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Les Césars/03

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Les Césars
Revue des Deux Mondes, période initialetome 12 (p. 735-768).
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LES CÉSARS.




III. CALIGULA




Caïus César (car le nom de Caligula était un sobriquet qu’en son bon temps il eût été dangereux de lui donner) restait seul de la famille de Germanicus. Un rare talent pour se plier, une obséquiosité habile, quoique sans bornes, lui avait fait trouver grâce. Ni la condamnation de sa mère, ni l’exil de ses frères, ne lui avait seulement arraché un cri de douleur. On a dit de lui qu’il n’y eut jamais ni meilleur serviteur, ni plus mauvais maître. Il sauvait, en s’annulant, sa dangereuse origine ; il apprenait le chant et la danse du théâtre, se passionnait pour le jeu, se déguisait, la nuit, en robe longue et en perruque, pour courir des rendez-vous amoureux, s’avilissait pour ne pas se perdre.

Cependant Tibère, sagace comme il était, l’avait pénétré ; il le voyait assister, par goût, aux supplices : c’est un serpent, disait-il, que je nourris pour le genre humain. Tibère le détestait, il eût bien voulu lui préférer son propre petit-fils, le jeune Tibère ; mais ce jeune homme était bien peu mûr. Il se contenta de l’associer à Caïus, communauté inégale où la part du lion allait être bientôt faite.

Malgré tant de mauvaises qualités, Caïus était aimé, il avait pour lui le peuple, il avait pour lui les soldats au milieu desquels s’était passée son enfance ; il était fils de Germanicus, et puis il succédait à Tibère. A peine était-il en marche pour conduire les funérailles du vieux César, qu’au milieu des autels, des victimes, des flambeaux, des habits de deuil, la joie du peuple éclata autour de lui, l’appelant son petit, son garçon, son cher petit poulet ; je ne puis pas traduire autrement. Arrivé à Rome, il fit l’éloge de Tibère, sans presque en rien dire, mais cependant pleurant beaucoup ; il fallait avoir le don des larmes. Il oublia néanmoins, et le sénat aussi, qu’il avait écrit de Misène pour faire accorder les honneurs divins à son prédécesseur ; il n’en fut pas question autrement. Tibère était à peine enterré, qu’il s’agit de casser son testament ; tout redoutable qu’ait pu être un prince, il se trouve toujours quelque sénat, parlement ou assemblée, pour casser son testament avant que sa cendre ne soit refroidie. Le sénat, si humble et si nul sous Tibère, devenait tout puissant pour le seul fait de rompre ses dernières volontés. Il s’agissait d’exclure le jeune Tibère, que son aïeul avait associé à l’empire. Cela se fit avec grande joie, au milieu du sénat, des chevaliers, du peuple, car tout le monde avait forcé les portes de la curie ; Caïus fut déclaré seul souverain, maître absolu.

Rien ne portait à la modestie comme cette déclaration. Caïus, ainsi que ses prédécesseurs, fut pris tout d’abord d’une rage de modération et d’humilité ; il fit un discours tout populaire, ne voulut point de titres souverains, rendit leurs droits aux exilés, brûla les archives criminelles de Tibère, qui pouvaient donner lieu en sens contraire à bien des accusations, en jurant qu’il n’en avait rien lu ni parcouru (on dit du reste qu’il n’en brûlait qu’une copie), permit de lire les écrits que Tibère avait fait détruire, rendit des comptes publics, ce qui n’avait pas été fait depuis Auguste ; voulut même restituer au peuple les beaux droits dont le peuple ne voulait plus et qu’il fallut lui reprendre, les droits d’élection. Il y a même de lui un beau mot ; on lui apporta une dénonciation contre de prétendus conspirateurs qui en voulaient à sa vie : « Je n’ai rien fait, dit-il, qui ait pu me rendre odieux à personne.» :»

Il y eut en vérité un moment où le monde respira. Un écrivain qui n’habitait point Rome, ce centre de toute passion et de tout mensonge, décrit ce bonheur comme il eût décrit l’âge d’or. « Les Grecs n’avaient point de querelles avec les Barbares, les soldats avec les citoyens. On ne pouvait assez admirer l’incroyable félicité de ce jeune prince ; il avait d’immenses richesses, de très grandes forces de terre et de mer, de prodigieux revenus qui lui arrivaient de tous les coins du monde ; son empire n’avait pour bornes que le Rhin et l’Euphrate, au-delà desquels ne sont que des peuples sauvages, — les Scythes, les Parthes, les Germains. — Ainsi depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, sur le continent et dans les îles, au-delà même de la mer, tout était dans la joie. L’Italie et Rome, l’Europe et l’Asie, étaient comme en une fête perpétuelle, car sous aucun empereur on n’avait vu tant de repos, et une aussi paisible jouissance de son bien. C’étaient, dans toutes les villes, autels, victimes et sacrifices, hommes vêtus de blanc et couronnés de fleurs, jeux, concerts, festins, danses, courses de chevaux. Le riche et le pauvre, le noble et plébéien, le maître et l’esclave, le créancier et le débiteur, se divertissaient ensemble comme au temps de Saturne. Cela dura sept mois. »

Caïus tomba malade, et le monde, ne sachant en quelles mains il allait passer, se désespéra. Tout fut en deuil ; on passait la nuit aux portes du palais ; des hommes vouaient leur vie pour la sienne. Jamais, pour un seul malade, il n’y eut une aussi vaste inquiétude. La maladie de Caïus fut comme celle de Louis XV ; le jour où tout un peuple lui donna le nom de bien-aimé, il cessa de le mériter.

Je me permets de croire aussi qu’il en devint fou. Dès son enfance, il avait été sujet à l’épilepsie ; c’était, au moral et au physique, une organisation toute discordante, souffrant les plus grandes fatigues et d’autres fois ne pouvant se soutenir, avouant même un germe de folie et songeant à s’enfermer pour prendre de l’ellébore ; organisation à la fois terrible et maladive, dormant à peine trois heures d’un sommeil troublé par des apparitions et des rêves, passant la nuit à se promener sous de vastes portiques, attendant le jour, l’invoquant et l’appelant à haute voix.

Et puis il faut songer à ce que devait être pour un homme jeune, pour une imagination ardente et gigantesque au milieu de sa barbarie, pour une tête fatiguée par sa vie de dissimulation sous Tibère, et par le danger perpétuel dans lequel il avait vécu, l’étrange position d’un empereur romain ; l’empire était quelque chose de trop nouveau pour que personne, pas même un césar, se fût familiarisé avec la pensée de mener l’univers entier comme un troupeau. Le gouvernement du monde dans une seule main ! l’Europe et tout ce qu’on connaissait de l’Asie et de l’Afrique, en un mot tout ce qui n’était pas barbare, c’est-à-dire aux trois quarts inconnu, — par-dessus tout cela l’énorme cité de Rome avec ses trois millions d’habitans, ses pontifes, ses monumens, le tourbillon de sa vie, — vingt-cinq légions qui n’étaient que l’élite de l’immense armée que levaient toutes les nations et toutes les villes, des flottes sur toutes les mers, un revenu sans bornes, puisque les impôts étaient sans limite, ajouté aux cinq cent vingt-trois millions qu’à travers ses proscriptions avait grapillés Tibère ; — puis encore la divinité, des bouffées d’encens et des autels, — tout cela appartenant et obéissant à une seule créature humaine, — un individu de cinq pieds six pouces, maître et propriétaire de tout cela ! ce n’étaient pas là des idées assez vieilles pour que les cerveaux se fussent blasés sur elles. Et le fils pauvre, tremblant et menacé de Germanicus, salué un beau jour par le sénat, les prétoriens et le peuple qui le débarrassaient de son humble et unique rival, seul et absolu dominateur de toutes ces choses, devait se sentir ébloui comme celui qui, après vingt ans de séjour dans un cachot, passa subitement à la lumière, et devint aveugle. Ajoutez que, par les passions qui régnaient, par les ambitions hardies et dépravées qui restaient au cœur de certaines familles, par la morale du temps qui excusait tous les crimes, par mille autres circonstances enfin, cette position si grandiose était menacée d’un perpétuel danger. L’empire, après tout, ses gloires et ses richesses, étaient promis à quiconque donnerait un coup de couteau à cet homme. Caïus, qui avait étouffé Tibère malade, devait savoir quelque chose de la facilité avec laquelle s’assassine un empereur. Ainsi, entourée de luxe, de voluptés et de coups de poignards, cette vie de maître du monde devait tenir la pensée de l’homme dans une excitation perpétuelle, et pouvait ne lui paraître qu’une splendide et incessante hallucination.

De là ces étranges natures impériales, ces types qui ne se retrouvent pas ailleurs dans l’humanité, ces hommes qui, après avoir gouverné, sinon avec vertu, du moins avec prudence, furent tout à coup pervertis ou jetés en démence par le pouvoir : Néron, Caligula. De là ces monstres de sang et de folie, êtres incompréhensibles, et par leurs crimes et par l’impunité de leurs crimes : Domitien, Commode, Heliogabale. Tibère est dans la nature humaine ; il a peur, et il tue : sa terreur est la mesure de sa cruauté. Mais ces hommes-là ont l’air véritablement frappés du ciel ; pouvant tout et osant tout, avec leur luxe inouï, leur scélératesse monstrueuse, sans but, sans raison, sans mesure, il y a chez eux du vertige. Placés trop haut, la tête leur a tourné ; ils ont vu sous leurs pieds un trop immense espace, trop de peuples, trop de pouvoir, et en même temps aussi un précipice trop glissant. Leur cerveau n’a pas tenu à ce mélange d’exaltation et de terreur.

La folie de Caïus se manifesta bien vite, n’eût-ce été que par son changement ; il reprit tous les titres dont il n’avait pas voulu d’abord dans son premier accès de modestie : Auguste, empereur, père de la patrie, grand pontife, le pieux, le grand, l’excellent, le fils des camps, le père des armées ! Il rétablit l’action de lèse-majesté, qu’il avait abolie ; il fit dire de se tuer (c’était la formule d’usage) à Silanus, son beau-père, et au jeune Tibère ; le crime de celui-ci était, selon Caïus, d’avoir pris du contre-poison pour éviter que César ne l’empoisonnât. Son ancien confident, Macron, ne devait pas échapper davantage : il était devenu grondeur, ne laissait pas Caïus dormir à table, ne lui permettait pas d’éclater de rire à la vue des bouffons ou de contrefaire leurs gestes ; quand, au spectacle, Caïus mêlait son chant à celui des acteurs, Macron le poussait doucement et le grondait tout bas : c’était un homme fort gênant, et, comme les autres, on l’invita à mourir. Les esprits étaient tellement faits au suicide, que ce genre de supplice s’exécutait sans marchander. Les empereurs faisaient ainsi économie de bourreaux.

Mais c’était encore de la raison que tout cela. Pour compléter sa folie, Caïus se souvint qu’il était dieu : « Ceux qui conduisent, disait-il, les bœufs, les moutons et les chèvres, ne sont ni bœufs, ni béliers, ni boucs ; ce sont des êtres d’une nature supérieure, ce sont des hommes. De même, ceux qui conduisent tous les peuples du monde ne sont pas des hommes ; ce sont des dieux. » Il était un jour à table avec des rois qui disputaient ensemble de leur noblesse ; Caïus les interrompit brusquement par ce passage d’Homère : « Un seul maître, un seul roi. » Il s’exalta sur cette pensée, voulut même prendre le diadème ; mais il y aurait eu là de quoi faire révolter sérieusement le peuple romain, que tant de proscriptions n’avaient pas révolté. « Seigneur, lui dit-on pour détourner cette faute, vous êtes au-dessus des rois. » A partir de ce moment, Caïus prit sa divinité au sérieux. Il commença cependant par n’être que demi-dieu ; il s’adjugea les attributs et les cérémonies d’Hercule, de Castor, d’Amphiaraus ; il contrefit Hercule avec une peau de lion et une massue d’or. D’autres fois il portait le chapeau de Castor et Pollux, la peau de faon de Bacchus ; mais c’était trop peu de chose. Il passa bientôt dieu.

