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Les Braves Gens/21

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Librairie Hachette et Cie (p. 185-192).


CHAPITRE XXI

M. Karl Schirmer, un bien bon jeune homme, plaît aux uns et déplaît aux autres.


Le jeune M. Schirmer gênait donc un peu, et même beaucoup, tous ces braves gens qui, n’ayant pas longtemps à demeurer ensemble, auraient assez aimé à n’avoir pas d’étranger parmi eux. Mais il ne paraissait pas s’apercevoir qu’il gênait. Il avait une façon de sourire, aussitôt que vous l’approchiez seulement à vingt pas, qui vous désarmait par sa naïve vanité : il n’était pas loin de croire que sa présence ajoutait un grand charme au séjour de la maison. D’ailleurs, il était si doux, si humble, si obligeant ; il était si gai quand on était gai, si affligé quand on était triste, si rempli d’affection et d’admiration pour toute la famille en général et pour chacun des membres en particulier, qu’on s’en voulait presque de le trouver importun.

Quand on lui parlait de son père, de sa mère ou de sa sœur, il jetait au plafond des regards inspirés, ses boucles blondes frissonnaient de tendresse, les larmes lui venaient aux yeux (surtout à la fin des repas) et il célébrait en mauvais français les louanges « de son très-vénéré père, de sa très-vénérée mère, et de sa bien-aimée sœur ». Il lui arriva maintes fois de dire (après le champagne) que sa mère et sa sœur étaient des « anges sur la terre ». Il se sentait pris d’une tendresse subite et d’une admiration sans bornes pour tous les membres de la famille Defert, qui tous, sans exception, étaient aussi « des anges sur la terre ».

Du reste, s’il se perdait quelquefois dans les nuages de la sentimentalité germanique, il en redescendait fort régulièrement aux heures des repas. C’était une remarquable fourchette que ce jeune homme si poétique, il y avait plaisir à le voir faire honneur aux compositions culinaires de Justine. On eût dit qu’il ne s’était jamais trouvé à pareille fête, quoique la table des Defert fût vraiment bien modeste, eu égard à leur fortune. Peut-être n’avait-il envie que de s’instruire ; il s’initiait peut-être aux raffinements de la cuisine française, pour pouvoir en médire plus tard avec connaissance de cause, au nom de la simplicité germanique. En tout cas, sa conduite semblait réglée sur ce principe : tirer d’un voyage toutes les connaissances et tout le parti possible ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Jean savait bien que son père était riche, mais n’avait jamais su à combien montait, ni en quoi consistait sa fortune. M. Schirmer le sut au bout de quelques semaines, aussi bien que M. Defert lui-même. Il poussa l’esprit d’observation si loin qu’il explora toute la maison, sans doute pour se rendre compte de la distribution d’une maison française. Plusieurs fois même, voulant avoir une idée nette de l’aménagement d’une cave française, il ne dédaigna pas d’y descendre avec Pierre, que ses questions étonnaient toujours et embarrassaient quelquefois. Il n’en put croire ses yeux, quand il vit à la fois, dans un même caveau, tant de bouteilles de champagne, et il déclara, les yeux humides, que cette maison était vraiment bénie de Dieu !

L’oncle Jean faisait très-grand cas du jeune Allemand : il trouvait en lui un auditeur infatigable et insatiable. Quand on a raconté toutes ses histoires à toutes les personnes de sa connaissance, on a beau les aimer encore soi-même, on n’ose plus les redire, de peur de trouver les gens ennuyés ou distraits. Non-seulement celui-ci écoulait avec une patience inépuisable, mais encore il se faisait redire certains points jusqu’à deux et trois fois, et il semblait toujours y prendre un plaisir extrême. Il pria l’oncle Jean de lui montrer son brevet de la Légion d’honneur. Quand il l’eut longuement contemplé, il mit la main sur son cœur, et fit à l’oncle Jean un salut roide, mais profond. Quand il eut obtenu de voir les états de service du capitaine, il fut saisi d’enthousiasme, et prenant à deux mains la main du brave soldat, il la tint si longtemps serrée, que l’oncle Jean put croire qu’il songeait à la garder comme un précieux souvenir.

