Les Bijoux indiscrets/53

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CHAPITRE LIII.


l’amour platonique.sc


« Mais cette Zaïde est-elle donc unique ? Mirzoza ne lui cède en rien pour les charmes, et j’ai mille preuves de sa tendresse : je veux être aimé, je le suis ; et qui m’a dit que Zuleïman l’est plus que moi ? J’étais un fou d’envier le bonheur d’un autre. Non, personne sous le ciel n’est plus heureux que Mangogul. »

Ce fut ainsi que commencèrent les remontrances que le sultan se fit à lui-même. L’auteur a supprimé le reste ; il se contente de nous avertir que le prince y eut plus d’égard qu’à celles que lui présentaient ses ministres, et que Zaïde ne lui revint plus dans l’esprit.

Une de ces soirées qu’il était fort satisfait de sa maîtresse ou de lui-même, il proposa d’appeler Sélim, et de s’égarer un peu dans les bosquets du jardin du sérail. C’était des cabinets de verdure, où, sans témoins, l’on pouvait tout dire et faire bien des choses. En s’y acheminant, Mangogul jeta la conversation sur les raisons qu’on a d’aimer. Mirzoza, montée sur les grands principes, et entêtée d’idées de vertu qui ne convenaient assurément, ni à son rang, ni à sa figure, ni à son âge, soutenait que très souvent on aimait pour aimer, et que des liaisons commencées par le rapport des caractères, soutenues par l’estime, et cimentées par la confiance, duraient très longtemps et très constamment, sans qu’un amant prétendît à des faveurs, ni qu’une femme fût tentée d’en accorder.

« Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des princesses vertueuses jusqu’à la sottise ; et vous n’avez pas pensé que ces êtres n’ont jamais existé que dans la tête des auteurs. Si vous demandiez à Sélim, qui sait mieux que personne le catéchisme de Cythère, qu’est-ce que l’amour ? je gagerais bien qu’il vous répondrait que l’amour n’est autre chose que…

— Gageriez-vous, interrompit la sultane, que la délicatesse des sentiments est une chimère, et que, sans l’espoir de jouir, il n’y aurait pas un grain d’amour dans le monde ? En vérité, il faudrait que vous eussiez bien mauvaise opinion du cœur humain.

— Aussi fais-je, reprit Mangogul ; nos vertus ne sont pas plus désintéressées que nos vices. Le brave poursuit la gloire en s’exposant à des dangers ; le lâche aime le repos et la vie ; et l’amant veut jouir. »

Sélim, se rangeant de l’avis du sultan, ajouta que, si deux choses arrivaient, l’amour serait banni de la société pour n’y plus reparaître.

« Et quelles sont ces deux choses ? demanda la favorite.

— C’est, répondit Mangogul, si vous et moi, madame et tous les autres, venions à perdre ce que Tanzaï et Néadarné retrouvèrent en rêvant.

— Quoi ! vous croyez, interrompit Mirzoza, que sans ces misères-là, il n’y aurait ni estime, ni confiance entre deux personnes de différent sexe ? Une femme avec des talents, de l’esprit et des grâces ne toucherait plus ? Un homme avec une figure aimable, un beau génie, un caractère excellent, ne serait pas écouté ?

— Non, madame, reprit Mangogul ; car que dirait-il, s’il vous plaît ?

— Mais tout plein de jolies choses qu’on aurait, ce me semble, toujours bien du plaisir à entendre, répondit la favorite.

— Remarquez, madame, dit Sélim, que ces choses se disent tous les jours sans amour. Non, madame, non ; j’ai des preuves complètes que, sans un corps bien organisé, point d’amour. Agénor, le plus beau garçon du Congo, et l’esprit le plus délicat de la cour, si j’étais femme, aurait beau m’étaler sa belle jambe, tourner sur moi ses grands yeux bleus, me prodiguer les louanges les plus fines, et se faire valoir par tous ses avantages, je ne lui dirais qu’un mot ; et, s’il ne répondait ponctuellement à ce mot, j’aurais pour lui toute l’estime possible ; mais je ne l’aimerais point.

