Les Côtes de France/07

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Les Côtes de France

LES

Côtes  de  Roussillon.


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Sans un port, ce pays-ci sera toujours dépeuplé et misérable ; avec un port, il se rétablira facilement par le débit de ses vins, qui sont excellens sur mer, par celui de se blés, de ses huiles et d’une grande quantité d’excellent fer, en quoi il abonde.
(Vauban, Perpignan, le 2 mai 1679.)


La chaîne centrale des Pyrénées plonge, par la saillie aiguë du cap Creus, ses pieds de granit dans la Méditerranée. A 100 kilomètres, à l’ouest, s’en détache un contre-fort qui enveloppe les bassins du Tech, de la Tet et de l’Agly : courant d’abord vers le nord, il se replie bientôt vers l’est, forme la chaîne calcaire des Corbières et se termine brusquement à l’étang de Leucate, vaste lagune établie sur l’ancien domaine de la mer. Le rocher isolé de Leucate se projette en avant et se rattache au soulèvement des Corbières par une étroite langue de terrain tertiaire, s’élevant comme un isthme entre de basses et récentes alluvions. Le Roussillon tout entier est compris dans le bassin délimité par les crêtes de ces montagnes, et la côte en est encadrée entre le granit du cap Creus et le calcaire de Leucate.

La région maritime des Pyrénees-Orientales est celle qui correspond aux dentelures des flancs déchirés du cap Creus. Une mer profonde y brise ses flots au pied de rochers sourcilleux, et les abris se multiplient entre les anfractuosités du rivage. Les quatre cinquièmes du développement du cap appartiennent à l’Espagne, et comprennent les ports solitaires de Lanza, de Selva, de Cadaquez et de Roses, bien vastes pour le mouvement que peut alimenter le pays. Notre part s’étend du cap Cerbère, qui, dès le temps de la domination romaine, séparait la Gaule de l’Espagne [1], aux terrains d’alluvion du Roussillon. Le seul bassin capable de recevoir des vaisseaux de ligne que nous possédions, à l’ouest de Toulon, sur la Méditerranée, s’y ouvre à Port-Vendres, entre les anses de Collioure et de Banyuls. Cet atterrage n’a que six kilomètres ; mais il ne faut pas jurer de son importance par son peu d’étendue.

L’espace occupé par les terrains d’alluvion de la plaine du Roussillon l’a d’abord été par un golfe qui pouvait avoir six à sept lieues de profondeur. Le concours des eaux intérieures, qui entraînaient la dépouille des montagnes, et de celles de la mer, qui, poussées par les vents du large, apportaient des sables, l’a progressivement comblé. Ce travail de la nature se confirme sous nos yeux. La Tet, à laquelle on a depuis ouvert un lit plus direct, atteignait jadis la mer a Torreilles [2], qui en est actuellement éloignée de 5 kilomètres, et des témoignages récens de la retraite des eaux se trouvent à chaque pas le long du rivage. La plaine va donc s’élargissant du côté de la mer, et celle-ci re oit sans relâche, des rivières qui s’y dégorgent, la matière de nouveaux alluvions. Les dépôts de cette nature forment ordinairement des deltas à l’embouchure des rivières. La violence des vents et des coups de mer qui battent cette côte produit ici des effets différens : elle bouleverse les barres qui s’établissent pendant Ie calme aux débouchés de l’Agly, de la Tet et du Tech, et les flots, équilibrant dans leurs longues agitations les terres dont ils se chargent, les répartissent d’une manière égale le long d’une côte partout également friable. Dans un pareil terrain, les anses se comblent et les caps s’émoussent presque aussi vite qu’ils se forment, et il est résulté de la double uniformité des attaques de la mer et de la docilité de la terre que, du rocher de Leucate à ceux de Collioure, les alluvions du rivage se sont rangées sur une ligne presque rigoureusement droite. La longueur en est de 12 kilomètres.

Les déjections des eaux intérieures s’allongent sous la surface de la nier avant de se montrer au-dessus, et projettent le long de la côte une zone de bas-fonds. Dans cet état, la turbulence des îlots diminue avec la puissance de la masse soulevée, et la mer se dépouille, sur la ligne qu’elle n’a pas la force de porter plus loin ; elles y forment des bourrelets plus ou moins étroits, en arrière desquels se conservent des lagunes souvent navigables Cet effet se produit en grand aux embouchures du Rhône, du Pô, du Nil, du Borysthène et en petit sur la côte du Roussillon. Telle est l’origine des étangs salés qui bordent une partie de cette côte ; il sont au nombre de quatre : celui de Leucate a 5,710 hectares ; celui de Saint-Nazaire de la Mer, 26 ; celui de Saint-Nazaire, 785 ; celui de Saint-Cyprien, 156, soit un total de 677 hectares.

Les trois derniers sont isolés de la mer, a moins que les inondations venues de l’intérieur ne les fassent déborder, ou que, sous la pression des vents d’est, les lames ne franchissent les bourrelets. L’étang de Leucate, six fois plus vaste que les trois autres réunis, reçoit les eaux de la mer ou lui verse les siennes par des graus qui s’ouvrent ou se ferment, au gré des flots, dans le sable du bourrelet. Le courant des eaux qui s’échangent entre la mer et l’étang, suivant les variations de niveau causées par les vents et les marées, suffit pour rendre ces passages praticables à de légères embarcations. Comme les autres lagunes des bords de la Méditerranée, l’étang de Leucate est le rendez-vous de nombreuses légions de poissons qui viennent y frayer, et la pêche s’y fait dans des bourdigues placées à l’entrée des graus. L’on n’a jamais pris aucune mesure pour l’aménagement de cette pêche, ni pour la fixation des passes, ni pour l’établissement d’une petite navigation dans l’étang : l’art n’y est jamais venu au secours de la nature ; le sondage n’en est même pas fait, et il n’existe sur les étendues et les dispositions respectives des surfaces qui devraient être desséchées pour l’agriculture ou réservées pour la pêche et la navigation que des notions incomplètes. Ces étangs constituent autant de foyer d’infection, dont l’influence délétère dépeuple les terres environnantes.

Pour apprécier les points d’appui qu’offre cette contrée soit à la marine marchande, soit à la marine militaire, il est nécessaire de porter les yeux sur l’intérieur, de connaître les ressources du sol, l’esprit des populations. Les élémens les plus saillans de cette étude se placent d’eux-mêmes sous les pas du voyageur qui se rend de Narbonne à Port-Vendres.

La seule voie carrossable pour entrer en Roussillon était, il y a vingt ans, la route royale n°9, qui se confondant presque avec la via Domitia des Romains, va de Narbonne à Salces (Salsulœ), à Perpignan, au Boulon (ad Stabulum), et entre en Catalogne par le col de Pertus, le plus bas de la chaîne des Pyrénées. Les trophées de Pompée et le grand autel érigé par César y manquaient jadis la limite entre la Gaule et l’Ibérie, et Vauban y a construit, avec moins d’éclat et plus d’utilités le fort de Bellegarde.

De Sijean à Salces, le premier village du Roussillon, on se croirait en Palestine. On n’aperçoit à l’ouest que roches pelées ; le sol de la plaine est grillé, et les torrens n’y laissent, après l’orage, d’autres traces que de longs méandres de cailloux roulés. Ces lieux désolés par la sécheresse devraient au moins être exempts de l’insalubrité des pays humides ; mais, vicié par les exhalaisons de l’étang de Leucate, l’air n’y vaut pas mieux que le sol.

Les montagnes des Corbières laissent à peine à la route, le long de l’étang, un passage qui fut long-temps les Thermopyles du Roussillon. Dès le XIVe siècle, les rois d’Aragon y construisaient, comme une borne entre leurs états et la France, un château massif que Charles Quint compléta quand il vit le Roussillon menacé par François ier, et qui ne sert plus aujourd’hui que de magasin militaire. Cet étroit passage a retenti des pas d’Annibal, de Pompée, de César, de Charlemagne. Il a vu défiler les Cimbres, les Goths, lorsqu’ils se ruaient sur l’Espagne, les Arabes, lorsqu’ils allaient se faire exterminer à Poitiers. Dans les temps modernes, il a été le théâtre de bien des luttes sanglantes Nous avons assiégé le château de Salces en 1438, en 1496, en 1503, en 1639. A l’avant-dernier de ces sièges, nos soldats apprirent à leurs dépens les effets de la mine. L’ingénieur espagnol Ramirez ; qui avait vu Pierre de Navarre prendre par ce moyen le château de l’OEuf aux Napolitains, établit un fourneau sous une courtine qu’il nous laissa emporter, et l’explosion fit périr quatre cents hommes qui se croyaient vainqueurs. En 1639, la prise de Salces fut le coup d’essai du grand Condé, alors âgé de seize ans.

L’insalubrité de ces lieux est telle que, pendant l’automne, la garnison de Perpignan est obligée de relever deux fois par semaine la garde qu’elle fournit au fort. La fièvre, qui est citoyenne de Salces à plus juste titre encore qu’elle ne l’était de Rome dès le temps de Cicéron [3], n’en a point rebuté les habitans, et les conquêtes de terrain qu’ils font, depuis une trentaine d’années, sur le domaine de l’étang, les attachent à leur berceau en raison de ce qu’elles coûtent plutôt que de ce qu’elles valent. S’il fallait satisfaire à tous les intérêts de la salubrité et de la navigation, elles s’étendraient beaucoup au-delà de ce que comportent les ressources locales. Une dérivation de l’Agly, à défaut de l’Agly tout entier, remblaierait promptement, avec les dépôts des eaux troubles, la zone marécageuse dont les exhalaisons sont les plus infectes. Quant aux parties profondes de l’étang, le comblement en serait sans objet, car la couche d’eau qui les recouvre ne dégage point de vapeurs malfaisantes, et l’exploitation de la pêche, qui n’exige aucune immobilisation de capital, y serait tout aussi profitable que celle d’un domaine agricole très lent et très dispendieux à créer. Il y a plus : une étude complète des moyens de vivifier les parties voisines de la côte conduirait probablement à proposer l’admission des eaux de l’étang de Salces dans un système d’aménagement hydraulique qui deviendrait la base du principal établissement maritime du Languedoc.

Le plus efficace et le plus utile des moyens d’assainissement mettre en usage dans cette région désolée serait la restauration d’une industrie que les anciens y exploitaient en grand. Strabon, Pomponius Mela, ont décrit Salces et la source puissante dont les eaux, plus salées que celles de la mer, salsioribus etiam quam marinœ sunt aquis defluens, se perdent sous les murs du village moderne. L’aire en était de leur temps garnie de vastes salines. Les vestiges en ont disparu sous les invasions des Goths, des Arabes, des Normands, et l’histoire du Roussillon, depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours, explique l’abandon où cette richesse naturelle est restée. Les surfaces qu’occupaient les salines se sont converties en autant de foyers d’infection ; l’insalubrité s’est transmise à nous de siècle en siècle, et nous acceptons encore comme une irrémédiable fatalité cet héritage des dévastations d’un autre âge.

