Les Braves Gens/22

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHAPITRE XXII

Sœur Agnès est heureuse. — Menus propos et réflexions de Robillard.


Marthe, les premiers jours, a trouvé bien étrange et bien dur de n’être plus avec les siens, surtout avec sa mère. À plusieurs reprises, elle s’est demandé avec angoisse si elle ne s’était pas trompée, et si elle aurait la force de surmonter ses regrets. Mais comme c’est une bonne fille, bien ferme et bien courageuse, et qui sait de longue date ce que c’est que de faire son devoir, elle lutte vaillamment contre elle-même, et ses regrets se transforment peu à peu jusqu’à devenir de la résignation chrétienne. Puis le temps, qui adoucit tout, vient à son aide. C’est pour elle une tristesse d’une douceur infinie que d’associer ses chers absents à tous ses actes de charité, et de retrouver leur souvenir au fond de toutes ses prières.

Dans toutes les villes où un ordre de la Mère générale l’a successivement envoyée pour exercer sa charité, on retrouverait facilement la légende de la sœur Agnès (c’est désormais son nom).

À chaque ordre nouveau qui lui enjoint de partir, elle obéit sans répugnance : le pauvre, en effet, n’est-il pas partout l’image de Jésus-Christ ? La douleur et la souffrance ne sont-elles pas partout les mêmes, et n’ont-elles pas besoin des mômes secours et des mêmes consolations ? Ne trouvera-t-elle pas partout, par conséquent, à exercer cette charité tendre et infinie qui a sa racine dans un attrait mystérieux pour la souffrance et pour la douleur. L’humble sœur serait bien surprise des jugements que l’on porte sur elle ; peut-être serait-elle un peu choquée de la forme trop familière de ces jugements. Les bonnes gens qu’elle a aidés à sortir de leur abattement et de leur désespoir n’ont pas la moindre idée, ni le moindre souci d’une phrase bien tournée ; ce qui ne les empêche pas d’avoir le cœur reconnaissant. Mais ni son humilité ni sa délicatesse n’ont jamais eu à souffrir. Personne n’a jamais osé dire en sa présence tout ce qu’il pense d’elle. Elle a une manière charmante et irrésistible de dire chut ! au moment où elle voit poindre un témoignage d’admiration.

D’ailleurs elle a beaucoup de gaieté et d’entrain : si le chut ! ne suffit pas, elle trouve de ces mots qui déconcertent sans blesser, et qui enseignent la délicatesse et la réserve à ceux qui n’en avaient jamais eu la moindre idée.

Les malades de l’hôpital, autour du poêle ou d’un lit à un autre, se chuchotent leurs remarques sur la sœur Agnès quand elle n’est pas là. Pour eux tous, c’est à n’en pas douter une fille de grande maison ; les plus exaltés veulent que ce soit une princesse. Tous sentent bien que ce n’est pas une de ces âmes qui se jettent dans les bras de Dieu parce que le monde les a méconnues ou froissées. Tout le monde se tait ou change de conversation lorsqu’elle s’avance de son pas modeste et assuré (le pas de sa mère), pendant que les pans de sa grande coiffe blanche battent doucement, comme des ailes, de chaque côté de son charmant visage. Son sourire fin et modeste est comme un rayon de soleil printanier dans les tristes salles de l’hôpital. Les plus vieux mécréants, ceux qui se font un méchant plaisir de déconcerter « le curé », c’est-à-dire i’aumônier, cessent à son approche leurs grognements et leurs imprécations.

Ces esprits forts, qui ne croient à rien et qui s’en vantent, ont un peu honte de se laisser si facilement dompter par elle, et ils s’excusent comme ils peuvent à leurs propres yeux, en prétendant qu’elle doit être sorcière.