— Cela est positif, ajouta le sultan ; et ce mot mystérieux, vous conviendrez de sa justesse et de son utilité, quand on aime. Vous devriez bien, pour votre instruction, vous faire répéter la conversation d’un bel esprit de Banza avec un maître d’école ; vous comprendriez tout d’un coup comment le bel esprit, qui soutenait votre thèse, convint à la fois qu’il avait tort, et que son adversaire raisonnait comme un bijou. Mais Sélim vous dira cela ; c’est de lui que je le tiens. »

La favorite imagina qu’un conte que Mangogul ne lui faisait pas, devait être fort graveleux ; et elle entra dans un des cabinets sans le demander à Sélim : heureusement pour lui ; car avec tout l’esprit qu’il avait, il eût mal satisfait la curiosité de la favorite, ou fort alarmé sa pudeur. Mais pour lui donner le change, et éloigner encore davantage l’histoire du maître d’école, il lui raconta celle qui suit :

« Madame, lui dit le courtisan, dans une vaste contrée voisine des sources du Nil, vivait un jeune garçon, beau comme l’amour. Il n’avait pas dix-huit ans, que toutes les filles s’entre-disputaient son cœur, et qu’il n’y avait guère de femmes qui ne l’eussent accepté pour amant. Né avec un cœur tendre, il aima sitôt qu’il fut en état d’aimer.

« Un jour qu’il assistait dans le temple au culte public de la grande Pagode, et que, selon le cérémonial usité, il était en train de lui faire les dix-sept génuflexions prescrites par la loi, la beauté dont il était épris vint à passer, et lui lança un coup d’œil accompagné d’un souris, qui le jetèrent dans une telle distraction, qu’il perdit l’équilibre, donna du nez en terre, scandalisa tous les assistants par sa chute, oublia le nombre des génuflexions et n’en fit que seize.

« La grande Pagode, irritée de l’offense et du scandale, le punit cruellement. Hilas, c’était son nom, le pauvre Hilas se trouva tout à coup enflammé des désirs les plus violents, et privé, comme sur la main, du moyen de les satisfaire. Surpris, autant qu’attristé d’une perte si grande, il interrogea la Pagode.

« — Tu ne te retrouveras, lui répondit-elle en éternuant, qu’entre les bras d’une femme qui, connaissant ton malheur, ne t’en aimera pas moins. »

« La présomption est assez volontiers compagne de la jeunesse et de la beauté. Hilas s’imagina que son esprit et les grâces de sa personne lui gagneraient bientôt un cœur délicat, qui, content de ce qui lui restait, l’aimerait pour lui-même et ne tarderait pas à lui restituer ce qu’il avait perdu.

« Il s’adressa d’abord à celle qui avait été la cause innocente de son infortune. C’était une jeune personne vive, voluptueuse et coquette. Hilas l’adorait ; il en obtint un rendez-vous, où, d’agaceries en agaceries, on le conduisit jusqu’où le pauvre garçon ne put jamais aller : il eut beau se tourmenter et chercher entre les bras de sa maîtresse l’accomplissement de l’oracle, rien ne parut. Quand on fut ennuyé d’attendre, on se rajusta promptement et l’on s’éloigna de lui. Le pis de l’aventure, c’est que la petite folle la confia à une de ses amies, qui, par discrétion, ne la conta qu’à trois ou quatre des siennes, qui en firent un secret à tant d’autres, qu’Hilas, deux jours auparavant la coqueluche de toutes les femmes, en fut méprisé, montré au doigt, et regardé comme un monstre.

