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Les Césars/02

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Les Césars
Revue des Deux Mondes, période initialetome 12 (p. 385-427).
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LES CÉSARS.




II. [1]
TIBERE




Chaque époque a son secret, ses passions, ses crises ; ses contradictions se résument en un mot qu’il faut chercher comme un mot d’énigme. Mais il ne faut pas constamment le chercher bien haut ; le secret d’une époque n’est pas toujours un symbole mystagogique ou une philosophique abstraction ; souvent, en le cherchant au ciel, vous marchez dessus.

La clé de cette époque, je crois l’avoir trouvée sur les bancs d’une école. Et pourquoi pas ? Où se font les hommes ? C’est à l’école. D’où datent nos convictions les plus fermes, nos pentes les plus entraînantes, nos préjugés les plus indéracinables ? C’est de l’école.

Voyons ce qu’était l’éducation romaine, La morale publique à Rome était toute dans le patriotisme ; il est vrai que ce patriotisme n’était pas comme chez nous une sentimentalité plus ou moins vague, un amour de quelque chose que l’on définit assez mal, fécond en phrases, pauvre en actions. Le patriotisme antique était ceci : La chose publique est dieu ; et dieu ne vous doit rien ; et vous lui devez tout ; corps et âme, vie et biens, vous-même et autrui. Cela était grand et beau, bien que fort absurde ; c’était la déification de la société, l’immolation de l’individu.

Voilà pour la morale. Voici maintenant pour l’intelligence (nous parlons du bon temps de l’éducation romaine, et non pas de la Rome précisée, qui commence avec les Scipions). Alors chaque homme était appelé à tout. Les fonctions publiques ne se divisaient que par degrés, et non pas comme chez nous par attributions ; le préteur rendait la justice à Rome, et hors de Rome commandait l’armée ; le questeur était au civil un intendant de province, au militaire un munitionnaire-général. Le consul faisait la guerre, délibérait au sénat, offrait des sacrifices et des prières, général, orateur, pontife, homme politique tout à la fois.

De là les quatre grandes études qui composaient toute éducation : la guerre, le culte, le droit, l’éloquence ; c’étaient là les vraies sciences romaines. Il n’était personne qui ne commençât par être soldat, personne qui ne fût en sa vie accusé ou accusateur, personne qui n’eût quelque charge pontificale à remplir, ou quelque avis à donner sur le droit. Cicéron, qui cependant ne vint que tard, et qui nous semble un homme tout pacifique, fut général, avocat, financier, jurisconsulte, orateur, poète, philosophe, homme d’état. César fut tout cela, et bien plus que tout cela.

Mais à cette époque pourtant les anciennes mœurs étaient en décadence. Ces quatre sciences, ou plutôt ces quatre fonctions publiques (car les Romains ne les envisageaient que sous ce point de vue) avaient été long-temps la propriété exclusivement et jalousement gardée du patriciat. Quand elles furent ouvertes à tous les rangs du peuple, elles ne purent plus être cultivées par chacun : dans la presse on se les partagea ; l’un eut plus de cœur, et, sa première cause plaidée, se voua à la guerre ; l’autre plus de poumons, et après sa première campagne se mit à plaider ; celui qui ne se sentit de force ni pour la vie des camps, ni pour les clameurs du Forum, mit une branche de laurier sur sa porte, s’assit dans un grand fauteuil, et attendit les consultations. Il y eut alors, avec la même universalité d’éducation, trois carrières distinctes pour la jeunesse : l’armée, l’éloquence et le droit.

Mais comme d’un côté la gloire militaire menait aux premières fonctions politiques, positions parlantes, délibérantes, accusantes et accusées ; comme de l’autre le droit n’était guère qu’un pis-aller pour les mémoires courtes ou les poitrines faibles, tout le monde s’exerçait au partage en public. Voyez l’Angleterre du dernier siècle, cette vie de clubs, de hustings, de parlemens, où il n’est pas d’homme, si petit qu’il soit, qui n’ait un jour en sa vie à faire l’orateur devant son village ; où tout se fait à coups de harangues, où des meetings, des comités, le speech a passé dans la conversation. Il en était de même chez les Romains, qui ressemblaient tant aux Anglais, et bien mieux encore, parce qu’au lieu de l’air détrempé d’Angleterre, ils avaient l’air pur et le doux climat de l’Italie ; parce que tout se passait en face du ciel, affaires publiques, affaires privées, justice, commerce, société ; parce qu’en un mot on vivait à l’air. La pluie, il est vrai, faisait cesser les affaires, et au premier bruit de tonnerre on ajournait la question jusqu’au prochain jour de beau temps. Mais, du reste, les assemblées du peuple en Grèce et à Rome, que nous appelons des délibérations, ces assemblées de trois ou quatre mille hommes et davantage, si tumultueuses, si désordonnées, qui discutaient si peu et votaient si mal, ce n’était après tout que des moyens de publicité. La place publique, c’était à la fois le parlement, la bourse, le salon, le palais de justice et le marché. C’était le Pnyx à Athènes, lorsque cinq mille hommes se réunissaient pour écouter avec enthousiasme et voter avec fureur ; c’était l’Agora, la promenade des flâneurs et des causeurs de l’Attique, la manufacture des nouvelles, le centre du commérage, la tribune des philosophes, le meeting permanent, où chacun pouvait parler au peuple des affaires du peuple et de ses propres affaires, de sa maison, de son industrie, de son commerce, et où le socle de Démosthènes servait de petites affiches ; le lieu où aboyait Diogène, et où Timon le misantrope venait dire : « Hommes athéniens, j’ai chez moi un figuier où se sont pendus quatre ou cinq citoyens ; si quelqu’un veut s’en servir de la même manière, je l’engage à se hâter, car je vais couper l’arbre. « Tous ces noms de lycée, de portique, d’académie, nous rappellent que la philosophie, comme tout le reste, se tenait en plein air ; en un mot, on vivait à la tribune.

A Rome, il en était de même. Sous les empereurs, les bains et les basiliques vinrent bien disputer au Forum le monopole de la publicité ; mais sous la république, le Forum était le rendez-vous à peu près universel de tous les intérêts. Les jours ordinaires on y causait ; les jours de marché, où la nécessité y appelait tout le peuple, on y faisait devant ce peuple les affaires sérieuses, les affaires des citoyens comme celles de l’état ; on y adoptait un fils, on y faisait son testament ; enfin le Forum tenait lieu et de la société, ce grand élément de la vie du dernier siècle, et des journaux, ce grand élément de notre vie.

Cette accoutumance de vie publique, jointe à la gravité romaine, produisait une certaine solennité dans les mœurs, quelque chose d’officiel, d’apprêté, d’oratoire dans toutes les habitudes. La harangue était de tous les momens, de toutes les affaires ; concio est le speech des Anglais. Dans la vie de famille, on se haranguait comme dans la vie politique. Germanicus mourant harangue ses amis ; un rhéteur fatigué de vivre vient au Forum, monte à la tribune, expose en trois points les raisons qu’il a de mourir, puis retourne chez lui, cesse de manger et meurt. Antoine, violemment attaqué dans le sénat par Cicéron, ne se croit pas en état de lui répondre sur l’heure ; il va à la campagne, s’y enferme avec un maître de rhétorique, y étudie, déclame, improvise pendant quinze jours, puis revient au sénat et fulmine son écrasante improvisation. Dans Tacite, cet homme qui raconte son propre temps et qui le raconte avec une si profonde intelligence, Sénèque, que commencent à inquiéter les dispositions peu aimables de son impérial élève Néron, l’aborde et lui fait un speech dans toutes les formes pour lui demander sa retraite. Néron lui répond comme on ferait à la chambre : « Si je ne crains pas de répondre sans préparation à un discours longuement médité, c’est à toi que je le dois, etc., etc. »

Un avocat chez nous, c’est un homme souvent assez vulgaire, qui, secouant les plis d’une vieille robe noire, criant d’une voix enrouée des phrases mal faites et mal sonnantes, frappant sur le barreau, n’a certes rien de pompeux ni de théâtral. Mais un avocat chez les Romains, c’était un magique artiste de paroles, monté sur une large tribune, s’y promenant à droite et à gauche, se drapant habilement dans les plis de sa toge blanche (un rhéteur du temps des empereurs se plaint quelque part des petits manteaux de son temps, dans lesquels, disait-il, l’éloquence est étriquée), prenant le la d’un joueur de flûte afin de ne pas commencer sur un ton trop haut ou trop bas, donnant à sa voix toutes les inflexions étudiées d’une déclamation d’acteur, modulant son geste, se complaisant dans ses cadences, charmant au moins les oreilles quand il ne parlait ni à l’esprit, ni au cœur ; entamant avec une douceur insinuante les préventions de son auditoire, exposant avec clarté, racontant avec esprit, argumentant sans pédantisme, sophistiquant avec élégance, injuriant en phrases poétiques, vouant avec grâce son adversaire aux dieux infernaux, ayant des malédictions, des colères, des violences harmonieuses ; pleurant à la péroraison, pleurant de rhétorique, de fatigue, d’émotion même, car il ne faut pas oublier ce qu’il y a d’émotion facile et de sensibilité passagère dans les âmes méridionales. Telle était cette vie d’apparat et de dignité officielle, cette vie oratoire qui faisait que dès l’enfance on s’exerçait à la période cicéronienne. Plébéiens et patriciens, futurs soldats et futurs jurisconsultes, tous ceux qui recevaient une éducation recevaient celle-là. M. Pitt, à dix ans, montait sur la table, et de là improvisait devant son père de petits discours parlementaires. Auguste, à douze ans, prononçait l’éloge de son aïeule. C’était bien sous la république : la vie parlementaire était un but et un élément pour toutes ces éloquences naissantes. Sous l’empire, le but n’exista plus, mais les écoles subsistèrent. On continua à fabriquer des orateurs sans trop savoir pour quelle tribune. Et que vouliez-vous que fît la jeunesse ? L’art militaire et le droit ne sont guère des sciences d’école. D’ailleurs la jurisprudence était suspecte de républicanisme, la vie militaire très entachée de dangers et de fatigues, choses que n’aimaient plus les Romains de l’empire. Il n’y avait plus de Forum, mais il y avait encore ce sentiment artiste qui fait aimer les belles paroles, et que les Grecs avaient inspiré aux Romains. On ne délibérait plus, on discourait encore ; on avait renvoyé les orateurs, on gardait les maîtres de rhétorique.

D’un autre côté, l’éducation romaine avait perdu sa moralité première. Au patriotisme, le despotisme avait succédé ; à la divinité de la chose publique, la divinité de l’empereur. Ce dieu-là était fort redoutable ; il inspirait la peur, mais non la foi. Quel enseignement moral pouvait se baser sur l’adoration d’un Tibère ?

L’enseignement n’avait donc plus rien de sérieux ; il tombait dans les sophismes, les subtilités, les frivolités de la Grèce. Il y avait dans les anciens un fonds de dignité puérile qu’on ne laisse pas quelquefois d’apercevoir. La base de l’instruction première, c’était la mythologie des Grecs, à laquelle on ne croyait plus, mais que l’on apprenait toujours. Ces poétiques niaiseries étaient la première chose dont se remplissaient tous les cerveaux, le premier caractère dont l’imagination naissante, cette cire molle, restait timbrée. Ajoutez que l’érudition s’y était mise, et que, sans croire à Vénus ni à Hercule, on discutait avec conscience sur la couleur des cheveux de Vénus, sur le jour de la naissance d’Hercule. Il y avait des gens appelés grammairiens dont la suprême science était celle-là, et c’était à ces gens que l’on confiait l’intelligence naissante des enfans. On demandait à un précepteur que l’on voulait prendre le nombre des chevaux d’Achille, le nom de la mère d’Hécube. Tibère, ce vieux et farouche tyran, adorait les grammairiens, et passait ses momens de répit à leur poser des questions pareilles. De chez le grammairien le jeune homme passait chez le rhéteur, des puérilités de la religion aux puérilités de l’éloquence. Les Grecs, peuple bavard, avaient une foule de beaux diseurs depuis qu’ils n’avaient plus de Démosthènes. Quand Rome leur fut ouverte, tout cela vint professer à Rome, et y établir, comme les appelaient les vieux pères conscrits, leurs écoles d’impertinence. Ce qui caractérisa ces écoles, ce fut une combinaison de l’esprit alambiqué, puéril et disputeur des Grecs, avec l’esprit tendu, lourd et emphatique des Romains, l’union de la déclamation et du sophisme. Comme on n’avait rien autre à faire, ce fut une rage de déclamer, de disputer, de controverser, de plaider, de répliquer, d’improviser, de répondre. Vinrent à leur tour les nouveaux sujets de Rome, les barbares que l’on civilisait, criant, sophistiquant, avocassant à l’envi ; Gaulois, Bretons, Africains, Espagnols surtout, aux larges poumons, à la puissante poitrine, à l’imagination désordonnée, parlant des jours, des nuits entières, déclamant à table, déclamant en voyage, déclamant sous la tente. La vie de ces gens-là était un perpétuel monologue. Maintenant, dire quelle misérable chose c’était que leur faconde, ce serait difficile. L’un, pour augmenter la difficulté, demandait qu’on lui donnât le premier mot de son discours ; on lui donnait verubus, et il commençait par verubus. L’autre se proposait pour sujet d’éloquence cette question : a Pourquoi, si on laisse tomber un verre, se casse-t-il ? Pourquoi, si on laisse tomber une éponge, ne se casse-t-elle pas ? » Voici en peu de mots comment on procédait. Les commençans étaient bornés à des discussions moins incisives (suasoriœ). Ils engageaient Alexandre à se contenter d’avoir conquis la terre, à ne pas conquérir l’Océan. Ils conseillaient à Caton de ne pas se tuer, ou à Agamemnon de ne pas faire périr Iphigénie. Mais ces querelles avec les morts n’étaient que des jeux d’enfans ; il fallait en venir à la controverse, soutenir la lutte contre un adversaire, livrer bataille sur la grande scène de l’école. Les sujets de ces controverses sont incroyables. Voici quelques-unes de ces plaidoiries fictives sur lesquelles vous me pardonnerez d’insister, puisqu’elles étaient le dernier perfectionnement de l’éducation, l’exercice le plus intellectuel de la jeunesse et même de l’âge mûr.