Ainsi Rome, au premier mot de ce fou, tomba à genoux aux pieds de son dieu Caïus. Il eut un temple, une statue d’or ; on se disputa à prix d’argent l’honneur d’être du nombre de ses prêtres. Chaque jour on lui immola les victimes les plus exquises et les plus rares, des paons, des oiseaux du Phase, des oiseaux de Numidie ; il ne fallait pas moins au goût délicat de ce nouveau dieu. Les peuples avaient beau tenir à leurs idoles, tout ce qu’il y avait de plus parfait parmi les statues des divinités venait à Rome ; on coupait les têtes, on y substituait celle de Caïus. La pauvre Grèce était dépouillée de ses dieux, la seule chose qui lui restât ; son Jupiter olympien ne fut préservé que par des prodiges. À Milet, Caïus enleva un temple à Apollon. On jurait en son nom ; on mettait ses statues avec celles des dieux ; toutes les nations et toutes les villes se faisaient les complices de sa folie.

Quant à lui, il gardait la grandeur de sa divinité : aujourd’hui c’est Apollon, il porte une couronne de rayons sur sa tête et mène les Grâces à sa droite ; demain il aura les ailes aux pieds et le caducée de Mercure ; il prendra une grande barbe pour figurer le dieu Mars. Un jour il fut Vénus, pourquoi ne serait-il pas Jupiter ? Il est comme lui l’amant de sa propre sœur. Est-ce la foudre qui lui manque ? il aura des machines d’opéra pour imiter le bruit du tonnerre, il fera des éclairs avec du soufre ; si le vrai tonnerre vient à tomber, il jette une pierre au ciel en lui criant, au ciel qui ne s’en soucie mais : « Tue-moi ou je te tue. »

Cherchez-vous le prince ? voyez-le suivi d’une Théorie qui chante les louanges de Caïus Hercule, ou de Caïus Jupiter. — Non, il est chez lui, demandez-le à ses portiers ; ses portiers sont Castor et Pollux, dont le temple, depuis qu’il a augmenté son palais, lui sert aujourd’hui d’antichambre. — Mais il est dans une plus intime retraite : la lune est dans son plein, elle brille de tout son éclat ; Caligula est là qui l’appelle amoureusement à venir partager sa couche. Au Capitole, il s’est fait faire une chapelle auprès du temple de Jupiter : allez là prêter l’oreille, vous ouïrez la conversation de Jupiter Latialis et de Jupiter Capitolin ; le Capitolin est un peu muet, mais en revanche l’autre parle, chuchotte, interroge, écoute les réponses, se fâche, élève la voix. « Je te renverrai, lui dit-il, au pays des Grecs ; » puis il se laisse toucher, ne menace plus, consent à vivre d’accord avec son confrère, et, pour se rapprocher de lui, joint le Capitole au mont Palatin par un pont qui passe au-dessus du temple d’Auguste.

Lorsqu’il lui naquit une fille, petite enfant dans laquelle il se reconnaissait à sa férocité précoce, il la promena d’abord chez tous les dieux, puis enfin il la porta chez Minerve, la lui mit sur les genoux, et fit la déesse sa gouvernante. À la mort de sa sœur Drusille, il fit déesse cette femme infâme, il ordonna qu’on ne jurerait qu’en son nom ; cela ne lui suffit pas, il voulut encore qu’elle fut montée au ciel, et il trouva un sénateur pour jurer par tous les sermens possibles, par sa vie et par celle de ses enfans, qu’il l’avait vue en chemin pour l’Olympe.

Dans sa douleur, il partit de Rome à la hâte, courut toute l’Italie, alla donner des jeux en Sicile ; mais la fumée de l’Etna lui fit si grand’peur, qu’au milieu de la nuit il s’enfuit de Messine. Rome cependant portait le deuil de Drusille. Ce deuil était sévère ; on ne pouvait, sous peine de mort, ni rire, ni se baigner, ni souper avec ses enfans ou sa femme. Caïus, revenu en courant comme il était parti, ayant de plus une longue barbe et les cheveux en désordre, posait aux Romains un étrange dilemme ; à qui se réjouissait, il disait ; « Qui peut se réjouir lorsque Drusille est morte ? » à qui portait le deuil : « Comment peut-on pleurer une déesse ? » Il frappait donc à coup sûr, et pouvait être certain de ne manquer personne.

Un jour — il n’avait, du reste, pas attendu ce jour-là pour renouveler l’exemple des cruautés de Tibère, — un jour il vint au sénat, et y entonna l’éloge de son prédécesseur. Jusque-là on avait librement parlé de Tibère. « Mais, disait Caïus, moi, je suis empereur, je puis le blâmer ; où d’autres prendraient-ils cette liberté ? — Valets de Séjan, délateurs de ma mère, de quel droit condamnez-vous l’homme que vous avez honoré par tant de décrets ? » Et à la fin de sa harangue, il se faisait apostropher par Tibère lui-même : « Tout ce que tu as dit, mon fils, est très juste et très vrai ; ne t’amuse pas à les aimer, à leur plaire, à les épargner ; s’ils le peuvent, ils te tueront. Ne pense qu’à ta sûreté, les moyens qui la garantiront le mieux seront les plus justes : tranquille sur la vie, jouissant de tous les plaisirs, tu seras honoré d’eux bon gré mal gré. Prends-y garde, personne n’obéit volontairement ; tant qu’on redoute le prince, on l’honore ; s’il cesse d’être le plus fort, il faut qu’il meure. » C’était là au fond toute la politique de Tibère.

Le sénat resta consterné ; qui n’avait pas parlé contre Tibère ? Le lendemain, il reprit courage, fit grand éloge de la bonté du prince qui, après de si justes reproches, n’avait pas ordonné leur mort à tous ; il décréta des sacrifices pour l’anniversaire d’un si beau discours, et recommença toute sa série de bassesses sous Tibère ; rien n’était changé.

L’homme seulement était pire : était-ce folie, habitude du sang, délire du pouvoir, instinct inné de cruauté ? Il est malheureusement difficile de ne pas reconnaître dans quelques âmes un certain goût de sang, une manie féroce, un amour gratuit du meurtre, indépendant de toute idée de crainte, d’intérêt ou de vengeance. Caligula jetant aux bêtes féroces les gladiateurs vieux et infirmes, marquant sur la liste de ses prisonniers ceux qui devaient être égorgés pour nourrir les bêtes du cirque lorsque la viande était trop chère, faisant frapper ses condamnés à petits coups, afin, disait-il, qu’ils se sentissent mourir ; dans ses orgies, se donnant la torture en spectacle ; caressant le cou de sa maîtresse, et ajoutant : « Cette belle tête pourtant, je n’ai qu’à dire un mot, et elle tombera. » Qu’est-ce que cela ? si ce n’est l’amour et le besoin du sang ?

Aussi était-il merveilleusement ingénieux pour trouver des criminels. Nous parlions tout à l’heure du deuil de Drusille. L’anniversaire de la bataille d’Actium lui fournit un pareil dilemme : par sa mère, il descendait d’Auguste, par sa grand’mère d’Antoine ; il était petit-fils du vaincu et du vainqueur. « Que les consuls fassent la fête, disait-il le matin à ses amis, ou qu’ils ne la fassent pas, ils seront toujours coupables. » Les consuls firent la fête ; ils furent déposés le jour même, les verges de leurs licteurs rompues sous leurs yeux. L’un d’eux se tua de chagrin :

Il se souvint aussi de ceux qui, pendant sa maladie, avaient voué leur vie pour la sienne ; il les prit au mot, fit combattre l’un contre des gladiateurs et eut grand’peine à lui faire grâce après sa victoire ; fit promener l’autre comme une victime avec les banderolles et la verveine, et le fit jeter dans un précipice. Sa cruauté était facétieuse ; tous les dix jours, il marquait sur la liste des prisonniers ceux qu’il voulait faire périr (la procédure était simplifiée, on le voit, il ne fallait plus tant de formalités pour tuer un homme) ; il appelait cela apurer ses comptes.

Plus d’une fois il fit assister les pères à la mort de leurs fils ; à ceux qui étaient malades il envoyait poliment une litière. Un autre, invité par l’empereur à venir ce soir-là souper à sa table, n’osa refuser, parce qu’il lui restait un fils. Caïus le chargea de parfums et de couronnes, lui envoya sa coupe pleine de vin, l’accabla de toutes ces marques de joie si déchirantes pour sa douleur, et ne lui permit pas même, en récompense de sa résignation, de recueillir les os de son enfant.

Laissons la fatigante énumération de ces actes de cruauté. Il serait sans doute absurde de chercher quelque raison politique dans la conduite de ce fou, mais la force des choses le poussait comme elle pousse tant d’autres ; il sentait l’état de la société sans le comprendre. Depuis César il n’y avait eu véritablement que deux puissances dans l’empire, le peuple et les soldats : Auguste avait voulu relever le sénat, Tibère l’abattit ; en même temps les légions, sévèrement gardées loin de Rome, s’annulèrent ; tout le pouvoir de l’armée fut dans les prétoriens. A ces deux puissances, les prétoriens et le bas peuple, Caligula trouva facile d’immoler les restes de cette puissance éteinte, le sénat. Ce que Tibère n’avait pas fait, il appela le peuple au bénéfice de ses proscriptions ; il fit passer en jeux et en largesses pour la populace romaine, en libéralités pour ses prétoriens, les patrimoines des condamnés, c’est-à-dire des hommes les plus riches. Cette politique si facile et si simple ne passait pas l’esprit de Caïus ; il s’assurait, aux dépens des vaincus, la bonne volonté des puissans.

Mais ce penchant pour le peuple n’empêchait pas l’homme de prédominer toujours, le Romain, l’homme de sang de se faire partout et en tout temps sentir. Il n’y eut personne, dit Suétone, d’une condition si basse auquel il ne voulût du mal. Le théâtre était le lieu de ses querelles avec le peuple ; souvent, par plaisanterie, dans les grandes chaleurs, il faisait retirer le velarium qui servait à protéger les spectateurs contre l’ardeur du soleil, et ne laissait plus sortir personne ; un autre jour, ennuyé du bruit de la foule, qui venait dès la nuit prendre sa place au cirque, il la fît chasser à coups de bâton ; un grand nombre d’hommes périrent.

Il avait une douleur, c’est que son époque ne fut marquée par aucune calamité publique. Sous Auguste, la défaite de Varus ; sous Tibère, la ruine du théâtre Fidènes, avaient au moins illustré leurs règnes. En vain faisait-il quelquefois fermer les greniers de Rome pour mettre à la famine le petit peuple, qui ne vivait que de distributions publiques ; qu’étaient-ce que ces calamités factices ? Son temps était trop heureux ; il serait oublié. Oh ! l’incendie, la peste, la famine, le tremblement de terre, la destruction des armées, où sont-ils donc ?

