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Les Bons Enfants/Le cochon ivre mort

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Hachette (p. 231-249).

LE COCHON IVRE MORT.


L
e lendemain, à l’heure ordinaire, les enfants se rassemblèrent, et Pierre commença.

« L’histoire que j’ai à raconter n’est pas longue, mais elle est incroyable.

Sophie.

Alors pourquoi nous la racontes-tu ?

Pierre.

Parce qu’elle est drôle, c’est-à-dire terrible.

Marguerite.

Est-ce que tu vas nous faire peur ?

Pierre.

Non, pas du tout ; au contraire, vous rirez.

Henri.

Et pourquoi dis-tu qu’elle est terrible ?

Pierre.

Tu vas voir. D’abord elle s’appelle le Cochon ivre mort. Tu vois que c’est drôle et terrible. N’est-ce pas, Camille ?

Camille.

Cela me paraît très joli et très amusant.

Pierre.

Ah ! vous voyez, vous autres, ce que dit Camille.

Sophie.

Dis donc, si tu commençais !

Pierre.

Je commence. Je dis donc : le Cochon ivre mort. Remarquez bien que je ne dis pas seulement ivre ; je dis ivre mort.

Léonce.

Mais oui, mais oui ; nous avons remarqué. Commence enfin.

Pierre.

Je commence. Ne m’interrompez plus à présent, parce que, moi, d’abord, quand on m’interrompt, cela me brouille les idées et je ne sais plus ce que je dis.

Sophie.

Il me semble que tes idées sont déjà brouillées. Tu parles depuis un quart d’heure pour ne rien dire.

Pierre.

D’abord il n’y a pas cinq minutes, et vous m’interrompez toujours. Je commence. Un jour,… c’est-à-dire un soir,… pas tout à fait soir, mais un peu tard pour le jour. Vous comprenez ?

Léonce.

Oui, oui, va donc !

— Un jour donc, c’est-à-dire un soir, nous regardions le cuisinier verser de la liqueur de cassis dans des bouteilles ; il y en avait beaucoup. Quand il eut tout versé, il lui restait tous les grains de cassis. Je lui dis :

« Qu’allez-vous faire de tous ces grains, Luche ? Si vous nous en donniez ?

— Oh non ! monsieur Pierre ; cela vous ferait mal : c’est d’une force terrible, à présent que c’est imbibé d’eau-de-vie ; ce n’est plus bon qu’à jeter. »

Et Luche versa ce que contenait le bocal dans une terrine, qu’il mit par terre dehors.

Pendant que Luche bouchait ses bouteilles, un cochon de la ferme vint voir s’il trouverait quelque chose à manger ; il voit la terrine, s’approche, met dedans son gros nez pour savoir ce que c’est, renifle, trouve que cela sent bon, en goûte un peu, le trouve excellent, et mange, mange si vite et si bien, qu’en deux minutes il mange tout. Nous appelons Luche.

« Tenez, Luche, le cochon vous a mangé tout votre cassis.

— Ah ! le vilain gourmand ! dit Luche. Pourvu que ça ne lui fasse pas de mal ! Allons, va-t’en ! » lui dit Luche en le chassant du pied.

Le cochon fait un pas de côté et chancelle ; il va à droite, il va à gauche, il saute, il se roule, il a l’air de danser. Il fait de si drôles de choses que nous nous mettons à rire, que Luche rit ; il appelle toute la maison pour voir un cochon ivre ; les domestiques accourent : nous nous amusons beaucoup de ce pauvre cochon ; enfin il devient si bruyant, grognard, méchant même qu’on le pousse, on l’oblige à retourner à la ferme et à rentrer dans sa petite étable ; il tombe sur la paille et s’endort. Nous nous en allons.

Vous croyez peut-être que c’est fini ; pas du tout : ça ne fait que commencer.

Jacques.

Tant mieux ! parce que c’est très amusant.

Pierre.

Je suis content que cela vous amuse. Vous allez voir. Nous racontons au salon comment le cochon s’est enivré, comment il sautait, dansait et faisait beaucoup de bêtises, et puis nous nous couchons.

