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Les Braves Gens/15

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Librairie Hachette et Cie (p. 127-136).


CHAPITRE XV

Jean au collège. — Il endommage le nez de Lepéligas et compromet l’avenir d’un thuya.


Prenez un collégien à part, j’entends un collégien de Châtillon-sur-Louette, qu’il soit hardi ou timide, gai ou triste, laborieux ou paresseux, c’est après tout un garçon comme un autre. Prenez vingt collégiens réunis, ce sont vingt diables déchaînés, du moins à ce qu’ils prétendent. Les garçons, en effet, une fois qu’ils sont ensemble, obéissent à un sot esprit de corps ; ils semblent prendre à tâche de se modeler sur un certain idéal de brusquerie, d’indépendance farouche, de goguenardise, de gouaillerie et de rudesse : « c’est le genre ! » Quiconque n’a pas ce genre se hâte de le prendre ou tout au moins de l’affecter. Pour bien juger le collégien, il ne faut pas le juger sur la mine, ni prendre au pied de la lettre tout ce qu’il cherche à faire croire sur lui-même.

Quoi qu’il en soit, le jour où Jean entra comme externe dans la classe de troisième, il vit et entendit des choses qui l’étonnèrent singulièrement ; il trouvait en plein épanouissement les défauts dont il n’avait vu que les bourgeons à l’institution Sombrette ; en un mot, il fut initié au programme du collégien de Châtillon.

En classe, l’idéal du collégien de Châtillon (interne ou externe) est celui-ci : souffler obstinément la leçon à celui qui ne la sait pas (c’est un paresseux, donc c’est un ami) ; déconcerter, soit en faisant des remarques saugrenues, soit en le pinçant sous la table, celui qui récite couramment (c’est un travailleur, c’est un ennemi) ; accompagner les explications de commentaires baroques et irrespectueux, tirer la langue au voisin de droite, donner un bon coup de pied au voisin de gauche, afin qu’il ne s’endorme pas ; planter une plume dans la table et la faire vibrer : non pas que cette musique plaise plus au collégien que toute autre musique ; mais il y a apparence qu’elle agacera quelqu’un, ne fùt-ce que le professeur, ceci en vertu du principe : il faut autant qu’on peut désobliger tout le monde ; répondre aux questions avec une précipitation ridicule, en affectant de ne pouvoir reprendre haleine ; faire « mousser » par tous les moyens possibles le professeur nouveau : en d’autres termes, l’exaspérer, afin de le tâter et de voir s’il ne serait pas nerveux et irritable ; remuer les pieds et faire de la poussière autant que possible ; correspondre par signes avec l’élève le plus éloigné, afin de s’entendre avec lui pour se moucher ensemble, avec fracas, juste au même instant ; lever la main comme par un vif désir de répondre à une question du professeur, alors qu’on ne l’a pas même entendue : cela produit toujours un peu de mouvement, et puis c’est un exercice hygiénique ; laisser choir une règle, un encrier, un couteau, ou un sou, ou une bille, toutes les fois que le calme complet menace de s’établir dans une classe ; se précipiter le coude sur la table à la moindre observation, et grommeler derrière sa main des observations mal plaisantes ; chiper adroitement la casquette, le bissac ou le soulier d’un naïf, et faire circuler l’objet chipé en y joignant quelque inscription désobligeante pour le légitime propriétaire ; vous voyez d’ici la traînée de rires, l’inquiétude du professeur qui ne voit rien, mais qui devine quelque chose, et la joie profonde et indescriptible de celui qui a mis tout en branle.

Dès la première classe, Jean fut assez impopulaire, et il y avait de quoi, jugez-en. Le professeur prenait les noms des élèves. Il y avait eu déjà trois ou quatre explosions de rire, prolongées à dessein, à propos de quelques noms que ces messieurs trouvaient risibles ou que le professeur avait mal prononcés.

« Et vous ? » dit le professeur en s’adressant à Jean. Jean se leva sans rien renverser, et sans faire au moins semblant de trébucher (première faute) ; il salua poliment le professeur (seconde faute, qui souleva quelques marques d’improbation) ; il articula nettement son nom, au lieu de le bredouiller suivant l’usage (troisième faute, pluie d’épithètes désobligeantes pour Jean, éclosion de quelques calembours sur le mot Defert). Il attendit que le professeur lui fît signe de se rasseoir, et se rassit tout naturellement, au lieu de se laisser choir par mégarde sur un de ses voisins (quatrième faute, qui fut punie de quelques coups de pied sous la table et de quelques boulettes de papier mâché).