Quels motifs les anciens avaient-ils de traiter les eaux de la de Salces plutôt que celles de la mer voisine, dont nous nous contentons ? Le bas prix, des sels marins, sur des points de cette côte beaucoup mieux placés pour le commerce, n’autorise guère à penser que ce fût l’économie de l’exploitation. Serait-ce la supériorité de qualité des sels obtenus ? Sans perdre en conjectures un temps qu’il vaudrait mieux employer à faire des expériences, il est permis de remarquer que tout le commerce de cette côte était alors entre les mains des Marseillais, et qu’au dire de Pline, les salaisons de Marseille, surtout le thon et la sardine, qui n’ont pas déserté ces parages, étaient particulièrement recherchée à Rome. La fontaine de Salces était-elle pour quelque chose dans la préférence maintenant perdue que les anciens accordaient à ces salaisons ? Une pareille question ne reste pas long-temps posée dans un pays aussi bien doté que le nôtre en moyens d’explorations. M. Gréterin, directeur-général des douanes, informé des faits qui précèdent, met en ce moment le laboratoire de l’école des mines en mesure d’apprécier les produits de la fontaine de. Salces, et nous saurons bientôt s’il y a quelque induction utile à tirer d’une circonstance bien connue des pêcheurs de la côte : c’est que les bandes de poissons qui, à diverses époques de l’année, entrent de la mer dans l’étang se dirigent constamment vers la fontaine, entraînées par on ne sait quel attrait. L’influence du choix du sel sur la conservation des viandes et du poisson est commue, et les quantités de sels de Portugal et que nous importons pour cet usage [4], à des prix triples de celui des nôtres, témoignent de l’étendue des besoins auxquels les salines de Salces pourraient être appelées à pourvoir.

Plus de la moitié du célèbre vignoble de Rivesaltes appartient à la commune de Salces. Il partage avec la plupart de ceux du département le mérite peu commun de valoir encore mieux que sa réputation : il s’étend sur une surface de 3,832 hectares au pied de coteaux incultes, dont la vigne conquerrait la plus grande partie, sans l’insalubrité qui énerve et décime les cultivateurs. Ces vins et la plupart de ceux des vallées de la Tet et de l’Agly prennent la mer sur la plage de Saint-Laurent de la Salanque, située entre la seconde de ces rivières et l’étang de Leucate. Le voisinage des vignobles et la direction d’une route départementale vers la mer sont les seules circonstances qui aient fait choisir ce point de la côte pour l’embarquement : tout autre aurait offert d’aussi bonnes conditions nautiques. Juin, juillet et août, disent les Espagnols, sont les meilleurs ports de la Méditerranée. C’est surtout en effet dans bette saison que des barques peu propres à de lointaines expéditions accostent, toutes les fois que le temps est beau, la plage de la Salanque : elles s’éloignent ou se tirent à terre, comme les vaisseaux des anciens, aussitôt que l’azur du ciel se trouble, et font rarement autre chose que transporter à Port-Vendres, à Agde ou à Cette, les vins dont elles se chargent. Le mouvement maritime de la plage est de 30 à 40,000 tonneaux, et si, dans son état naturel, elle pourvoit imparfaitement aux besoins du commerce, il ne faut pas moins s’en contenter : l’art serait impuissant à l’améliorer, et le peu d’importance du tonnage ne justifierait pas la dépense d’un changement de système.

Il en serait autrement pour peu que les sels de la fontaine de Salces ressemblassent à ceux de Saint-Ubes. La recherche des moyens d’améliorer l’atterrage serait alors d’autant plus opportune que les frais de transport jusqu’à l’embarquement entrent, la plupart du temps, dans le prix des sels marins, pour une portion plus forte que les frais directs de fabrication. C’est une marchandise dont le débit se règle surtout sur la facilité d’accès des lieux de la récolte, et les salines renommées de Saint-Ubes doivent elles-mêmes à l’économie des chargemens, presque autant qu’à la qualité de leurs produits, l’immensité des exportations qu’elles alimentent. Sous les Romains, les navires devaient aborder les salines de Salces : on creuserait sainement aujourd’hui, pour les atteindre, un chenal au travers des atterrissemens accumulés depuis dix-huit siècles ; à chaque coup de vent du large, l’entrée en serait obstruée par les sables : il vaudrait mieux ouvrir, de Salces au grau constamment abordable de la Franqui et le long même de l’étang, un canal maritime de 16 kilomètres de longueur. Ce travail, dont l’accroissement du tonnage local justifierait la dépense, se combinerait avec le colmatage des parties infectes de l’étang et concourrait efficacement à l’assainissement du pays.

Du passage de Salces et mieux encore des premières assises des Albères, l’œil embrasse la plaine du Roussillon et le vaste amphithéâtre de montagnes dans lequel elle est enceinte. Au centre s’élève un monticule couronné de tours qui la commande de tous côtés et se projette, suivant la position du spectateur, sur l’azur de la mer ou sur celui des montagnes. Ces tours sont celles le la citadelle de Perpignan, et leur aspect est celui du boulevard d’un grand empire.

Au sortir du vignoble de Rivesaltes, la campagne devient aussi fraîche et aussi verte qu’elle était auparavant sèche et nue. Le voyageur est dans la région des irrigations. Il entre dans l’ancienne capitale du royaume de Majorque par le Castillet, monument d’architecture militaire dont les formes portent l’empreinte du génie arabe. De puissante fortifications, auxquelles Alphonse V, Louis XI, Charles-Quint, Vauban, ont mis la main, enveloppent la ville : tout est riant à l’entour ; tout est sévère dans l’intérieur. Perpignan n’a de grand édifice que la cathédrale de Saint-Jean, commencée en 1324 et finie par Louis XI, qui a fait sceller les armes de France dans la voûte. Ses murailles de briques, ses rues étroites et tortueuses, ont l’aspect des vieilles cités espagnoles : on croirait ces sombres maisons encore habitées par les bourgeois guerriers du moyen-âge, et l’attitude grave et martiale de la population conserve, sous des costumes modernes, un reflet de l’énergie et des souffrances de ses ancêtres. L’histoire d’aucune ville d’Europe n’est, en effet, plus féconde en événemens tragiques que celle de Perpignan.

Les savans se sont divisés sur la question de savoir si le Ruscino des anciens occupait l’emplacement de Perpignan ou celui de Castel-Roussillon, situé à 4 kilomètres plus bas, également au pied d’une éminence et sur la rive droite de la Tet. Il n’est pas impossible que le même nom ait appartenu à l’un et à l’autre. L’habitude des Romains n’était pas de s’établir dans l’agglomération même des populations conquises ; ils bâtissaient la ville romaine à portée de la ville barbare, mais dans une position ordinairement mieux choisie. L’emplacement de Perpignan remplit, comme poste militaire, cette condition par rapport à Castel-Roussillon. Il est d’ailleurs à remarquer qu’en prenant pour point de départ le passage obligé de Salces, la ligne droite qui conduit à l’Illiberis gauloise, dont il sera question plus bas, traverse Castel-Roussillon, et que celle qui se dirige sur le Pertus, point tout autrement intéressant pour les conquérans de l’Espagne, passe par Perpignan. Des convenances politiques différentes ont pu faire co-exister deux Ruscino voisins, l’un gaulois, l’autre romain. Tous deux ont disparu sous les pas des barbares ; mais les places de tous deux sont marquées par les substructions antiques et les médailles que recèle le sol[5]. La ville actuelle de Perpignan a été rebâtie au {{|s|IX}}, comme ces cités d’Asie ou d’Afrique dont les fondemens recouvrent des débris de murailles renversées, on ne sait par qui, et si l’on considère que la loi gothique, qui régissait au moyen-âge la Catalogne et la Septimanie, n’était pas reçue à Perpignan, que les habitans en étaient jugés selon le droit romain, il est difficile de ne pas reconnaître dans une exception si remarquable l’empreinte des traditions d’une origine latine renouées sous la main des fondateurs de la ville moderne.

Perpignan fut d’abord peuplé par des habitans des environs qui cherchaient un refuge contre le brigandage dont les campagnes étaient infestées. La première enceinte de la ville fut construite de 1163 à 1170, par Guinard II, qui transféra bientôt après le comté de Roussillon à la couronne d’Aragon, et les édits de 1480, du roi Alphonse II, expliquent l’empressement des populations à se grouper sous la main d’un pouvoir protecteur. L’enlèvement du bétail et des récoltes des cultivateurs, l’incendie de leurs habitations, l’assassinat des voyageurs et des pèlerins, la violation des sépultures, le pillage des couvens, le viol des religieuses, étaient les accidens secondaires et communs que la loi pénale avait à réprimer. Dans les temps qui suivirent, les querelles des princes voisins, les révoltes, les guerres intestines, continuèrent à désoler périodiquement la ville. Enfin, en 1462, l’Aragon s’étant soulevé, Louis XI fournit au roi don Juan II, dont il reçut en gage le Roussillon et la Cerdagne, un secours de 700 lances qui devait lui être payé 300,000 écus d’or aussitôt après la soumission de la Catalogne [6] : c’était un poids de 1,012 kilog. 50 d’or, au titre de 958, c’est-à-dire la matière de 167,200 de nos pièces de 20 fr. Cependant, lorsqu’il fallut livrer Perpignan à la France, don Juan, au lieu d’exécuter le traité, se jeta dans la ville et refusa : elle fut prise après une défense désespérée, dans laquelle s’accumulèrent toutes les horreurs des guerres les plus barbares.

Louis XI, on pouvait s’en rapporter à lui, avait tout disposé pour que le territoire engagé restât à la France ; mais, en 1493, son fils Charles VIII, courant follement à la conquête de Naples et voulant s’assurer la neutralité de Ferdinand II, lui remit le Roussillon, en dépit des représentations de son conseil, des protestations des parlemens et des murmures de la France entière. En accomplissant le fait, il fît de vaines réserves de droit, et, comme les 300,000 écus d’or dus à Louis XI n’avaient jamais été payés, François Ier s’en prévalut pour justifier une invasion qui ne pouvait être efficace qu’autant que Perpignan serait pris. Le cardinal Dubellay s’était vainement efforcé de détourner le roi de cette entreprise, et c’est à cette occasion qu’il répétait : « Si l’on entre en petit nombre en Roussillon, en y est accablé ; si l’on y vient en forces, on y meurt de faim. ».

Le siège de 1542 ne fut pas long. Nos troupes étaient commandées par le dauphin qui fut depuis Henri II. Charles-Quint, qu’elles croyaient surprendre, avait fait, pour les recevoir, des préparatifs formidables. La ville était si bien garnie de canons, dit Dubellay, qu’elle semblait un porc-épic qui, de tous côtés, montre ses pointes ; » le duc d’Albe occupait avec 8,000 vieux soldats, et les élémens déchaînés qui, l’année précédente, avaient fait échouer devant Alger les armes castillanes, semblaient cette fois conjurés contre nous. Des nos premières tentatives, la fortune nous fut contraire. Dans une de leurs sorties, les Espagnols s’emparèrent de notre parc d’artillerie ; ils commençaient à l’emmener, lorsque M. de Brissac fondit sur eux, lui douzième, avec tant de furie, qu’il leur fit lâcher prise, et, comme on le rapportait blessé, le dauphin accourant s’écria : « Si je n’étais fils de France, je voudrais être aujourd’hui Brissac » François ier, venu à Narbonne pour recueillir une conquête, ne fit qu’envoyer au dauphin l’ordre de rentrer en Languedoc, et le seul trophée de la campagne fut une troupe de trois cents femmes ou filles roussillonnaises qu’un corps d’Italiens à notre solde avait enlevées, prétendant que les Espagnols n’en usaient pas autrement en Italie. Le roi paya de ses deniers la rançon de ces infortunées et les fit rendre à leurs familles.