Ce n’est pas tout. Vous allez voir. Le lendemain nous nous levons, nous déjeunons et nous sortons. À peine sortis, nous voyons arriver la grosse fermière, car j’ai oublié de vous dire qu’elle était très grosse. La grosse fermière arrive tout effarée.

« Messieurs, dit-elle, je voudrais bien voir votre maman ; elle a de si bons remèdes pour toutes sortes de choses : je veux bien lui en demander un pour notre cochon, sauf votre respect. »

Ils disent toujours cela quand ils parlent d’un cochon.

Nous lui demandons si son cochon est malade.

« Mais je ne sais pas ce qu’il a, monsieur ; depuis hier il ne bouge pas plus qu’un mort ; il est resté couché sur le côté où vous l’avez vu tomber hier. Nous avons beau le tirer, le secouer, rien n’y fait ; il n’ouvre seulement pas les yeux. »

Nous menons la grosse fermière chez maman ; elle lui raconte ce qu’elle nous a déjà dit. Maman lui conseille de mettre quelques gouttes d’alcali dans une cuillerée d’eau et de la faire avaler à son cochon. La fermière remercie et s’en va. Une heure après, maman nous propose d’aller savoir des nouvelles du cochon ; nous sommes enchantés et nous y allons. Le cochon n’allait pas mieux ; il n’avait pas bougé. Maman lui trouva un air singulier ; elle lui tâte les oreilles : froides comme un marbre ; le nez : froid comme la glace ; elle lui entrouvre l’œil : fixe comme un mort ; elle lui lève la patte : raide comme une jambe de bois !

« Votre cochon est mort, dit-elle ; il est mort depuis longtemps, il est froid et raide.

— Hélas ! notre cochon ! Pauvre bête ! Faut-il vraiment… Dis donc, François, viens voir ! Madame dit que notre cochon est mort. C’est-y malheureux ! Une bête qui valait plus de cent francs ! »

François examine, tâte à son tour, et dit, comme maman, que le cochon est mort et bien mort.

« C’est-y croyable ?… disaient-ils. Pour avoir mangé du cassis ! si je l’avais pensé hier, je lui aurais fait des remèdes, le remède de madame. C’est qu’il était déjà mort quand je lui ai fait avaler ce matin. »

Nous nous en sommes allés, puisqu’il n’y avait plus rien à faire pour ce cochon. Nous ne pouvions pas comprendre comment le cassis avait pu le tuer. Le médecin a expliqué à maman que le sang crevait le cerveau et coulait partout sous la peau, et d’autres choses que je n’ai pas très bien comprises.

Voilà mon histoire. Je vois qu’elle vous a beaucoup amusés, car vous ne m’avez pas interrompu.

Jacques.

Oui, elle est très amusante, mais je ne la trouve pas terrible.

Pierre.

Tu ne trouves pas terrible que ce pauvre cochon meure en dormant ?

Jacques.

Ma foi ! non. Il meurt en gourmand ; ce n’est pas touchant ni effrayant.

Camille.

Mais c’est très amusant et très bien raconté.

Pierre.

Et toi, Sophie, tu ne dis rien ?

Sophie.

Je réfléchis pour savoir si ce que tu as raconté est possible, et… je crois que non.

Pierre.

Comment ! non ? Puisque je vous dis que je l’ai vu, que c’était devant moi que le cochon a mangé le cassis, a été ivre, a dansé, sauté, joué, et qu’enfin je l’ai vu mort et sa maîtresse désolée.

Sophie.
Je sais bien que tu l’as dit, mais je crois que c’est pour nous amuser, comme fait grand-mère, qui commence souvent : « Quand j’étais petite », et


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« Votre cochon est mort », dit-elle.

nous raconte des bêtises incroyables, comme si grand’mère faisait jamais des bêtises.
Camille.

Elle n’en fait plus depuis qu’elle est grande : mais quand elle était petite, elle faisait tout comme nous.

Sophie.