« Le malheureux Hilas, décrié dans sa patrie, prit le parti de voyager et de chercher au loin le remède à son mal. Il se rendit incognito et sans suite à la cour de l’empereur des Abyssins. On s’y coiffa d’abord du jeune étranger : ce fut à qui l’aurait ; mais le prudent Hilas évita des engagements où il craignait d’autant plus de ne pas trouver son compte, qu’il était plus certain que les femmes qui le poursuivaient ne trouveraient point le leur avec lui. Mais admirez la pénétration du sexe ! Un garçon si jeune, si sage et si beau, disait-on, cela est prodigieux ; et peu s’en fallut qu’à travers tant de qualités réunies, on ne devinât son défaut ; et que, de crainte de lui accorder tout ce qu’un homme accompli peut avoir, on ne lui refusât tout juste la seule chose qui lui manquait.

« Après avoir étudié quelque temps la carte du pays, Hilas s’attacha à une jeune femme qui avait passé, je ne sais par quel caprice, de la fine galanterie à la haute dévotion. Il s’insinua peu à peu dans sa confiance, épousa ses idées, copia ses pratiques, lui donna la main dans les temples, et s’entretint si souvent avec elle sur la vanité des plaisirs de ce monde, qu’insensiblement il lui en rappela le goût avec le souvenir. Il y avait plus d’un mois qu’il fréquentait les mosquées, assistait aux sermons, et visitait les malades, lorsqu’il se mit en devoir de guérir, mais ce fut inutilement. Sa dévote, pour connaître tout ce qui se passait au ciel, n’en savait pas moins comme on doit être fait sur terre ; et le pauvre garçon perdit en un moment tout le fruit de ses bonnes œuvres. Si quelque chose le consola, ce fut le secret inviolable qu’on lui garda. Un mot eût rendu son mal incurable, mais ce mot ne fût point dit ; et Hilas se lia avec quelques autres femmes pieuses, qu’il prit les unes après les autres, pour le spécifique ordonné par l’oracle, et qui ne le désenchantèrent point, parce qu’elles ne l’aimèrent que pour ce qu’il n’avait plus. L’habitude qu’elles avaient à spiritualiser les objets ne lui servit de rien. Elles voulaient du sentiment, mais c’est celui que le plaisir fait naître.

« — Vous ne m’aimez donc pas ?… » leur disait tristement Hilas.

« — Eh ! ne savez-vous pas, monsieur, lui répondait-on, qu’il faut connaître avant que d’aimer ? et vous avouerez que, disgracié comme vous êtes, vous n’êtes point aimable quand on vous connaît. »

« — Hélas ! disait-il en s’en allant, ce pur amour, dont on parle tant, il n’existe nulle part ; cette délicatesse de sentiments, dont tous les hommes et toutes les femmes se piquent, n’est qu’une chimère. L’oracle m’éconduit, et j’en ai pour la vie. »

« Chemin faisant, il rencontra de ces femmes qui ne veulent avoir avec vous qu’un commerce de cœur, et qui haïssent un téméraire comme un crapaud. On lui recommanda si sérieusement de ne rien mêler de terrestre et de grossier dans ses vues, qu’il en espéra beaucoup pour sa guérison. Il y allait de bonne foi ; et il était tout étonné, aux tendres propos dont elles s’enfilaient avec lui, de demeurer tel qu’il était. « Il faut, disait-il en lui-même, que je guérisse peut-être autrement qu’en parlant ; » et il attendait une occasion de se placer selon les intentions de l’oracle. Elle vint. Une jeune platonicienne qui aimait éperdument la promenade, l’entraîna dans un bois écarté ; ils étaient loin de tout importun, lorsqu’elle se sentit évanouir. Hilas se précipita sur elle, ne négligea rien pour la soulager, mais tous ses efforts furent inutiles ; la belle évanouie s’en aperçut aussi bien que lui. »

« — Ah ! monsieur, lui dit-elle en se débarrassant d’entre ses bras, quel homme êtes-vous ? Il ne m’arrivera plus de m’embarquer ainsi dans des lieux écartés, où l’on se trouve mal, et où l’on périrait cent fois faute de secours. »

« D’autres connurent son état, l’en plaignirent, lui jurèrent que la tendresse qu’elles avaient conçue pour lui n’en serait point altérée, et ne le revirent plus.