Un siècle plus tard, le Roussillon était en proie à une agitation extraordinaire. Le comte d’Olivarès, maître absolu de l’esprit de Philippe IV, avait imaginé, dès l’avènement de ce monarque en 1621, de pousser par des mesures acerbes la. Catalogne et ses attenances à la révolte, et de se donner ainsi un prétexte pour soumettre ces provinces par les armes et les dépouiller de privilèges importuns pour la cour d’Espagne. A moins de pénétrer à l’aide des correspondances du temps, dans le milieu où végétaient les descendans de Charles-Quint, on s’explique mal aujourd’hui comment de si odieuses trames pouvaient se suivre, pendant de longues années, sous le nom et devant les yeux d’un prince naturellement bienveillant. Une lettre écrite de Barcelone le 12 mars 1642 par le maréchal de Brézé [7], qui gouvernait alors la Catalogne pour Louis XIII, ne sera point ici un simple hors-d’œuvre, si, malgré la légèreté de la forme, elle facilite l’intelligence d’événemens qui, devaient se dénouer dans les murs de Perpignan.

« L’un, des grands qu’on dit avoir été arrêté à Madrid, écrit le maréchal à M. de Chavigny, ce fut pour avoir dit, dans une assemblée où on parloit des affaires présentes, que Charles-Quint étoit saint, vaillant et prudent ; Philippe second, prudent, saint et non vaillant ; Philippe troisième, saint, non prudent ni vaillant, et que Philippe quatrième n’étoit ni saint, ni prudent, ni vaillant.

« Je crois que vous savez bien que je ne m’arrête guère aux petites historiettes, et que les contes de Peau-d’Ane ne font pas grand effet dans mon esprit ; et encore que je sache qu’ils ont encore moins de crédit dans le vôtre, si est-ce que je ne me sçaurois empescher de vous faire un conte qui peut passer pour histoire, puisqu’il est très véritable.

« Il y a six ou sept ans qu’une religieuse de l’ordre de Saint-François nommée la Madre de Carrion, en grandissime estime de sainteté, fut visitée par le roy de Castille, qui prit goût en sa conversation, encore que la première fois elle lui dît, de la part de Dieu, qu’il eût à changer de vie et de ministre, a défaut de quoi elle prévoyoit qu’il lui devoit arriver de grands malheurs.

« Le comte d’Olivarez, sachant cela et voyant que le roy alloit assez souvent voir cette fille, lui suscita des gens qui l’accusèrent d’estre magicienne, et ainsy la fit prendre par l’inquisition et enfermer dans un autre monastère, avec défense de la laisser parler à personne, où elle est demeurée jusqu’au printemps dernier avec tant de vertu, de piété, de douceur, de modestie et d’humilité, que toutes les autres religieuses l’aimoient tendrement et la respectoient comme une personne extraordinaire.

« Un matin, comme elles sortoient toutes de faire le service divin elle les appella avant que sortir du chœur et estant toutes autour d’elle, elle se mit à genou, leur demanda pardon des fautes qu’elle avoit pu faire depuis qu’elle estoit en leur maison, les conjurant de prier pour le repos de son ame, Dieu lui ayant fait s avoir la nuit qu’elle mouroit le lendemain à trois heures du matin (ce qui arriva ponctuellement), et les autres religieuses, attendries de cette nouvelle, se mirent à pleurer et à la consoler. Mais elle leur dit que sa mort n’étoit pas ce qui l’affligeoit, mais que c’étoit qu’au même temps elle avoit veu le roy de Castille perdant toutes ses provinces, tous ses peuples se révoltant contre lui, au point qu’à peine il lui restoit terre qui fût sienne pour se retirer.

« Ici j’achève mon conte, et vous commencez, si je ne m’abuse, à vous mocquer de moi : mais toujours, si cette prophétie venoit à être véritable, ne serois-je pas celui de qui il y auroit le plus à rire. »

Un gouvernement mû par de pareils ressorts devait réaliser au moins une partie des prédictions de la Madre de Carrion. Après plusieurs années de violations des droits du pays, l’exaspération des esprits étant au comble, une querelle éclate en 1639, à Collioure, entre des femmes du peuple et des soldats de la garnison : le gouverneur du château disperse l’attroupement en tirant dessus à mitraille. Des rixes engagées à Perpignan répondent à cet acte de barbarie, et le 13 septembre, à propos d’un panier de raisin enlevé par un soldat, les habitans et la garnison espagnole en viennent aux mains. On se bat avec acharnement pendant six heures. En juin 1640, la ville, qui jouissait du privilège du logement des gens de guerre, se soulève contre la prétention d’un corps espagnol d’occuper le quartier Saint-Martin ; le canon de la citadelle lui répond. La querelle s’envenime ; la canonnade recommence. L’évêque, montant à la citadelle, en se mettant sous la protection du saint-sacrement, n’obtient, en retour de paroles de paix, que la signification d’un insolent ultimatum. La ville entre cependant en négociations et paraît prête à se soumettre. Tandis que la garnison en demande le pillage, elle convient de fournir deux cent cinquante maisons pour le logement des troupes. À peine cette offre est-elle acceptée, que de nouvelles exigences se manifestent on y cède encore ; mais les prétentions croissant de momens en momens, et les habitans ne sachant comment y satisfaire, le marquis de la Rena, gouverneur sous prétexte que l’obéissance n’est pas assez prompte, commence, le 14, à dix heures du soir, un feu si terrible, que le lendemain cinq soixante-quatre maisons étaient renversées ou réduites en cendres[8]. Ce fut alors que l’insurrection éclata. La Catalogne et le Roussillon s’offrirent à la France, dont le Richelieu gouvernait alors les affaires. Il accepta le Roussillon et voulut constituer la Catalogne en état indépendant, interposé entre la France et l’Espagne. Ce double projet le but ostensible ou caché de tous les actes politiques des années 1640, 1641 et 1642[9].

Nous faisions, depuis deux ans, une guerre heureuse des deux côtés des Pyrénées. Le printemps de 1642 sembla y donner rendez-vous à tout ce qu’il y avait en France de grand, de spirituel et de brave : Louis XIII et le cardinal de Richelieu, tous deux frappés d’un mal dont la cour et l’armée observaient les progrès avec anxiété et prévoyaient le terme fatal ; Mazarin, se préparant à continuer leur œuvre et surtout à recueillir leur succession ; Cinq-Mars, qui n’avait pas vingt-trois ans et devait mourir avant eux ; son ami de Thiou, qu’il poussait dès-lors vers l’échaland ; les maréchaux de la Meilleraye, de Brézé, de Schomberg, de la Motte-Houdancourt ; le vicomte de Turenne ; le duc d’Enghien, dans lequel on sentait déjà le prince de Condé ; le duc de Mortemart, père de Mme de Montespan, et cent autres, blanchis dans les camps et les intrigues des cours, ou insoucians, inexpérimentés, destinés à inaugurer le siècle de Louis XIV, voilà ce qui se pressait au camp de Perpignan : les uns, quittant le bal pour voler au combat et n’ayant de souci que celui de rapporter aux pieds de leurs dames leurs blessures ou leurs trophées ; les autres, l’esprit tendu vers l’issue des drames sanglans dont les fils invisibles se croisaient au travers de ce monde brillant. Nous étions à la veille de recueillir les fruits des travaux de deux règnes mais la main qui les dirigeait était déjà saisie du froid du tombeau et l’approche de grands événemens n’avait jamais paru si périlleuse.

Le drapeau de Castille ne flottait plus de ce côté des Pyrénées que sur les murs, de Perpignan, et la destinée du Roussillon semblait attachée à la sienne. Malgré les succès de nos généraux, la présence du roi, la prévoyance du cardinal, le siége, qu’il était si pressé de finir, traînait en longueur. Le 2 février, lorsque la ville n’avait plus, suivant le maréchal de Brézé, que pour deux jours de vivres, les Espagnols la ravitaillaient par Port-Vendres. Vainement Brézé prétendait-il, pour se faire pardonner cet échec, que les assiégés eux-mêmes n’en désespéraient pas moins de la place : « Tarracause, Mortarra, disait-il, s’en sont allés, de sorte qu’il n’y reste plus pour chefs que Flores d’Avila qui est une pauvre espèce d’homme, et don Diego Cavallero ; qui est malade et blessé… – Ils n’ont pas pour quatre mois de blé et rien autre chose [10]. » Flores d’Avila se vengeait de ces dédains par l’énergie de sa résistance, et six mois plus tard on lui rendait plus de justice. « Ceux de Perpignan, écrivait le maréchal de Schomberg le 22 août, se trouvent extrêmement pressés ; quoiqu’ils souffrent avec une grande constance. Lundi dernier, une femme déroba, tua et mangea un enfant de trois ans, et deux hommes de l’hôpital furent pendus aussi bien qu’elle ce même jour, pour avoir achevé d’étouffer des mourans et en avoir vendu et mangé la chair. Il n’y a plus que vingt-sept charges de blé (3,456 kilogrammes) dans la place, dont ils ont donné dix-huit à l’hôpital et ont partagé les neuf restant entre les chefs et officiers, prétendant faire manger aux soldats la marsamore et le biscuit qui leur restent en petite quantité. Ils n’avaient plus avant-hier que dix-sept chevaux, dont ils veulent garder cinq pour les cinq officiers-majors »

Une garnison réduite à de pareilles extrémités pouvait capituler sans honte ; elle tint encore huit jours, et le 29 août fut signée une convention en vertu de laquelle Perpignan se rendrait le 9 septembre, s’il n’était auparavant secouru par au moins deux mille hommes d’infanterie et mille de cavalerie. L’heure fatale sonna sans qu’aucun secours se fût montré. Les Espagnols défilèrent, par la porte de Collioure, devant l’armée française rangée en bataille sous le commandement du duc d’Enghien ; mais ils demandèrent qu’on les dispensât de l’humiliation de passer devant les Catalans, nos auxiliaires, et le prince fit placer ceux-ci en arrière de nos lignes. Les officiers saluaient les drapeaux de France en tournant la pointe de leurs piques vers la terre. Quand le marquis de Flores, gouverneur de la ville, sortit, il descendit de cheval, mit un genou en terre, fit, les larmes aux yeux, un profond salut aux armes d’Espagne, qui étaient en relief sur les portes, et une croix sur la ville, où il prévoyait qu’aucun Espagnol ne rentrerait plus qu’en hôte et en ami. Toute la Catalogne était accourue à ce spectacle. Les Français comblèrent d’égards leurs braves ennemis et le duc d’Enghien traita magnifiquement les principaux officiers ; mais il ne fut pas moins prudent que généreux. À peine les derniers soldats espagnols sortaient-ils de Perpignan, qu’il y fit entrer six mille hommes avec des vivres pour un an, et ce fut au milieu d’eux que l’archevêque de Narbonne, assisté des évêques de Nîmes et d’Albi, entonnait une heure après un Te Deum dans la cathédrale [11].