Une autre fois, c’étaient des questions sans fin sur l’armement, l’habillement, le campement, la vie du soldat, le maniement des armes. L’histoire du lieutenant Taragne le faisait frissonner ; l’histoire du singe qui avait mangé les chemises du capitaine, quand il l’eut bien ruminée et bien comprise, le précipita dans de telles convulsions de rire, que le capitaine aurait pu croire qu’il avait été jusque-là un narrateur incompris. Mais si le capitaine était trop modeste pour aller aussi loin, il ne pouvait s’empêcher d’aimer et de prôner celui qui lui causait de si douces émotions. Et puis, il fallait voir de quel ton enthousiaste Karl parlait de la brave armée française, et de la grande nation française ! À l’entendre, c’était la reine du monde ! Le cœur du capitaine en était tout réjoui. Le digne homme s’en voulait à mort d’avoir si longtemps détesté les étrangers.

Quand toute la famille partit pour conduire Marthe, le cœur tendre de Karl fut si ému pendant toute l’absence de ses hôtes, que bien souvent il ne savait plus ni ce qu’il disait ni ce qu’il faisait. Laissé seul à la maison, avec prière de se considérer comme chez lui, c’est machinalement qu’il mangeait et machinalement aussi qu’il se faisait servir du champagne. Le champagne égaye les gens tristes. Dans ces occasions, la douceur de son caractère semblait altérée ; les symptômes extérieurs de cette affection mentale étaient une inflammation extraordinaire du nez, un clignotement de paupières et un commencement de bégayement. Alors il rudoyait Pierre, ou bien, pris d’un subit accès de tendresse, il lui parlait confidentiellement de l’objectif et du subjectif, ou bien il lui faisait de longues tirades sur la corruption des Welches (sans lui dire ce que c’était que les Welches), sur la grande patrie allemande, sur le rôle sublime et la mission providentielle de la belle race germanique. Mais ce n’étaient là que des crises aiguës, il redevenait bientôt lui-même.

Il était très-assidu à la fabrique ; il comprenait lentement, mais sûrement, et sa modestie était telle, qu’il ne se vanta jamais d’avoir surpris certains secrets de fabrication qu’on ne s’était pas chargé de lui apprendre. Les ouvriers ne l’aimaient pas ; il se mêle, disaient-ils, d’un tas de choses qui ne le regardent pas.

Lorsqu’il avait du temps devant lui, Karl aimait à faire de longues promenades dans la campagne ; il aimait tant « la grande nature » ! Mais toujours positif autant que poétique, il s’enquérait de l’état de la campagne, du rendement des terres, des débouchés. Au bout de quelques mois de cet exercice, il connaissait les ressources de l’arrondissement aussi bien que le sous-préfet, qui était payé pour cela.

Un jour, le préfet, en tournée de révision, s’embourba dans un chemin vicinal : ce fut le thème de toutes les conversations. Ce haut fonctionnaire avait été obligé de chercher un refuge dans une ferme et de coucher dans le foin.

On racontait l’aventure en présence de Karl. Il écoutait de toutes ses oreilles, selon son habitude, et, quand tout le monde eut parlé, sans que personne eût pu dire quelle autre route le préfet aurait dû prendre, ce fut Karl qui l’indiqua avec beaucoup de précision. Comme on le complimentait sur ses connaissances topographiques, il rougit d’abord, et se mit ensuite à rire ; il avait passé là par hasard, prétendait-il, pour aller voir un château en ruines.

Eh bien ! en parlant ainsi, Karl se calomniait ; il connaissait non-seulement cette route, mais encore toutes les autres, et c’est sans doute par modestie qu’il faisait l’ignorant et parlait du hasard.

Une autre fois, un des charretiers de la fabrique allait partir pour chercher des chardons à foulon, dans une commune éloignée. Un contre-maître lui donnait ses instructions. Le charretier annonça qu’il prendrait un certain chemin qu’il indiqua. Il n’ajouta pas que cette route allongeait le trajet, et qu’il la préférait parce qu’il y trouverait plus de cabarets que sur l’autre. Le contre-maître ignorait sûrement cette circonstance, que Karl lui révéla.

Le charretier marmotta entre ses dents quelque chose sur les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, et prit, furieux, la route où il y avait moins de cabarets. Ce jour-là Karl se fit un ennemi. Comme il était dans ses idées de n’en pas avoir, il se promit de ne plus se mêler des affaires des autres, quand cela pouvait le compromettre.

