Les Braves Gens/04

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Librairie Hachette et Cie (p. 29-34).


CHAPITRE IV

Mme Defert étonne et réjouit l’oncle Jean.


Mme Defert était une demoiselle Salmon. La dynastie des Salmon était presque aussi célèbre à Châtillon que celle des Defert, mais à des titres différents. Les Defert représentaient la grande industrie. Les deux frères de M. Defert exploitaient, sous la raison sociale Defert frères et Cie, de grands ateliers de construction, à Labridun. Les Salmon représentaient la petite propriété, on peut même dire la très-petite propriété. Les biens médiocres de la famille, en se divisant, étaient devenus si peu de chose, que chacun des Salmon avait dû recourir au travail pour nourrir sa famille. Le père de Mme Defert avait été receveur municipal à Châtillon. Son oncle Jean, tout jeune, s’était engagé dans un régiment de lanciers, d’où il était passé dans les chasseurs d’Afrique. Il avait pris sa retraite avec le grade de capitaine et demeurait à Châtillon. Mme Defert avait encore deux tantes, vieilles demoiselles qui habitaient une petite ville des environs, et qu’on ne voyait jamais. Elles vivaient ensemble, avec la plus stricte économie, sur le plus mince des revenus, et trouvaient encore moyen de faire du bien.

Si les Defert étaient fiers de leur richesse, les Salmon l’étaient tout autant de leur pauvreté ; gens honorables des deux parts, mais appartenant à des mondes différents.

Le clan Defert avait cru faire grand honneur au clan Salmon, en admettant dans ses rangs la fille du receveur municipal. Le clan Salmon, de son côté, avait cru faire non moins grand honneur au clan Defert, en lui cédant le plus beau joyau de sa couronne. Il y avait eu d’abord quelque roideur dans les relations des deux familles. Mais quand les Defert s’aperçurent que la nouvelle venue ferait honneur à leur nom, quand les Salmon remarquèrent avec quels égards et quelle déférence l’autre camp traitait leur parente, il y eut des rapprochements partiels, et bientôt les deux tribus s’unirent, sans se confondre.

Quand Marguerite vint au monde, elle eut pour parrain son oncle Paul Defert ; Marthe à son tour devint la filleule de son oncle Henri Defert. C’était, dans la pensée de Mme Defert, le tour de l’oncle Jean, quand elle eut son petit garçon. La première fois qu’elle lui en parla, l’oncle Jean ouvrit de grands yeux et rougit de plaisir.

« Vraiment, ma chère Louise, tu veux que je sois parrain. Que c’est donc gentil à toi d’avoir songé à un vieil ours comme moi. Si c’était possible, je t’en aimerais davantage pour avoir eu cette idée-là. Mais, es-tu bien sûre, ajouta-t-il en prenant un air inquiet, que ton mari n’y trouvera pas à redire ?

— À redire ! mon oncle ; que voulez-vous dire par là ? Écoutez, si vous faites le difficile, mon mari mettra une cravate blanche et un habit noir, et viendra vous prier officiellement de nous faire ce plaisir.

— Oh non ! pas de cravate blanche ; je te crois, ma bonne fille. Veux-tu maintenant, dit-il d’un ton confidentiel, que je te fasse un aveu. Eh bien, je grillais d’envie d’être le parrain de cet enfant-là ; mais je n’osais pas le dire.

— Vous n’aviez pas besoin de le dire ; cela allait de soi…

— Pas déjà tant. Il y a parmi vos Defert bien des gens riches et influents…

— Il n’y en a pas de meilleurs et de plus généreux que vous. Il n’y en a pas que j’aime et que je respecte davantage. Mettez-vous bien cela dans la tête, et embrassez-moi bien vite, que je me sauve, car je suis pressée. »

Quand le capitaine se fut bien réjoui dans son fauteuil, il sortit, pour faire prendre l’air à son contentement. Une fois dehors, c’était si simple et si naturel d’aller voir son vieil « Aubry », qu’il y alla. C’était l’ancien maître d’armes du régiment de l’oncle Jean, un troupier un peu rude ; mais, par exemple, c’était un bien brave homme, et malgré son manque d’usage, l’oncle Jean, qui n’était pas une petite maîtresse, le fréquentait volontiers. Volontiers aussi il s’arrêtait à faire la causerie avec maître Loret, et plus d’une fois on les vit tous les trois pêchant de compagnie le brochet ou la truite dans les petites îles de la Louette.

Donc, le capitaine Jean était un peu vulgaire d’extérieur ; son esprit même était assez inculte. C’était le caractère individuel qui distinguait ce Salmon-là de tous les autres Salmon. Mais ce qu’il avait de commun avec eux tous, et ce qu’il avait au plus haut degré, c’était une perception très-vive et très-nette du devoir et de la justice, et une prodigieuse facilité à s’oublier soi-même pour ne songer qu’aux autres. L’abnégation était chez les Salmon une qualité de race. Combinée avec des qualités ou des défauts de différente nature, elle avait produit une série de types variés et accentués, tous intéressants.

On dit en Angleterre qu’il faut trois générations pour produire un gentleman. Je ne sais combien de générations de Salmon avaient cultivé, perfectionné et raffiné le sens de l’abnégation, pour arriver à produire Mme Defert ; tout ce que je sais, c’est qu’elle résumait en elle toutes les qualités de la race, et pour me servir de la phraséologie philosophique des Allemands, c’était la dernière expression et l’idéal du Salmonisme. Je dirai plus simplement que Mme Defert était la fleur de cet arbre dont le bon capitaine était un des rameaux noueux. Aussi, non-seulement cet excellent homme aimait sa nièce parce qu’elle était sa nièce, mais encore il professait pour elle une sorte de culte, parce qu’à ses yeux elle était l’honneur de la famille.

