Les Bijoux indiscrets/38

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Œuvres complètes de Diderot , Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 279-289).
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CHAPITRE XXXVIII.


entretien sur les lettres [1]


La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d’être bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d’un cavagnole et du biribi à l’entretien d’un académicien ou d’un savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais n’abusait jamais des avantages que l’esprit et la beauté lui donnaient. On n’était point fâché d’avoir tort avec elle.

Sur la fin d’une après-midi qu’elle avait passée avec Mangogul, Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L’auteur africain a réservé pour un autre endroit le caractère de Sélim ; mais il nous apprend ici que Ricaric [2] était de l’académie congeoise ; que son érudition ne l’avait point empêché d’être homme d’esprit ; qu’il s’était rendu profond dans la connaissance des siècles passés ; qu’il avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu’il citait éternellement ; que c’était une machine à principes ; et qu’on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du Congo, mais surtout d’un certain Miroufla qui avait composé, il y avait environ trois mille quarante ans, un poème sublime en langage cafre, sur la conquête d’une grande forêt, d’où les Cafres avaient chassé les singes qui l’occupaient de temps immémorial. Ricaric l’avait traduit en congeois, et en avait donné une fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements d’une bénédictine [3]. On avait encore de lui deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge des crocodiles, et quelques opéras.

« Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s’inclinant, un roman qu’on donne à la marquise Tamazi, mais où l’on reconnaît par malheur la main de Mulhazen ; la réponse de Lambadago, notre directeur, au discours du poëte Tuxigraphe que nous reçûmes hier ; et le Tamerlan de ce dernier.

— Cela est admirable ! dit Mangogul ; les presses vont incessamment ; et si les maris du Congo faisaient aussi bien leur devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes sur pied, et me promettre la conquête du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir. Voyons maintenant la harangue, mais surtout ce qui me concerne. »

Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit : « Les aïeux de notre auguste empereur se sont illustrés sans doute. Mais Mangogul, plus grand qu’eux, a préparé aux siècles à venir bien d’autres sujets d’admiration. Que dis-je, d’admiration ? Parlons plus exactement ; d’incrédulité. Si nos ancêtres ont eu raison d’assurer que la postérité prendrait pour des fables les merveilles du règne de Kanoglou, combien n’en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront d’ajouter foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes témoins ! »

« Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n’êtes qu’un phrasier. Ce que j’ai raison de croire, moi, c’est que vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous faites disparaître celle de mon père devant la mienne ; et ainsi de suite, tant qu’il y aura des académiciens. Qu’en pensez-vous, monsieur Ricaric ?

— Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c’est que le morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement goûté du public.

— Tant pis, répliqua Mangogul, Le vrai goût de l’éloquence est donc perdu dans le Congo ? Ce n’est pas ainsi que le sublime Homilogo louait le grand Aben.

— Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n’est autre chose que l’art de parler d’une manière noble, et tout ensemble agréable et persuasive.

— Ajoutez, et sensée, continua le sultan ; et jugez d’après ce principe votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois à l’éloquence moderne, ce n’est qu’un faux déclamateur.

— Mais, prince, repartit Ricaric, sans m’écarter de celui que je dois à votre Hautesse, me permettra-t-elle…

— Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c’est de respecter le bon sens avant Ma Hautesse et de m’apprendre nettement si un homme éloquent peut jamais être dispensé d’en montrer.

— Non, prince, » répondit Ricaric.

Et il allait enfiler une longue tirade d’autorités et citer tous les rhéteurs de l’Afrique, des Arabies et de la Chine, pour démontrer la chose du monde la plus incontestable, lorsqu’il fut interrompu par Sélim.

« Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront jamais que Lambadago ne soit un harangueur très-maladroit et fort indécent. Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur Ricaric. Je vous honore singulièrement ; mais, en vérité, la prévention de confraternité mise à part, n’avouerez-vous pas avec nous, que le sultan régnant, juste, aimable, bienfaisant, grand guerrier n’a pas besoin des échasses de vos rhéteurs pour être aussi grand que ses ancêtres ; et qu’un fils qu’on élève en déprimant son père et son aïeul serait bien ridiculement vain s’il ne sentait pas qu’en l’embellissant d’une main on le défigure de l’autre ? Pour prouver que Mangogul est d’une taille aussi avantageuse qu’aucun de ses prédécesseurs, à votre avis, est-il nécessaire d’abattre la tête aux statues d’Erguebzed et de Kanoglou ?

— Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons à chacun ce qui lui appartient, et ne faisons pas soupçonner au public que nos éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire de nos pères : dites cela de ma part en pleine académie à la prochaine séance.

— Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu’on est monté sur ce ton pour espérer quelque fruit de cet avis.

— Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit Ricaric à Sélim. L’Académie est encore le sanctuaire du bon goût ; et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes, ni poëtes auxquels nous n’en ayons aujourd’hui à opposer. Notre théâtre passait et peut passer encore pour le premier théâtre de l’Afrique. Quel ouvrage que le Tamerlan de Tuxigraphe ! C’est le pathétique d’Eurisopé [4] et l’élévation d’Azophe [5]. C’est l’antiquité toute pure.

— J’ai vu, dit la favorite, la première représentation de Tamerlan ; et j’ai trouvé, comme vous, l’ouvrage bien conduit, le dialogue élégant et les convenances bien observées.

— Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et la plupart de nos modernes !

— Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l’invention, du feu, des détails, des caractères, des tirades ? Et que m’importe à moi des règles, pourvu qu’on me plaise ? Ce ne sont, assurément, ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin, que je n’ai jamais lue, qui me font admirer les pièces d’Aboulcazem, de Mubardar, d’Albaboukre et de tant d’autres Sarrasins ! Y a-t-il d’autre règle que l’imitation de la nature ? et n’avons-nous pas les mêmes yeux que ceux qui l’ont étudiée ?

— La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant des faces différentes. Toutes sont vraies ; mais toutes ne sont pas également belles. C’est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez grand cas, qu’il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs expériences et de celles qu’on avait faites avant eux. Quelque esprit qu’on ait, on n’aperçoit les choses que les unes après les autres ; et un seul homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu’on avait découvert dans les siècles qui l’ont précédé. Autrement il faudrait avancer qu’une seule science pourrait devoir sa naissance, ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête : ce qui est contre l’expérience.

— Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s’ensuit autre chose de votre raisonnement, sinon que les modernes, jouissant des trésors amassés jusqu’à leurs temps, doivent être plus riches que les Anciens, ou si cette comparaison vous déplaît, que, montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin qu’eux. En effet, qu’est-ce que leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison des nôtres ? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie n’auraient-elles pas aussi la supériorité ?

— Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque jour les raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des Anciens ; pour moi, je me chargerai volontiers de vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point, continua-t-elle, de n’avoir pas lu les Anciens. Vous avez l’esprit trop orné pour que leur théâtre vous soit inconnu. Or, mettez à part certaines idées relatives à leurs usages, à leurs mœurs et à leur religion, et qui ne vous choquent que parce que les conjonctures ont changé ; et convenez que leurs sujets sont nobles, bien choisis, intéressants ; que l’action se développe comme d’elle-même ; que leur dialogue est simple et fort voisin du naturel ; que les dénoûments n’y sont pas forcés ; que l’intérêt n’y est point partagé, ni l’action surchargée par des épisodes. Transportez-vous en idée dans l’île d’Alindala ; examinez tout ce qui s’y passe ; écoutez tout ce qui s’y dit, depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rusé Forfanty y sont descendus ; approchez-vous de la caverne du malheureux Polipsile [6] ; ne perdez pas un mot de ses plaintes, et dites-moi si rien vous tire de l’illusion. Citez-moi une pièce moderne qui puisse supporter le même examen et prétendre au même degré de perfection, et je me tiens pour vaincue.