Les lettres de Marthe à sa mère sont pleines d’un contentement visible et d’une franche gaieté. La gaieté est, dit-on, la fleur de l’esprit ; elle est aussi la marque extérieure d’une conscience paisible et satisfaite. Mme Defert sent qu’elle n’a pas besoin de commenter ces lettres pour y découvrir un sens caché ou des sous-entendus ; elle n’a pas besoin de lire entre les lignes. L’âme de Marthe n’a point de secret ; elle est franchement heureuse, comme une âme à qui il a été donné d’atteindre le but qu’elle avait rêvé, et qui n’y a trouvé ni désenchantement ni mécompte. Une chose que Marthe ne songe même pas à dire, c’est tout le bien qu’elle fait autour d’elle. Il en revenait parfois quelque chose aux oreilles de sa mère, qui se sentait envahie alors par une sorte d’orgueil mélangé de joie et de tristesse. Lorsque Jean voyait, dans ces occasions, sur les lèvres de sa mère un certain sourire qu’il connaissait bien, il se levait, l’embrassait sans rien dire et lui prenait la main qu’il gardait longtemps dans les siennes. Ils ne se disaient rien, et ils n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre. Jean avait toujours aimé et admiré sa mère, il savait maintenant pourquoi il l’aimait et l’admirait. Une douleur sincère, comme celle que lui avait causée le départ de Marthe, est une initiation à toutes les délicatesses du sentiment vrai. Le sens intime que le chagrin avait créé en lui, lui permet de lire dans son propre cœur et dans celui de sa mère.

L’oncle Jean, qui s’était attendu, sans oser le dire, à voir arriver des lettres en style de « nonnette sucrée », avec de petites homélies mystiques et des exhortations particulières pour chacun des membres de la famille, fut fort agréablement surpris en voyant la sincérité, la franchise des lettres de sœur Agnès, et surtout cette bonne gaieté qui l’avait toujours rendue si charmante. La première fois que Mme Defert lui en donna une à lire, il s’écria, en essuyant les verres de ses lunettes :

« Dieu soit loué ! c’est toujours notre bonne fille ; cela fait du bien de voir comme elle est heureuse ! »

Et il alla colporter la bonne nouvelle chez tous ceux qu’elle pouvait intéresser. M. Defert, peu à peu, se réconcilia avec l’idée de voir Marthe heureuse loin de lui et sans lui. Mme Nay, tout entière aux préparatifs de départ de son mari, absorbée par le soin de commencer elle-même l’éducation de son bébé, n’avait pu s’appesantir autant que les autres sur ses regrets. L’enfant était à la fois turbulent et charmant, il mettait de la vie et de l’animation dans la maison. Il aimait beaucoup sa grand’maman, ce bébé et sans cesse il avait quelque secret à lui confier et quelque demande à lui faire. « Il ne faut pas attrister les petits enfants », disait Mme Defert. C’est pourquoi, quelque peine intérieure que chacun ressentît, ce petit garçon ne voyait autour de lui que des visages souriants. Aussi, la concession que faisait chacun des membres de la famille, profitant à tout le monde, la maison était encore fort agréable.

Tel était du moins l’avis de Robillard, qui disait à Jean un dimanche matin : « Moi, je trouve que l’on est très-bien ici. » Comme Robillard était seul avec son ami, il s’était enfoui sans cérémonie dans un immense fauteuil, les jambes voluptueusement étendues sur une chaise.

« Tu trouves ? dit Jean qui regardait en souriant la pose confortable de son ami.

— Oh ! je ne parle pas du fauteuil, quoiqu’il soit moelleux et bien rembourré. Je parle de l’air que l’on respire ici. C’est la maison du bon Dieu ; tout le monde y est excellent, jusqu’à ce brave Baptiste qui est si amusant avec ses châteaux en Espagne ! Moi je crois, continua-t-il en s’étirant sans vergogne, que c’est ta mère qui rend tout le monde si bon et si heureux. Tiens, moi, par exemple, me voilà vautré dans ce fauteuil comme un âne dans la poussière de la route. Eh bien ! j’ai honte de moi-même, en songeant que je me tiens si mal dans une maison comme celle-ci ; c’est un progrès cela, d’avoir honte de ses défauts. — Pousse donc un peu la chaise sous mes jambes, la voilà qui s’en va. Bien ! merci ! — Il me semble que si j’avais eu une mère comme celle-là, je serais à l’heure qu’il est un jeune homme très-présentable, au lieu de faire la couleuvre sur ce fauteuil. Mais à mon âge il n’est plus temps, on est trop vieux, le pli est pris ! Que ce fauteuil est donc agréable, continua-t-il en changeant de ton, on se croirait couché dans le foin. — Plaisanterie à part, ne trouves-tu pas que je change un peu ?