Un homme et sa femme se font serment de ne pas se survivre. Le mari, un peu las de sa moitié, part pour un voyage et lui fait annoncer sa mort. Elle, trop confiante, tient parole et se jette par la fenêtre. Elle ne meurt pas cependant, elle guérit et apprend que son mari l’a jouée. Arrive son père, qui veut le divorce ; elle sans rancune, n’en veut pas. Plaidez pour le père, plaidez pour la fille. Autre exemple : un homme recueille des enfans exposés, leur coupe un bras ou une jambe, les fait mendier en cet état, et s’enrichit de ce qu’on leur donne. Accusez cet homme, défendez cet homme. — La loi (laquelle loi du reste n’est ni du droit romain, ni du droit grec, ni d’aucun autre, c’est une législation fabriquée par les rhéteurs, aussi fabuleuse que les événemens), la loi veut que si une jeune fille a été enlevée, elle ait le choix ou de faire mourir son ravisseur, ou de l’épouser sans dot. Un même homme a enlevé deux femmes ; l’une veut qu’il meure, l’autre veut l’épouser. Plaidez là-dessus.

Maintenant figurez-vous l’éloquence s’exerçant sur de pareils sujets ; les disciples venant les uns après les autres saupoudrer de nouvelles phrases l’absurdité d’une telle donnée, chacun à son tour plaidant le pour et le contre, entassant les antithèses, nageant en plein océan dans les tropes et les figures, appelant à son secours l’ithos et le pathos, toutes les niaiseries sonores, toutes les absurdités sentencieuses, pour dire bon gré mal gré quelque chose sur un sujet où il n’y avait qu’à se taire ; et cela aux milieu des hourras, des sifflets, des applaudissemens, des clameurs ; le tumulte du forum remplacé par un tapage d’écoliers. Il y eut un de ces rhéteurs qui, à force de se battre les flancs et de se monter la tête, en devint fou. Nous avons tout un livre composé d’échantillons de ces merveilleuses harangues, de ces beaux traits qui donnaient le signal des bravos. C’est le répertoire le plus vaste de paroles vides, d’éloquence à froid, d’antithèses creuses ; livre curieux à force de manquer de sens.

Voilà ce qu’étudiait toute la jeunesse avant de s’élancer dans la vie. Nous venons de dire comment toutes les carrières anciennes étaient tombées en discrédit. Avec cette éducation d’ailleurs, il semblait qu’il ne dût y en avoir qu’une, et que le monde dut être composé d’avocats. Et en effet, dans l’ancienne Rome, il n’y avait personne qui, pour sa part, n’eût commencé par l’être plus ou moins. Mais encore, après avoir vécu dans ce monde de sortilèges, d’enchantemens, d’empoisonnemens, d’incestes, parmi toutes ces lois imaginaires, ces catastrophes miraculeuses, ces procès impossibles, la tête pleine de toutes ces belles choses, comme on devait se trouver dérouté au tribunal du préteur, en face des hypothèques, du cours d’eau ou de la quarte falcidie !

Aussi les grands maîtres de l’art étaient-ils souvent malheureux au barreau. Il s’agissait un jour d’un homme qui demandait que le serment lui fut déféré. L’avocat adverse, rhéteur illustre, trouva un admirable mouvement pour lui répondre : « Tu demandes le serment, dit-il, eh bien ! jure, mais écoute la formule que je te prescris, jure par les cendres de ton père que tu as laissé sans sépulture, jure par la mémoire de ton père que tu as outragée... » Et le reste. L’adversaire, effronté coquin, prenant au bond la figure de rhétorique, se hâta de dire : J’y consens. Le préteur déférait le serment. «Mais, juge, dit l’avocat tout troublé d’être pris au sérieux, ce n’était pas un consentement, c’était une figure. — Vous avez dit : Jure ; il jurera. — Mais, juge, il n’y aura donc plus au monde de figures ? — On s’en passera, on peut vivre sans elles. » Le pauvre avocat perdit son procès, et de colère confina son éloquence dans l’enceinte de l’école, où tout le jour, au milieu des curieux, loin de la perfide réalité du barreau, il pouvait faire des figures de rhétorique sans danger pour ses cliens ni pour lui.

L’étude la plus commune non pas seulement de l’enfance, mais de toute la vie, était donc une étude inapplicable aux besoins de la vie, et Rome était inondée de jeunes gens qui s’élançaient dans le monde, la tête pleine de cette science menteuse, la mémoire farcie de sentences, de prosopopées, d’antithèses, avec un suprême dédain pour les réalités fatigantes de la vie, le travail, l’industrie, la guerre ; avec un suprême amour pour ses réalités agréables, la fortune, la réputation et le plaisir. Toute cette jeunesse avait l’ambition au cœur ; elle était romaine, c’est-à-dire, âpre dans ses sentimens, emphatique dans ses idées, s’acharnant à devenir quelque chose de grand en bien ou en mal. Elle n’avait qu’un instrument, c’était sa rhétorique et ses phrases ; il fallait que ses phrases la poussassent bon gré mal gré ! Alors on ne se contentait pas si facilement, même d’un succès d’argent sans gloriole, et d’une fortune qui ne faisait pas de bruit. Il fallait un nom, un nom qui fît peur, un nom qu’on maudît, mais un nom. Et puis, n’eût-ce été que pour la richesse, il fallait faire son chemin : j’ai dit comme ce siècle était besogneux ; comme, avec des patrimoines fortement entamés, il s’était fait pourtant, de ce qui serait pour nous des folies, des impossibilités du luxe, de véritables nécessités ; comment, sans des centaines d’esclaves, sept ou huit villas et le reste à l’avenant, on ne pouvait pas vivre, au point qu’Apicius, ayant dépensé plus de onze millions pour sa table, s’empoisonna quant il n’eut plus que deux millions ; comment enfin, dans les familles nobles surtout, il y avait une ruine plus avancée, et une plus forte passion de luxe et de grandeur. Ces patriciens, qui avaient été sous la vieille Rome les rois du monde, ne renonçaient pas facilement à toute puissance et à toute royauté. Déjà sous la république, Catilina, dévoré de dettes, avait voulu brûler Rome pour rétablir le rang de sa famille, et sous Tibère un héritier de Sylla, Libon, également dans sa ruine, consultait des devins, et perçait le cœur à des figures de cire dans l’espérance de devenir empereur.

Avec de tels élémens, la fausseté de l’esprit, l’absence de tout frein moral, le besoin, l’ambition, vous saurez comprendre quelle était cette jeunesse à qui Tibère sut donner de l’emploi selon son cœur.

Le caractère de cet homme n’est pas facile à comprendre. Il me semble que Tacite le fait trop habile. Le secret de sa vie, comme de celle de tous les tyrans, c’est, je crois, la peur. Malgré la profonde habileté qu’on lui suppose, nous le voyons toujours hésitant, craintif, se méfiant de tout et de tout le monde ; ne se décidant à rien, ni à interroger un prisonnier, ni à donner audience à un ambassadeur ; revenant sur ce qu’il a fait, faisant défense de sortir de Rome à l’homme auquel il vient de donner une charge dans les provinces. Le temps de sa jeunesse, il le passe à se faire petit pour ne pas inspirer de crainte ; il s’imagine offusquer les neveux d’Auguste, il se décide à quitter Rome ; on s’oppose à son départ, il reste trois jours sans manger ; de pitié on le laisse partir, il n’embrasse ni femme, ni enfans, ne dit point adieu à ses amis ; mais en route (voyez ce mélange d’ambition et de peur !) il apprend qu’Auguste est malade, et il s’arrête ; Auguste rétabli, il continue sa route ; il va à Rhodes, s’y fait tellement méprisable, qu’après avoir voulu l’empêcher de partir, l’empereur finit par le condamner à y rester ; il y vit avec les Grecs, ne porte plus la toge, ne monte plus à cheval, abandonne l’exercice des armes, ne voit aucun des voyageurs qui demandent à le visiter, se tient au centre de l’ile pour les éviter plus sûrement, supplie enfin Auguste de mettre un gardien auprès de lui pour surveiller ses actions et assurer qu’il ne conspire pas.

Mais, avec cette humilité, il avait en lui une dureté de mœurs qui ne se dissimulait pas. Il était de la famille Claudia, race sévère, en qui la raideur aristocratique était héréditaire. S’il n’avait pas l’orgueil de ses aïeux, il avait au moins leurs manières sombres et renfrognées ; il savait tout feindre, excepté l’affabilité et la grâce. Quelque besoin qu’il eût du peuple ou des soldats, il ne sut jamais donner des jeux au peuple, ni faire des largesses aux soldats ; plaire et sourire, cela passait sa nature. Pliant à l’excès quand il n’était pas le maître, il avait, quand il l’osait, une humeur que rien ne pouvait contenter, ni franchise, ni flatterie, ni liberté, ni servilité. Il envoyait mourir ses ennemis, il exilait ses adulateurs. « Oh ! les misérables nés pour l’esclavage ! » disait, en sortant du sénat, ce maître difficile à vivre, gardant, sous une attitude plate et rampante, des rancunes qui ne perdaient rien pour attendre. « Je plains le peuple romain, disait Auguste en mourant ; il va être broyé sous de bien lentes mâchoires »

Auguste, lui, en effet, avait gouverné tout autrement. C’était à force de grâce, d’affabilité, de secours aux grandes familles, de largesses au peuple, de jeux, de spectacles, de fêtes, de monumens, qu’il avait concilié tant d’intérêts et ménagé une douce quiétude au monde lassé des guerres civiles. Auguste, en mourant, continuait encore ce système ; il faisait au peuple romain des legs énormes que Tibère ne paya pas.

Ces souvenirs étaient embarrassans pour Tibère ; il ne lui allait pas de se faire gracieux ni libéral. Rien cependant ne lui paraissait très rassurant. Les légions, durement traitées par Auguste, qui avait réservé toute sa sévérité pour elles, se révoltaient, demandaient de l’argent et des privilèges, prétendaient faire un empereur, et faillirent tuer Germanicus, qui ne voulait pas l’être. Le sénat était plein d’ambitions aristocratiques profondes et concentrées ; le monde, enfin, s’était si long-temps et si bien reposé des guerres civiles, qu’il pouvait commencer à être las du repos. Tibère avait peur, et exprimait sa crainte par une métaphore moins noble que pittoresque : « Je tiens, disait-il, le loup par les oreilles. »

Sa grande ressource fut alors, comme auparavant, de s’effacer. Après avoir bien prié pour qu’on ne le forçât pas à devenir César, il semble prendre à tâche d’être aussi peu César que possible. Le sénat surtout, qui lui faisait le plus de peur, fut le souverain auquel il sembla soumettre toutes ses actions, lui renvoyant toutes les affaires, le consultant sur tout, l’encourageant à la liberté, parlant (sans que personne y crut, il est vrai) de rétablir l’ancienne république ; appelant les sénateurs ses maîtres, cédant le pas aux consuls, refusant tous les honneurs ; ne voulant pas être seigneur, pas même dieu ; faisant tout humblement de l’ordre, de la justice, de la paix publique ; simple préfet de police, sous la royauté du sénat. Quant au peuple, lui jetant, pour se populariser, le nom d’Auguste à la tête ; citant les paroles, adorant les traces, imitant les exemples d’Auguste ; ne prétendant pas cependant refaire, comme lui, les vieilles mœurs romaines ; et quand quelque sénateur hardi, vieux ou pauvre, proposait des lois contre le luxe, l’approuvant en théorie avec des restrictions dans la pratique. Quant aux provinces, les soulageant, diminuant les impôts, surveillant les préfets ; ne faisant rien pour la seule armée dont les légions étaient loin, dispersées au nord et à l’est, séparées les unes des autres par des déserts, et que par conséquent il ne craignait pas.

Je ne sais pourquoi cela ne dura point. C’est peut-être parce que Tibère n’était pas seulement effrayé du sénat, du peuple, des provinces et de l’armée, mais que, plus que tout cela, il y eut toujours un homme que ce grand trembleur craignit par-dessus tout : je veux dire son successeur. Le successeur de Tibère fut toujours son ennemi, et, par compensation, l’ami et l’idole du peuple. Auguste était à peine mort, que son petit-fils Agrippa avait été tué en prison. Le nouvel empereur protesta qu’il n’était pour rien dans cette mort, et on n’en parla plus. Mais après Agrippa vint un autre rival, Germanicus, le neveu de Tibère, qui, un peu malgré lui, en avait fait son fils adoptif. Nous venons de dire comment les soldats avaient voulu le créer César ; Tibère en eut tellement peur, qu’au commencement de son règne il se fit malade pour que Germanicus prît patience.

Je ne veux pas suivre cette histoire dans tous ses détails ; vous savez, par les admirables mémoires de Tacite, ce qui arriva à Germanicus. La bonne fortune de Tibère l’en délivra au moment où il devenait effrayant de popularité, où, bien venu des soldats et du peuple, il faisait un voyage triomphal dans les provinces et avait conquis la faveur de l’Orient. Le pauvre peuple, qui, comme tout le monde alors, avait l’intime sentiment de sa faiblesse, tomba en consternation à la perte de cet homme. C’était un ami de la liberté ; c’était, comme Marcellus, comme le premier Drusus, un martyr du noble et impossible projet de rétablir la république. Le peuple, fou de douleur, qui comprenait Tibère à travers sa dissimulation et sentait ce qu’il allait être, délivré de la crainte respectueuse que lui inspirait son neveu, passait la nuit à lui crier : ce Rends-nous Germanicus ! »

Germanicus mort, Rome ne demandait pas mieux que d’avoir une autre idole, Tibère un autre épouvantail. Cette fois, le présomptif successeur était Drusus, le fils même de Tibère, à qui le peuple eût volontiers pardonné, pour les beaux spectacles qu’il lui donnait, les goûts un peu sanguinaires qu’il commençait à manifester ; mais Drusus ne se souciait pas du rôle de Germanicus, et vivait de plaisir. Il ne s’en trouva pas mieux. Un homme de médiocre naissance, de mœurs infâmes, mais hardi, vigoureux d’esprit et de corps, prêt à tout, était devenu le favori de Tibère, non pas en lui plaisant, — Tibère n’était pas homme à se laisser séduire, — mais en lui rendant de bons, d’utiles, quoique peu loyaux services. Les ambitions romaines visaient tout d’abord au dernier but ; Séjan songeait peut-être dès-lors à devenir César, et comme Tibère était arrivé au trône grâce à la mort qui avait supprimé, pour lui faire place, trois ou quatre héritiers d’Auguste, Séjan eut aussi recours à la mort pour supprimer Drusus, le premier obstacle entre le trône et lui.

