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Les Braves Gens/25

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Librairie Hachette et Cie (p. 223-229).


CHAPITRE XXV

La déclaration de guerre. — Les braves gens font leur devoir.


La ville de Châtillon se mirait dans sa propre magnificence et s’endormait au murmure flatteur de ses louanges, chantées périodiquement par le Glaneur, lorsque cette quiétude fut changée en épouvante par un véritable coup de tonnerre : la France venait de déclarer la guerre à l’Allemagne. M. Schirmer avait subitement quitté Châtillon.

On avait bien parlé de guerre à diverses reprises, mais sans croire sérieusement que la guerre aurait lieu. Quels motifs avait-on d’espérer qu’elle n’aurait pas lieu ? Aucun, sinon qu’on le désirait ; on espérait, parce qu’on voulait espérer. Aussi, quoique tout le monde fût prévenu, la nouvelle prit tout le monde au dépourvu. Comme à la lueur d’un éclair sinistre, les négociants et les industriels entrevirent la ruine, les pères et les mères songèrent à leurs enfants, tout le monde aux terribles hasards où allait être lancé le pays tout entier. Il y eut donc à Châtillon un premier moment de stupeur, où l’on vit à nu les pensées et les sentiments de chacun. Puis le caractère français reprenant le dessus, on s’étourdit et l’on osa rêver le triomphe. Les affreux désastres qui marquèrent le commencement de la campagne firent rentrer les plus exaltés en eux-mêmes. D’offensive la guerre devenait défensive, et les esprits, sans deviner encore toute l’horreur de l’avenir, purent prévoir que la patrie aurait besoin de toutes ses forces.

Il y eut alors de tristes défaillances, de pénibles hésitations, mais aussi de grands et simples dévouements. On commençait à parler de levée en masse.

Mme Ardant apprit qu’un de ses oncles se mourait en Angleterre. Son devoir était d’aller le consoler à ses derniers moments. Seulement, comme elle ne pouvait jamais voyager seule, elle emmena sa fille, et son fils fut bien forcé de les accompagner. Il dit bien haut devant ses amis du Cercle qu’il partait malgré lui, mais qu’il serait bientôt de retour. Il paraît que la maladie de l’oncle d’Angleterre traînait en longueur, car on ne revit pas Ardant de toute la campagne.

Bailleul, qui était aux bains de mer avec sa tante, reçut de son oncle l’ordre formel d’y rester, et n’osa pas désobéir. Quand l’hiver fut venu et que les chalets d’Étretat devinrent inhabitables, la tante de Bailleul partit pour la Belgique, accompagnée de son fidèle chevalier. Dans les rues de Bruxelles, les gens s’arrêtaient pour regarder d’un œil surpris ce jeune Français qui se promenait pendant que ses camarades versaient leur sang sur tous les champs de bataille.

Parmi les jeunes gens qui n’osèrent pas quitter Châtillon, il se déclara comme une épidémie de charité. Un grand nombre prirent le brassard à croix rouge, se coiffèrent de la casquette à large visière, et montrèrent par les rues leurs grandes bottes fauves, en prenant un air affairé.

Depuis plusieurs jours, Jean était triste et silencieux. Il lisait les journaux avec une angoisse fiévreuse. Ne pouvant plus demeurer en place, il se levait brusquement, allait à la fenêtre, regardait sans rien voir, les yeux troubles, le cœur serré. Quand ses yeux rencontraient ceux de sa mère, il ouvrait la bouche, comme pour parler et semblait ne pouvoir s’y résoudre. À la fin, il n’y tint plus. Un soir, avec une brusquerie qui n’était ni dans son caractère, ni dans ses habitudes, il alla droit à sa mère, lui prit la main, qu’il porta à ses lèvres avec passion.

« Je ne puis plus rester, dit-il, ma place n’est pas ici.

— Fais ton devoir, » répondit la mère avec une fermeté que démentait le tremblement de sa main. Alors, prenant son fils dans ses bras, elle le serra sur son cœur avec violence. Au bout de quelques instants, Jean leva la tête, et l’interrogeant du regard :

« Mon père ? dit-il.

— Ton père consentira.

— Tu ne m’en veux pas ?

— Enfant ! »

M. Defert fit beaucoup d’objections : son fils n’avait que dix-neuf ans, la loi ne l’atteignait pas. S’il tenait à partir, pour donner le bon exemple, on pouvait le faire entrer dans l’intendance ou dans les ambulances, ou bien il pouvait être secrétaire de quelque général. Il représentait l’avenir de la maison ; c’était pourtant bien dur de penser qu’un garçon comme lui, si distingué, irait se faire tuer comme le premier venu.

