Les Caresses (Richepin)/Nivôse

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(p. 217-293).
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I


Le ciel est transi.
Sur la terre nue
La neige est venue.
Sur mon cœur aussi.

Dans l’air obscurci
Les feuilles dernières
Roulent aux ornières.
Mon bonheur aussi.

Il fait froid ici.
Les cailles, les grives,
Ont quitté nos rives.
Ma maîtresse aussi.

II

le plat de faïence


Notre amour fut semblable à ces plats de faïence
Où l’on voit des pays fantastiquement bleus,
Des oiseaux à trois becs, des arbres onduleux,
Des saints dont l’œil qui louche est ravi de croyance,

Des buveurs digérant un jambon de Mayence,
Des chiens verts sous lesquels on lit : Cy sont des leups,
Des chevaux imprévus au profil fabuleux,
Des rois enluminés d’une rouge vaillance.


Notre amour fut pareil, bizarre et précieux,
Un étrange pays sous d’impossibles cieux,
Un plat bariolé de rêve et de féerie.

Plus d’un mets savoureux y fut bien fricassé,
Nous y avons mangé des baisers en frairie.
Mais je l’ai laissé choir par terre. Il s’est cassé.

III

les somnambules


 
Quand on est amoureux, on vit
À la façon des somnambules
Qui vont, plus légers que des bulles,
Sur le bord des toits, l'œil ravi.

Le bord glissant comme de l’huile
Est sûr et ferme sous leurs pas.
Le gouffre est là, qu’ils ne voient pas,
Au bout de la dernière tuile.


Ils marchent les bras en avant
Comme s’ils priaient leurs étoiles,
Et ne sentent pas dans leurs moelles
Monter le vertige énervant.

Débarrassés des lois physiques,
Un aveugle instinct les conduit.
Les précipices de la nuit
Ont pour eux de douces musiques.

La brise qui leur parle bas
À n’avoir pas peur les engage.
L’infini leur tient un langage
Que le monde ne comprend pas.

Soutenus par un souffle étrange
Ils cheminent, silencieux,
Comme s’il allaient dans les cieux
Partir avec des ailes d’ange.

Ils vont ainsi jusqu’au moment
Où, d’un cri perçant leur oreille,
Quelqu’un qui les voit les réveille,
Et rompt le charme brusquement.

L’ange s’enfuit ! Reste la bête,
Qui, soûle encor d’avoir rêvé,
Chancelle, et va sur le pavé,
Sanglante, se casser la tète.

IV

plongeon


C’est bien fait ! Je me suis conduit comme un oison.
Au lieu de suivre en paix le fil de ta rivière,
J’ai fait le beau plongeur au fond d’une englivière
Où les limons bourbeux s’entassaient à foison.

J’en suis sorti sans souffle et pris de pâmoison
Malgré mon cœur si fort et mon humeur si fière.
On dut me rapporter au dos d’une civière.
J’étais bleu comme si j’avais pris du poison.


Et voilà ce que c’est que de n’être pas sage !
Je n’avais qu’à flotter, admirant au passage
Les arbres, les coteaux, les nuages, le ciel.
 
J’aurais nagé longtemps, les yeux ravis d’extase.
Le courant me berçait aussi doux que du miel.
J’ai voulu voir le fond, et j’ai bu de la vase.

V


Du pic de la cime haute
Je suis tombé comme un fou
Et me suis rompu le cou.
C’est bien fait, car c’est ma faute.

Je n’avais qu’à rester coi.
Mais j’ai voulu, trop rapace,
Saisir le bonheur qui passe
Et le retenir. Pourquoi ?


Dans le ciel, à tire-d’aile,
Comme il planait d’un vol sûr,
Je pouvais bien dans l’azur
Le suivre d’un œil fidèle.

Mais, plein d’un fauve appétit,
Sans calcul, sans frein, sans règle,
J’ai fait comme le grand aigle
Qui veut nourrir son petit.

En voyant s’enfuir ma joie,
J’ai voulu la raccrocher,
Et j’ai contre le rocher
Brisé moi-même et ma proie.

VI

le dompteur


Parce que ces fauves lions,
Les rhythmes, les mots, les idées,
Ont courbé leurs rébellions
Sous nos paroles décidées.

Parce que nous avons le sort
D’être des vainqueurs qu’on acclame
Et de dompter même la mort,
Nous espérons dompter la femme.


Et c’est en chantant des chansons
Comme un oiseau dans le bocage,
Sans peur, sans regrets, sans frissons,
Que nous pénétrons dans sa cage.

La tigresse, en effet, pour nous
Oublie un instant sa colère.
Elle vient, douce, à nos genoux,
S’étonne, renâcle et nous flaire.

Elle sent comme un vague effroi
En comprenant ce que l’on ose,
Et met sur la main de son roi
Le baiser de sa langue rose.

Humble, elle allonge sous nos pieds
Sa souple échine qui se courbe.
Mais nos gestes sont épiés
Par un regard chargé de fourbe.

Ô béte, je te vois encor,
Quand ta verte prunelle oblique
Me jetait dans un éclair d’or
Une menace famélique.

J’aurais dû sentir le danger ;
Car tu crispais tes griffes noires,
Et le désir de me manger
Te faisait grincer les mâchoires.


Le fouet de la queue en courroux
Flagellait tes deux flancs sans trêve,
Et tu ridais ton mufle roux
Pour miauler d’une voix brève.

Dans ta gorge aux rauquements sourds
Grondait une rage étouffée.
Mais, calme, je chantais toujours,
Sûr de ma force comme Orphée.

N’ai-je pas l’instrument vainqueur
Qui charma le fauve et la bête ?
N’as-tu pas, pour l’entendre, un cœur ?
On ne mange pas le poète !