Mais console-toi, pauvre peuple ; si tu souffres un peu des bizarreries de ton maître, vois les spectacles qu’il te donne : ce ne sont que gladiateurs, combats de bêtes, drames, pantomimes ; le cirque est rempli le matin, il n’est pas encore vide le soir. C’est d’abord la chasse aux bêtes féroces, ce sont ensuite les combats de Troie, c’est la course de chevaux où nul n’est admis à servir de cocher, s’il n’est sénateur ; la poussière du cirque est parsemée de minium et de pierres brillantes. Vive le dieu Caïus, le patron des farceurs, le protecteur des bouffons ! l’ami, le commensal, le convive des cochers de la faction verte, avec qui il soupe dans l’écurie ! Croyez-vous qu’il ne sache pas récompenser les talens ? Apelle le tragédien est son conseiller intime, Cythicus le cocher du cirque, pendant une orgie, a reçu de lui deux millions de sesterces (387,500 fr.) sur sa cassette. Voyez Incitatus, à qui les libéralités de César ont fait une fortune, qui a des manteaux de pourpre, un collier de pierres précieuses, une maison, des esclaves, un mobilier ; qui invite à souper et traite magnifiquement ses convives. Qu’ïncitatus dorme en paix, les soldats sont là, et, pour ménager son sommeil, imposent silence à tout le quartier. Incitatus va être consul : il a une écurie de marbre et un râtelier d’ivoire ; Incitatus est le cheval de César. — Caïus a donné des jeux à la Sicile, il en a donné à la Gaule, il n’en refuse à personne. A Rome, il y a des spectacles tout le jour, ce n’est pas assez, il y en aura la nuit ; toute la ville sera illuminée. — Venez plus loin, si Caïus quelquefois a affamé le peuple, aujourd’hui il le nourrit, il lui jette des vivres, des fruits, des oiseaux, de l’argent, de l’or ; il y mêle des couteaux aiguisés ; pardonnez-lui, c’est un caprice.

Si Caïus a ses caprices, le peuple aussi veut avoir les siens ; il s’avise de favoriser les gladiateurs que n’aime pas son prince ; il est au cirque pour la faction contraire à la sienne ; il appelle Caïus le jeune Auguste ; au beau milieu du spectacle, il se lève et se met à crier contre les délateurs : c’est la vieille liberté du théâtre. Caïus se fâche, fait tuer à droite et à gauche, « Plût aux dieux, s’écrie-t-il, que le peuple romain n’eût qu’une tête ! »

Comment celui qui peut tout n’aurait-il pas tous les talens ? Caïus est tourmenté par le problème de sa toute-puissance : il faut qu’il sache tout, qu’il soit le premier en toute chose ; il est jaloux d’Homère et de Virgile, il renverse et défigure les statues des hommes illustres. La noblesse est en coupe réglée, elle expie chaque jour son ancienne puissance, ses patrimoines enrichissent le fisc ; mais il lui reste ses souvenirs, les Torquatus ont le collier que leur ancêtre enleva aux Gaulois, les Cincinnatus ont pour insigne la chevelure de leurs ancêtres, les Pompée ont gardé le surnom de grand ; tout ce blason fait ombrage à Caïus, il l’abolit ; il porte envie à tout ce qui se distingue, même à la robe de pourpre du roi Ptolémée, qui détourne les regards de la foule et la distrait des jeux que son prince lui donne. Si un homme est élégant et bien peigné, il lui fait raser la tête par derrière ; — un autre est grand et beau, il l’envoie combattre contre les gladiateurs ; il a le dessus, faites-le mourir. — Un autre jour, un esclave, vainqueur au cirque, est affranchi par son maître ; le peuple applaudit avec transport : Caïus est indigné ; il faut qu’on ne voie, qu’on n’admire que lui ; il se jette hors du cirque, descend les degrés à la hâte, foule aux pieds la frange de sa robe. « Le peuple-roi aura donc plus d’hommages pour un gladiateur que pour la personne sacrée de ses princes, que pour moi, présent devant lui ? »

Pourquoi d’ailleurs admirer un autre que Caïus ? Y a-t-il un talent qui lui fasse défaut ? Peut-il manquer quelque chose au maître du monde ? Il est gladiateur, chanteur, cocher. Au théâtre, il accompagne la voix de l’acteur ; il répète son geste, il le corrige. Homme d’esprit, il a su acquérir un peu de tous ces talens, et c’est bien assez pour qu’il s’y croie le premier de tous. Chaque empereur en général a eu sa manie, Tibère la grammaire et les grammairiens, Claude eut la rage de juger ; mais la manie la plus commune de ces maîtres du monde fut pour les talens du cirque et du théâtre. Ce qu’on applaudissait tant, après eux et devant eux ; ce qui faisait la fureur du consul et du crocheteur, de la matrone et de l’esclave, le comédien, le bouffon, l’agitator, le pantomime, leur inspirait plus de jalousie ; c’était une gloire qui ne pliait pas tout-à-fait devant la leur, et le reste de liberté que le peuple gardait au théâtre les poussait instinctivement à s’y faire applaudir. Au milieu de la nuit, Caïus mande auprès de lui trois consulaires ; les malheureux arrivent tremblans, un pareil message ne leur semblait que trop clair. On les fait entrer, on les place tout gelés de peur. Tout à coup, un bruit de flûtes et de castagnettes ; Caïus paraît avec une longue tunique et la robe flottante du tragédien. Il monte sur un tréteau ; il danse un ballet et renvoie encore tremblans les trois vieilles toges sénatoriales.

Mais sa plus grande passion fut pour l’éloquence. Il avait une parole naturellement forte, ardente, impétueuse ; c’était après tout une nature bizarrement hardie que la sienne. Lorsqu’un homme était accusé devant le sénat, Caïus songeait au parti qu’il devait prendre, l’accusation ou la défense, selon que l’une ou l’autre allait mieux à sa phrase. Quand il avait choisi, il faisait ouvrir aux chevaliers les portes du sénat ; il invitait par ordonnance à venir l’entendre.

Il ne tint pas contre le désir de jouter avec l’homme qui passait pour le premier orateur de son siècle, Domitius Afer. Domitius avait eu beau lui élever une statue ; il ne pouvait échapper à cette joute fort désirée de Caïus, fort sérieuse pour lui, car en tout cas mort s’ensuivait. On le chicana sur je ne sais quelle inscription de sa statue ; il fut dénoncé devant le sénat. Caïus voulut être son accusateur ; il avait tout prêt un magnifique discours, et le débita avec grande chaleur et grande solennité. C’était au tour de Domitius de répondre ; mais en homme d’esprit, il se garda de le faire ; il était trop ému, trop rempli d’admiration, il n’eut de parole que pour louer son éloquent accusateur, pour répéter chacune de ses phrases, pour s’enthousiasmer sur chacune de ses paroles. Mais ta défense, lui criait-on, ta défense ! Sa défense ! Il se jeta aux genoux de Caligula, il le supplia, ce maître de l’éloquence, de pardonner à un pauvre écolier comme lui, pria, pleura, et Caïus, tout ému d’un si manifeste triomphe, lui pardonna et le fit consul.

Ce n’était rien encore que ces triomphes, d’autres les avaient Remportés avant lui, n’y avait-il donc pas quelque chose que la vénération des dieux eût réservé au seul Caïus, à Caïus, le roi des rois, le maître de l’univers, le dieu ? Chanter au théâtre, lutter sur l’arène, triompher au sénat par la parole ! tout cela était humain et possible, la passion de Caïus était pour l’impossible et le surhumain. Ce fut toujours, du reste, la folie impériale ; en contemplant le monde du haut de ce pic gigantesque où ils étaient placés, les Césars avaient dû le voir tout autre que nous ne le voyons, et, mesurant toutes choses à leur grandeur, ils les trouvaient petites et mesquines ; chez eux, la manie du grandiose, innée dans les Romains, devint une rage pour l’impossible. Néron s’adressa à la magie pour la satisfaire, Caïus à la force ; l’un plus instruit, plus artiste, plus curieux ; l’autre affectant davantage l’énergie, la puissance, la virilité.

S’il voulait une villa, il la lui fallait en pleine mer, sur une digue jetée là où les eaux étaient plus profondes et plus orageuses, là où la pierre des rochers cédait aux pics avec plus de peine ; il la lui fallait sur une cime de montagne nivelée par des déblaiemens, sur une vallée exhaussée au niveau des montagnes ; tout cela se faisait avec une vitesse incroyable, la paresse était punie de mort. Dans ses bains, c’étaient des parfums précieux ; à ses repas, des mets étranges et inouïs ; le bain, le souper, tout le faste de la vie romaine, il en avait merveilleusement perfectionné la folie. « Il faut être économe, disait-il, quand on n’est pas César ! » Il buvait des perles dissoutes dans du vinaigre, faisait servir à ses convives des pains et des mets en or : il avait fait faire des navires immenses dont la carcasse était en cèdre, la poupe couverte de pierres précieuses, les voiles de couleurs brillantes ; sur ces palais flottans, il avait des thermes, des salles de festin, des portiques, il avait de la vigne pendante sur sa tête, des arbres qui se balançaient avec leurs fruits. Au milieu de ces délices, il passait des jours à se faire porter le long des côtes de Campanie, au son des instrumens, au bruit des chœurs, jouissant à la fois de la terre et de la mer, comme il était maître de l’une et de l’autre. — Mais qu’est-ce que tout cela ? il y a mieux encore, élever une ville au sommet des Alpes, — percer l’isthme de Corinthe, — c’est se séparer encore plus de la pauvre humanité, c’est vaincre les dieux. Caïus le fera, Caïus l’aurait fait, si par bonheur on lui en eût laissé le temps. Mais voici une imagination plus belle encore. Pourquoi la mer ne lui obéirait-elle pas comme la terre ? L’astrologue Thrasylle autrefois avait osé dire que Caligula ne régnerait pas plus qu’il ne galoperait sur le golfe de Baya. Eh bien ! il va galoper sur le golfe depuis Baïes jusqu’à Pouzzole pendant une distance de cinq quarts de lieue : il fera un pont sur la mer : il rassemble de toutes parts des vaisseaux de charge, les fait ancrer sur deux rangs, et sur eux élève, non pas son pont, mais sa route : c’est bien une route véritable, sur le modèle de la voie Appia, construite en terre et en pierre, avec des auberges, des lieux de repos, jusqu’à des ruisseaux d’eau fraîche pour boire. Tant de vaisseaux furent réunis là, qu’il en manqua pour porter le blé à Rome, et Rome, qui ne vivait que de blés étrangers, prit son parti de mourir de faim, pourvu que son maître galopât sur la mer.

Il était là en effet accomplissant la prophétie de Thrasylle, faisant d’abord des sacrifices, surtout à l’envie, de peur, disait-il, que les dieux ne fussent jaloux de lui ; puis, sur un cheval caparaçonné, la couronne de chêne sur la tête, tout armé, vêtu de la chlamyde d’or et d’une cuirasse qu’il disait venir d’Alexandre, s’avançant sur le pont suivi de son armée, le traversant et allant coucher à Pouzzole. Le lendemain, il revient de Pouzzole à Baïes. Le voilà sur le pont, en habit du cirque, sur un char que traînent les chevaux les plus célèbres dans les jeux ; après lui les voitures de ses amis, les prétoriens, l’armée, le peuple. A moitié chemin, il monte sur un trône, y prononce son propre panégyrique, récompense les compagnons de ses dangers. Ce pont passé et repassé était pour lui une grande guerre accomplie.

Il resta là toute la journée et la nuit suivante. Ce devait être un beau spectacle : toute la côte, tout le pont, les bateaux dont la mer était couverte, portaient des flambeaux allumés ; partout on y faisait des festins. C’est une belle fête que la fête de Caïus, et ceux qu’il y a invités peut-être en ce moment chantent ses louanges de bon cœur. Mais le maître est rassasié, prenez garde, il va changer de plaisir ; à la merles convives, maintenant que la fête est finie ! à la mer les amis, les prétoriens, le peuple ! Si quelques-uns cherchent à remonter sur les bateaux, à coups de rames repoussez-les à la mer ! Malheureusement pour Caius la mer était calme, la plupart se sauvèrent à la nage.

