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Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome IV/08

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Méline, Cans et Compagnie (Tome ivp. 163-174).


XI

le regard d’une femme.


Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le boudoir, en dehors duquel les deux noirs restèrent en faction.

C’était encore là une réminiscence de l’Asie, où l’on met volontiers un esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.

Montalt entra. Diane et Cyprienne étaient assises côte à côte, tremblantes toutes deux, à l’autre extrémité du boudoir. Elles avaient eu le temps de reprendre leurs vêtements de paysannes bretonnes.

Rien ne trahissait leur récente escapade, sauf la porte de la chambre aux costumes, qu’elles avaient oublié de refermer et qui laissait voir les illuminations du jardin.

Montalt ne prit point garde.

Il s’arrêta tout auprès du seuil pour examiner les deux jeunes filles, qui avaient les yeux cloués au parquet, mais qui le voyaient néanmoins parfaitement : le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le pouvoir de percer la membrane de leurs paupières.

Elles n’en étaient pas moins déconcertées pour cela, et craintives, les pauvres enfants !

Cyprienne sentait le cœur lui manquer ; Diane rassemblait tout son courage, mais, en ce premier moment, la peur était la plus forte.

C’était l’heure terrible. Elles allaient savoir…

Le nabab traversa la chambre à pas lents. Diane, qui était la plus rapprochée de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.

Montalt prit un siége qu’il roula au-devant d’elles, mais il resta debout. Ses yeux peignaient une légère surprise : c’était la première fois qu’il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de paysannes. Cette surprise, du reste, n’avait rien de pénible ; au contraire, à mesure qu’il les contemplait en silence, son visage exprimait une sorte d’émotion attendrie.

— Pauvre Bretagne !… murmura-t-il enfin d’une voix si basse que les deux sœurs ne l’entendirent point.

Cette exclamation, qui sortait du fond de son cœur, avait l’accent doux et triste qu’on prend pour plaindre un ami méconnu.

Il va sans dire que, du premier coup d’œil Diane et Cyprienne l’avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coupé, mais pour l’homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l’interlocuteur de Robert dans la scène qui venait d’avoir lieu au jardin, sous le berceau. Car elles avaient assisté à la fin de cette scène, et c’étaient elles qui avaient jeté, à travers la charmille, le double et mystérieux démenti.

De leur cachette, elles avaient vu le calme obstiné que gardait Montalt en écoutant l’odieuse histoire ; mais elles avaient vu aussi, — et c’était maintenant pour elles un vague sujet d’espoir, — la figure du nabab se décomposer tout à coup et trahir l’amertume profonde qui était sous sa feinte froideur.

Comme son œil noir avait brillé soudainement ! et quelle menace dans le feu sombre de sa prunelle !

En cet instant si court où Montalt avait laissé tomber son voile d’indifférence glacée, Diane avait entrevu en lui un juge du crime. Un prisme s’était mis entre son œil ébloui et cet homme si beau, si puissant, le maître de toutes ces merveilles, le roi de ce palais enchanté ! Le romanesque penchant qu’elle avait à voir les choses sous un aspect surnaturel s’était réveillé.

Ce qu’elle pensait, ce qu’elle sentait surtout, elle n’aurait point su l’exprimer peut-être, mais son âme se recueillait en une émotion respectueuse, comme aux heures de la prière.

Elle espérait. Quelque chose l’entraînait à respecter Montalt dont elle ne savait pas même le nom, et à croire en lui.

Et, à ce moment, où, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles attendaient, reprises par leur inquiétude effrayée, c’était bien Montalt que Diane s’attendait à voir paraître…

Quand la porte s’ouvrit, il n’y eut que Cyprienne à tressaillir.

Diane était immobile et droite sur son siége, l’œil au guet, l’oreille tendue. Elle ne tremblait point ; son sang-froid l’étonnait elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille.

Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait le prendre. L’opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant, et rendait à son visage toute sa noble sérénité.

— Pourquoi ce déguisement ?… dit-il enfin d’un accent affable et bon ; vous n’en avez pas besoin pour être jolies comme des anges.

— Ce sont les vêtements de notre pays…, répondit Diane à voix basse et sans lever les yeux.

— Ah ! fit Montalt ; l’aimez-vous bien, votre pays ?

À cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis elle tourna la tête aussitôt pour cacher sa rougeur.

Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire s’imprégnait en ce moment d’une sorte de bonté paternelle.

Le fardeau d’épouvante qui pesait sur le pauvre cœur de Cyprienne fut allégé de moitié pour le moins.

— Si nous aimons notre pays !… dit Diane. Nous sommes Bretonnes !

— Ah !… fit encore Montalt dont la voix changea légèrement ; c’est une grande gloire que d’être Bretonne à ce qu’il paraît, mes belles enfants !… À tout hasard, je vous en fais mon compliment sincère.

— Il y a longtemps que vous savez d’où nous venons…, murmura Diane.

— Oh ! oh !… s’écria le nabab dont le sourire devint plus franc ; vous m’aviez donc remarqué sur la route ?

Cyprienne fit un petit signe de tête affirmatif.

— Alors pourquoi cette longue résistance ?… demanda Montalt, car il y a longtemps que je désirais votre visite… Aviez-vous peur de moi ?

— De vous moins que d’un autre…, répondit Diane qui raffermissait peu à peu sa voix pénétrante et douce.

Le nabab s’inclina.

— Moins que d’un autre…, répéta-t-il ; c’est beaucoup encore… J’espère que vous avez perdu ce reste de crainte… Voulez-vous que je sois votre ami ?

— Oh !… répondit Diane vivement ; nous le voulons de tout notre cœur !

Une nuance d’embarras vint se refléter dans le regard de Montalt. On eût dit qu’il hésitait à donner un sens à cette réponse.

Le silence régna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir. Montalt promenait son regard incertain de l’une à l’autre des deux jeunes filles.

Il contemplait avec une émotion croissante ces beaux fronts, tout brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit bonnet des paysannes morbihannaises était comme une virginale couronne.

Ceux qui le connaissaient auraient deviné qu’une pensée généreuse et bonne livrait combat, au dedans de lui-même, aux théories de son scepticisme entêté ; mais le scepticisme était bien fort, et le temps avait fait pénétrer ses racines jusqu’au cœur.

Il se redressa et prit une attitude dégagée, qui cadrait vraiment à merveille avec les grâces jeunes de sa taille et de sa figure.

— Ma foi, mes belles, dit-il, j’ai honte de vous l’avouer !… Dans le principe, ce n’était pas pour moi que je désirais votre venue… Fou que j’étais ! Il faut vous avoir vues de près pour connaître toute votre valeur… Je promets bien que je ne vous céderai à personne !

Il n’y a point de complète ignorance. Diane devint pâle, tandis qu’une épaisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu’à ses blanches épaules.

La ressemblance des deux sœurs disparaissait en ce moment où la même émotion exagérait les caractères différents de leur beauté.

Cyprienne n’était qu’une pauvre enfant, effarouchée et surprise ; Diane avait la fierté assurée d’une reine.

— Nous ne savons rien…, dit-elle d’une voix lente et basse ; à peine pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur… et pourtant, de confiantes que nous étions, nous voilà tristes et humiliées… On est venu vers nous, au moment où la détresse nous accablait et où ma pauvre sœur, trop faible contre sa souffrance, parlait de mourir… Auprès de nous, se prolongeait l’agonie d’une femme sainte que nous aimons comme si elle était notre mère… Et je ne vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs !… On nous a donné une espérance qui, bien longtemps, nous a semblé un rêve… Pourquoi le cacher ? Derrière les promesses qui nous étaient faites, plus d’une fois nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes que nous étions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la terre, parmi tant d’hommes méchants, cruels, impitoyables, quelques cœurs généreux, pour que le ciel ne soit point une solitude après cette vie… Ne nous demandez pas si nous avons raisonné notre espoir, car notre conscience nous disait de rester… Et si nous sommes ici, c’est ma faute… oh ! ma faute, à moi toute seule… Ma sœur ne voulait pas venir…

Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tête contre le sein de sa sœur.

— Je t’aurais suivie au bout du monde !… murmura-t-elle.

