Les Côtes de France/06

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LES

Côtes  de  Flandre.


Gravelines. — Dunkerque


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Magna facere et pati.
(T. Liv.)


Le port de Dunkerque, notre seule position militaire et commerciale sur la mer du Nord, est dans ce moment en état de transformation. La jonction du chemin de fer du Nord avec les bassins de la marine est près de s’y opérer dans des conditions défavorables à la concurrence que nous avons à soutenir contre les ports de la Belgique, et l’administration des travaux publics est au début d’une dépense de 8 millions (loi du 15 juillet 1845) dont l’effet le plus sûr menace d’être un notable affaiblissement de cette partie de notre établissement militaire. Il serait triste d’acheter à ce prix la satisfaction d’intérêts commerciaux qu’il paraît facile de desservir beaucoup mieux à bien meilleur marché. Pour éclaircir les doutes à cet égard, j’ai essayé, dans deux courses faites à quelques semaines de distance, de comparer les avantages respectifs des ports de Dunkerque, d’Ostende et d’Anvers. J’en suis revenu convaincu de la possibilité de concilier une économie d’au moins 5 millions, sur les projets adoptés par la monarchie constitutionnelle, avec un accroissement réel de la puissance du port de Dunkerque, L’état des finances de la république donne à des propositions de cette nature un caractère particulier d’opportunité, et rien n’est assurément moins pressé que d’offrir aux Anglais le spectacle d’un demi-retour de la France à l’exécution de l’article 9 du traité d’Utrecht. La campagne de 1848 est finie, et le temps qui doit s’écouler avant l’ouverture de celle de 1849 est plus que suffisant pour l’adoption de résolutions plus conformes à l’intérêt général. On me pardonnera de ne pas attendre qu’il soit trop tard pour le dire.

Du cap Blancnez près Calais jusqu’au-dessus d’Anvers, la mer du Nord et l’Escaut sont bordés d’une zone de tourbières et d’alluvions dont le niveau est supérieur à celui de la basse mer, mais inférieur à celui de la haute. Cette formation récente est appuyée sur des terrains tertiaires sortis du sein des eaux à une époque géologique éloignée : des dunes et des levées faites de main d’homme les protégent aujourd’hui contre les marées, et leurs eaux intérieures s’écoulent à la mer par des écluses qui s’ouvrent lorsqu’elle baisse, et se ferment lorsqu’elle remonte. Ce pays est celui dont Pline disait, à l’époque où, délaissé par l’homme, il était alternativement découvert et submergé, qu’on ne savait s’il appartenait à la mer ou à la terre, et sa transformation en campagnes fécondes est, après la création du sol de la Hollande, la plus grande entreprise qu’ait jamais accomplie l’esprit d’association.

La partie occidentale de ce territoire appartient aux départemens du Pas-de-Calais et du Nord, et la ligne qui la sépare du sol plus ancien et plus élevé, qui servit lui-même autrefois de rivage à l’océan, commence à Sangate et passe par Ardres, Audruick, Watten, Bergues et Hondscote. Tout ce qui est au nord de cette ligne constitue la région des watteringues ou des écoulemens d’eau ; le domaine de la mer s’est même étendu au sud jusqu’au-delà de Saint-Omer. Les eaux pénétraient dans le goulet de Watten et formaient en arrière une rade intérieure dont l’ancien niveau se reconnaît encore à l’horizontalité des dépôts qui en ont pris la place : c’est par là qu’en 1633, les Espagnols attaqués dans Saint-Omer n’eurent, pour en inonder les alentours, qu’à barrer, à dix kilomètres plus bas, le vallon de Watten Les eaux intérieures et les marées travaillaient en sens inverse à combler le bassin de Saint-Omer à une époque où la mer ne jetait encore à la côte que des sables. Ces sables, pareils à ceux qui forment au large les bancs des atterrages de Calais, de Dunkerque et d’Ostende, constituent le sous-sol de tout le pays des watteringues ; ils se montrent à nu aux portes de Calais ; dans le voisinage de Gravelines, la bêche du laboureur les atteint souvent au travers de la terre végétale, et le génie les met à découvert toutes les fois qu’il creuse dans la plaine de Dunkerque les fondations de grands ouvrages.

L’agent le plus actif de la formation de la couche supérieure a été le courant vaseux de l’Aa. Les marées, en s’épanchant sur la surface des sables apportés et nivelés par elles, servaient de véhicule au limon de cette rivière et des autres eaux qui descendaient du terrain tertiaire ; elles l’étendaient au loin dans les lagunes, et le sol s’exhaussait comme dans les polders, à l’atterrissement desquels nous assistons dans le voisinage. Les vents, de leur côté, amoncelaient çà et là des sables qui, retenus par les plantes marines et les broussailles, dominaient bientôt les plus hautes marées ; les espaces affermis où pouvait se poser le pied de l’homme s’élargissaient graduellement. Un jour vint enfin où les plus malheureux d’entre les Ménapiens et les Morins que nous a fait connaître César se réfugièrent sur ces îlots : ils purent y vivre de la pêche, de la chasse, et même y établir quelques grossières cultures.

Le pays était en cet état lorsque, l’an 646, saint Éloi, évêque de Noyon, vint prêcher l’Évangile et donner le baptême aux Diabinthes, peuplade de pêcheurs qui vivait autour d’un havre destiné à devenir célèbre. Il bâtit au milieu d’eux l’Église des Dunes, D’un Kerch, et Dunkerque fut fondé. Saint Eloi était, en effet, un homme d’état et un artiste, et, quand il choisissait pour l’exercice de son apostolat le port reculé des Diabinthes, il jugeait sans doute la portée de son œuvre. On dut dès-lors commencer à endiguer les sommets des bancs les plus faciles à préserver, et ces polders épars formaient des îles au milieu des lagunes. En 906, Baudouin, troisième comte de Flandre, dotait Dunkerque de sa première enceinte, et la sûreté de cet asile y attirait de nombreux habitans ; il ne paraît cependant pas que de grands travaux de défense contre la mer aient été entrepris avant le XIIe siècle.

Il n’est pas probable qu’on les ait attendus pour chercher à contenir et à diriger les eaux intérieures, qui, d’après le relief du terrain et les lois immuables de l’action de la mer sur les alluvions qu’elle dépose, se portaient principalement dans deux lits qui subsistent encore, celui du canal de Bergues et celui de la Colme. Le premier descend perpendiculairement à la côte dans le bassin de Dunkerque ; la Colme suit, à partir de l’Aa, le pied du terrain tertiaire, passe à Bergues, à Furnes, et s’écoule à la mer, au travers du territoire belge, par le chenal de Nieuport. La partie supérieure en a dû toujours être navigable. Dès 1169, en effet, on voit le péage d’un guindal, qui servait à y faire passer les bateaux de l’Aa, concédé par Philippe d’Alsace, comte de Flandre, à l’église de Saint-Pierre d’Aire. Ce mécanisme grossier n’a été remplacé par une écluse qu’en 1679, et c’est depuis lors seulement que la navigation est continue sur cette ligne. En 1638, les villes de Dunkerque, de Furnes et de Bruges obtinrent de la cour d’Espagne, qui se fit payer cette faveur 130,000 florins (lettres d’octroi du 13 août), l’autorisation d’ouvrir à leurs frais le canal de Dunkerque au canal maritime de Bruges à Ostende. En 1666, la basse Colme était rendue navigable de Bergues à Furnes, et le canal de Bourbourg établissait entre Dunkerque et Saint-Omer une communication directe et défendue des atteintes de l’ennemi par les lignes de Bergues et de la Colme. En 1714, Louis XIV, ployé, mais non pas abattu sous les coups de la fortune cherchait à atténuer les humiliations du traité d’Utrecht en faisant creuser, au travers des remparts abattus de Dunkerque, le canal maritime de Mardyck, ébauché en 1645. Enfin, en 1802, une compagnie dirigée par M. de Buyser portait à cinq, en rouvrant le canal des Moëres, le nombre des lignes de navigation intérieure qui s’épanchent à mer basse dans le port de Dunkerque.

C’est ainsi que s’est formé le réseau navigable des principales artères du desséchement des terres basses de l’arrondissement de Dunkerque. L’Aa compris, la longueur de ces canaux est de 102 kilomètres ; l’étendue des watteringues étant de 38,881 hectares, le kilomètre de canal correspond à une surface de 381 hectares. Il faudrait aller en Hollande pour trouver un territoire égal aussi parfaitement desservi.

L’ouverture de ces grands émissaires était la première condition de l’assainissement et de la mise en culture du pays, mais elle était bien loin de les assurer complètement. Des miasmes, dont le foyer était dans tous les champs, ne pouvaient être vaincus que par un système d’égouttement auquel n’échappât aucune parcelle du sol ; l’application de ce système exigeait l’immobilisation d’un capital énorme, l’emploi d’une multitude de bras, et l’insalubrité, ôtant à la terre sa valeur et à l’homme sa capacité de travail, retenait la population dans un cercle vicieux. Ces effets sont marqués à chaque page de l’histoire locale. En 1666, par exemple, le pays était ravagé par une épidémie qui, du milieu de mai à la fin d’octobre, enlevait dans la seule ville de Dunkerque trois mille personnes. En 1699, les garnisons de Furnes, qui nous appartenait alors, et de Bergues ne se soutenaient contre l’infection des Moëres qu’à l’aide d’une haute paie. En 1764, la campagne était encore presque entièrement inculte entre Dunkerque et Gravelines, et les troupes marchaient au travers sur plusieurs colonnes, comme aujourd’hui dans la plaine de la Métidja. Ces campagnes, naguère couvertes d’herbes marécageuses et parsemées d’habitans valétudinaires, sont à cette heure au nombre des plus florissantes de l’Europe. Ce résultat est principalement dû à l’administration des watteringues. Formée de la réunion des syndicats des propriétaires de terres basses, cette administration pourvoit à l’évacuation des eaux, et fonde les garanties de la salubrité publique sur la solidarité de tous les intérêts privés qui se rattachent à la culture ou à la propriété. Nous n’avons que des notions confuses sur le régime des watteringues avant le XVIIe siècle ; il a été régularisé en 1699, et l’organisation actuelle, qui peut être proposée pour modèle à toutes les entreprises du même genre remonte à 1813.

Le territoire desséché est divisé en cinq sections, dont la plus récemment formée, celle des Moëres, peut être considérée à part. Chacune correspond à un bassin hydrographique, et les limites en ont été déterminées par un nivellement minutieusement exact de toute la surface à égoutter. Des canaux secondaires, embranchés sur les canaux navigables, vont chercher par des rigoles qui se ramifient dans tous les champs, quels qu’en soient l’éloignement ou le niveau, les eaux nuisibles à la culture. Les pentes étant insensibles, les eaux, quand on les fait gonfler en fermant les écluses, remontent dans les terres par ces mêmes ramifications ; celles-ci font de la sorte à volonté l’office d’émissaires pour le desséchement ou de biefs d’amenée pour l’irrigation. Chaque degré des hydromètres des canaux correspond à une surface connue, et les nombreuses éclusettes dont sont pourvues les rigoles rendent faciles les manœuvres de détail. Par là chaque champ reçoit le degré de fraîcheur ou de siccité qui convient à sa culture, sans que la diversité des effets à produire nuise à la simultanéité de l’exécution.

