Les Bretons/Les Pèlerins

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Les BretonsAlphonse Lemerre, éditeurvol. 2 (p. 92-99).

CHANT ONZIÈME

LES PÈLERINS.


Marche des pèlerins. — Anna, Lilèz et le vicaire. — Halte dans une lande de Léon, et souvenir de Cornouaille. — Que deviennent le clerc et la mère d’Anna ? — Les deux clochers foudroyés. — Chant des pèlerins. — Ils passent à Saint-Pôl. — Ils passent à Morlaix. — Nouvelle halte aux confins de Tréguier. — Légende merveilleuse et chapelle de Saint-Jean-du-Doigt. — De quelle manière s’accomplirent leurs vœux. — Départ des pèlerins.


« Votre main, jeune fille ! En avant ! en avant !
Marchons avec gaité ! marchons légérement ! »
 
Sur les bords de l’El-Orn, et montant la colline,
Ainsi des pèlerins chantaient. La brume fine
Enveloppait le port que le flux rend salé,
Comme Morlaix, Tréguier, Kemper et Kemperlé,
Et nos riches palus dans le pays de Vannes
Où le flot se répand dès que s’ouvrent les vannes.
 
Par leurs anges gardiens sauvés sur un écueil,
Quand la mer les couvrait déjà de son linceul,
Ils allaient aujourd’hui par les monts, par la plaine,

Épanchant les douceurs dont leur âme était pleine,
Qu’il est grand, le bonheur qui suit un grand danger !
Comme le cœur bat bien ! que le pied est léger !
On aspire l’air frais, pâle encore on se touche,
Le besoin de chanter vous arrive à la bouche.
 
Entraînés par la crainte ou guidés par l’amour,
Non, jamais pèlerins n’ont fait un si long tour.
Tout tremblants de Plô-Goff, lieu de leurs funérailles,
Ils ont vn chaque bourg de la Haute-Cornouailles ;
Ils avancent encore, et voici que Léon
Déroule devant eux son immense horizon.
Que d’ermitages saints, de tombeaux, de chapelles,
De clochers merveilleux découpés en dentelles !
Et partout on les voit tirant leurs chapelets :
Pour sa mère souffrante Anna prie ; et Lilèz,
Ce conscrit que la peur du tirage accompagne.
Appelle à son secours tous les saints de Bretagne.
 
Dans une belle lande, à l’ombre d’une croix,
Le prêtre et ses amis s’arrêtèrent tous trois.
Anna dit : « Respirons. Las ! hélas ! à cette heure,
Que fait ma bonne mère au fond de sa demeure ?
— Cousine, s’il est jour chez nous comme en ce lieu,
Votre mère s’habille et découvre le feu ;
La pâte de blé noir bout dans la cheminée.
Et mon oncle au pressoir va faire sa tournée…
Mais, las ! hélas ! je vois un jeune homme du bourg.
Un clerc, nommé Loïc, dont le cœur est bien lourd.
— Et moi, reprit Anna, je vois ma sœur Hélène
Qui verse bien des pleurs en effilant sa laine ;
Elle appele un cousin qui voyage avec moi,

Et qui, l’hiver venu, s’en va servir le roi. »
Lilèz ne dit plus rien, mais il but à sa gourde.
La pierre qu’il lança lui retombait plus lourde.
Annaïc un instant rit de son embarras :
« Partons ! » dit-elle enfin, en lui prenant le bras.
 
Lilèz et sa cousine, et le pieux vicaire
Qui marchait derrière eux en disant son bréviaire,
De Cornouaille en Léon cheminaient donc tous trois.
Et les deux jeunes gens chantaient à pleine voix ;
Et pour les voir passer si légers, si superbes,
Les pâtres s’éveillaient, les bœufs laissaient leurs herbes,
Et ces gais Cornouaillais émerveillaient toujours
Les graves Léonards plus graves tous les jours.
 