Tel qu’il était, avec ses qualités et ses défauts, le cœur plein de joie et d’orgueil d’avoir été choisi comme parrain, il alla frapper à la porte de l’ami Aubry. Ce dernier donnait en ce moment une leçon d’armes à un jeune homme maigre et myope, qui semblait accablé du poids de son plastron. Sa face, derrière le treillis de son masque d’escrime, présentait un aspect si lamentable, qu’on l’aurait pris pour l’infortuné captif au masque de fer.

« Il ne tire pas mal, disait M. Aubry ; seulement il arrive toujours trop tard à la parade. »

C’était un jouvenceau timide qui cherchait à se donner de la tenue et de l’assurance, et s’imposait pour cela une éducation martiale.

Le maître d’armes, par manière de salut adressé au capitaine qui entrait, porta une botte dans le plastron du jouvenceau timide, qui fut ignominieusement boutonné.

« Touché ! dit-il de son ton bref. Bonjour, capitaine ; une, deux ; je suis à vous ; une, deux ; comment cela va-t-il ? En voilà assez pour aujourd’hui. »

Le jouvenceau timide, tant qu’il eut son harnois d’escrime, resta tout penaud devant les deux hommes de guerre. Mais quand il eut repris son costume d’élégant, il lui revint un tout petit peu d’assurance ; car les deux soldats n’étaient plus dès lors à ses yeux que des individus mal habillés. Le capitaine, qui d’ordinaire se préoccupait peu des détails d’une toilette, fut frappé de la coupe de son faux-col, et conçut aussitôt une idée qui germa dans sa tête, et plus tard porta ses fruits.

« Avez-vous été parrain dans votre vie ? » demanda le capitaine sans autre préambule.

Le maître d’armes avait été parrain autrefois, à preuve qu’il avait de par le monde un filleul, qui lui écrivait tous les ans, et auquel, tous les ans, il envoyait de bons conseils, et une pièce de 20 francs aussi neuve que possible (parce que cela a meilleur air).

« Conseils perdus ! argent perdu ! Mais enfin c’est mon filleul, quoique ce soit un fameux imbécile.

— Puisque vous avez été parrain, vous allez me dire tout de suite ce que doit faire le jour du baptême un parrain qui se respecte. Il s’agit d’un garçon, vous allez me détailler cela sans rien passer. Je suis pour être bientôt parrain, et vous comprenez, mon vieux, qu’il ne s’agit pas de faire des sottises.

— Mais, capitaine, reprit le maître d’armes, il y a quelqu’un qui vous dira cela mieux que personne, c’est Mme Defert.

— Voilà la difficulté, répliqua le capitaine ; c’est que, malheureusement, je ne puis pas la consulter. »

Il n’ajouta pas qu’il entrait dans son plan de faire les choses grandement le jour du baptême (non par vanité personnelle, mais pour faire honneur à la tribu des Salmon) ; s’il avait consulté Mme Defert, elle n’aurait pas manqué de lui défendre de faire des folies ; et il n’aurait jamais osé lui désobéir.

L’ancien prévôt se gratta l’oreille avec un certain embarras.

« C’est que, voyez-vous, mon capitaine, il y a vingt-cinq ans de cela ; et il a passé par là-dessus tant d’assauts et de verres de vermout, que je craindrais d’oublier quelque chose. Mais vous allez entrer par ici, et ma femme, qui est une fine mouche, et qui connaît le monde, vous dira, mot pour mot, tout ce qui en est. »

Le capitaine ayant déclaré que rien ne pourrait lui être plus agréable que de conférer avec Mme Aubry sur le sujet qui le préoccupait, fut introduit aussitôt dans un petit salon triangulaire, aussi étroit, aussi encombré, aussi mal commode et aussi sombre qu’on peut le souhaiter. C’est là que se tint la conférence, conférence sérieuse s’il en fut. Il se trouvait justement que Mme Aubry était très au courant des us et coutumes du baptême en général, et des devoirs du parrain en particulier.

Le capitaine écoutait avec attention, et suçait la pomme de sa canne pour éviter les distractions. Il ne perdit pas Mme Aubry de vue le quart d’une seconde. Quant au maître d’armes, qui n’avait pas le don de l’éloquence, il admirait, les yeux grands ouverts et les mains étalées sur les genoux, la science et l’éloquence de sa femme. Il approuvait par des signes de tête périodiques, et ce qu’elle disait, et la manière dont elle le disait.

Quand le capitaine eut bien écouté, sans oser seulement cligner la paupière ; quand il eut plusieurs fois embrouillé la question à force de vouloir l’éclaircir ; quand il eut passé par des angoisses telles que la sueur lui perlait sur le front ; quand, grâce à la patience de Mme Aubry, il sortit pas à pas de l’espèce de labyrinthe où il se débattait ; quand il fut bien convenu que le parrain s’appelait Jean, capitaine en retraite, la marraine Marguerite Defert, par procuration pour une vieille tante qui ne pouvait se déplacer, que le filleul prendrait le nom de son parrain, que le baptême se ferait à la paroisse Saint-Lubin, un dimanche, le capitaine s’écria : « Je sais maintenant ma théorie sur le bout du doigt ; le reste me regarde. » Et il partit tout rêveur et tout joyeux. C’est ainsi que d’un salon triangulaire, où un chat eût été mal à l’aise pour danser, qui par surcroît prenait jour sur une cour humide et sombre, sortit la conception première d’une cérémonie qui devait illustrer l’oncle Jean, étonner les Defert, et laisser dans le souvenir des gamins de la paroisse une trace ineffaçable.