— Tu n’en as pas besoin, répondit Jean avec vivacité. Je ne connais pas de garçon plus loyal et plus brave que toi !

— Bien grand merci ! cria Robillard du fond de son fauteuil. Comme j’ai de toi exactement la même opinion, il ne nous reste plus qu’à fonder une société d’admiration mutuelle. Tu seras le président et moi le secrétaire. Alors, tu trouves que je n’ai pas besoin de changer ? Tant pis pour moi, car je sens que je change, et même beaucoup. Demande un peu à mes camarades ce qu’ils en pensent. Je t’assure que depuis un an j’ai singulièrement baissé dans leur estime ! Depuis que je viens chez toi, j’ai si grand’peur de manquer ma sortie, que je deviens d’une sagesse effrayante. Le maître d’études se demande ce que cela veut dire, et si cela n’aboutira pas à quelque mystification. Tiens, écoute encore ceci : Tu sais que le rêve de mon père serait de me voir médecin à la Chènevotte, et que mon rêve à moi est, ou plutôt était, de vivre et de mourir cultivateur.

— Oui ! eh bien ?

— Eh bien ! « Nous avons changé tout cela ». Tout mon désir était donc de vivre à la campagne, à cheval, au grand air. Patatras ! je ne sais pas comment cela se fait, mais j’ai changé d’idée. Oui, j’ai changé d’idée, et ta mère est pour quelque chose là-dedans.

— Comment cela ?

— Elle ne m’a jamais donné un conseil là-dessus, c’est vrai ; elle ne m’a jamais fait la leçon, je ne pourrais pas citer un mot de sa part qui ait trait à mes projets d’avenir. Et cependant, je sais que si je n’étais pas venu ici, je n’aurais pas changé d’idée : voilà tout.

— Tu plaisantes ?

— Je ne plaisante pas. En causant avec elle de choses et d’autres, il m’est venu à l’esprit des scrupules auxquels je n’aurais jamais songé de moi-même. Veux-tu que je te dise le fin mot ? il m’a semblé que la bonne petite vie que j’arrangeais si bien était une bonne petite vie d’égoïste, pas autre chose.

— Cependant, voyons, un grand propriétaire peut faire beaucoup de bien autour de lui.

— Cela n’entrait pour rien dans mes plans, et je me connais si bien, que même maintenant, si je menais cette vie-là, je ne songerais bientôt qu’à moi, qu’à mon bien-être, qu’à mes fantaisies.

— Tu te calomnies.

— Je demande à n’être pas interrompu à chaque mot. Si j’étudie la médecine, d’abord je fais à mon père le plus grand plaisir que je puisse lui faire, et je suis confus de n’avoir pas songé à cela plus tôt ; ensuite, je suis bien forcé de rendre service aux gens, puisque c’est mon métier. Il n’y a pas à dire ; à moins de se déshonorer, il faut bien qu’un médecin marche le jour, la nuit, par la pluie et par la neige. Donc je serai médecin, s’il plaît à Dieu, et mon père aura la satisfaction d’être le père d’un médecin.

— As-tu écrit à ton père ?

— Bien sûr ; puisque ma résolution était arrêtée, j’ai voulu lui faire cette surprise pour sa fête.

— Qu’est-ce qu’il a dit de cela ?