Il ne faut pas de longs détails pour vous faire comprendre cette effroyable famille impériale. Séjan n’eut besoin (ce qui n’était pas difficile sans doute) que de séduire Livie, femme de Drusus, et Drusus fut empoisonné. Tibère supporta cette mort en stoïcien ; il fut le premier à consoler le sénat, à rappeler chacun à ses devoirs, à préférer le soin de la chose publique à sa douleur. Il reparla encore, (était-ce besoin de popularité ou simplement habitude ?) de rétablir la république, de relever les lois, de laisser le gouvernement aux consuls.

Puis il introduisit au sénat, comme futurs héritiers du trône, les fils de Germanicus. Ces enfans, présentés aux pères conscrits au milieu des larmes de tous et des souhaits répétés pour leur bonheur, se trouvèrent désignés au même moment à la faveur du peuple, qui était plus que consolé de la mort de Drusus, aux craintes de Tibère et à la haine de Séjan. C’était pourtant encore, dans ce temps où il y avait si peu de puissances, une puissance que la maison de Germanicus. La mère de ces enfans, Agrippine, véritable matrone romaine, chaste, sévère, orgueilleuse et féconde ; s’imposant à l’admiration et à l’amour du peuple par des vertus qui n’étaient plus de son temps, mais que l’orgueil romain aimait à retrouver comme des types de sa grandeur ancienne ; se séparant, par la fidélité de son veuvage, par la pureté orgueilleuse de sa conduite, par le nombre de ses enfans, des autres femmes de la famille des Césars ; cultivant avec un soin antique les souvenirs que le peuple avait gardés de son mari ; Agrippine était la véritable protectrice et la force politique des six enfans que Germanicus avait laissés, de ses deux fils aînés surtout, Drusus et Néron. — Le peuple regardait avec espérance cette maison où la couronne allait passer après la mort d’un prince qui commençait à vieillir. L’armée, que tenait en disgrâce le génie peu belliqueux de Tibère, n’eut pas demandé mieux que de proclamer empereur le fils de son général. Tout ce qu’il y avait à Rome de vieille noblesse, d’illustrations toujours mal vues et dangereuses sous Tibère, de généraux écartés des armées, de compagnons d’armes de Germanicus, tout cela maintenu dans la suspicion, dans le péril, par la méfiance du prince contre toute supériorité, se ralliait à Agrippine et à ses enfans.

Séjan lança ses ruses et ses intrigues à travers cette puissance trop fière d’elle-même. Agrippine, avec sa hauteur et sa liberté de parole, se perdit en laissant paraître des soupçons qu’on lui avait fait concevoir contre Tibère. Le jeune Néron, le favori du peuple et de sa mère, inconséquent et léger, se livra à des amis qui n’étaient que des espions, tandis que d’autres amis du même genre excitaient contre lui la jalousie de son frère, se laissa entraîner, par leurs provocations, à d’imprudentes invectives, dont chaque parole était recueillie et dénoncée. L’espionnage alors était partout ; et comme ailleurs, dans l’aimable famille de Tibère, par la femme de Néron, la fille de sa maîtresse Livie (voyez comme chez ces femmes la vertu était héréditaire !), Séjan n’ignorait pas un mot, pas une plainte, pas un soupir, pas un rêve de ce jeune homme. Peu à peu, il sapait les états de cette noble maison ; les uns après les autres, les anciens amis de Germanicus, espionnés, dénoncés, accusés, mis à mort, laissaient sans rempart et sans défense l’imprudente famille de leur patron.

L’alarme s’y mit bientôt, et le vertige qui vient après elle. Néron ne rencontrait plus personne qui lui parlât ; on se détournait en le voyant ; les amis de Séjan se raillaient de lui. Agrippine, dans une espèce de délire, vint un jour se jeter en pleurs aux genoux de Tibère, et lui demander, elle dont toute la gloire était d’avoir été comme les anciennes Romaines, univira, la permission de se remarier. On leur conseillait de s’en aller sur le Forum, d’embrasser la statue d’Auguste, d’appeler le peuple à leur secours contre cette guerre sourde et irrésistible que leur faisait la délation, ou bien encore de fuir en Germanie, d’aller trouver les légions, de se mettre sous la protection des aigles du prétoire. Ils firent la double faute d’écouter ces conseils et de ne pas les suivre.

Tibère méditait un grand coup ; mais il avait peur. Il eut recours à sa ruse ordinaire, il fit le mort ; il partit de Rome, presque sans cortège, avec ses amis les grammairiens, ne voulant entendre parler ni de harangues, ni de félicitations sur son passage. Les astrologues, la puissance du siècle, prédisaient qu’il ne reviendrait pas à Rome.

Alors, en bon homme, en amateur des beautés de la nature, il se promena long-temps autour du golfe de Naples, à Nole, à Sorrente, toute la promenade des dandies anglais ; il ne fut content que lorsqu’il se fut enfermé dans l’île de Caprée. Il ne se laissa plus aborder par personne ; ses lettres lui arrivaient par Séjan, tout puissant par son absence. Le sénat lui demandait en vain le bonheur de le voir. Une seule fois Tibère daigna venir habiter quelques jours la côte de Campanie, et le rivage fut couvert de sénateurs, de chevaliers, qui, tremblant devant Séjan, et espérant mieux du maître que du serviteur, passaient les nuits sur le rivage pour attendre le moment de parler au prince, faisant la cour au portier de Tibère, jusqu’à ce que, sans les avoir vus, il les renvoyât à Rome. Il aimait à être loin les jours qui devaient décider de ses projets.

Ce fut de Caprée, où il semblait comme le prisonnier de Séjan, qu’arriva une lettre vague, obscure, perfidement équivoque comme les siennes, dans laquelle il accusait Agrippine d’orgueil, Néron d’impudicité. On avait alors, et nous tâcherons d’expliquer pourquoi, tellement peur les uns des autres, que le sénat trembla que la lettre ne fût un piège tendu contre lui plutôt que contre la famille de Germanicus. Dans l’avis d’un homme qui passait pour avoir part à la confiance de Tibère, il crut entrevoir la volonté du prince, et décida qu’il attendrait. Cependant le peuple entourait le sénat, portait en triomphe les images de Néron et d’Agrippine, criait que la lettre était fausse ; car le peuple, lui aussi, avait peur de Tibère, et, loin de vouloir l’attaquer en face, criait : Vive César ! La cour de Caprée répondit par des reproches menaçans. Le sénat dédaignait donc les plaintes de l’empereur, le peuple était en révolte, les lois violées. Le sénat trembla de sa faute, et se tint prêt à obéir à tout. Néron fut exilé dans une île presque déserte, Drusus enfermé dans les souterrains du palais. Avant peu d’années, Néron était mort dans l’île Pontia. Tibère faisait raconter devant le sénat comment Drusus, privé d’alimens dans sa prison, avait vécu neuf jours de la bourre de son matelas, et était mort en vouant à l’exécration la mémoire de son bourreau ; comment enfin Agrippine, également reléguée dans une île, avait fini par s’y donner la mort.

Mais c’est ici qu’il faut voir à l’œuvre l’exilé de Caprée : il n’avait, pour ainsi dire, plus de successeur à craindre, tant était grand le vide qu’il avait fait dans sa propre famille, ou plutôt le successeur qu’il devait craindre, ce n’était plus un César : c’était l’homme sous lequel il avait pris plaisir à disparaître ; c’était l’instrument qui lui avait servi jusque-là à écraser ce qui lui faisait ombrage. Cet instrument, dès qu’il devenait inutile, devenait dangereux. Séjan n’était-il pas venu lui demander en mariage une femme du sang impérial, Livie, qui était déjà sa maîtresse ? cet homme ne pouvait-il pas prétendre à lui succéder ? et, aux yeux de Tibère, un héritier ressemblait beaucoup à un assassin. Cependant tout était habitué à obéir à Séjan, la force de l’empire était dans ses mains, la lutte pouvait devenir dangereuse.

Tibère n’attaquait jamais de front ; il chercha d’abord à Séjan un rival. Ce fut le dernier fils de Germanicus, Caïus, aimé, à cause de son père, du peuple et de l’armée, et que le prince commença à montrer comme son successeur. Il lui chercha aussi un remplaçant, destiné à être après Séjan préfet du prétoire, c’est-à-dire chef de la seule force militaire dont on ne se défiât pas, et gouverneur de l’empire sous Tibère. Macron fut celui qu’il choisit.

Écoutez maintenant cette scène de la vie romaine, et voyez comment il s’y prit pour briser son Séjan. Il commença par bien s’assurer sur son rocher de Caprée ; il tint des vaisseaux prêts pour sa fuite, établit des signaux pour connaître plus tôt l’issue de l’événement. Macron alors, au milieu de la nuit, arrive à Rome, rencontre Séjan : « J’ai une lettre de César pour le sénat, dit-il, César te fait tribun. » C’était l’associer à l’empire. Séjan, plein de joie, arrive au sénat : on le félicite de toutes parts. Cependant on lit la lettre ; elle était longue, soumise, obséquieuse, parlant un peu de Séjan, puis revenant à des choses indifférentes, puis à Séjan encore, et se plaignant de lui ; cela étonnait. Les amis de Séjan étaient graves, silencieux ; ceux qui étaient moins directement liés à sa fortune faisaient quelques pas pour s’écarter de lui. Mais vint la fin de la lettre, où le vieux César, d’un ton piteux, bas, plaintif, demandait qu’un des consuls et une garde de soldats vinssent le prendre à Caprée pour le conduire à Rome en sûreté s’expliquer devant le sénat. (Terrible menace que cette poltronnerie !) Tout changea de face ; le sénat, qui, un moment auparavant, complimentait Séjan, se mordit les lèvres ; les préteurs l’entourèrent ; les malédictions tombèrent sur lui comme l’orage, comme au 9 thermidor.

Et pour que la ressemblance fût plus parfaite, les prétoriens, les soldats de Séjan, lui manquaient de parole. Macron était dans leurs rangs, jetant de l’or, montrant les ordres de César. Incertains, n’osant attaquer, n’osant défendre, ils prirent un terme moyen et plus sûr ; ils se mirent à piller Rome. Mais le peuple de Rome, lui, avait bien autre chose à penser ; il avait Séjan à traîner dans les rues, il avait à blasphémer cette idole déchue, ses statues et ses trophées à briser sous ses yeux, son corps à jeter au croc, aux gémonies. Et ce corps y avait été jeté depuis neuf mois avant que Tibère se crût bien sûr de son fait, et eût le courage de sortir de la maison qu’il habitait.

Quelques naïfs espéraient alors un gouvernement plus doux ; il devait en être tout autrement. Les amis de Séjan, c’est-à-dire tout ce qui lui avait fait la cour, tout ce qui avait flatté ses premiers esclaves, c’était une belle matière à proscriptions. Il se mêlait à cette poursuite, vaste et indéterminée, quelques ressentimens d’honnêtes gens. Le sénat osa deux ou trois fois profiter de l’occasion pour frapper, parmi la foule des proscrits, quelques bien infâmes délateurs. Le moment était chanceux pour ceux-ci ; ils avaient beaucoup à gagner, beaucoup à perdre.

On connaît l’horrible supplice des enfans de Séjan. Les prisons étaient remplies de ses amis ou de ceux qui passaient pour tels. Tibère, fatigué, les fit massacrer tous à la fois. Ce fut un affreux carnage. Il y en avait de tout sexe et de tout âge, d’illustres et d’inconnus ; il y avait des cadavres entassés, d’autres épars çà et là ; on les jetait dans le Tibre sans que leurs parens pussent seulement en approcher. Des gardes étaient là épiant chaque douleur, et tous ces corps flottèrent à l’aventure, sans que personne osât, tant les liens de la vie humaine étaient brisés, en ramener un seul sur le rivage, ou rendre le moindre honneur à ceux que le flot y portait.

Ce fut alors le plus haut période des cruelles passions de Tibère. Accoutumé à la terreur universelle, bien enfermé dans sa retraite, alléché par le sang qu’il avait goûté, il n’eut plus de frein, ni de mesure. Des enfans de neuf ans, selon Suétone, furent punis du dernier supplice ; le deuil devint matière à accusation. Les femmes, qu’il était plus difficile de condamner sous d’autres prétextes, furent poursuivies pour cause de douleur (ob lacrymas). Tout pliait devant Tibère ; le sénat était d’une servilité fatigante pour lui-même. Dion rapporte que les deux consuls, qui venaient de célébrer le vingtième anniversaire de son règne avec tout le luxe ordinaire d’encens et de flatteries, furent aussitôt accusés, et reçurent leur sentence de mort. Gallus, condamné par le sénat au moment où il était à la table du prince, attendit pendant trois ans l’exécution de son jugement. C’était, en effet, un jeu de Tibère que de faire languir les proscrits en face du supplice. A l’un d’eux qui lui demandait la mort, il répondit : « Je ne suis pas encore réconcilié avec toi. » Enfin, trois ans après la chute de Séjan, on poursuivait encore ses amis ; et Tibère, impatient d’être au courant des supplices, était venu, non pas dans Rome, où la peur lui défendit à jamais de rentrer, mais aux portes de cette ville, recevant les nouvelles d’un jour à l’autre, assistant ainsi au cours de sa justice, correspondant sans retard avec ses bourreaux.

J’ai poussé tout de suite les événemens jusque-là. L’histoire de Séjan complète celle de la famille impériale, qui forme la partie extérieure, la partie dramatique de l’histoire de Tibère ; j’ai réduit tout cela à aussi peu de pages que j’ai pu ; et en voilà bien trop sur ces hideuses passions. Ce palais des Césars fut un vrai coupe-gorge domestique. Il n’y eut guère d’esprit de famille chez les rois avant le christianisme.

Mais ce sont là les faits et non pas les choses, les événemens sans leurs principes, l’énigme sans le mot. Voyons quelle était la vie, l’ordre, l’économie sociale de l’empire. J’ai dit comment Tibère avait commencé par se faire humblement et obscurément administrateur, homme de police, justicier ; tout cela, il est vrai, avec la façon qu’y mettait son caractère sévère, rigoureux, renfrogné. Cependant il laissait peu à peu tomber les vieilles traditions qu’Auguste avait voulu relever. Auguste, avec son esprit de grâce et de tempérament, n’en avait pas moins gêné, autant qu’il était en lui, la pente de son siècle ; Tibère, en lui laissant peu à peu reprendre son cours, ne lui en faisait pas moins une mine triste et grondeuse. Quand il s’agissait de quelqu’une des questions vitales de cette époque, des lois somptuaires, des lois sur le mariage, de toutes les bornes qu’Auguste avait voulu poser contre la décadence des mœurs romaines, et que chaque jour le reflux du siècle travaillait à renverser, Tibère prenait son front ridé, sa voix d’amertume et de reproche ; il parlait comme les vieux Appius ses ancêtres, et concluait cependant en faveur du siècle ; il lui ouvrait toujours quelque porte pour échapper à la prison dans laquelle Auguste avait voulu le renfermer, ou du moins il tenait entr’ouvertes celles que de vieux grondeurs, moins politiques que lui, auraient voulu tenir closes à toujours ; il ne voyait pas grand mal à ce que les fortunes et les illustrations, dont il avait toujours la même peur, se ruinassent en vases d’or, en habits de soie, en châteaux immenses, en multitudes d’esclaves ; à ce que les âpres et insatiables passions qui dévoraient la jeunesse, devinssent plus ardentes et plus amères, à ce que les haines de famille s’aigrissent, à ce que les grands noms vinssent se déshonorer et périr dans les dissensions domestiques, les empoisonnemens et les adultères. Tout cela ne gâtait rien à sa politique.

