Les Bijoux indiscrets/34

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 263-267).
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CHAPITRE XXXIV.


mangogul avait-il raison ?


Depuis que Mangogul avait reçu le présent fatal de Cucufa les ridicules et les vices du sexe étaient devenus la matière éternelle de ses plaisanteries : il ne finissait pas ; et la favorite en fut souvent ennuyée. Mais deux effets cruels de l’ennui sur Mirzoza, ainsi que sur bien d’autres qu’elle, c’était de la mettre en mauvaise humeur, et de jeter de l’aigreur dans ses propos. Alors malheur à ceux qui l’approchaient ! elle ne distinguait personne ; et le sultan même n’était pas épargné.

« Prince, lui disait-elle un jour dans un de ces moments fâcheux, vous qui savez tant de choses, vous ignorez peut-être la nouvelle du jour…

— Et quelle est-elle ? demanda Mangogul…

— C’est que vous apprenez par cœur, tous les matins, trois pages de Brantôme ou d’Ouville [1] : on n’assure pas de ces deux profonds écrivains quel est le préféré…

— On se trompe ; madame, répondit Mangogul, c’est le Crébillon qui…

— Oh ! ne vous défendez pas de cette lecture, interrompit la favorite. Les nouvelles médisances qu’on fait de nous sont si maussades, qu’il vaut encore mieux réchauffer les vieilles. Il y a vraiment de fort bonnes choses dans ce Brantôme ; si vous joigniez à ses historiettes trois ou quatre chapitres de Bayle, vous auriez incessamment à vous seul autant d’esprit que le marquis D’… [2] et le chevalier de Mouhi. Cela répandrait dans vos entretiens une variété surprenante. Lorsque vous auriez équipé les femmes de toutes pièces, vous tomberiez sur les Pagodes ; des Pagodes, vous reviendriez sur les femmes. En vérité, il ne vous manque qu’un petit recueil d’impiétés pour être tout à fait amusant.

— Vous avez raison, madame, lui répondit Mangogul, et je m’en ferai pourvoir. Celui qui craint d’être dupe dans ce monde et dans l’autre ne peut trop se méfier de la puissance des Pagodes, de la probité des hommes et de la sagesse des femmes.

— C’est donc, à votre avis, quelque chose de bien équivoque que cette sagesse ?… reprit Mirzoza.

— Au-delà de tout ce que vous imaginez, répondit Mangogul.

— Prince, repartit Mirzoza, vous m’avez donné cent fois vos ministres pour les plus honnêtes gens du Congo. J’ai tant essuyé les éloges de votre sénéchal, des gouverneurs de vos provinces, de vos secrétaires, de votre trésorier, en un mot de tous vos officiers, que je suis en état de vous les répéter mot pour mot. Il est étrange que l’objet de votre tendresse soit seul excepté de la bonne opinion que vous avez conçue de ceux qui ont l’honneur de vous approcher.

— Et qui vous a dit que cela soit ? lui répliqua le sultan. Songez donc, madame, que vous n’entrez pour rien dans les discours, vrais ou faux, que je tiens des femmes, à moins qu’il ne vous plaise de représenter le sexe en général…

— Je ne le conseillerais pas à madame, ajouta Sélim, qui était présent à cette conversation. Elle n’y pourrait gagner que des défauts.

— Je ne reçois point, répondit Mirzoza, les compliments que l’on m’adresse aux dépens de mes semblables. Quand on s’avise de me louer, je voudrais qu’il n’en coûtât rien à personne. La plupart des galanteries qu’on nous débite ressemblent aux fêtes somptueuses que Votre Hautesse reçoit de ses pachas : ce n’est jamais qu’à la charge du public.

— Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n’êtes-vous pas convaincue que la vertu des femmes du Congo n’est qu’une chimère ? Voyez donc, délices de mon âme, quelle est aujourd’hui l’éducation à la mode, quels exemples les jeunes personnes reçoivent de leurs mères, et comment on vous coiffe une jolie femme du préjugé que de se renfermer dans son domestique, régler sa maison et s’en tenir à son époux, c’est mener une vie lugubre, périr d’ennui et s’enterrer toute vive. Et puis, nous sommes si entreprenants, nous autres hommes, et une jeune enfant sans expérience est si comblée de se voir entreprise. J’ai prétendu que les femmes sages étaient rares, excessivement rares ; et loin de m’en dédire, j’ajouterais volontiers qu’il est surprenant qu’elles ne le soient pas davantage. Demandez à Sélim ce qu’il en pense.