Oui, tu cèdes. Malgré ta faim,
Devant le dompteur tu te vautres.
Victoire !… Mais voici la fin :
Je fus mangé comme les autres.

VII


Après tout, est-ce tant ma faute ? Elle savait
Que ma mauvaise tête a l’orgueil pour chevet,
Que mon cœur est brutal comme un oiseau rapace,
Et que je suis jaloux même du vent qui passe.
Elle savait qu’un rien fait flamber un éclair
Sauvage dans mon œil de métal jaune et clair.
Elle savait mon sang plus bouillant qu’une lave.
Alors, pourquoi m’avoir traité comme un esclave ?
Elle m’a trop bâté, tant, qu’à la fin, d’un coup,
J’ai redressé la tête en cassant mon licou.

VIII

l'armada


Sur une mer cramoisie
Aux feux roses du levant
Quand j’ai lancé dans le vent
Les nefs de ma fantaisie,

Tous ces bateaux amoureux,
Plus frais qu’une matinée,
Sur la vague satinée
Avaient un ciel fait pour eux.


Ils voguaient à pleines voiles,
Et les chants des matelots
Faisaient sourire les flots
Et se pâmer les étoiles.

Tous les parfums de l’avril
Doraient l’azur sur leurs têtes.
Ils ignoraient les tempêtes,
Et la peur, et le péril,

Et les trombes abhorrées,
Et le mistral, et l’autan,
Et les banquises flottant
Sous l’haleine des Borées.

Mais un jour de noirs soupçons,
De jalousie et de rage,
La grande voix de l’orage
A fait taire leurs chansons.

La mer, comme une mégère
Bondissant les crins épars,
Aux vagues, ces léopards,
Jeta la flotte légère.

Et, meurtris sur les écueils.
Mes bateaux sans mâts ni voiles
Font sous les pleurs des étoiles
Une armada de cercueils.

IX

peines perdues


Hélas ! pourquoi ces pleurs dans mes yeux que j’essuie,
Et pourquoi ces soupirs dans ma gorge crevant ?
Je ne puis rappeler le passé décevant,
Ni ranimer le feu dans l’âtre plein de suie.

L’amour s’est envolé, la flamme s’est enfuie.
À quoi bon soupirer, pleurer, en y rêvant,
Comme un hautbois plaintif qui se nourrit de vent,
Comme un vieux toit rompu qui se repaît de pluie ?


Ah ! pauvre cœur troublé de regrets, de remords,
Tes soupirs rendront-ils le souffle aux oiseaux morts
Et tes pleurs feront-ils s’épanouir des roses ?

Au fond de ta douleur tu peux les laisser choir ;
Soupirs et pleurs, tout est stérile. Tu n’arroses
Qu’un linceul ; et pas même, encore !… ton mouchoir.

X


« Homme aux yeux cruels, prends garde !
Tu nous écrases ! Regarde
Nos cadavres sous tes pas.
Tu pleures et tu t’irrites.
Nous sommes les marguerites.
Pitié ! Mais tu n’entends pas.

— Si, je vous entends, menteuses.
Ô peuple d’entremetteuses,
Sois-tu donc anéanti !
Mourez sous mes mains brutales !
C’est en comptant vos pétales
Que ma maîtresse a menti. »

XI


J’ai rencontré le coucou
Qui m’avait dit : casse-cou.
Il chantait, le bon apôtre !
Son amour étant fini,
II avait quitté son nid ;
Mais il couchait dans un autre.

Chante, coucou, tu fais bien.
Sans penser au nid ancien.
Dans le nouveau tu te vautres.
Et pour toi rien n’est fini.
Moi, d’avoir quitté mon nid,
Ça m’a dégoûté des autres.

XII

à maurice bouchor


Que ta maîtresse soit ou blonde, ou rousse, ou brune,
Qu’elle vienne d’en haut, ou d’en bas, ou d’ailleurs,
Crains l’abandon certain promis par les railleurs.
La femme et ses désirs sont réglés par la lune.

Tous les amours du monde ont une fin commune.
Ta maîtresse prendra de tes ans les meilleurs
Et les effeuillera sous ses doigts gaspilleurs.
La femme est un danger quand on n’en aime qu’une.


Aime-les toutes, c’est le parti le plus sûr :
La brune aux yeux de nuit, la blonde aux yeux d’azur,
La rousse aux yeux de mer, et bien d’autres encore.

Ne fixe pas ton cœur à leurs cœurs décevants,
Mais change ! L’homme heureux est celui que décore
Un chapeau d’amoureux qui tourne à tous les vents.

XIII

plaintes comiques


Sous la bise aigre
Qui mord,
Notre feu maigre
Est mort.

L’affreux décembre
Gelé,
Dans notre chambre
Je l’ai.


Rempli d’un sombre
Effroi,
Tout seul dans l’ombre
J’ai froid.

Hélas ! que n’ai-je
Du feu
Contre la neige
Un peu !

Opiniâtre
Espoir !
Car le pauvre âtre
Est noir.

En vain mon âme
Attend
La rouge flamme
D’antan.

Sous la bise aigre
Qui mord,
Notre feu maigre
Est mort.

XIV

ballade de bonne récompense


À qui, civil ou militaire,
À pied, même en aérostat,
Trouverait le mot du mystère
Par où mon être s’enchanta,
À qui m’appellerait bêta
De pleurer encor quand j’y pense,
À celui-là j’offre recta
Quarante sous de récompense.


À qui, de Montmartre à Cythôre,
Trouverait, pour qu’il l’attestât,
Fille de gueux ou de notaire
Plus belle d’un seul iota
Que la maîtresse qui fit à
Mon cœur le grand trou que je panse,
À qui de ses yeux s’abrita,
Quarante sous de récompense !