Mais il commençait à entrevoir, pour elle, un autre moyen d’action. Il y avait, sous la république, une loi Julia contre ceux qui auraient diminué la majesté du peuple. Qu’était-ce que diminuer la majesté du peuple ? Ce n’était rien, c’était tout ; c’était ce que nous appelons lèse-majesté, haute et petite trahison, crime politique, complot, mots vagues et indéfinis dont l’arbitraire généralité est nécessaire sans doute, puisque partout il y a dans les lois quelque chose comme cela.

Mais n’oublions pas que la patrie, que le peuple était dieu, divinité plus sévère que les bénins dieux de l’Olympe qui, eux, savaient entendre la plaisanterie ; la sédition ou le complot étaient donc en même temps une impiété, et les lois de majesté (ce mot-là même n’appartient qu’aux dieux) joignaient au vague des lois politiques la rigueur des lois de sacrilège. Un mot, un sourire pouvait être un blasphème envers le dieu aussi bien qu’une attaque à main armée était un attentat envers le souverain.

Quand finit la république, la divinité du peuple passa tout naturellement à l’empereur. Le César était la patrie incarnée, la patrie était dieu, César fut dieu, cela ne souffrit nulle difficulté. Dans l’antiquité, rien n’était à si bon marché que d’être immortel : depuis Hercule et Jupiter, c’était un petit plaisir qu’on ne faisait marchander à personne.

Voici donc l’empereur investi de toute la sainteté du peuple ; monarque à défendre contre la trahison, dieu à venger du sacrilège ; la loi Julia vint tout d’abord s’appliquer à la majesté des empereurs, et Tibère, consulté sur la question, n’eut qu’à répondre : « Observez les lois. »

D’ailleurs, comme cette loi frappait tout, elle pouvait servir aussi la justice, tout faire, même un peu de bien. — Des chevaliers obscurs et coupables, de riches publicains qui s’étaient engraissés dans les provinces, des gouverneurs qui avaient pillé (et on pillait tant), des femmes de grandes maisons dont Tibère aimait à publier les désordres, utilisant ainsi la vieille moralité romaine, qui faisait de l’adultère un crime capital, furent les premières victimes. — C’était un merveilleux légiste que Tibère, habile à trouver des ressources pour toutes ses passions dans l’arsenal des lois anciennes, à « cacher sous de vieux noms des accusations toutes nouvelles, » homme d’une religieuse légalité, parce qu’il savait que la légalité permet tout ; déjà cependant âpre à la justice, se cachant dans un coin du tribunal pour voir si son préteur châtiait bien.

Ainsi marcha-t-il humble et timide, tant que vécut Germanicus ; peu à peu il se sentit fortifié, et c’est ici qu’il sut se servir de cette jeunesse des écoles dont nous parlions.

Chez les anciens, le droit d’accuser, comme chacun sait, appartenait à tous, l’accusation était populaire. Un jeune homme, tout frais émoulu des combats de l’école, jeté dans la lice, bien des fois sanglante, des partis, ne connaissait rien de mieux que de lancer dès l’abord son gant au parti contraire, de prendre un homme corps à corps et de l’accuser. — Quel était le sujet de l’accusation ? Peu importe ! il s’agissait d’obtenir une victoire pour son parti, de faire prononcer les juges pour soi, d’exiler un des adversaires (car, dans la règle, on ne mettait pas à mort). L’accusation était le début, elle était plus hardie, plus brillante, plus honorée que la défense ; l’humaanité n’était pas une vertu chez les anciens ; Sénèque la défend aux stoïciens, et Virgile dit du sage : « Il n’a ni pitié pour le pauvre, ni envie pour le riche. » Crassus fut accusateur à dix-neuf ans, César à vingt-un, Pollion à vingt-deux.

Avec cela se combine un trait des plus remarquables des mœurs anciennes ; l’inimitié n’était pas, comme chez nous, quelque chose d’équivoque, qu’on avoue à peine, qui se cache sous des formes polies ou sous l’affectation de l’indifférence ; c’était quelque chose de patent, d’authentique, de formel, de déclaré. On entamait une inimitié, pour ainsi dire, comme on entame un procès ; c’était une affaire que l’on commençait en faisant dire solennellement à un homme que l’on cessait d’être son ami, et que l’on terminait en plein Forum devant des juges, en lui faisant, par sentence politique, interdire le feu et l’eau. C’était souvent ce qui jetait un homme dans un parti pour être à même d’y défier son ennemi ; en un mot, c’était le duel de ce temps-là : il s’y mêlait du point d’honneur. Cicéron se justifie par l’intérêt public d’avoir fait cause commune avec ceux qui avaient été ses ennemis. On se faisait gloire d’avoir des inimitiés, de les entreprendre, de les soutenir, de les mettre à fin ; il y en avait d’héréditaires dans les familles ; en un mot, dans l’âpreté de cette vie parlementaire, elles étaient à la fois un devoir, une gloire, un objet d’ambition, et pour les soutenir, la grande arme, c’était l’éloquence.

Sous l’empire, tout cela subsista, mais sans cette union avec la vie publique qui donnait à ces passions un but, une utilité, une grandeur. Il y eut, comme par le passé, des haines personnelles et des haines de familles, d’effroyables désordres ; — le luxe, l’habitude de l’empoisonnement, l’attérissement des fortunes, ne faisaient que les rendre plus violentes. De toutes ces familles sans lien et sans pudeur, de tout ce monde qui ne demandait pas mieux que de se déchirer à belles mains, sortait cette jeunesse que nous avons décrite, hardie, sans moralité, presque toujours sans argent, âme damnée de qui lui ferait une fortune et un nom, bourrée de rhétorique, sentant bouillonner en elle-même son ambition sans but et son inutile faconde.

Pour ces jeunes gens, comme pour leurs ancêtres, la porte de l’accusation était la première ouverte ; mais, dépouillée de la grandeur de la vie politique, cette carrière devenait tout-à-fait infernale ; il n’y avait plus, même en apparence, de but désintéressé, il n’y avait que la vengeance et plus souvent encore le métier. Ce métier était celui de délateur (nom classique dans toute l’antiquité romaine), métier profitable, car l’accusateur avait droit à des récompenses légales et prenait part dans les confiscations. La délation menait plus loin : à faire parler de soi, à se faire redouter, admirer même, à recevoir des saluts dans le Forum, à avoir le matin des cliens dans son antichambre, à se faire suivre au Champ-de-Mars par une foule d’empressés ; ce n’était pas seulement aux hommes qu’on faisait peur ; on faisait trembler les familles, on inclinait sous soi l’orgueil des grandes maisons, on avait sous sa protection des villes et des provinces ; un roi était trop heureux de l’amitié d’un délateur.

Ceux qui commencèrent ce métier furent d’abord des hommes vulgaires, ignobles, méprisés ; mais bientôt les ambitions, les grands talens y vinrent. Les mêmes noms qui figurent dans les thèmes du professeur Sénèque, comme ceux de grands rhéteurs ou d’écoliers de grande espérance, Haterius, Romanus Hispo, nous les retrouvons dans Tacite comme ceux de délateurs illustres ; nous les avons laissés à l’école, nous les revoyons au sénat en face d’accusés [2].

Et pendant que ces hommes, usant de leur liberté dans les limites légales, évoquaient, more majorum, dans le champ clos de l’accusation, toute gloire, toute supériorité, toute richesse, traduisaient devant les juges et devant le monde les désastres et les dissensions des familles, en y ajoutant toujours le crime de lèse-majesté, complément obligé de toute accusation, Tibère pouvait se tenir tranquille, il n’était pour rien là-dedans ; chacun était dans son droit. Bien plus, au-dessous des délateurs, ceux qui ne pouvaient aspirer à ce noble métier, formaient une armée de témoins et d’espions, armée payée comme ses chefs, car la loi leur donnait des récompenses ; armée active, partout répandue, surveillant les pas, les paroles, entrant dans toutes les confidences, provoquant toutes les indiscrétions, les dénonçant toutes ; sans cesse en correspondance avec César, qu’elle informait secrètement, et qu’elle dispensait de monter une police.

Les motifs d’accusations ne manquaient pas ; le dieu empereur était plus jaloux encore de sa dignité que le dieu peuple. Il ne s’agissait seulement pas du prince vivant ; la piété de Tibère envers son prédécesseur ne souffrait pas d’outrages à la mémoire d’Auguste : briser une statue d’Auguste, s’habiller ou se déshabiller devant son image, étaient des crimes capitaux. Un poète qui, dans une pièce de théâtre, avait fait adresser des injures à Agamemnon, passait pour avoir manqué de respect à la royauté. Un autre, par excès de hâte, avait composé l’éloge funèbre de Drusus lorsque Drusus vivait encore ; c’était lui porter malheur : il fut condamné à mort. Toutes les superstitions de l’antiquité étaient appelées au secours de la tyrannie.

Quant aux vrais motifs de l’accusation, un peu de fortune, un peu de naissance, un peu de gloire, la haine d’un délateur suffisait. L’avarice, passion long-temps inconnue à Tibère, commençait à se développer en lui. Les confiscations arrivaient au fisc, et le fisc n’était autre que le trésor de l’empereur. Si l’impôt frappait les biens, la délation frappait les fortunes mobilières ; les premiers citoyens de la Gaule, de l’Espagne, de la Syrie, de la Grèce, furent condamnés pour ce seul fait, d’avoir eu en portefeuille plus du tiers de leur fortune.

Voilà ce qu’était une accusation ; l’homme à qui elle tombait sur la tête était marqué du doigt comme un pestiféré ; on l’abandonnait de toutes parts ; s’il passait dans les rues, on se mettait à fuir, et puis ensuite on revenait sur ses pas, et on se montrait de peur d’avoir laissé voir sa peur ; amis et parens laissaient un grand vide entre eux et lui. Il y avait une raison à cela, c’est que l’accusation gagnant de proche en proche comme la peste, d’un homme elle passait à sa famille, à ses amis, à ceux qui l’avaient salué, à ceux qui l’avaient vu. Pour ne pas être accusés, amis et parens se faisaient quelquefois même accusateurs. La première pierre une fois jetée au proscrit, chacun se hâtait de décharger la sienne ; le moyen de se sauver était de le perdre ; le fils dénonça son père. Ici se retrouvaient encore les traditions du patriotisme romain exploité par le despotisme impérial, et les délateurs immolaient leurs parens à Tibère, comme Brutus avait fait mourir ses fils, ou Horace sa sœur.

L’accusé restait libre, et cependant ne songeait pas à s’enfuir ; pourquoi ? Nous ne le savons pas ; c’est un fait qui révèle dans la société antique mille circonstances étrangères à la nôtre. L’empire était si vaste, la cohésion de ses parties si puissante, la main du pouvoir si prompte à se faire sentir partout, que la fuite semblait impossible. « En quelque lieu que tu sois, écrit Cicéron à Marcellus, songe que le bras du vainqueur peut t’y atteindre. » Nous avons l’exemple d’un seul homme qui tâcha d’échapper à la puissance de l’empire ; c’était un chevalier romain qui s’enfuyait chez les Parthes. On trouva cela étrange ; on l’arrêta et on le ramena à Rome. Tibère s’en soucia si peu, qu’il le laissa vivre.

Où fuir d’ailleurs ? au-delà des bornes de l’empire on ne connaissait rien. L’empire romain, comme nos monarchies, n’était pas terminé par des fleuves, par des chaînes de montagnes, par des limites certaines ; à ses extrémités, des royaumes tributaires, des peuples barbares à demi soumis faisaient suite aux provinces gouvernées par les préteurs et prolongeaient la puissance de l’empire. Où était la borne ? On ne le savait pas ; elle était là où l’on ne connaissait plus rien, là où vivaient des peuples sauvages, où la géographie devenait fabuleuse. Il fallait vivre à Rome ou y mourir, vivre dans cette lumière, comme dit Cicéron, vivre de la pleine vie du Champ-de-Mars et du Capitole, comme ce Vénitien exilé qui revint à Venise, sûr d’y trouver son supplice, mais aimant mieux mourir à Venise que vivre ailleurs.

Ni fuir, ni se cacher ! Ces deux espérances du proscrit qu’à toutes les autres époques le dévouement a si puissamment aidées, étaient perdues pour le proscrit de Tibère. Personne n’avait foi en personne. Rome était pleine d’esclaves ; des esclaves seuls cultivaient la campagne, et entre l’esclave et l’homme libre, il n’y avait nul lien d’humanité ; c’était une autre nature. Sous Sylla, il y eut encore de nobles dévouemens d’esclaves pour leurs maîtres. Sous Tibère, nous n’en trouvons plus ; la peur et la trahison, l’espionnage volontaire, étaient partout ; et la police, faite par la trahison et la peur, était bien autrement inévitable que ne l’est la police faite par le pouvoir [3]. L’accusé paraissait donc devant le sénat, juge suprême des accusations de lèse-majesté. Il se présentait seul devant tous ces hommes, courtisans, intimes complices ou tremblans ennemis du prince ; devant ces vieilles toges qui avaient, les unes à se défendre de leur illustration, les autres à garder sauve leur obscurité ; devant tous ces restes mutilés de l’aristocratie ancienne, ennemis les uns des autres, honteux de leur nom, et tremblans de leur gloire. — En face de lui, trois, quatre, cinq accusateurs. On se réunissait pour l’écraser. S’il avait gouverné une province, elle ne manquait pas d’envoyer quelque parleur disert, tout fier de se montrer sur le grand théâtre de Rome. Et ce n’étaient pas les accusateurs seulement : les témoins n’étaient point comme chez nous de simples narrateurs ; ils discouraient, invectivaient, se fâchaient aussi librement, aussi oratoirement, que qui que ce fût ; tous avaient été trop long-temps à l’école pour perdre les belles choses qu’ils y avaient apprises. Alors pleuvaient, comme la grêle, les injures oratoires, l’imprécation, l’évocation, l’apostrophe, toutes les colères de la controverse, tous les souvenirs du rhéteur ; on nageait en pleine déclamation. De défenseur, il n’en est pas question, non pas que la défense fût interdite, mais parce que nul n’osait s’y risquer. L’accusé renversé par l’invective se relevait à peine, que l’hypotypose ou la prosopopée venait l’écraser ; il rendait le dernier soupir sous les foudres de l’apostrophe.