« Voyons les choses comme elles sont, répondit doucement Mme Defert. Pour le moment, il n’y a plus ni avenir, ni rêves d’avenir. Jean sait son devoir, il est résolu à le faire. Justement parce qu’il est distingué et riche, il doit payer d’exemple. Nos ouvriers aussi aiment leurs enfants. De quel droit leur conseillerions-nous de les envoyer où ils doivent aller, si nous mettons le nôtre à l’abri ? D’ailleurs, j’observe Jean depuis quelques jours ; c’est un fils obéissant et respectueux ; mais je doute qu’il nous obéisse si nous lui conseillons ce qu’il regardera comme une lâcheté. Faisons notre devoir, et que Dieu protège notre enfant ! »

Dès le lendemain, Jean s’engagea dans un régiment de ligne, dont le dépôt n’était qu’à une quinzaine de lieues de Châtillon. Comme son oncle l’avait exercé de bonne heure au maniement des armes, il fut bientôt prêt à rejoindre le régiment. Il passa par Châtillon. Les trois aînés des Loret avaient suivi son exemple et s’étaient engagés dans le même régiment ; il annonça aux parents qu’ils viendraient dans huit jours passer quelques heures avec leur famille.

Le dîner fut assez gai ; Jean était charmant, et portait très-bien son humble uniforme de fantassin. Il était plein d’entrain et d’espoir. Comme il avait les cheveux coupés ras, il paraissait encore plus jeune qu’il ne l’était réellement. Justine ne pouvait se lasser de le regarder toutes les fois que son service l’appelait à la salle à manger. Quand elle retournait à la cuisine, elle répétait ses moindres paroles à quelques commères qui étaient venues aux nouvelles. « Ah ! s’il y en a beaucoup comme ça, disait la bonne créature, nous nous tirerons d’affaire, bien sûr : le capitaine vient de le dire.

— Les braves gens seront toujours les braves gens, dit une bonne grosse mère assise sous le manteau de la grande cheminée ; on les retrouvera toujours. Voyez les Loret. Trois d’un coup. Ah ! mon Dieu, Seigneur ! Et madame, qu’est-ce qu’elle dit ?

— Elle le mange des yeux et elle fait semblant d’être gaie aussi. Mais nous connaissons ça. Quand il sera parti, elle s’enfermera pour pleurer. Monsieur est tout chose et ne mange que du bout des dents. Le capitaine ne se connaît pas de joie. »

Si la bonne Justine ne parlait pas de Marguerite, c’est qu’elle avait rejoint depuis longtemps son mari à Brest, où il avait des travaux importants.

À un autre voyage, Justine raconta que M. Jean trouvait l’ordinaire de la maison supérieur à celui du régiment. Il avait demandé deux fois d’un certain plat qu’elle avait soigné à son intention.

« Ce n’est pas qu’il soit porté sur sa bouche, dit Justine ; car il dit que la cuisine du soldat est bonne, et qu’il s’en arrange bien. Figurez-vous, ma chère, qu’ils font la cuisine chacun leur tour, et qu’il a appris lui aussi à la faire.

— Pas possible !

— Il dit que la première fois il n’a pas trop bien réussi ; mais que maintenant il s’y entend, et qu’il a une réputation de cuisinier parmi ses camarades. C’est un vrai soldat, qu’est-ce qui aurait dit cela ? »

Au moment du départ, Mme Defert embrassa son fils presque sans pleurer. Quand il fut parti, elle s’enferma dans sa chambre et ne se contraignit plus. Elle songeait à tout ce qu’il avait dit, et chacune de ses paroles de tendresse lui perçait le cœur comme un glaive. Puis elle était possédée d’images douces et tristes qu’elle ne cherchait même plus à écarter. Elle avait tressailli en le voyant en uniforme ; il lui semblait ainsi plus particulièrement marqué pour le danger, pour la souffrance, pour le dévouement qui pouvait lui coûter la vie. Sa douce figure, pâlie par la fatigue, lui avait rappelé celle de Marthe au moment où elle allait prendre le voile.

Dans les tableaux de batailles, quand le peintre veut exciter notre admiration, ce sont de jeunes têtes comme celle de Jean qu’il fait sourire au milieu de la fumée des canons et à la lueur des incendies. Quand le peintre, au contraire, veut émouvoir notre pitié et nous faire détester la guerre, ce sont aussi de jeunes figures comme celles-là que l'on voit pâles, inanimées. Le jeune soldat est tombé, il sourit encore parce que sa dernière pensée a été pour ceux qui l’attendent au foyer, et qui ne le reverront plus. À ces images qui lui revenaient en foule, Mme Defert frissonnait dans le silence de la nuit. Le jeune soldat des tableaux qu’elle avait vu autrefois, c’était Jean. Alors elle avait beau faire appel à sa volonté pour repousser ces songes funèbres : avec une netteté effrayante, elle le voyait couché au coin de quelque bois, abandonné, la figure tournée vers les étoiles, et envoyant une dernière pensée à sa mère ; et son âme en devenait triste jusqu’à la mort. Vers le matin, elle reprit possession d’elle-même, et quand elle descendit au déjeuner, elle était pâle, mais calme.