À qui rapporterait de terre,
Ou du ciel que mon vol tenta,
Mon dernier espoir, solitaire
Loin de celle qui me quitta,
Las ! dans n’importe quel état,
Je lui garnirais bien la panse,
Pourvu qu’il me le rapportât.
Quarante sous de récompense !

envoi

Ô toi qui commis l’attentat,
Femme, voici, pour la dépense
De la croix de mon Golgotha,
Quarante sous de récompense.

XV


Je veux chanter ma folie
En jouant du mirliton,
Mettre à ma mélancolie
Un nez en carton,

Et rire, et faire des frasques,
Sauter, crier dans un bal,
Suivre le troupeau des masques,
Comme un carnaval.


Je donnerai la venette
Aux épouses des badauds
En pinçant leur gorge honnête
Dans le bas du dos ;

Et je casserai les vitres
Avec mes poings et mes pieds ;
Je serai le roi des pitres
Et des hurlubiers.

Mais en vain je fais le brave
Et je raille mes chagrins ;
Ils dominent d’un ton grave
Le bruit des crincrins.

Mes sanglots de douleur folle
Ont crevé le mirliton,
Et mon flux de pleurs décolle
Le nez en carton.

XVI

les crucifiés


Les vrais crucifiés, ce sont les amoureux.
Ils sont cloués vivants aux bras de la femelle ;
L’épine dérisoire à leurs cheveux se mêle ;
Le sang perle en sueur sur leur front douloureux ;

Et quand les rouges pleurs tombent de leurs yeux creux,
Aucun ange ne vient rafraîchir de son aile
La brûlure du trou béant à leur mamelle ;
Un Dieu n’entr’ouvre pas le ciel exprès pour eux.


Pas même un bon larron ! Golgotha solitaire !
Le désespoir qu’ils ont au cœur, il faut le taire.
Ou, s’ils osent crier « Lamma Sabacthani »,

Leur croix, la femme, au vent railleur se prostitue ;
Et, sentant qu’avec eux leur amour est fini,
Ils meurent en doutant de la foi qui les tue.

XVII

l'hôte


À quoi bon insulter l’amour quand il s’en va ?
Quand il quitte le seuil, insulte-t-on son hôte ?
S’il ne fut pas aussi constant qu’on le rêva,
N’est-ce pas notre faute ?

L’avons-nous bien gardé des besoins, de l’ennui ?
A-t-il trouvé chez nous les choses qu’il préfère ?
N’a-t-il pas à se plaindre ? Avons-nous fait pour lui
Tout ce qu’il fallait faire ?


Je crois avoir donné pourtant tout ce que j’ai.
11 eut toutes les clefs sans aucune défense.
Je ne ménageais rien pour qu’il fût hébergé
Comme un ami d’enfance.

Il mangeait à son gré, buvait comme un sonneur,
Autant qu’il en voulait, de mon vin délectable.
Je le faisais asseoir à la place d’honneur
Au bon bout de la table.

Je lui laissais cueillir mes roses à foison.
Je le menais chasser au bois et sur la lande.
Il couchait dans le plus beau lit de la maison,
Dans mes draps de Hollande.

Mais il faut bien le dire aussi, comme un marmot
Je me levais parfois grincheux, l’humeur mauvaise,
Et je restais des jours entiers sans souffler mot,
À bouder sur ma chaise.

Ma jalousie avait des désirs exigeants.
Il jurait de n’aimer que moi seul ; mais n’importe !
J’étais en rage quand il parlait à des gens
Sur le pas de la porte.

Comme il me répondait par un rire moqueur,
J’excitais contre lui mes colères malsaines ;
Je l’appelais ingrat, oublieux, mauvais cœur ;
Je lui faisais des scènes !


Si bien qu’un triste soir où je l’avais blessé,
Ses yeux ayant pleuré, la porte étant ouverte,
Il est parti sans rien me dire et m’a laissé
Dans ma maison déserte.

Je crus qu’il reviendrait. Sans doute il aurait dû
Me pardonner ma faute et n’avoir pas rancune.
Mais non ! Et me voilà seul comme un chien perdu
Aboyant à la lune.

XVIII


Où vivre ? Dans quelle ombre
Étouffer mon ennui ?
Ma tristesse est plus sombre
Que la nuit.

Où mourir ? Sous quelle onde
Noyer mon deuil amer ?
Ma peine est plus profonde
Que la mer.

Où fuir ? De quelle sorte
Égorger mon remord ?
Ma douleur est plus forte
Que la mort.

XIX

le maudit


J’ai mené mon chagrin maudit dans les prairies
Où je me suis roulé, sanglotant comme un fol ;
Mes pleurs salés faisaient des brûlures au sol
Et laissaient des trous noirs dans les herbes fleuries.

Je l’ai conduit au bois et dans les closeries
Pour entendre le gai pinson, le rossignol ;
Mais les oiseaux bien loin de nous prenaient leur vol
Devant l’épouvantail de nos mines flétries.


Alors je l’ai traîné jusqu’au bord de la mer
Où les pleurs en tombant se noient au gouffre amer,
Où l’on n’a pour témoins que la vague et la roche ;
 
Mais la roche restait muette de stupeur,
La vague en frissonnant fuyait à mon approche,
Et les monstres marins en avortaient de peur.

XX

l'oubli impossible


Je le sais bien, ce qui m’arrive est très normal,
Et ce n’est pas de quoi me traîner sur la claie.
Je devrais la payer de la même monnaie,
Et l’oublier, ainsi qu’un mot dit dans un bal.

