre son cœur.

— Du courage ! ma pauvre Cyprienne…, lui dit-elle ; chantons encore une fois… peut-être que la sainte Vierge aura pitié de nous.

Celle qu’on nommait Cyprienne s’appuya contre le poteau du réverbère, et posa ses deux mains sur sa poitrine.

— Diane…, dit-elle en pleurant, je n’ai plus de force !… Souffre-t-on longtemps ainsi avant l’heure de la mort ?

Diane toucha du revers de sa main son front pâle qui brûlait ; ses yeux étaient secs ; mais on y voyait une sorte d’égarement.

— Si seulement il n’y avait que moi à souffrir !… murmura-t-elle en lançant vers le ciel un regard de reproche ; écoute, ma petite sœur… repose-toi… Je suis la plus forte, tu sais bien… je vais chanter toute seule.

Cyprienne s’accroupit, épuisée, au pied du poteau.

Diane revint entre les deux chandelles dont la flamme tremblait, sur le point de s’éteindre, et saisit la harpe avec une sorte d’emportement.

Les cordes frémirent sous ses doigts. Dans le silence qui régnait à l’entour, sa voix s’éleva sonore, vibrante et forte, comme un élan de désespoir.

Elle disait un chant de Bretagne aux accents mélancoliques et graves.

C’était comme une voix de la patrie, pleurant du fond de l’exil.

Personne n’écoutait, pas une oreille n’était ouverte, aussi loin que le chant pût s’entendre. Personne, sinon un pauvre soldat en faction à la grille de l’Élysée-Bourbon.

Cyprienne, immobile et affaissée sur elle-même, était plongée dans une de sorte de sommeil.

Et Diane chantait emportée par sa fièvre. Et le pauvre soldat avait la main sur son cœur : car il était Breton, et il reconnaissait la voix lointaine du pays.

Sans y songer, il avait déposé son fusil auprès de sa guérite, et comme si une invisible main l’attirait dans la nuit, il s’approchait lentement et désertait son poste.

Pendant que les dernières notes de la chanson tombaient sourdes et désolées des lèvres de Diane, le soldat se penchait vers Cyprienne immobile qui ne le voyait point.

Il avait à la main les quelques gros sous composant sa fortune. Et sa fortune tout entière tomba sans bruit dans la poche du tablier de la jeune fille.

Puis le pauvre soldat breton regagna son poste, le cœur léger, les yeux humides…

Diane se taisait ; un instant elle resta appuyée sur sa harpe muette. Les lumières jetèrent une dernière lueur et s’éteignirent.

Le regard abattu de Diane parcourut l’allée solitaire.

— C’est fini !… murmura-t-elle ; viens, Cyprienne !

Et comme celle-ci ne pouvait point se lever, elle la prit entre ses bras.

Puis elle se chargea de la harpe, et les deux jeunes filles descendirent vers la place Louis XV. Leurs pas étaient lents et pénibles. Elles traversèrent la place, puis le pont de la Concorde. Diane soutenait sa sœur par la taille et lui disait :

— On n’a pas du malheur comme cela tous les jours… Demain nous aurons meilleure chance… ce n’est qu’une nuit à passer !

— Tu me disais la même chose hier…, répliqua Cyprienne, quand nous avions froid et faim dans notre chambre !… Tu me disais : « Demain nous ne souffrirons plus… » Oh ! Diane !… Diane !… dans notre Bretagne, les plus pauvres gens trouvent place au foyer de la ferme… Et quand ils disent : « J’ai faim, » on leur donne un morceau de pain noir… Du bon pain noir ! ajouta-t-elle avec ce ton de sensualité avide que prend le gourmand pour parler du mets préféré. Si nous avions seulement un morceau de bon pain noir !…

L’eau vint à la bouche de Diane.

— Oh ! oui…, dit-elle, nous n’en voulions pas autrefois… Mais à présent !

Elle s’arrêta et mit à terre sa harpe dont le poids l’accablait.

— Reposons-nous un peu…, reprit-elle ; je suis bien lasse !

Cyprienne et elle s’assirent, côte à côte, sur le parapet du quai Voltaire.

— Si Roger savait cela !… dit Cyprienne ; il est riche maintenant… Étienne aussi… Mais peut-être qu’ils nous ont oubliées…

— Oh ! non !… s’écria Diane ; Étienne est un noble cœur !…

— Nous sommes si malheureuses !… Quand je les vois passer dans leur voiture brillante… toujours gais, toujours rieurs… je me demande ce qu’ils feraient si leurs regards tombaient sur nous, pauvres filles…

— Ils nous reconnaîtraient, ma sœur…

— Peut-être ; car nous n’avons encore que deux mois de misère… Mais leur voiture s’arrêterait-elle ?… les verrions-nous descendre et accourir vers nous ?

Diane ne répondit point.

Cyprienne souriait amèrement.

— Chanteuses de rues ! murmura-t-elle ; j’ai froid jusqu’au fond de mon cœur quand je songe à ce que je souffrirais si Roger détournait la tête après m’avoir aperçue…

— Il ne le ferait pas !… répliqua Diane ; je suis sûre de lui comme d’Étienne… Tout notre malheur est de ne pouvoir les joindre !… Si nous nous étions montrées à eux dans la diligence, en arrivant à Paris, notre sort aurait bien changé !…

— N’auraient-ils pas dû nous deviner ?