— Il dit que cela ne le surprend pas, croirais-tu cela ? Mon effet est manqué. Il dit qu’il savait bien qu’un bon garçon comme moi ne voudrait pas lui faire de chagrin.

— Mais enfin, il est content ?

— Il ne le dit pas ; mais il m’envoie vingt francs. Toutes les fois que mon père est particulièrement content de moi, il me donne cinq francs ; cette fois-ci, il m’en envoie vingt ! En vingt combien de fois cinq ? Quatre fois ! Conclusion, il est aujourd’hui quatre fois plus content que d’habitude. »

En prononçant ces derniers mots, Robillard repoussa la chaise et se mit lestement sur son séant. Il tira de la poche de son gilet une pièce de vingt francs toute neuve.

« Regarde-moi ça », dit-il, et il se mit la pièce d’or sur l’œil, en manière de lorgnon ; puis il la jeta plusieurs fois en l’air, la rattrapant tantôt sur la paume, tantôt sur le dos de la main. Puis il se remit brusquement sur le dos.

Jean ne put s’empêcher de rire de la dextérité du futur docteur. « Il me semble, lui dit-il, que tu feras un fameux chirurgien. » Robillard ne daigna pas répondre à ce compliment, mais continuant la conversation comme s’il ne s’était rien passé :

« Moins désintéressé, dit-il, que mon futur patron Hippocrate, je n’ai pas refusé les présents d’Artaxerxès, et cela pour deux raisons. La première, c’est que cela aurait fait de la peine à Artaxerxès ; la seconde, c’est que je suis très-heureux d’avoir en ma possession cette petite fortune. »

Jean se demanda si son ami ne serait pas un peu avare.

« Quand je me suis vu si abominablement riche, reprit Robillard, je me suis demandé ce que j’allais faire d’une si grosse somme. Ma première idée a été de régaler toute la cour de chaussons aux pommes et de tartes à la crème, alin de reconquérir un peu de la popularité que ma sagesse m’a fait perdre. Mais je me suis dit que ma popularité ne valait pas vingt francs, et j’ai résolu de faire un meilleur emploi de mon argent. Après déjeuner, nous demanderons à ta mère la permission de faire une promenade ; nous louerons des chevaux, et nous irons à la Grenadière : c’est la ferme où demeure ma tante Edmée. Il n’y a pas quatre lieues, et nous serons de retour pour le dîner. J’aimerais bien aller embrasser ma tante : il y a très-longtemps que je ne l’ai vue ; elle commence à se faire vieille, son asthme la tourmente, et elle ne peut plus supporter la voiture ; par conséquent, on ne la voit plus à Châtillon. Elle sera heureuse de savoir que je suis décidé à faire ma médecine. C’est elle qui m’a élevé ; quoique jusqu’ici je ne lui aie pas fait grand honneur, elle m’aime tout de même et sera contente de me voir. Je ne suis pas fâché non plus qu’elle fasse ta connaissance. Crois-tu que ta mère nous permette d’y aller ? »

Avant que Jean eût répondu, la cloche du déjeuner sonna, Robillard sauta brusquement sur ses pieds, et répara ce qu’il appelait le « désordre de ses draperies », relit le nœud de sa cravate, boutonna militairement sa tunique et se déclara prêt. « Après vous, docteur ! dit Jean en ouvrant la porte pour le laisser passer.

— Par ordonnance du médecin ! » répliqua Robillard en enlevant son ami comme une plume et en l’emportant sur son dos. Arrivé en bas, il déposa doucement son fardeau sur le sol, et s’inclinant avec la plus grande courtoisie, il offrit le bras à Jean pour entrer dans la salle à manger, où il n’y avait encore personne.

Mme Defert autorisa ses deux garçons à faire la promenade projetée. Seulement elle pria Robillard de veiller sur Jean. Robillard se mit à rire, et dit que ce serait bien plutôt à Jean de veiller sur lui ; mais que pour une fois il ferait le mentor, et il pensa en lui-même que Mme Defert avait trouvé là un ingénieux moyen de le rendre sage.