« Le malheureux Hilas fit bien des mécontentes, avec la plus belle figure du monde et les sentiments les plus délicats.

— Mais c’était un benêt, interrompit le sultan. Que ne s’adressait-il à quelques-unes les vestales dont nos monastères sont pleins ? On se serait affolé de lui, et il aurait infailliblement guéri au travers d’une grille.

— Seigneur, reprit Sélim, la chronique assure qu’il tenta cette voie, et qu’il éprouva qu’on ne peut aimer nulle part en pure perte.

— En ce cas, ajouta le sultan, je désespère de sa maladie.

— Il en désespéra comme Votre Hautesse, continua Sélim ; et las de tenter des essais qui n’aboutissaient à rien, il s’enfonça dans une solitude, sur la parole d’une multitude infinie de femmes, qui lui avaient déclaré nettement qu’il était inutile dans la société.

« Il y avait déjà plusieurs jours qu’il errait dans son désert, lorsqu’il entendit quelques soupirs qui partaient d’un endroit écarté. Il prêta l’oreille ; les soupirs recommencèrent ; il s’approcha, et vit une jeune fille, belle comme les astres, la tête appuyée sur sa main, les yeux baignés de larmes et le reste du corps dans une attitude triste et pensive.

« — Que cherchez-vous ici, mademoiselle ? lui dit-il ; et ces déserts sont-ils faits pour vous ?…

« — Oui, répondit-t-elle tristement ; on s’y afflige du moins tout à son aise.

« — Et de quoi vous affligez-vous ?…

« — Hélas !…

« — Parlez, mademoiselle ; qu’avez-vous ?…

« — Rien…

« — Comment, rien ?…

« — Non, rien du tout ; et c’est là mon chagrin : il y a deux ans que j’eus le malheur d’offenser une pagode qui m’ôta tout. Il y avait si peu de chose à faire, qu’elle ne donna pas en cela une grande marque de sa puissance. Depuis ce temps, tous les hommes me fuient et me fuiront, a dit la Pagode, jusqu’à ce qu’il s’en rencontre un qui, connaissant mon malheur, s’attache à moi, et m’aime telle que je suis.

« — Qu’entends-je ? s’écria Hilas. Ce malheureux que vous voyez à vos genoux n’a rien non plus ; et c’est aussi sa maladie. Il eut, il y a quelque temps, le malheur d’offenser une Pagode qui lui ôta ce qu’il avait ; et, sans vanité, c’était quelque chose. Depuis ce temps toutes les femmes le fuient et le fuiront, a dit la Pagode, jusqu’à ce qu’il s’en rencontre une qui, connaissant son malheur, s’attache à lui, et l’aime tel qu’il est.

« — Serait-il bien possible ? demanda la jeune fille.

« — Ce que vous m’avez dit est-il vrai ?… demanda Hilas.

« — Voyez, répondit la jeune fille.

« — Voyez, répondit Hilas. »

« Ils s’assurèrent l’un et l’autre, à n’en pouvoir douter, qu’ils étaient deux objets du courroux céleste. Le malheur qui leur était commun les unit. Iphis, c’est le nom de la jeune fille, était faite pour Hilas ; Hilas était fait pour elle. Ils s’aimèrent platoniquement, comme vous imaginez bien ; car ils ne pouvaient guère s’aimer autrement ; mais à l’instant l’enchantement cessa ; ils en poussèrent chacun un cri de joie, et l’amour platonique disparut.

« Pendant plusieurs mois qu’ils séjournèrent ensemble dans le désert, ils eurent tout le temps de s’assurer de leur changement ; lorsqu’ils en sortirent, Iphis était parfaitement guérie ; pour Hilas, l’auteur dit qu’il était menacé d’une rechute. »