Les Bijoux indiscrets/52

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 366-368).
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CHAPITRE LII.


vingt-neuvième essai de l’anneau.


zuleïman et zaïde.


Mangogul, sans répondre à la plaisanterie de la favorite, sortit sur-le-champ, et se rendit chez Zaïde. Il la trouva retirée dans un cabinet, vis-à-vis d’une petite table sur laquelle il aperçut des lettres, un portrait, quelques bagatelles éparses qui venaient d’un amant chéri, comme il était facile de le présumer au cas qu’elle en faisait. Elle écrivait ; des larmes lui coulaient des yeux et mouillaient son papier. Elle baisait avec transport le portrait, ouvrait des lettres, écrivait quelques mots, revenait au portrait, se précipitait sur les bagatelles dont j’ai parlé, et les pressait contre son sein.

Le sultan fut dans un étonnement incroyable ; il n’avait jamais vu de femmes tendres que la favorite et Zaïde. Il se croyait aimé de Mirzoza ; mais Zaïde n’aimait-elle pas davantage Zuleïman ? Et ces deux amants n’étaient-ils point les seuls vrais amants du Congo ?

Les larmes que Zaïde versait en écrivant n’étaient point des larmes de tristesse. L’amour les lui faisait répandre. Et dans ce moment un sentiment délicieux qui naissait de la certitude de posséder le cœur de Zuleïman, était le seul qui l’affectât. « Cher Zuleïman, s’écriait-elle, que je t’aime ! que tu m’es cher ! que tu m’occupes agréablement ! Dans les instants où Zaïde n’a point le bonheur de te voir, elle t’écrit du moins combien elle est à toi : loin de Zuleïman, son amour est l’unique entretien qui lui plaise. »

Zaïde en était là de sa tendre méditation, lorsque Mangogul dirigea son anneau sur elle. À l’instant il entendit son bijou soupirer, et répéter les premiers mots du monologue de sa maîtresse : « Cher Zuleïman, que je t’aime ! que tu m’es cher ! que tu m’occupes agréablement ! » Le cœur et le bijou de Zaïde étaient trop bien d’accord pour varier dans leurs discours. Zaïde fut d’abord surprise ; mais elle était si sûre que son bijou ne dirait rien que Zuleïman ne pût entendre avec plaisir qu’elle désira sa présence.

Mangogul réitéra son essai, et le bijou de Zaïde répéta d’une voix douce et tendre : « Zuleïman, cher Zuleïman, que je t’aime ! que tu m’es cher ! »

« Zuleiman, s’écria le sultan, est le mortel le plus fortuné de mon empire. Quittons ces lieux où l’image d’un bonheur plus grand que le mien se présente à mes yeux et m’afflige. » Il sortit aussitôt, et porta chez la favorite un air inquiet et rêveur.

« Prince, qu’avez-vous ? demanda-t-elle ; vous ne me dites rien de Zaïde…

— Zaïde, madame, répondit Mangogul, est une femme adorable ! Elle aime comme on n’a jamais aimé.

— Tant pis pour elle, repartit Mirzoza.

— Que dites-vous ?… reprit le sultan.

— Je dis, répondit la favorite, que Kermadès est un des maussades personnages du Congo ; que l’intérêt et l’autorité des parents ont fait ce mariage-là, et que jamais époux n’ont été plus dépareillés que Kermadès et Zaïde.

— Eh ! madame, reprit Mangogul, ce n’est pas son époux qu’elle aime…

— Et qui donc ? demanda Mirzoza.

— C’est Zuleïman, répondit Mangogul.

— Adieu donc les porcelaines et le petit sapajou, ajouta la sultane.

— Ah ! disait tout bas Mangogul, cette Zaïde m’a frappé ; elle me suit ; elle m’obsède ; il faut absolument que je la revoie. »

Mirzoza l’interrompit par quelques questions auxquelles il répondit des monosyllabes. Il refusa un piquet qu’elle lui proposa, se plaignit d’un mal de tête qu’il n’avait point, se retira dans son appartement, se coucha sans souper, ce qui ne lui était arrivé de sa vie, et ne dormit point. Les charmes et la tendresse de Zaïde, les qualités et le bonheur de Zuleïman le tourmentèrent toute la nuit.

On pense bien qu’il n’eut aujourd’hui rien à faire de plus pressé que de retourner chez Zaïde : il sortit de son palais sans avoir fait demander des nouvelles de Mirzoza ; il y manquait pour la première fois. Il trouva Zaïde dans le cabinet de la veille. Zuleïman y était avec elle. Il tenait les mains de sa maîtresse dans les siennes et il avait les yeux fixés sur les siens : Zaïde, penchée sur ses genoux, lançait à Zuleïman des regards animés de la passion la plus vive. Ils gardèrent quelque temps cette situation ; mais cédant au même instant à la violence de leurs désirs, ils se précipitèrent entre les bras l’un de l’autre, et se serrèrent fortement. Le silence profond qui, jusqu’alors, avait régné autour d’eux, fut troublé par leurs soupirs, le bruit de leurs baisers, et quelques mots inarticulés qui leur échappaient… « Vous m’aimez !… — Je vous adore !… — M’aimerez-vous toujours ?… — Ah ! le dernier soupir de ma vie sera pour Zaïde… »

Mangogul, accablé de tristesse, se renversa dans un fauteuil, et se mit la main sur les yeux. Il craignit de voir des choses qu’on imagine bien, et qui ne furent point… Après un silence de quelques moments : « Ah ! cher et tendre amant, que ne vous ai-je toujours éprouvé tel que vous êtes à présent ! dit Zaïde, je ne vous en aimerais pas moins, et je n’aurais aucun reproche à me faire… Mais tu pleures, cher Zuleïman, Viens, cher et tendre amant, viens, que j’essuie tes larmes… Zuleïman, vous baissez les yeux : qu’avez-vous ? Regardez-moi donc… Viens, cher ami, viens, que je te console : colle tes lèvres sur ma bouche ; inspire-moi ton âme ; reçois la mienne : suspends… Ah ! non… non… » Zaïde acheva son discours par un soupir violent, et se tut.

L’auteur africain nous apprend que cette scène frappa vivement Mangogul ; qu’il fonda quelques espérances sur l’insuffisance de Zuleïman, et qu’il y eut des propositions secrètes portées de sa part à Zaïde qui les rejeta, et ne s’en fit point un mérite auprès de son amant.