Ce degré de perfection n’est atteint que grace à la sagesse qu’ont eue les propriétaires associés de s’imposer deux conditions dont l’apparente rigueur est le secret de tous leurs succès. Ils ont délégué une autorité absolue aux syndics qu’ils élisent périodiquement, et se sont soumis à de très fortes taxes. Les administrateurs des watteringues ont plein pouvoir pour tout ce qui se rapporte à l’aménagement des eaux ; travaux neufs, travaux d’entretien ou simples manœuvres, rien ne se fait qu’en vertu de leurs ordres et par les mains de leurs agens ou de leurs ouvriers : le propriétaire est servi à souhait ; mais il lui est interdit de se servir lui-même, et l’unité d’action est la source de cet ordre qui pourvoit à tous les besoins et prévient toutes les négligences. Quant aux cotisations, elles ont été établies sur le pied de 6 francs 76 cent. par hectare, à une époque où le revenu moyen n’était pas de 23 francs. Le bon emploi de cet impôt volontaire a permis de porter le revenu des terres du triple au sextuple de ce qu’il était au commencement de ce siècle. Les travaux hydrauliques sont terminés, et pourtant les cotisations qui en ont fourni le capital ne cessent pas d’être perçues ; elles servent actuellement à couvrir le territoire des watteringues d’un réseau de chemins ferrés, construits avec le plus grand soin, et dans peu de temps, le pays n’aura pas de ferme qui ne soit, sous ce rapport, desservie comme une habitation princière. L’économie obtenue sur le transport des engrais et des denrées élève à plus de 10 pour 100 l’intérêt du capital ainsi placé.

Nous arrivons à la partie la plus intéressante des desséchemens. A 9 kilomètres à l’est de Dunkerque sont deux cuvettes naturelles, dont l’une a 3,653 hectares, l’autre 208 d’étendue : ce sont la grande et la petite Moëre. Le fond en est horizontal et de 2 mètres 50 centimètre au-dessous du niveau de la basse mer ; le système d’écoulement du reste des watteringues n’y a donc jamais été applicable. La tradition veut que ce bassin, aujourd’hui si parfaitement isolé au milieu des terres, ait été, au XIIe siècle, en communication directe avec la mer, qu’un chenal correspondant à la passe de Zuydcote ait été comblé dans une de ces attaques furieuses que la mer du Nord livre à peu près chaque siècle à ces côtes. Il ne reste sur le sol aucune trace de cet événement, à moins qu’on ne veuille considérer comme telle une colline de sable qui semble jetée par accident le long de la grande Moëre, du côté de la mer. Jusqu’au XVIIe siècle, les Moëres restèrent à l’état de marais pestilentiel ; leurs effluves désolaient Furnes, Bergues, Dunkerque même, et, chose étrange, Hondscote, beaucoup plus voisin, ne paraissait pas en souffrir. « Cette ville, écrivait, en 1700, M. de Barentin, intendant de la province [1], a été, jusqu’en 1640, une des plus florissantes de Flandre, tant à cause de la multiplicité de son peuple qu’à cause des manufactures qui y étaient établies : elle est présentement une des moindres ; le nombre de ses habitans est à peine de quinze cents, et il ne s’y fait pas deux mille pièces d’étoffe par an [2]. » En 1619, la cour d’Espagne concéda les Moëres, à la condition de les dessécher, au baron de Coebergher. Il les isola des eaux du dehors, en les entourant d’une digue, puis d’un canal dans lequel des vis d’Archimède mues par le vent déversaient les eaux intérieures ; il conduisit celles-ci, par un embranchement navigable, jusque dans le chenal de Dunkerque. Dès 1632, le desséchement était complet, et les Moëres en pleine culture ; mais, le 4 septembre 1646, le marquis de Lède, ayant à défendre Dunkerque contre les Français, commandés par le prince de Condé, fit ouvrir les portes de flot, et les eaux de la mer se précipitèrent avec tant d’impétuosité dans la campagne, qu’en une nuit tout fut submergé. Coebergher en mourut de chagrin. Après plusieurs tentatives infructueuses, son ouvrage a été repris par M. de Buyser. Celui-ci a employé les mêmes procédés que Coebergher, a obtenu le même succès, et son nom reste gravé, près du sien, dans la mémoire du pays. Les grandes Moëres sont divisées en deux par une forte chaussée, dont l’arête forme la limite entre la France et la Belgique. La partie française comprend 1,902 hectares, et est devenue une des plus belles communes du département du Nord ; la ceinture navigable qui l’enveloppe et la rattache au port de Dunkerque n’est pas la moindre cause de sa prospérité : de larges fossés bordés d’arbres portent les eaux intérieures au pied de huit moulins à vent, qui suffisent pour les enlever et maintenir l’assèchement des chemins magnifiques se coupent en équerre sur cette face couverte des plus riches cultures. La cotisation d’entretien des travaux est de 13 fr. 15 cent. par hectare, et l’on ne peut pas évaluer à moins de 600,000 francs la valeur brute des récoltes que porte cet ancien foyer d’infection de la contrée. Le dessèchement des petites Moëres a été entrepris, il y a vingt-cinq ans, dans des conditions analogues et de la même façon, par M. Bosquillon, ingénieur des ponts-et-chaussées les petites Moëres étaient alors affermées 240 francs pour la pêche du poisson et la coupe des roseaux ; elles ont d’abord été louées pour dix-neuf ans, à raison de 6,000 fr. par an, à un fermier qui a fourni tout le capital de mise en culture. Ce fermier a renouvelé son bail à 14,000 fr., et ce prix passe pour fort bas. En 1822, la commune des Moëres comptait à peine trois cents habitans, et la fièvre y régnait six mois de l’année ; elle en possède aujourd’hui plus de mille, dont le moindre vaut, pour la vigueur, trois de ses aînés. Cette population vit au-dessous du niveau de la basse mer, et il n’y a entre elle et l’irruption des flots que la membrure des portes d’une écluse. Quelques précautions de plus mettraient les Moëres à l’abri de l’invasion des marées qui franchiraient l’enceinte de Dunkerque. Depuis trente ans, on n’a pas cessé de fortifier et d’exhausser la digue qui les enveloppe ; cette digue n’a plus de points faibles que ceux où se dégorgent les machines d’épuisement, et l’addition d’un peu de force motrice permettrait de remédier à ce défaut. Il ne serait pas moins facile, si ce n’est de garantir complètement le reste de la contrée des inondations, du moins d’en cantonner les ravages ; mais telle est la nature de l’homme : il ne s’accoutume à rien, si facilement qu’au danger, et ne tient point compte des catastrophes dont aucune douleur actuelle ne lui fait sentir l’imminence.

Si, dans cette amélioration raisonnée d’un vaste territoire, l’accroissement de valeur de la propriété foncière a été considérable, la part de bénéfice de l’intelligence et du travail l’a été davantage encore. La bonne conduite, l’habileté, la persévérance, ont fait sortir de la foule nombre d’hommes qui, partis des derniers rangs, sont devenus de puissans cultivateurs de riches propriétaires, et, au milieu des immenses mouvemens de terres que comportent l’établissement et l’entretien du régime des watteringues, il s’est formé une race de terrassiers qui sait atteindre un salaire élevé à creuser et à curer des canaux à moitié du prix qui suffirait à peine pour vivre à des ouvriers inexpérimentés [3]. Déjà les hommes éprouvés et les capitaux économisés dans ces vastes entreprises vont féconder des terres délaissées dans les provinces voisines ; des méthodes de culture perfectionnées s’y transplantent avec eux, et l’arrondissement de Dunkerque est en état de fournir des transformateurs à tout pays où existent des marécages et des champs incultes.

Voilà ce que sont les watteringues de Dunkerque, et voilà ce que sait créer, sans demander aucun sacrifice à l’état, l’alliance du sentiment de la propriété individuelle et de l’esprit d’association tel qu’on l’entendait en 1802, en 1699 et même en 1619. Le socialisme nous crie depuis vingt ans qu’il saurait beaucoup mieux faire. Qu’il fasse donc ! Il est grand temps qu’il s’y mette ; l’inaction dans la liberté n’est permise qu’à l’impuissance, et elle conduit vite au ridicule quand elle s’allie à la prétention de tout envahir. Jusqu’ici, les seules œuvres qu’il puisse présenter comme siennes sont la comédie du Luxembourg, les ateliers nationaux avec leurs conséquences naturelles, et des banquets à trente sous où l’on trouve à manger pour quinze. Espérons qu’il a d’autres secrets de faire la fortune du genre humain. Ce n’est pas le champ qui manquera à ses expériences, et, sans chercher plus loin, il trouverait sur la rive gauche de l’Aa un autre territoire à watteringues, aussi étendu et moins avancé d’un siècle que celui de Dunkerque.

Sans doute l’agriculture n’est pas arrivée, dans les environs de Dunkerque, à son dernier degré de perfection ; elle peut encore améliorer les instrumens aratoires, les races d’animaux, emprunter aux arts chimiques ou au commerce dans les assolemens de nouveaux végétaux ; mais la meilleure enquête qu’elle puisse faire aujourd’hui, c’est celle des sables stériles qui séparent de la mer les riches campagnes que nous venons de parcourir. Le flot et les vents d’ouest s’emparent, à l’embouchure de l’Aa, du limon dont sont surchargées les eaux de cette rivière, et le poussent à la côte. Parmi les propriétaires riverains, quelques-uns ont endigué ces dépôts, et, si ces entreprises passaient une certaine limite, la rade de Dunkerque ne pourrait manquer d’en souffrir. D’autres, plus dignes d’être encouragées, enlèvent à mer basse le limon de l’estran [4], l’étendent sur les sables voisins, et transforment ainsi des grèves stériles en terres fécondes. Beaucoup de terres sablonneuses des environs de Gravelines réclameraient cet amendement ; mais l’éloignement du rivage oblige à le leur refuser. Cette grande amélioration s’obtiendrait partout avec économie par les procédés du colmatage, dans lesquels l’eau sert elle-même de véhicule au limon ; Les eaux vaseuses de l’Aa peuvent se dériver depuis Watten jusqu’à l’éclusé de Vauban, être conduites sur tous les terrains maigres et reçues dans des clôtures en terre, d’où elles se rendaient à la mer après s’être clarifiées. L’art compléterait ainsi le travail de la nature par l’imitation des moyens qu’elle a employés pour la formation de ce territoire.

Entre Gravelines et Dunkerque, l’étendue des dunes est de 717 hectares, dont 146 appartiennent a l’état, et 571 à des particuliers ; une grande partie de celles-ci seront un jour amendées avec les dépôts de l’Aa. Ces dépôts ne passent pas le chenal de Dunkerque. Au-delà, jusqu’à l’Escaut, la lisière de dunes n’est interrompue que par les chenaux de Nieuport et d’Ostende ; la largeur moyenne en est chez nous d’un kilomètre, et, sur 1,298 hectares, l’état en possède 25, tout le reste est à la ville de Dunkerque. Garnies par places d’herbes sauvages qui leur procurent une demi-fixité, ces dunes ont peu d’élévation ; leurs collines capricieuses laissent entre elles de vastes espaces légèrement ondulés, et elles sont très susceptibles de se boiser. Des plantations faites sur leur prolongement, vis-à-vis Furnes, réussissent fort bien, et la colline de sable d’une centaine d’hectares que les tempêtes ont jetée au bord des Moëres montre, à l’ombrage dont elle est couverte, ce que pourrait devenir la dune entière. Le pin de Riga, si précieux pour la mâture, se plairait sans doute dans ce sol, et, indépendamment de leur utilité comme signal pour la reconnaissance de la côte, les massifs d’arbres préserveraient de l’envahissement des sables et de la pernicieuse action des vents de mer les terres cultivées du voisinage. D’un autre côté, les fortifications de Dunkerque sont en terre, et la seule place ainsi construite qui ait jamais fait une longue résistance est celle de Dantzick, en 1807. Elle dut cette gloire et cet avantage aux approvisionnemens de bois du commerce dont purent disposer ses défenseurs. Ils s’en servirent à amortir les coups de l’artillerie française, à réparer à mesure qu’elles s’ouvraient les brèches de leurs remparts, et pendant plusieurs mois la monarchie prussienne ébranlée conserva une chance de salut. Dunkerque n’a pas derrière soi les forêts de la Pologne, et toute ressource de cette nature lui manquerait dans le danger. Depuis le siége de 1793, ses dunes dépouillées auraient eu le temps de se couvrir d’une futaie d’arbres résineux, et rien ne dit qu’elles ne l’eussent pas encore avant un siége nouveau ; les négligences du passé ne sauraient donc excuser celles du présent.

