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Les Chansons des trains et des gares/Papier buvard

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Édition de la Revue blanche (p. 117-121).


PAPIER BUVARD


Le papier buvard a trop bu
D’encre de toutes les vertus ;
Il chatouille le presse-papier dans sa main de marbre,
Et va tirer les plumes par la barbe ;
Ohé ! ohé ! papier buvard,
Le papier buvard qui fait des blagues,
Et qui rigole, et qui zigzague,

Le papier buvard est pochard.

J’ai connu des papiers buvards, j’en ai connu,
Dans les pensionnats de demoiselles ;
Une couverture en maroquin était dessus,

Où s’envolaient des hirondelles :
Ah ! ce ne sont pas eux, tout roses, et si ingénus,
Qui se seraient mis dans des états pareils,

Calmes buvards des pensionnats de demoiselles.

Et ils étaient les confidents
Du premier mot d’amour qu’un jeune cœur soupire,
Chastes aveux, tendres serments,
Où se cacher pour les écrire,
Pendant la classe de calcul,
Sous le regard inquisiteur de sœur Ursule ?…
Billets qu’on écrit en tremblant,
— Amour, printemps,
Et lys et lyre, —
Pour le petit cousin Fernand,
Celui qui prépare Saint-Cyr ;
Papiers buvards que j’ai connus, gardiens fidèles
Des doux secrets d’amour des jeunes demoiselles…

Et d’autres buvards, plus modestes,
Dans le carton où l’écolier met ses devoirs,
Collés près d’une carte de France, où l’on peut voir,

Douloureusement marqués de noir,
Nos chers départemerils de l’Est,
— Géographie,
Ô ma patrie ! —
J’ai connu des papiers buvards graves et modestes.

Tous rougiraient en te considérant,
Frère indigne, ô papier buvard intempérant !

— Mais quoi, belle amie, pour en faire vos papillottes,
C’est lui que vous avez choisi ?
Ne voyez-vous pas qu’il est gris ?
Il va vous dire, belle amie,
À l’oreille, des choses inconvenantes et sottes…

Vraiment ? Je ne vous aime pas ?
C’est le buvard qui dit cela ?
Ne prenez pas cet air sévère ;
Vous savez bien, surtout en un pareil état,
Que le papier buvard comprend tout à l’envers

Allons, jetez ce buvard-là :
S’il faut faire des papillotes,

Mes Flûtes sont-elles pas là ?
Et le Gaulois et les Débats,
Sans vouloir nommer tous les autres… —
Et moi-même, d’un geste agacé,
Par la fenêtre, je l’ai lancé
Pour le chiffonnier et sa hotte…

Est-ce un mois, ou deux mois plus tard ?
J’ai retrouvé mon papier buvard
À demeure installé dans un bureau de poste,

— Ah ! je me suis bien assagi
(dit-il),
Et les gens qui viennent ici
Pour me confier leurs écrits,
Anxieux, fébriles,
( — Ce soir, à minuit.
— Impossible.
— Venez vite. — Cordial merci.
— Lettre suit.
— Répondre aux initiales L. J.,
406.),

En vain ces gens-là me prient-ils,
Et veulent me forcer à boire :
Leur insistance est inutile,
Non, je ne veux plus rien savoir…
— Cette sobriété t’honore, camarade !
Lui dis-je avec assentiment ;
— Et puis, ajouta-t-il vraiment,
De l’encre du gouvernement…
Je ne veux pas me rendre malade !