Ceci peut paraître puéril ; mais souvenons-nous que les anciens étaient beaucoup plus puérils que nous : la puissance des phrases était immense. Quand Manlius fut accusé devant le peuple, on crut faire beaucoup contre lui, parce qu’on lui ôta un mouvement d’éloquence en lui ôtant la vue du Capitole qu’il avait défendu. On écoutait, on admirait, on se laissait persuader en artiste ; la moralité du but importait peu. L’habitude était vieille de séparer le talent de la conscience, d’applaudir à l’emphase des mots sans songer à la vérité des choses ; cet homme avait bien parlé, que pouvait-on lui refuser ?

A ces accusateurs, à ces témoins, s’ajoutait le grand moyen de la procédure romaine, la torture des esclaves ; on ne donnait jamais la question à un homme libre ; mais, à un esclave, que pouvait-on faire de mieux ? Seulement la loi défendait de mettre à la torture les esclaves mêmes de l’accusé. En habile procureur, Tibère sut éluder cette loi ; il fit vendre aux agens du fisc les esclaves de l’accusé, et dès-lors ils purent être mis à la question sans le moindre scrupule légal.

Contre tout cela, contre ces témoignages, contre ces interrogatoires par la main du bourreau, contre ces ennemis hardis, effrontés, soutenus par César, habitués à la parole, l’accusé était seul, altéré, sans faconde, il perdait la force de nier les imputations les plus menteuses ; mais pourtant, s’il avait du cœur, il n’en était pas toujours de même : en ce temps, chacun tremblait pour soi, et lorsqu’on s’était mis au-dessus de la crainte commune, il n’était pas difficile de dominer les autres en la leur rappelant. L’accusé pouvait tout de suite se grandir au rôle d’accusateur, nommer de prétendus complices, ou même sans se reconnaître coupable, dénoncer son ennemi ; alors, dès qu’il avait quelque éloquence, c’était une épouvantable lutte. Ces deux hommes, l’un s’érigeant en délateur, l’autre descendu au rôle d’accusé, parlaient à outrance pour leur vie ou leur mort : vrai combat de gladiateurs, duel à mort dont Tibère était l’impassible et l’heureux spectateur ; car il aimait toujours à voir aux prises l’un avec l’autre ceux qui avaient quelque puissance. Un accusateur ainsi accusé perdit la tête et s’enfuit ; Tibère le fit ramener de force pour soutenir sa dénonciation jusqu’au bout.

Il y a même plus, après la chute de Séjan, lorsque l’on poursuivait ses amis, l’un deux osa avouer qu’il l’avait été ; mais en même temps il rappela au sénat tout entier que le sénat en avait fait autant que lui : — « Nous avons flatté tout ce qui l’entourait, nous avons fait la cour à ses affranchis, nous avons été heureux de nous faire reconnaître de son portier. » Ce nous le sauva. Un autre, à qui l’on demandait le nom de ses complices, commença à les désigner parmi ses juges ; les pères conscrits tremblèrent sur leurs sièges, le désespoir de cet homme les menaçait tous : ils se hâtèrent d’étouffer sa voix par des murmures et de le condamner.

Il y avait une autre raison pour se hâter. La condamnation était presque toujours si certaine, que l’accusé, dès le premier moment, cherchait à y échapper par le suicide. Allait-il attendre, dans sa maison, que les pas des soldats vinssent l’avertir qu’il était temps de mourir ; que deux valets du bourreau lui passassent le lacet au cou dans un cul de basse fosse ? souffrirait-il que son corps fut traîné aux crocs, jeté aux gémonies, qu’on vendît ses biens sous la pique du préteur au profit du fisc, que ses accusateurs s’engraissassent de son patrimoine ; que son testament, l’acte le plus solennel et celui qui tenait le plus au cœur du citoyen romain, fut déchiré ? Mais si l’accusé était pressé de mourir, Tibère et le fisc tenaient à ce qu’il attendît sa sentence ; il y avait donc une effroyable émulation, à qui irait le plus vite de l’accusé ou des juges, l’un pour sauver ses biens et sa mémoire, l’autre pour ne pas frustrer le trésor. — Carnutius m’a échappé, disait Tibère d’un proscrit qui s’était tué. D’autres fois, il fit le bon prince, et se plaignit que les accusés, en se donnant la mort, se dérobassent à sa clémence ; il ne fut jamais si miséricordieux qu’envers les morts. Des accusés dont le procès dura plusieurs jours, prirent leur temps, et se laissèrent mourir de faim ; un autre, qui s’était frappé d’une épée, fut amené au sénat tout sanglant, tout bandé, pansé pour le bourreau ; un autre enfin s’empoisonna devant ses juges : on ne prit pas le temps de le condamner ; qu’importait la formalité de la sentence ? On l’emporta mourant, et on lui mit le lacet au cou comme déjà il ne respirait plus.

Dans une telle voie, on devait marcher vite ; — ce n’était pas un tyran opprimant le peuple, c’était le peuple se déchirant lui-même au profit de son tyran. — Bientôt l’accusation frappa au hasard, sur les pauvres, sur les obscurs, sur ceux que rien, si ce n’est les haines personnelles, ne lui recommandait ; — des exilés, des fils d’exilés, furent ramenés de quelque lointaine province ou d’une île à moitié déserte, comme des gens qui eussent fait peur. On en vit venir de tout déshonorés par la misère, hideux, en haillons, sans que l’on sût qui se vengeait ainsi. — Ce n’était plus vengeance, ce n’était plus soupçon ; on n’en voulait plus à tels ou tels, on en voulait au premier venu pour faire peur à tous. A la fin de sa vie, il ne s’agissait plus pour Tibère de tuer ses ennemis, mais de tuer beaucoup ; c’était Marat avec ses deux cent mille têtes.

En présence de tels faits, la vie privée de cette époque, autant que nous pouvons la connaître, nous semble marquée d’une tristesse profonde ; à travers une passion de luxe qui tenait du délire, des débauches gigantesques, des plaisirs frénétiques, on savait qu’avant le lendemain matin, un petit billet d’un accusateur à Tibère ou de Tibère au sénat pouvait vous conduire à une mort ignoble dans le cachot infect de Jugurtha. — Cette époque, sans moralité et sans croyance, ne trouvant rien en elle-même qui l’aidât à envisager ce perpétuel danger suspendu sur sa tête avec la dignité du vrai courage, s’enivrait pour l’oublier ; mais au milieu des orgies, un amer ennui la prenait au cœur. N’espérant en rien, vouée à des superstitions sinistres envers un destin qu’elle croyait aveugle, demandant à l’astrologie et aux présages la connaissance d’un inévitable avenir, fataliste et superstitieuse, sans vertu, sans philosophie et sans foi, elle croyait faire un acte de grandeur et échapper à l’inévitable loi du destin par le suicide. Le suicide, qui était la grande ressource contre Tibère, lui paraissait aussi la grande ressource contre elle-même. Tant de morts volontaires appelées et savourées avec bonheur par des proscrits, dans le Forum, dans le sénat, dans la prison, partout où ils pouvaient, accoutumèrent aisément Rome à ce genre de courage qui se fait si facilement imiter. Ce n’était pas seulement dan- ger présent, malheur personnel ; c’était ennui de la vie (tœdium vitœ). Tel était le mot consacré. On s’enfermait dans sa chambre, on refusait les alimens, et l’on attendait sa fin. Ainsi, Lentulus, maître d’une grande fortune, ayant eu le malheur de faire Tibère son héritier, se laissa pousser par celui-ci, à force de chagrins et de craintes sourdes, à se donner la mort. Ainsi, Cocceius Nerva, ami et commensal du prince, illustre dans la jurisprudence, inattaqué par les délateurs, se laissa mourir, — Tacite le dit en propres termes, — de la profonde tristesse que lui inspirait son époque.

D’où venait tout cela ?

La peur était le dieu de ce siècle. Et quelle était la raison de la peur ? Pourquoi cet abandon, cet isolement du proscrit, cette trahison universelle, ce manque de foi réciproque entre gens qui avaient le même intérêt et couraient le même danger ? ce peuple tremblant dans les rues, fuyant au passage d’un proscrit, détestant Séjan et n’ayant de courage contre lui qu’après sa chute, adorant la mémoire de Germanicus, et lorsque sa famille est proscrite, osant à peine s’émouvoir un peu dans les rues, tout en protestant de son respect pour Tibère ? ce sénat, ce représentant de l’ancienne aristocratie, servant contre elle et contre lui-même les desseins du prince ? et Tibère même, le grand ressort de l’universel effroi, vieillissant dans la peur, blotti dans son nid de Caprée, consultant les astrologues sur la durée de sa vie, tremblant comme ceux qu’il faisait trembler ? Quelle était donc la cause première de cette terreur sans exception et sans borne ?

Ce n’était pas chez le peuple la crainte d’une puissante force matérielle ; dix ou douze mille prétoriens réunis sous les murs de Rome, gens qui vivaient de plaisir, faciles à acheter, faciles à vaincre, n’eussent pas été contre une révolte de cette vaste cité une suffisante barrière. Les légions étaient disséminées sur les frontières, et disséminées par la politique qui les craignait bien plus qu’elle ne comptait sur elles. C’était auprès d’elles que les enfans de Germanicus avaient espéré trouver un refuge.

Mais il faut le dire d’abord : les masses sont bien plus inertes, leur action sur la vie sociale bien plus rare, qu’on n’est tenté de le croire. En tout lieu et en tout temps, les minorités gouvernent. Dans quelques pays du nord, des moyens toujours un peu artificiels ont appelé une minorité plus forte, mais encore une minorité ; à la fiction, sinon à la réalité du gouvernement. Et déjà si vous descendez en France, vous trouverez la loi plus empressée à donner que les masses à recevoir ; les magnifiques droits qu’elle offre, insoucieusement négligés, pour un marché à faire ou pour une journée de moisson, et les salles d’élection laissées aux procureurs et à leurs cliens. C’est bien mieux encore dans le midi, où la double facilité d’oublier et de vivre, les jouissances de l’oisiveté, l’heureux débarras de toute prévoyance, la vie jour à jour, heure à heure, rendent le peuple plus répugnant et plus étranger à ces vides et sérieuses simagrées de la vie politique, pays ingouvernables par de tels moyens, si je m’en crois. Voyez les invalides révolutions d’Espagne et d’Italie, révolutions prétoriennes que fait un régiment, qu’un bataillon défait ; et la nation que pense-t-elle ? que fait-elle ? La nation est ici, au coin de la rue, assise à terre quand elle ne peut avoir de meilleur siège, mangeant son macaroni, buvant son chocolat, fumant son cigarre (si la révolution lui en a laissé un), savourant au moins, ce qu’on ne peut lui ôter, son beau soleil ; regardant la révolution passer, bien des fois ne laissant pas que d’en souffrir, mais ne songeant pas à s’en mêler, faisant bien ou mal, mais faisant ainsi.

Ce n*est pourtant pas assez pour expliquer cette patience de vingt ans, cette terreur si lâche de tout un peuple devant un vieillard sale et décrépit qui lui-même tremblait devant lui, dans une masse comme la population de l’empire, où la population seule de Rome, la portion forte et intelligente, devait être assez nombreuse pour s’affranchir à elle seule. Mais pourtant les prétoriens eux-mêmes semblent, dans la suite de l’histoire, bien plutôt destinés à repousser un compétiteur étranger qu’à étouffer une sédition. Tibère, au milieu de toutes ses craintes, ne paraît redouter qu’un assassinat et non une émeute.

Pourquoi donc ?

Voici, je crois, la cause fondamentale. L’antiquité, je l’ai dit assez souvent, reposait sur le principe de l’égoïsme national ; c’était dans les républiques du patriotisme, du despotisme dans les monarchies ; et ne croyez pas que le despotisme, malgré le sens que nous attachons aujourd’hui à ce mot, n’enfantât aussi son genre d’héroïsme à lui. Hérodote raconte que lorsque Xercès vaincu en Grèce s’enfuit dans son royaume, une tempête s’éleva pendant qu’il traversait la mer ; le pilote déclara que le navire était trop chargé, et que la vie du roi était en péril. Le pont du navire était en effet couvert des grands de la Perse, qui avaient suivi le roi. A cette déclaration, ils vinrent tous les uns après les autres mettre le front à terre au pied de Xercès et se précipitèrent dans la mer. Il y a dans la simplicité de ce dévouement, quelque absurde qu’il soit, un certain grandiose qui étonne et qui vaut bien (en supposant la vérité des deux histoires) Curtius et son fameux cheval se précipitant dans l’abîme.

Dans le sein et comme à l’ombre de cet égoïsme national croissaient, si je puis ainsi dire, une foule d’égoïsmes partiels de tribu, de caste, de corporation. Sur cet ensemble vivait le monde. L’égoïsme national, quoique fondé sur un esprit d’hostilité et de guerre, sur la haine de l’étranger (hostis veut dire à la fois étranger et ennemi), resserrait les liens de chaque société, la faisait plus une, la concentrait davantage par l’exclusion de ce qui était au dehors, et par les idées superstitieuses qui en étaient le principe ; la ralliait plus complètement dans les républiques à l’aristocratie, dans les monarchies au souverain, qui était le nœud et, comme nous l’avons assez dit, la divinité de ce système. A son tour, l’égoïsme d’association ou de tribu, et, ce qui est plus important encore, l’égoïsme de famille formait entre les diverses portions de la société des liens durs, sanguinaires, mais puissans et se rattachant tous à l’unité politique. Ce n’est pas ici le lieu de dire combien était imparfait cet ordre social, fondé en dernier résultat sur la division et la haine nationale, par conséquent sur la guerre, l’extermination et le sang ; combien funeste à l’intérieur même des sociétés était ce système, qui, ne reconnaissant rien de sacré dans la personne de l’homme, n’admettait point de droit ni de raison que le sujet pût faire valoir contre la république, et immolait, sans égard pour la justice, l’homme à la nation, à la tribu, à la famille : tout ce que je veux dire, c’est que telle était la base de tout ordre social avant le christianisme, et qu’il ne pouvait y en avoir d’autre.

