Les Bretons/Carnac

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Œuvres de Auguste Brizeux
Alphonse Lemerre, éditeur (vol. 2pp. 46-52).

CHANT CINQUIÈME

CARNAC.


Le marin Mor-Vran s’oppose au départ du clerc. — Fête à Carnac. — Saint Cornéli, patron des bœufs. — Plaintes d’un vieillard sur le déclin des anciennes mœurs. — Ce que Daûlaz répondit. — Paroles d’un étranger. — Le dieu Hu-Cadarn et ses bœufs, honorés avant Cornéli. — Déluge causé par le Castor-Noir. — Commémoration druidique de la victoire des bœufs de Hu-Cadarn. — Étonnement des assistants. — Le clerc fait sa prière de départ. — Il retrouve le vieillard. — Procession nocturne et secrète de Carnac.

 
Tous les men-hîr luisaient sous le soleil levant,
La bruyère jetait ses doux parfums au vent,
Et, le long des bateaux amarrés au rivage,
La baie avec amour roulait son flot sauvage.
 
Parce beau jour, pressé de rentrer au canton,
Le jeune Cornouaillais s’arma de son bâton :
« Adieu, digne Mor-Vran ! Et vous sa chère fille,
Nona, ma sœur, adieu ! Le jour se lève et brille,
Je veux à son coucher dormir loin de chez vous.
Mais que d’amis je laisse en pleurant ! Adieu, tous ! »

Mor-Vran dit : «Un Breton n’a point double promesse.
Vous deviez à Carnac entendre la grand’messe ;
Donnez-nous de bon cœur ce jour, c’est le dernier !
Sinon, mon brave ami, je vous tiens prisonnier. »
Refuser un tel hôte était lui faire outrage.
Le clerc déposa donc le bâton de voyage.
Il n’en eut point regret, non certe ! à chaque pas,
Que de choses il vit qu’ailleurs on ne voit pas !

Aujourd’hui, Cornéli, c’est votre jour de fête !
Votre crosse à la main et votre mitre en tête,
Des hommes de Carnac vous écoutez les vœux,
Majestueusement debout entre deux bœufs,
Bon patron des bestiaux ! et votre image sainte
Sur le seuil de l’église est nouvellement peinte ;
Mais les bœufs, les taureaux, les vaches au poil roux,
Hélas ! ne viennent plus défiler devant vous !
« Oui, disait un vieillard au milieu de la place,
Notre pays s’en va ! tout décline, tout passe !
Grand Dieu ! pour renverser nos usages bénis,
Avec les cœurs sans foi les prêtres sont unis !
Au temps du vieux curé, j’en ai bonne mémoire,
Le Pardon de Carnac semblait un jour de foire.
Alors, parés de fleurs, de feuillage, d’épis,
Les bœufs au large cou, les vaches aux longs pis,
Arrivaient par milliers ; et, toute une semaine,
Leur cortège tournait autour de la fontaine.
Comme saint Cornéli, cet ami des bestiaux,
Eloi, dans ce temps-là, protégeait lesciievaux ;
Saint Hervé les sauvait des loups ; et, sur leurs couches,
L’été, grâce à saint Marc, ils défiaient les mouches.
Alors l’homme souffrant avait un aide, alors

Les animaux étaient plus heureux et plus forts ;
Car tous avaient leurs saints, leurs protecteurs, leurs fêtes ;
Tous vivaient confiants, les hommes et les bêtes ;
Et les jours de Pardon, m’assurait mon aïeul,
Lorsqu’on n’y menait pas son bœuf, il venait seul. »
Aux plaintes du vieillard, à son étrange histoire,
Un sourire muet courut dans l’auditoire ;
Pourtant le sage clerc du pays de Kerné
Reprit : « Tout va de même aux lieux où je suis né ;
Tout s’efface ; et l’ennui se glisse au cœur des hommes :
Mes amis, croyez-moi, restons ce que nous sommes. »
Puis, embrassant son hôte, auquel il dit adieu,
Dans l’église il entra pour demander à Dieu
La grâce d’achever dignement son voyage :
Il sentait son corps faible, et faible son courage.
 
