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Les Braves Gens/05

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Librairie Hachette et Cie (p. 35-43).


CHAPITRE V

Baptême du petit Jean. — L’oncle Jean se distingue, en tant que parrain, par sa magnificence.


Ne me parlez pas de ces parrains de pacotille, qui sont parrains à leur corps défendant, et, parce qu’ils n’ont pas osé refuser, qui achètent des gants et des dragées de baptême comme ils achèteraient un verre de lampe ou une demi-douzaine de faux-cols ; qui se disent le matin du grand jour : « Quelle corvée ! » et se consolent en songeant qu’à telle heure tout sera fini. Parlez-moi au contraire de l’oncle Jean, qui n’eut pas autre chose en tête deux mois au moins avant le grand jour.

C’est qu’aussi il songeait à la fois à régler l’ensemble et à soigner les détails. Sur un mot de Mme Aubry, qui trouvait son gilet de satin un peu triste et un peu étriqué, il se fit faire un ample gilet de piqué blanc, avec recommandation expresse de ne pas ménager l’étoffe, vu que ce n’était pas le moment de faire des économies. Le souvenir du jouvenceau timide, transformé en homme du monde par la seule addition d’un faux-col, lui avait donné l’idée d’ajouter cet ornement à sa toilette de parrain. Il le commanda en même temps que le gilet ; le faux-col, sur ses indications expresses, atteignit tout le développement d’une plante tropicale à grandes feuilles.

Enfin, le grand jour est arrivé ; c’est un dimanche, à la demande instante du parrain. L’oncle Jean se rend à pied de son domicile à la rue du Heaume. Le gilet blanc frappe de stupeur les petits garçons qui flânent au soleil ; en revanche, le faux-col monumental les met en gaieté. Les plus avisés devinent qu’il se prépare quelque chose. Le bruit, venu on ne sait d’où, se répand de tous côtés que l’on va baptiser quelqu’un, et qu’il y aura quelque chose à gagner à ce baptême ; les gamins, par groupes, se donnent rendez-vous à la porte de l’église. Quantité de mendiants et de vieilles femmes se joignent à eux.

Quand Marguerite, marraine par procuration, prend place dans une des voitures, à côté de l’oncle Jean, elle est tout étonnée de l’espace qu’il occupe sur la banquette. Son pardessus à l’endroit des poches, semble rembourré de quelque chose de dur et de rocailleux. Clic ! clac ! le cocher fouette les chevaux, on part au grand trot ; la voiture s’arrête au milieu d’un cercle de curieux narquois qui accueillent le grand faux-col avec un murmure d’admiration dérisoire. Absorbé par l’importance de son rôle, le parrain ne voit rien, n’entend rien de tout ce qui n’est pas prévu par son programme. Marguerite descend à son tour, rouge et souriante ; les curieux disent, assez haut pour être entendus, qu’elle est jolie et qu’elle a l’air bonne fille.

L’oncle Jean renonce pour son petit neveu, qui devient du coup son filleul, à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il récite les prières sans broncher et en accentuant chaque mot ; il déclare avec un air de satisfaction orgueilleuse qu’il donne au nouveau chrétien le nom de Jean. Le nouveau chrétien accepte le nom de Jean sans protester, mais il fait la grimace quand on lui met du sel sur la langue. Le parrain comble de ses dons, en suivant une progression décroissante savamment calculée, le suisse, le sacristain, le bedeau, les enfants de chœur et la loueuse de chaises.


Les salves des sous et de dragées se succèdent sans interruption.

À peine est-on sorti de l’église, que Marguerite s’explique l’étrange dureté des poches de l’oncle Jean. Au lieu de monter immédiatement en voiture, il plonge sa main droite dans la poche de son pardessus, et en tire une poignée de sous qu’il élève au-dessus de sa tête. La foule crie : Bravo ! — Attention ! répond le capitaine ; et la poignée de sous vole et s’éparpille. Quant aux gamins, ils se poussent, se battent, se culbutent ; et le parrain rit de tout son cœur. Il plonge sa main dans une autre poche et en extrait une poignée de dragées de qualité inférieure. Nouvelle bousculade ; de tous côtés on crie. Par ici ! par ici ! Le parrain rayonne. Mme Aubry lui a persuadé que c’est bon signe pour l’enfant quand on se bouscule fort à son baptême. Les salves de sous et de dragées se succèdent sans interruption jusqu’à épuisement complet des projectiles. Pour varier ses plaisirs, le parrain fait des feintes ; il vise à droite, et la foule se rue à droite ; brusquement il ramène la main vers la gauche et canarde un petit garçon qui ne s’y attend pas. Le petit bonhomme pleure parce qu’il a reçu un bonbon dans l’œil, et rit parce que tout est venu de son côté, et qu’il a fait une rafle de dragées.