Mais je ne puis. Au lieu d’imiter l’animal
Qui va tapir sa mort dans le coin d’une haie,
Je fouille ma poitrine et tourmente ma plaie,
Comme un enfant rageur qui fait saigner son mal.


Je n’enterrerai pas ma peine ; elle est trop forte.
J’ai beau sous terre avoir claquemuré la morte,
Je l’entends toujours geindre au fond du noir caveau.

Pour étouffer vraiment sa voix accusatrice,
Il faudrait m’arracher le cœur et le cerveau
Et me couler du plomb dans chaque cicatrice.

XXI

l'inconsolabel


L’amour parti, je suis tout seul dans la nuit noire,
Sans fenêtre à ma prison.
Vous, vous avez gardé, dans ce mal transitoire,
L’espoir d’un autre horizon.

Vous croyez qu’il existe un ciel où vont les âmes,
Un paradis rose et bleu,
Où les anges fleuris, le front coiffé de flammes,
Font de la musique à Dieu,


Où l’on connaît enfin le mot du grand mystère,
Où les pauvres cœurs brisés
Achèvent la chanson qu’ils commençaient sur terre
Et reprennent leurs baisers.

Vous croyez que la mort n’est pas aussi cruelle
Qu’on le raconte ici-bas,
Et qu’elle est seulement l’aube spirituelle
D’un jour qui ne finit pas.

Tant mieux que vous ayez le bonheur ineffable
De croire à ce lendemain !
Elle vous servira, la foi dans cette fable,
D’étoile à votre chemin.

Elle vous servira de pôle et de boussole.
Elle sera pour vos pas
Le compagnon qui guide et l’ami qui console
Jusqu’au seuil blanc du trépas.

Vous mourrez les yeux pleins d’extase, en voyant poindre
Le soleil qui vous est dû,
Sûre que vous pourrez, quand j’irai vous rejoindre,
Retrouver l’amour perdu.

Mais moi, que la science à la tétine amère
A nourri de son lait noir,
Je crois aux vérités que m’apprend cette mère,
Et je n’ai pas votre espoir.


Je crois profondément que l’âme, au corps fidèle,
Naît, vit, et meurt avec lui.
Quand la flamme de vie a fondu la chandelle,
Je crois que plus rien ne luit.

Je ne puis concevoir le paradis ni l’ange,
Ni le bon Dieu qu’on rêva.
Je crois à la matière, à qui le ver qui mange
Rend l’être mort qui s’en va.

S’il existait pour moi, ce Dieu, c’est un blasphème
Qu’à son trône j’enverrais.
Car il n’est qu’un bourreau, s’il ordonne qu’on aime
Et qu’on se sépare après.

Oh ! oui, femme fervente, oh ! oui, je vous envie
De croire qu’il nous entend.
Car je pourrais lui dire en lui crachant ma vie :
« J’ai souffert. Es-tu content ?

J’ai souffert, et mes cris n’ont pas troublé ton somme.
Et pourtant tu m’entendis.
Tu peux t’appeler Dieu ; moi, je ne suis qu’un homme
Et c’est moi qui te maudis. »

Mais je sais qu’il n’est point. Je n’aurai pas la joie
De courir ce beau danger.
Je sais qu’à des hasards sans nom je suis en proie,
Et sans pouvoir m’en venger.


La force qui m’étreint ne m’est pas vénérable.
Elle m’étreint, il suffit.
Je ne réclame rien au temps irréparable
Qui défait tout ce qu’il fit.

Mais si vous supportez la cruelle rupture
L’air serein, presque content,
En songeant que là-haut une extase future
Renaissante vous attend,

Souffrez que moi, qui n’ai de recours que sur terre,
Je songe aux anciens amours,
Et que je sois navré de me voir solitaire,
Privé de vous pour toujours.

Laissez-moi regretter cet oiseau qui s’envole,
Ce passé qui fut présent.
Laissez-moi, sans que rien au monde me console,
Pleurer des larmes de sang.

XXII

sombres plaisirs


Il serait plus viril et plus noble sans doute
De croiser sur son cœur ses bras las et meurtris,
Et de ne point pousser de lamentables cris
Comme un enfant perdu la nuit sur la grand’route.

Il faudrait, ainsi qu’un cadavre qui dégoûte,
Enfouir son amour, en brûler les débris,
Et chanter au besoin, et crier qu’on est gris,
Et boire en souriant ses larmes goutte à goutte.


Mais on est soulagé par les pleurs, les sanglots,
La rage folle. Ainsi vos mères, matelots,
Quand vous êtes noyés par la houle inhumaine,

Arrachent des galets au bord du gouffre amer,
Et, les jetant aux flots avec des cris de haine,
Apaisent leur douleur en outrageant la mer.

XXIII

au bord de la mer


Je suis bien loin de vous et des choses passées.
J’ai fui Paris, où mes anciennes pensées
Hantaient tous mes chemins.
J’y retrouvais partout les heures disparues
Dont les spectres plaintifs me suivaient par les rues
En me prenant les mains ;


Tous les regrets amers de nos belles années
Y fleurissaient partout en fleurs empoisonnées
Aux fentes du pavé ;
Je ne pouvais plus faire un pas hors de ma porte
Sans voir le corbillard de l’Espérance morte ;
Et je me suis sauvé.

Je me suis sauvé, faible et désertant la lutte,
Sans oser regarder mon mal, comme une brute
Qui cache ses yeux clos.
Je me suis évadé loin de vous et du monde.
Entre Paris et moi j’ai mis la mer profonde,
La mer et tous ses flots.

Mais le noir souvenir m’a suivi sans relâche.
J’emporte mon remords, comme un assasin lâche
Qui se serait enfui
Laissant un corps saigner au coin de quelque haie
Et qui croirait ouïr les lèvres de la plaie
Crier derrière lui.