Comme il se contenta de froncer le sourcil, et ne rendit pas, séance tenante, coup pour coup et boulette pour boulette, on conclut que ce nouveau était une « poule mouillée ». Un mauvais cancre d’externe, le fils de maître Lepéligas, du barreau de Châtillon-sur-Louette, qui jouait parmi les écoliers de Châtillon le même rôle que Thersite dans l’armée des Grecs, jouissait parmi ses condisciples d’une réputation de couardise bien méritée. Il crut que l’occasion était venue de se réhabiliter sans danger. C’est pourquoi il fit passer à Jean un petit billet tout ouvert, ainsi conçu : « Faites circuler, s. v. p. — Monsieur Defert est prévenu que quelqu’un lui trouve le nez trop long, et que ce quelqu’un se propose de le lui aplatir un peu à la sortie de la classe. Comme l’opération sera peut-être douloureuse, et que les cris du patient pourraient attirer quelques importuns, monsieur Defert est prié de faire un petit détour et de passer par le mail. C’est un très-bon endroit le matin. On ne signe pas, pour des raisons que monsieur Defert comprendra, mais on se fera connaître en temps et lieu. »

Le billet, en passant, souleva des murmures d’approbation. Lepéligas se rengorgeait. Lorsque le billet parvint à Jean, il rougit d’abord, puis plia soigneusement le morceau de papier et le mit dans son portefeuille. Lorsque du banc des externes la nouvelle passa aux bancs des internes, ces messieurs pestèrent une fois de plus contre l’internat qui allait les priver d’un spectacle intéressant. Mais ils se consolèrent en pensant qu’on leur raconterait toute l’aventure à la classe du soir.

De l’autre côté du mur, c’est-à-dire dans la classe de quatrième, Tonquin se distinguait. On en était aussi à la confection de la liste.

« À vous ! » dit le professeur, en faisant signe à Tonquin de se lever.

Tonquin se leva d’un air si nonchalant, si ennuyé, si dégoûté de la vie, que cette excellente tenue lui conquit tous les cœurs.

Pendant que le professeur se penchait pour prendre de l’encre, Tonquin, toujours de son air nonchalant, se pencha à gauche, et appliqua un grandissime coup de coude sur le crâne de son voisin, dont le nez s’aplatit sur la table. C’était un pauvre myope qui n’osa rien dire. Quant à Tonquin, le professeur le retrouva debout, les bras croisés, la tête immobile. On riait, mais le professeur fut à cent lieues de soupçonner Tonquin, tant son attitude était niaise et sa figure innocente !

« Votre nom ?

…quin ! » reprit l’autre avec une douceur hypocrite. On se tordait sur les bancs.

« Taisez-vous donc, s’écria le professeur d’une voix sévère, vous voyez bien que vous intimidez ce pauvre garçon ! » L’idée que l’on « intimidait ce pauvre garçon » parut si plaisante aux écoliers paresseux, qui avaient deviné en Tonquin un digne frère, que les rires redoublèrent. Trois ou quatre retenues habilement distribuées ramenèrent le silence. Le professeur alors, revenant à Tonquin, lui dit avec bonté : « Mon enfant, ayez l’obligeance de m’épeler le mot Quin ! »

Le cher enfant prit un air offensé et un ton pleurard pour dire qu’il ne s’appelait pas Quin, et que c’était sans doute un sobriquet qu’on voulait lui donner : que son nom était Tonquin. Le brave homme de professeur eut la bonhomie de dire qu’il avait mal entendu ; et Tonquin se rassit en pleurnichant, mais les pleurs qu’il versait n’étaient pas de nature à lui offusquer la vue. Apercevant sur son banc le chapeau de son voisin de droite, il prit si bien ses dimensions qu’il s’assit dessus sans le faire exprès. Et voilà comment, en peu de temps, Tonquin fut aussi populaire dans sa classe que Jean l’était peu dans la sienne.

À dix heures, les externes se répandirent devant le collège comme une volée d’oiseaux effarouchés, puis des groupes se formèrent où l’on entendait, au milieu des bourdonnements, des propos comme ceux-ci : « Notre nouveau professeur est bon garçon ! — Le nôtre est trop sévère. — Moi j’ai eu cent lignes. — Moi j’ai eu l’explication de César à rapporter. — Il y a dans notre classe un nouveau qui renifle tout le temps : c’est un tic ; » et autres renseignements tout aussi intéressants. Jean était sorti fort tranquillement. Il fut rejoint par Tonquin, qui lui demanda s’il était vrai que Lepéligas l’eût menacé de lui aplatir le nez.

« C’est vrai ! » — Et il tourna sans affectation le coin de la ruelle qui conduit au mail. Tonquin le regardait avec admiration.