— De par Brama, s’écria le sultan en bâillant, madame a fait une dissertation académique !

— Je n’entends point les règles, continua la favorite, et moins encore les mots savants dans lesquels on les a conçues ; mais je sais qu’il n’y a que le vrai qui plaise et qui touche. Je sais encore que la perfection d’un spectacle consiste dans l’imitation si exacte d’une action, que le spectateur, trompé sans interruption, s’imagine assister à l’action même. Or, y a-t-il quelque chose qui ressemble à cela dans ces tragédies que vous nous vantez ?

« En admirez-vous la conduite ? Elle est ordinairement si compliquée, que ce serait un miracle qu’il se fût passé tant de choses en si peu de temps. La ruine ou la conservation d’un empire, le mariage d’une princesse, la perte d’un prince, tout cela s’exécute en un tour de main. S’agit-il d’une conspiration, on l’ébauche au premier acte ; elle est liée, affermie au second ; toutes les mesures sont prises, tous les obstacles levés, les conspirateurs disposés au troisième ; il y aura incessamment une révolte, un combat peut-être une bataille rangée : et vous appellerez cela conduite, intérêt, chaleur, vraisemblance ! Je ne vous le pardonnerais jamais, à vous qui n’ignorez pas ce qu’il en coûte quelquefois pour mettre à fin une misérable intrigue et combien la plus petite affaire de politique absorbe de temps en démarches, en pourparlers et en délibérations.

— Il est vrai, madame, répondit Sélim, que nos pièces sont un peu chargées ; mais c’est un mal nécessaire ; sans le secours des épisodes, on se morfondrait.

— C’est-à-dire que, pour donner de l’âme à la représentation d’un fait, il ne faut le rendre ni tel qu’il est, ni tel qu’il doit être. Cela est du dernier ridicule, à moins qu’il ne soit plus absurde encore de faire jouer à des violons des ariettes vives et des sonates de mouvement, tandis que les esprits sont imbus qu’un prince est sur le point de perdre sa maîtresse, son trône et la vie.

— Madame, vous avez raison, dit Mangogul ; ce sont des airs lugubres qu’il faut alors ; et je vais vous en ordonner. »

Mangogul se leva, sortit ; et la conversation continua entre Sélim, Ricaric et la favorite.

« Au moins, madame, répliqua Sélim, vous ne nierez pas que, si les épisodes nous tirent de l’illusion, le dialogue nous y ramène. Je ne vois personne qui l’entende comme nos tragiques.

— Personne n’y entend donc rien, reprit Mirzoza. L’emphase, l’esprit et le papillotage qui y règnent sont à mille lieues de la nature. C’est en vain que l’auteur cherche à se dérober ; mes yeux percent, et je l’aperçois sans cesse derrière ses personnages. Cinna, Sertorius, Maxime, Émilie sont à tout moment les sarbacanes de Corneille. Ce n’est pas ainsi qu’on s’entretient dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous en traduira, si vous voulez, quelques morceaux ; et vous entendrez la pure nature s’exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux modernes : « Messieurs, au lieu de donner à tout propos de l’esprit à vos personnages, placez-les dans les conjonctures qui leur en donnent. »

— Après ce que madame vient de prononcer de la conduite et du dialogue de nos drames, il n’y a pas apparence, dit Sélim, qu’elle fasse grâce aux dénoûments.

— Non, sans doute, reprit la favorite : il y en a cent mauvais pour un bon. L’un n’est point amené ; l’autre est miraculeux. Un auteur est-il embarrassé d’un personnage qu’il a traîné de scènes en scènes pendant cinq actes, il vous le dépêche d’un coup de poignard : tout le monde se met à pleurer ; et moi je ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais parlé comme nous déclamons ? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu’un homme qui marche bien ? Ont-ils jamais gesticulé comme des possédés ou des furieux ? Les princesses poussent-elles, en parlant, des sifflements aigus ? On suppose que nous avons porté la tragédie à un haut degré de perfection ; et moi je tiens presque pour démontré que, de tous les genres d’ouvrages de littérature auxquels les Africains se sont appliqués dans ces derniers siècles, c’est le plus imparfait. »

La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre, lorsque Mangogul rentra.