Grand’mère ! Ha ! ha ! ha ! je voudrais voir grand’mère faisant des bêtises. Ce doit être drôle ! Je vais lui demander ce soir de nous en faire seulement une.

Valentine.

Tu vas te faire gronder par ta maman.

Sophie.

Non, car elle ne le saura pas ; je le dirai tout bas à grand’mère.

Henriette.

Grand’mère le lui dira.

Sophie.

Pas de danger, va ! Grand’mère est fine ; elle raconte des choses de nous à ta maman, à celle de Pierre et de Henri ; mais pas de danger qu’elle les dise à maman, ni à la maman de Marguerite, ni à celle de Madeleine, ni à celle de Valentine.

Louis.

Bah ! tu te figures cela.

Sophie.

Puisque j’ai entendu grand’mère presque mentir pour nous excuser.

Jacques.

Ce n’est pas vrai, cela ; grand’mère ne ment jamais.

Sophie.

Je n’ai pas dit qu’elle avait menti ; j’ai dit « presque » ; presque n’est pas tout à fait.

Madeleine.

Comment veux-tu qu’on mente presque ? on ment ou ne ment pas.

Sophie.

Non, mademoiselle, on peut mentir presque. Ainsi, ce matin, quand Marguerite a demandé à tripoter dans l’eau pour se laver les mains, grand’mère ne voulait pas. « Tu vas te mouiller, tu vas faire des bêtises, et puis maman grondera. — Oh non ! grand’mère ; je vous en prie, cela m’amuse tant ! » Alors grand’mère, qui nous donne toujours ce que nous voulons, tu le sais bien, a donné de l’eau tiède, un beau petit savon rose, une gentille petite éponge, et Marguerite a commencé à bien s’amuser et s’est mouillée énormément. Ma tante arrive. « Quelles bêtises faites-vous là, mademoiselle ? Petite sotte, petite sale ! Vous êtes une méchante, mademoiselle ! Petite laide ! » La pauvre Marguerite allait pleurer, parce qu’elle avait peur que ma tante ne la fouettât ; mais grand’mère a dit bien vite : « Ne la gronde pas ; ce n’est pas sa faute ; c’est moi qui lui ai donné de quoi se laver les mains ; j’aurais dû lui relever ses manches, je n’y ai pas pensé. Tu vois bien qu’il ne faut pas la gronder, la pauvre petite. » Et ma tante n’a plus rien dit. Tu vois que grand’mère a presque menti, puisqu’elle a laissé croire à ma tante que c’était par obéissance que Marguerite se lavait les mains.

Élisabeth.

C’est vrai, cela, tout de même.

Jacques.

Non, ce n’est pas mentir ; grand’mère disait vrai et en même temps elle sauvait la pauvre Marguerite.

Sophie.

Mon Dieu, que vous êtes tous bêtes ! Vous ne comprenez pas ce que je veux dire !

Léonce.

Eh bien, je te remercie, par exemple, des douceurs que tu dis à la société !

Sophie.

Ah bah ! vous m’ennuyez. Et moi je dis tout de même que je ne crois pas que des bêtes puissent être ivres.

Camille.

Demandons-le à papa, il le saura bien.»

Les enfants coururent tous demander à M. Éliant si l’histoire pouvait être vraie.

M. Éliant.

Quelle histoire ? Je ne la connais pas.

On lui raconta l’ivresse et la mort du cochon.

« Je vais vous en faire une expérience dès ce soir ; ce sera plus amusant encore que l’histoire de Pierre. Nous allons prendre de l’avoine que nous ferons tremper dans de l’eau-de-vie, et nous la donnerons aux poules ; vous verrez l’effet qu’elle produira.

Camille.

Et si les poules meurent comme le pauvre cochon ?

M. Éliant.

Non, nous ne leur en donnerons pas assez pour leur faire mal ; seulement de quoi les enivrer un peu. »

Les enfants demandèrent à leur oncle de faire l’expérience tout de suite. M. Éliant y consentit. Ils allèrent tous à l’écurie pour prendre de l’avoine ; on versa dans une terrine une demi-bouteille d’eau-de-vie, puis l’avoine, que les enfants mêlèrent et remêlèrent jusqu’à ce qu’elle fût bien imbibée d’eau-de-vie.