— Prince, répondit Mirzoza, Sélim doit trop à notre sexe pour le déchirer impitoyablement.

— Madame dit Sélim, Sa Hautesse, à qui il n’a pas été possible de rencontrer des cruelles, doit naturellement penser des femmes comme elle fait ; et vous, qui avez la bonté de juger des autres par vous-même, n’en pouvez guère avoir d’autres idées que celles que vous défendez. J’avouerai cependant que je ne suis pas éloigné de croire qu’il y a des femmes de jugement à qui les avantages de la vertu sont connus par expérience, et que la réflexion a éclairées sur les suites fâcheuses du désordre ; des femmes heureusement nées, bien élevées, qui ont appris à sentir leur devoir, qui l’aiment, et qui ne s’en écarteront jamais.

— Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite, Églé, vive, aimable, charmante, n’est-elle pas en même temps un modèle de sagesse ? Prince, vous n’en pouvez douter, et tout Banza le sait de votre bouche : or, s’il y a une femme sage, il peut y en avoir mille.

— Oh ! pour la possibilité, dit Mangogul, je ne la dispute point.

— Mais si vous convenez qu’elles sont possibles, reprit Mirzoza, qui vous a révélé qu’elles n’existaient pas ?

— Rien que leurs bijoux, répondit le sultan. Je conviens toutefois que ce témoignage n’est pas de la force de votre argument. Que je devienne taupe si vous ne l’avez pris à quelque bramine. Faites appeler le chapelain de la Manimonbanda, et il vous dira que vous m’avez prouvé l’existence des femmes sages, à peu près comme on démontre celle de Brama en Braminologie. Par hasard, n’auriez-vous point fait un cours dans cette sublime école avant que d’entrer au sérail ?

— Point de mauvaises plaisanteries, reprit Mirzoza. Je ne conclus pas seulement de la possibilité ; je pars d’un fait, d’une expérience.

— Oui, continua Mangogul, d’un fait mutilé, d’une expérience isolée, tandis que j’ai pour moi une foule d’essais que vous connaissez bien ; mais je ne veux point ajouter à votre humeur par une plus longue contradiction.

— Il est heureux, dit Mirzoza d’un ton chagrin, qu’au bout de deux heures vous vous lassiez de me persécuter.

— Si j’ai commis cette faute, répondit Mangogul, je vais tâcher de la réparer. Madame, je vous abandonne tous mes avantages passés ; et si je rencontre dans la suite des épreuves qui me restent à tenter, une seule femme vraiment et constamment sage…

— Que ferez-vous ; interrompit vivement Mirzoza…

— Je publierai, si vous voulez, que je suis enchanté de votre raisonnement sur la possibilité des femmes sages ; j’accréditerai votre logique de tout mon pouvoir, et je vous donnerai mon château d’Amara, avec toutes les porcelaines de Saxe dont il est orné, sans en excepter le petit sapajou en émail et les autres colifichets précieux qui me viennent du cabinet de Mme de Vérue [3].

— Prince, dit Mirzoza, je me contenterai des porcelaines, du château et du petit sapajou.

— Soit, répondit Mangogul ; Sélim nous jugera. Je ne demande que quelque délai avant que d’interroger le bijou d’Églé. Il faut bien laisser à l’air de la cour et à la jalousie de son époux le temps d’opérer. »

Mirzoza accorda le mois à Mangogul ; c’était la moitié plus qu’il ne demandait ; et ils se séparèrent également remplis d’espérance. Tout Banza l’eût été de paris pour et contre, si la promesse du sultan se fût divulguée. Mais Sélim se tut, et Mangogul se mit clandestinement en devoir de gagner ou de perdre. Il sortait de l’appartement de la favorite, lorsqu’il l’entendit qui lui criait du fond de son cabinet : « Prince, et le petit sapajou ?

— Et le petit sapajou », lui répondit Mangogul en s’éloignant. Il allait de ce pas dans la petite maison d’un sénateur, où nous le suivrons.



  1. Allusion aux rapports de Berrier, lieutenant de police.
  2. D’Argens ?
  3. Le cabinet et la bibliothèque de Mme de Verrue furent célèbres. La bibliothèque était surtout très-nombreuse et les livres aux armes de la comtesse sont encore assez recherchés.