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Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome IV/10

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Méline, Cans et Compagnie (Tome ivp. 189-204).


XIII

chanson bretonne.


Montalt se trouvait au centre d’une trame dont tous les fils venaient aboutir à lui tour à tour.

Le hasard avait amené sur ses pas l’un après l’autre tous les personnages d’un seul et même drame, et chacun d’eux lui en avait dit assez pour que la somme de ces confidences diverses pût former, à bien peu de chose près, un récit complet et sans lacune.

Ç’avait été d’abord Vincent de Penhoël, le pauvre matelot breton de l’Érèbe ;

Puis Étienne et Roger, dans la diligence, sur la route de Rennes ;

Puis Robert de Blois, avec ses acolytes Blaise et Bibandier ;

Puis enfin les deux filles de l’oncle Jean.

Mais Vincent, ombrageux et fier, avait jeté un voile sur sa noble famille ; mais Étienne et Roger, qui avaient à se plaindre de Penhoël, tout en conservant pour lui leur vieille affection, n’avaient eu garde de prononcer son nom ; mais M. le chevalier de las Matas, ceci pour cause, avait prêté généreusement des pseudonymes à tous les personnages de son histoire. Quant à Diane et à sa sœur, embarquées dans une entreprise au moins audacieuse, elles avaient caché jusqu’à leurs noms de baptême.

Malgré cette commune discrétion, Montalt aurait découvert assurément la coïncidence des événements racontés, si, d’une part, ses perpétuelles railleries n’avaient obligé depuis longtemps Étienne et Roger à une réserve entière, et si, de l’autre, Robert n’eût pris grand soin d’arranger un peu les faits à sa guise. Nous avons vu, entre autres choses, qu’il avait glissé sur ce qui regardait les deux jeunes filles.

Et cependant, deux ou trois fois, un soupçon vague avait traversé l’esprit de Montalt. Il y avait d’abord ce fantastique démenti jeté derrière la charmille ; il y avait en outre ce double rendez-vous donné à Étienne et à Roger lors de l’arrivée à Paris.

Mais le moyen de penser que les deux jeunes gens eussent fait près de cent lieues sans voir, au moins une fois, les jolies voyageuses de la Concurrence !

Et puis, ces noms de Louise et de Berthe égaraient le nabab dès ses premiers pas dans le champ des conjectures.

Montalt, d’ailleurs, avait une intelligence vive et haute ; mais il n’était pas homme à chercher bien fort ni bien longtemps. Cette nuit, son indolence habituelle était augmentée par l’effet de l’opium, qui agissait maintenant avec une force croissante, et enveloppait déjà ses idées dans une brume confuse.

Il résistait, parce qu’il se sentait heureux et qu’il voulait prolonger la joie imprévue de cet entretien.

La situation avait tourné complétement. Montalt ne songeait plus à se révolter contre le charme qui l’avait saisi à l’improviste. L’idée ne lui venait pas d’élever l’ombre d’un doute sur la romanesque histoire que Diane avait racontée.

C’étaient des faits étranges, mais comment ne pas croire les paroles, toutes les paroles qui tombaient de cette charmante bouche si pure et si sincère ? Ce beau regard pouvait-il accompagner le mensonge ?

Montalt aurait voulu seulement interroger, pour entendre encore cette voix sympathique et douce, qui descendait tout au fond de son cœur.

Mais le temps lui manquait. Il sentait le sommeil vainqueur courber sa volonté forte ; ses paupières battaient ; sa tête, appesantie, allait tomber sur sa poitrine.

Tout, autour de lui, vacillait déjà, comme les objets que l’on voit en songe.

Il y avait dans cet état quelque chose de délicieux. Montalt se laissait aller voluptueusement à ce demi-sommeil qui le berçait. Il ne dormait pas encore, mais il rêvait déjà…

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées, depuis l’instant où sa voix, railleuse et dure, arrivait à l’oreille des deux pauvres filles comme un sarcasme et une menace. Maintenant, sa voix était douce, tendre, presque soumise, et ses yeux, qui nageaient dans une langueur molle, semblaient implorer l’amour.

Non point l’amour que le maître du harem demande à ses esclaves, non pas l’amour que vous avez quêté, jeunes gens, aux genoux de la maîtresse idolâtrée. Que dis-je ? Il y avait de la passion pourtant dans ce regard, une passion profonde et recueillie.