M. de Loursillière, chargé d’inventorier le matériel trouvé dans la place, compta, indépendamment des armes portatives, soixante-six pièces de canon dans la citadelle et trente-quatre dans la ville ; les premières étaient de treize et les secondes de onze calibres différens ; les boulets, de toutes sortes de dimensions, semblaient réunis au hasard ; il y en avait même la pierre et de marbre [12]. Cet état de l’artillerie explique l’excessive longueur des siéges de cette époque : celle des assiégeans valait, en raison de la difficulté des transports, encore moins que celle des assiégés, et la famine était à peu près la seule arme à laquelle ne pût pas résister une place investie. Tant qu’elle était ravitaillée ; on restait à se battre alentour ; les guerres s’éternisaient et sillonnaient les pays qui en étaient le théâtre de dévastations si profondes, que des siècles suffisaient à peine à les réparer.

Le cardinal, vaincu par la maladie, avait quitté le camp de Perpignan dans les premiers jours de juillet ; mais, habitué à ne rien laisser au caprice de la fortune de ce que lui peut ôter la prudence humaine, il ne cessait sur sa route d’assurer, par ses ordres, le succès et les conséquences des opérations militaires. Il apprit sur le Rhône, qu’il remontait lentement en traînant à la remorque Cinq-Mars et de Thou, la capitulation de Perpignan, et cette nouvelle lui causa une indicible joie [13]. Il mourut le 4 décembre suivant, après avoir consolidé, par des mesures au premier rang desquelles fut la destruction de l’inquisition, la réunion du Roussillon à la France. Le règne de Louis XIV n’eut qu’à la régulariser par le traité des Pyrénées. Depuis cette époque le Roussillon n’a plus eu d’intérêts séparés de ceux de la France, et la ville de Perpignan a pu se faire l’application de cette vérité triviale, que les temps les plus heureux ne sont pas ceux dont l’histoire a le plus d’éclat.

Il n’est pas permis de quitter Perpignan sans monter à la citadelle, non pour y visiter le réduit qui commença par être le palais des rois de Majorque, la salle où mourut en bas âge, après avoir été arrosé de sang sous l’échafaud de son père, le fils aîné de Jacques d’Armagnac, ni la terrasse d’où la tradition veut que Charles-Quint ait précipité lui-même une sentinelle endormie, mais pour contempler un des grands spectacles auxquels l’homme puisse assister. C’est celui du soleil sortant des flots de la Méditerranée, rougissant de ses premiers rayons les cimes neigeuses du Canigou, puis inondant, de lumière le cirque de montagnes qui déploie ses magnificences autour de la plaine du Roussillon, tandis que la brume qui s’élève du lit des rivières dessine au loin leur cours entre les chaînes transversales des Pyrénées. Si, parmi ces œuvres de la nature, on cherche celles de l’homme, on voit à ses pieds les fortifications de la ville, laborieusement perfectionnées depuis Vauban, donner passage à des routes qui rayonnent vers les divers passages des Pyrénées et aboutissant à autant de places construites pour les garder : l’une, remontant la vallée de la Tet, pénètre, sous la protection de Villefranche et de Mont-Louis, dans le cœur de la Cerdagne ; l’autre atteint le Lampourdan à l’abri du canon de Fort-les-Bains et de Prats-de-Mollo ; une troisième marche vers Barcelone en passant sous le fort de Bellegarde ; la dernière, enfin, va joindre le rivage à Port-Vendres. Pivot de la défense commune, Perpignan est au loyer de ce réseau, prêt à jeter au premier appel sur chacune de ces lignes le matériel de nos arsenaux ou le poids de nos bataillons.

De ces routes, la dernière seule conduit à notre but. De Perpignan à Port-Vendres, la distance est de 30 kilomètres ; à moitié chemin, le voyageur traverse Elne et bientôt après le Tech. Elne, dont une histoire complète refléterait quelques-uns des principaux événemens qui troublèrent le monde romain, n’a plus que 2,500 ames de population et de monument remarquable qu’une église byzantine, construite au XIe siècle sur le modèle de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Cette église célèbre a long-temps été la métropole du Roussillon, et, quoique la province fût passée en 1172 sous la dépendance de la couronne d’Aragon, l’évêché resta suffragant de l’archevêché français de Narbonne : jusqu’en 1500 que le pape Alexandre VI le fit relever directement de Rome. Il voulait apparemment purifier par cette mesure un siége sur lequel s’était assis un des plus grands scélérats dont l’histoire ait enregistré les crimes : son bâtard César Borgia venait, en effet, de le céder, pour se marier, à son digne parent François Lloris.

Elne occupe la place de l’ancienne Illiberis, et les champs qui l’environnent furent, 218 ans avant Jésus-Christ, la première étape d’Annibal sur le territoire gaulois. « Il se hâta, dit Tite-Live [14], de franchir les Pyrénées, et il établit son camp sous les murs d’Illiberis. On avait eu soin d’assurer aux Gaulois que c’était en Italie qu’il portait la guerre, mais il leur était revenu que, de l’autre côte des Pyrénées, les Espagnols, soumis par la violence, voyaient leur pays occupé par des forces considérables. De peur d’être eux-mêmes asservis, ils avaient pris les armes, et quelques-unes de leurs tribus s’étaient rassemblées autour de Ruscino. Annibal, qui craignait peu de combattre et beaucoup de perdre du temps, envoya une députation aux chefs réunis. Il voulait conférer avec eux pour s’entendre, il fallait qu’ils vinssent à Illiberis, ou qu’il s’avançât lui-même vers Ruscino ; il les recevrait avec joie dans son camp ou se rendrait avec empressement dans le leur ; il entrait dans la Gaule en hôte, non en ennemi, et, moins que les Gaulois ne l’y contraignissent, il ne tirerait pas l’épée avant d’être en Italie. Tel fut le langage des envoyés, et les chefs, tranportant leur camp à Illiberis, abordèrent sans défiance le Carthaginois : gagnés par ses présens, ils conduisirent tranquillement son armée au-delà de Ruscino et jusqu’à leurs limites. »

De savans commentateurs qui savaient mal ce dont ils parlaient fort bien, Henri de Valois et le père Hardouin à leur tête, ont placé Illiberis et le camp carthaginois à Collioure. Vauban, qui n’écrivait pas d’après des livres, remarque dans ses calculs sur la défense de Port-Vendres, que l’assiégeant ne trouveroit pas du fourrage et de l’eau à deux lieues à la ronde pour nourrir 500 chevaux deux jours durant [15]. Annibal aurait été un étrange général, s’il avait choisi, pour faire reposer 73,000 hommes d’infanterie et 11,000 de cavalerie, des escarpemens où ses chevaux n’auraient pas trouvé une place pour le repos, un brin d’herbe pour la faim, une goutte d’eau pour la soif. Il a campé dans la plaine d’Elne, dans la plaine d’Elne, parce qu’elle était sur sa route, parce qu’en cas d’attaque, il y pouvait tirer parti de sa cavalerie, qui n’aurait fait que l’embarrasser à Collioure, parce qu’enfin, y trouvant eau, vivres, fourrages, il employait à retremper son armée dans l’abondance le temps que lui coûtaient les négociations.

L’Illiberis du temps de Tibère n’était déjà plus que l’ombre de l’ancienne vicus magnœ quondam urbis et magnarum opum tenue vestigium [16]. En 335, Constance Chlore, vaincu par Maxence, y fut assassiné [17] ; plus tard, son fils Constantin releva la ville de ses ruines et lui donna le nom de sainte Hélène, sa mère.

A 20 kilomètres du col de Pertus, le plus bas et le plus facile de la chaîne des Pyrénées, à 15 de Port-Vendres, le seul atterrage sûr de la côte, Elne est la place, la mieux située pour surveiller à la fois du côté de la terre et de celui de la mer l’entrée du Roussillon : aussi, dans toutes les guerres dont ce pays a été le théâtre, a-t-elle été l’un des points capitaux de la défense et l’objet des entreprises de l’ennemi. Assiégé par Philippe-le-Hardi, prise en 1474 par Louis XI, par le prince de Condé en 1641, le maréchal de Brézé l’occupa la plus grande partie de l’année suivante, pour empêcher les Espagnols de ravitailler Perpignan Enfin, pendant la campagne de 1793, le duc d’Ossuna s’en empara mais il en fut bientôt chassé par le général Dugommier.

Après Argelès, dont, en 1642, les habitans firent eux-mêmes la garnison espagnole prisonnière en attendant les Français, le granit des Albèrecs se dresse brusquement au-dessus du terrain d’alluvion et projette ses vastes ombres sur la campagne arrosée ; des vignes étagées sur ses flancs ravinés succèdent à de grasses prairies, et la côte change tout à coup de nature et d’aspect : de plate qu’elle était, elle devient abrupte et rocailleuse. La route, au lieu de contourner horizontalement les roches dont la mer bat le pied, grimpe jusqu’au col qui sépare de la montagne le mamelon que couronne le fort de l’Étoile, et de ce col elle descend à Collioure par une pente rapide. Le canon du fort bat les deux rampes et croise ses feux avec ceux du fort Saint-Elme, qui commande tout l’atterrage et attend encore les complémens que le cardinal de Richelieu et Vauban trouvaient urgent de lui donner. La route atteint enfin Port-Vendres par une ligne montueuse, tourmentée et près de deux fois, plus longue que ne le serait un tracé horizontal.

Au-delà de Port-Vendres, on ne trouve plus, jusqu’à la frontière, que des sentiers à mulets et de population agglomérée que celle de Banyuls-sur-Mer. Attaqués en 1793 par une division de 7,000 Espagnols, les habitans lui barrèrent à eux seuls le chemin de Port-Vendres, et, profitant avec habileté des difficultés du terrain, ils la refoulèrent hors du territoire en lui faisant éprouver de grandes pertes. ils étaient alors à peine 1,500 ; ils sont aujourd’hui 2,467. Cette brave population entretient une quarantaine de bateaux de pêche, et cultive, au milieu des plus âpres rochers, un vignoble de 622 hectares, dont les produits se changent à Cette en vin d’Alicante.

Le bourg de Collioure est assis en demi-cercle, à l’exposition du soleil levant, autour d’une anse encadrée entre de noirs rochers. Au-dessus des toits rougeâtres des maisons s’élève par gradins un vaste et riche vignoble, et, plus haut encore, des bouquets d’arbres touffus, se montrant dans de sauvages anfractuosités, signalent des retraites où la fraîcheur de la terre s’unit à celle des vents de mer. Tantôt les eaux transparentes de la crique sont unies comme un miroir, tantôt une frange d’écume dessine au pied des habitations le contour de la plage. Le bourg arme de soixante à quatre-vingts barques de pêcheurs. Les jours de repos ou de mauvais temps, ces barques sont tirées à terre ; mais des bancs d’anchois ou de sardines ont-ils paru dans le voisinage, une agitation lointaine annonce-t-elle, en sillonnant les flots, l’approche des bandes de thons, le temps promet-il seulement une pêche heureuse des hôtes ordinaires de ces parages, aussitôt tout s’anime sur la plage : les barques se précipitent à l’envi dans le bassin ; elles tendent aux vents leurs voiles taillées en ailes d’oiseaux de mer, partent en essaim, se dispersent au loin et disparaissent pour converger plus tard, comme des abeilles qui rapportent leur butin à la ruche, des divers points de l’horizon vers le port.