En général, quand on lui parlait de ses longues absences, Karl laissait volontiers entendre, sans toutefois le dire explicitement, qu’il composait des poésies.

La famille était revenue, le sacrifice étant consommé. Karl ne parlait point de quitter la maison ; il croyait peut-être que sa présence apportait quelque adoucissement au chagrin de ses hôtes. S’il croyait cela, il se trompait ; s’il faut tout dire, on commençait à être un peu las de ses consolations banales, périodiquement reproduites en style emphatique et sentimental. Un jour, M. Defert se mit obligeamment à sa disposition pour l’aider à chercher un logis et une pension. Karl se confondit en remercîments, appela M. Defert « sublime monsieur ! » et traîna la chose en longueur, autant que cela lui fut possible. À la fin, il prit son parti, et pour 15 francs par mois, service compris, devint locataire d’une grande chambre passablement nue, quoiqu’elle se vantât, sur l’écriteau, d’être garnie. Cette chambre avait vue sur une tannerie : Karl déclara que l’odeur du cuir ne l’incommoderait pas, au contraire !

Puis, après maintes démarches pour trouver une pension, il donna la préférence à l’hôtel de la Sirène, dont la table d’hôte était fréquentée par de nombreux commis voyageurs, auprès desquels il espérait trouver toutes sortes de renseignements.

Quand il quitta la maison Defert, il fit ses adieux à la famille en style biblique, et partit pour son logis, suivi de Pierre, qui portait sa grande malle. Pour récompenser le brave garçon de la peine qu’il venait de prendre, il le fit asseoir sur une de ses trois chaises, et lui fit admirer le panorama de la tannerie ; après quoi il lui donna une poignée de main, et le congédia en l’appelant son meilleur ami. La porte refermée, Pierre fut pris d’un tel accès de fou rire qu’il fut obligé de s’asseoir sur une des marches de l’escalier pour reprendre haleine. Quant au candide Karl, enchanté d’avoir remplacé le pourboire par une protestation d’amitié qui ne lui coûtait rien, il écrivit à son vénéré père. Il lui fit savoir qu’il venait de prendre possession de son domicile, que le prix lui en paraîtrait peut-être un peu élevé, mais que c’était très-bon marché pour le pays. Il lui dit qu’il ménageait son argent (et c’était vrai) ; qu’il avait fait cependant la folie de prendre une pension un peu chère, mais qu’il rattraperait son argent en instruction et en renseignements utiles.

D’ailleurs il était resté chez les Defert assez longtemps pour avoir fait déjà de notables économies. Le vénéré père répondit à son fils qu’il était heureux de le voir dans les bons principes, qu’il ne saurait trop l’engager à orner sa mémoire et à ménager sa bourse. Il espérait bien surtout qu’il ne se laisserait pas gâter par les mœurs françaises. Il lui envoyait au surplus sa bénédiction avec un certain nombre de thalers, et la recommandation de les faire durer aussi longtemps que doivent durer des thalers honnêtement gagnés.

Un dimanche, Robillard avait dîné rue du Heaume, M. Schirmer était un des convives. Après le dîner, les deux collégiens, laissant M. Defert et M. Schirmer plongés dans une discussion sur les matières premières et le drawback, s’en allèrent, bras dessus, bras dessous, faire un tour de jardin.

« Ouf ! dit Robillard.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Jean avec inquiétude.

— Oh ! que c’est lourd sur l’estomac !

— Quoi ?

— Le Schirmer donc ! Allons, ne va pas faire l’étonné. Avoue qu’au fond tu en es aussi excédé que moi ; plus même, puisque tu en as joui plus longtemps.

— Qu’est-ce que tu as à dire contre lui ?

— Moi ? rien ! seulement te rappelles-tu Margeval ? Non ; il avait fini sa philosophie quand tu es entré au collège. Si tu savais quelle tête angélique il avait : tu sais du moins quel mauvais drôle il est devenu depuis.

— Sans doute, eh bien ?

— Eh bien ! c’est tout à fait cette tête-là, et tout à fait ces manières-là. Je puis me tromper, mais je n’augure rien de bon de notre excellent ami Schirmer.

— Tu as tort, reprit Jean, de juger et de condamner un homme à première vue.

— Margeval ! dit l’autre avec un grand sang-froid.

— Mon père et ma mère l’estiment.

— Margeval !