Voici, sur un coteau, que des hommes, des femmes,
Tournés vers le midi d’où jaillissaient des flammes,
Se tenaient là, debout, pensifs et, pour voir mieux,
Ayant leur main posée au-dessus de leurs yeux.
Chacun des voyageurs près d’eux vient et s’arrête,
Vers le ciel orageux tournant aussi la tête ;
Mais, étrangers discrets, nul n’ose demander
Pourquoi si tristement tous semblent regarder.
À la fin, un vieillard : « Oh ! voyez ce ciel rouge
Et ce nuage épais et lourd où rien ne bouge !
Au-dessus du village il pend comme un rocher :
Si ses flancs s’entr’ouvraient, ah ! malheur au clocher ! »
Et tous ils restaient là dans une sombre attente,
Car ce nuage ardent où la foudre serpente
Semblait tomber ; la croix du clocher le perça,
Et le serpent de soufre en sifflant l’enlaça ;
Puis, remontant au ciel et fière de son œuvre,

On vit courir à l’ouest la bleuâtre couleuvre.
« Oui, malheur à Lo’-Christ ! dirent les gens. Malheur
À vous. Loc-Maria ! Loc-Maria, sa sœur !
Car un lien secret unit vos deux chapelles,
Saintes également, et toutes les deux belles !
Beaux clochers de Lo’-Christ et de Loc-Maria,
Toujours en même temps le ciel vous foudroya ! »

À ce discours naïf, un sourire peut-être
Eût passé malgré lui sur la bouche du prêtre,
Mais celle dont sa voix devait régler le cœur
Sur les clochers jumeaux fixait son œil rêveur,
Comme si dans ces tours où s’abattit l’orage
De son propre destin elle voyait l’image ;
Ce rêve intérieur, le prêtre l’entendit,
Et, touché de pitié, doucement il lui dit :
« Tels sont deux cœurs aimants, deux cœurs tels que le vôtre
Le coup qui frappe l’un, hélas ! vient frapper l’autre. »
 
Mais, à son tour, Lilèz : « Ne partirons-nous pas ?
Venez ! Saint-Pôl est loin. Hâtons, hâtons le pas !
Laissez courir vos pieds, la jeune voyageuse !
En route ! et reprenons notre chanson joyeuse !

« Votre main, jeune fille ! En avant ! en avant !
Marchons avec gaîté, marchons légèrement !

« Courage, pèlerins, nous sommes sur la terre !
De nos souliers de cuir frappons-la hardiment.
L’ouragan est passé, le soleil nous éclaire,
Il sèchera le sel de notre vêtement.
 
« Marchons avec gaîté, marchons légèrement !

« Tous ces marins priaient les saints, priaient la Vierge,
Quand la mer en courroux brisait le bâtiment ;
Où sont-ils à cette heure ? Ivres dans quelque auberge.
Laboureurs, n’oublions jamais notre serment.

« Marchons avec gaîté, marchons légèrement !
 
« Passons ce chemin creux, passons cette montagne,
Et cette lande verte, et ce champ de froment !
Passons cette rivière ! Oh ! la belle Bretagne !
Votre main, jeune fille ! En avant ! en avant !
 
« Marchons avec gaîté, marchons légèrement ! »

Ô ville de Conan et de Pôl, cité sainte,
Ils entrèrent chantant ainsi dans ton enceinte,
Et, comme les oiseaux dont le chant suit le vol,
Ils sortirent ainsi de tes murs, ô Saint-Pôl !
Mais Conan (lui, le chef de la tribu guerrière),
Ils ne l’ont plus trouvé dans sa couche de pierre !
On a brisé son trône et vidé son cercueil,
Et Pôl n’a plus de fils siégeant sur son fauteuil !
O ville de Léon, ton langage sonore,
Ton langage de miel seul te console encore ;
Ou bien tu vas prier sous ton clocher à jour.
Orgueil de tes enfants et du passant l’amour !
 
Vers le haut monument et sa légère aiguille,
Soyez sûrs que Lilèz et le prêtre et la fille
Se tournèrent souvent lorsque, le lendemain,
Du côté de Morlaix ils prenaient leur chemin.
Oh ! comme en traversant cette cité marchande,
Leur paupière s’ouvrit curieuse, et plus grande !

Mais ils entrent déjà sur le sol de Tréguier,
Et, perdus dans la lande, ils cherchent un sentier.
 