« Madame, lui dit-il, vous m’obligerez de continuer ; j’ai, comme vous voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand je la trouve longue.

— Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué d’Angote, qui n’ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui ne manque ni de sens ni d’usage ; qui connaisse un peu la cour des princes, les manèges des courtisans, les jalousies des ministres et les tracasseries des femmes, et à qui je dise en confidence : « Mon ami, il se fait dans le sérail des mouvements terribles. Le prince, mécontent de son fils en qui il soupçonne de la passion pour la Manimonbanda est homme à tirer de tous les deux. la vengeance la plus cruelle ; cette aventure aura, selon toutes les apparences, des suites fâcheuses [7]. Si vous voulez, je vous rendrai témoin de tout ce qui se passera. » Il accepte ma proposition, et je le mène dans une loge grillée, d’où il voit le théâtre qu’il prend pour le palais du sultan. Croyez-vous que, malgré tout le sérieux que j’affecterais, l’illusion de cet homme durât un instant ? Ne conviendrez-vous pas, au contraire, qu’à la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, à l’extravagance de leurs gestes, à l’emphase d’un langage singulier, rimé, cadencé, et à mille autres dissonances qui le frapperont, il doit m’éclater au nez dès la première scène et me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince et toute sa cour extravaguent ?

— Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe : mais ne pourrait-on pas vous observer qu’on se rend au spectacle avec la persuasion que c’est l’imitation d’un événement et non l’événement même qu’on y verra ?

— Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher qu’on n’y représente l’événement de la manière la plus naturelle ?

— C’est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous voilà à la tête des frondeurs.

— Et que, si l’on vous en croit, continua Sélim, l’empire est menacé de la décadence du bon goût ; que la barbarie va renaître et que nous sommes sur le point du retomber dans l’ignorance des siècles de Mamurrha et d’Orondado.

— Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits chagrins, et n’en augmenterai pas le nombre. D’ailleurs, la gloire de Sa Hautesse m’est trop chère pour que je pense jamais à donner atteinte à la splendeur de son règne. Mais si l’on nous en croyait, n’est-il pas vrai, monsieur Ricaric, que les lettres brilleraient peut-être avec plus d’éclat ?

— Comment ! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque mémoire à présenter à mon sénéchal ?

— Non, seigneur, répondit Ricaric ; mais après avoir remercié Votre Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel inspecteur qu’elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal, en toute humilité, que le choix des savants préposés à la révision des manuscrits est une affaire très délicate ; qu’on confie ce soin à des gens qui me paraissent fort au-dessous de cet emploi ; et qu’il résulte de là une foule de mauvais effets, comme d’estropier de bons ouvrages, d’étouffer les meilleurs esprits, qui, n’ayant pas la liberté d’écrire à leur façon, ou n’écrivent point du tout, ou font passer chez l’étranger des sommes considérables avec leurs ouvrages ; de donner mauvaise opinion des matières qu’on défend d’agiter, et mille autres inconvénients qu’il serait trop long de détailler à Votre Hautesse. Je lui conseillerais de retrancher les pensions à certaines sangsues littéraires, qui demandent sans raison et sans cesse ; je parle des glossateurs, antiquaires, commentateurs et autres gens de cette espèce, qui seraient fort utiles s’ils faisaient bien leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude de passer sur les choses obscures et d’éclaircir les endroits clairs. Je voudrais qu’il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages posthumes, et qu’il ne souffrît point que la mémoire d’un grand auteur fût ternie par l’avidité d’un libraire qui recueille et publie longtemps après la mort d’un homme des ouvrages qu’il avait condamnés à l’oubli pendant sa vie.

— Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit nombre d’hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels il pourrait rassembler vos bienfaits. N’est-il pas surprenant que le pauvre garçon n’ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant de la Manimonbanda touche tous les ans mille sequins sur votre trésor ?