La conquête romaine renversa cette base ; les égoïsmes nationaux, si je puis ainsi dire, furent tous fondus dans le grand égoïsme romain ; ils se réduisirent tout au plus à la proportion de quelque gloriole de petite ville. En même temps, Rome, qui, plus que toute autre cité, avait exalté en elle-même cet égoïsme national, Rome dont l’aristocratie concentrait plus puissamment que toute autre les forces de la société autour d’elle, chez qui les égoïsmes partiels étaient aussi plus puissans, et surtout celui de la famille ; Rome, en s’étendant à l’excès, laissa échapper la maille première de ce réseau si serré, et relâcha en elle-même tous les liens de l’égoïsme national, comme elle les brisait chez les autres peuples. Ainsi la vieille base de la société païenne fut rompue ; le monde antique n’eut plus l’appui vicieux, mais l’appui sur lequel il reposait, et de là son agonie de quatre siècles.

Mais en même temps tout égoïsme de société se brisait en égoïsmes individuels. Ce que la philosophie enseignait était trop vague, trop dépourvu de base ; ce que la religion contait, trop mélangé et trop puéril, pour qu’il en pût naître quelque lien puissant entre les hommes. La famille elle-même qui était, pour les anciens, plutôt une rigoureuse et politique unité qu’une sainte, naturelle et affectueuse association, la famille n’avait plus même assez de puissance pour maintenir ses liens. Personne ne tenait plus à personne. Il y avait complète dissociation. Cette absence de toute union, cet anéantissement de tous les rapports, même de famille, est horriblement prouvé dans Tacite. Nous n’avons pas idée de cette époque ; tout ce que nous nous figurons d’individualisme, de relâchement social, n’est rien auprès de cela, et la preuve, à mes yeux, c’est l’unité même, mais l’unité excessive du pouvoir.

Ainsi tout le monde étant divisé, tout le monde était faible, et dès-lors tout le monde avait peur. Voilà tout le secret de cette époque. Chacun se sentait sans appui. Dans une telle situation, celui qui attaque le premier a un ascendant terrible ; il fait acte de force, tandis que chacun sent sa faiblesse. Chacun alors ne songe qu’à soi, se voit d’avance seul à seul contre cet ennemi, lui timide contre cet audacieux, lui faible contre ce fort ; il ne pense qu’à rester coi, à faire sa paix, à se sauver aujourd’hui ; viendra demain ce que pourra. Ainsi le premier attaqué reste seul, tout l’abandonne. Telle était cette époque. Tacite nous le dit ; la terreur était venue briser de force toutes les relations humaines. Nul ne songeait que son tour allait venir ; on ne défendait pas autrui, on n’était pas défendu. Ce sentiment vulgaire qui nous porte à éteindre le feu pour qu’il ne gagne pas jusqu’à nous, cédait à la peur du moment présent. Je ne dirai pas la charité désintéressée, la charité chrétienne, mais l’égoïsme solidaire, l’égoïsme garde national, celui qui secourt les autres pour en être secouru à son tour, eût été alors une vertu sublime.

Il ne faut pas s’étonner de la puissance et de l’universalité de cette terreur. La terreur croît par cela seul qu’elle existe ; on a peur de la peur qu’on a eue, on tremble parce qu’on a tremblé, on trahit parce qu’on a trahi ; le simple citoyen dénonce parce qu’il a dénoncé hier ; le sénat condamne parce qu’il a condamné. Une fois le parti de la peur préféré à celui de la résistance, il n’y a plus qu’à avancer dans la même route, et, de cette façon, quelques délateurs arrivent à faire trembler tout un peuple.

Et remarquez une chose : c’est que le premier instrument de Tibère était le sénat, c’est-à-dire ce corps qu’il menaçait davantage, celui dont il était le plus détesté, celui dont il affectait de redouter les poignards. Le sénat était encore le centre de tout ce que Tibère avait plus à cœur de poursuivre, des grands noms, des grandes fortunes, des illustrations personnelles. Il frémissait chaque fois qu’on lui en demandait une, mais il les livrait l’une après l’autre, espérant peut-être que l’avidité du tyran serait rassasiée, et chacun s’estimant trop heureux encore que ce ne fut pas son tour [4]. Ainsi le sénat et l’aristocratie se livrent, se mutilent eux-mêmes, et je ne connais rien de plus caractéristique que cette simple note de Tacite : « Pison cessa de vivre à cette époque ; étrange chose après une telle illustration, il mourut dans son lit ! »

Telle était la société, le peuple, le sénat ; mais venons-en au chef de toute cette terreur, au grand moteur de toutes ces craintes, et en même temps au plus grand trembleur de tout cet empire ; voyons d’un peu plus près ce que la tyrannie faisait de ce tyran ; regardons le monstre dans sa cage qu’il avait si bien verrouillée en dedans, qu’il pouvait à peine en sortir.

Au sein de la mer de Naples, à trois milles du rivage, vis-à-vis toute cette côte de la Campanie, plus belle encore, disent les anciens, que le Vésuve ne l’a faite depuis, s’élevait Caprée, prison au dehors, au dedans lieu de délices, rocher escarpé au sommet duquel s’apercevait le faîte des douze villas construites par Tibère en l’honneur des douze grands dieux, des thermes, des aqueducs, des arcades qui joignaient des vallées. Ce petit coin de terre protégé par la mer contre le bruit du continent, par le mont Solaro contre toutes les rigueurs de la saison, avait déjà plu à Auguste, qui était venu y passer quatre ans. Après Tibère, Néron vint y habiter aussi, tout tyrans qu’ils étaient, amateurs de la belle nature. Dans la grotte d’azur que l’on vient de découvrir, on a retrouvé le reste des bains de Néron. La sensualité romaine, à qui rien n’échappait, avait creusé un souterrain pour rejoindre la mer, et goûter les plaisirs d’un bain inouï sous cette grotte miraculeuse. En approchant de l’île, on doutait de pouvoir débarquer ; l’escarpement du rocher ne laissait aux barques qu’un seul point où elles abordaient. Il y avait là une sentinelle, et l’on s’apercevait du voisinage du prince.

En effet, depuis long-temps il avait quitté Rome. Une aussi grande ville n’était pas pour lui facile à habiter. De ce mouvement et de cette vie, quoi qu’on pût faire, il s’élevait une sourde clameur qui lui reprochait ses crimes. C’était un billet jeté sur le théâtre, à sa propre place ; c’était l’invective hardie, en face, en plein sénat, d’un condamné. Les condamnés, seuls libres, osaient tout dire. Un autre jour ce fut un témoin, homme simple, jaloux de bien faire, qui, croyant ne pouvoir dénoncer trop, se mit devant les sénateurs et Tibère, malgré l’embarras de celui-ci, malgré les murmures de ceux-là, à répéter tout au long, mot pour mot, ce qui, dans Rome, se disait en secret contre le prince. Tibère quitta donc Rome, fuyant ces reproches, fuyant aussi les adulations qui lui étaient insupportables, faisant écarter durement, par ses soldats, la population courtisane qui venait s’humilier devant lui, défendant par ordonnance qu’on troublât son repos.

Une fois sorti de Rome, les astrologues l’avaient dit, il n’y rentra plus. Onze ans se passèrent ainsi jusqu’à sa mort. Ce n’était pas faute de précautions pour y être en sûreté. Il s’était fait, à la honte du sénat, accorder par celui-ci de se faire suivre dans son sein par des gardes. Il avait ajouté qu’on fouillerait à l’entrée les sénateurs [5]. Les sénateurs se prêtèrent à tout, et n’eurent pas même la triste récompense de voir César au milieu d’eux.

Il vint près de Rome. Je ne sais quel instinct l’y appelait ; il y arrivait par des chemins détournés, comme pour observer cet ennemi. Je ne sais non plus quel instinct l’en éloignait ; il n’était qu’à sept milles, il apercevait Rome, quand un serpent favori qu’il avait, mourut rongé par une multitude de moucherons. — Craignons la multitude, elle est puissante. — Voilà le présage qu’il en lira, et il revint sur ses pas.

Voyons-le donc maintenant dans sa sûre et délicieuse Caprée ; si, à travers les gardes et les espions, au risque de la vie, vous pénétrez jusqu’à lui, vous verrez un hideux vieillard, la face moitié couverte d’ulcères et moitié d’emplâtres, chauve, courbé, à l’haleine fétide, avec de grands yeux de chat qui voient la nuit, taciturne, plein de disgrâce et de hauteur, usé par des débauches monstrueuses, tristes, cachées ; couché à table, achevant de s’enivrer, discutant avec ses grammairiens, ses bons amis, sur ces questions dont nous vous parlions tout à l’heure, sur les cheveux de Phébus ou l’âge des coursiers d’Achille, ou bien parlant bas et gravement à Thrasylle, qui, la nuit venant, va monter sur la tour pour étudier encore les astres.

Thrasylle était un Grec qui, à Rhodes, avait connu Tibère. Le futur empereur cherchait alors, permettez ce mot, empiète d’un astrologue, mais il avait une étrange manière de les essayer. Il les menait chez lui, par de hauts et horribles rochers, suivi d’un seul affranchi. Du toit de sa maison, ils examinaient les astres ; Tibère consultait, l’astrologue répondait ; mais si la réponse lui paraissait suspecte d’erreur ou de tromperie, au retour, en descendant des mêmes rochers, l’affranchi, bien bête et bien robuste, jetait l’astrologue à la mer. Quand vint Thrasylle, Tibère lui demanda d’abord son horoscope. Thrasylle lui prédit la couronne, et, dit-on même, tout son avenir. — Et toi-même, as-tu pris ton propre thème de nativité ? Thrasylle étudie de nouveau le ciel, puis hésite, pâlit, étudie encore, semble surpris, épouvanté, s’écrie enfin qu’à l’heure même le dernier danger le menace. La défiance de Tibère ne tint pas contre cette preuve de science ; il l’embrassa, le félicita sur son coup d’œil divinateur, lui donna toute assurance de salut, en fît son ami et son oracle.

Comme l’astrologue de Louis XI, Thrasylle dominait par la peur l’esprit de son maître. Il lui arracha même des prisonniers. Tibère ne croyant pas à la divinité, mais au destin, ayant peur du tonnerre et se couvrant la tête de lauriers aux jours d’orage, n’avait de religion que son astrolabe. Le fatalisme était la maladie de ce siècle, un des principes de sa dissolution, source féconde des pires superstitions, des superstitions athées.

Le prince est triste. Une lettre du roi des Parthes lui arrive un jour, où ce souverain, mal civilisé, lui écrit : « Tu es un monstre, le meurtrier de ta famille ; la plus belle action que tu peux faire, c’est de te tuer. » Lui-même, voici comme il écrit au sénat (je ne puis bien rendre la barbare obscurité de cette phrase, qui, dans un homme à qui ne manquait ni la raison, ni une certaine force d’esprit, doit faire croire au remords) : « Pères conscrits, ce que je vous écrirai, comment je vous écrirai, ou enfin si je vous écrirai quelque chose, que les dieux et les déesses me fassent périr d’une façon plus cruelle que je ne me sens périr chaque jour, si je le sais. »

Mais ce n’est pas tout ; le prince se meurt. Sa santé, long-temps conservée, cède enfin aux excès qui ont rempli sa vie ; il est vieux d’ailleurs, il tombe dans la décrépitude. Mais s’il souffre, s’il est triste, s’il est déchiré de remords, il le cachera. « Rapportez les tables, versez le vin ; le festin n’a pas duré assez long-temps. » Un jour, à l’amphithéâtre, il a voulu lancer un javelot sur un sanglier, ce coup l’a fait tomber épuisé. N’importe, a point de médecin ; passé trente ans, il n’y a qu’un imbécille qui paisse s’en servir. » Personne ne doit se douter de ce qui se passe, soit dans ce corps, soit dans cette ame.

Les festins et le théâtre ne lui suffisent pas ; ce mourant se livre à d’étranges plaisirs. Ce vieillard dégoûtant et voûté, à qui les femmes expriment leur horreur au mépris même de la mort, a des recherches de débauches qui ne se peuvent pas plus dire qu’avant de les savoir on ne pourrait les imaginer. Nous laissons ces beaux détails dans la traduction qu’en fit faire M. le duc de Choiseul pour l’édification des bonnes gens et l’honneur de son maître, le roi très chrétien, Louis, quinzième du nom.

Puis le soin de la justice appelait César. S’il y avait bonne justice à Rome, il n’y en avait pas moins à Caprée. Si l’on accusait dans le sénat, on accusait bien mieux encore dans le palais du prince. Seulement ici il y avait une recherche de tourmens que l’on ne connaissait pas à Rome ; au lieu du simple lacet des geôliers, il y avait une carnificine, comme on eût dit la chambre de la question, d’où, après d’horribles tortures, les coupables étaient jetés à la mer. Ce n’étaient pas des accusés seulement, c’étaient des hommes invités par lui, assis à sa table, que Tibère envoyait à d’atroces supplices. Il avait mandé auprès de lui, par amitié, un homme qui avait été son hôte à Rhodes ; cet homme arrive, est pris pour un suspect, et mis à la torture ; pour cacher sa méprise, Tibère le fait tuer. C’est là encore ce misérable pétri de boue et de sang, comme l’avait bien deviné un de ses précepteurs ; de vingt conseillers qu’au commencement de son règne il avait choisis parmi ses anciens amis, laissant à peine vivre deux ou trois ; prêt à rendre le souffle, et faisant encore tuer ; enfin, lorsque, dans un festin, un nain placé derrière lui avec ses autres bouffons, lui demandait : « Que fais-tu donc de Paconius ? Pourquoi vit-il si long-temps ? » réprimandant d’abord le nain, mais ensuite écrivant au sénat de s’occuper de l’affaire de Paconius.