La pêche entretient à Collioure un petit commerce de salaisons, et il est triste de dire que souvent les habitans reçoivent le poisson qu’ils devraient prendre eux-mêmes des mains de ces hardis pêcheurs génois dont les barques se rencontrent dans toutes les criques de la Méditerranée, indifféremment amarrées aux grèves hospitalières de la Provence, ou blotties sous les roches les plus sauvages des côtes d’Afrique.

L’aspect de l’anse de Collioure explique mal le parti qu’en tiraient les Espagnols dans les guerres du Roussillon. Ils y faisaient aborder, leurs galères, et, à moins qu’ils ne les tirassent à terre, elles ne pouvaient pas y être en sûreté. Il serait aujourd’hui sans intérêt de rechercher comment cet atterrage pourrait être amélioré ; il suffit, tel que l’a fait la nature, à tous les besoins de la pêche, et l’art n’y peut faire pour le commerce aucun travail qui ne fût beaucoup mieux placé à Port-Vendres.

De l’embouchure du Rhône au pied des Pyrénées s’étend la plus mauvaise des mers d’Europe : le rivage en est aussi perfide que la surface en est tumultueuse. Le navire, battu par les tempêtes si souvent déchaînées dans le golfe de Lyon, est menacé sur les deux tiers de son horizon par une côte basse, sablonneuse, où la fond manque à de grandes distances de la terre. Si, dans cette redoutable étreinte, il peut tourner le cap vers Port-Vendres, une mer sûre et profonde s’étend devant lui, et chaque lame qu’il franchit le rapproche d’un asile protecteur. Aucun atterrage n’est, plus facile à reconnaître. Les crêtes du Canigou le signalent, de leurs 2,781 mètres de hauteur, à une immense distance ; en approchant, le navigateur règle sa route sur les pics aigus de Carox, de Madeloc, de Massane, couronnés de ces tours à signaux que les Arabes ont laissées sur toutes les côtes qu’ils ont occupées ; bientôt il se dirige sur les forts Saint-Elme, qui autrefois, peint en blanc, brillait au soleil à quinze lieues au loin sur les teintes sombres du granit qui le porte ; le cap Gros et le cap Béar le guident enfin dans le bassin qu’a creusé, la nature entre leurs saillies.

Les avantages de cette position ne pouvaient échapper au soin avec lequel les Marseillais, dès le début de leur établissement en Provence, explorèrent toutes les côtes de la Méditerranée citérieure : ils fondèrent le temple et le port de Vénus pyrénéenne, et le cap, qui reçut le nom de la déesse, portait en même temps le leur : Kαλουσι δε αυτο χαι Μασσαλιωτιχον. [18]

Les Espagnols ont rarement étudié les avantages naturels de leurs immenses possessions, et plus rarement encore pratiqué l’art d’en tirer parti. Voici, d’après une des notes qui étaient sous les yeux du cardinal de Richelieu pendant les préparatifs de la campagne de 1460, ce qu’ils faisaient de l’atterrage de Port-Vendres :

« Il a une tour, et les Castillans en sont maîtres. C’est un désert ; il n’est pas de grande réputation, et MM de Catalogne connaissent fort peu ce lieu.

« A une lieue de là est un port nommé Coullioure, où il y a trois cents maison et un fort du côté de la mer que les Castillans tiennent. Ce lieu est bon pour les galères d’Espagne, lesquelles font journellement leur trajet en Italie, pour aller et venir, comme étant le plus près du golfe de Lyon. Le port de Coullioure est de grandissime importance, à cause que c’est par là que les Espagnols donnent entièrement secours au comté de Roussillon [19]. »

Bientôt après la Catalogne et le Roussillon soulevés furent occupés par nos armées, et, quand Perpignan fut assiégé, les événemens de la guerre apprirent à tout le monde ce que valait Port-Vendres. Les Espagnols y débarquaient en sûreté, se formaient dans la montagne et descendaient dans la plaine, soit pour harceler nos postes, soit pour communiquer avec Perpignan : aussi le maréchal de Brézé déclara-t-il, dès qu’il eut une connaissance exacte des lieux, l’impossibilité de purger le Roussillon, tant que Port-Vendres et Collioure seraient aux mains de l’ennemi [20]. Il attaqua ces deux places le 22 décembre 1641, et échoua dans cette entreprise par une fausse manœuvre d’une brigade de Catalans. Le chagrin qu’il en ressentie fut bien justifié le 28 janvier suivant, lorsque Perpignan, qui n’avait plus que pour deux jours de vivres, fut ravitaillé pour six mois par une expédition espagnole qui, prenant terre à Port-Vendres et traversant toute la plaine, jeta 2,500 combattans dans la place assiégée. On opposa enfin, pour combattre à armes égales, des forces navales à celles des Espagnols [21]. Nous nous établîmes à Port-Vendres, et bien nous en prit, car, sans ce refuge, toutes les galères françaises périssaient dans une tempête qui eut lieu le 1er juin. Une fois ce port occupé, la ligne d’opérations des Espagnols fit coupée, et la guerre marcha rapidement vers son terme.

La mémoire de ces événemens était encore fraîche, lorsque Vauban fit, en 1669, son premier voyage en Roussillon, cependant il n’arrêta ses projets sur Port-Vendres que lorsqu’il y revint dix ans plus tard. Il exposa ses vues dans un mémoire détaillé [22], et calcula qu’avec 840 hommes bien commandés, Port-Vendres, fortifié comme il l’entendait, serait imprenable, à moins du concours d’une force navale qui ne saurait où se réfugier l’hiver, d’une armée de terre de 35,000 hommes, qui, l’été, ne saurait tenir huit jours sans mourir de soif et de fatigue. « Pour conclusion, dit-il, je trouve tant d’avantage pour la France à bâtir une place à Port-Vendres, que, si je vivois cent ans et qu’on me fit faire cent voyages en Roussillon, je me ferois toujours un point de conscience d’en proposer la fortification, comme d’une chose qui importe tellement au service du roi et de toute la France, qu’on ne peut sans indignation concevoir la négligence qu’en a eue pour ce poste jusqu’a présent, et que l’on se soit amusé, comme l’on a fait à Collioure, vu même que le roi n’a pas un seul port à cinquante ou soixante lieues de là ; que nos galères, pour pouvoir se retirer à Marseille dans un mauvais temps, ont la plus méchante mer du monde à traverser, et que celui-ci est situé dans un pays où il causera un jour infailliblement la perte du Roussillon ou la prise de la Catalogne, suivant que l’un ou l’autre des deux rois en saura faire son profit. »

En 1680, Vauban revint sur ces considérations et insista surtout sur les avantages maritimes de l’établissement proposé. « Il faut de nécessité ; dit-il, que la mer s’en mêle ; si l’on veut faire quelque chose de considérable, et qu’elle s’en mêle puissamment… Sans un port sous les Pyrénées correspondant avec celui de la région des Alpes, le roi ne peut jamais être maître de la Méditerranée. »

Treize ans après [23], il amendait, avec la constance et la sollicitude de l’avenir qui ne l’abandonnèrent jamais, ces projet délaissés pour des entreprises dont quelques-unes pèsent péniblement sur la mémoire de Louis XIV ; mais il n’en pressait plus l’exécution, et des intérêts plus élevés lui dictaient de douloureuses représentations sur l’objet de ses propres voeux. « Il ne faut, disait-il en rappelant le déplorable état des finances, entreprendre Port-Vendres qu’avec certitude de l’achever. En temps de paix, je serois pour cet ouvrage par préférence à tout autre du royaume ; mais, dans un temps nécessiteux comme celui-ci, où toutes les places de la frontière sont extrêmement défectueuses, n’y en ayant pas une qui soit achevée à beaucoup près et qui ne puisse être attaquée l’année même où nous sommes, je ne puis consentir qu’avec répugnance, à un commencement d’ouvrage qui nous fera bien sûrement en petit ce que Maintenon nous a fait en grand [24]. »

Néanmoins cette idée de Port-Vendres ne le quittait pas : « La paix, écrivait-il bientôt après, nous mettra en commodité de faire là l’une des meilleures places et l’un des plus jolis ports de la Méditerranée [25].

Ces projets sont long-temps restés ensevelis dans les archives de la guerre : quelques officiers du génie les en exhumaient par intervalles ; mais le stérile et le brillant ayant toujours dans notre pays le pas sur l’utile et le fécond, Port-Vendres demeurait délaissé. Deux gouverneurs du Roussillon, dont les noms lui sont restés chers ; le maréchal de Noailles et le maréchal de Mailly, furent, sous le règne de Louis XV, les seuls à se souvenir des recommandations de Vauban : le second fit faire à Port-Vendres des travaux considérables ; mais son intelligence ne valait pas ses intentions. A peine eut-il établi un quai, que s’attaquant aux choses par lesquelles il aurait tout au plus été permis de finir, il consuma en embellissemens puérils des ressources avec lesquelles un autre eût recreusé tout le port. L’attention ne s’est fructueusement reportée que depuis peu sur Port-Vendres. Une loi du 19 juillet 1845 a consacré à l’exécution de projets calqués, à de très légères modifications près, sur ceux de Vauban un crédit de 2,500,000 fr. Des jetées opposées aux coups de mer du large assureront le calme dans un avant-port de 600 mètres de long sur plus de 200 de large, et dans un bassin de 13 hectares tout entouré de quais ; la profondeur sera de 4 à 6 mètres dans la partie affectée au commerce, et de 9 mètres dans celle de la marine militaire ; les vaisseaux de ligne n’y seront pas moins en sûreté que dans la darse de Toulon.

L’exécution de ces travaux a déjà fourni de singuliers exemples du compte à tenir des moindres assertions de Vauban. Le duc de Vivonne, ayant eu, comme général des galères, un avis à donner sur les projets d’établissement de Port-Vendres, vint sur les lieux et jugea, avec tous le hommes de mer qui l’accompagnaient, que les jetées proposées retiendraient dans le port les sables poussés le long de la côte par les vents du nord. Vauban ne craignait pas les sables ; il attribuait au contraire tout l’encombrement du port aux eaux sauvages qui s’y jettent de la montagne ; il recommandait de les détourner et surtout de commencer les travaux par diriger vers l’anse de la Mauresque la coulée de débris pierreux qui descend par les orages au fond du bassin en construction. Les ingénieurs, de nos jours, ont négligé cette précaution. Une avalanche de pierres et de boue est venue un jour bouleverser leurs travaux, et il en coûte à notre siècle au-delà de 100,000 francs pour n’avoir pas assez attentivement lu une note écrite il y a cent soixante-dix ans. D’un autre côté, les observations rigoureuses de M. Duperré, qui termine l’hydrographie de cette côte, ont prouvé le peu de fondement des craintes du duc de Vivonne sur la marche des sables.

Indépendamment du poids que l’établissement de Port-Vendres devait mettre dans la balance des rivalités politiques, de la France et de l’Espagne, son principal avantage, aux yeux de Vauban, était d’ouvrir à notre marine un refuge assuré sur le point de la Méditerranée où la turbulence des vents et l’inhospitalité des côtes le lui rendent le plus nécessaire ; il comptait que les dépenses faites pour cet objet, seraient bientôt couvertes par la valeur des navires sauvés. Toutes ses espérances sont dépassées, par suite de l’accroissement qu’apportent au mouvement maritime, dans les eaux de Port-Vendres, des circonstances inaperçues de son temps. Depuis lors, des expériences nombreuses ont appris à tous les marins qui naviguent entre les côtes de Provence et le canal d’Andalousie à venir reconnaître le cap Creus et à marcher le long de la côte d’Espagne, au lieu de prendre la ligne directe par les Baléares : ils évitent ainsi la région de la Méditerranée où les vents sont les plus rudes, les plus variables, et trouvent dans un allongement apparent de parcours une notable économie de temps et de fatigue. Placé sur une route qui devient celle de tout notre grand cabotage et de toutes les relations de Marseille avec l’Espagne et l’Océan, Port-Vendres doit grandir avec la navigation à laquelle il correspond.