Pourtant, je pensais bien avoir trouvé l’asile.
Je me suis enterré dans le calme d’une île
Ainsi que dans un trou.
Je ne vois plus le rire ironique de l’homme,
Je n’entends plus mentir la femme, et je vis comme
Dans son arbre un hibou.


Partout, emprisonnant mon âpre solitude,
Je ne vois, je n’entends que la mer, la mer rude
Qui lutte avec le vent,
Qui déchire ses mains sur les dents de la côte,
Et dont la grande voix endormeuse est plus haute
Que nos sanglots d’enfant.

Mais la mer a beau faire et peut enfler sa vague,
Le vent a beau chanter sa chanson lente et vague.
Je ne suis pas bercé.
Rien ne peut endormir ma tristesse qui rage
Et qui pousse des cris ainsi que dans l’orage
Un albatros blessé.

Des cruels souvenirs mon âme est encor pleine,
Et c’est eux que j’entends seuls dans la cantilène
Du vent et de la mer.
J’entends, j’entends toujours les heures disparues,
Dont les spectres plaintifs me suivaient par les rues,
Me chanter le même air.

Et les regrets, et les remords, et le vieux rêve
Aussi bien que là-bas viennent sur cette grève
Me hanter jusqu’ici ;
Et, rhythmant les sanglots de la mer qui déferle,
Les larmes du rocher s’égouttent perle à perle,
Et les miennes aussi.

 
Ah ! c’est en vain, c’est bien en vain que je m’exile !
Je ne trouverai pas le refuge et l’asile.
Pourquoi chercher ? Pourquoi ?
Je ne puis me sauver du passé qui m’accable.
Je ne puis éviter le fantôme implacable.
Le fantôme est en moi.

XXIV

les naufragés


Ah ! que le vent ce soir roule d’âpres sanglots !
C’est le vent de la mer. La mer doit être haute.
Les crocs noirs et pointus des rochers de la côte
Sont en train de grincer en éventrant les flots.

Ah ! comme il fouette à coups d’aile mes volets clos !
Que veux-tu ? que dis-tu ? qu’apportes-tu, mon hôte ?
J’entends passer le cri des pilotes en faute
Et les râles perdus des lointains matelots.


Et je pleure en songeant à mes anciens naufrages,
À mes espoirs, à mes bonheurs, à mes courages
Dispersés, engloutis, noyés je ne sais où ;

Et dans la cheminée où rôtit ma pantoufle,
Le vent, le triste vent, souffle comme un vieux fou,
Si triste, qu’on croirait ouïr son dernier souffle.

XXV

deux liards de sagesse


C’est vrai, j’étais un insensé !
J’appelais notre amour le nôtre,
Le nôtre à nous ; j’avais pensé
Qu’il n’était pas fait comme un autre.

Nous avons beau voir et savoir ;
Pauvres orgueilleux que nous sommes,
Nous nous imaginons pouvoir
Ce que n’ont jamais pu les hommes.


Nous sourions lorsque l’aïeul
Dit : « J’ai cueilli ce que tu cueilles. »
Chacun de nous pense être seul
Maître du trèfle à quatre feuilles.

Tout le monde est ainsi construit.
Chaque flot de la mer profonde
Croit que le ciel n’est que pour lui…
Et j’ai fait comme tout le monde.

J’ai craque notre court printemps
Serait une immortelle chose,
Et qu’on pouvait rester cent ans
À respirer la même rose.

J’ai pris mon sou pour un trésor.
Ainsi la fillette ravie,
À qui l’on donne un louis d’or,
Pense qu’elle en a pour la vie.

J’ai cru que des autres humains
L’amour était une veilleuse,
Et que moi, dans mes fortes mains,
J’avais la lampe merveilleuse.

J’ai cru que je pouvais chercher
L’éternité dans l’heure brève,
Et que je saurais dénicher
Le merle blanc qui siffle en rêve.


J’ai cru que dans mon petit nid
Loin du Temps, cet oiseau de proie,
Je ferais couver l’Infini
Par les deux ailes de ma joie.

J’ai cru… Mais que n’ai-je point cru ?
J’ai pris pour le jour la nuit brune,
Ma piquette pour un grand crû,
Et mon fromage pour la lune.

Hélas ! je connais aujourd’hui
Que l’homme est un fétu de paille
Par la valse du vent conduit.
Où le vent souffle, il faut qu’on aille.

On ne fait pas ce que l’on veut :
On fait ce que veut la Nature.
Quand nous écrivons notre vœu,
La main du hasard le rature.

Et je souffre, et je suis navré,
Et toujours, d’une âme aussi folle,
Dans l’azur lointain je suivrai
Mon espérance qui s’envole.

Je suis puni, je suis fouetté
Par cette mère méconnue,
L’implacable Réalité,
Qui m’a rattrapé dans la nue.


Je suis puni, je suis en deuil,
Pour avoir voulu l’impossible,
Car les flèches de mon orgueil
Prenaient une étoile pour cible.

XXVI

vaines paroles


Pourquoi voulez-vous que j’oublie
Et que je mette au monument
Ou bien au bûcher consumant
Mon ancienne amour abolie ?

Pourquoi voulez-vous à mes maux
Trouver l’inutile remède ?
Pourquoi ce vain discours qui m’aide
À me consoler par des mots ?


Vous aurez beau dire et beau faire,
Il manque pour mon cœur d’amant
Une étoile à mon firmament,
Un parfum dans mon atmosphère.

D’un bon conseil vous m’éclairez.
Mais, hélas ! je connais d’avance
Quelle pauvre et maigre chevance
On apporte aux désespérés.