Aux portes mêmes de la ville, on a fait mieux que de boiser la dune. Le Rosendal, dont les jardins s’épanouissent à l’abri de lignes d’arbres si touffus, est une conquête faite sur le sable pur ; mais quels travaux ce sol artificiel n’a-t-il pas coûtés ! Tel hectare de ce quartier fleuri reçoit pour mille écus par an de fumier ou de main-d’œuvre. De pareils prodiges cessent d’être possibles à quelque distance de la ville, qui fournit les engrais et achète les denrées. On songe néanmoins à revêtir des vases que fournira le curage du chenal et du port les dunes comprises entre le Rosendal et la mer. Confiée à des compagnies de matelots, qu se répartiraient ensuite les terres fécondées par elles, cette entreprise ferait la fortune de cent pauvres familles, et, s’ils savent stipuler des conditions de mise en valeur, l’état ni la ville ne s’appauvriront en se détachant des 1,444 hect. de dunes inertes qu’ils détiennent.

La famine, la peste et la garnison de Gravelines sont encore mises au même rang dans les dictons de nos soldats. Cette ville vaut aujourd’hui beaucoup mieux que sa réputation. Charles-Quint le premier l’érigea en place forte en 1518 ; elle était couverte par une zone de lagunes infectes, et quand Turenne voulut l’investir, en 1657, les Espagnols poussèrent les inondations à quatre lieues de distance. En 1699, Vauban combina les moyens d’inonder les alentours à une lieue avec le desséchement de 26,000 arpens de marécages, et il augmenta beaucoup les fortifications pour compenser l’affaiblissement d’une insalubrité qu’on s’était accoutumé à considérer comme la plus sûre défense de la place. Malgré ses précautions, le séjour de Gravelines n’avait pas cessé d’être malsain. En 1764, la ville n’avait encore que 800 ames, et la campagne moitié moins. Les progrès combinés de la salubrité, de la culture et du commerce, ont aujourd’hui porté à 5,582 le nombre des habitans de ce même territoire. Le premier pas fait dans cette voie a été l’établissement du chenal actuel de l’Aa. L’embouchure naturelle s’était recourbée vers l’est sous la pression des vents d’aval, des marées, des dépôts qu’elles poussent à la côte, et l’entrée en était des plus difficiles : le chenal artificiel marche droit au nord-ouest jusqu’à 1,500 mètres au-delà de la laisse de haute mer, et le flot conduit de lui-même à l’embecquer les bâtimens venant de l’ouest au nord. Malheureusement pour la ville, les dépôts de l’Aa en éloignent tous les jours la mer, et elle est menacée d’être abandonnée par le commerce pour la Ville des Smoggleurs, située au bord du chenal, à 1,500 mètres plus bas.

Cet asile, ouvert par Napoléon (décret du 30 novembre 1814) à des contrebandiers anglais qui importaient de l’or en France, avait, dès ses premiers jours, offert un débouché considérable aux denrées du pays. Quand la paix fit tomber cette industrie, quelques habitans eurent l’idée de suivre en Angleterre la consommation qui s’éloignait d’eux. Telle a été l’origine du commerce d’œufs, qui a pris de si singuliers développemens à Gravelines. Il en a été expédié en


     kilogrammes     
1835
1,000,769         
1840
1,897,990         
1845
1,982,278         
1847
1,744,170         
1848
2,183,188         

Ce commerce se ressent des moindres variations du prix des grains et s’étend à mesure que les communications se perfectionnent : il exporte aujourd’hui des œufs venus des coins les plus reculés des départemens du Pas-de-Calais, du Nord, de la Somme, et l’on ne peut se défendre d’une sorte d’admiration en voyant de près ce qui se déploie d’intelligence et d’activité dans un champ si modeste. Les cargaisons de menues denrées sont à peu près égales en poids, mais non en valeur. Les Colberts en blouses et en vareuses qui ont organisé ce commerce ont plus fait pour l’agriculture que le ministère qui croit la diriger de la rue de Varennes. Leurs exemples se sont propagés sur toute la partie de nos côtes qui regarde l’Angleterre. D’après les registres des douanes, les comestibles autres que les boissons, les grains et les farines, expédiés de France en Angleterre dans le courant de l’année 1847, ont atteint, malgré la réaction de la cherté des grains, une valeur de 12,415,000 francs. Nos petites cultures, ainsi stimulées, deviennent de jour en jour plus intelligentes et plus fécondes ; mais il y aurait de l’ingratitude à s’en glorifier sans rendre hommage au génie mercantile de la Grande-Bretagne, qui leur donne l’impulsion, d’autant plus admirable dans ses combinaisons que les bases en paraissent plus ingrates. Faut-il en citer un exemple entre mille ? Des cargaisons de pommes allaient partir pour Londres : on reçoit ordre de les ranger dans des caisses de dimensions uniformes. Sept planches et un trait de scie, quelques clous, quelques coups de marteau, voilà une caisse faite, et l’arrimage à bord devient aussi rapide que régulier. On n’aperçoit jusqu’ici rien qui ne soit à la portée des marchands de pommes du continent… Mais l’Anglais a commandé ses caisses à pommes de la dimension requise pour loger un mort de taille ordinaire ; à peine vidées, il les passe à l’entrepreneur des inhumations ; celui-ci les place, fait resservir les vieux clous, et 300 pour 100 sont gagnés sur l’économie des familles où l’on se fait enterrer à bon marché. Toutes les provisions de la côte s’expédient aujourd’hui sous cette ingénieuse enveloppe, et chaque saison de l’année apporte aux consommateurs de Londres son tribut de comestibles et de caisses de morts.

Le commerce avec l’Angleterre ne suffit plus à l’activité et aux capitaux des habitans de Gravelines : ils se sont mis à la pêche du hareng et arment aujourd’hui treize bâtimens pour celle de la morue ; ils vont chercher eux-mêmes à Saint-Ubes les sels que ces pêches emploient, et, par ces travaux intelligens, leur port est devenu le seul en France où se montre presque exclusivement le pavillon national. Ce petit centre de mouvement se maintiendra, malgré la concurrence de Dunkerque, par les opérations qui lui sont propres.

Ce n’est pas seulement à partir de 1662 que le territoire de Dunkerque a fait partie intégrante de notre pays. Il partageait le sort des Gaules lorsque César les réduisait sous la domination romaine. Il passait avec elles, en 420, sous celle du premier des Mérovingiens. Saint Éloi, qui donnait à la ville le nom qu’elle porte, était natif des environs de Limoges et ministre de Dagobert Ier, et les successeurs de ce prince administrèrent la Flandre pendant deux cents ans par des officiers qu’on appelait simplement forestiers. En 863, le forestier Baudouin surnommé Bras-de-Fer, eut la témérité de devenir amoureux de Judith fille du roi Charles-le-Chauve, et le bonheur de trouver grace devant elle. Il n’était pas d’assez bonne maison pour obtenir facilement la main d’une arrière-petite-fille de Charlemagne : la princesse le comprit, et, pour prévenir les objections, elle se fit enlever. L’affaire fit grand bruit ; le pape Nicolas Ier s’en mêla et excommunia les deux amans. Cet acte de sévérité ne les amena que l’année suivante à ses pieds. Touché de leurs larmes, il leur donna l’absolution ; mais le sacrement de pénitence n’était pas le seul qui fût nécessaire à la princesse : le pape intercéda auprès du roi, et, s’appuyant sans doute sur la doctrine des faits accomplis, il parvint à le fléchir. Charles pardonna donc et consentit au mariage. C’était assurément le meilleur parti que les circonstances lui permissent de prendre, et il n’y aurait eu qu’à le louer, s’il s’en fut tenu là ; mais, en vrai fils de Louis-le-Débonnaire, il érigea la Flandre, pour en faire la dot de sa fille, en état redevable d’un simple hommage à la couronne de France. Une fantaisie de princesse fut l’origine de cette séparation des provinces du nord qui, durant huit siècles, a causé tant de déchiremens en Europe.

Pendant ce long intervalle, l’histoire de Dunkerque n’a pas cessé d’être unie à la nôtre. Hors du règne de Charles-Quint, qui fit comprendre le fief de Dunkerque dans la rançon de François Ier, ce fief, tout en relevant de souverains souvent ennemis de la France, a presque toujours appartenu à des princes français. Par une de ces bizarreries qui naissaient de l’application du droit féodal, Henri IV, Louis XIII et Louis XI lui-même étaient seigneurs particuliers de Dunkerque au temps même où les Dunkerquois faisaient à leur couronne, comme vassaux de celle d’Espagne, la guerre la plus meurtrière. Au milieu de ces guerres, la ville revint plus d’une fois à la France ; elle y fut réunie de 1299 à 1305 par Philippe-le-Bel ; en 1382, nous l’arrachâmes des mains des Anglais, mais sans autre intention que de la remettre au comte de Flandre ; en 1583, le maréchal de Thermes la prit, la saccagea ; et, au récit des cruautés qu’il commit, on voudrait déchirer cette page de notre histoire. Les murs de cette époque entraînaient tour à tour toutes les parties belligérantes dans les plus affreuses représailles, et, pour en citer un exemple authentique, un acte de l’amirauté de Dunkerque en date du 10 août 1601 porte textuellement : L’on ordonne à tous capitaines et gens de mer qu’ils auront à couler à fond tous les vaisseaux qu’ils ne pourront pas mener dans le port de Dunkerque et qu’au regard des Hollandois et autres rebelles ils ne couleront pas seulement à fond leurs navires, mais aussi leurs équipages, à moins que d’en pouvoir tirer une très grande et extraordinaire rançon. En suite de cette ordonnance, dit un procès-verbal du 27 septembre suivant, le capitaine Antoine Ricx déclare avoir fait jeter à la mer, depuis le 24 août, soixante-deux personnes, et le magistrat en prend notice sur les registres de la ville. Les Hollandais, de leur côté, ne ménageaient pas davantage leurs ennemis.

Le cardinal de Richelieu mourait en 1642, mais il laissait l’Espagne blessée au cœur, avec le sentiment de sa faiblesse, la France saignante peut-être mais pleine du sentiment de sa puissance. Les plus braves généraux du règne de Louis XIII étaient encore dans la force de l’âge, et la génération qui devait faire les grandes choses du règne de Louis XIV commençait à secouer ses armes. La guerre recommença bientôt en Flandre ; Gravelines fut pris le 30 juillet 1644. L’année suivante fut marquée par des succès balancés ; mais, en 1646, le prince de Condé, alors âgé de vingt-cinq ans et déjà vainqueur à Rocroy, à Fribourg, à Nordingue, prend, avec les maréchaux de Gassion et de Rantzau pour lieutenans, le commandement de l’armée de Flandre. Cassel, Bergues, Furnes, Hondscote, Mardyck, sont bientôt enlevés : d’énormes difficultés s’opposaient encore à la prise de Dunkerque, mais Condé, seul de son avis dans le conseil de guerre, résolut le siége, voulant, dit-il, rétablir le commerce du royaume que cette seule ville ruinait sur l’océan, ôter au roi catholique le port fameux qui entretenait la communication entre l’Espagne et Ie Pays-Bas, et jugeant que, dans la situation des affaires de France en Flandre, il ne pouvait rendre un plus grand service au roi que de lui soumettre Dunkerque. L’impétueux jeune homme assura le succès de cette entreprise par des précautions qui étonnèrent la prudence des plus vieux généraux, et, après un siége dans lequel furent faits de part et d’autre des prodiges de valeur, la ville capitula le 10 octobre.