La tendresse paternelle est austère. Pour trouver un objet de comparaison, il faudrait se représenter la jeune mère qui se penche, heureuse, sur le berceau de son enfant.

Et toute cette adoration s’était fait jour, non point à cause du récit de Diane, mais pendant le récit, qui lui avait servi seulement de prétexte et de transition.

Tandis que le nabab raillait naguère, il aimait déjà, et la moquerie déchirait son propre cœur.

Ce cœur, fermé de force à toute tendresse, et qui, depuis vingt ans, souffrait d’un immense besoin d’aimer !

Montalt tenait toujours les mains des deux jeunes filles entre les siennes et les serrait doucement contre sa poitrine.

Diane et Cyprienne souriaient, sans crainte ni défiance. Elles ne sentaient point trop ce qu’il y avait d’inexplicable dans la tournure que prenaient les choses.

Et, par le fait, pour tenter cette démarche téméraire, il fallait bien qu’elles eussent espéré un dénoûment de ce genre.

En faisant la part la plus large possible à leur romanesque ignorance, il fallait bien encore, pour expliquer comment cet espoir insensé avait survécu à leur entrée dans l’hôtel du nabab, supposer qu’il y avait en elles quelque secrète pensée.

Cela était en effet. Tandis que les deux sœurs, abritées par le feuillage, contemplaient la belle figure de Montalt, causant avec Robert de Blois, Diane avait serré tout à coup le bras de sa sœur.

Quelques mots rapides étaient tombés de ses lèvres.

Puis elle avait dit :

— Regarde !… oh ! regarde !…

Et Cyprienne avait joint ses deux petites mains en murmurant :

— Que Dieu le veuille !…

Ceci avait lieu au moment où Montalt, se croyant à l’abri de tout regard, détendait pour quelques secondes sa physionomie, et laissait voir le profond dégoût que lui inspirait le récit de Robert.

Et Dieu sait que, pour partir et s’élancer dans les espaces infinis, l’imagination de nos deux jeunes filles n’avait pas besoin d’un point d’appui bien large. Impossible d’imaginer rien de plus frêle que l’hypothèse bâtie par Diane, mais c’était assez, et à dater de cet instant leur esprit travaillait, travaillait…

De sorte que, indépendamment de leurs caractères, qui eussent suffi peut-être à les entraîner sur cette pente, le nabab d’un côté, les deux jeunes filles de l’autre, avaient, pour se rapprocher, de secrets motifs.

Pour le nabab, c’étaient ses souvenirs et de vagues remords, éveillés dans cette soirée ; pour les deux sœurs, c’était une mystérieuse promesse qui leur montrait le ciel ouvert…

— Ma belle Louise, dit Montalt en baisant leurs mains qu’elles ne songeaient point à retirer, ma jolie Berthe, comme je vais vous aimer !

— Oh ! tant mieux !… dirent les deux sœurs, car, nous aussi, nous vous aimerons bien !

— Voulez-vous être mes filles ?

— Si nous le voulons !… s’écria Diane ; Dieu a donc pitié de nous !…

Et Cyprienne murmurait avec son gracieux sourire :

— Je savais bien que vous étiez bon… Oh ! vous ne me faisiez pas peur !

— Écoutez…, reprit le nabab dont la voix se voilait, tout va changer dans cet hôtel… Vous y serez maîtresses et reines… Voilà bien longtemps que je souffre… Vous m’apportez le salut et l’amour… Vous ne me quitterez plus, n’est-ce pas ?

Les deux jeunes filles hésitèrent à répondre.

— Eh bien ?… reprit Montalt.

— C’est que…, répliqua Diane, il y a notre pauvre père… et Madame.

— Puisqu’ils vous croient mortes !…

— Oh ! s’écria vivement Cyprienne, nous ne nous cacherons plus, quand vous nous aurez donné de l’argent pour les sauver.

À d’autres oreilles, cette parole eût peut-être sonné mal. Montalt attira la jeune fille sur son cœur pour la remercier.

Diane, dont le front s’était couvert d’abord d’un nuage d’inquiétude, leva les yeux au ciel avec reconnaissance.