Le mail était désert. Jean se promena avec son camarade, qui n’en revenait pas de le voir si peu préoccupé. Comme il lui parlait de son affaire :

« Je suppose, dit Jean, qu’il vaut mieux en finir une bonne fois. Je te prie de croire que j’aimerais bien mieux rentrer à la maison que de me colleter avec Lepéligas, à propos de rien ; mais comme je vois que tôt ou tard il en faudra passer par là, j’en prends mon parti.

— Mais es-tu bien sûr qu’il n’est pas plus fort que toi ?

— Je n’en sais rien, puisque je ne le connais que de vue ; mais je sais que je ne dois pas reculer, et je ne recule pas : voilà tout ! »

Un groupe fort animé venait d’envahir le mail. Au centre s’avançait l’autre champion, qui gesticulait beaucoup et qui parlait très-fort. Il perdit un peu de sa jactance quand il vit venir Jean qui marchait droit à lui, d’un pas calme et sûr. La rencontre eut lieu près d’un joli massif de jeunes thuyas, plantés là, pour orner le mail, par les soins de la municipalité.

Jean tira le billet de son portefeuille, l’ouvrit et le présenta à Lepéligas :

« On me dit que c’est vous qui avez écrit ce billet.

— Oui, c’est moi, répondit Lepéligas d’un ton hargneux, et je…

— Pardon, reprit Jean avec beaucoup de sang-froid, c’est bien à vous que je dois avoir affaire ?

— Et puis après ? hurla Lepéligas, d’un ton que lui eût envié un gamin de l’école mutuelle.

— Après ? Je tiens à faire constater par nos camarades que ce n’est pas moi qui ai commencé ; je ne fais donc que me défendre, et je suis fâché d’avance de ce qui va vous arriver. »

La politesse de Jean irrita si fort son adversaire, que, l’indignation lui tenant lieu de courage, il s’élança en avant, les poings fermés.

Jean, pris à l’improviste par cette attaque déloyale, n’eut que le temps de jeter ses livres, que Tonquin ramassa. Puis, en digne élève de l’oncle Jean, il esquiva le choc de son brutal adversaire, et lui assena au passage un remarquable coup de poing sur le nez.


Il envoya rouler Lepéligas sur un jeune thuya.

« Le nez me brûle ! cria Lepéligas, en prenant à poignée l’organe endommagé. Tu vas me le payer ! » Cette fois, ce fut l’œil qui pâtit, l’oreille eut sa part ; après quoi, un bon coup sec dans la poitrine envoya rouler Lepéligas, les quatre fers en l’air, sur l’un des jeunes thuyas municipaux, qui ne s’en releva jamais complètement.

Lepéligas, au lieu de se relever, se mit à gémir pitoyablement et déclara qu’il voyait au moins un million de chandelles. Un de ses camarades le prit par le poignet, le remit sur ses pieds, le recoiffa de sa casquette qui avait roulé pendant la lutte, et l’emmena, sans que l’autre songeât à le remercier de ses soins, tant il était penaud.

Jean reprit ses livres des mains du respectueux Tonquin, et s’en alla comme s’il venait de faire une partie de balle.

« Eh bien ! je n’aurais pas cru cela, » dit philosophiquement un des amis du vaincu.

Un autre ajouta, non moins philosophiquement, que quelquefois : Tel vient chercher de la laine qui s’en retourne tondu. Un troisième cita quelques vers de Virgile, où il est question de coups de poing reçus, d’yeux pochés et de dents brisées. Un quatrième dit, avec une certaine admiration, que ça avait été fait avec beaucoup d’aisance et de grâce.

Tous ces menus propos ne consolaient pas Lepéligas de sa mésaventure ; et je ne crois pas non plus qu’ils fussent faits pour cela.

La classe du soir eut un tout autre aspect que celle du matin. Lepéligas était absent, « ayant fait une chute », comme le disait un billet de son père au principal. Les voisins de Jean furent pleins d’égards pour lui ; les internes lui trouvèrent tout de suite l’air bon enfant. Le courage a tant de prestige, surtout quand il est servi par un poing solide et exercé ! Jean put impunément être poli, puisqu’il était brave ; on lui pardonna même d’avoir su ses leçons sans en manquer un mot : ce qui, selon l’opinion des fortes têtes du collège de Châtillon, est signe de médiocrité, la mémoire étant une faculté d’ordre inférieur.

Dès le soir même, Jean fut célèbre parmi les externes des hautes classes, et légendaire parmi les petits bonshommes qui s’en vont au collège avec une culotte courte, des bas rouges, un grand col blanc rabattu, un bissac trois fois trop gros et des billes plein les poches. Ils redirent à leurs mères et à leurs sœurs les péripéties de la terrible lutte. Seulement, comme l’admiration grossit les choses tout aussi bien que la peur, ils racontaient que Lepéligas avait la tête de plus que Jean, et que ce dernier cependant l’avait abattu d’une seule main, en mettant l’autre derrière son dos. Et chacun prenait plaisir à répéter cet épisode héroïque, comme s’il rejaillissait sur lui-même quelque chose de la gloire du héros.