Le premier gouverneur de Dunkerque fut le maréchal de Rantzau. Il avait beaucoup contribué au succès de la campagne et le consolida en faisant aimer à un peuple brave et bon comme lui sa nouvelle patrie. La fortune, qui lui devait un champ de bataille pour lit de mort, le laissa finir d’une hydropisie en 1650. Il avait alors quarante-un ans ; il lui manquait un œil, une oreille, une main, une jambe, et ceux qui enveloppèrent dans son linceul comptèrent sur lui les cicatrices de soixante blessures ; il n’y eut donc aucune exagération à graver sur sa tombe ces vers connus d’un poète ignoré :

Du corps du grand Rantzau tu n’as qu’une des parts ;
L’autre moitié resta dans les plaines de Mars :
Il dispersa partout ses membres et sa gloire ;
Tout abattu qu’il fût, il demeura vainqueur ;
Son sang fut en cent lieux le prix de la victoire,
Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.

L’année où mourait Rantzau, naissait à Dunkerque un enfant qui devait répandre sur la marine française un éclat immortel. L’histoire véridique des exploit de Jean Bart fait pâlir les romans de chevalerie et la postérité, comme éblouie de son indicible bravoure, ne s’informe pas s’il avait d’autres qualités. Elle a fait plus : pour mettre sa figure en harmonie avec cette vie de combats, elle a imaginé de ne le représenter que la pipe à la bouche et la hache d’abordage à la main. Il ne ressemblait point à ce portrait. Voici celui que fait de lui son contemporain Faulconnier, grand-bailli héréditaire de Dunkerque, qui l’avait pratiqué toute sa vie : « Il avait la taille au-dessus de la médiocre, le corps bien fait, robuste et capable de résister à toutes les fatigues de la mer. Il avait les traits du visage bien formés, les yeux bleus, le teint beau, les cheveux blonds, la physionomie heureuse et tout-à-fait revenante. Il avait beaucoup de bon sens, l’esprit net et solide, une valeur ferme et toujours égale. Il était sobre, vigilant et intrépide, aussi prompt à prendre son parti que de sang-froid à donner ses ordres dans le combat, où on l’a toujours vu avec cette présence d’esprit si rare et si nécessaire en de semblables occasions. Il savait parfaitement bien son métier, et il l’a fait avec tant de désintéressement et de gloire qu’il n’a dû sa fortune et son élévation qu’à sa capacité et à sa valeur. » Cette appréciation est confirmée, au moins sous un rapport, dans une correspondance de M. de Barentin, intendant de Flandre, avec le ministre de la marine, M. de Pontchartrain. Des débats très vifs s’étaient élevés à Dunkerque sur diverses questions de service entre le commandant supérieur et le commissaire-général de la marine. Celui-ci était le tapageur et l’emporté dans cette querelle. « M. Bart, dit M. de Barentin dans une lettre du 3 juillet 1699 [5], est d’un caractère très opposé. Il tâche de mettre la raison de son côté en gardant plus de modération dans ses paroles ; mais l’accès qu’il se vante d’avoir auprès de sa majesté le rend aussi peu traitable envers ceux qui ne dépendent que de lui qu’envers les officiers de la marine, qui quittent tous le port de Dunkerque pour ne pas servir sous ses ordres… » Le véritable motif de cette désertion, M. de Barentin ne le dit pas. Jean Bart sortait des rangs du peuple, et les gentilshommes de naissance croyaient déroger sous son commandement. Avec sa grandeur d’ame et son sens élevé, Louis XIV le dédommageait en le rapprochant de sa personne, de même qu’il faisait souper Molière avec lui, lorsque ses courtisans ne voulaient pas l’admettre à leur table. Son attention avait été pour la première fois fixée sur Jean Bart par Vauban, qui, en étudiant les nouvelles forces que Dunkerque apportait en dot à la France, reconnut la portée du jeune marin, prédit son avenir, et, de retour à Versailles, le fit nommer lieutenant de vaisseaux. Jamais mémoire n’a été plus pieusement conservée que l’est celle de Jean Bart parmi ses compatriotes, et aucun matelot de Dunkerque ne l’a jamais oubliée en présence de l’ennemi.

Les Français du temps de César étaient divisés entre eux à tous les degrés de la société [6], sujets à sacrifier les plus grands intérêts de la patrie à de mesquines rancunes personnelles, et tout le Commentaire de la guerre des Gaules est un enseignement de l’art d’exploiter leurs rivalités, de s’emparer de leurs ressentimens, de les vaincre, en un mot, les uns par les autres. Ce côté misérable du caractère national n’a jamais tant profité aux ennemis de notre pays que dans les troubles de la Fronde. Ces troubles commençaient en 1648, et le dénûment dans lequel restaient les places de Flandre livrait successivement aux Espagnols Furnes, Ypres, Mardyck, Bergues, Gravelines. Dunkerqne enfin, trahi par un allié qui interceptait les secours que nous y faisions passer par mer, tombait entre leurs mains le 16 septembre 1652. Cet allié fut puni par le succès même de sa déloyauté, et, pendant les cinq années qui suivirent, les corsaires de Dunkerque, redevenus vassaux de l’Espagne, désolèrent le commerce anglais par le nombre et la richesse de leurs prises. Le malheur des temps nous fit conclure, à la fin de 1656, un traité par lequel Cromwell s’obligeait à nous fournir un contingent pour la guerre de Flandre, à la condition que Dunkerque serait assiégé et remis à l’Angleterre. Le maréchal de Turenne prit l’année suivante le commandement de l’armée ; mais il avait en face de lui le prince de Condé, jeté dans les rangs espagnols par la guerre civile, et l’année 1 658 devait être témoin de la plus mémorable lutte à laquelle se soient jamais livrés des hommes nés pour être unis [7].

Au commencement de mai, Turenne occupait Bourbourg, Watten, Cassel, et une escadre anglaise mouillait en rade de Dunkerque, sous le fort de Mardyck, que nous avions pris sept mois auparavant. Les Espagnols étaient, de leur côté, maîtres de Gravelines, de Bergues d’Ypres, de Nieuport, de Furnes, enveloppant ainsi Dunkerque, où commandait pour eux le brave marquis de Lède. Le marquis avait inondé, par les chenaux de Gravelines, de Dunkerque et de Nieuport tout le pays des watteringues, et se croyait dans une île inabordable. Lorsque, des hauteurs de Bergues, Turenne vit cette plaine submergée il sentit fléchir ses résolutions et fut près de renoncer à ses projets sur Dunkerque ; mais, aux obstacles accumulés devant lui, il comprit le parti qu’il pouvait tirer de la sécurité qu’ils inspiraient à l’ennemi, et calcula que les inondations, s’il les franchissait, le protégeraient lui-même contre l’armée de don Juan d’Autriche, cantonnée dans les Pays- Bas. Il fit donc sonder la plaine, et, trouvant un gué dans la direction de la chaussée actuelle de Bergues, il chargea ses cavaliers de fascines, leur mit en croupe des fantassins, rendit ainsi praticables les plus mauvais passages, et bientôt, par un de ces élans dont les soldats français sont capables, l’infanterie se précipita les armes hautes au travers de ce lac d’une lieue et demie de largeur ; l’artillerie eut un peu plus de peine à le franchir. Le maréchal resta quarante-huit heures à cheval, et Dunkerque fut investi le 14 mai. L’armée enveloppa la ville dans deux lignes concentriques appuyées à la mer, et s’établit entre les deux. Tandis que Turenne s’enfermait ainsi en champ clos avec le marquis de Lède et poussait vigoureusement le siége, don Juan d’Autriche, réveillé comme par un coup de tonnerre à Bruxelles, rassemblait précipitamment son armée. -Jamais général en chef n’eut de plus, illustres lieutenans ; il avait sous ses ordres le duc d’York, depuis Jacques II et son frère le duc de Glocester avec le contingent des royalistes anglais, le prince de Condé avec toute la noblesse française qui avait suivi sa fortune. La plaine étant inondée, l’archiduc ne put marcher sur Dunkerque que par les dunes, la mer à droite et le canal de Furnes à gauche. Il s’arrêta à environ trois kilomètres des lignes françaises, et Turenne vint aussitôt reconnaître lui-même ses forces. Il vit que l’ennemi manquait de moyens de se retrancher, ne découvrit point d’artillerie, aperçut le prince de Condé faisant jeter sur le canal de Furnes cinq ponts par lesquels on pouvait atteindre la place en tournant notre droite, et résolut aussitôt de ne laisser à l’ennemi le temps ni de terminer ces préparatifs ni de recevoir son artillerie. Il fit dans la soirée ses dispositions pour livrer bataille le lendemain, à l’heure de la basse mer, s’enveloppa dans son manteau et s’endormit sur le sable.

L’espace compris entre la mer et le canal a 2,500 mètres de largeur à mer basse ; les deux armées s’y trouvaient en face l’une de l’autre, comme deux champions dans un duel. Le marquis de Richelieu était chargé d’empêcher, pendant la bataille, l’assiégé de nous assaillir par derrière ; une division de notre cavalerie formait l’aile gauche sur l’estran, et trois corvettes anglaises, embossées en avant, empêchaient par leur feu la cavalerie espagnole de se déployer en face d’elle.

A huit heures du matin, l’armée française, rangée en ligne droite sans laisser aucun vide de la mer au canal, et marchant au petit pas, comme à la parade, abordait l’ennemi. — Avez-vous déjà vu donner des batailles ? dit au duc de Glocester le prince de Condé, qui venait de juger des dispositions des deux armées. — Non, dit le duc. Eh bien ! reprit le prince, d’ici à un demi-heure vous saurez comme on en perd une. Les Espagnols occupaient au centre une dune escarpée qui dominait tout le champ de bataille. Les Anglais de Cromwell l’attaquèrent avec la plus grande bravoure, atteignirent le sommet en se poussant les uns les autres avec les crosses de leurs fusils, et renversèrent l’ennemi ; mais ils y furent bientôt assaillis par les masses de l’infanterie espagnole, et ce point devenait le pivot de toute l’affaire, lorsque le marquis de Castelnau, qui commandait la cavalerie sur l’estran, fit une conversion par sa gauche, et, chargeant en flanc cette infanterie, la rompit et la mit en fuite. Les choses se passaient autrement près du canal de Furnes, où commandait le prince de Condé : il arrêtait notre aile droite ; puis, voyant la bataille perdue, il réunit, par une de ces inspirations soudaines du champ de bataille qui lui étaient familières, tout ce qui se trouvait de cavalerie à sa portée, et fit une charge furieuse pour se jeter dans Dunkerque par une trouée au travers de nos rangs. Repoussé, il revint deux fois à la charge avec une égale fureur ; mais le maréchal de Turenne était accouru pour le recevoir ; le prince eut son cheval tué, s’échappa, comme par miracle, sur celui de l’un de ses officiers, et tout ce qui le suivait fut enveloppé et fait prisonnier. L’on poursuivit les Espagnols jusqu’à Furnes, et le soir Turenne annonçait sa victoire à la maréchale par ce simple billet : Les ennemis sont venus à nous ; ils ont été battus ; Dieu en soit loué ! J’ai un peu fatigué toute la journée ; je vous donne le bonsoir, et m’en vais me coucher. La place se défendit admirablement quelques jours encore ; mais le marquis de Lède étant mort des suites de ses blessures, elle capitula le 24 juin, et le maréchal la remit le 26 à l’Anglais.