Si beau qu’eût été son rêve, la réalité semblait vouloir le dépasser encore.

— Je vous donnerai donc de l’argent ? demanda le nabab en caressant Cyprienne du regard.

— Puisque vous êtes si bon…, répliqua la jeune fille, et que nous en avons besoin pour soulager ceux qui souffrent…

Puis elle ajouta brusquement, comme pour ne pas perdre une idée soudain venue :

— Vous ne savez pas ?… Si vous nous donnez une chambre dans votre hôtel, nous irons chercher l’Ange… Vous ne lui refuserez pas un asile, n’est-ce pas ?

Et comme Montalt la contemplait sans répondre, elle ajouta en joignant les mains :

— C’est notre cousine… oh ! si vous la voyiez, elle est bien plus belle que nous !… Et sa pauvre mère pleure, parce que les méchants la lui ont enlevée…

— Nous avons encore bien des choses à vous dire, reprit Diane ; mais comme vous semblez las et accablé !

Montalt, en effet, cédait malgré lui à l’effort de l’opium.

— Nous avons demain…, répondit-il, après-demain, toute la vie pour causer, pour nous aimer… vous pour me conter vos désirs… moi pour les exécuter à l’instant même… Oh ! mes enfants !… mes filles chéries !… si vous saviez comme vous me faites heureux !… Mais ce soir je ne vous entendrai pas plus longtemps… Avant de venir ici, comme j’avais la mort dans le cœur, j’ai pris un breuvage pour appeler le sommeil… et le sommeil va venir… mais tant que je puis encore vous écouter, parlez-moi… demandez-moi ce que vous voulez.

Diane baissa les yeux.

— Nous voulons beaucoup d’argent…, répliqua-t-elle.

— Combien d’argent ?

— Cette femme qui nous a conduites ici nous disait que vous nous donneriez trente mille livres de rente.

— Ah !… fit le nabab étonné.

— Et que trente mille livres de rente, ajouta Cyprienne, cela faisait six cent mille francs… Six cent mille francs !… c’est plus qu’il n’en faut pour racheter le manoir où nous sommes nées !… Nous les porterions à Madame qui redeviendrait heureuse.

Un instant les sourcils de Montalt s’étaient froncés ; mais, à mesure que la jeune fille parlait, son front se déridait et il retrouvait son sourire.

— S’il ne vous faut que cela, reprit-il gaiement, nous vous les trouverons.

— Vrai ?… s’écrièrent les deux jeunes filles en se levant toutes deux et en bondissant de joie.

— Mais, reprit Montalt, quand j’ai bu de l’opium, je dors tard dans la matinée… et les pauvres gens dont vous parlez ont sans doute besoin de secours… Séid !

À cet appel, prononcé pourtant d’une voix assourdie déjà par l’abattement, la figure du noir se montra aussitôt sur le seuil.

Les deux jeunes filles reculèrent effrayées.

— Prends deux bourses de perles, dit le nabab, mets cent louis dans chacune… et reviens tout de suite.

Le noir disparut et revint au bout d’une minute, rapportant les deux bourses qui valaient chacune quatre ou cinq fois ce qu’elles contenaient.

Cyprienne et Diane les regardaient, posées qu’elles étaient sur la table, le rouge au front et les yeux pétillants de plaisir.

— Regarde bien ces deux enfants, dit encore Montalt à Séid qui se retirait ; tu es à elles comme à moi… tout ce qu’elles te diront, fais-le.

Les yeux brillants du nègre s’attachèrent sur les deux sœurs, mais son noir visage n’exprima aucune surprise.

Il s’inclina et sortit.

— C’est à nous, ces belles bourses ?… demanda Cyprienne.

La tête du nabab oscillait sur ses épaules et ses yeux se fermaient.

— Pas encore…, répliqua-t-il, tandis qu’un sourire vague errait sur sa lèvre ; il faut que vous les achetiez.

Son doigt, étendu, montra la harpe d’or demi-cachée par la draperie dans un coin du boudoir.

— Une fois que je passais, reprit-il tandis que son accent s’imprégnait de mélancolie, je vous entendis chanter une chanson qui me plut, mes filles… Voulez-vous me la dire ? Je m’endormirai en l’écoutant, et je rêverai de vous…

Cyprienne s’élança vers la harpe.