— Ils ne savaient rien… Ils nous croyaient encore à Penhoël… Oh ! ce fut notre première douleur, dans ce Paris où nous devions tant souffrir, quand nous nous vîmes seules au rendez-vous, devant les grandes tours noires de Notre-Dame !… Te souviens-tu comme nous étions tristes après avoir espéré gaiement toute la journée ?…

— Et comme nous attendîmes longtemps !…

— Ils ne vinrent pas… Sais-tu, ma petite sœur ! parfois je me sens consolée et je me dis : S’ils ne vinrent pas, c’est parce qu’ils nous aimaient…

— La même pensée m’est venue… Oh ! que Dieu le veuille !… Mais si nous avions osé, nous aurions pu les retrouver dès ce jour, car leur compagnon de voyage était sur le parvis Notre-Dame, et il nous cherchait, comme nous les cherchions, nous…

Diane fut quelque temps avant de répondre.

— C’est une chose étrange !… reprit-elle enfin, comme les traits de cet homme sont restés gravés dans ma mémoire… Il me semble que je le vois encore… Quel visage franc et fier !… Je n’ai jamais vu d’homme plus beau en ma vie.

— Et comme il nous regardait pendant le voyage !… Je ne sais… on eût dit qu’il nous connaissait et qu’il nous aimait…

Cyprienne parlait ainsi d’un ton plus calme. En causant, elle oubliait presque sa souffrance ; mais, à ces derniers mots sa voix faiblit, et Diane, qui la vit chanceler, n’eut que le temps de la soutenir.

— Ce n’est rien…, murmura la pauvre enfant ; mon Dieu ! notre chambre est bien loin encore…, et je ne sais pas comment je ferai pour y arriver !

— Je te porterai…, dit Diane qui l’attira sur son cœur. Oh ! c’est de te voir souffrir ainsi qui me tue !… Écoute… c’est notre dernier jour de misère…

Cyprienne dégagea sa tête et regarda la Seine qui coulait derrière elle.

— Oui…, murmura-t-elle ; tu as raison… ce pourrait être notre dernier jour de misère !

Diane couvrit son front de baisers en pleurant.

— Ma sœur !… ma petite sœur !… dit-elle ; je t’en prie, ne parle pas comme cela !… Dieu aura pitié de nous, j’en suis sûre… Je te le promets… Et laisse-moi te dire ce que je veux faire demain… jusqu’à présent je n’ai pas eu la force… mais je ne veux pas que tu meures, ma Cyprienne… Et demain je l’oserais !

— Quoi donc ?… demanda Cyprienne.

— Tu sais bien qu’ils passent tous les jours aux Champs-Élysées, dans leur voiture… Étienne et Roger… Quand nous sommes sous les arbres, ils ne nous voient pas… mais demain j’irai me mettre au-devant de leurs chevaux… je les appellerai par leurs noms… et il faudra bien qu’ils nous reconnaissent !

Cyprienne releva la tête.

— J’irai avec toi !… dit-elle ; quand nous serons là toutes les deux, nous verrons si notre dernier espoir nous abandonne… Et s’ils ne nous repoussent pas, ma sœur, quelle joie de porter secours à Madame… et au pauvre Penhoël !…

— Et à notre bon père !… s’écria Diane ; quelle joie de les sauver !… En attendant, reprit-elle tristement, nous n’avons rien à leur donner ce soir !…

Elle sauta sur le pavé.

— Mais ce n’est plus qu’un jour d’attente !… poursuivit-elle ; et l’espoir va nous donner une bonne nuit.

Cyprienne, un peu ranimée, se mit aussi sur ses pieds. Durant un instant, les deux sœurs se disputèrent le fardeau de la harpe, et ce fut Diane encore qui s’en chargea. Puis elles continuèrent de descendre les quais jusqu’à la rue des Petits-Augustins, où elles s’engagèrent.

Plus d’une fois leur pas se ralentit jusqu’au moment où elles se signèrent toutes les deux en passant devant le portail de Saint-Germain des Prés.

Elles étaient arrivées au terme de leur course. Après avoir tourné l’angle de la petite rue d’Erfurt, elles purent voir la maison où se trouvait la chambre qu’elles habitaient.

Cette maison était située au bout de la rue Sainte-Marguerite, vis-à-vis et un peu au delà du bâtiment en saillie qui flanque la prison de l’Abbaye.

Comme elles passaient devant le corps de garde, hâtant de leur mieux leur marche pénible, elles s’arrêtèrent tout à coup d’un commun mouvement.

Leurs mains se joignirent et se serrèrent.

— Oh !… fit Diane avec un étonnement profond.

Cyprienne regardait, stupéfaite, une voiture qui venait de s’arrêter précisément à côté d’elle.

Par la portière ouverte de cette voiture, on apercevait une tête de jeune fille, dont la figure maladive et pâle s’entourait de longs cheveux blonds.

Le marchepied tomba en même temps que s’ouvrait la porte de la maison voisine.

Une dame descendit de la voiture et prêta son aide à la jeune fille malade.

— Lola !… murmura Cyprienne.

— Et l’Ange !… ajouta Diane.

La dame et la jeune fille entrèrent dans la maison. La porte se referma sur elles, avant que Cyprienne et Diane, immobiles de surprise, eussent songé à faire un mouvement…