— Eh bien ! madame, répondit Mangogul, j’en assigne autant à Ricaric sur ma cassette, en considération des merveilles que vous m’en apprenez.

— Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse quelque chose pour vous ; je vous sacrifie le petit ressentiment de mon amour-propre ; et j’oublie, en faveur de la récompense que Mangogul vient d’accorder à votre mérite, l’injure qu’il m’a faite.

— Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette injure ? reprit Mangogul.

— Oui, seigneur, et vous l’apprendre. Vous nous embarquez vous-même dans un entretien sur les belles-lettres : vous débutez par un morceau sur l’éloquence moderne, qui n’est pas merveilleux ; et lorsque, pour vous obliger, on se dispose à suivre le triste propos que vous avez jeté, l’ennui et les bâillements vous prennent ; vous vous tourmentez sur votre fauteuil ; vous changez cent fois de posture sans en trouver une bonne ; las enfin de tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez brusquement votre parti ; vous vous levez et vous disparaissez : et où allez-vous encore ? peut-être écouter un bijou.

— Je conviens, madame, du fait ; mais je n’y vois rien d’offensant. S’il arrive à un homme de s’ennuyer des belles choses et de s’amuser à en entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette injuste préférence n’ôte rien au mérite de ce qu’il a quitté ; il en est seulement déclaré mauvais juge. Je pourrais ajouter à cela, madame, que tandis que vous vous occupiez à la conversion de Sélim, je travaillais presque aussi infructueusement à vous procurer un château. Enfin, s’il faut que je sois coupable, puisque vous l’avez prononcé, je vous annonce que vous avez été vengée sur-le-champ.

— Et comment cela ? dit la favorite.

— Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de la séance académique que j’avais essuyée, j’allai interroger quelques bijoux.

— Eh bien ! prince ?

— Eh bien ! je n’en ai jamais entendu de si maussades que les deux sur lesquels je suis tombé.

— J’en suis au comble de mes joies ; reprit la favorite.

— Ils se sont mis à parler l’un et l’autre une langue inintelligible : j’ai très bien retenu tout ce qu’ils ont dit ; mais que je meure si j’en comprends un mot. »



  1. C’est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici une partie de ce qu’il dit à ce sujet : « Diderot, bien avant le Fils naturel et les Entretiens qui parurent en même temps, en 1757, avait témoigné qu’il n’était pas content du théâtre de son pays. Bien des années auparavant *, il avait laissé voir qu’il n’en avait pas cette haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l’Europe se laisse imposer par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l’on ne cherche pas, à vrai dire, de pareilles idées ; dans un livre où le ton du persiflage règne à tel point que la plupart des lecteurs n’y voient que bouffonnerie et sarcasme, même quand la saine raison y prend la parole. Sans doute Diderot avait des raisons pour produire ses opinions secrètes dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme prudent dit souvent en riant d’abord ce qu’il veut redire après sérieusement. Ce livre s’appelle les Bijoux indiscrets, et aujourd’hui Diderot le renie. Il fait très-bien de le renier, et cependant il l’a écrit, et il faut bien qu’il l’ait écrit, s’il ne veut pas passer pour un plagiaire. Il est certain qu’il n’a pu être écrit que par un jeune homme capable de rougir un jour de l’avoir écrit. » Dramaturgie, traduction de M. Ed. de Suckau.

    * Neuf ans seulement.

  2. Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur d’Homère-Miroufla ; mais, fidèle à son système, Diderot rompt immédiatement les chiens en donnant à La Motte des opinions contraires à celles qu’il avait réellement, et en mettant ces dernières dans la bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.
  3. Édition donnée par les bénédictins.
  4. Euripide.
  5. Sophocle.
  6. Philoctète, dans la tragédie de Sophocle ; Forfanty est Ulysse et le Jeune Ibrahim Néoptolème.
  7. Phèdre ?