Charles Jacquin est attiré par les cris des gamins ; il rit à la vue des yeux qu’on poche et des nez qu’on aplatit. Il se dit en lui-même qu’il serait bien amusant de lancer au milieu de cette foule un chien avec une casserole à la queue. Quand le capitaine a constaté qu’il n’a plus un sou ni une dragée, il monte à côté de Marguerite, qui a eu peur des cris en commençant, et qui a fini par s’amuser de la joie de son oncle. Quant à lui, il a la figure heureuse d’un homme qui vient d’accomplir un devoir important.

Tout, en somme, s’est passé dans un ordre parfait. Le bébé seul n’a pas eu une tenue irréprochable. Outre qu’il a fait la grimace quand on lui a mis du sel dans la bouche, il a grommelé quand on lui a versé de l’eau sur la tête, il s’est fâché tout rouge quand la voiture s’est mise en mouvement, et il a crié quand elle s’est arrêtée. De l’ensemble de ces faits, une matrone de l’assistance tire cette prédiction, que M. Jean sera têtu et volontaire. En attendant que l’avenir démente ou confirme ce présage, pour assurer la tranquillité du présent on prend le parti de l’endormir.

Mais il ne faut pas croire que la fête soit finie pour cela. Un refrain d’opéra-comique affirme qu’un baptême « est une fête pour les parents, pour les amis ». Il doit y avoir ce soir grand dîner rue du Heaume (voilà pour les parents) et ensuite soirée dansante (voilà pour les amis).

Le dîner met en présence le clan des Defert et celui des Salmon. On peut être sûr d’avance qu’il y aura quelque escarmouche. Comme toujours, le commencement du dîner est silencieux. Au rôti, un Salmon émet cette opinion que le nez du bébé est un joli petit amour de nez. Son voisin, qui est un Defert à lunettes bleues, le regarde de travers, et semble voir dans cet éloge inoffensif comme un empiétement sur les droits des Defert, et une tentative hardie pour confisquer le nouveau-né au profit des Salmon. Ce Defert à lunettes bleues déclare que l’enfant est un vrai Defert, qu’il a déjà le nez de la famille. (Le nez de la famille est célèbre dans tout l’arrondissement ; c’est un monument plus majestueux que régulier, et plus développé qu’élégant ; mais le proverbe ne dit-il pas : Jamais grand nez n’a gâté beau visage.) Le Salmon, piqué au vif, soutient qu’un petit enfant a si peu de nez, que ce n’est pas la peine d’en parler.

Voyez un peu à quels écarts peut entraîner la passion et l’esprit de parti ! Une dame sèche, avec un nez proéminent (une Defert par conséquent), prend la parole ; elle n’a pas vu l’enfant, quoiqu’elle l’ait embrassé et que le contact de son nez glacé lui ait fait jeter les hauts cris, attendu qu’elle est horriblement myope, et que par coquetterie elle refuse d’en convenir et de porter lunettes. Cette dame n’en déclare pas moins avec chaleur que le cher petit est tout le portrait de son père, et qu’il faut être aveugle pour ne pas le voir. De Salmon en Defert, et de Defert en Salmon, la discussion fait le tour de la table, et aboutit au même point que toutes les discussions : chacun se sent confirmé dans son opinion, et pense secrètement qu’il faut être de mauvaise foi pour n’être pas du même avis. On se boude un peu. L’oncle Jean fait de la conciliation, et Mme Defert sourit à ses efforts. Il déclare que des deux côtés l’enfant a le droit d’être fier, et que pour sa part, en qualité de parrain, il est fier pour son filleul de le voir entouré de parents si… si solvables, souffle un Defert — mais l’oncle Jean ne se laisse pas détourner de sa voie et dit : si honorables.

On passe au salon. Les whisteurs se reconnaissent et se concertent, ils se donnent le mot d’ordre et disparaissent pour la célébration de leurs silencieux mystères. Les jeunes gens font la roue dans le milieu du salon, en attendant que l’on danse. L’orchestre donne le signal : l’oncle Jean, qui ne joue ni ne danse, est pourchassé de place en place par les couples de valseurs ; son gilet blanc semble un malheureux proscrit à qui l’on a interdit la terre et l’eau, ou Oreste poursuivi par les Furies. Il en est déjà à son quinzième déménagement et ne sait plus à quel saint se vouer ; peu à peu il a été poussé derrière le piano où il est fort mal, et hors de la portée de tout secours humain. Croiriez-vous qu’il a l’aplomb de ne pas se fâcher, et le courage de sourire à ses bourreaux ! Mme Defert l’avise, voit sa détresse et vole à son secours.

Comme chacun s’empressait de lui faire place, elle put arriver vite et sans encombre jusqu’à l’endroit où l’oncle Jean avait fait naufrage. Elle lui demanda son bras, ce qui fit au brave homme une foule d’envieux. Quand ils furent seuls dans le petit salon, et qu’elle l’eut confortablement installé dans un grand fauteuil : « Regardez bien tout ce monde », dit-elle en lui posant la main sur le bras.