M. Éliant.

À présent, allons à la ferme. Qui est-ce qui se charge de porter la terrine ?

— C’est moi ! c’est moi ! s’écrièrent-ils tous à la fois.

— Vous ne pouvez pas vous mettre dix à porter une terrine, dit M. Éliant. Tirons au sort, à la courte paille.

— Comment ça se fait-il, la courte paille, mon oncle ?

— Je vais prendre autant de brins de paille qu’il y a d’amateurs pour porter la terrine. Chaque brin aura une longueur différente ; je les prendrai tous dans ma main de manière à ne laisser passer que les bouts, et je cacherai de l’autre main le reste des pailles. Chacun tirera la sienne, et celui qui aura la plus courte portera la terrine. »

Les enfants se mirent à chercher des brins de paille ; M. Éliant les coupa de longueurs différentes et, les mêlant toutes, il les présenta aux enfants. Chacun tira ; ce fut Camille qui se trouva avoir la plus courte ; mais elle s’aperçut que Louis était tout triste de ne l’avoir pas eue ; elle fit semblant de trouver la terrine trop lourde et la donna au petit Louis, dont le visage devint radieux. M. Éliant s’aperçut seul de la bonne action de Camille et l’embrassa tendrement, en lui disant tout bas :

« C’est bien ce que tu as fait, ma petite Camille. »
Louis portait la terrine.

Quand ils arrivèrent à la ferme, les enfants se mirent à appeler les poules, qui ne tardèrent pas à accourir. Chacun leur jeta l’avoine trempée d’eau-de-vie ; elles la mangèrent avec avidité et ne tardèrent pas à donner les mêmes symptômes d’ivresse que le cochon : elles sautaient, caquetaient, se battaient, faisaient un tapage extraordinaire. Quand la fermière arriva, elle fut étonnée de leur agitation et voulut les faire rentrer au poulailler, car l’heure de leur coucher était arrivée. Elle eut toutes les peines du monde à les faire rentrer ; quand une partie des poules était rassemblée, l’autre se débandait et recommençait les sauts et les batailles ; les enfants s’amusaient beaucoup de cette agitation et se mirent tous à aider la fermière, qui suait, qui n’en pouvait plus. Enfin on parvint à enfermer les poules. Mais les cris et les caquetages continuaient à se faire entendre. On n’avait pas dit à la fermière que ses poules étaient ivres, de peur qu’elle ne grondât ; de sorte qu’elle ne comprenait rien à leur gaieté extraordinaire.

« Crois-tu maintenant à mon histoire ? dit Pierre à Sophie en s’en allant.

Sophie.

Oh oui ! j’y crois. Étaient-elles drôles, ces poules ! Comme elles sautaient !

Jacques.

Et comme elles se battaient ! Il y en avait qui tombaient sur le dos.

Louis.

Et d’autres qui se roulaient et qui ne pouvaient parvenir à se relever.

Jeanne.

J’ai peur qu’elles ne se battent horriblement dans le poulailler.

Valentine.

Oh non ! elles vont s’endormir bientôt, comme le cochon de Pierre.

Marguerite.

Et si elles allaient ne plus se réveiller ?

Sophie.

Sois tranquille ; papa a dit qu’il ne mettrait pas assez d’eau-de-vie pour leur faire du mal.

Léonce.

Tout de même, cela fait mal d’être ivre.

Madeleine.
Comment le sais-tu ?

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Les poules sautaient, caquetaient, se battaient.

Léonce.

Parce que je me suis enivré une fois, et je sais comme on est mal à l’aise.

Élizabeth.

Tu t’es enivré, toi ! mais c’est dégoûtant !

Léonce.