On dit, je l’ai dit comme un autre,
Que les regrets sont superflus,
Que le passé ne revient plus,
Et que ce sort-là c’est le nôtre,

Et qu’une fois l’amour parti,
Le plus sage est qu’on y renonce.
Mais tout cela vaut-il une once
De son baiser le plus petit ?

D’autres, pour calmer ma détresse,
Vont me parler de cieux meilleurs,
Et chanter que l’on doit ailleurs,
Là-haut, rejoindre sa maîtresse.

Ceux-là connaissent nos défauts
Et nos désirs d’âme immortelle.
Mais cette àme-là, d’où sort-elle ?
Et qui l’a vue ? où donc ?… C’est faux.


Il faudrait croire à ces mensonges
Pour y trouver l’apaisement.
Pour moi votre hypothèse ment
Encor plus que mes anciens songes.

Je ne suis pas de vos chrétiens
Que notre ici-bas embarrasse.
Je ne suis pas de votre race.
Je crois au bonheur que je tiens.

C’est pourquoi mes regrets avides
N’espèrent pas de lendemains.
J’avais mon bonheur dans les mains
Et maintenant mes mains sont vides.

Mais je veux y penser ; je veux,
En fermant mes yeux lourds de fièvres,
Sentir sa bouche sur mes lèvres,
Sentir mes doigts sur ses cheveux ;

Et dans ma pensée agrandie
Son souvenir qui vit toujours
Sur le pays de mes amours
Flambera comme un incendie.

XXVII


Te souviens-tu du baiser,
Du premier que je vins prendre ?
Tu ne sus pas refuser ;
Mais tu n’osas pas le rendre.

Te souviens-tu du baiser,
Du dernier que je vins prendre ?
Tu n’osas pas refuser ;
Mais tu ne sus pas le rendre.

XXVIII


Bien souvent je ne pense à rien, comme une bête.
Soudain un mot bourdonne et passe dans ma tête,
Mot jadis entendu,
Un de ces mots de rien où vivait tout ton être ;
Et je sens mille échos de mon passé renaître
Dans cet écho perdu.

Je me souviens de l’an, du mois, du jour, de l’heure,
Et je ferme les yeux sans rien dire, et je pleure.
Car dans ce mot en l’air
J’entends toutes les voix de ma jeunesse heureuse,
Comme on entend au fond d’une coquille creuse
Chanter toute la mer.

XXIX


Te souviens-tu d’une étoile
Qui nous regardait un soir,
Ainsi qu’un œil sous un voile,
Dans le ciel noir ?

Nous avons fait la grimace
À cet astre curieux
Cachant à demi sa face
Pour nous voir mieux.

Elle est toujours dans l’espace.
Mais c’est l’étoile aujourd’hui
Qui là-haut fait la grimace
À mon ennui.

XXX

au coin du feu


Rappelle-toi le mois d’antan qu’il fit si froid !
Tout le monde a souffert de ce cruel décembre.
Notre amour cependant y vécut comme un roi,
Tant son large soleil chauffa bien notre chambre.

Nous nous moquions du froid et du temps qu’il faisait,
Ayant capitonné de baisers notre geôle.
Au feu de notre cœur plus rouge qu’un creuset
Nous aurions fait flamber les banquises du pôle.


Parfois nous regardions les floraisons du gel
Au jardin de la vitre où croît l’arbre du givre.
Tout était blanc dehors, les champs, les toits, le ciel.
Rien qu’à voir ce linceul, nous nous sentions mieux vivre.

Bougonnant, se mouchant, toussant, crachant, couvert
D’un grand feutre de neige avec des plumes grises,
Parmi les aboîments des dogues de l’hiver
Du pays de l’onglée arrivait Jean-des-Bises.

Mais nous faisions la nique à ses cheveux poudrés ;
Et quand à la fenêtre il nous jetait sa laine,
Nous lui disions : « Entrez, vieux gueux, quand vous voudrez !
Votre nez de glaçons fondra sous notre haleine. »

Et jusqu’au jour plus tiède où le carreau terni
Eut laissé couler l’eau de ses blanches écailles,
Pelotonnés au fond de notre amoureux nid,
Nous avons eu toujours bien chaud, comme deux cailles.

XXXI

la berceuse


Malgré tout, tu fus bonne et tu m’aimais vraiment.
Il me faudrait mentir pour dire le contraire.
Aucun soupçon jaloux ne vient plus me distraire,
Et je vois aujourd’hui quel fut ton dévouement.

Tu passas près de moi plus d’un triste moment,
Quand les soucis rendaient mon humeur arbitraire.
Mais tu savais alors me chérir comme un frère ;
Au lieu de m’en vouloir, tu calmais mon tourment.


Pleins du trésor de tes charités merveilleuses,
Tes yeux bleus se faisaient plus doux que des veilleuses ;
Câline, tu pressais sur toi mon front en feu ;

Tu me berçais avec ta chanson consolante ;
Et tandis que mon mal s’endormait peu à peu.
J’écoutais gazouiller ta voix rossignolante.

XXXII

nocturne


Le jour fuit,
La mer roule
Et roucoule
Dans la nuit,

Et le bruit
De la houle
Berce et soûle
Mon ennui,


Et je doute
Si j’écoute
Dans les sons

De la grève
Les chansons
Du vieux rêve.

XXXIII

le bon souvenir


Je n’oublierai jamais ton premier mot d’amour,
Quoi qu’il m’en ait coûté d’en avoir fait ma bible.
Aux regrets, aux remords, je saurai rester sourd.
Je ne penserai pas à ce qui fut terrible,
Mais à ce qui fut doux, n’aurait-ce été qu’un jour.