Le vieillard poursuivit : « Hélas ! j’ai donc raison,
Et c’est d’un Cornouaillais que nous vient la leçon !
Oui, nous oublions tout, jusqu’au saint de nos pères
Qui faisait leur bétail et leurs maisons prospères !
NIous sommes des ingrats ; or lui ne l’était pas.
Quand des soldats païens poursuivaient son trépas,
Il sut bien, grâce aux bœufs qui traînaint sa charrette,
Au bord de cette mer trouver une retraite,
Car ces rangs de men-hîr sont les soldats maudits ;
Mais ses bœufs, il les fit entrer en paradis. »

Alors un étranger : « Vos pères et leurs prêtres
Eux-mêmes n’ont-ils pas oublié leurs ancêtres ?
Dans le champ où ses bœufs ont tracé leur sentier,
Le char de Cornéli passa-t-il le premier ?
Hu-Cadarn est-il donc mort dans votre mémoire ?

Et de ses bœufs sacrés ignorez-vous l’histoire ?
Bel, Ior, Dianâ, quel que fût son grand nom,
Régnait jadis au ciel, dieu formidable et bon ;
Et son fils Hu-Cadarn, image de son père,
Avec Kéd, son épouse, habitait sur la terre.
À la Pointe-du-Lac ils demeuraient tous deux,
Aimés comme des rois, puissants comme des dieux.
Or, il advint sur terre une grande détresse :
Le Castor-Noir mina le Lac-de-la-Prêtresse,
La terre s’abîma sous la fureur des eaux.
Les hommes avec elle et tous les animaux,
Hors deux navigateurs, et les deux bœufs superbes
Nourris par Hu-Cadarn de ses magiques herbes ;
Au globe qui sombrait sa main les attacha,
Et, tiré par les bœufs, le monde surnagea. »
 
Ici, le voyageur semblait faire une pose ;
Aussitôt le vieillard : « La merveilleuse chose !
Quel livre vous a dit ce que nous écoutons ?
Homme instruit ! oh ! parlez encor des vieux Bretons !

« — La trace de la peur est saignante et profonde !
Ils n’oublièrent pas, les deux sauvés de l’onde,
Ni leurs fils (après eux gardiens de leur savoir),
Le grand combat des bœufs contre le Castor-Noir.
Un prêtre, en souvenir du combat redoutable,
Choisissait au printemps deux bœufs, rois de l’étable ;
Et lavés par sa main, ôtés du joug fumant,
Dans les prés les plus gras ils paissaient librement.
Mais lorsque revenait l’équinoxe d’automne,
Un joug neuf, plus brillant que l’or d’une couronne.
Courbait leur front rétif, et, tous deux muselés,

 
Au char sacerdotal ils étaient attelés :
Le char de Hu-Cadarn, ce symbole du monde,
Qu’ils avaient retiré des abîmes de l’onde. »
 
Derechef l’étranger se taisait. — Eh ! pourquoi
Ne vous dirais-je pas, Bretons, que c’était moi ?
Puisque tous, me prenant les mains comme des frères,
Vous disiez : « Oh ! restez, et causons de nos pères ! »
 