Cependant de fâcheuses nouvelles arrivaient des provinces. C’était la Gaule en révolte, l’Orient troublé, les Frisons que l’avidité des chefs romains poussait à la guerre, l’Arménie occupée par les Parthes, la Mésie par les Daces et les Sarmates. Pendant que Tibère suppliciait et s’enivrait à Caprée, tous les liens de l’empire allaient se relâchant. Depuis la mort de Drusus, sa première sollicitude pour les affaires publiques avait sans cesse diminué. L’amour de l’argent l’avait pris. Les provinces restaient sans gouverneurs, parce qu’il n’en choisissait pas par méfiance de tous, ou bien, par méfiance de ceux qu’il avait nommés, ne les laissait pas partir. Toute sa pensée était de dissimuler le mal, traitant les maladies de l’empire comme la sienne propre, craignant surtout de donner trop de crédit à un homme, s’il lui permettait de faire la guerre. Cette apathie, du reste, était celle de tous. Par momens, Tibère se plaignait que les hommes les plus capables de commander les armées refusassent cette charge, qu’il fût obligé de descendre à des prières pour trouver des consulaires qui voulussent accepter les gouvernemens. Il est vrai que lui-même ne donnait point de tribun aux légions, et qu’Arruntius, qu’il avait choisi depuis dix ans pour aller en Espagne, était depuis ce temps retenu par une accusation. Mais qui lui eût reproché cette négligence ? Chacun occupé de son propre danger à Rome, qui eût pensé aux dangers lointains ? Lorsqu’eut lieu la révolte de Sacrovir, qui souleva deux des nations gauloises, le bruit se répandit que les soixante-quatre états de la Gaule étaient en révolte, que les Germains avaient été appelés à faire alliance avec eux, que l’Espagne était douteuse. Ces bruits étaient imaginaires ; mais le présent était si triste, il y avait un tel désir de tout changement, que bien des gens s’en réjouissaient. « Il s’était donc enfin trouvé, disaient-ils, des hommes qui venaient, par les armes et par la guerre, interrompre la sanguinaire correspondance de Tibère et de ses délateurs ! »

C’est une chose étonnante que la faiblesse de ce pouvoir tyrannique ; il était terrible de près, impuissant de loin. Les provinces étaient à dessein mal assurées, l’armée négligée ; il n’y avait personne pour contenir le premier Espagnol ou le premier Gaulois qui voulait se révolter. Aussi demandait-on ironiquement si ce Sacrovir allait être traduit devant le sénat comme coupable de lèse-majesté.

Il faut voir quelle était l’indépendance d’un général éloigné de Rome, aimé de ses légions, et comment, accusé d’avoir voulu faire épouser à sa fille le fils de Séjan, il écrivait à Tibère : « Ce n’est pas de moi-même, c’est par ton conseil que j’ai songé à m’allier à Séjan. J’ai pu me tromper comme toi, et la même erreur ne doit pas être irréprochable chez l’un, funeste à l’autre. Ma fidélité est entière ; si l’on ne m’attaque pas, il en sera toujours de même. Mais je recevrai un successeur comme je recevrais une menace de mort. Faisons plutôt un traité ; sois le maître de tout le reste, laisse-moi ma province. » Gétulicus, le général accusé, resta en faveur. Tibère, vieux et détesté, n’osait rien hors de la portée de ses bourreaux ; et puis, ajoute Tacite avec une grande vérité, il sentait que son pouvoir reposait sur le préjugé plutôt que sur une force réelle. Et cela est tout simple : Tibère avait constitué son gouvernement sur l’isolement et la peur. Conduit dans cette politique d’abord par l’amour du pouvoir, le sentiment de la haine qui le poursuivait, la crainte pour sa propre vie la lui avait fait pousser jusqu’aux derniers excès. Il se sentait menacé de toutes parts ; il ne s’agissait plus là de politique, ni de gouvernement ; c’était une lutte entre lui et les meurtriers qu’il entrevoyait partout. Son avantage n’était pas, comme l’est d’ordinaire celui des autres souverains, la force et la régularité de l’administration, ou la puissance et l’attachement de l’armée, ou l’adhésion traditionnelle des grands corps de l’état, ou le pouvoir habilement partagé avec les masses et mesuré à leur avidité de manière à la contenter ; non, son avantage et sa force étaient tout simplement d’avoir plus de moyens de mort que ses adversaires, de gagner de vitesse ceux qui voulaient le tuer, d’avoir auprès de lui les prétoriens et les licteurs, et de compter sur l’obligeance et l’empressement du bourreau.

Voilà où en était venue la majesté du nom de César, et à quelle gloire était arrivée cette dynastie, augmentée par les adoptions et les alliances, et qui allait périssant tour à tour dans quelque île déserte, ou dans les culs de basse fosse du palais. Le souvenir d’Auguste et de César, la vénération religieuse pour eux, n’entraient plus pour rien dans les moyens de force de ce gouvernement simplifié. Le premier aventurier qui eût eu l’adresse de saisir la place de Tibère à côté du licteur, et, pour première parole, aurait dit à celui-ci de tuer son prédécesseur, était sûr d’être césar aussi légitimement, aussi divinement, ou aussi peu sûrement que Tibère.

Dans une telle situation, il est aisé de penser que celui qui, pareil à Gétulicus, était sans crainte au milieu de la terreur générale, aimé et soutenu au milieu de l’isolement universel, n’était pas un homme à provoquer, mais à craindre. Il y a une sorte de consolation à voir aussi faibles réellement les gouvernemens les plus sanguinaires. Si on y regardait bien, on verrait que tous les princes qui ont employé ce facile moyen de pouvoir, et qu’on a fini presque par admirer pour la force et l’énergie de leur politique, y ont tous été poussés par la peur, et par conséquent sont demeurés, en bien des choses, d’une faiblesse et d’une impuissance incroyables.

Le système de gouvernement de Tibère fut un legs qu’il imposa presque à ses successeurs. Au milieu de l’égoïsme et de l’immoralité générale, on ne régna jamais guère que par la défiance ; et la défiance exercée contre tous conduisait bien vite à ce système. Les Antonins osèrent régner autrement ; ils se hasardèrent à n’être pas sans cesse dans un état de tremblement et de menace. Il y eut sous ces princes un calme presque miraculeux ; mais, eux passés, tout reprit comme de coutume : l’empire revint à ses allures ; la délation, l’abandon des proscrits, l’influence désordonnée de la force militaire, tout cela était resté dans les entrailles de la vie romaine.

On avait reconnu bien vite comment avec un pareil régime il était aisé de tuer un empereur et de se mettre à sa place. Le maître était toujours celui qui avait l’oreille du carnifex. Il n’y avait point d’autre succession, point d’autre légitimité. De là cette suite précipitée d’empereurs inconnus, nommés un jour, égorgés le lendemain ; cette multitude de césars, de tous rangs, de toutes nations, auxquels on ne peut guère que donner un peu de pitié pour leur mort.

Ainsi, pendant trois siècles, voilà quel fut le principe social par lequel on gouverna le monde, la peur et la défiance sans bornes. Point d’ombre de châtiment ni de répression même violente, de crainte légale, d’accusation, de jugement, mais une décimation de l’empire, une intimidation sans limite, un système de terreur, non contre des coupables ou contre des ennemis, mais contre tous ; une rage d’égorger, pour ne pas laisser de temps à la vengeance ou à la révolte.

Notre temps, ou le temps de nos pères, a vu quelque chose de pareil ; il a vu cinq ou six hommes d’un génie bien inférieur à celui de Tibère, placés par le flux ou reflux des révolutions à la tête du pouvoir dans un moment de crise, effrayés eux-mêmes de la situation qu’ils s’étaient faite, choisir, à défaut d’autre que la médiocrité de leur esprit ne leur suggérait pas, le plus facile moyen de gouvernement, la terreur ! Haïs de tous, et, malgré tant de haine, assez vils pour être méprisés, sans une puissante force matérielle et tremblant pour leur vie, ils ont vécu de la terreur, ils ont eu des lois de majesté comme Tibère ; comme Tibère, un sénat qui leur obéissait à la consternation générale, et, tout tremblant, envoyait les proscrits à la mort ; comme Tibère, leurs gémonies, nos places et nos quais (nos pères l’ont vu) ; ils jetaient le même jour, non pas vingt cadavres (la plus sanglante journée du tyran de Rome), mais quatre-vingts, mais cent cadavres à la fois !

Nous ne voulons certes pas comparer les deux époques, leur parallèle est loin d’être complet ; mais ce fut, comme sous Tibère, cette décimation calculée de tout un peuple, où il ne s’agissait plus de frapper tel ou tel, mais de frapper le plus grand nombre possible pour effrayer tous, exemple unique, je crois, dans l’histoire moderne ! Ce furent par suite ces mêmes honneurs rendus à la délation, ce même espionnage, cette même police gratuite, le plus souvent exercée pour sauver sa tête, moins encore de formes judiciaires et plus d’indifférence sur la réalité des accusations, et du côté des masses, cette promptitude avec laquelle la terreur se forma, cette contagion universelle de la peur, cet oubli de toute résistance, malgré la faiblesse réelle du pouvoir ; plus de courage pour mourir que pour se défendre et pour vivre ; au contraire, je dirais presque une habitude de la mort, une facilité à aller au supplice, ce qu’on a appelé la fièvre de l’échafaud !

Ce fut aussi cette éducation à l’antique, déclamatoire et puérile, cette ère de phrases et d’antithèses où se formèrent les Romanus Hispo et les Hatérius de ce temps-là ; médiocres avocats, acteur sifflé, mauvais médecin, à qui on avait appris à admirer Brutus et Caton, et qui, adorant tout de travers l’antiquité qu’ils ne comprenaient pas, crurent la réaliser en ne réalisant que son ignoble décadence ; grands faiseurs de phrases, ne tuant pas un homme sans arroser sa tête de quelques figures de rhétorique ; Anacréons de la guillotine, gens chez qui je n’ai jamais pu découvrir autre chose qu’une profonde médiocrité ; voyez seulement l’étroitesse de leurs fronts !

Chez les uns ou chez les autres, on pourrait retrouver et la peur, premier mobile de Tibère, et son amour d’argent, et son luxe tout honteux de Caprée, et ses débauches et son mélange de cruautés et de fêtes. Mais, grâce à Dieu, il y eut encore des différences. Tibère monta sur le trône dans la situation la plus pacifique, au milieu de la société la plus régulière, toute pleine encore de l’esprit paternel, placide, conservateur, d’Auguste. Les montagnards furent jetés aux affaires au milieu d’une crise propre à étourdir de plus fortes têtes. Il créa la terreur, eux la trouvèrent, Et puis, ce n’était plus le règne de l’égoïsme antique ; la société états fondée sur d’autres bases. Aussi, s’il y eut la même faiblesse, il n’y eut pas cette immoralité, cet abandon général, cette absence de tout dévouement ; la fuite ou la retraite n’étaient pas sans espérance ; peu d’hommes furent trahis, un grand nombre admirablement sauvés ; la charité et le sang défièrent le pouvoir.

Mais voici la grande différence : la tyrannie de Tibère, à ne la compter que de la mort de Drusus, dura quinze ans ; l’autre, plus violente et plus cruelle, fut plus courte. Au bout de quelques mois, le paroxisme de la peur enfanta le courage ; le sénat, menacé de trop près, se révolta, sentit sa puissance, écrasa Tibère. Dans la société européenne, rien de pareil ne pouvait durer long-temps. L’Europe reposait encore tout entière sur les bases de la fondation chrétienne. Les sentimens d’humanité et de justice sont vivans chez nous, et, si on les comprime, ils repoussent.

Nous valons mieux que les anciens. César se distingue de toute l’antiquité, parce que c’était un moderne ; il écrit à Cicéron une lettre qui est unique, je crois, dans l’histoire ancienne : « Essayons si de cette manière nous pouvons ramener à nous tous les esprits et rendre notre victoire durable ; la cruauté des autres n’a pu les soustraire à la haine publique ni assurer leur victoire, si j’excepte le seul Sylla, que je n’imiterai pas. Je veux créer une voie nouvelle, me fortifier par la facilité et la clémence. »

Les vertus de l’antiquité, si c’étaient des vertus alors, n’en sont plus aujourd’hui. On a voulu les renouveler beaucoup trop sérieusement en 93, beaucoup plus innocemment de nos jours. On nous a encore parlé du sacrifice de l’homme à la patrie, de l’individu à la société, comme si la société n’était pas composée d’individus. J’ai lu, je ne sais où, mais je suis sûr d’avoir lu : « Nous aimerions mieux voir périr la moitié de la nation que si... » Tout cela ne nous convient pas ; nous ne sommes pas les anciens qui avaient beaucoup d’esclaves, et à qui ces grandes phrases allaient bien, — grands seigneurs de l’histoire. Nous sommes des bourgeois bons et honnêtes gens, plus rétrécis dans notre puissance individuelle, ne demandant pas mieux que d’aider la machine sociale à marcher, sachant nous unir et nous exposer pour le faire, mais ne donnant pas à qui le demande notre dernier homme et notre dernier écu, et ne jetant pas au hasard nos enfans à ce grand mangeur d’hommes qu’on appelle patrie.

Le comité de salut public a eu ses apologistes ; pourquoi Tibère n’aurait-il pas les siens ? Le fondement de ces apologies, c’est toujours. la maxime qu’on ne cite pas : « Le but justifie les moyens. » Les moyens ont été affreux ; c’est à en gémir : ils en pleuraient de chaudes larmes, ceux qui les employèrent ; mais que voulez-vous ? Il fallait cela pour sauver le pays, il y avait nécessité ; autrement comment eussent-ils agi ainsi, ces hommes si purs et si vertueux ! D’ailleurs, s’ils déblayaient le terrain de la société, c’était pour y construire. Ils avaient un magnifique ordre social tout prêt à paraître au jour, toute une théorie de bonheur public qui n’avait plus besoin que de quelques têtes pour se développer librement. Que ne leur a-t-on laissé le temps ? Le moment même était venu ; la patrie ne réclamait plus ou presque plus de proscriptions. Cette ère de bonheur, de liberté, de richesse universelle, était au moment de commencer, et tout le monde se fût embrassé au 10 thermidor,

Si je voulais, j’appliquerais cela à Tibère, et je serais bien étonné que quelque amateur de paradoxe ne l’eût pas encore fait. Je montrerais qu’il y avait eu jusqu’à lui une aristocratie oppressive, riche des biens qu’elle arrachait au peuple, pesante surtout aux provinces, où elle pillait tout à son aise ; je citerais Verrès et tant d’autres. Cette aristocratie, vaincue par César, n’était pas encore détruite. Elle était encore riche, puissante par les souvenirs, entourée de clientelle, mêlée à toutes les affaires de l’état, trouvant encore mille occasions de saigner le peuple. Quant à Tibère, j’cil ferais un bonhomme simple, ne demandant ni honneurs au dehors, ni flatterie, ni pompeux hommages, cela est vrai ; aimant les plaisirs intérieurs, « idolâtrant les arts, » les banquets de famille, comme on l’a dit de ces beaux messieurs de la montagne, et qui ne serait jamais sorti du calme de sa vie domestique, de la tranquille vie de bourgeois de Rome, si le danger public ne l’eut appelé, s’il n’eût fallu affranchir le peuple et le monde, achever l’œuvre de César, déraciner jusque dans ses fondemens cette tyrannique aristocratie, établir sous un seul prince un large niveau d’égalité, une immense et touchante fraternité, qui se serait étendue depuis l’Arabe jusqu’au Breton, depuis le Maure jusqu’au Sarmate. Qui pourrait nier ses vertus personnelles ? Lequel des montagnards, dont on a fait des saints, répara-t-il de ses deniers, comme le fit Tibère, tout un quartier incendié de la ville ? Si, comme on a dit, le comité de salut public était tout composé d’ames tendres, d’amateurs de la littérature douce ; si Robespierre se nourrissait de la Nouvelle Héloïse et avait débuté par un éloge de Gresset, Tibère, lui aussi, débutait par des vers élégiaques sur la mort de son cousin Lucius César, imitait les poètes amoureux de la Grèce, Euphorion, Rhianus, Parthénius, et faisait mettre dans la bibliothèque publique leurs écrits et leurs portraits ; avec des formes un peu acerbes, il est vrai, trop honnête homme pour ne pas déplorer dans sa retraite de Caprée le sang que la nécessité lui faisait verser, passant bien certainement quelques nuits en larmes ; quand il le pouvait, épargnant des coupables (on en citerait bien deux ou trois exemples), plein de pitié surtout pour ceux qui s’étaient tués avant d’être jugés (pour ceux-là, s’ils eussent eu le bon esprit de vivre, il assurait au sénat qu’il les eût épargnés), mais ne laissant pas la sensibilité de son cœur empiéter sur ses devoirs patriotiques, et, pour employer le mot, gardant toute son énergie.