Une fille passait : « Holà ! holà ! ma belle,
Répondez ; sommes-nous bien loin de la chapelle ?
— Non, suivez le vallon, Saint-Jean est dans le bas.
Mais vous parlez serré, je ne vous entends pas. »
Les voilà repartis. « Lilèz ! dit le vicaire,
Les gens de ce pays ne te comprennent guère.
— C’est vrai, répliqua-t-il ; hommes, habits, discours,
Tout, à l’entour de nous, change depuis huit jours.
Quand mes braves amis entendront ces merveilles,
Vous verrez sur leur front se dresser leurs oreilles.
J’ai fait bonne moisson de contes pour l’hiver.
— À ceux qui n’ont pas vu monter si loin dans l’air
La flèche de Saint-Pôl, s’écria la jeune Anne,
Je dirai poliment : Oh ! vous êtes un âne !
— Oui-da, Saint-Pôl me plaît ; mais jusques à ma mort,
Anna, je vanterai Brest, sa rade et son port.
Que d’ancres, de boulets, de canons ! Sur l’enclume
Le marteau retentit ; le goudron flambe et fume ;
Des milliers de marins, des milliers d’ouvriers,
Et d’énormes vaisseaux assis sur leurs chantiers ! »
 
Ô vous, qui par mes vers aimerez la Bretagne,
Si vous voulez un jour visiter la montagne
Où vont nos pèlerins d’un pied si diligent,
Venez au mois de juin, le jour de la Saint-Jean :
Dès le premier rayon de ce pieux dimanche,
Vous verrez arriver la foule noire et blanche ;
Avec la braie ancienne ou le nouveau surtout,
De Léon, de Tréguier, il en vient de partout ;

Des monts où Saint-Michel lève sa tête immense,
Et de Chatel-Audren où le breton commence,
Ils viennent. Tout est plein dans l’église, à l’entour.
D’autres, pour voir la mer, sont montés dans la tour.
Les cloches sont en branle ; et, perclus, hydropiques,
Lépreux vous rendent sourds du bruit de leurs cantiques.
Tous au bord du chemin chantent Saint-Jean-du-Doigt,
Saint-Jean-le-Précurseur, le patron de l’endroit ;
Comment ce doigt sacré, sauvé d’un incendie,
Bien longtemps fut l’honneur d’un bourg de Normandie ;
Comme un jeune Breton, clerc au pays normand,
Chaque jour sur l’autel l’honorait ; et comment,
Lorsque vers son hameau revint Fécolier sage,
Tous les clochers sonnaient d’eux-même à son passage,
Tant qu’on le crut sorcier ; par quel miracle enfin,
Rentré dans sa paroisse, il vit le doigt divin
Qui brillait à l’église, entouré de lumières :
Le peuple agenouillé récitait des prières,
Et des prodiges tels éclataient dans le bourg,
Qu’il n’était déjà plus d’aveugle ni de sourd.

Tout le jour du Pardon, c’est à qui vers la rampe
Se dresse pour toucher le saint doigt ; à qui trempe
Ses yeux dans la fontaine, ou, le long de son dos,
Sur ses bras fait couler les salutaires eaux :
La foule cependant vient, revient et se presse ;
L’église se remplit et se vide sans cesse.

Aujourd’hui le vallon était calme et désert,
Saint Jean seul sur l’autel, quand nos amis de Scaer
Passèrent sous le porche, et, tous trois à la file,
Entrèrent lentement dans l’église tranquille,

Et, s’étant appuyés à la grille du chœur,
Se mirent à prier dans le fond de leur cœur.
Priez ! L’ardent soupir qui sort d’une bonne âme,
C’est la blanche fumée, amis, que rend la flamme ;
Comme par un jour clair elle monte du toit,
La prière au ciel monte et le ciel la reçoit.
Priez ! — Quand le vicaire eut achevé sa messe,
Celle qui venait là remplir une promesse,
Dans le tronc de l’église Anna jeta dix sous ;
Puis, devant la relique où pendaient à leurs clous
Un sachet, des rubans, des chapelets, un cierge,
Elle mit de sa main un cœur de cire vierge,
Image de sa mère, hélas ! qui se morfond
Comme sur le brasier une cire se fond ;
Ou peut-être ce cœur était l’humble symbole
D’une âme qui se sent trop fragile et trop molle.
Lilèz aussi laissa trois mèches de cheveux.
Ainsi ces pèlerins accomplirent leurs vœux.

Dieu les suive à présent dans leur course lointaine !
Adieu le frais vallon et sa belle fontaine !
Adieu Saint-Jean-du-Doigt et son clocher de plomb !
En route ! le chemin devant eux est bien long.
Ils viennent de touche-r au but de leur voyage ;
Encor trois jours de marche, ils verront leur village.

« Votre main, jeune fille ! En avant ! en avant !
Marchons avec gaîté, marchons légèrement ! »