— Écoutez, reprit Diane ; quand je vous ai reconnu, j’ai senti au dedans de moi-même une joie que je ne peux pas expliquer… Mon espoir m’a semblé moins fou… La crainte qui me serrait le cœur s’est calmée… Que sais-je ? quand nous étions toutes deux dans notre misérable chambre, nous nous étions souvenues de vous… Et votre image nous était parfois apparue… Mon Dieu ! nous avons fait tant de rêves, en notre vie, qui tous ont été suivis d’un dur réveil !… À l’instant, quand vous avez parlé, mes yeux se sont ouverts… Le nuage qui était au devant de ma vue s’est dissipé pour me montrer l’abîme au bord duquel nous sommes… Monsieur, n’abusez pas de notre folie et laissez-nous sortir de cet hôtel…

Montalt l’avait écoutée sans même essayer de l’interrompre. Son visage avait repris cette indifférence fatiguée, qui était le masque derrière lequel son émotion se cachait toujours.

— Mes belles…, dit-il avec un sourire glacé, quand on est entré chez moi, ce n’est pas ainsi qu’on en sort.

Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.

— Ayez pitié ! dit Diane ; nous sommes les filles d’un gentilhomme.

— Peste !… fit Montalt qui semblait s’endurcir dans son ironie, c’est extrêmement flatteur pour un vilain tel que moi !…

— Ayez pitié !… répéta Diane dont les longs cils baissés laissèrent échapper une larme ; notre père est bien vieux… Et si nous sommes déshonorées, il ne reverra jamais ses filles…

Elle attendait une réponse, la tête haute et les yeux baissés.

La réponse ne vint pas.

— Écoutez…, reprit-elle d’une voix ranimée ; nous sommes deux ici… contentez-vous d’une victime.

— Je veux bien…, dit Montalt : laquelle restera ?

— Moi ! moi !… s’écrièrent en même temps les deux jeunes filles.

— À merveille !… reprit Montalt ; c’est maintenant à qui ne s’en ira point !

— Oh !… murmura Diane, ma pauvre Cyprienne !… Je t’en prie ! je t’en prie !…

Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son cœur.

— Nous mourrons ensemble…, dit-elle.

Diane, en ce moment, releva pour la première fois ses yeux sur Montalt, et le regarda en face. Sa prunelle brûlait ; le sang colorait vivement ses joues, naguère si pâles. Mais toute cette indignation tomba comme par magie.

Montalt avait beau retenir son masque : le regard perçant de la jeune fille avait vu au travers.

Elle n’avait eu besoin que d’un coup d’œil, et sa paupière, qui se baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.

Elle avait vu la physionomie du nabab démentir énergiquement ses cruelles paroles ; elle avait vu la bonté derrière sa grimace impitoyable. Elle avait même cru voir ses yeux humides.

Montalt avait mis grande hâte à recomposer sa physionomie ; mais gagnez donc de vitesse le regard d’une femme !

En se voyant découvert ainsi à l’improviste, il fronça le sourcil, et cette fois tout de bon.

— Femmes, Bretonnes et filles d’un gentilhomme ! murmura-t-il avec une amertume non feinte ; pardieu ! mes belles, vous êtes bien tombées !

Il repoussa le siége sur lequel il s’appuyait, et se mit à marcher dans la chambre tout en poursuivant :

— Et vous venez me parler d’honneur !… Et vous venez me dire, comme dans les comédies : « Nous préférons la mort à la honte… » Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable… L’honneur !… s’interrompit-il en haussant les épaules, savez-vous bien à qui vous vous adressez ?… Je ne crois pas à l’honneur, moi, mes belles !… pas plus à l’honneur des femmes qu’à l’honneur des hommes… L’honneur des hommes est une stupidité sauvage… L’honneur des femmes est une niaiserie grotesque !… Et quant aux menaces de mort qu’on fait en pareil cas, cela ressemble beaucoup à ces simagrées des chanteurs qui passent la moitié de la journée à se faire prier et l’autre moitié à gémir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre…

Tandis qu’il parlait ainsi en s’indignant à froid et en gesticulant de toute sa force, Diane s’était penchée à l’oreille de Cyprienne et lui glissait quelques mots à voix basse.

Puis les deux jeunes filles se prirent à regarder le nabab à la dérobée.

Il y avait maintenant presque autant de curiosité que de crainte dans les jolis yeux de Cyprienne.

Quant à Diane, tout son courage était revenu…