Toutes ces apologies sont aussi raisonnables les unes que les autres, elles ont le charme du paradoxe, qui est grand, j’en conviens ; mais j’aime aussi le fond des choses et la vérité, et si parfois la vérité s’accorde avec l’opinion vulgaire, je me résigne à suivre l’opinion. Je ne puis pas trouver grand mérite à cette énergie qui sacrifie non pas elle-même, mais autrui ; ni grande justification dans ce principe de la nécessité que Milton appelle l’excuse des tyrans : les crimes ne me semblent jamais absolument nécessaires ; ni grande justesse dans l’apologie des moyens par le but : le but, après tout, est une théorie bonne ou mauvaise, comme on voudra, mais qui ne peut être ni vertueuse, ni coupable. Il est permis à tout le monde de rêver l’égalité à la Spartiate ou la loi agraire de Babeuf ; ce qui est innocent ou criminel, ce sont les moyens. C’est là ce que l’histoire peut juger, c’est par là que se distingue le génie fécond en ressources de la médiocrité sanguinaire.

N’oublions pas notre première pensée, l’influence qu’eut sur l’époque de Tibère une éducation fausse et déclamatoire ; elle fut bientôt sentie, et il est curieux de voir comment on chercha à réagir sur les idées. — Sous Trajan, après un siècle à peine interrompu de maîtres à la façon de Tibère, il sembla qu’on se hâtât de profiter de ce moment de repos pour combattre un mal que l’on sentait toujours au fond de la société. Voyez Pline tonnant contre les délateurs. Tacite saisissant les premiers jours où l’on pouvait enfin parler, reprenant à son premier principe et à son premier fondateur, Tibère, toute l’histoire de la tyrannie, et la suivant jusqu’à sa fin, pour en inspirer l’horreur et en éviter le retour : vrai pamphlet tout plein d’éloquence et de vérité, écrit sous la puissance d’un sentiment réel, dirigé contre un esprit qui durait encore, en quelque sorte dicté en commun par tous ceux qui avaient vu la tyrannie et qui craignaient de la revoir : ce sont les mémoires de tous les honnêtes gens de Rome.

A cette tendance s’unit évidemment celle qui cherchait à réformer l’éloquence et l’éducation ; ce sont presque les mêmes hommes, Pline, Tacite, Juvénal, Quintilien ; ils réadmissent contre l’école de Sénèque, le précepteur et le faiseur de phrases de Néron, en même temps qu’il maudissait Néron lui-même. Tout ce système de phrases, d’antithèses, d’éloquence menteuse, tout cela leur paraît un mal sérieux ; ils comprennent la liaison intime entre la controverse de l’école et la plaidoirie du Forum ; ils ne veulent pas de ces écoles où se formaient des délateurs. — Lorsque Quintilien développe longuement cette thèse, que l’orateur doit être un honnête homme, ce n’est pas pour lui, comme ce serait pour nous, une vérité triviale : c’est un réel instinct qui parle ; c’est le souvenir de tout le mal qu’a fait une criminelle éloquence ; c’est tout ce qu’il peut dire, placé sous le règne des délateurs et Domitien vivant encore. Il y a chez eux un profond et évident désir d’épurer les pensées, de rectifier l’esprit, de fortifier la probité, de diriger l’ambition de toute cette jeunesse qu’ils voient grandir au-dessous d’eux, qui est romaine, c’est-à-dire apportant avec elle tous les vices qui ont fait les délateurs ; qui ne sait point le passé, et à laquelle ils l’apprennent pour le lui faire détester ; qui n’a pas de règle pour l’avenir, et à qui ces hommes honnêtes cherchent à en donner.

L’éducation actuelle est heureusement moins grecque et romaine qu’elle ne l’a été ; mais si toutes ces idées, qui tendent à voir dans la patrie, non une réunion d’hommes, mais une sorte de fantôme divinisé à qui tout doit s’offrir en holocauste, si les doctrines antiques d’immolation de l’homme à la société, de toute-puissance de la loi, de mépris pour la propriété, de haine pour l’étranger, d’honneur attaché au suicide, sans être générales, grâces à Dieu, sont cependant en circulation dans les esprits, l’éducation y est bien pour quelque chose, je dirais plutôt par son silence que par ses enseignemens ; elle montre l’antiquité, mais elle la montre à demi, elle en fait voir des fragmens qu’elle n’explique pas, et laisse s’enthousiasmer de jeunes têtes sur ce qu’au collège il est encore convenu d’appeler des vertus. Je ne voudrais pas retrancher l’étude de l’antiquité, mais en donner une juste, vraie et entière intelligence, — dire ce que j’en disais tout à l’heure, qu’elle ne nous vaut pas ; que telle qu’elle fut ou telle qu’on la fait, elle n’est guère plus digne d’imitation.

En tout, faire voir les choses dans leur vérité : la vérité n’est pas si crue, si désenchanteresse qu’on la fait ; la vérité en histoire ne détrône pas tous les grands hommes, voyez de près César ou Napoléon. Sans doute ce déshabillé nous fait apercevoir quelques-unes des faiblesses de l’homme, que cachait le manteau du héros, mais le grand génie et les grandes choses subsistent ; si l’histoire est bonne à quelque chose, c’est à ceci : à rectifier nos idées sur le présent par la connaissance du temps passé.

La phrase est le tyran de notre siècle. Si j’étais écrivain, si j’avais une force et une action quelconque, je voudrais lui faire la guerre. Nous sommes encore comme les Romains, sous l’empire de la déclamation. Peu philosophique et paresseux, notre siècle se paie de cinq ou six mots qu’il prend pour des idées, et sur lesquels il vit. Tout ce qui circule d’idées fausses, tout ce qu’il y a de lieux communs, menteurs et pernicieux, tout cela originairement n’était que des phrases, des périodes sonores qui sont passées en idées, qui passent quelquefois en actions. Le premier qui a fait l’apologie du suicide ne pensait pas à se tuer, mais bien plutôt à être de l’Académie, ou à je ne sais quel autre honneur. Sa riche période a fait périr bien du monde.

Pardonnez-moi d’avoir quitté, un peu plus long-temps qu’il ne le fallait peut-être, la triste histoire de Tibère. Il était sur le continent, lorsqu’il apprit que des accusés dénoncés par lui-même venaient d’être renvoyés libres sans avoir été entendus. Cette velléité d’indépendance du sénat lui causa une étrange colère ; il se hâtait de retourner à Caprée, retraite sûre d’où il frappait ses coups, mais la maladie ne le lui permit pas. Il y a différentes manières de raconter sa mort. Les uns disent qu’un poison lui avait été donné ; d’autres, qu’au retour d’une défaillance la nourriture lui fut refusée ; d’autres enfin le font étouffer sous des matelas au moment où après un long évanouissement il se réveillait et demandait son anneau impérial, qu’on lui avait ôté pendant sa léthargie. Le récit de Sénèque a quelque chose de dramatique. Se sentant mourir, il ôta son anneau et le tint quelque temps en main, comme pour le donner à un autre, puis le remit au doigt et resta long-temps immobile, la main gauche fermée ; puis tout à coup il appela, personne ne lui répondit ; il se leva, les forces lui manquèrent, il tomba au pied de son lit. Dans tous ces récits, il y a une chose remarquable : c’est la servilité envers l’homme tant qu’il a espérance de vivre, l’abandon quand la mort est certaine. S’il tombe en défaillance, sa chambre est vide ; s’il revient, ceux qui ont déjà commencé à lui succéder pâlissent, se taisent et n’attendent plus que la mort. Selon le récit de Tacite, on l’assassine en tremblant, pendant que Caligula, qui s’est déjà presque proclamé empereur, reste pâle et stupéfait en apprenant son retour à la vie. Macron, le favori de Tibère, le successeur de Séjan et le secret allié de Caligula, Macron ne dit qu’une chose : « Jetez-moi un matelas sur ce vieux bonhomme et retirez-vous. » Voilà le récit le plus probable de la mort de Tibère.

Quand la nouvelle de cette mort arriva à Rome, on hésita à le croire, et surtout à s’en réjouir ; on craignait que ce ne fût un faux bruit répandu à dessein par les espions de Tibère. La joie éclata quand la nouvelle fut certaine. Je remarque une chose : des empereurs plus cruels peut-être que Tibère ne moururent pas sans qu’au milieu de la haine publique il ne se glissât quelque gage isolé de regret ; sur la tombe obscure et honteuse de Néron, on apporta long-temps des fleurs ; le corps de Caligula, gardé la nuit par sa femme au risque de la vie, brûlé à la hâte, enterré en secret, fut plus tard rendu par ses sœurs à une plus honnête sépulture. Tibère, au contraire, fut enseveli avec tous les honneurs impériaux, malgré la haine du peuple, qui voulait qu’on jetât Tibère dans le Tibre ; pas un témoignage de regret et d’affection ne s’éleva sur la tombe de cet homme. Il y avait encore, dans l’âme dépravée de ses deux successeurs, quelque coin plus humain et plus tendre par où d’autres âmes s’étaient attachées à eux ; il n’y avait rien de cela chez Tibère, ame toujours défiante qui repoussait sans cesse et n’attirait jamais. Il y eut après lui un fait remarquable et qui peint bien les mœurs publiques de cette époque. Des condamnés à mort étaient à ce moment dans les prisons ; les condamnations ne s’exécutaient qu’au bout de dix jours. Lorsque vint le jour fatal, Caligula n’était point à Rome ; les gardiens, n’étant pas d’humeur à rien prendre sur eux, les étranglèrent dans la prison, et le peuple vit encore ces cadavres aux gémonies. Tel était le droit de ce temps : dans le doute, le plus sur était de tuer.

Ainsi, malgré tout ce qu’il y avait de haine pour Tibère, son gouvernement vivait après lui ; il semble qu’il fût devenu nécessaire à Rome et qu’elle le portât en elle malgré elle-même, que régner ce fût encore avoir sous sa main le bourreau, les prétoriens sous ses ordres ; que tout, nécessairement et à jamais, se réduisît à cette question matérielle. Cela n’était que trop vrai, la vie politique de Rome resta constituée comme l’avait constituée Tibère ; personne ne songea à des institutions nouvelles, à des garanties contre le retour de nouvelles calamités. En principe, rien ne changeait ; c’était Caius au lieu de Tiberius, toujours un Claude et un César.


F. DE CHAMPAGNY.

  1. Nos lecteurs verront sans doute avec plaisir M. F. de Champagny reprendre ses études sur la Rome impériale. Le premier article de cette série, qui a paru dans la livraison du 15 juillet 1836, a été justement apprécié, et nous regrettions l’ajournement d’une publication de travaux qui nous paraissent bien propres à répandre des idées plus justes et plus saines que celles qu’on a communément sur l’antiquité. (N. d. D.)
  2. Voyez ce que dit Tacite de l’espèce d’hommes qui faisaient le métier d’accusateurs :
    « Le premier métier de Junius Othon avait été celui de maître de rhétorique. Le crédit de Séjan en fit un sénateur. A force d’effronterie, il cherchait à sortir de son obscurité première... Brutidius avait de hautes facultés ; s’il eût suivi la voie droite, il pouvait arriver au premier rang. Mais l’impatience le dévorait ; il fallut d’abord qu’il dépassât ses égaux, puis ceux qui marchaient devant lui, puis enfin sa propre ambition et son propre espoir.... (Annal., III, 66.) — Haterius, plus haï que tout autre, et qui, tout affaibli par de longs sommeils et par des veilles licencieuses, assez oisif et assez lâche pour n’avoir pas à craindre la cruauté même de Tibère ; méditant entre le jeu et la débauche la perte des plus nobles citoyens. » (Ibid, VI, 4.)
  3. « C’était là le plus affreux malheur de ce temps. Il n’était pas de délation si infâme que dédaignassent d’exercer même les premiers du sénat, ouvertement quelquefois, souvent dans l’ombre. Toute différence avait cessé d’étranger ou de parent, d’ami ou d’inconnu, d’un fait nouveau ou d’un souvenir obscurci par le temps. Chacun, en hâte d’atteindre son proscrit pour se sauver lui-même, saisissait la première parole tombée dans un repas, dans une réunion au Forum, à propos d’une chose ou d’autre. La plupart ne voulaient que leur propre sûreté ; mais il en était que le mal de la délation avait gagnés comme une peste. »
    (Tacite, Annal., VI, 17.)
  4. « On accusa en masse Asinius Pollion, Appius Silanus, Scaurus Mamercus, et avec Pollion Vinicianus, son fils, tous de haute naissance, plusieurs parvenus aux premières charges. Les sénateurs tremblèrent ; c’étaient tant d’hommes illustres : qui pouvait être pur de toute alliance, de toute amitié avec eux ? »
    (Tacite, Annal., VI, 9.)
  5. Dion., I, 58.