Mais l’impossible était cher. Il fallait remuer les millions à la pelle, et les millions manquaient. En un seul repas, s’il en faut croire Sénèque, près de 2,000,000 avaient passé ; en un an les 523,000,000 de Tibère avaient disparu. Caïus se sentait homme par ce côté-là, il n’était pas assez riche.

Les proscriptions redoublèrent d’ardeur. C’était sa grande ressource, le bourreau et le suicide par ordre donnaient au fisc son meilleur revenu. Après avoir fait mourir Junius Priscus qu’il croyait riche et qui ne l’était pas : « Il m’a trompé, disait-il, il méritait de vivre. »

Un jour, en Gaule, il perdait au jeu, et n’avait pas d’argent : il n’en eut pas plus de peine à payer. Il fit apporter le registre des contributions et abattit la tête des plus imposés. « Gagnez-moi maintenant quelques sesterces, dit-il aux joueurs, je viens de gagner des millions ! »

A Rome, il trouva de nouveaux prétextes pour condamner. Il se souvint de la persécution dirigée par Séjan contre sa famille, que sous Tibère il avait si héroïquement supportée, qu’à son avènement il avait si noblement renoncé à venger en brûlant les archives de Tibère. Dans sa tête ou dans son secrétaire, il retrouva la copie des fameuses archives ; il sut au moins, ou se souvenir, ou deviner qui avait dénoncé, qui avait poursuivi, qui avait condamné sa mère ou ses frères ; ce fut un large prétexte pour sa cruauté. Une autre fois il songea, pendant une nuit sans sommeil, à la félicité de ceux qu’il avait bannis. « Je les ai condamnés, et ils vivent, ils boivent, ils mangent, ils sont libres. Qu’est-ce que leur exil ? un voyage ! » Il les fit tous tuer. On explique d’une autre manière cette boucherie. A un homme qui avait été banni sous Tibère, il demandait : « Que faisiez-vous dans votre exil ? — Seigneur, dit le courtisan, je passais ma vie à demander aux dieux la mort de Tibère et votre avènement. » Cela fit réfléchir Caïus : Ceux que j’ai bannis, pensa-t-il, passent donc aussi leur temps à souhaiter ma mort ; et pour détourner l’effet de leurs vœux, il les fit mourir.

Mais les confiscations elles-mêmes ne suffisaient pas au trésor. Caïus avait l’esprit fécond en ressources ; il en trouva une entre autres qui était bien romaine. On sait quelle place occupaient, dans les mœurs de cette nation, le droit de testament, la chasse aux successions, la captation des vieillards. Il y a même encore trace de ces mœurs dans nos provinces de droit écrit, dans le midi de la France, plus romain que le nord. Tibère avait déjà donné l’exemple, Caïus entra après lui dans une voie que leurs successeurs ne manquèrent pas de suivre. L’empereur se mit à courir les héritages, captateur dangereux qui ne s’amusait pas à dorloter les vieillards, mais qui se faisait inscrire dans les testamens au nom de la peur, et qui ensuite, si le testateur s’avisait de vivre trop long-temps, lui envoyait un ragoût délicat de sa cuisine empoisonnée. S’il y avait difficulté sur un testament, l’affaire revenait à l’empereur ; l’empereur était le juge suprême de son empire. — César, vous voilà institué héritier par un étranger, un homme qui ne vous avait jamais vu ; il a exclu pour vous ses amis, ses parens, ses fils. — Qu’importe ? Le droit de testament est sacré. Irai-je briser la volonté suprême d’un citoyen romain ? — César, en voici un autre qui ne vous nomme pas ; il a fait son testament, il est vrai, au commencement du règne de Tibère, mais il était centurion en retraite ; il vivait des bienfaits du prince, il a oublié ce qu’il lui devait. — Infamie ! ingratitude ! Que ce testament soit cassé. — César, disait le premier venu, vous n’êtes pas inscrit au testament ; mais j’ai ouï dire à cet homme qu’il comptait vous faire son héritier. — Oubli ! erreur humaine ! mais le mal est réparable ; le testament ne comptera pour rien. — Ainsi jugeait Caïus ; au commencement de ces audiences lucratives, il se fixait la somme qu’elle devait lui rapporter. Tant que la somme n’était pas complète, il appelait de nouvelles causes, et, juge infatigable, ne se levait que sa besogne remplie.

Les impôts allaient cependant leur train, l’impôt du vingtième sur les successions, l’impôt du centième sur tout ce qui se vendait, et bien d’autres ; mais Caïus ne s’en contentait pas, il lui en fallait de nouveaux, sur tout homme, sur toute chose : — pour la vente des comestibles, tant ; — pour les procès, un quarantième de la somme, une amende si on transigeait ; — sur les gains journaliers des portefaix, un huitième ; — tant sur les maisons de débauche ; — tant sur les mariages. Tout cela s’établissait par des édits bien ignorés, bien clandestins, pour prendre plus facilement les gens en défaut. Le peuple demanda une loi, c’est-à-dire une affiche, car toute la différence de la loi à l’édit était celle d’une affiche à une lettre. Caïus céda à son bon peuple : au coin de quelque place, dans un lieu bien retiré, il fit afficher sa loi en si petites lettres, que personne ne la pouvait lire.

Mais le pauvre homme fut bien plus embarrassé quand une fille lui naquit (malheureuse enfant qui ne vécut pas deux ans, et que, par une justice à la romaine, on écrasa contre un mur, après avoir tué son père). Les charges de l’empire, le fardeau de la paternité, une fille à nourrir, à élever, à doter, mettaient le comble à son indigence : il demandait l’aumône, le pauvre César. Il ne faut pourtant pas croire qu’au mois de janvier il ne reçût aussi ses étrennes : dans le vestibule du palais était le mendiant impérial, assis sur son trône, tendant la main ; les consuls, le sénat, la foule, appelés par ordonnance, venaient, les mains et la toge pleines, couvrir de leurs dons le siège du souverain. Il n’y eut de gain si infâme dont cet homme pût rougir : il y avait un lieu de débauche dans le palais ; on inscrivait les noms de ceux qui y entraient, gens dignes de la reconnaissance du monde, pour avoir ajouté un denier au revenu de César.

Voici un métier qu’il fit encore, moins infâme, également étrange. Après avoir aimé ses sœurs plus que des sœurs ne doivent l’être, il s’avisa de les trouver complices de conspiration, révéla toutes leurs infamies, les fit exiler, s’empara de leurs biens. Mais que faire de tant de dépouilles ? Il n’était pas assez riche pour les garder. Les vendre ? L’énormité des confiscations devait avoir fait baisser le prix des biens. Que dis-je ? Il les vendra, mais il les vendra lui, en propre personne, recevant et proclamant les enchères. Ainsi, toutes les richesses de ses sœurs, leurs mobiliers, leurs parures, leurs esclaves, leurs affranchis, tout affranchis qu’ils étaient, furent adjugés à des prix immenses. Cette admirable découverte ne pouvait en rester là ; il avait bien autre chose à vendre : en Gaule, des biens énormes confisqués sur les principaux du pays ; ailleurs, nombre de gladiateurs, restes des jeux qu’il avait donnés, objet d’un débit excellent ; en Italie, le mobilier magnifique qui, accumulé par deux Césars, garnissait les palais impériaux. Que tout cela vienne à la vente ; le grand marché est dans les Gaules ; il faut toutes ces richesses au marchand César. Mais les voitures, les chevaux manquent. — Prenez les voitures de louage, prenez les chevaux des moulins ; le pain manquera à Rome (car les moulins ne tournaient que par les chevaux) ; mais qu’importe ?

Voilà donc César commissaire-priseur, tenant hautes les enchères, vantant sa marchandise, encourageant les acheteurs qui hésitent ; bavard, facétieux, ne vendant guère à moins de quelques cent mille sesterces, déployant toute la faconde du genre, plus l’argument sous-entendu de la hache impériale : « N’avez-vous donc pas honte, avares que vous êtes, d’avoir plus de fortune que moi ? Voyez où j’en suis réduit. Livrer au premier venu le mobilier sacré des princes ! Je m’en repens, en vérité. — Ne donnerez-vous pas cette misère pour un meuble qui vient d’Auguste ? — Ceci servait à Antoine ; pour l’amour de l’histoire, achetez-le. — Et vous, mon ami, prenez cette bagatelle : 200,000 sesterces. Vous êtes de province ; vous avez envie de souper chez César : vous y souperez ; il vous y invite. — Crieur, que faites-vous donc ? Ne voyez-vous pas qu’Aponius hoche la tête ? Il accepte mon prix. Treize gladiateurs pour 9,000,000 de sesterces (1,743,750 francs) ! » Aponius s’éveilla ruiné. D’autres, forcés d’acheter (et il n’y avait pas à diminuer des mises à prix de César), sortirent de la salle de vente pour aller s’ouvrir les veines.

Pour cette fois, Caïus devait avoir de l’or ; l’or affluait à lui de tous les côtés ; tout se payait, et se payait au prix de César, jusqu’à l’honneur d’être son prêtre qu’il mit en vente, et pour lequel Claude donna une somme énorme. L’or lui venait de la Gaule, de l’Egypte, de la Syrie. Toutes les parties du monde apportaient leur tribut. L’or était devenu sa passion la plus ardente ; il voulait le voir, le remuer dans ses mains. Courage, Caïus ! voici une grande salle toute remplie d’or, le plus doux des tapis pour tes pieds d’empereur ; ôte tes sandales pour y courir ! couche-toi là ! roule-toi sur ces milliards ! Tu es au comble de tes vœux, Caïus, tu es riche une seconde fois !

La chronologie de ces temps est fort difficile, vous me pardonnerez de ne pas la suivre : j’aurais dû vous parler d’abord des expéditions militaires de Caïus, car ce furent elles qui l’amenèrent en Gaule, et c’est en Gaule que lui vinrent toutes ces belles idées. Avant ce voyage, l’Italie semblait déjà épuisée ; la Gaule et l’Espagne le tentaient fort. Aussi, un beau jour, il déclare qu’il va faire la guerre. Il se promenait alors, visitant je ne sais quel bois, quel fleuve d’Italie. Aussitôt les légions s’assemblent, les levées se font avec rigueur. Hommes, munitions, vivres, provisions de tout genre, — gladiateurs, chevaux et cochers du cirque, comédiens, courtisanes, — Caïus emmène de tout avec lui. Il se met en route, étrange général ! tantôt si vite, que ses cohortes ne peuvent le suivre, et font porter leurs enseignes par des bêtes de somme ; tantôt lentement, paresseusement, porté par huit hommes dans une litière, envoyant devant lui le peuple des villes voisines pour balayer les chemins et jeter de l’eau sur la poussière des routes.

Il passa le Rhin. Les ennemis manquaient ; les Germains étaient quelque part dans leurs forets à pourchasser les ours ou les sangliers, et ne s’inquiétaient pas, les malheureux, d’aller se faire vaincre par Caïus. Il leur faisait pourtant de terribles menaces, dont ils avaient la hardiesse de se moquer, jusqu’à un petit prince des Caninéfates qui prenait impunément en plaisanterie ce grand effort du maître. Caïus, il est vrai, avec son affectation d’énergie et de mâle vigueur, était, comme il arrive souvent, un poltron. Il venait de passer le Rhin ; il était au beau milieu de ses soldats, en voiture, dans un défilé. « Par les dieux ! s’avisa de dire quelqu’un, la consternation serait grande si l’ennemi venait à paraître. » Aussitôt voilà Caïus hors de voiture, montant à cheval. tournant bride. Il regagne le pont. Le pont était encombré de traînards, de goujats, de bagages. Caïus, poussé par la peur, se fait porter de main en main, leur passe à tous au-dessus de la tête, et n’est tranquille que sur sa bonne terre des Gaules.