— Il est plein d’attachement pour nous.

— Il le prétend, mais quelle preuve en avez-vous ? Margeval ! te dis-je.

— Oui, Margeval, voilà un beau raisonnement. Dis tout de suite « Tarte à la crème », c’est aussi concluant. En tous cas, ne répète pas à d’autres ce que tu viens de me dire.

— Parce que ?

— Parce que ! » Jean, à sa grande confusion, ne put trouver de réponse plus péremptoire. Sans aller aussi loin que Robillard, il n’aimait pas M. Schirmer, qui l’aimait tant ! et il s’en voulait de ne pas l’aimer. Voilà pourquoi, ne pouvant défendre l’hôte de son père avec beaucoup de logique, il en était réduit à le défendre avec beaucoup de chaleur.

En ce moment, M. Schirmer s’avançait vers eux, le sourire sur les lèvres.

« Que je te casserais volontiers quelque chose ! » grommela Robilard entre ses dents ; puis, voyant l’air suppliant de son camarade, il marcha à la rencontre de l’Allemand, et lui dit, avec une courtoisie ironique :

« Une belle soirée ! monsieur.

— Tout à fait belle », répondit M. Schirmer d’un ton profondément touché.

Après un début si animé, il y eut un silence embarrassant, M. Schirmer composait mentalement une phrase, qui mettait bien longtemps à voir le jour. Robillard le laissait méchamment chercher ; quand il vit que la phrase était prête, il la coupa net. « Vous venez peut-être au jardin, lui dit-il, pour fumer un cigare. Nous vous en prions, ne vous gênez pas pour nous, la fumée de tabac ne nous incommode pas, quoique nous ne fumions pas nous-mêmes. » Schirmer sourit, et tirant avec empressement son porte-cigares de sa poche, il le présenta tout ouvert aux deux amis, qui refusèrent. Robillard poussa le coude de Jean, et lui fit remarquer à voix basse quel empressement Schirmer avait mis à offrir des cigares, dès qu’il avait été certain que l’on n’en accepterait pas. Au bout de quelques minutes, il tira sa montre et annonça qu’il était temps pour lui de retourner au collège.

« Déjà, dit M. Schirmer en souriant.

— Déjà est un mot bien gracieux, reprit Robillard en s’inclinant. Désolé de vous quitter si vite ; j’aurais été bien heureux de faire plus ample connaissance avec vous ! »

« Eh bien, dit-il à Jean qui le reconduisait au collège, n’ai-je pas été aimable avec ton ami ; mais n’importe, mon cher vieux, toutes les fois que je le verrai, je ne pourrai jamais m’empêcher de penser à Margeval. »

M. Schirmer, invité de temps en temps par des jeunes gens de sa connaissance à passer la soirée au cercle de la Jeune France, s’y montra toujours prudent et discret. Une fois cependant, après une longue convention sur la musique allemande et sur la philosophie en général, il s’oublia au point de boire à même la bouteille de champagne. Ses compagnons, aussi émus que lui, ne virent là qu’une aimable plaisanterie. Ce soir-là sans doute il était mal disposé, car ses beaux yeux d’ange louchaient horriblement ; son nez s’abaissait sur sa moustache blonde qui se hérissait. Il avait un faux air d’oiseau de proie, et il fut peu gracieux pour ses compagnons.

« Romains de la décadence, leur dit-il en bégayant, vous me faites pitié. Lequel de vous connaît Henri Heine, qui a osé médire de la grande race germanique ? Faites-le-moi passer, que je le perce du glaive d’Arminius et que je lui coupe les oreilles. »

Les garçons eurent toutes les peines du monde à l’empêcher d’enjamber la fenêtre pour se mettre à la poursuite de Henri Heine. Pour le ramener chez lui, on fut obligé de lui dire que le Monsieur en question l’y attendait, et qu’il était arrivé par la voiture du soir, exprès pour se faire percer du glaive d’Arminius et se faire couper les oreilles.

Le lendemain matin, quand il se trouva au réveil tout habillé sur son lit, il eut comme un soupçon de ce qui s’était passé, et craignit fort de s’être compromis par quelque parole imprudente. Quand il sut qu’un garçon discret l’avait ramené sans scandale et que tous ses compagnons étaient, ce soir-là, hors d’état de le comprendre, il recouvra toute sa sérénité.