« Ô temples de l’Arvor, mystérieux Carnac,
De ton golfe sacré, comme autrefois du lac.
Quand le char surgissait, ô morne sanctuaire.
Quelle acclamation dans ton vaste ossuaire !
Tout à l’entour des Chefs les clans semblaient rugir,
Et les morts éveillés agitaient leurs men-hîr.
Cependant les deux bœufs aussi blancs que la neige
Lentement s’avançaient, puis l’immense cortège :
Les Druides remplis de l’esprit sibyllin,
Tous couronnés de chêne et revêtus de lin,
Les Disciples muets, les Ovates sans nombre,
Et les filles de Kéd, au front pâle, à l’oeil sombre :
Le sélage, le gui, l’utile samolus,
Dont le rune inspiré dit les triples vertus,
Composaient leur couronne ; et toutes, hors d’haleine,
Courant autour du char, effeuillaient la verveine ;
Puis, c’étaient les Guerriers avec leur collier d’or,
La braie et les cheveux tels qu’on les porte encor.
Ah ! bienheureux le champ où les divines roues
Passaient tuant l’ivraie et fécondant les boues,
L’infirme qu’avait vu l’œil des bœufs écumants,
Le troupeau qu’appelaient au loin leurs beuglements !
Ainsi le long des flots, à travers les bruyères,

Le cortège arrivait au Meinec, Lieu-des-Pierres ;
Et d’huile et de senteurs inondant leurs parois,
Entre les onze rangs il passait onze fois.
Et les Bardes alors, la milice des Bardes,
De la harpe guerrière armés comme des gardes.
Accompagnaient le char, au bruit d’un triple accord,
Du Village-du-Chène à celui de la Mort.
Debout sur le dol-men, enfin l’Archi-Druide
Faisait briller sa hache, et le Castor perfide,
Le Castor-Noir du lac sur l’autel égorgé.
Couvrait de sang le sol qu’il avait submergé…
 
Voilà, gens de Carnac, ce qu’adoraient vos pères.
Le soleil a chassé ces lueurs mensongères.
Mais, ô temps destructeur ! voilà que Cornéli
Lui-même dans Carnac voit son culte en oubli. »

Du passé nous faisions ainsi les funérailles,
Et nos regrets sortaient amers de nos entrailles.
 
Dans l’église pourtant, à l’ombre d’un pilier,
Le jeune Cornouaillais ne cessait de prier :
« Hélas ! depuis vingt jours j’ai quitté mon village.
Au retour, donnez-moi, Seigneur, force et courage !
Vous, saints de ma paroisse, accompagnez mes pas :
Les saints de ce pays ne me connaissent pas ! »
 
Sur ce, le clerc trempa ses doigts dans l’eau bénite.
En lui-même il disait : « La nuit vient, sortons vite !
Ce soir, il faut coucher dans la ville d’Auray ;
Demain, au point du jour, leste je partirai, »

Or, au milieu du bourg errant comme un aveugle,

Il cherchait son chemin, lorsqu’une voix qui beugle
Lui fait tourner la tête, et, dans l’ombre, il croit voir
Un troupeau qui passait le long du porche noir.
D’autres mugissements venaient de la fontaine.
Le jeune homme accourut. Là, près d’une centaine
D’immenses bœufs cornus, de vaches, de taureaux,
Conduits par les bouviers, faisaient le tour des eaux.
Un vieillard, pour le clerc facile à reconnaître,
Lui dit secrètement : « N’en contez rien au prêtre !
Mon jeune bouvillon, ici je l’ai conduit :
Les prêtres ont le jour, mais nous avons la nuit. »
Et le vieil et digne homme, avec l’eau sans pareille.
Abreuvait l’animal ; puis, au creux de l’oreille
Lui versait quelque goutte, en murmurant des mots
Dont le pouvoir secret guérit de tous les maux.
À d’autres on lavait le front et les deux cornes :
Les taureaux effrayés secouaient leurs fronts mornes ;
Mais le charme opérait, et toute la vigueur
Des bœufs de Corncii leur passait dans le cœur.
 
Et le jeune Daûlaz, marcheur des plus ingambes,
Sur la route d’Auray courait à toutes jambes,
Qu’avec le bruit des flots il entendait venir
La grande voix des bœufs errant dans les men-hîr.
Alors, se retournant vers la plaine azurée,
Il cria ; « Salut, mer ! Salut, terre sacrée ! »