Mais ce n’était là qu’une fausse alerte, l’ennemi se contentait de rire, et ne venait pas. Il fallait pourtant une victoire à Caïus. Il avait, je ne sais d’où, quelques prisonniers ; il les fait cacher au-delà du Rhin ; ils reviennent avec bruit. On lui annonce que l’ennemi arrive ; il était à table, quitte héroïquement son repas suivi de ses convives et de quelques cavaliers, arrive dans le bois voisin ; l’ennemi avait fui. Il abat des arbres, fait élever des trophées, revient aux flambeaux, réprimande vertement ceux qui ne l’ont pas suivi, distribue des couronnes aux compagnons de sa victoire. Un autre jour, il avait dans son camp de jeunes otages ; il leur fait quitter l’école où ils apprenaient le latin, les envoie au loin secrètement, se fait annoncer leur fuite, quitte encore son repas, monte à cheval, reprend et ramène les fugitifs ; puis se remet à souper, fait asseoir auprès de lui les chefs de l’armée, tout cuirassés et tout bottés encore. Voilà la misérable parodie à laquelle le monde assistait sans rire, et pendant ce temps Caïus injuriait officiellement le sénat et le peuple de Rome : « Comment ! lorsque César combat, lorsqu’il court tant de dangers, vous ne pensez qu’à d’inconvenans festins, au cirque, au théâtre, au repos de la campagne ! »

Aussi n’était-il pas pressé de revenir à Rome ; il aimait bien mieux passer son temps en Gaule, pillant, confisquant, épuisant ce malheureux pays ; assez près de Rome pour que les proscriptions ne s’y ralentissent pas, pour qu’il pût faire venir le mobilier de la couronne et le vendre, pratiquant ces fructueuses enchères dont nous parlions tout à l’heure ; fondant, pour se divertir, ce fameux autel de Lyon, du haut duquel les rhéteurs vaincus étaient jetés au Rhône (bel encouragement pour l’éloquence !). Mais ce n’était pas tout ; si riche et si à son aise qu’il fut dans les Gaules, son ambition ne se reposait pas. Vous avez vu le commencement de sa comédie guerrière, voici le farceur impérial sur un nouveau tréteau. C’est la Bretagne qu’il veut conquérir, la Bretagne abandonnée par la politique romaine depuis la victoire équivoque de Jules César, interdite par Auguste à ses successeurs ; conquête lointaine, stérile, pleine de dangers. Son armée est rangée sur les côtes ; ses machines de guerre sont disposées. Caïus est sur son vaisseau ; il s’avance en mer ; il fait un peu de route, puis s’en revient ; — la guerre est finie. Il n’a pas vaincu la Bretagne, il a vaincu l’Océan (c’est-à-dire le Pas-de-Calais ou la Manche). Il monte sur son trône : a Chargez-vous, dit-il à ses soldats, des dépouilles de l’Océan, elles sont dues au mont Palatin et au Capitole. » Après cela, il leur fait ramasser des coquilles, et bâtit un phare comme monument de ses exploits.

Après tant de succès, il voulait un triomphe. « Qu’il soit inouï de grandeur et qu’il ne coûte pas cher, écrivait-il à ses intendans ; vous le pouvez, vous avez droit sur les biens de tous. » Les trirèmes sur lesquelles il avait vaincu l’Océan, devaient être amenées par terre d’Ostie à Rome. Mais il lui fallait des captifs à mener à sa suite, et il n’avait pas fait de prisonniers. Rien n’embarrasse ce hardi bouffon ; il n’a pu prendre de Germains, il prendra des Gaulois, choisira les plus grands et les plus beaux (bon mobilier de triomphe, disait-il), laissera croître et fera teindre leurs cheveux pour leur donner le roux germanique et la longue crinière des barbares, leur imposera des noms germains, leur fera apprendre la langue. Sotte et perpétuelle comédie que la vie de cet homme !

Voici une autre plaisanterie qui, sans sa poltronnerie, devenait sérieuse : il se souvint que plusieurs légions s’étaient mises en révolte après la mort d’Auguste, que tout enfant alors, il avait été menacé avec son père Germanicus ; il retrouvait, sinon les mêmes hommes, au moins les mêmes légions : il voulut les faire égorger, et ce fut à grand’peine que l’on obtînt de lui de les décimer seulement. Il les rassemble donc sans armes, leur fait ôter leurs épées, les fait entourer par la cavalerie ; ces braves gens soupçonnent le danger, s’éloignent à temps, courent retrouver leurs armes. Caïus s’effraie, s’enfuit, prend le chemin de Rome, cherchant sur qui se venger, et trouvant sous sa main la perpétuelle victime des empereurs, le sénat.

Le sénat était fort embarrassé : il avait envoyé une députation à Caïus ; Caïus l’avait mal reçue, ne l’avait pas trouvée assez nombreuse, s’était fâché surtout qu’on y eût mis Claude, son oncle, comme s’il eût eu besoin d’un tuteur : il se plaignait qu’on n’eût pas fait assez pour son triomphe, et, d’un autre côté, menaçait de mort quiconque lui aurait parlé de nouveaux honneurs. Le sénat, bien humblement, bien respectueusement, lui envoya une députation nouvelle pour le supplier de revenir. « Oui, je reviendrai, dit-il, et mon épée avec moi. Je reviendrai pour ceux qui souhaitent mon retour, pour les chevaliers et pour le peuple ; quant au sénat, je ne serai plus ni son concitoyen, ni son prince. »

Si ses guerres avaient été plaisantes, son retour à Rome fut sérieux ; il était fâché, ne voulut pas de triomphe, défendit qu’aucun sénateur vînt au-devant de lui, recommença ses cruautés et en prépara de plus grandes ; il avait deux livrets, appelés le Glaive et le Poignard ; on y trouva marqués les noms de ceux qu’il voulait faire mourir. Ainsi comptait-il décimer le sénat et l’ordre des chevaliers, puis quitter Rome où il s’ennuyait, transférer le siège de l’empire à Antium sa ville natale, ou bien à sa ville favorite, Alexandrie.

Alexandrie méritait bien cette faveur ; la ville grecque et égyptienne, idolâtre et superstitieuse comme l’ancienne Egypte, légère et adulatrice comme la Grèce, avait été la première à célébrer le culte de l’empereur, le dieu-homme : Caïus valait bien après tout le dieu-bœuf Apis et le dieu-chien Anubis. Mais au sein de cette ville aux mille déités vivaient à part les ennemis de l’Egypte et des idoles ; à la faveur de la civilisation et du commerce, Israël était revenu après des siècles sur la terre de Memphis. Dans Alexandrie, cité universelle, il y avait de tous les peuples, et entr’autres une colonie de Juifs riche, nombreuse, se faisant respecter à force de ténacité et de conviction, maintenant sous les empereurs leurs synagogues, leurs lois, leurs magistrats, leurs privilèges. Mais entre les adorateurs de l’ibis et du crocodile et les adorateurs de Jehova, entre la menteuse, la mondaine, la changeante Alexandrie et la triste et sévère Jérusalem, il y avait querelle depuis long-temps. La divinité de Caïus ne fut qu’une occasion pour rallumer les haines. On viola les synagogues, on dégrossit à la hâte quelques images du prince pour les placer, objet abominable, dans l’oratoire des Juifs ; à eux-mêmes, on nia le droit de cité qui leur appartenait depuis des siècles, on les rejeta, comme au moyen-âge, dans un étroit et obscur quartier de la ville ; ceux que l’on rencontrait ailleurs furent pris, fustigés, brûlés même.

Le gouverneur romain favorisait ces violences. La dernière et triste ressource des Juifs était de s’adresser à Caïus ; ils députèrent vers lui, les Alexandrins en firent autant ; de part et d’autre, on choisit les plus beaux diseurs : la rhétorique était de toute nation et de tout lieu.

Mais de tristes nouvelles attendaient sur le sol d’Italie les pauvres envoyés juifs : en débarquant à Pouzzol, ils surent de la bouche de leurs frères ce qui se passait à Jérusalem. Dans le temple, dans le saint des saints, là où reposait le nom incommunicable de Dieu, Caïus avait ordonné qu’on mît sa statue. C’est ce que l’Evangile appelait d’avance « l’abomination de la désolation dans le temple du Seigneur ; » jusque là, non-seulement dans le temple, mais dans la ville, les soldats romains avaient ôté de leurs enseignes les images des empereurs, telle était l’horreur des Juifs pour tout ce qui semblait une idole, et la tolérance de Rome pour les mœurs et les croyances nationales des vaincus. Aussi, le gouverneur de la Syrie, Pétronius, hésitait, tardait, rassemblait des troupes, faisait traîner en longueur le travail de la statue, sous prétexte de le rendre plus parfait ; tout ce qu’il aurait fallu à Caïus, c’était une grosse masse d’or. Cependant toute la nation avait pris le cilice et la cendre ; la culture des terres était abandonnée. Pétronius voyait venir l’hiver, la famine, à sa suite les tribus arabes grossies par la misère des Juifs, des brigandages que Rome ne saurait plus réprimer : il venait à Jérusalem, négociant pour obtenir par la douceur obéissance aux ordres irréfragables de César. Mais voici venir à lui une multitude de peuple, rangée par classes d’hommes, de femmes, d’enfans, de vieillards, pleurant et gémissant, la tête couverte de cendres, les mains derrière le dos comme des condamnés. « Voulez-vous résister au prince ? leur dit-il. Voulez-vous commencer une guerre ? Voyez votre faiblesse ; voyez la puissance de César. » — « Nous ne voulons pas combattre ; mais plutôt que de violer nos lois, nous sommes prêts à mourir. » Et cette nation entière se prosterna devant lui la gorge découverte, pleine de résignation et de foi, laissant Pétronius assez ému pour qu’il osât écrire à l’empereur et lui demander de nouveaux ordres.

Les choses en étaient là : Caïus ballotté en tout sens par des conseillers divers, louché un moment par la lettre de Pétronius, décidé même en faveur des Juifs par les supplications de son ancien favori le roi Agrippa, puis tiraillé en sens contraire par deux ou trois bouffons égyptiens qui formaient son conseil privé, ennemis des Juifs soit par haine nationale, soit par habitude d’amuser Caïus avec le récit des vexations que les Alexandrins leur faisaient souffrir. Caïus avait pris enfin son parti, il faisait faire au palais sa propre statue ; et comme il partait pour l’Egypte, il voulait la porter lui-même à Jérusalem et écrire sur le fronton du temple : « Temple du nouveau Jupiter, de l’illustre Caïus. »

Il y a deux écrivains qu’il est convenu d’appeler conteurs ; ils ne racontent pourtant que ce qu’ils ont vu, ou ce qu’ils savent par une tradition cohérente et la plus suivie de toutes ; ils sont jugés indignes de fournir des élémens à l’histoire, grave, officielle, majestueuse comme on la fait. Moi qui n’ai pas la prétention de faire de l’histoire, je me permets de consulter ces deux Juifs, Josèphe et Philon. Le dernier était le plus disert des Juifs d’Alexandrie, l’orateur de leur ambassade ; il nous peint ce qu’il a vu de ses yeux, et quand il nous raconte l’audience de Caïus, c’est chacune de ses émotions qu’il nous redit, c’est un empereur tout vivant, tout parlant, tout agissant, qu’il fait jouer devant nous : même dans la vérité majestueuse de Tacite, dans la curiosité anecdotique de Suétone, il n’y a pas cette réalité de mouvement, ce détail d’action.