Des intérêts dont le XVIIe et le XVIIIe siècle ne soupçonnaient l’étendue ni même l’existence à venir sollicitent d’ailleurs aujourd’hui de développement de Port-Vendres ; ce sont ceux de notre établissement dans la province d’Oran. J’ai cherché ailleurs que dans la Revue des Deux Mondes à faire ressortir aux yeux de mon pays les avantages de cette possession : si nous savons en tirer parti, l’occupation de la place et de l’atterrage d’Oran sera plus profitable à elle seule à notre commerce et à notre puissance dans la Méditerranée que celle de tout le reste de l’Algérie.

La population civile d’Oran a décuplé depuis 1830 ; elle s’est élevée de trois à trente mille ames [26]. Entourée par les Espagnols de fortifications qui, d’après nos officiers du génie, ne coûteraient pas moins de 38 millions à construire, la place est susceptible de recevoir encore un grand accroissement de force ; mais, telle qu’elle est, quarante mille hommes suffiraient à peine pour en faire le siége. Elle commande la rade de Mers-el-Kébir, infiniment meilleure que celle de Gibraltar [27], et dont tout le mouillage sera, quand nous voudrons, battu dans toute son étendue par des feux croisés.

Cette ville, forte du côté de la terre et de celui de la mer, est située vis-à-vis Carthagène, à l’entrée orientale du canal qui sépare l’Afrique de l’Andalousie ; le courant du littoral y porte les navires qui viennent du détroit de Gibraltar ; les vents, presque toujours parallèles à la côte, sont également favorables pour aller en Espagne et pour en revenir, et les traversées d’Oran à Carthagène et de Carthagène à Oran se font simultanément en moins de quinze heures. Une escadre de blocus ne peut tenir en rade de Gibraltar ; appuyée sur Oran, elle interdirait la circulation entre la Méditerranée et l’Océan à toutes les marines secondaires de l’Europe, et imposerait à des ennemis puissans l’obligation d’ajouter beaucoup à leurs défenses dans la Méditerranée et de disséminer des forces qu’ils gagneraient à tenir réunies. La position navale d’où l’on fait le plus de mal à ses adversaires est toujours celle, d’où l’on peut servir le mieux ses amis. Oran, gardé par nous, deviendrait en temps de guerre le refuge de toutes les marines associées à la notre qui fréquentent la Méditerranée. L’Espagne surtout a donné, dans les sacrifices qu’elle a faits pendant trois siècles à cette possession, la mesure de l’action qu’exerce Oran sur les mers qui la baignent. En 1539, la politique avait, bien plus que la religion, déterminé la croisade de Ximénès, et Philippe V exprimait les sentimens unanimes de son peuple, lorsque, dans le manifeste qui précéda son expédition d’Afrique de 1732, il la justifiait par la crainte fondée que la position de la place et du port d’Oran donnait à la régence d’Alger des avantages formidables et funestes sur les provinces méridionales de son royaume. L’Espagne n’a rien à redouter de semblable de l’Oran de la France ; mais la puissance d’attraction qu’exerce cette ville sur ses nationaux, l’activité de la navigation entre son port et ceux de la Péninsule, font tout au moins de la possession d’Oran un moyen d’étendre et de fortifier les motifs qu’a l’Espagne de tenir à notre amitié.

Les relations avec l’Europe ne sont pas la seule base de l’importance maritime d’Oran ; elle se fonde aussi sur les intérêts les plus chers de nombreuses populations africaines. Cette ville était, au moyen-âge, le rendez-vous des caravanes du Tafilet, de Segelmèse, du royaume de Fez et du bassin du Niger ; des files de deux à trois mille chameaux y venaient, à des époques déterminées, à la rencontre des navires de l’Occident. Ce mouvement renaîtra ; les ramifications du commerce territorial se mettront en harmonie avec celles du commerce maritime. L’accroissement si remarquable de la population européenne n’est point un symptôme trompeur ; elle ne se porte ainsi que sur des lieux où de grands avantages doivent la fixer. Le nœud le plus solide entre les intérêts de l’Europe et ceux de l’Afrique occidentale se formera dans les murs d’Oran, et, placé sur le passage de tous les navires qui vont d’une mer à l’autre, son entrepôt deviendra l’un des mieux achalandés du monde commerçant.

La puissance et la prospérité promises à cette autre Alexandrie [28] seront la puissance et la prospérité de la France. Il faut donc la rattacher au port de notre littoral d’où elle peut être le plus fortement tenue, et la carte de la Méditerranée ne permet pas d’hésitation sur le choix. Port-Vendres est en ligne directe de 150 kilomètres plus près d’Oran que Marseille, de 200 que Toulon… Je me trompe : puisque de Marseille et de Toulon on vient reconnaître Port-Vendres, l’abréviation est celle de toute la pénible et dangereuse traversée du golfe de Lyon.

La formation de nouveaux liens entre les plus riches provinces de l’Espagne et la France ne serait pas le moindre avantage de l’établissement, de communications directes entre Oran et Port-Vendres, et l’on peut juger, par l’importance des points intermédiaires de cette ligne [29], de celle qu’acquerraient bientôt les points extrêmes auxquels les rattacherait cette organisation.

A considérer la puissance respective des villes maritimes que possèdent la France et l’Espagne dans le voisinage des Pyrénées orientales, la balance ne penche pas de notre côté. Barcelone est à 35 lieues de notre frontière, et, pour lui trouver une rivale, il faut, aller jusqu’à Marseille. En vue même des crêtes qui dominent Port-Vendres s’ouvre, sous le revers méridional du cap Creus, la belle rade de Roses, protégée de trois côtés par de hautes terre, largement ouverte au sud, mais n’ayant que les avantages de cette configuration, car les vents et la houle du large n’entrent point : le mouillage des vaisseaux, défendu par une puissante forteresse, y est excellent sur une étendue de 400 hectares. Quand l’Espagne saura le vouloir, elle fondera sur ces dons de la nature un grand établissement militaire et commercial : ses ingénieurs, pour en trouver les plans, n’auront qu’à chercher, sous les broussailles et dans les marais qui couvrent la côte, les ruines des villes décrites par Tite-Live et par Strabon.

Le développement de Port-Vendres est notre seul moyen de rétablir l’équilibre ; mais des relations lointaines n’en assureraient suffisamment ni l’étendue ni la durée : la prospérité des ports n’a de base indestructible que la richesse territoriale des contrées auxquelles ils appartiennent, et il importe de rechercher jusqu’à quel point cette garantie s’offre à l’avenir de Port-Vendres.

L’insuffisance du tonnage d’exportation est en France l’obstacle général à l’expansion de la marine nationale et la véritable cause de son infériorité vis-à-vis des marines étrangères. Le Roussillon partage à cet égard la condition commune, et la masse importée y est jusqu’à présent très supérieure à la masse exportée ; mais nulle part peut-être le sol ne se prête mieux à un aménagement propre à changer ce rapport, et la production n’est plus disposée à grandir sous la main d’une administration intelligente.

Les crêtes des montagnes qui enveloppent le Roussillon forment une enceinte naturelle dans laquelle la déclivité du terrain, résistant de toutes parts aux chargemens qui se dirigent vers l’intérieur, les sollicite à prendre le chemin de la côte ; l’influence du commerce de Port-Vendres est d’autant plus puissante sur ce territoire, que les produits en rencontrent d’à peu près semblables dans les provinces voisines, tandis qu’un débouché presque indéfini les appelle du côté de la mer. En effet, la propriété de supporter de longues traversées, de se conserver succulentes et salubres au milieu des variations de température des latitudes les plus éloignées, de séjourner impunément entre les tropiques, n’est accordée qu’aux denrées recueillies sur quelques sols privilégiés. Celui des Pyrénées-Orientales est de ce nombre : ses viandes, ses farines, ses vins, sont des plus propres qui soient au monde à de lointaines expéditions. Touchant en même temps à l’une des voies les plus fréquentées de la Méditerranée et à l’un des plus fertiles territoires de ses bords, la destination de Port-Vendres semble être de suppléer à la stérilité de la Provence et de fournir des provisions de bord aux nombreux navires qui passent dans ses eaux. Il ne faut pas demander si les fers de ses mines et les bois de ses montagnes entreraient avec avantage sur la côte en concurrence avec des bois et des fers venus des parties les plus reculés du pays. Cette gravitation de tous les intérêts locaux vers la mer dictait à Vauban la parole qui sert d’épigraphe à cette étude, et la question de l’avenir de Port-Vendres est de savoir, non pas si le commerce enlèvera plus ou moins rapidement les productions de la contrée, mais de combien la production locale restera au-dessous des demandes du commerce.

La division du territoire du département est la meilleure base sur laquelle on puisse asseoir à cet égard des conjectures.

Sur une étendue totale de 411,913 hectares, il comprend [30] : Terres labourables : 88,627 hectares ; Vignes : 38,450 ; Bois et forêts : 58,557 ; Terres incultes : 192,273.

L’agriculture exercée dans ces limites a d’immenses progrès à faire, et la masse des approvisionnemens qu’elle livre au commerce est bien loin du degré qu’elle est susceptible d’atteindre. Elle peut les augmenter simultanément de deux manières, par le perfectionnement de ses procédés et par l’extension de son domaine aux dépens des terres incultes. Le passé a déjà donné de curieux enseignemens sur l’essor que lui imprimeraient des travaux publics bien entendus. Coulomb, dont le nom est resté si honoré dans les sciences, rendant compte en 1773, comme officier du génie, de l’état et des effets des travaux déjà exécutés à Port-Vendres, remarquait qu’auparavant le Roussillon n’exportait que 350,000 livres de vin, que depuis cette valeur s’était élevée à 800,000, et qu’avec les vignes déjà plantées sous l’impulsion donnée au défrichement des terres arides par l’élargissement de ce débouché, le pays serait, avant dix ans, en état de livrer au commerce pour 3,500,000 livres de vin [31]. Nous assistons à un spectacle analogue à celui qui frappait le savant académicien. L’accroissement des exportations de vins depuis une vingtaine d’année, à chacune des améliorations qu’ont reçues le bassin de Port-Vendres et les routes qui convergent vers ses quais. A mesure que ces vins ont été plus connus, ils ont été plus demandés ; ils remplaceront un jour en Amérique ceux qu’y versent les Deux-Siciles, et déjà des indices certains découvrent, l’étendue du marché qui leur est promis. Dans les expédition par le cabotage, les quatorze quinzièmes, sont destinés à l’Océan, et au premier rang des débouchés étrangers figurent la Hollande, les États-Unis et le Brésil. Or, la qualité, des vins correspond assez exactement aux distances auxquelles ils sont transportés. On peut, sans présomption, compter que l’exportation des vins du Roussillon atteindra graduellement un million d’hectolitres. Le pays ne sera point embarrassé de les produire. A côté des 38,450 hectares qu’occupe déjà la culture de la vigne, une étendue au moins égale de terres incultes est parfaitement propre à la recevoir, et sans chercher plus loin que les cantons de Rivesa1tes et d’Argelès, où les meilleurs vins de la contrée se recueillent à côté des meilleurs points d’embarquement, plus de la moitié de 26,407 hectares de friches n’y attendent, pour se convertir en vignobles, que des bras et des capitaux.