Je n’oublierai jamais ta caresse première.
Ni le mal enduré, ni le temps, ni l’oubli
N’en terniront la pure et lointaine lumière.
Au livre de mon sort j’ai fait un large pli
Pour y mettre le cœur de ma rose trémière.


Je n’oublierai jamais notre premier printemps,
Lorsque le ciel, le bois, le soleil qui se couche,
Tout me parut plus beau dans tes yeux éclatants,
Lorsque je buvais l’air au sortir de ta bouche.
Je n’oublierai jamais, quand je vivrais cent ans.

Les oiseaux se grisaient au suc d’or des corolles ;
Mille chansons dansaient avec mille couleurs.
Car, rien que pour avoir écouté nos paroles,
Les oiseaux étaient fous, folles étaient les fleurs.
Nos paroles, hélas ! étaient encor plus folles.

Nous étions à cette heure absurde qu’on bénit,
Où l’on croit que tout passe et que l’amour demeure,
Où l’on arrange son avenir comme un nid.
Pauvres, pauvres enfants, nous étions à cette heure
Où l’on commence avec ce mot : Rien ne finit.

Mais non ! je ne veux pas réveiller ma rancune,
Ô ma maîtresse, ô ma bien-aimée, ô ma sœur !
Des souffrances d’antan je n’en irrite aucune.
Je veux me rappeler seulement la douceur
De tes baisers pareils à des baisers de lune.

Je veux me rappeler aussi ton corps divin,
Ton corps que mes désirs avaient pris pour leur crèche.
Le parfum de ta peau plus capiteux qu’un vin.
Les effluves troublants de ta gorge si fraîche,
Et notre lit fougueux creusé comme un ravin.


Je veux me rappeler. Je veux souvent descendre
Au plus profond de mon souvenir adoré.
Et quand je serai vieux, laid, froid, tel qu’un Cassandre,
Au feu de mon avril je me réchaufferai,
Car je saurai toujours le trouver sous la cendre.

Quand l’hiver et la mort viendront dans ma maison,
Je me rappellerai notre saison première.
Je n’aurai qu’à souffler sur le dernier tison
Pour emplir ma pensée et mon cœur de lumière,
Et pour mourir en paix dans un clair horizon.

XXXIV

paris


Ce n’est pas dans les champs, au soleil, au grand jour,
Qu’a poussé cette fleur de poison, notre amour.
Ce n’est pas au penchant d’une calme colline
Qui sur un bleu miroir de rivière s’incline
En y réfléchissant ses prés et ses bosquets.
Ce n’est pas sous un bois où les oiseaux coquets
S’amusent à lustrer leur plume de rosée,
Où la fauvette, au bout d’une branche posée,
Le rouge-gorge ardent, le linot étourdi,
Le pinson, par l’écho de sa voix assourdi,
Le merle noir grisé de genièvre et de mûres.

Et le rossignol roux, cette âme des ramures,
Accompagnent aux sons d’un orchestre enivrant
Les doux mots qu’on chuchote et les baisers qu’on prend.
Ce n’est pas là, sous les sourires de l’aurore,
Que notre pauvre amour eut la chance d’éclore.
Et ce n’est pas non plus en face de la mer
Qui rend le sang plus riche, et dont le souffle amer
Courant dans les cheveux ainsi que dans des voiles,
Vous conseille d’appareiller pour les étoiles.
Et ce n’est pas non plus sous le ciel infini,
Si grand qu’on en a peur et qu’on désire un nid.
Ce n’est pas dans les bras de la mère Nature,
À ses tétons où tout amour cherche pâture,
Que nous fûmes bercés, que nous fûmes nourris.
Notre fleur eut pour sol le fumier de Paris.
C’est à Paris qu’elle a poussé, la fleur étrange,
Dans ce bouge rempli de sang, d’alcool, de fange,
Où l’on roule parmi les heurts, les coups de poing,
Où l’on parle à voix haute, où l’on ne s’entend point,
Où l’on ne peut trouver un seul coin solitaire,
Où l’on ne peut jeter une épingle par terre,
Où l’on ne voit le ciel qu’étranglé par des murs.
Ô prison encombrée aux horizons obscurs
Où le soleil brumeux pend comme une lanterne !
Ô bal public bondé de danseurs ! Ô caserne
Dont la rumeur grouillante étouffe les échos !
Ô charogne, que ronge un peuple d’asticots !
C’est là, c’est dans ces chairs aux puanteurs infectes,
Parmi ces escarbots, ces vers blancs, ces insectes,
Dans ces putridités, dans cette syphilis,

C’est là que notre amour a fleuri comme un lis.
Et j’ai connu tous les écœurements infâmes
Qui fatiguent les corps et qui froissent les âmes :
Les rendez- vous donnés au coin des carrefours ;
Les nuits tristes parmi des gens gais ; et les jours
Où l’on voit son bonheur foulé par la cohue
Comme un oiseau blessé qui crève dans la rue ;
Et les désirs meurtris d’un contre-temps mortel
Qui cherchent pour refuge une chambre d’hôtel ;
Et les soupirs noyés dans les clameurs banales
Des affaires, des vains plaisirs, des bacchanales ;
Et les aveux furtifs que l’on est obligé,
Parce qu’on se sent vu, de faire en abrégé ;
Et les quarts de baiser, les moitiés de caresse
Qu’on arrache en cachette, en voleur, qu’on s’empresse
De ravir n’importe où, sitôt qu’on est à deux ;
J’ai connu les rideaux du fiacre hasardeux.
Et, malgré tout cela, notre amour fut sincère.
Cette fleur sans soleil, fleur du mal, fleur de serre,
A senti cependant là sève enfler ses nœuds ;
Et dans ce terreau noir, boueux et vénéneux,
Elle a solidement enfoncé ses racines ;
Et dans cette atmosphère aux senteurs assassines
Elle a puisé du suc pour ses corolles d’or
Et versé son parfum qui me parfume encor.
Ô Paris, cher Paris, qu’ai-je dit tout à l’heure ?
J’ai voulu t’insulter. Et voilà que je pleure
En songeant au bonheur par nous abandonné ;
Et c’est toi, c’est toi seul qui nous l’avais donné.
C’est chez toi que ma soif d’aimer fut assouvie.