Depuis plusieurs jours, les députés juifs suivaient Caïus sans pouvoir le joindre. Caïus était en Campanie, visitant ses villas, vivant de palais en palais ; il leur donna enfin endez-vous aux portes de Rome, dans la villa de Mécène, qu’il avait jointe à celle de Lamia, pour faire avec ces deux grandes demeures du patriciat romain une demeure plus digne de lui. — Ils trouvèrent la villa toute belle et toute ornée, les vases d’or et les statues grecques disposées partout, les salles ouvertes, les jardins ouverts. Caïus avait voulu, tout en leur parlant, parcourir toutes ces magnificences.

Au milieu de ces grandes salles, ils trouvèrent, à côté d’un comédien et des intendans des deux villas, un homme grand, pâle, mal proportionné, — les yeux creux et le front menaçant, — peu de cheveux et beaucoup de barbe, — une férocité étudiée sur sa figure, qu’il composait au miroir pour la rendre plus terrible. Son costume, comme dit un écrivain, n’était ni de son pays, ni de son rang, ni de son sexe, ni celui même qu’un être humain pût porter : un manteau peint et couvert de pierreries, des bracelets, une robe de soie, une chaussure de femme ; avec cela quelque attribut de dieu, la foudre, le caducée, la barbe d’or.

Les Juifs n’eurent que le temps de se prosterner devant lui. « Salut, dirent-ils, Auguste et empereur... » Caïus les interrompit : « Voilà donc ces ennemis des dieux, ces hommes qui me méprisent quand tout le monde m’adore, ces adorateurs d’un dieu inconnu ! » Les Alexandrins qui étaient là profitèrent de cet heureux début. « Ce n’est pas tout, seigneur, dirent-ils ; ces hommes refusent d’offrir des victimes pour votre salut. » Les Juifs protestèrent : «Non, seigneur, nous immolons des hécatombes pour vous ; nous versons sur l’autel le sang des victimes ; ainsi avons-nous fait quand vous êtes devenu empereur, — quand vous avez été guéri de cette maladie qui affligea toute la terre, — quand vous êtes parti pour la Germanie. » — « Oui, dit Caïus, vous avez sacrifié, je ne sais à quel autre dieu, mais pas à moi. Je ne m’en suis pas senti plus honoré. »

Chacune de ces paroles glaçait le sang des pauvres députés. Mais il les laisse là, passe dans une autre salle, visite, inspecte, ordonne, cause avec l’intendant du palais, fait changer de place les beaux tableaux et les belles statues. La double députation suivait toujours, les Alexandrins triomphant, se moquant des Juifs, les raillant comme sur le théâtre, les autres tête basse, n’attendant guère que la mort.

Tout à coup il se retourne, prend un air grave : « Pourquoi donc ne mangez-vous pas de cochon ? » Les Alexandrins éclatèrent de rire. « Seigneur, chaque peuple a ses lois. Certaines choses nous sont défendues, d’autres aux Égyptiens ; il y en a même qui ne mangent pas d’agneau. » — « Ils ont raison ; la chair en est mauvaise. » Puis, après avoir ri de sa facétie : « Mais enfin, sur quoi fondez-vous votre droit de cité à Alexandrie ? » C’était là le grand point de la querelle. Les Juifs commencèrent à plaider leur cause. Caïus craignit que leurs raisons ne fussent trop bonnes ; il leur tourna le dos, passa en courant dans une autre salle, fit fermer les fenêtres, revint à eux : « Qu’avez-vous à me dire ? » Son ton était plus doux : les Juifs recommencèrent avec quelque espérance ; mais au lieu de les entendre, le voilà encore à courir, visitant des tableaux, ne voulant rien écouter. Pour le coup, les malheureux circoncis faisaient tout bas leur prière et se préparaient à la mort. « Allez-vous-en, leur dit enfin Caïus. Après tout, ces gens-là sont plus fous que méchans de ne pas savoir que je suis dieu. »

La colère de Caïus ne laissait plus de ressource aux juifs contre la persécution des Alexandrins. « Mais, leur dit Philon, nous devons maintenant espérer plus que jamais ; l’empereur est si irrité contre nous, que Dieu ne peut manquer de nous secourir. » Belle parole que Dieu prit soin de justifier.

Caïus avait su blesser tout ce qui l’entourait ; sa défiance et les craintes qu’il avait pour sa vie, les discordes qu’il aimait à semer parmi ceux qui l’approchaient, les railleries qu’il exerçait sur eux, les épouvantables commissions qu’il leur donnait, lui faisaient des ennemis parmi ses affranchis même, la puissance du temps.

Casius Chœrea, tribun de la cohorte prétorienne, homme âgé, aux formes un peu molles, mais au fond vieux Romain et brave soldat, était le plastron des gaietés de Caïus. S’il demandait le mot d’ordre, César lui en donnait un ridicule ou obscène qui faisait railler Chœrea par ses compagnons ; s’il y avait quelque sanglante mission à accomplir. César, qui avait aperçu en lui un peu de compassion, qu’il nommait de la faiblesse, ne manquait pas de l’en charger.

Un jour, au milieu des jeux du cirque, le peuple s’avisa de se lever, de demander une diminution des impôts. Au cirque, d’ordinaire, l’empereur et le peuple, réunis par la même passion, s’entretenaient, se familiarisaient, demandaient, s’accordaient l’un à l’autre. Cette fois, Caïus s’irrita de la familiarité, lâcha ses prétoriens sur le peuple, fit couler le sang. Chœrea, témoin de ce massacre, plus irrité encore de ses propres outrages, n’eut pas de peine à trouver, parmi les officiers même du prétoire, de vieux Romains qui n’avaient pas encore oublié la république, ou des hommes qui sentaient leur vie menacée tant qu’ils ne mettraient pas fin à celle de Caïus : il se forma une conspiration.

Les occasions ne manquaient pas : Caïus se montrait chaque jour en public ; il allait au Capitole offrir des sacrifices pour sa fille, ou, seul, il allait célébrer quelque superstitieux mystère, ou enfin il jetait de l’or et de l’argent au peuple du sommet de la basilique Julienne, du haut de laquelle Chœrea voulait qu’on le précipitât. Mais les conjurés étaient en trop grand nombre ; les uns avaient des objections contre un jour, d’autres contre un autre ; Chœrea s’impatientait : « Croyez-vous donc, disait-il, que le tyran soit invulnérable ?»

Caïus, cependant, songeait toujours à son voyage d’Egypte ; l’Egypte était sa terre favorite, lointaine, grandiose, adulatrice, idolâtre. Avant de partir, il donnait des jeux en l’honneur d’Auguste : la foule était immense, désordonnée ; Caïus avait supprimé toutes les distinctions de places entre les sénateurs et les chevaliers, les maîtres et les esclaves, les hommes et les femmes ; il aimait cette confusion. Ce jour-là, il était gai, affable même, faisait jeter des fruits au peuple, et se divertissait à le voir se battre pour les ramasser. Mnester, son mime favori, celui qu’il passait son temps à embrasser au théâtre, celui qu’on ne pouvait interrompre par le plus léger bruit, sans être fustigé de la main même de l’empereur, Mnester dansait. Quant au prince, il buvait et mangeait en regardant les jeux, donnait à manger à ses voisins, entre autres à un consul, qui, assis à ses pieds, les baisait sans cesse ; lui-même devait, à la nuit, paraître et danser sur le théâtre. Mais en goûtant ces ignobles plaisirs, il ne remarquait pas de sinistres présages : le sang avait coulé sur la scène, la robe du sacrificateur avait aussi été tâchée de sang ; la tragédie que l’on dansait (comme disaient les Romains) était là même pendant laquelle Philippe, roi de Macédoine, avait été assassiné ; pour la nuit, on préparait un autre spectacle, le tableau des enfers, selon la mythologie égyptienne : frivoles circonstances qu’on ne remarque qu’après l’événement, mais dont les historiens sont toujours remplis, et qui peuvent servir comme d’échantillon de leur philosophie.

Caïus voulait passer la journée au théâtre ; les conjurés, qui étaient près de lui, le déterminèrent à quitter le spectacle pour le bain et le festin. Dans une crypte, en allant au bain, il rencontra des jeunes gens d’Asie qu’on lui amenait pour paraître sur la scène. Il s’arrêta à voir leur répétition, et allait leur ordonner de venir jouer en plein amphithéâtre, lorsqu’un des conjurés, Chœrea ou Sabinus, au lieu de lui répondre, le frappa de son épée à la tête. Il n’avait autour de lui que les conjurés mêmes, tous ses propres officiers ; comme pour lui faire honneur, ils avaient écarté la foule. Ils revinrent tous sur lui, le frappèrent jusqu’à trente fois, s’encourageant par ce mot d’ordre : Encore ! encore !

Mais il faut voir ce qui suivit, saisir, en ce moment de trouble et de révolution où tout se révèle, cette société romaine dont les élémens sont si loin de nous. Caïus fut à peine tué que les conjurés se trouvèrent en péril. Des esclaves, qui portaient sa litière, arrivèrent avec leurs bâtons sur le lieu du meurtre ; sa garde la plus intime, composée de Germains, bras robustes et cervelles épaisses, s’était mise en mouvement à la première alarme, parcourait les rues, parcourait le palais, frappait au hasard, ne sachant qui était conjuré, tuait les premiers venus et promenait leurs têtes dans Rome.

Cependant le peuple au théâtre apprenait la mort de Caïus : on en doutait encore, les uns par désir, les autres par crainte de voir la nouvelle se confirmer. Il en était comme à la mort de Tibère ; on craignait que le prince n’eût fait courir le bruit de sa fin pour connaître et poursuivre ses ennemis. Il s’en fallait donc bien que tous fussent réunis dans la même pensée, il est curieux de savoir quels étaient les amis de Caïus : c’étaient, (dit le conteur Josèphe, les soldats, les femmes, les jeunes gens, les esclaves, — les soldats associés à ses rapines, — les femmes et les jeunes gens enchantés de la magnificence de ses jeux, de ses largesses au Forum, de ses combats de gladiateurs, ne pensant à rien, ne possédant rien, craignant peu de chose ; — les esclaves enfin auxquels Caïus avait permis de dénoncer leurs maîtres, de les accuser, de s’enrichir de leurs dépouilles, sorte de demi-affranchissement ; faits graves qui jettent une demi-lueur sur l’intérieur de la société romaine, faits qu’il serait bon d’approfondir. En ce moment, les passions et les craintes diversifiaient à l’infini la nouvelle. Tantôt Caïus n’était pas mort, on mettait un appareil à ses blessures ; tantôt il était au Forum, tout sanglant, haranguant le peuple : personne n’osait exprimer une pensée, les complices moins que tous autres ; personne n’osait se lever ni sortir, il semblait que le premier qui ferait un pas dans la ville serait jugé le meurtrier de Caïus.

Mais bientôt le peuple entendit au dehors le tumulte de la garde germaine ; le théâtre était investi, il n’était plus possible d’en sortir ; un instant après, les Germains y entrent ; les têtes des hommes qu’ils ont tués, les têtes qu’ils ont promenées dans Rome sont jetées sanglantes sur un autel ; ils veulent se venger, sur qui se venger, si ce n’est sur tout le monde ? Le peuple est saisi de terreur ; qu’on aimât ou nom Caïus, c’est à qui protestera qu’il ne l’a pas tué, à qui pleurera, à qui suppliera, à qui se jettera aux genoux de ces barbares, charmés d’avoir une fois sous la main Rome tout entière. Mais un héraut paraît sur la scène vêtu de deuil, avec un grand air d’affliction : « Caïus est mort, notre malheur n’est que trop certain ! » Les soldats devaient le savoir, mais une nouvelle donnée avec cette solennité est toujours une nouvelle ; ces têtes dures se mirent à réfléchir pour la première fois ; du mort plus rien à espérer, de son successeur tout à craindre. Le profitable eût été de venger le meurtre de Caïus vivant. Ils se retirèrent donc, et, toute réflexion faite, laissèrent vivre le peuple.