La campagne de 1658 détermina l’Espagne à signer le traité des Pyrénées. Cromwell mourut bientôt après, et Charles II remonta, en 1660, sur le trône d’Angleterre. L’histoire a enregistré ses profusions et les humiliations qu’imposa le désordre des finances à sa couronne. En 1662, il prit lui-même, avec le chancelier Clarendon, l’initiative de la vente de Dunkerque à la France ; ils en demandèrent 12 millions tournois Le comte d’Estrade, qui conduisit fort habilement cette négociation fit remarquer que l’Angleterre, tenant Dunkerqne de la France, sans que l’Espagne, sur qui la place avait été conquise, eût sanctionné cette transmission, ne céderait qu’une possession de fait, fondée sur un titre litigieux ; il offrit 4 millions, et conclut à 5. Le traité fut signé à Londres le 17 octobre, et, au moment où s’échangeaient les ratifications, le public croyait le marché rompu. L’indignation n’en éclata, dès que la vérité fut connue, qu’avec plus de violence dans la ville et dans le parlement ; elle gagna la garnison même de Dunkerque, qui ne voulait plus évacuer la place. Le comte d’Estrades, venu pour en prendre possession, conféra de cette résistance inattendue avec Pierre Faulconnier, grand-bailli de la ville, qui connaissait le gouverneur et les autres officiers-majors. Le bailli fut d’avis que le plus court et le plus sûr était de leur offrir de l’argent, et, dans son zèle pour le service de sa majesté, il se chargea de la commission. M. d’Estrades lui ayant marqué jusqu’à quelle somme il pouvait aller, il sut, dit son fils, qui a écrit cette histoire, répandre si à propos ce métal avec lequel on vient à bout des choses les plus difficiles, que le lendemain 29 novembre, le gouverneur et les officiers firent embarquer toute la garnison. Il était temps les Anglais rencontrèrent en mer la défense que leur envoyait le parlement de remettre Dunkerque. Le courrier qui la portait revint à Londres avec le gouverneur, et le seul accusé de corruption dans cette affaire fut lord Clarendon, à l’intégrité duquel l’Angleterre et la postérité ont plus tard rendu hommage.

Louis XIV, qui n’avait fait que paraître à Dunkerque après la bataille des Dunes, y accourut après l’acquisition. Il fit la route à cheval et parti de Paris le 30 novembre au soir, il arriva, par Boulogne et Calais, le 2 décembre, à trois heures après midi. Il avait alors vingt-quatre ans, et, à peine délivré de la tutelle de Mazarin, il était affamé du plaisir de gouverner par lui-même. Il signala sa bienvenue par la déclaration de franchise du port qu’on a depuis si souvent invoquée, et régla pendant son séjour les principales affaires du pays. En 1667, nous reprenions Bergues, Furnes, Courtray, Tournay, et bientôt après le traité d’Aix-la-Chapelle nous en conférait la souveraineté. Dunkerque cessait d’être une possession isolée, et Vauban venait projeter de nouvelles fortifications. Son voyage de 1668 devait être suivi de quinze autres, dont le dernier eut lieu en 1706, et pendant ces trente-huit années, tout ce qui s’est fait de grand dans le pays a été provoqué ou dirigé par lui. En 1670, le roi termina sa tournée en Flandre par Dunkerque. Il y revint le 3 mai 1671, et ne repartit que le 27 ; il s’était fait précéder par l’établissement d’un camp de trente mille hommes, auquel il fit exécuter les projets de Vauban sur le port, et les fortifications. Chaque matin, au signal donné par le canon, dix mille hommes venaient sur les travaux prendre la pelle, la hotte et la brouette ; les deux autres tiers du camp leur succédaient de cinq en cinq heures. Le roi montait à cheval deux fois par jour, et les soldats firent sous ses yeux des prodiges de vigueur, de constance et d’adresse. Les soldats d’aujourd’hui valent ceux d’alors ; ils ne courraient pas avec moins d’ardeur ces fêtes du travail et du véritable amour de la patrie, et, sur cette côte, on ne serait embarrassé que du choix entre les entreprises d’utilité publique à confier à leurs bras. Nous ne savons cependant que nous consumer en dépenses stériles. Est-ce la faute des hommes qui devraient nous diriger, ou celle d’institutions dans lesquelles la discussion ne laisse plus de place à l’action ?

Louis XIV revit encore Dunkerque en 1677 et en 1680 ; il était alors au faîte de ses grandeurs. Les années qui suivirent furent pour la ville aussi glorieuses que prospères ; chacune lui apportait un nouveau degré de force ; ses fortifications s’étendaient, son port s’approfondissait, ses marins l’enrichissaient par leurs prises ; les plus brillans exploits de Jean Bart sont de 1690. Plus heureuse que Dieppe, la ville repoussait, en 1694 et en 1695, les attaques des Anglais, et la guerre qui se termina à Ryswick en 1697 lui rapportait pour 22,167,000 livres de prises. La paix ne fut guère moins favorable à son commerce, et la guerre de la succession s’ouvrit pour elle sous les plus heureux auspices. Jean Bart et le chevalier de Forbin, qui commandaient l’escadre de Dunkerque, battirent l’ennemi dans toutes les rencontres, et les corsaires s’élançant sur leurs traces portèrent la terreur dans la Manche et la mer du Nord. En 1707, le commerce de Dunkerque armait de 584 pièces de canon 28 de ses propres navires ; en 1711, il garnissait de 232 canons 6 vaisseaux que lui prêtait le roi, et envoyait en outre en course 40 bâtimens légers ; enfin, à l’ouverture des négociations du traité d’Utrecht, la marine de Dunkerque avait fait, depuis le commencement de la guerre, 1614 prises, d’une valeur totale de 30,500,000 livres ; mais ces titres de gloire qu’acquérait une ville, les revers de nos armées de terre les changeaient en titres de proscription. La bataille de Ramillies, perdue le 6 mai 1706 par le maréchal de Villeroy, fut le début d’un long enchaînement de malheurs. Suivi de près par Marlborough, il se jeta dans Dunkerque, et, les travaux du camp retranché, plusieurs fois recommandé par Vauban, n’avançant pas à son gré, il voulut inonder la campagne. Vauban lui-même accourut à temps pour l’en empêcher et fit exécuter le camp, dont l’avantage n’était pas à ses yeux moins démonstratif qu’une proposition de géométrie. Ce grand ouvrage, que le canal de Bergues partageait par le milieu, occupait une surface de 400 hectares ; il était appuyé sur la place, sur le fort Louis, sur le canal des Moëres et sur celui de Bourbourg, et n’était attaquable que par des points sujets à une submersion immédiate. Marlborough comprit que ce n’était point par un siége qu’on viendrait à bout de Dunkerque, et changea la direction des opérations qui avaient suivi la bataille de Ramillies. Lille tomba le 23 octobre 1709 entre les mains des alliés, et des conférences pour la paix furent ouvertes à La Haye ; mais les Anglais, dont les intérêts prévalaient dans les conseils de la coalition, firent insérer comme condition sine quâ non dans le projet de traité que les fortifications de la ville de Dunkerque et tout ce qui pourrait en dépendre seraient rasés que le port serait comblé, sans qu’il fût permis de rétablir les fortifications et de rendre le port navigable à jamais, ni directement. Louis XIV indigné rompit les négociations. Le parlement britannique fit une adresse à la reine pour lui recommander de faire en sorte que les fortifications et le port de Dunkerque fussent démolis et ruinés, et la reine promit, dans sa réponse, de faire tous ses efforts pour parvenir à cette fin.

Les corsaires de Dunkerque redoublaient vainement d’audace et de bonheur. Mons, Tournay, Douai, Béthune, Aire, Saint-Venant, ayant succombé sous les alliés au commencement de 1710, de nouvelles propositions de paix étaient faites, et la condition de combler le port de Dunkerque avec les matériaux de ses remparts les faisait encore repousser. En 1711, autres négociations échouant par le même motif ; mais le siège en était à Londres, et cette circonstance rappelait le cabinet de Saint-James à son habitude de ne s’engager dans les querelles du continent qu’autant qu’il convient à ses intérêts propres : le point capital était pour lui la destruction de Dunkerque, à laquelle tenaient beaucoup ses alliés, et pourvu qu’il l’obtînt, il devenait coulant sur ce qui ne touchait qu’eux. Cette diversité de tendances fit naître des défiances dont profitèrent nos négociateurs. Louis XIV, voyant périr en quelques mois trois dauphins et la dauphine enceinte, croyait sa famille l’objet des vengeances célestes ; les succès des alliés continuaient ; la France, épuisée d’hommes et d’argent, était réduite aux abois, et il était chaque jour plus évident que la seule voie de salut qui nous restât était de rompre à tout prix l’alliance de nos ennemis : les Anglais s’en retiraient, si l’on voulait leur sacrifier Dunkerque ; on le leur promit enfin et un armistice particulier fut signé entre la France et l’Angleterre. Ce fut en vertu de cette convention, signifiée le 18 juillet 1712 aux alliés, que le duc d’Ormond les quitta sur les bords de l’Escaut. Le maréchal de Villars tomba immédiatement sur eux et les défit, le 3, à Denain. Ce fut ainsi que Dunkerque paya la rançon de la couronne de France. Le traité d’Utrecht fut signé le 11 avril 1713 ; il porte à son article 9 : Le roi très chrétien fera raser les fortifications de la ville de Dunkerque, combler le port, ruiner les écluses qui servent au nettoiement du port, le tout à ses dépens et dans le terme de cinq mois après la paix conclue et signée, savoir : les ouvrages de mer dans l’espace de deux mois, et ceux de terre avec lesdites écluses dans les trois mois suivans, à condition encore que lesdites fortifications, port et écluses ne pourront jamais être rétablis.

La démolition des fortifications commença le 7 octobre 1713, et les derniers bâtimens qui restassent dans le port qu’on allait combler en sortirent le 11 mars suivant. La population qui l’avait si vaillamment défendu n’avait plus qu’un exemple de courage et de dévouement à donner : elle assista morne, fière et résignée, a la consommation du sacrifice. D’autres que des Anglais se seraient contentés de la destruction de l’établissement maritime et militaire : acharnés sur un ennemi abattu et mesurant leurs vengeances à leurs terreurs, les Anglais voulurent en outre ramener à Dunkerque les fièvres endémiques, et exigèrent, par une interprétation judaïque du traité, la clôture de toutes les issues par lesquelles les eaux intérieures s’écoulaient dans le chenal. Ce fut alors que Louis XIV ordonna l’ouverture du canal maritime de Mardyck, qui, maintenant comblé du côté de la mer, n’est plus qu’une lagune où se déchargent quelques watergans. Les travaux furent commencés en mai et terminés en décembre 1714 par douze bataillons d’infanterie que dirigeait M. de Moyenneville, ingénieur militaire. Le canal allait, par une ligne brisée de 6 kilomètres, de la ville à la rade, avec laquelle il communiquait par une écluse à deux sas, dont l’un pouvait recevoir des vaisseaux de 70. Il avait 55 mètres de largeur moyenne, et 6 mètres 50 centimètres de profondeur. Ce n’était pas le port de Dunkerque ; c’en était un semblable, si ce n’est meilleur, qui s’ouvrait à une lieue à l’ouest. Les Anglais jetèrent les hauts cris ; le roi maintint son droit d’établir de nouveaux ports sur ses côtes, et mourut l’année suivante sans l’avoir laissé entamer. Il s’était inspiré, dans cette affaire, des conseils de M. Leblanc, alors intendant de Dunkerque, le même qui avait si efficacement concouru à sauver la Provence de l’invasion de 1707 [8]. Mais il était dans les destinées de Dunkerque d’être encore sacrifiée aux fautes et aux intérêts d’autrui. Le régent, ayant à venger sur l’Espagne des querelles qui étaient moins celles de la nation que les siennes, eut besoin du concours de l’Angleterre et de la Hollande. L’anéantissement du canal maritime fut le prix du traité d’alliance de 1747, et l’on s’engagea, par un article secret, à ce qu’aucuns ports, havre, fortifications, écluse ou bassin, ne fussent jamais construits ou faits à Dunkerque, à Mardyck, ou en quelque autre endroit que ce fut, à deux lieues de distance d’aucune de ces deux places, c’est-à-dire à portée de la rade. Le négociateur de ce traité fut l’abbé Dubois, qui commença par là sa réputation de diplomate. Il passa pour avoir reçu beaucoup d’argent des Anglais [9], et la justice historique oblige à reconnaître que, s’il en avait refusé, il aurait manqué à toutes les habitudes de sa vie publique et privée.

