Les Bijoux indiscrets/37

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CHAPITRE XXXVII.


dix-septième essai de l’anneau.


la comédie.


Si l’on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, il y avait des comédiens dont on eût pu se passer. Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on un grand acteur et deux actrices passables. Le génie des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand nombre, et l’on ne pouvait se flatter qu’une pièce serait jouée avec quelque succès, si l’on n’avait eu l’intention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu’on entendait de mon temps par avoir l’usage du théâtre. Jadis les acteurs étaient faits pour les pièces ; alors l’on faisait des pièces pour les acteurs : si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si le sujet en était intéressant, l’intrigue bien nouée, les caractères soutenus, et la diction pure et coulante ; mais n’y avait-il point de rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.

Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mandé la troupe telle quelle, et l’on eut ce jour au sérail la première représentation d’une tragédie. Elle était d’un auteur moderne qu’on applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce n’aurait été qu’un tissu d’impertinences, qu’on eût persisté dans l’habitude de l’applaudir ; mais il ne s’était pas démenti. Son ouvrage était bien écrit, ses scènes amenées avec art, ses incidents adroitement ménagés ; l’intérêt allait en croissant, et les passions en se développant ; les actes, enchaînés naturellement et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur l’avenir et satisfait du passé ; et l’on en était au quatrième de ce chef-d’œuvre, à une scène fort vive qui en préparait une autre plus intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule qu’il y avait à écouter les endroits touchants, Mangogul tira sa lorgnette, et jouant l’inattention, se mit à parcourir les loges : il aperçut à l’amphithéâtre une femme fort émue, mais d’une émotion peu relative à la pièce et très déplacée ; son anneau fut à l’instant dirigé sur elle, et l’on entendit, au milieu d’une reconnaissance très pathétique, un bijou haletant s’adresser à l’acteur en ces termes : « Ah !… ah !… finissez donc, Orgogli [1] ;… vous m’attendrissez trop… Ah !… ah !… On n’y tient plus… »

On prêta l’oreille ; on chercha des yeux l’endroit d’où partait la voix : il se répandit dans le parterre qu’un bijou venait de parler ; lequel, et qu’a-t-il dit ? se demandait-on. En attendant qu’on fût instruit, on ne cessait de battre des mains et de crier : bis, bis. Cependant l’auteur, placé dans les coulisses, qui craignait que ce contretemps n’interrompît la représentation de sa pièce, écumait de rage, et donnait tous les bijoux au diable. Le bruit fut grand, et dura : sans le respect qu’on devait au sultan, la pièce en demeurait à cet incident ; mais Mangogul fit signe qu’on se tût ; les acteurs reprirent, et l’on acheva.

Le sultan, curieux des suites d’une déclaration si publique, fit observer le bijou qui l’avait faite. Bientôt on lui apprit que le comédien devait se rendre chez Ériphile ; il le prévint, grâce au pouvoir de sa bague, et se trouva dans l’appartement de cette femme, lorsque Orgogli se fit annoncer.

Ériphile était sous les armes, c’est-à-dire dans un déshabillé galant, et nonchalamment couchée sur un lit de repos. Le comédien entra d’un air tout à la fois empesé, conquérant, avantageux et fat : il agitait de la main gauche un chapeau simple à plumet blanc, et se caressait le dessous du nez avec l’extrémité des doigts de la droite, geste fort théâtral, et que les connaisseurs admiraient ; sa révérence fut cavalière, et son compliment familier.

« Eh ! ma reine, s’écria-t-il d’un ton minaudier, en s’inclinant vers Ériphile, comme vous voilà ! Mais savez-vous bien qu’en négligé vous êtes adorable ?… »

Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince était jeune, et pouvait ignorer des usages…

« Mais tu me trouves donc bien, mon cher ?… lui répondit Ériphile.

— À ravir, vous dis-je…

— J’en suis tout à fait aise. Je voudrais bien que tu me répétasses un peu cet endroit qui m’a si fort émue tantôt. Cet endroit… là… oui… c’est cela même… Que ce fripon est séduisant !… Mais poursuis ; cela me remue singulièrement… »

En prononçant ces paroles, Ériphile lançait à son héros des regards qui disaient tout, et lui tendait une main que l’impertinent Orgogli baisait comme par manière d’acquit. Plus fier de son talent que de sa conquête, il déclamait avec emphase ; et sa dame, troublée, le conjurait tantôt de continuer, tantôt de finir. Mangogul jugeant à ses mines que son bijou se chargerait volontiers d’un rôle dans cette répétition, aima mieux deviner le reste de la scène que d’en être témoin. Il disparut, et se rendit chez la favorite, qui l’attendait.

Au récit que le sultan lui fit de cette aventure :

« Prince, que dites-vous ? s’écria-t-elle ; les femmes sont donc tombées dans le dernier degré de l’avilissement ! Un comédien ! l’esclave du public ! un baladin ! Encore, si ces gens-là n’avaient que leur état contre eux ; mais la plupart sont sans mœurs, sans sentiments ; et entre eux, cet Orgogli n’est qu’une machine. Il n’a jamais pensé ; et s’il n’eût point appris de rôles, peut-être ne parlerait-il pas…

— Délices de mon cœur, lui répondit Mangogul, vous n’y pensez pas, avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la meute d’Haria ? Parbleu, un comédien vaut bien un gredin, ce me semble.

— Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite ; je suis folle de m’intriguer pour des créatures qui n’en valent pas la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l’entend, qu’Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu’Ériphile s’abandonne à tous les baladins du Congo, que m’importe à moi ? Je ne risque à tout cela qu’un château. Je sens qu’il faut s’en détacher, et m’y voilà toute résolue…

— Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.

— Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne opinion que j’avais de mon sexe : je crois que je n’en reviendrai jamais. Prince ; vous me permettrez de n’admettre de femmes chez moi de plus de quinze jours.

— Il faut pourtant avoir quelqu’un, ajouta le sultan.

— Je jouirai de votre compagnie, ou je l’attendrai, répondit la favorite ; et si j’ai des instants de trop, j’en disposerai en faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont j’aime la société. Quand je serai lasse de l’érudition de mon lecteur, votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse. »



  1. Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s’est peint lui-même dans sa pièce : l’Homme à bonnes fortunes. (Voir l’édition qu’en a donnée en 1870 M. J. Bonnassies dans la Nouvelle collection Jannet.) La tradition de Baron s’est conservée longtemps chez les comédiens.