Par la porte ouverte le capitaine regarde de tous ses yeux. « Jolie soirée ! dit-il enfin, tout ce qu’il y a de mieux à Châtillon est ici. »

En effet, il y avait là le sous-préfet, avec sa brochette de décorations, et Mme la sous-préfète avec une toilette « idéale ». (Quant à la maman de la sous-préfète, elle avait prétexté une migraine pour n’aller point dans un monde où l’on pouvait être coudoyé par « l’individu en gilet blanc », et la belle Hermance, sa seconde fille, lui tenait compagnie).

Il y avait des Salmon et des Defert à n’en plus finir ; il y avait la belle barbe du receveur particulier, et les favoris judiciaires du président et du substitut ; il y avait un député influent, de jolies dames et de jolies demoiselles, des messieurs élégants qui parlaient aux dames avec une aisance de bon ton, et des jouvenceaux timides qui rougissaient en invitant les demoiselles.

« Jolie soirée ! » reprit le capitaine après une nouvelle contemplation.

Mme Defert souriait, elle s’amusait de l’erreur de l’oncle Jean qui croyait devoir flatter son amour-propre de maîtresse de maison. Vous avez bien vu tous les hommes qui sont ici ?

— Oui, ma bonne fille.

— Savez-vous auquel d’entre eux je souhaite que mon enfant ressemble un jour ? »

L’oncle Jean se gratta l’oreille (geste inélégant, mais avec des gants blancs, plus déplorable encore).

« Dieu merci ! il y a du choix », dit-il enfin, en allongeant la tête, pour être bien sûr qu’il n’avait oublié personne.

À mesure qu’il citait un nom, Mme Defert secouait la tête en riant, et l’exhortait à chercher mieux.

« Es-tu bien sûre, mon enfant, que l’homme dont tu parles est ici ?

— Il y est.

— Alors, aide-moi, ou je jette ma langue aux chiens.

— L’homme dont je parle est brave…

— Tous les hommes sont braves ; si c’est comme cela que tu prétends me guider !

— Vous savez aussi bien que moi, mon oncle, que tous les hommes ne sont pas braves. Celui dont je parle est si généreux, qu’il s’oublie toujours lui-même pour ne songer qu’aux autres. Il n’est pas riche, et il fait plus de bien que les riches.

— Ma chère, si Loret ou Aubry étaient ici, je croirais que tu me parles d’eux.

— Ces messieurs n’étant pas ici, il vous en faut chercher un autre. Mon héros est si chevaleresque qu’il risquerait sa vie pour défendre une femme ou un enfant. Y êtes-vous ?

— J’en suis à cent lieues.

— Cet homme-là croit sincèrement à toutes les choses saintes qu’il est de bon ton de bafouer et de persifler aujourd’hui. Enfin, pour ne pas le nommer, il s’appelle Jean Salmon. Oh ! ne secouez pas la tête : mon vœu le plus sincère est que mon garçon vous ressemble un jour. »

L’oncle Jean voulut protester, mais il était si ému qu’il prononçait des mots sans suite.

« Mon oncle, reprit Mme Defert, si j’avais été un homme, j’aurais voulu être comme vous. Ne dites pas non, parce que c’est la vérité. Vous êtes le parrain de mon cher enfant, plaise à Dieu que vous soyez son modèle ! »

Et avant que l’oncle Jean pût se douter de ce qui allait arriver, Mme Defert lui prit la main, et se penchant vivement, la porta à ses lèvres.

« Chut ! lui dit-elle, tout cela est entre nous.

— Tu veux donc me donner de l’orgueil ? Au moins, dis-moi de me faire mettre en pièces pour toi ? N’importe ! tu es une fière petite femme, et c’est à toi que ton fils doit ressembler pour devenir ce que tu veux qu’il soit. Quant à moi, tout ce que je pourrai faire, ce sera de lui apprendre à monter à cheval et à faire des armes, si je ne suis pas trop cassé. J’aimerais aussi, ajouta-t-il d’un ton rêveur, à lui apprendre l’exercice de la lance qui est un joli exercice. Voilà un monsieur qui te cherche ; moi, je me sauve ; j’ai besoin de prendre l’air après ce que tu viens de me dire. Le sang me monte à la tête, et il me semble que si je restais, je me mettrais à danser comme ces gens qui se trémoussent là-bas. Au revoir, ma bonne fille. »

Pendant plusieurs heures, l’oncle Jean se promena dans les prés de la Louette pour se rafraîchir. Lorsqu’il fut bien calmé, il rentra chez lui, se mit au lit, et s’endormit en calculant sur ses doigts quel âge il aurait quand son filleul serait en état de tenir un fleuret. Et il rêva qu’il l’initiait aux mystères et aux beautés de l’exercice de la lance.