C’est à toi que j’ai dû de connaître la vie.
Et je suis un ingrat, un oublieux. Pardon !
Oui, Paris a des torts. Mais comme il a du bon !
Rappelle-toi, mon cœur, rappelle-toi les choses,
Et que les jours passés ne furent point moroses,
Et que la Seine est verte et dorée au couchant,
Et que la grande ville aussi chante un doux chant
Plus profond que celui des oiseaux et des vagues.
Le soir, sa voix grondante a des murmures vagues
Qui roulent mollement dans les airs apaisés.
C’est un flux de soupirs, de désirs, de baisers,
Et cette voix étrange a sa mélancolie.
Puis, ta belle maîtresse eût été moins jolie
Si Paris n’eût rien fait pour lui donner ses goûts.
C’est lui qui façonnait ces robes, ces bijoux,
Ces chiffons, tous ces riens dont un amant raffole.
C’est lui dont l’art savant brillait sur ton idole.
Et les bons soirs d’hiver, te les rappelles-tu ?
Quand le ciel orageux et tout de noir vêtu
Couvre d’horreur les champs où la tristesse rôde,
Étiez-vous assez bien dans votre chambre chaude !
Il pouvait faire nuit, et pleuvoir et tonner !
Paris autour de vous savait capitonner
Un boudoir plein de feu, de lumière et de joie.
Ce n’était pas un nid de feuilles, mais de soie.
Le bois flambait avec des éclats de gaîté.
En buvant à loisir une tasse de thé,
Vous lisiez de beaux vers sous la lampe fleurie ;
Vous causiez de ceci, de ça ; la causerie
Avait des dations de baisers ; et je crois

Que vous faisiez sans deuil votre chemin de croix.
Et les nuits de plaisir, de fougueuse insomnie ?
La chambre n’était pas toujours chambre garnie ;
C’était bien plus souvent la sienne, sois loyal.
Et son grand lit d’ébène était un lit royal.
Oh ! Paris a raison. Rappelle-toi, mon âme !
Tout ce que tu criais tout à l’heure est infâme.
Paris fut un ami, Paris fut bon pour nous.
Nous ne devons parler de Paris qu’à genoux.
C’est l’église où mon cœur a reçu le baptême.
Non, Paris n’est pas laid, noir, vulgaire. Et quand même !
Est-ce que ses laideurs, ses pavés, ses replis,
Par notre souvenir ne sont pas ennoblis ?
Est-ce que notre joie, aujourd’hui disparue,
N’a pas ensoleillé la fange de la rue
Lorsque nous y passions, gais comme des enfants ?
Est-ce que les rideaux des fiacres étouffants
N’étaient pas aussi purs dans leur étoffe usée
Que le voile de lin qui couvre l’épousée ?
Et la chambre d’hôtel avec son papier bleu
Où tout le monde a mis de sa sueur un peu,
Avec son divan rouge à l’échiné pointue
Sur lequel le plaisir vénal se prostitue,
Cette chambre où le lit bâille comme un égout,
N’a-t-elle pas été notre temple après tout ?
Il suffit d’être heureux et qu’importe le reste ?
L’amour peut toucher tout, comme le feu céleste.
Si l’endroit est hideux, flétri, sali, souillé,
Quand l’amour passe là, tout est purifié.

Rien n’est laid, rien n’est triste à sa clarté divine.
Que ce soit un nid d’ombre aux creux d’une ravine,
Que ce soit un palais, que ce soit un taudis,
Si c’est là que j’aimais, c’est là le Paradis !

XXX

parfum suprême


C’est bien fini. N’en parlons plus !
Cette fin est très naturelle,
Et j’ai vraiment versé sur elle
Beaucoup trop de pleurs superflus.

C’est bien fini. La tombe et close.
C’est bien mort et bien enterre.
Le bien, le mal que j’en dirai,
Ou rien, sera la même chose.


Pourtant je veux parler un peu,
Encore un peu, deux mots encore,
Quelques minutes. Je n’implore
Que le temps de dire un adieu.

T’ayant profondément aimée,
Je garderai ton souvenir,
Et toute ma vie à venir
En demeurera parfumée.

J’aurai peut-être un autre amour,
Ou deux, ou trois, ou vingt, ou trente ;
Mais je n’y planterai ma tente
Que comme un voyageur d’un jour.

Aucun ne me fera connaître
La joie et le deuil insensés
Que tes caresses m’ont versés.
Toi seule auras eu tout mon être.

Dans les yeux. les plus merveilleux
Je ne verrai que ton image,
Comme le pèlerin Roi-Mage
Ne voyait qu’une étoile au cieux.

Sous les plus brûlantes caresses
C’est ton corps que mes bras tiendront.
Je n’aurai qu’à tourner le front
Pour qu’aussitôt tu m’apparaisses.


Dans mes désirs inapaisés,
Dans mes plus frénétiques fièvres,
Je retrouverai sur mes lèvres
Une goutte de tes baisers.

Et que nul ne s’en émerveille !
Je serai comme ces buveurs
Que le vin suit de ses saveurs
Et qui restent soûls de la veille.

Ils ont beau marcher en plein air,
Boire les brises parfumées,
Leurs yeux sont remplis de fumées
Où flambe encor le vin d’hier.