L’un des plus émerveillés, c’était le jeune Cyprien Loret, qui venait de faire, sans éclat, son entrée en huitième. Toute la famille regardait avec une curiosité respectueuse le premier des Loret qui eût mis le pied au collège, c’est-à-dire dans la voie des études classiques, et qui fût devenu, par ce seul fait, un aspirant aux professions libérales. Le drôle en abusa un peu pour tenir le dé de la conversation pendant tout le souper. La famille apprit ainsi, avec intérêt, que le professeur de huitième était chauve et rougeaud, qu’il avait une cravate blanche et une chaîne de montre en or ; que les élèves avaient des tuniques trop longues ou trop courtes ; que son voisin Lerminot l’avait traité d’ourson, et lui avait demandé s’il ne ferait pas tondre sa vareuse au printemps. — Chacun des membres de la famille Loret reporta les yeux sur sa propre vareuse, et tout le monde se mit à rire. — Mais où l’on ouvrit de grands yeux et de grandes oreilles, ce fut lorsque le nouveau collégien raconta que Lepéligas avait voulu aplatir le nez de Jean, et que Jean lui avait aplati le sien de la bonne manière. Il y eut des hourras ! et le père de famille ayant réclamé le silence en frappant sur la table avec le manche de son couteau :

« Et les autres collégiens, que disent-ils de cela ?

— Ils disent que c’est bien fait.

— Entends-tu, maman, dit M. Loret en regardant sa femme : les autres collégiens disent que c’est bien fait ; et moi, je dis que ce sont de braves garçons. Attaquer M. Jean ! Et lui, avec son air tranquille, qui aplatit le nez de l’autre. Oh ! quelle bonne farce ! »

Un coup de sonnette retentit, et l’on entendit la voix de l’oncle Jean dans le corridor. M. Loret mit un doigt sur ses lèvres et recommanda le silence à tout le monde.

« Bonjour, capitaine ; vous ne savez rien de nouveau ? »

Le capitaine ne savait rien de nouveau. Ah si ! M. Aubry faisait construire un kiosque dans son jardin pour y boire de la bière en été. Il le ferait couvrir d’un toit chinois, avec des clochettes aux angles. À la description de ce palais des Mille et une nuits, tous les Loret restèrent bouche béante.

« Et M. Jean ? dit M. Loret.

— Jean travaille comme un ange (comparaison inexacte : les anges ne font point de versions grecques, et ne consultent ni le dictionnaire grec d’Alexandre, ni la grammaire de Burnouf).

— Il ne lui est rien arrivé d’extraordinaire ?

— Rien, je quitte la maison et je l’aurais su. Il aime déjà son professeur, voilà tout ce qu’il m’a dit.

— Et il est tranquille comme à l’ordinaire ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ? reprit le capitaine que ces questions commençaient à inquiéter.

— Eh bien ! c’est un rude gaillard avec sa figure de demoiselle, voilà tout ! Entendez-vous cela, vous autres ; il a fait ce que vous savez, tout le monde dit qu’il a été brave comme un lion, et lui il embrasse sa maman et sa sœur et va s’asseoir à sa petite table pour travailler.

— Mais quel coup ? demanda le capitaine qui perdait patience.

— Pif ! pouf ! paf ! répondit l’huissier, en faisant mine de boxer un Lepéligas imaginaire ; un nez aplati ! un œil poché ! l’insolent sur le dos ! le temps de dire poliment bonjour, et mon gaillard s’en va, tranquille comme Baptiste, faire ses petites écritures. » (Je ne sais, pour ma part, à quel Baptiste M. Loret faisait allusion ; j’espère que ce n’est pas à Baptiste Thorillon, car cette comparaison encore ne serait pas exacte. Ce Baptiste-là n’était pas tranquille, et ses prévisions, sinon ses craintes, avaient été justifiées.)

À force d’explications, le capitaine finit par comprendre ; sa figure prit aussitôt une expression de perplexité comique. S’il approuvait sans réserve le triple coup de poing et le sang-froid élégant avec lequel il avait été donné, il n’était pas sans inquiétude sur l’opinion de Mme Defert à propos de cette entrée en matière un peu brusque.

« Ah bah ! se dit-il pour conclure, ma nièce doit comprendre qu’un garçon n’est pas une fille ; que dans le monde il faut se bien poser tout de suite. D’ailleurs, ce n’est pas Jean qui a commencé. »