Le Roussillon donne des blés du poids de 80 à 84 kilogrammes par hectolitre. [32], égaux en finesse à ceux de la Sardaigne et de la Sicile. Convertis en farines d’armement, ils bravent les feux de la zone torride aussi bien que l’humidité des régions polaires, et la navigation, qui, suivant les vicissitudes des saisons, les remplacerait avec avantage dans la consommation locale par les blés communs du Poitou, de la Bretagne et du Levant, en revendiquera quelque jour la disposition. Il ne faut, pour opérer cette révolution, que l’établissement dans le pays d’une minoterie telle qu’en possède déjà plusieurs le département des Bouches-du-Rhône. Arrêté aux brusques escarpemens entre lesquels la plaine est resserrée, le sol arable ne peut malheureusement pas s’élargir comme le vignoble : la charrue n’a de conquêtes à faire que sur les étangs salés qui bordent la côte, et l’avantage en consisterait bien moins dans la valeur de la surface ajoutée au domaine des campagnes adjacentes. Sur tout le territoire atteint par les miasmes qui s’exhalent des étangs, la fièvre dévore l’enfance, exténue l’âge mûr et accélère l’invasion de la vieillesse ; la culture languit sous des bras énervés, et les terres les plus riches sont envahies par les ronces ou les joncs. Il est facile de combler, par les procédé mis de nos jours en œuvre avec un plein succès dans la partie la plus insalubre des côtes de Toscane, 2,000 hectares comprenant les étangs de Saint-Nazaire, de Saint-Cyprien, de Sainte-Marie de la Mer et la zone infecte de celui de Leucate. Les eaux de la Tet, du Tech, du Réart, de l’Agly, ne sont pas moins chargées de terre et de limon que celles de l’Ombrone. Avec les dépôts de celles-ci, les ingénieurs du grand-duc Léopold II ont, en neuf années, de 1828 à 1837, et avec une dépense de 4,360,981 francs, transformé en terres excellentes 12,454 hectares de lagunes et de marécages [33]. C’est 350 francs par hectare. Il n’en coûterait pas ici davantage. Une dépense de 700,000 francs mettrait à la place des étangs des terres d’une valeur de 4 à 5 millions ; elle ramènerait la vie et la santé sur un espace au moins décuple de celui qu’ils occupent, et les productions du sol se multipliaient avec les forces de la population.

L’assainissement n’est pas le seul moyen d’augmenter les récoltes du Roussillon dont le gouvernement ait à prendre l’initiative. Sous le soleil ardent des Pyrénées, l’irrigation exerce, indépendamment des engrais dont l’abondance accompagne partout celle des fourrages, une action directe sur la production des grains ; elle s’applique à la culture des céréales comme à celle des récoltes vertes à Orella, par exemple, en amont de Villefranche, un canal ouvert en 1816 met des terres auparavant incultes en état de rendre en moyenne 24 hectolitres de froment par hectare, et l’on évalue en général à 5 hectolitres l’accroissement de produit que doivent, toutes circonstances égales d’ailleurs, les bonnes terres à cette pratique. Les irrigations qui jettent de place en place de longs tapis de verdure sur la plaine du Roussillon ne s’étendent pas, à beaucoup près, sur toute la surface qu’elles pourraient abreuver. La plus grande partie des canaux d’arrosage des Pyrénées-Orientales a été ouverte du Ixe au XIVe siècle, et ces entreprises font le plus grand honneur aux temps qui les ont accomplies, mais, comme tous les arts, celui de tirer parti des eaux a eu son enfance, et ses œuvres les plus anciennes sont loin d’être les plus parfaites. Un savant agronome a dressé le tableau complet des irrigations du Roussillon [34] ; la mesure qu’il a donnée des eaux employées et des bienfaits qui découlent de leur usage met en relief celui qu’on pourrait faire des eaux perdues. L’espace ni la matière ne manqueront aux améliorations. Sur 70,000 hectares de terrain d’alluvion que comprend la plaine, les sept huitièmes sont au-dessous du niveau auquel les différens cours d’eau qui la traversent sortent des montagnes, et chacun de ceux-ci porte inutilement à la mer des masses d’eau faites pour féconder encore de vastes campagnes. Ce n’est point ainsi que sont aménagées les eaux dans la huerta du royaume de Valence ; les lits du Xucar et du Guadalaviar, taris au profit de ce paradis terrestre de l’Espagne, ne portent pas à la mer, si ce n’est dans les jours d’hiver ou d’orage, une seule goutte d’eau. Si toutes les ressources de l’art moderne étaient appliquées en Roussillon à l’usage des eaux, les 19,000 hectares arrosés seraient doublés, ou, suivant les exemples de quelques vallées du bassin du Rhône, l’irrigation promenée par périodes décennales sur toute la plaine enrichirait successivement de son limon les terres arides et les quitterait après les avoir pénétrées d’une fraîcheur profonde. L’étude de ces grandes améliorations est encore à faire, et le meilleur temps pour s’y livrer serait certainement celui où l’amaigrissement du revenu public retient dans l’inaction nos plus habiles ingénieurs.

Le général Bernard, qui, pendant quinze années employées à établir le système de la défense du territoire des États-Unis, en avait beaucoup étudié la marine, n’hésitait pas à mettre au premier rang des ressorts de leur force navale l’immense consommation de porcs qui se fait dans le pays. L’usage général de livrer les jambons au commerce en a fait le principal élément de provisions de bord ; le matelot fait son ordinaire d’un aliment qui n’est dédaigné sur aucune table de prince, et la plupart des Français qui entrent en si grand nombre dans les équipages américains ne font que céder à l’attrait de ce régime. Ces faits si prosaïques ont une haute portée, car les causes les plus vulgaires sont celles dont les effets sont les plus étendus. La plus économique et la plus efficace des combinaisons d’armement est celle qui assure par l’abondance et le choix de la nourriture la vigueur et la santé des équipages. L’Angleterre se l’est dès long-temps appropriée ; c’est par là qu’augmentant la capacité de travail de ses matelots, elle réduit l’effectif de ses équipages et concilie l’économie des dépenses avec l’énergie du service. Quand nous marcherons à notre tour dans cette voie, une au moins des causes de l’infériorité de notre navigation sera réformée. L’excellence des salaisons des Pyrénées-Orientales met, à cet égard, de précieuses ressources entre nos mains, et peut-être fera-t-elle un jour de Port-Vendres, pour notre marine de la Méditerranée, ce que Cork est pour la marine britannique. Il y a deux cents ans que le Roussillon s’unissait à la France. De sombres forêts de sapins étendaient encore à cette époque un manteau de verdure sur la croupe du Canigou, et les teintes de leurs replis animaient la perspective qui se déroule à l’ouest de Perpignan [35] ; Les gorges les plus désertes qui s’enfoncent dans ces montagnes, les plateaux les plus dépouillés qui s’étagent entre leurs pentes ravinées, offrent de tous côtés des vestiges authentiques de leur ancienne richesse forestière. Ici sont aux bords des torrens les ruines de forges dans l’horizon desquelles l’œil ne découvre plus un seul bouquet d’arbres ; plus haut, des tas de scories formées hors de la portée des cours d’eau attestent que des métallurgistes qui n’employaient de force que celle de leurs bras trouvaient dans le voisinage le combustible auprès du minerai. Aujourd’hui la statistique forestière du pays se résume en un petit nombre de chiffres tristement significatifs. Sur 58,557 hectares de bois, 18,835 appartiennent à l’état, et la valeur totale en est portée par l’administration à 942,750 francs, c’est-à-dire à 50 francs par hectare ; les communes possèdent 93,149 hectares de terrains de diverse nature, évalués en moyenne à 57 francs 20 cent. ; enfin les terres incultes comprennent, à titre de propriété domaniale, municipale ou privée, une étendue de 192,273 hectares. C’est un désert équivalent aux 47 centièmes de la superficie du département. La presque totalité de ces terres a, dans d’autres temps, été garnie de bois, et 100,000 hectares au moins peuvent revenir à leur état primitif. Ce serait sans doute une étude instructive que celle des procédés par lesquels s’est opérée cette vaste dégradation du territoire, et peut-être est-elle indispensable pour déterminer avec certitude les moyens de tout réparer ; mais ce qui ne saurait être l’objet d’un doute, ce sont les nouveaux avantages que le développement maritime de Port-Vendres attache au reboisement des montagnes du Roussillon. Il est superflu le remarquer l’excédant de valeur, que le mouvement maritime assure aux futaies susceptibles d’alimenter les constructions navales. Ces exportations de vins, de farines, auxquelles se prête si merveilleusement le pays, comportent l’emploi d’une immense quantité de merrain, et, pour qu’elles s’effectuent dans de bonnes conditions, il faut presque, qu’un arpent de bois corresponde à chaque arpent de vigne. Les flancs du Canigou recèlent d’ailleurs îles trésors qu’en feraient bientôt sortir les jeunes bois dont ils se repeupleraient. Ce sont les excellens minerais, aussi propres à la fabrication de l’acier qu’à celle du fer, qui, donnés à profusion par la nature, rendent aujourd’hui, dans vingt-cinq foyers catalans chômant faute de combustible une partie de l’année, de 2,000 à 2,500 tonnes de fer. Cette industrie est susceptible de se perfectionner et de s’étendre ; mais la condition principale du progrès est le reboisement. Quoi qu’il en soit, il n’est pas dit que de nouvelles économies, réalisées sur les frais d’extraction et de transport, ne pussent pas attirer les minerais du Canigou à Port-Vendres ; les y mettre en contact avec les houilles que l’Angleterre prodigue à la Méditerranée, ou les livrer comme lest à des bâtimens qui les porteraient à notre Port-de-Bouc, aux forges approvisionnées par les minerais de l'île d'Elbe, ou même au pied des fourneaux de Newcastle et du pays de Galles. Aucune industrie locale n'apportait alors à la navigation un plus large tribut que l'industrie minérale.