Le 31 décembre 1721, un raz de marée extraordinaire bouleversa les remblais du port ; des bateaux de pêche et même quelques petits bâtimens marchands y pénétrèrent, non sans de vives réclamation des Anglais. En 1744, on fit mieux : aussitôt après la déclaration de guerre, le port fut déblayé et plusieurs batteries relevées ; mais, en dépit de Fontenoy, le traité d’Aix-la-Chapelle fit revivre l’article 9 du traité d’Utrecht. La guerre ayant repris en 1755, le maréchal de Belle-Isle vint l’année suivante rétablir la navigation et les moyens de défense de Dunkerque. La marine du port avait déjà pris 675 bâtimens anglais, quand intervint le traité de 1763 ; il porte à son article 5 : Quant à la ville et au port de Dunkerque, ils seront mis en l’état fixé par le traité d’Aix-la-Chapelle et les traités antérieurs ; les forts qui défendaient l’entrée du port seront détruits ; la cunette sera comblée, et il sera pourvu à la salubrité de l’air et à la santé des habitans à la satisfaction de sa majesté britannique.

Un commissaire anglais revint donc à Dunkerque, et il y fit si bien son devoir, qu’au bout d’un an les eaux, privées d’écoulement, avaient rendu le pays pestilentiel. Comme un corps étranger introduit dans une plaie, sa présence entretint en France une irritation qui éclata en en 1778 dans notre alliance avec les États-Unis. Cinq ans après, l’Angleterre elle-même reconnaissait leur indépendance, et dans cet intervalle les corsaires de Dunkerque lui avaient à eux seuls pris 1,180 bâtimens. Cette fois les fortifications restèrent debout après la conclusion de la paix. Les Anglais les assiégèrent encore en 1793. Leur parc d’artillerie était à Furnes, et ils avaient 18,000 hommes à Hondscote. Les Autrichiens, prolongeant leur gauche jusqu’à Bruxelles, occupaient Ypres et Menin. L’armée française, commandée par Houchard, était à Cassel, et avait Lille et Saint-Omer pour points d’appui. Hoche, alors simple adjudant-général, avait proposé, en se jetant dans Dunkerque, qu’on négligeât les corps autrichiens disséminés sur notre droite, qu’on se portât rapidement sur Furnes, et qu’après avoir détruit le parc des Anglais on les prît à revers sous les murs de Dunkerque. Le comité de salut public adopta cette combinaison hardie. Houchard la comprit mal : il voulut d’abord attaquer Hondscote ; l’armée l’emporta avec des prodiges de valeur et des pertes énormes ; les Anglais levèrent le siége en abandonnant une partie de leur matériel, et gagnèrent Furnes sous la protection des Moëres. Houchard, malheureux dans les combats qui suivirent, fut guillotiné pour n’avoir pas remporté une victoire assez complète.

La place que tient la ville de Dunkerque dans notre histoire et celle qu’elle occupera dans notre avenir lui sont assignées par sa position sur la mer du Nord et la proximité de sa rade. Cette rade est, à partir de Cherbourg, ou si l’on veut de la Hougue, la seule des côtes de France où puissent s’abriter des vaisseaux. Elle consiste en une sorte de gaîne ouverte à l’ouest et comprise entre la côte et un banc de sable parallèle qui se rattache à la terre à 11 milles à l’est de la ville : les vaisseaux de ligne peuvent y mouiller sur une étendue de 11 kilomètres de long sur un de large. Le chenal du port s’ouvre vers le milieu de cet espace. Le banc qui couvre la rade du côté du large forme un plateau sur lequel il reste à mer basse d’un à 3 mètres d’eau : parfois l’amoncellement des sables en élève certaines parties au-dessus du niveau de la mer, parfois aussi le plateau s’affaisse sous des courans qui s’établissent transversalement ; mais, malgré les variations fréquentes et quelquefois considérables qu’éprouve une matière aussi impressionnable que le sable pur, la rade de Dunkerque s’est maintenue au travers des siècles. L’existence de cette rade est donc l’effet de la permanence de causes puissantes. La nature et l’action, il faut l’avouer, n’en ont pas encore été suffisamment étudiées, et des circonstances récentes attacheraient à cette étude un haut intérêt. Depuis quelques années, en effet, un mouvement inquiétant s’est manifesté dans la partie occidentale du banc. La pointe n’en a pas varié ; mais à 5 kilomètres à l’est, sous la méridienne de Mardyck, les courans se sont frayé, entre les deux tronçons désignés sous les noms de Snouw et de Braeck, un passage où la profondeur était, en 1836, de 6 à 7 mètres sur des points qui, trente ans auparavant, découvraient à mer basse, et le calme produit latéralement donnait lieu à la formation d’une barre en travers de la rade. Ces effets sont marqués sur la carte hydrographique publiée au dépôt de la marine en 1840. S’ils se développaient, la rade actuelle se comblerait inévitablement ; la vallée sous-marine qui la constitue se reporterait au large, et l’atterrage de Dunkerque ressemblerait alors à ceux de Nieuport et d’Ostende. Ce déplacement du fond n’est point encore assez considérable pour affecter la navigation du commerce, et comme, depuis longues années, il ne s’est point présenté de vaisseaux de ligne devant Dunkerque, on en a tenu peu de compte. C’est une négligence qui fait peu d’honneur à l’administration de la marine : elle peut tout exiger du zèle et du talent du corps d’ingénieurs hydrographes dont elle dispose, et ceux-ci sont tout prêts à rechercher, dans la vérification périodique des atterrages sujets à de grandes variations, les moyens de les conserver et de les améliorer. Ce côté de la rade de Dunkerque n’est pas le seul sur lequel l’attention doive demeurer éveillée. Lorsqu’en 1802 et en 1806 M. Beautemps-Beaupré fut chargé par Napoléon de reconnaître à quelles forces navales elle était susceptible de fournir un abri, il prit pour points de repère ceux de très bons levers faits en 1776, et il a constaté en 1836 que, dans ces soixante années, la limite extérieure de la rade n’avait pas éprouvé, sauf entre le Snouw et le Braeck, de déplacement sensible ; mais il n’a malheureusement pas trouvé que la même fixité régnât du côté de la terre. Le génie de la place remarquait en 1764 que, depuis le comblement de l’entrée du canal de Mardyck, la laisse de basse mer correspondante avait reculé de près d’un kilomètre. Le flot qui, sur les plans levés par ordre de Vauban en 1706, bat en dehors du chenal les murs de la citadelle s’arrête maintenant à 1,100 mètres de ce point. Le phare, le bassin des chasses, le nouveau débouché des eaux intérieures, sont établis sur des atterrissemens tout récens. Ainsi, le rivage s’avance vers le banc qui l’attend de l’autre côté de la rade ; celle-ci subit un rétrécissement graduel, et, si les causes n’en étaient point combattues, elle aurait tôt ou tard le sort de ce Swyn, situé au nord de Bruges, qui passait au moyen-âge pour capable de recueillir toutes les flottes de l’univers : elle finirait par se combler. Dunkerque deviendrait alors une ville maritime de l’ordre de Gravelines, et la France, sans point d’appui sur la mer du. Nord, descendrait d’un degré dans le rang qu’elle occupe parmi les nations. Nous n’avons jamais rien fait pour prévenir cette déchéance, et les travaux exécutés sur la côte ont eu plus d’une fois pour effet d’en rapprocher l’éventualité. J’ai la ferme confiance que ce malheur pourrait être indéfiniment reculé, et je m’abuse beaucoup si l’étude attentive des forces naturelles auxquelles est due la formation de la rade et un soin méthodique à les seconder ne conduisaient pas à ce but.

Au premier aspect de la carte marine des parties de la mer du Nord qui avoisinent le Pas-de-Calais, l’œil est frappé de la concordance de formes et de direction des nombreux bancs de sable dont elles sont parsemées. Tous sont allongés, étroits, et s’inclinent vers le nord-est ; ils sont particulièrement amoncelés près de l’embouchure de la Tamise et le long de la côte de Flandre ; le canal de plus grand brassiage tient le milieu entre l’Angleterre et le continent, et aboutit au détroit. Cette sorte de sillonnement sous-marin est tracée par les courans des marées que la Manche vomit et rappelle alternativement. Du cap Gris Nez qui forme de notre côté l’étranglement du Pas-de-Calais, jusqu’au-delà d’Ostende, le flot et le jusant côtoient le rivage ; la rade de Dunkerque ressemble au lit d’un fleuve dont la profondeur se maintient par la réaction du courant sur le fond. On n’a pas oublié que le flot qui s’empare, au sortir du chenal de Gravelines, des vases de l’Aa, les amène dans la rade, et que, poussé à la côte par les vents du large, ce limon se dépose partout où il rencontre du calme. Si donc une série d’épis enracinés au rivage neutralisait le courant qui le suit, les intervalles seraient bientôt comblés. Cet effet est celui que produisent déjà dans le rayon de leur portée les saillies des chenaux de Gravelines et de Dunkerque en repoussant les courans vers le large, elles appellent les atterrissemens sur le bord, et cette circonstance doit dissuader de la prolongation de ces chenaux, contre laquelle s’élèvent d’ailleurs tant d’objections. Si le jeu de l’écluse du canal de Mardyck devait, comme il est difficile d’en douter, entretenir sur le bord intérieur de la rade une agitation salutaire, il ne faudrait pas hésiter à la rétablir : la dépense serait peu de chose, et le canal est susceptible de recevoir et de rendre dans les grandes marées une masse de à 1,400,000 mètres cubes d’eau. Pourquoi enfin l’administration n’irait-elle pas jusqu’à organiser, dans l’intérêt combiné de la conservation de la rade, de l’assainissement de la partie négligée des watteringues, et de l’agriculture des trois quarts de leur étendue, un grand système de colmatage par les eaux troubles de l’Aa? Exhausser 30,000 hectares de terres marécageuses avec des dépôts soustraits aux bas-fonds qu’ils vont former, agrandir du même coup le domaine de l’agriculture et celui de la navigation, ce serait partout une opération faite pour honorer un gouvernement : elle deviendrait une affaire d’état quand elle s’appliquerait à des lieux où peuvent se débattre, comme sous Dunkerque, les plus chers intérêts de la nation.