Autre chose se passait au Capitole, le sénat s’y était rassemblé ; la basilique Julia, lieu de sa réunion ordinaire, portait le nom de César, il n’en voulait plus ; et pendant qu’au Forum, peuple et prétoriens criaient vengeance contre les meurtriers de Caïus, le sénat condamnait sa mémoire, parlait d’abolir le nom et les monumens de tous les empereurs, donnait pour mot d’ordre le mot de liberté. Une bague que portait un sénateur et sur laquelle était l’image de Caïus lui fut arrachée, mise en pièces ; un des consuls parla magnifiquement sur le rétablissement de l’ancienne liberté ; cette liberté, c’était son ancienne domination que le sénat voulait reprendre, et qu’il ressaisissait avec enthousiasme. Les quatre cohortes des vigiles, garde municipale de Rome, obéissaient au sénat et aux consuls ; elles occupaient le Forum et le Capitole, et déjà le peuple, toujours changeant, bien sûr cette fois que Caïus était mort, applaudissait à Chœrea.

Ailleurs les prétoriens délibéraient à leur façon, regrettant peu Caïus, qui, après tout, avait bien mérité sa mort, mais songeant beaucoup à eux-mêmes : nourris, engraissés, choyés par les empereurs, qu’allait faire d’eux le sénat ? C’était un sec et peu profitable gouvernement que celui des consuls ; qu’auraient-ils à gagner ? L’absence de Rome, des marches dures, de dures garnisons, des combats contre les Germains, chose dont ils se souciaient peu ; puis mourir au service, ou, si l’on parvenait aux premiers grades, une pauvre retraite. Décidément ils n’étaient que les soldats de l’empereur, il leur fallait un empereur ; lequel ? peu importait. Tout en délibérant, ils pillaient le palais ; le peuple, qui ne délibérait pas et qui profitait du désordre sans songer à ce qui pouvait en advenir, le peuple pillait avec eux, lorsque dans un coin obscur, dans une de ces pièces élevées que l’on ménageait pour recevoir en hiver les rayons du soleil, un soldat, nommé Gratus, vit des pieds sortir de dessous une portière, les tira à lui, amena quelque chose qui se jeta tout tremblant à ses genoux pour lui demander grâce ; loin de la lui refuser, le soldat se prosterna, et salua cet homme empereur. Le personnage était Tibérius Claudius, frère de Germanicus, oncle de Caligula, âgé alors de cinquante ans, grand amateur de grec, et depuis son enfance plastron de la famille impériale. Quelque proche qu’il fut de Caïus, celui-ci ne le tua point, il le garda pour s’en amuser. Un instant avant le meurtre, Claude suivait l’empereur ; les conjurés l’écartèrent pêle-mêle avec la foule, il s’en fut dans une salle voisine ; de là entendit du tumulte, eut peur, et alla se cacher ; de sa retraite, derrière son rideau, il vit porter les têtes de ceux qu’avaient tués les Germains, et quand on le trouva, il tremblait de tout son corps.

Cependant les prétoriens s’étaient attroupés ; l’élu de Gratus fut tout de suite leur empereur ; quel qu’il fût, on en pouvait faire un prince ; il y a tant d’occasions où tout ce qui manque à un parti, c’est un homme à mettre en avant. Le ridicule, l’obscur, l’imbécile Claude représentait donc la puissance prétorienne que Caïus avait faite la première dans l’empire. Mais il avait si peur, qu’il ne pouvait marcher ; on le mit dans une litière ; les porteurs, effrayés comme lui, le laissèrent là et s’enfuirent ; les prétoriens le prirent sur leurs épaules, tout triste et tout effrayé, si piteux que le peuple crut qu’on le menait à la mort, et, touché de compassion, disait : « Laissez-le donc, c’est aux consuls de le juger. » On le porta ainsi au camp du prétoire ; il y passa une nuit fort inquiète. Triste empereur ! mais il ne fallait pas mieux aux soldats.

Comme il arrive en pareil cas à toute assemblée, le sénat perdait le temps. Il députait à Claude, Claude répondait qu’il n’y pouvait, rien, qu’il était contraint par la force ; réponse mesquine, mais peut-être habile.

S’il y avait habileté, il faut dire d’où elle venait. Les Césars comptaient à leur cour, je dirais presque dans leur mobilier, Agrippa, roi des Juifs, monarque à la suite, homme à romanesques aventures, prisonnier et condamné à mort sous Tibère, favori sous Caïus. Dans la nuit même qui suivit le meurtre, il était venu en cachette et à la hâte donner une sépulture à son bienfaiteur ; de là il court auprès de Claude, toujours aussi secrètement, le rassure et le fortifie, lui persuade de garder l’empire. — Agrippa était encore au camp, lorsqu’on lui annonce que le sénat le fait appeler ; le sénat, dans son embarras, ne savait à qui demander conseil. En peu d’instans, le roi diplomate peigne ses cheveux, parfume sa barbe, et, frais et paré comme un homme qui sort de table, qui n’a pas quitté sa maison, qui ne sait rien, n’a rien vu, ne s’est mêlé de rien, demandant ce qu’il y a, ce qu’est devenu Claude, ce que veulent les pères conscrits, paraît devant le sénat. Quand on l’eut instruit, il donna son avis à son tour. « Il était dévoué, disait-il, à la dignité du sénat, il lui donnerait sa vie ; mais il osait s’informer de ses ressources. Les gardes de la ville, les esclaves armés, gens nouveaux à la guerre, lutteraient-ils contre de vieux soldats comme les prétoriens ? » Ainsi décida-t-il une nouvelle ambassade à Claude, se fît nommer pour accompagner les députés, vit ceux-ci tomber aux genoux de Claude pour le supplier de n’accepter au moins l’empire que du sénat, les laissa faire, parvint à voir Claude en secret, lui donna de meilleures raisons encore pour tenir ferme, le fît répondre en homme décidé, et le quittent haranguant ses soldats et distribuant de l’or.

Le sénat, repoussé dans ses tentatives d’accommodement, était donc réduit à combattre. Il songeait à affranchir et à armer ses esclaves ; la multitude en était énorme, et cette ressource, au temps de la république, avait plus d’une fois décidé les sanglantes querelles du Forum. Claude, de son côté, protestait qu’il ne voulait pas la guerre ; mais, puisqu’on l’y forçait, « qu’au moins, disait-il, la ville, les temples ne soient pas souillés. Assignez-nous un lieu de combat, hors des murs de Rome. » Quand on propose de semblables conventions, il est probable qu’on n’aura point à se battre.

Qu’était-ce donc, au reste, que le sénat ? Mélange de patriciens dégénérés, d’hommes nouveaux, d’affranchis, de barbares, de quel droit se prétendait-il successeur de l’aristocratie ancienne ? C’étaient ces hommes dont la flatterie avait dégoûté Tibère, qui avaient dressé, en l’honneur de Séjan, un autel à la Clémence ; c’étaient eux que Caligula avait vus courir en toge pendant plusieurs milles au-devant de son char, qui l’avaient servi à table, la robe relevée, le linge autour du corps. Les grandes fortunes avaient disparu pendant les proscriptions ; les grands noms étaient éteints, les hommes alors les plus nobles du sénat portaient des noms à peine romains. Ils ne purent échapper au sentiment de leur propre impuissance : cent sénateurs seulement étaient venus, sur la convocation des consuls, délibérer dans le temple de Jupiter ; le reste étaient chez eux, d’autres à la campagne. Le sang-froid de la nuit avait amorti leur enthousiasme.

Le peuple, au contraire, qui s’était reconnu, entourait le sénat, demandait un chef unique, demandait Claude. L’aristocratie, avec ses oscillations, n’était plus, pour un si grand empire, un régime convenable ; il lui fallait la simplicité du système monarchique. Tout ce qui était tant soit peu soldat allait à Claude : les gladiateurs, les mariniers du Tibre, arrivaient à son camp ; les soldats même du sénat vinrent heurter aux portes du temple de Jupiter, protestant contre la liberté, demandant un empereur, laissant néanmoins au sénat le soin de le choisir, parti embarrassant auquel le sénat commençait à se résigner. On nommait des candidats ; Minucianus, l’un des conjurés et beau-frère de Caïus, n’hésita pas à s’offrir. Les consuls jaloux traînaient la discussion en longueur ; le sénat était refroidi, ennuyé, divisé, effrayé aussi, car choisir un empereur, c’était plus que jamais déclarer la guerre.

Chœrea, cependant, haranguait ses soldats, vieux croyans à la république, ne leur pardonnant pas l’outrage qu’ils venaient de faire, disait-il, à la dignité du sénat. Les soldats répondirent : « Un empereur ! » Excepté ceux qui devaient régner sous la liberté, nul ne voulait être libre. — « Mais ce Claude est un imbécile ; autant aimerais-je Cythicus, le cocher du cirque. Vous venez d’avoir un prince fou, vous en prenez un stupide. » — « Nous avons un empereur, et un empereur sans reproche ; irons-nous donc nous entretuer, gens du même pays et du même sang ? » Ainsi parla un soldat ; il tira son épée, les autres suivirent, et, les enseignes hautes, l’armée du sénat alla se joindre à celle de Claude.

Ce furent alors les sénateurs eux-mêmes qui désertèrent le parti du sénat, et vinrent l’un après l’autre à ce terrible camp du prétoire. Les soldats les y reçurent mal, et Claude eut grand’peine à empêcher qu’on ne les massacrât. Les prétoriens avaient fait un empereur à eux seuls et malgré le sénat ; ils voulaient que ce fut leur empereur à eux, et n’aimaient pas ces tardifs courtisans de leur victoire.

Tout marcha donc de bon accord : Claude entra dans Rome, décoré selon l’usage, par le sénat, de tous les titres impériaux, refusant, selon l’usage, ceux qui lui parurent trop magnifiques. Il ordonna oubli de tout ce qui s’était passé durant ces deux jours, et lui-même, bon homme qu’il était, l’oublia. Chœrea, presque seul, fut jeté comme une victime aux mânes peu considérés de Caïus. Sabinus se tua. Chœrea, conduit au supplice, trouva l’épée du soldat trop peu tranchante, demanda celle dont il avait frappé Caïus, et mourut en hardi républicain. Ce courage, un reste d’idées antiques, toucha le peuple ; quand vint le jour des libations pour les morts, il ordonna qu’on en fît publiquement pour Chœrea, et, ce qui est plus étrange, demanda aux mânes de ce vieux tribun, pardon de sa propre ingratitude.

Voilà comment échoua cette tentative de révolution. En racontant la vie et la fin de Caïus, je n’ai guère pu que rappeler les faits ; ils sont si étranges, si loin de nous, ils sont devenus si impossibles, qu’en vérité on ne saurait trop quelle réflexion y ajouter. Nous prenons toujours, malgré nous, notre point de départ de ce qui nous touche, de notre temps, de nos mœurs, de notre pays, quel rapprochement est possible entre ce temps-là et le nôtre ? Tibère qui, lui, avait un système, nous a rappelé le comité de salut public ; où trouver, si ce n’est à Charenton, un analogue à Caligula ? Toute philosophie en histoire travaille, quoi qu’elle en dise, les yeux fixés sur son propre siècle ; le présent est pour elle le grand résultat du passé. Ici, entre le présent et le passé quel rapport établir ? Quand des faits sont hors de notre sphère, impossibles, quoique certains, on les raconte, on ne les juge pas.