— Quelle chanson ?… demanda Diane.

— Je sais bien laquelle, moi !… s’écria Cyprienne dont les jolis doigts couraient déjà sur les cordes de la harpe, en exécutant le simple et doux prélude de la mélodie bretonne : Les Belles-de-nuit. N’est-ce pas que c’est cela ? ajouta-t-elle en s’adressant au nabab.

Montalt fit un signe affirmatif, et sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil.

Les deux jeunes filles étaient debout au milieu de la chambre.

Quand le prélude cessa, elles chantèrent toutes deux, mariant leurs voix charmantes aux accords de la harpe.


Belle-de-nuit, fleur de Marie,
La plus chérie
Des êtres que l’ange avait mis,
Au paradis ;
Le frais parfum de ta corolle
Monte et s’envole
Aux pieds du Seigneur dans le ciel
Comme un doux miel…

À travers ses paupières demi-fermées, Montalt fixait sur elles un regard enchanté.

Pendant que Diane et Cyprienne disaient les autres couplets, une expression de bonheur intime se répandait sur les traits de Montalt. On eût dit que l’air et les paroles de ce chant faisaient revivre en lui tout un monde de souvenirs aimés.

Ses lèvres s’entrouvraient pour donner passage à son souffle facile. Sa joue était colorée doucement. Tout en lui annonçait le repos bienfaisant et heureux.

— Plus bas !… murmura Diane ; le voilà qui s’endort.

La main de Cyprienne ne fit plus que caresser la harpe dont les accords se voilèrent.

Le dernier couplet tomba de la bouche des deux jeunes filles comme un murmure :

 C’est bien toi qu’on voit sous les saules,
Blanches épaules,
Sein de vierge, front gracieux
Et blonds cheveux…
Cette brise, c’est ton haleine,
Pauvre âme en peine ;
Cette eau qui perle sur les fleurs,
Ce sont tes pleurs !…

Les voix moururent en même temps que les dernières notes de la harpe.

Montalt sommeillait. Ses yeux s’étaient fermés, souriants. Un songe délicieux semblait bercer déjà son repos.

Les deux sœurs s’étaient rapprochées sur la pointe des pieds et se tenaient debout à ses côtés.

Dans cette position, elles se trouvaient juste en face de la fenêtre donnant sur le jardin, et la girandole les éclairait vivement à travers la porte ouverte de la chambre aux costumes.

Cyprienne, qui s’était retournée par hasard, crut apercevoir, sur le cavalier, derrière la girandole, deux ou trois ombres qui se mouvaient.

Mais les myriades d’étincelles, jaillissant des cristaux, éblouissaient sa vue. Et puis, qu’importait ce qui se passait au dehors ? Elle n’essaya même pas d’en voir davantage.

Elle ramena son regard vers Montalt, que Diane, pensive, contemplait toujours en silence.

Les deux sœurs restèrent ainsi pendant quelques minutes. Elles ne parlaient point, mais leurs cœurs s’entendaient. Elles s’agenouillèrent, afin de prier pour lui.

Le bonheur mettait au front de Montalt comme une merveilleuse auréole. À voir la mâle et fière beauté de son visage, entre ces charmantes figures de jeunes filles, vous eussiez dit deux séraphins du ciel, veillant sur le sommeil de l’archange.

— Dieu nous a exaucées !… dit Diane en se relevant. Le voilà, notre bon génie !…

— Et comme il nous faudra l’aimer, ma sœur ! répondit Cyprienne.

Diane porta la main de Montalt à ses lèvres.

Cyprienne se haussa sur la pointe de ses petits pieds, et sa bouche effleura le front du nabab…

On entendit un cri au dehors. Les deux jeunes filles se retournèrent effrayées. Sur le cavalier, ces ombres, aperçues déjà par Cyprienne, et que l’éclat de la girandole rendait indistinctes, s’agitaient et parlaient.

Diane s’élança et rabattit la draperie qui fermait la chambre aux costumes.

Mais il était trop tard, sans doute, car, l’instant d’après, un bruit confus et violent se fit derrière la porte principale.

Les deux sœurs, pâles et tremblantes, croyaient distinguer des voix connues.

Le nabab dormait paisiblement, et souriait à ses rêves.