Ainsi, les élémens de tonnage ne manquent point à Port-Vendres, et l'avenir maritime de cette place est plus vaste que Vauban lui-même n'avait osé l'espérer. Le rayon territorial du commerce du port peut être agrandi par l'amélioration des routes qui s'y réunissent : la Cerdagne espagnole, le haut Lampourdan, s'y rattacheraient avec plus de facilité qu'à aucun des ports de la Catalogne, et l'ouverture d'un chemin de fer l'étendrait jusqu'aux dernières limites du Languedoc, mais, avant de chercher des débouchés éloignés, il faut lever les obstacles à la circulation qui existent du côté de la terre, à l'entrée même de Port-Vendres : le tronçon de route montueuse qui sépare le bassin de la plaine est, par la difficulté du parcours, l'équivalent d'une distance sextuple, et fait l'effet d'un péage très onéreux placé à la porte du port. L'avenue du foyer de toute la circulation doit être la partie la plus large et la plus aisée de la voie, et qu'on ne dise pas que l'aplanissement en serait trop cher. Indépendamment de la richesse qu'elles répandent sur le pays, de pareilles dépenses sont un des moyens les plus efficaces de reconstituer le revenu public. En faut-il une preuve locale ? La moyenne des perceptions des douanes de Port-Vendres pendant les cinq années de 1833 à 1837 a été de 62,308. Une intelligente impulsion a été donnée dans le département à l'amélioration des routes, et la moyenne des cinq dernières années s'est élevée à 138,419 francs ;[36] encore l'énorme diminution dont l'année 1845 est affectée tient-elle en grande partie à ce que, par suite de circonstances dont le détail serait ici trop long, des marchandises étrangères, qui d'ordinaire entrent en Roussillon par Port-Vendres, y sont venues par le Pertus et l'entrepôt de Marseille, où elles ont acquitté les droits. Les autres branches du revenu public obéissent dans des proportions diverses à la même impulsion. Bien différent d'une multitude de dépenses auxquelles on se livre avec une imprévoyante ardeur, le complément des travaux de Port-Vendres ne serait donc qu'un placement très fructueux fait au profit du trésor.

La destination de Port-Vendres est d'être, sur la mer des Pyrénées, l'épée et le bouclier de la Frande. Sa marine à vapeur, correspondant avec celle de Toulon, doit couvrir contre les agressions de cette force nouvelle toutes nos côtes du Languedoc ; mais il n’y a point de marine militaire sans marine marchande, et le développement de cette dernière dans ces parages doit être l’objet d’une sollicitude infatigable.

Rabelais, que les hommes d’état ne lisent pas assez, donne, au chapitre 50 de l’histoire de Gargantua, sur la conduite à tenir envers les pays conquis, des conseils que François ier eût suivis sans doute, si le succès de son expédition de 1542 avait été différent. Nous n’avons pas toujours eu pour le Roussillon la sollicitude qu’il recommande ; nous l’avons long-temps négligé, ou plutôt nous nous sommes négligés nous-mêmes. Après avoir partagé toutes les destinées de la mère-patrie jusqu’en 863, cette province en a été distraite, sauf le temps de la domination orageuse et précaire de Louis XI, pendant 779 années. Une si longue séparation a laissé des traces profondes ; ainsi, dans la plus grande partie du département des Pyrénées-Orientales, la langue, ce lien le plus fort de tous entre les hommes, n’est point la nôtre ; toutes les campagnes et une partie des villes parlent le catalan. Une fusion complète entre la belle et forte population des Pyrénées-Orientales et les populations voisines sera le prix de l’élévation de ce pays au rang que réclament pour lui les intérêts les plus chers de la France entière. Nos soins ne seront nulle part mieux employés. Au recensement de 1700, la généralité de Perpignan, qui comprenait le comté de Foix ne comptait que 80,369 habitans : à les supposer également répartis sur toute la superficie du territoire, la part du département des Pyrénées Orientales devait être de 42,871. Un siècle plus tard, au recensement de 1801, la population du même pays était de 110,732 ames ; elle était, à celui de 1846, de 180,694. L’augmentation, dans ces quarante-cinq ans, est de 63 pour 100, et les départemens de la Seine et du Rhône sont les seuls en France qui en présentent une supérieure pendant la même période. Ce que le Roussillon est devenu de lui-même, et presque par le seul effet d’un repos dont il n’a joui que depuis qu’il est redevenu français, garantit les progrès qui lui seraient assurés par une assistance énergique.

Dans l’arme du soldat et l’outil de l’ouvrier, le bout le plus éloigné de la main est toujours celui qu’on acière et qu’on aiguise. De même, dans un grand état, la frontière doit être ce qu’il y a de mieux pourvu, et, quand elle est à la fois territoriale et maritime, la nécessité d’en accroître les forces et d’en multiplier les ressources devient doublement impérieuse. Cette nécessité, Vauban la proclamait pour Port-Vendres, et puisse le moment d’accomplir les vœux de ce grand homme être arrivé !

J.-J. Baude.


ERRATA

L’auteur de l’étude sur les Côtes de Roussillon, insérée dans notre livraison du 1er juillet dernier, a commis, au sujet de la ville d’Elne, une erreur d’autant plus singulière, qu’au moment où il y tombait, il avait sous la main le texte d’Eutrope, et il doit des remerciemens à ceux des lecteurs de la Revue qui l’ont relevée. Constance Chlore et Maxence étaient tous deux morts en 335. Le prince mort à Elne était Constans, fils de Constantin, et le machinateur de l’assassinat était l’usurpateur Magnence. Ce crime fut commis en 350. Puisque nous revenons sur cet évènement, nous ajouterons que la tradition locale veut de Constans ait été frappé, non dans Elne même, mais de l’autre côté du Tech, dans un quartier qui a conservé d’âge en âge le nom de la Constantine, et qui le porte encore sur les matrices cadastrales. La restauration d’Iitiberis, par Constantin est fort antérieure au meurtre de son fils Constans.


  1. Tum inter Pyrenai promontoria Portus Veneris insignis fano et Cervara locus finis Galliae (Pomp. Meta, lib. II)
  2. … Antiqua Tetis ostia, quorum vestigia supersunt in vico Turricula, ubi restagnaus aqua veterem portum objmatum ostendit (Marca Hispanico.)
  3. Romae febrem aiunt esse civem. (Ad Att.)
  4. Nos importations de sels de Portugal se sont élevées : En 1844 à 18,650,958 kilogrammes. En 1845 à 10,248,759. En 1846 à 28,319,647. En 1847 à 24,079,025.
  5. Marca Hispanica, l. I.
  6. Le texte du traité qui fut signé à Saragosse le 23 mai 1642 est dans les Mémoires de Philippe de Commines.
  7. Archives des affaires étrangères.
  8. Histoire de Roussillon, par M. Henry. I. R. 1835.
  9. Archives des affaires étrangères. Correspondances diplomatiques des années 1640, 1641 et 1642.
  10. Archives des affaires étrangères.
  11. Lettre de Fra Raymond Poisson, prieur de Saint-Dominique de Narbonne, au cardinal Mazarin. (Archives des affaires étrangères.)
  12. Archives des affaires étrangères.
  13. Lettres du cardinal datées de Tarascon les 29 juillet, 3, 17 et 23 août, de Serrières le 2 septembre, de Lyon le 6 septembre. (Archives des affaires étrangères.)
  14. Histor., l. XXI, c. 24.
  15. Mémoire sur Port-Vendres et Collioure du 2 mai 1679.
  16. Pomp. Mela, De situ orbis, l. II, C. 5.
  17. Aur. Vict., Epit., c. 41.
  18. Strab., t. IV.
  19. Note pour Monseigneur et relation des ports qui sont en la côte de Catalogne. (Archives des affaires étrangères.)
  20. Correspondances militaires diverses. (Arch. des aff. étr.)
  21. Lettres du maréchal de Brézé du 5 janvier, du 2 et 17 février 1642. (Ib.)
  22. Perpignan, le 2 mai 1679.
  23. Lettre de Nice, le 24 janvier 1693.
  24. Lettre de Toulon, le 26 février 1693. Il est bien entendu que c’était de l’aqueduc et non pas de Mme de Maintenon qu’il parlait ainsi.
  25. Lettre de Lille, le 6 août 1693.
  26. Elle se composait, d’après les recensemens de la fin de 1848 pour les Européens, et de la fin de 1846 pour les indigènes, de Français : 8,399 ames ; Espagnols : 10,489 ; Italiens : 1,258 ; Allemands et Suisses : 826 ; Gibraltarais : 254 ; Maltais : 54 ; Anglais : 47 ; Slaves et Grecs : 240 ; Musulmans : 3,576 ; Israélites : 4,805 ; TOTAL : 29,948 ames.
  27. La rade de Gibraltar, ouverte au sud, n’a qu’un fort mauvais ancrage. Par les vents de nord, elle est inaccessible pendant des semaines entières ; par les vents de sud, la houle y est énorme. Dans une tempête du mois de décembre 1825, cent quarante-cinq bâtimens y ont été jetés à la côte.
  28. Alexandrie d’Égype n’a aujourd’hui que 10,000 ames de plus qu’Oran.
  29. Voici, d’après le Diccionario geografico-estadistico de Espana y Portugal de Minano, l’ouvrage le plus complet qui se soit publié depuis la paix sur la Péninsule, les populations des principales villes que desserviraient des courriers par terre ou des bateaux à vapeur qui côtoieraient ce rivage : Figuères : 7,422 hab. ; Valence : 65,840 ; Girone : 6,383 Alcira : 8,415 ; Barcelone : 120,032 ; San-Felipe : 15,000 ; Tarragone : 11,074 ; Alcoy : 18,219 ; Tortose : 11,697 ; Alicante : 23,443 ; Alcala de Chisvert : 5,967 ; Elche : 19,091 ; Castellon de la Plata : 15,032 ; Orihuela : 25,551 ; Villareal : 7,903 ; Murcie : 35,390 ; Murviedro : 6,273 ; Carthagène : 29,549. Abstraction, faite de Paris, on ne trouve en France, sur aucune ligne de pareille longueur, une semblable accumulation de populations urbaines.
  30. Voici, d’après les travaux inédits du cadastre, la division exacte, aux fractions d’hectares près, du territoire des Pyrénées-Orientales : Terres Labourables : 88,627 hectares ; Prés : 9,384 ; Vignes : 38,450 ; Vergers et jardins : 1,296 ; Oseraies : 25 ; Olivets : 5,330 ; Châtaigneraies : 1,517 ; Abreuvoirs, mares : 87 ; Propriétés bâties : 664 ; Cimetières et bâtimens publics : 57 ; Carrières et mines : 4 ; Bois et forêts : 58,557 ; Terres incultes, landes, rochers : 192,273 ; Etangs salés et autres : 4,750 ; Lits des ruisseaux, rivières et torrens : 5,078 ; Routes, chemins, rues, places publiques : 3,611 ; Fortifications et divers emplacemens non imposables : 1,633 ; Total : 411,913 hectares. Ce tableau diffère de ceux qu’on a formés jusqu’à ce jour, en y admettant d’assez nombreuses approximations, et la superficie totale excède de 289 hectares celle qui est portée dans l’Annuaire du bureau des longitudes.
  31. Archives du dépôt des fortifications.
  32. . On sait que la pesanteur spécifique du blé est la mesure exacte de sa qualité. Le poids des bons blés admis dans les manutentions de la guerre est de 75 kilogrammes par hectolitre, et celui de 84 n’est presque jamais dépassé.
  33. Memorie sul bonificamento delle maremme Toscane, dal conte Fossombroni. Firenza, 1838. — Revue des Deux Mondes du 1er mars 1847.
  34. Mémoire sur les Cours d’eau et les Canaux d’arrosage des Pyrénées-Orientales, par M. Jaubert de Passa. Paris, 1821.
  35. Marca Hispanica, l. I.
  36. Les produits annuels ont été pour 1844 de
    229,958
    francs
    "                    "                    "
    1845 de
    29,530
    "
    "                    "                    "
    1846 de
    215,406
    "
    "                    "                    "
    1847 de
    162,911
    "
    "                    "                    "
    1848 de
    54,298
    "