Quelques bienveillans historiens ont eu la charité de nous expliquer cette époque et cet homme, de chercher des causes profondes à ce que je me permets, superficiel que je suis, d’attribuer à la pure et complète folie, à la folie de Charenton ; de découvrir dans Caïus des vues, une pensée, des intentions politiques : en faisant son cheval consul, il avait ses desseins. Je m’avoue incapable de pénétrer à une telle profondeur ; tant d’incohérence, de contradiction, de décousu, (pardonnez-moi) de désultoire dans la vie de cet homme, ne me laisse guère comprendre de système chez lui. L’absence de toute unité dans cette conduite et dans cette tête, cette fanfaronnade et cette poltronnerie, cet amour de la bouffonnerie et de colères beaucoup trop sérieuses, ces meurtres sans motifs et ces grâces tout aussi peu motivées, ont frappé les écrivains anciens comme moi : Caïus est l’opposé de Tibère, aussi capricieux que l’autre est persévérant, aussi fou que son oncle est politique. On veut faire de lui le protecteur des provinces contre Rome, et il pille et massacre horriblement dans les Gaules ; — l’ennemi du génie romain, et il porte en lui ce qui caractérise le mieux ce génie, la dureté des mœurs et les inclinations sanguinaires. C’est un Claudius, âpre et sans cœur comme ses ancêtres. A ce penchant qu’il tient de l’hérédité et de la nature, la suite de sa vie n’a ajouté qu’une seule idée nette, celle qu’il lui faut de l’argent, et que, comme disaient nos terroristes, il se bat monnaie en place de Grève ; le reste de l’homme est de la démence. Voilà mon interprétation, un peu simple et un peu facile, je le confesse.

Et cet homme pourtant ne fut pas seulement supporté, il fut aimé. Il y a peut-être une loi qui veut que les natures les plus dépravées aient un côté plus tendre par lequel elles attirent à elles des natures souvent meilleures. Nous avons vu le juif Agrippa aller la nuit, au péril de sa vie, donner une sépulture aux restes de son maître. Ses sœurs, Julie et Agrippine, bannies, déshonorées par lui, ne revinrent de leur exil, d’où Claude les rappela, que pour transporter les cendres de leur frère dans un tombeau plus honorable. Sa femme Césonie fut plus dévouée encore, femme étrange qui, sans être jeune, sans être belle, mère déjà de trois enfans, avait subjugué l’âme de Caïus, et dont on expliquait l’empire par des philtres qui auraient, en même temps, assujetti le cœur et égaré la raison du prince. C’était elle qu’il montrait à ses soldats, à cheval, ayant le casque et la chlamyde ; c’est à elle qu’il disait dans un accès d’amour sanguinaire : « Je chercherai dans tes entrailles, comme dans celles d’une victime, la raison de cet amour que j’ai pour toi ; » femme perdue de mœurs et ardente de débauche, qui seule avait dompté cette nature de loup cervier, cruelle et sauvage, sans être forte et persévérante. Après la mort de Caïus, elle resta avec sa fille, couchée auprès du corps délaissé de son mari, toute couverte du sang de ses plaies, jusqu’à ce qu’on vînt pour la tuer. Alors elle présenta sa gorge nue, demanda qu’on se hâtât, et mourut avec courage.

Il y a plus, le peuple, au moins le bas peuple, aimait Caïus. D’où venait cet amour ? il est inexplicable. Mais Caïus avait beau lui faire comprendre que ses cruautés et ses supplices n’étaient pas du tout un privilège réservé à l’aristocratie ; il avait beau le faire jeter à la mer à Pouzzol, l’affamer à Rome, l’accabler d’impôts, le chasser du cirque à coups de bâton, ou même d’épée ; le peuple, en femme qu’il est, s’obstinait à aimer Caïus. Caïus, après tout, n’avait que vingt-huit ans ; on l’avait aimé tout enfant comme fils de Germanicus : laissez-le mûrir, pensait peut-être le peuple, comme ces vieillards qui attendent patiemment à un retour vers le bien le jeune homme qu’ils ont vu naître, tout en souffrant de ses folies de jeunesse. C’était un enfant gâté par la mauvaise éducation des Césars, blessé par la rigueur de Tibère, si fou, si inconséquent, si grandiose en certaines choses, si ridicule bouffon en d’autres, si curieux à voir, quoique bien rude à vivre ! Aussi y avait-il quelque part, bien bas sans doute, dans la populace, un groupe d’hommes à qui il plaisait, êtres si obscurs, si cachés dans leurs guenilles, ayant besoin de si peu, qu’à vrai dire ils n’avaient à craindre ni à souffrir grand’chose d’un empereur ; — oisifs, chevaliers d’aventures, devins, Grecs, esclaves, tourbe de gens qui fourmillaient à vos pieds dans Rome ; qui, pauvres et nus, mais vivant sans travailler, prenaient la vie en passe-temps, la politique en spectacle, César en comédien ; qui trouvaient Caïus original, et qui l’aimaient.

Pensez aussi à l’absence de cette moralité presque instinctive qui nous rend souvent meilleurs que nous ne voulons être, et qui nous donne enfin quelque horreur des crimes mêmes dont nous ne souffrons pas ; elle était, je crois, assez peu connue de ce temps. Un meurtre commis bien loin n’était guère qu’une belle histoire à conter : les brigandages de Caïus dans les Gaules étaient pour les Romains quelque chose comme un roman à la moderne, et les Gaulois devaient se divertir de même du récit des proscriptions de Rome. — Aujourd’hui, les quatre ans pendant lesquels l’univers se plia aux caprices d’un fou à lier sont pour nous de la mythologie : si Caligula eût été un prince moderne, six mois après sa maladie, le sénat, le parlement, les cortès, la diète, ce pouvoir quelconque qui souvent n’existe pas dans le cours ordinaire des choses, mais qu’on retrouve et qu’on refait dans de certaines circonstances, eût nommé une régence, dépossédé le souverain, et de son palais l’eût envoyé à Bedlam. Dans l’empire il n’y avait pas même pour cela assez d’unité, assez d’esprit public, assez de cohésion ; l’isolement et l’égoïsme faisaient que nul n’osait se mettre en avant pour tous, incertain s’il serait avoué ou non, s’il serait soutenu ou abandonné : le pouvoir restait donc à celui qui l’avait, fût-il fou, fou furieux, fou sanguinaire.

C’est que depuis ce temps le monde a subi une grande réforme, la plus grande dans l’histoire, ou, pour mieux parler, la seule, certainement unique dans le passé, certainement unique dans l’avenir. Sous Caïus, cette réforme était pourtant commencée ; ceux qui l’entreprenaient ne faisaient pas, il est vrai, parler d’eux, ils n’avaient pas débuté par un coup d’éclat comme Luther, ni par quelque livre emphatique comme Rousseau : c’étaient des Grecs ou des Juifs, pauvres, affranchis, en bonne partie esclaves, se réunissant dans des greniers à la lueur de quelques mauvaises lampes ; peu civilisés, puisqu’ils parlaient un latin barbare ou un grec impur, vêtus de pauvres tuniques, et faisant en commun de maigres repas ; point encore persécutés, parce qu’ils n’étaient pas connus, et à qui l’histoire, avant le temps de Néron, n’accorde que cette fautive et dédaigneuse mention : « Claude chassa les Juifs qui, excités par Christ, causaient à Rome des troubles perpétuels. »

Le reste du monde, cependant, supportait, sans entrevoir rien de meilleur, ou du moins sans rien attendre que du caprice d’un homme, le règne de tous ces Claudius, métamorphosés en Césars, race dégénérée, chez qui la dureté sabine des anciens Appius était devenue un amour effréné du sang ; — le règne de Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron. Ce monde, pourtant, était le dernier résultat de la civilisation antique : le génie des nations primitives, l’esprit des Grecs, la politique des Romains, n’avaient si long-temps élaboré la société que pour en venir à ce progrès suprême ; c’était là ce qu’avait produit l’unité sociale des pays civilisés, ce but si désiré des philosophes, si laborieusement atteint par la politique. L’humanité avait par devers elle le fruit des travaux des plus grandes et des plus belles intelligences : dans l’ordre social, les conquêtes vivifiantes d’un Alexandre et d’un César ; dans l’ordre intellectuel, les inspirations d’un Pythagore, d’un Socrate et d’un Platon. L’empire avait à sa disposition (admirables instrumens de la pensée) les deux langues qui avaient triomphé, l’une de l’Occident, l’autre de l’Orient ; les orateurs parlaient grec dans les Gaules, comme les préteurs parlaient latin à Antioche : la Grèce et Rome, en venant se réunir, avaient amené chacune son côté du monde avec elle. La plus belle poésie, — un Virgile et un Homère, — était enseignée d’un bout du monde à l’autre ; l’art était arrivé à sa perfection.

Ces gens-là étaient de plus des gens civilisés, ou du moins ce que nous appelons ainsi. La civilisation, il est vrai, ne s’étendait pas à tous ; il faut toujours, quand on parle de l’antiquité, mettre à part les esclaves. Mais quant au reste, je me permets de croire que malgré tout notre progrès, ils étaient encore, en fait de comfortable, de luxe, de commodité, en avant de nous. Voyez seulement (je ne parle pas des riches) le petit peuple de Rome assistant pour rien à des spectacles dont la magnificence nous passe, se baignant pour rien dans des thermes magnifiques (on en comptait plus de 800 à Rome), se promenant pour rien dans de beaux portiques où venaient en hiver se rassembler les rayons du soleil, ne travaillant pas, nourri gratuitement par ses empereurs, oisif et redouté comme un roi d’Asie. Ce devait être bien autre chose encore chez les heureux de l’époque, qui avaient leurs mille sesterces à dépenser à un repas ; qui eût été assez fou pour imposer une vie politique à ces personnes si délicates, si comfortablement choyées dès leur enfance, qui craignaient le chaud et le froid, la faim, le vent, le soleil ; pour qui la toge était trop lourde, la chaussure romaine trop étroite, à qui il fallait des sandales et une robe de soie presque transparente, qui en été se tenaient la main fraîche en maniant un pommeau de cristal, qui avaient trouvé le moyen (et un moyen bien étranger à nos mœurs) pour faire cinq repas en un jour : gens ayant des esclaves propres à tout, depuis la poésie jusqu’à la cuisine, depuis les grandes affaires jusqu’au balayage de la maison, dispensés par là de tout soin domestique, pouvant perdre leur temps au Forum, aux basiliques, au Champ-de-Mars, aux bains surtout, lieu d’assemblée, de conversation, de lecture ! Dieux de la société si le peuple en était roi, mais dieux fainéans comme ceux d’Epicure !

Mais à quoi servait ce double perfectionnement de l’intelligence et de la vie matérielle sous un Caïus ou un Tibère, qui pouvait au premier jour de mauvaise humeur vous envoyer dire de vous mettre au bain et d’ouvrir vos veines ? La plus grande partie de l’humanité était donc toujours souffrante, l’humanité toute entière, sans parler de bien des souffrances que nous pourrions rechercher et d’autres que nous ne connaissons pas, était au moins sans cesse menacée ; enfin, le règne d’un homme en délire n’était ni chose invraisemblable, ni chose impossible : c’était chose réelle et éprouvée. Est-ce donc que la civilisation ne serait point seulement dans le perfectionnement de la vie matérielle, ni même dans le développement de l’intelligence ? — Après y avoir bien réfléchi, je ne la ferais pas consister dans les chemins de fer, les diligences, les beaux poèmes, les beaux édifices, les beaux tableaux et le coton à bon marché ; je la reconnaîtrais dans ces deux choses : au dedans de l’homme, la pureté des croyances ; au dehors, l’esprit d’humanité.


F. DE CHAMPAGNY.