« Le bon exemple, dit M. Defert en dépliant sa serviette d’un air de mauvaise humeur, ne porte pas toujours ses fruits ! »

Sa femme leva la tête avec surprise.

« Je viens de la fabrique, dit-il, et j’ai trouvé là, tranquillement installés à leurs métiers et à leurs broches, un tas de grands gaillards qui n’ont pas l’air de se douter qu’on se bat, et que les autres jeunes gens sont partis, le sac sur le dos.

— Mon ami, ces jeunes gens sont peut-être des soutiens de famille. Que peuvent-ils faire ?

— Jean est bien parti ! » reprit M. Defert avec véhémence, sans s’apercevoir combien son raisonnement était faux.

Mme Defert se garda bien de le lui faire remarquer. Il y avait quelque chose qu’elle voulait dire depuis quelque temps à son mari. Elle ne cherchait qu’une occasion favorable ; il venait de la lui fournir.

« Voici, dit-elle, quelque chose qui me tourmente, et que je voulais te dire. Je n’entends rien aux affaires, et si je commets quelque hérésie, tu me le diras. Il me semble que les circonstances où nous nous trouvons créent à tout le monde des devoirs nouveaux. Tu vas peut-être trouver que je raisonne comme une femme ignorante. Mais ne pourrait-on pas, par exemple, promettre de continuer la paye aux familles de ceux qui s’en iraient ? Est-ce que ce serait une grand perte pour nous ?

— Mais oui, ma chère, assez grande et même très-grande.

— Je regrette…

— Ne regrette rien… c’est peut-être encore ce qu’il y a de mieux à faire. Oui, c’est une idée. Comme nous ne pouvons pas renouveler nos approvisionnements de laine, je prévois le moment où le travail s’arrêtera. Je songe avec terreur à ce que nous pourrons faire de nos ouvriers à ce moment-là. Ils commencent à être difficiles ; on les travaille beaucoup, même en ce moment, ce qui est incroyable. Si nous perdons un quart de nos travailleurs, le travail pourra se prolonger d’autant jusqu’à des jours meilleurs. C’est beaucoup de gagner du temps. Quant à l’argent que cela pourra nous coûter, de toutes façons ce sera de l’argent bien employé. Décidément, ton idée est excellente. Veux-tu me faire le plaisir de sonner Justine ? »

Justine entra au coup de sonnette et fut chargée de prévenir M. Jolain qu’il faudrait réunir tous les ouvriers dans la grande cour, quand ils reviendraient de dîner.

Lorsque M. Defert entra dans la cour, il y régnait une grande agitation. M. Jolain n’ayant pu répondre aux questions des ouvriers sur l’objet de cette réunion, ceux-ci, excités déjà par les événements, se livraient aux suppositions les plus alarmantes ; on discutait bruyamment dans les groupes.

« Mes amis, dit M. Defert, écoutez-moi bien et comprenez-moi bien. Vous savez quelle est la situation du pays. La France a besoin d’hommes, et c’est un devoir pour tous ceux qui peuvent tenir un fusil, de partir à la défense de la patrie envahie. Beaucoup d’entre vous sont soutiens de famille ; s’ils ne partent pas, j’en suis sûr, c’est qu’ils ne veulent pas laisser les leurs dans la misère. Pendant toute la durée de la guerre, je me charge de leurs familles. »

Il y eut un murmure d’approbation ; puis des groupes se formèrent, les ouvriers semblaient se consulter. Enfin, un des ouvriers se détacha et vint parler à M. Defert, qui fit aussitôt un signe de la main pour demander le silence.

« Ce que je viens de dire, reprit-il, regarde non-seulement ceux qui s’engageront volontairement, mais encore ceux qui seront appelés en vertu de la loi ! »

« Vive M. Defert ! crièrent les ouvriers.

— Non, mes amis, vive la France ! »

L’exemple donné par M. Defert fut suivi par presque tous les fabricants de Châtillon.

Sur ces entrefaites, Mme Nay arriva de Brest pour habiter avec ses parents. M. Nay venait de prendre du service dans le génie auxiliaire. Thorillon l’accompagnait. Quant à Marthe, sa dernière lettre était datée de Vendôme.