Les Bijoux indiscrets/54

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CHAPITRE LIV.


trentième et dernier essai de l’anneau.


mirzoza.


Tandis que Mangogul s’entretenait dans ses jardins avec la favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. Sulamek avait commencé par être maître de danse du sultan, contre les intentions d’Erguebzed ; mais quelques intrigantes, à qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de toutes leurs forces, et se remuèrent tant, qu’il fut préféré à Marcel et à d’autres, dont il n’était pas digne d’être le prévôt. Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de conter agréablement et celui d’amuser les enfants ; mais il n’entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme raide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses ennemis, et qui en manque ? le vrai mérite en a bien, l’accusaient de jouer mal du violon, et de n’avoir aucune intelligence de la chorégraphie ; de s’être laissé duper par les pantomimes du prêtre Jean, et épouvanter par un ours du Monoémugi qui dansait un jour devant lui ; d’avoir donné des millions à l’empereur du Tombut pour l’empêcher de danser dans un temps où il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent mille sequins en colophane, et davantage à persécuter tous les ménétriers qui jouaient d’autres menuets que les siens ; en un mot, d’avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d’un gros habitant de Guinée qui s’accompagnait de son instrument en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu’il avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc… [1]

Mangogul avait le cœur excellent ; il regretta Sulamek, et lui ordonna un catafalque avec une oraison funèbre, dont l’orateur Brrrouboubou fut chargé.

Le jour marqué pour la cérémonie, les chefs des bramines, le corps du divan et les sultanes, menées par leurs eunuques, se rendirent dans la grande mosquée. Brrrouboubou montra pendant deux heures de suite, avec une rapidité surprenante, que Sulamek était parvenu par des talents supérieurs ; fit préfaces sur préfaces ; n’oublia ni Mangogul, ni ses exploits sous l’administration de Sulamek ; et il s’épuisait en exclamations, lorsque Mirzoza, à qui le mensonge donnait des vapeurs, en eut une attaque qui la rendit léthargique.

Ses officiers et ses femmes s’empressèrent à la secourir ; on la remit dans son palanquin ; et elle fut aussitôt transportée au sérail. Mangogul, averti du danger, accourut : on appela toute la pharmacie. Le garus, les gouttes du général La Motte, celles d’Angleterre, furent essayés, mais sans aucun succès. Le sultan, désolé, tantôt pleurant sur Mirzoza, tantôt jurant contre Orcotome, perdit enfin toute espérance, ou du moins n’en eut plus qu’en son anneau.

« Si je vous ai perdue, délices de mon âme, s’écria-t-il, votre bijou doit, ainsi que votre bouche, garder un silence éternel. »

À l’instant il commande qu’on sorte ; on obéit ; et le voilà seul vis-à-vis de la favorite : il tourne sa bague sur elle ; mais le bijou de Mirzoza, qui s’était ennuyé au sermon, comme il arrive tous les jours à d’autres, et qui se sentait apparemment de la léthargie, ne murmura d’abord que quelques mots confus et mal articulés. Le sultan réitéra l’opération ; et le bijou, s’expliquant très distinctement, dit :

« Loin de vous, Mangogul, qu’allais-je devenir ?… fidèle jusque dans la nuit du tombeau, je vous aurais cherché ; et si l’amour et la constance ont quelque récompense chez les morts, cher prince, je vous aurais trouvé… Hélas ! sans vous, le palais délicieux qu’habite Brama, et qu’il a promis à ses fidèles croyants, n’eût été pour moi qu’une demeure ingrate. »

Mangogul, transporté de joie, ne s’aperçut pas que la favorite sortait insensiblement de sa léthargie ; et que, s’il tardait à retourner sa bague, elle entendrait les dernières paroles de son bijou : ce qui arriva.

« Ah ! prince, lui dit-elle, que sont devenus vos serments ? Vous avez donc éclairci vos injustes soupçons ? Rien ne vous a retenu ; ni l’état où j’étais, ni l’injure que vous me faisiez, ni la parole que vous m’aviez donnée ?

— Ah ! madame, lui répondit le sultan, n’imputez point à une honteuse curiosité une impatience que le désespoir de vous avoir perdue m’a seul suggérée : je n’ai point fait sur vous l’essai de mon anneau ; mais j’ai cru pouvoir, sans manquer à mes promesses, user d’une ressource qui vous rend à mes vœux, et qui vous assure mon cœur à jamais.

— Prince, dit la favorite, je vous crois : mais que l’anneau soit remis au génie, et que son fatal présent ne trouble plus ni votre cour ni votre empire. »

À l’instant, Mangogul se mit en oraison, et Cucufa apparut :

« Génie tout-puissant, lui dit Mangogul, reprenez votre anneau, et continuez-moi votre protection.

— Prince, lui répondit le génie, partagez vos jours entre l’amour et la gloire ; Mirzoza vous assurera le premier de ces avantages ; et je vous promets le second. »

À ces mots, le spectre encapuchonné serra la queue de ses hiboux, et partit en pirouettant, comme il était venu.



  1. Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury. Il n’est pas plus exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru reconnaître ; mais, comme nous l’avons déjà dit, ce n’est pas pour faire du scandale que Diderot sème son roman d’allusions. Ces allusions lui sont venues tout naturellement. Il commence souvent l’esquisse d’un personnage : on peut croire qu’il va achever le tableau ; mais la prudence intervient et lui souffle de bons conseils ; il tourne subitement et tâche d’écarter le danger en déroutant les devineurs d’énigmes. C’est donc sur les traits généraux et non sur les détails qu’il faut se fonder pour essayer des explications. C’est par ce procédé que les lecteurs contemporains ont reconnu le maréchal de Richelieu dans Sélim, quoique les aventures de Sélim et celles du maréchal diffèrent considérablement par la particularité et par la succession des événements. Il est fort possible que cette habileté, qui a empêché qu’on poursuivît l’auteur des Bijoux, ait contribué à faire enfermer celui de la Lettre sur les aveugles. La punition a été retardée parce que, devant des peintures volontairement vaporeuses, on était forcé de se dire : « C’est évidemment tel ministre, tel courtisan, telle grande dame, et cependant on ne saurait l’affirmer » ; elle est venue, comme cela arrive souvent, à propos d’autre chose. Ici, on peut mieux qu’ailleurs suivre les habiletés et les intrigues de Fleury avant d’arriver au ministère, son amour de la paix qui le pousse à payer l’Angleterre pour conserver son alliance ; ses persécutions contre les jansénistes qui « jouaient d’autres menuets que les siens ; » sa maladroite condescendance vis-à-vis de l’Autriche, etc.

    Dans le cas où nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles Frey de Neuville, qui prononça à Paris, en 1743, l’Oraison funèbre de S. Exc. Mgr le cardinal A;-H. Fleury.