Tout le monde sait que, lorsqu’un navire est à l’ancre dans une eau peu profonde courant sur du sable, le tourbillonnement produit par la compression qu’il exerce sur la veine fluide affouille le lit, et finit par y creuser une concavité correspondante à la place de la coque. Vers le milieu du dernier siècle, un ingénieur de la marine ; du nom de Magin, prétendit faire sortir d’une observation si vulgaire la destruction des principaux obstacles que les sables opposent à la navigation. Après quelques expériences faites à Nantes et à Bordeaux, il se crut en état d’établir du Havre à Caudebec un chenal praticable aux vaisseaux de ligne, et de faire remonter à Rouen des navires de 6 mètres de tirant d’eau. Il exposa son projet dans un mémoire auquel on reprocha trop de hardiesse, comme s’il pouvait y avoir des inventeurs sans enthousiasme, mais qui n’en frappa pas moins M. de Brou, intendant de Rouen Au mois d’octobre 1757, M. de Brou fit faire, vis-à-vis Quilleboeuf, en présence de commissaires de la chambre de commerce de Rouen, des épreuves dont les résultats furent rigoureusement constates. Magin fit clouer par leur milieu et leurs extrémités, sur 3 cubes de bois de 14 pouces de côté, quatre planches de 6 pied de long sur 15 pouces de large ; les planches et les cubes furent percés de trous dans lesquels on passa des cordes de trois pieds de longueur ; à ces cordes on attacha six bombes, et l’appareil fut posé sur le banc de sable du Tot. Au bout de vingt-quatre heures, il s’était formé autour une fouille de 130 pieds de long, 80 de large et 5 de profondeur au milieu. Toutes les épreuves donnèrent des résultats analogues. Dix ans après M. de Brou réclamait encore la réalisation, du système de Magin. S’étonner que ces expériences aient été perdues de vue et restent enfouies dans les archives du comité des fortifications, c’est oublier combien les choses utiles inventées en France y sont dédaignées tant qu’elles n’y reviennent pas consacrées par le parti qu’ont su en tirer les étrangers. Pour que celle-ci fût admise sur la Seine, il aurait fallu qu’elle commençât par servir à déblayer la Tamise. Il en coûterait peu d’essayer si elle n’offre pas le germe du meilleur moyen de dériver les ensablemens qui se forment dans la rade de Dunkerque. Il est au moins probable que l’application des procédés de Magin ajouterait beaucoup à l’efficacité des chasses pratiquées dans le chenal, et si tous les résultats obtenus à Quilleboeuf se confirmaient sur la mer du Nord, il ne serait pas trop téméraire d’espérer qu’avec du temps la rade de Dunkerque serait prolongée jusque devant Ostende. La Belgique acquerrait par là l’importance maritime qui lui manque, et ce serait un puissant lien de plus entre elle et la France.

II est temps d’entrer dans le port de Dunkerque. Les hydrographes du XVIIe siècle lui trouvaient la forme d’une hache, le manche représentant le chenal, et la lame le port lui-même. Cette forme n’a point changé : le chenal, auquel Vauban avait donné 1,880 mètres de long, en a maintenant 2,050, et le port se recourbe en dedans des fortifications, perpendiculairement à la direction du chenal ; sa superficie est de neuf hectares. L’arrière-port est longitudinalement divisé par une langue de terre en deux parties inégales, dont l’une a été convertie, en 1686, en bassin à flot, et dont l’autre, plus étendue, reçoit par une écluse, ouvrage de Vauban, à mer haute, les bateaux des canaux qui se ramifient autour de Dunkerque, et, à mer basse, les eaux intérieures qui viennent de Bergues, de Bourbourg et de Mardyck. A quelques pas en arrière s’élève la gare du chemin de fer du Nord. Les vastes terrains sur lesquels sont établis des centres de mouvement si rapprochés sont inhabités au milieu de la ville, et l’herbe en couvre la plus grande partie : ils appartiennent à l’état, et l’arrière-port, avec ses attenances, est enfermé dans une haute muraille. Le port, les canaux, le chemin de fer, isolés l’un de l’autre par cette enceinte et par les gênes du double service de l’écluse de Vauban, communiquent ensemble péniblement ou par de longs détours ; le fractionnement comprime ce qui ne saurait prospérer que par l’unité, et la circulation est interdite dans le quartier de la ville qui devrait en être le foyer.

Des moyens simples, efficaces, économiques surtout, s’offrent pour remédier à cet état de choses et imprimer au commerce de Dunkerque l’essor d’une prospérité sans exemple dans le passé. On n’a pas daigné les apercevoir. Il ne faut, pour qu’ils frappent les yeux les moins clairvoyans, que renverser cette muraille qui change en désert le voisinage du port. A peine sera-t-elle tombée, que les élémens épars d’un grand ensemble se souderont et s’assimileront d’eux-mêmes.

Cette langue de terre qui s’avance au milieu de l’arrière-port sur la direction du chemin de fer de Lille, dont l’extrémité est déjà flanquée d’une écluse, forme, sur la direction du chemin de fer du Nord, un parallélogramme de 290 mètres sur 42. Les navires appliquent déjà leurs flancs à ses quais. Qu’ils y trouvent le contact des wagons du chemin de fer, que la partie orientale de l’arrière-port se transforme en un second bassin à flot, commun aux navires de la mer et aux bateaux de l’intérieur, et aussitôt les frais de chargement, de déchargement et d’expédition des marchandises qui s’échangent à Dunkerque entre la mer et la terre, seront réduits des trois quarts. Cette presqu’île allongée qui serait comprise entre deux bassins à niveau constant, que baigneraient d’un côté les eaux d’un réseau navigable qui s’étend de la Seine à l’Escaut, que sillonneraient les rails d’un chemin de fer desservant la Flandre, Paris, et communiquant par Namur, Liége et Cologne, avec la Prusse, cette presqu’île est peut-être le lieu le mieux disposé qui soit au monde pour recevoir un entrepôt, et cette fondation, en développant toutes les ressources locales, mettrait Dunkerque en état de lutter avantageusement, sur certains points, même avec Anvers.

Appuyé sur la clientelle directe de la province la plus riche et la plus peuplée de France, le port de Dunkerque est mieux à portée de Londres que celui d’Anvers. Les navires venant du nord ne l’atteignent pas moins vite, et ceux qui viennent de la Manche gagnent moyennement, à s’y rendre de préférence, trois jours de navigation. Quoi qu’on en ait dit, les chargemens de retour ne sont pas plus abondans à Anvers [10] qu’à Dunkerque. Les droits de tonnage sont, à la vérité, chez nous, de 4 fr. 12 cent. par tonneau et exigibles à chaque voyage, tandis qu’en Belgique ils sont de 2 fr. 15 cent. payables seulement une fois par an ; mais, indépendamment de ce qu’ils ne portent point sur le pavillon national, cette différence est effacée par nos traités d’affranchissement réciproque avec l’Angleterre, la Hollande, la Russie, le Danemark, les États-Unis, la Sardaigne, les Deux-Siciles, qui fournissent au port de Dunkerque les deux tiers du tonnage étranger, et par le droit de 3 francs 17 cent. que perçoit la Hollande sur la navigation de l’Escaut. Les frais de port ne diffèrent pas sensiblement. La seule supériorité réelle de la place d’Anvers consiste dans l’abondance de ses capitaux : le commerce n’y fait presque aucune expédition pour son compte ; il reçoit des marchandises en consignation, revend par commission, et attire à lui les affaires par l’étendue des avances qu’il offre à quiconque lui remet des gages sûrs entre les mains. Ces sortes d’opérations ont les grains pour principal objet ; elles exigent la disponibilité de beaucoup de fonds, et ce genre de puissance est fort limité à Dunkerque ; mais les capitaux n’ont point de patrie ; ils se transportent partout où les appellent des emplois sûrs et lucratifs, et la création de l’entrepôt est le moyen de les faire pencher du côté de Dunkerque. La Belgique en a fait construire un auprès du bassin célèbre dont Napoléon a doté la ville d’Anvers ; cinq étages s’élèvent au-dessus d’un rez-de-chaussée sur cave, et la superficie disponible pour l’emmagasinement est de huit hectares. Les rails du chemin de fer pénètrent sous les voûtes de cette majestueuse construction, et les marchandises semblent se poser ou s’enlever d’elles-mêmes sur ces wagons. L’entrepôt rapporte à l’état 10 pour 100 du capital qui s’y est immobilisé, et, à mesure que les différens magasins s’en sont ouverts, le commerce a abandonné ses magasins particuliers, trouvant sur les mouvemens des marchandises une économie supérieure à la valeur des loyers qu’il perdait. L’entrepôt de Dunkerque serait placé dans des conditions encore meilleures. Tandis que celui d’Anvers est séparé du bassin par des quais de 40 mètres de largeur, ses murs s’élèveraient, comme ceux des grands magasins d’Amsterdam, de Bambourg et de New-York, droits sur les parois des bassins, et les frais du transbordement opéré par des machines s’y réduiraient à ceux d’un simple déplacement à bord. A ces conditions, une partie du commerce d’Anvers peut être attirée à Dunkerque ; les grains de la Baltique et même de la mer Noire en prendront le chemin ; ils y seront devancés par ceux des grands marchés de Bergues, d’Arras et des ports de Bretagne, et se porteront mieux que d’Anvers, suivant les besoins, vers Londres, Paris ou la Prusse rhénane. Les Hollandais et les Anversois ont été aussi bons juges des avantages de la position commerciale de Dunkerque que les Anglais des avantages de sa position militaire. Les alarmes que leur causa, en 1662, la concurrence qu’allait leur susciter la franchise accordée par Louis XIV au port de Dunkerque arrêtèrent, pendant plusieurs mois, la conclusion de la paix qui se négociait à La Haye. En 1700, M. de Barentin, intendant de Flandre, proposant divers moyens de ranimer le commerce maritime, annonçait que plusieurs maisons puissantes d’Anvers en attendaient l’adoption pour se transférer à Dunkerque. Bien des choses ont changé depuis le XVIIe siècle ; mais les rapports géographiques sont restés les mêmes, et la Flandre française a beaucoup plus gagné en facilité de communications que les Pays-Bas : rappeler ce qui s’est fait alors, n’est-ce pas montrer que, si nous savons tirer parti de notre port de Dunkerque, ce seront peut-être les capitaux d’Anvers et de la Hollande qui viendront compléter notre ouvrage ?

Quant au port d’Ostende, bien qu’il ne soit éloigné que de 45 kilomètres de Dunkerque, on ne peut lui disputer que ses voyageurs, ses baigneurs et ses huîtres. Le commerce n’y porte que sur les besoins locaux. Dans l’année qui vient de s’écouler, vingt-six mille passagers sont arrivés à Ostende ou en sont partis par les paquebots anglais : c’est le plus fort mouvement qui se soit jusqu’à présent opéré sur cette lignes et Dunkerque n’y peut rien prétendre. Les voyageurs qui voudront s’épargner une partie de la fatigue du trajet par mer passeront de préférence par Calais, aujourd’hui desservi par des chemins de fer, et les monumens des arts accumulés dans les villes de Bruges, de Gand, d’Anvers, de Bruxelles, appelleront les touristes à traverser plutôt les Flandres belges que la Flandre française. Il ne faut pas songer davantage à conquérir les baigneurs dont le concours anime Ostende : ce qu’on recherche surtout aux bains de mer, c’est la beauté des sites, l’agrément de la promenade, et nous avons nous-mêmes assuré sous ce rapport la supériorité d’Ostende. La célèbre digue dont la vue fait, pendant la belle saison, une sorte de rendez-vous européen est un des travaux par lesquels Napoléon prépara nos soldats aux fatigues de la campagne d’Austerlitz, et il ne leur a rien fait faire d’égal sur nos côtes. Restent les huîtres. Il est indifférent à celles-ci de parquer à Ostende ou à Dunkerque ; le sol, les eaux sont absolument les mêmes, et si cette branche de commerce, florissante dans l’une de ces villes, est à peine cultivée dans l’autre, on n’en peut accuser que la négligence des hommes. Les parcs d’Ostende sont alimentés par des bancs d’huîtres artificiellement établis sur les côtes d’Angleterre avec des semences de choix, tirées de notre baie de Noirmoutiers. Sans doute l’extension que les chemins de fer doivent apporter dans la consommation des huîtres déterminera les habitans de Dunkerque à faire aussi bien que leurs voisins. Aucune industrie maritime n’est plus digne d’encouragement : indépendamment des travaux de la pêche, elle fournit actuellement à notre cabotage 320,000 quintaux métriques à transporter pour l’alimentation des parcs.