Je ne l’ai pas fait exprès. Voilà comme c’est arrivé. J’avais très chaud et très soif. Je verse dans un verre du vin rouge, puis de l’eau ; je bois, je trouve cela excellent et je bois un second verre ; quelques minutes après, ma tête tourne, je marche de travers ; ma bonne s’effraye, me demande ce que j’ai bu ; je lui montre les deux bouteilles. Ce que je croyais être de l’eau était du vin blanc. Ma bonne court vite prévenir maman, qui me fait avaler un verre d’eau avec quelques gouttes d’alcali. Je me sentais mal au cœur, mal à la tête, je ne savais ce que je disais ; je voulais toujours aller me promener et boire à même des bouteilles. On me couche ; je chante, je saute dans mon lit ; enfin je m’endors pendant que maman me mouille le front et la tête avec de l’eau froide. J’ai dormi douze heures sans bouger, et, quand je me suis réveillé, j’avais encore mal à la tête et mal au cœur. Tu vois que je sais très bien ce que c’est que d’être ivre.

Henri.

C’est drôle, cela. Je voudrais bien avoir été ivre aussi.

Léonce.

Quelle bêtise tu dis ! Quand on est ivre, on est comme un imbécile, un animal. Je t’assure que, depuis que je l’ai été sans le vouloir, je me suis bien dit que j’y prendrais garde à l’avenir. »

Les enfants allèrent se coucher. Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Mme Éliant raconta que la fermière était venue chez elle tout effarée.

« Madame, m’a-t-elle dit, il faut au plus vite nous défaire de nos poules et purifier le poulailler. Elles sont toutes possédées du diable.

— Que dites-vous là, ma pauvre Mathurine ? Vous savez, comme moi, que c’est impossible.

— Madame ne dirait pas cela si elle avait couché à la ferme cette nuit. Si madame savait quel sabbat m’ont fait ces poules jusqu’à minuit passé, elle dirait comme moi. Déjà hier soir, monsieur et les enfants pourront bien dire à madame le mal qu’elles m’ont donné pour les faire entrer. Pas moyen de les tenir. Une fois enfermées, elles m’ont fait un vacarme d’enfer. Si madame veut m’en croire, elle fera étouffer toutes ces vilaines bêtes, et elle priera M. le curé de jeter de l’eau bénite dans le poulailler. »

Je l’ai laissé parler tant qu’elle a voulu.

« Ma pauvre Mathurine, lui ai-je répondu, vous ne savez donc pas que mon mari s’est amusé à enivrer vos poules avec de l’avoine trempée dans de l’eau-de-vie, et que vos poules étaient non pas endiablées, mais ivres ? Quand l’ivresse a été passée, elles sont redevenues tranquilles. Je suis fâchée que mon mari ne vous l’ait pas dit. Il a craint que vous ne le grondiez ; c’est ce qui l’a empêché de vous donner l’explication de leur gaieté bruyante.

— Ah ! monsieur s’amuse à ces tours-là ! m’a-t-elle répondu d’un air indigné. Je n’aurais jamais cru qu’un homme raisonnable comme monsieur pût s’amuser à ces choses-là. Il m’a fait passer une nuit terrible, il peut s’en vanter. Madame pense que ce n’est pas agréable de savoir le diable à sa porte, comme je l’ai cru toute la nuit. Et mon bonhomme aussi n’a pas dormi seulement une miette. Il était plus tremblant que moi. J’en fais bien mon compliment à monsieur ! Un joli jeu qu’il a trouvé ! Une jolie leçon qu’il a donnée aux enfants ! Enivrer mes poules, vraiment ! Perdre de l’eau-de-vie à une pareille malice !

— Calmez-vous, ma bonne Mathurine, lui ai-je répondu ; il ne recommencera pas, je vous le promets. »

Et elle s’est retirée grondant encore et fort indignée.

On s’amusa beaucoup de la colère de la pauvre Mathurine, et on résolut d’aller en corps lui faire des excuses de la mauvaise nuit qu’on lui avait fait passer. Elle reçut d’abord assez mal la députation ; mais elle s’adoucit par degrés, et finit par rire avec M. Éliant et les enfants.