Au lieu d’entrer dans la voie large et facile qu’ouvrirait au commerce la concession, à l’arrière-port de Dunkerque, du cunctis undamque auramque patentem qui lui est si malencontreusement refusé, l’administration s’est arrêtée à séparer le service d’écoulement des eaux intérieures de celui de la navigation par l’ouverture dans l’enceinte de la ville d une grande dérivation qui se rendrait en traversant les fortifications,dans le bas du chenal, et à construire au coude que forment entre eux le chenal et le havre un barrage et deux écluses qui transformeraient tout ce qui serait en arrière en un bassin à flot de 17 hectares. L’entrée du bassin étant ainsi rapprochée de la rade de 600 mètres, on présume que les navires pourraient toujours l’atteindre en une marée, qui n’est pas aujourd’hui. Ces projets sont ceux à l’exécution desquels la loi du 15 juillet 1845 affecte une somme de 8 millions, et l’on aurait pas adopté d’autres si le but avait été de conjurer les jalousies dont la patrie de Jean Bart eut tant à souffrir au XVIIIe siècle [11].

Le barrage qu’on veut maçonner sur la place même où les Anglais firent commencer, en 1714, le comblement du havre, affecterait tous les mouvemens entre le port et la rade d’une lenteur inconciliable avec la rapidité requise pour les moindres opérations militaires, Si, comme au mois d’août 1695, 112 voiles anglaises venaient attaquer la ville, un autre Château-Regnaud ne pourrait plus se porter à leur rencontre avec une flottille de canonnières, leur barrer la rade et les repousser à un contre dix [12] ; embarrassé dans l’étranglement de l’écluse, sa manœuvre coupée en deux par la difficulté du passage, il n’aurait probablement qu’à rester dans, le bassin pour éviter une défaite. Le projet fait descendre l’avant-port en dehors des fortifications, dans un chenal en ligne droite, en sorte qu’un ennemi qui pénétrerait entre les jetées canonnerait les navires accumulés au-dessous des écluses sans perdre un seul de ses coups. La navigation à vapeur, avec la rapidité de ses attaques, permet moins que jamais de jouer de tels jeux, et, si les sûretés dont on se contentait autrefois ne sont même plus suffisantes aujourd’hui, à plus forte raison doit-on repousser des combinaisons qui les anéantissent. Ces combinaisons prévaudraient au détriment de la marine marchande aussi bien qu’à celui de la marine militaire : la première est fort intéressée, en temps de guerre, à la sûreté des abris qui lui sont offerts ; il ne lui est, en aucun cas, indifférent d’opérer ses mouvemens dans un avant-port réduit d’une largeur de 200 mètres à celle de 50, et, si la longueur du chenal ne permet pas toujours de le franchir en une marée, l’établissement du moindre remorqueur à vapeur ferait disparaître cet inconvénient.

Des objections d’une autre nature s’élèvent contre le projet de dérivation des eaux qui se précipitent par l’écluse de Vauban. Si, au lieu de leur faire traverser la ville et les fortifications, on les jetait dans les fossés, à partir de la porte de Lille, on ajouterait aux moyens de défense de la place sans compromettre en rien l’écoulement, et l’on épargnerait au génie militaire, qui résiste avec grande raison, une dépense d’un million. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut employer les millions qu’on aurait à jeter dans les fortifications de Dunkerque. Il vaut mieux chercher du côté de la mer la place des ouvrages démolis en vertu du traité d’Utrecht. La gauche du port était alors occupée par une citadelle dont la mer battait l’escarpe septentrionale ; le chenal était flanqué de quatre forts, le Grand-Risban, armé de 46 canons, le château Gaillard, le Revers et le Petit-Risban ; les musoirs des jetées étaient appuyés sur le château Vert et le château de Bonne-Espérance, armés chacun de cinquante pièces de canon. Ainsi, deux cents pièces de canon étaient en batterie là où l’on aurait aujourd’hui peine à en placer une douzaine. Quand tout cela sera rétabli, il sera temps de discuter des tracés de dérivation dont le moindre inconvénient, serait d’intercepter les communications rapides qu’il importe tant au commerce d’établir entre les voies de terre et le port, et de diminuer la valeur et l’étendue de terrains qui doivent se couvrir de constructions nombreuses et devenir pour l’état une ressource financière d’une haute importance.

Laisser l’avant-port comme il est ;

Raser les murailles qui enveloppent l’arrière-port ;

Convertir par la construction d’une seule écluse cet arrière-port en bassin à flot ;

Pousser les rails du chemin de fer jusque sous les voûtes d’un entrepôt établi entre les deux bassins ;

Disposer, comme il est facile, l’établissement commercial de manière à ce qu’en cas de guerre toutes ses ressources profitent à l’établissement militaire, et affecter à la marine de l’état tout le terrain compris entre le quai occidental du bassin à flot et les fortifications ;

Marier dans les bassins la navigation intérieure à la navigation maritime ;

Substituer, pour l’écoulement des eaux douces, un moyen simple à un moyen compliqué ;

Doubler, par la restauration du canal de Mardyck, l’énergie des chasses pour l’entretien du port et de la rade ;

Faire de nouvelles expériences sur les procédés de Magin, et les appliquer, s’il y a lieu, dans le chenal et dans la rade ;

Economiser 5 millions au trésor ;

Etablir le plus beau quartier de la ville sur des terrains dont l’état livrerait 2 millions ;

Voilà ce qu’il faut faire pour accroître dans une énorme proportion le mouvement maritime et commercial du pays.

Depuis 1815, la population de Dunkerque est montée de 21,057 habitans à 24,562 ; elle est encore de 4,000 ames au-dessous de celle de 1789. L’établissement maritime a reçu de nos jours d’importante améliorations ; le chenal et les estacades ont été refaits ; le port et le bassin ont été revêtus de quais magnifiques ; un phare s’est élevé sur la plage ; un bassin de chasses de 32 hectares a été creusé pour dégager le chenal, qui pourtant n’admet plus d’aussi grands bâtimens qu’autrefois. Le Fendant de 70 canons, qu’allait monter Jean Bart lorsqu’il mourut, n’y entrerait pas aujourd’hui, et, pour que la rade puisse accomplir toute sa destinée en temps de guerre, il faut rendre le port accessible aux vaisseaux. En 1847, 3,537 navires, dont 2,570 français, sont entrés ou en sont sortis ; nos pêcheurs y ont rapporté pour 1,690,000 f. de morue et pour 508,000 francs de poisson frais ; la douane a perçu 7,018,259 francs, et le mouvement des marchandises a été de 148,855 tonneaux à l’entrée, de 89,055 à la sortie, ce qui présente une balance de tonnage beaucoup moins défavorable qu’à Anvers. Le mouvement maritime tend toujours à se mettre en équilibre avec le mouvement territorial ; il s’accroîtra donc par l’impulsion que celui-ci reçoit des chemins de fer, et l’état de choses actuel peut être considéré comme un point de départ. Des mesures intelligentes, prises par l’administration des douanes, ont déjà amené à Dunkerque les importations de laine très considérables qui se faisaient par la frontière de terre ; le transit en franchise et sans formalités de douanes, convenu avec la Belgique et l’union douanière allemande, promet de nouveaux progrès ; il reste bien d’autres conquêtes à faire, et puissions-nous avoir indiqué ici quelques-uns des moyens de les accomplir !

A juger de la valeur des choses par celle des hommes dont elles ont attiré l’attention, la ville de Dunkerque est un des points de notre territoire qui ont le plus de titres à l’intérêt du temps présent. Avant les six voyages qu’y fit Louis XIV, Charles-Quint s’y était arrêté deux fois, en 1520 et en 1522 ; Pierre-le-Grand, venant étudier sur la mer du Nord les moyens de créer une marine en Russie, y demeura quatre jours en 1717 ; Napoléon y séjourna une semaine en 1805, occupé des préparatifs de guerre contre l’Angleterre qui éclatèrent sur l’Autriche, et méditant, pour la paix, des projets dont la fortune n’a pas permis la réalisation ; enfin, Condé, Turenne, Vauban, ont considéré Dunkerque comme le pivot de toutes les opérations militaires dont la Flandre maritime peut être le théâtre. Tournons nos regards du même côté qu’eux, et souvenons-nous que travailler à rendre plus forte et plus prospère cette ville déjà si grande par ce qu’elle a fait et par ce qu’elle a souffert, c’est travailler à élever la France tout entière.

J.-J. Baude.

  1. Bibliothèque du Louvre. Manuscrit.
  2. Aujourd’hui la commune de Hondscote compte 3,971 habitans, dont 2,250 sont agglomérés au chef-lieu.
  3. Les petits canaux se creusent et se curent à raison de 18 centimes le mètre cube de vase ou de terre ; les grands à raison de 25.
  4. On sait que l’estran est cette partie des plages sablonneuses qui couvre et découvre à la marée.
  5. Bibliothèque du Louvre. Manuscrit.
  6. In Galliâ, non solum in omnibus civitatibus, atque in omnibus pagis partibusque, sed pene etiam in singulis domibus factiones sunt… Haec cadem ratio est in summâ totius Galliae ; namque omner civitates in partes divisae sunt duas. (De Bello Gallico, l VI, c. II.)
  7. Mémoires du vicomte de Turenne. — Mémoires du duc d’York. – Histoire du vicomte de Turenne, par le chevalier de Ramsay. — Histoire de Dunkerque, par P. Fauconnier.
  8. Voir la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1847.
  9. « … Les Anglais, maîtres de toutes les mers et de tout le commerce, dominent dans les Indes, tandis que sa faible marine n’a pu se relever de ses pertes, et que la nôtre est enfin anéantie, l’un et l’autre par l’intérêt et le fait d’un Dubois ! » (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XXXI.)
  10. D’après les registres des douanes belges, la moyenne annuelle des chargemens effectifs entrés à Anvers pendant les cinq années 1841-45 a été de 212,073 tonneaux, et celle des chargemens sortis de 52,575 tonneaux seulement. Ainsi les retours n’y sont pas le quart des arrivages.
  11. Le département de la marine serait d’autant plus à l’aise pour s’expliquer sur le sacrifice fait, dans la loi du 15 juillet 1845, de la valeur militaire du port de Dunkerque, qu’il n’a pas même été consulté sur cette loi. Les pièces annexées au projet et déposées aux archives de la chambre des députés ne comprennent pas la plus légère trace d’un avis de l’amirauté ou d’aucune autorité maritime.
  12. Cette action, dans laquelle Jean Bart commandait les batteries de terre, est une des plus remarquab1es dont les eaux de Dunkerque aient été le théâtre, et mérite d’être particulièrement étudiée par les officiers qui s’occupent de la défense des côtes. Le parti que M. de Château-Regnaud tira dans cette circonstance des canonnières offre des argumens nombreux en faveur du système d’armement des bateaux à vapeur qu’a recommandé notre amiral de Joinville dans un écrit dont aucun marin ni aucun lecteur de la Revue n’a perdu le souvenir.