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Les Chardons du Baragan

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Panait Istrati

LES CHARDONS DU BARAGAN

Quand septembre arrive, les vastes plaines incultes de la Valachie danubienne se mettent à vivre, pendant un mois, leur existence millénaire.

Cela commence exactement le jour de Saint-Pantélimon. Ce jour-là, le vent de Russie ; — que nous appelons « le Mous- cal s ou « le Crivatz », balaie les immenses étendues avec son souffle de glace, mais, comme la terre brûle encore à la manière d’un four, « le Mouscàl » s’y brise un peu les dents. N’empêche la cigogne songeuse, depuis quelques jours, braque son œil rouge vers celui qui la caresse à rebrousse- poil et la voilà partie vers d’autres contrées, plus clémentes, car elle n’aime pas le Moscovite.

Le départ de cet oiseau respecté, un peu redouté dans nos campagnes (il peut mettre le feu à la chaumière, si on lui abîme son nid), départ attendu, guetté par le Yalomitséan ou le Braïlois, met fin à l’emprise de l’homme sur la terre de Dieu. Après avoir suivi le vol de la cigogne jusqu’à l’infini, le campagnard enfonce son bonnet sur ses oreilles, tousse légèrement, par habitude, et chassant d’un coup de pied le chien qui se fourre entre ses jambes, il pénètre dans son foyer Que les enfants commencent à ramasser des « usca~urc 1 ». A ces paroles sombres, femme et marmaille toussotent et frémissent, à leur tour, par habitude

Partie, la cigogne ?

1. Tout ce qui est sec et peut brûler. Vue 44 sur 960


Partie.

Alors le Baragan prend le commandement !

Il le fait, d’abord, à la manière passive d’un homme qui se coucherait, face au sol, et ne voudrait plus se lever, ni mourir. C’est un géant ! 1

Étendu, depuis l’éternité, sur toutes les terres que le soleil grille entre la dolente Yalomitsa et le Danube grognon, le Baragan est, durant le printemps et l’été, en guerre sournoise avec l’homme laborieux, qu’il n’aime pas et auquel il refuse tout bien-être, sauf celui de s’y promener et de hurler. C’est pourquoi on crie partout, dans les pays romains, à celui qui se permet trop de liberté en public

Hé, là ! Est-ce que tu te crois sur le Baragan ? Car le Baragan est solitaire. Sur son dos, pas un arbre ! Et d’un puits à un autre on a tout le temps pour crever de soif. Contre la faim, également, ce n’est pas son affaire de vous munir. Mais si vous êtes armé contre ces deux cala- mités de la bouche et si vous voulez vous trouver seul, avec votre Dieu, allez alors sur le Baragan c’est la place que le Seigneur a octroyé à la Valachie pour que le Roumain puisse rêver à son aise.

Un oiseau qui vole entre deux chaînes de montagnes, c’est une chose qui fait pitié. Sur le Baragan, le même oiseau emporte dans son vol la terre et ses lointains horizons. Allongé sur le dos, vous sentez l’assiette terrestre qui se soulève, monte vers le zénith. C’est la plus belle des ascensions que le pauvre homme puisse faire.

De là vient que l’habitant du Baragan que nous appelons Yalomitséan est une créature plutôt grave. Et quoiqu’il sache rire joyeusement, à l’occasion, il aime davantage à vous écouter avec déférence. C’est que sa vie est dure, et il espère toujours que quelqu’un viendra lui enseigner la manière dont il devrait s’y prendre pour tirer un meilleur parti de son Baragan.

Rêve, pensée, ascension et ventre creux, voilà ce qui donne de la gravité à l’homme né sur le Baragan, cette immensité qui cache l’eau dans le tréfonds de ses entrailles et où rien ne pousse, rien, sauf les chardons.

Il ne s’agit pas de ces chardons qui.poussent : comme le —maïs et qui font une belle.fleur.rouge, duvetée, gué ’les jeunes filles de chez nous tondent Je soir de Sasint-Toardej-, en chan- tant

tant Coditsélé

Que les nattes des ’Blettes

Deviennent grosses comme la queue des juments !

Les chardons dont il est question ici apparaissent, dès que la neige fond, sous la forme d’une petite boule comme un champignon, une morille. En moins d’une semaine, ils enva- hissent la terre. C’est tout ce que le Baragan peut supporter sur son dos. Il supporte encore les brebis qui sont.gour- mandes de ce chardon et le broutent avidement. Mais plus elles le broutent, et plus il se développe, grandit, toujours en boule ; il atteint les dimensions d'une grosse dame-jeanne, quand il arrête sa croissance et quand le bétail lui fiche la paix, car il pique, alors, affreusement. Elle sait se défendre, cette mauvaise graine. Tout comme la canaille humaine plus elle est inutile, et plus elle sait se défendre. Mais quelle certitude avons-nous de l’utile et de l’inutile ? Aussi longtemps que le Yalomitséan se démène, s’entête à arracher à son sol une poignée de.maïs, ou quelques pommes de terre, le Baragan n’est pas intéressant. Il ne faut pas le visiter. C’est une chose bâtarde, comme une belle femme vêtue de loques, comme une mégère parée de diamants. La terre n’a pas été donnée à l’homme seulement pour nourrir son ventre. Il y a des coins qui sont destinés.au recueillement.

C’est cela le Baragan.

Il commence à régner dès que l’homme laborieux rentre chez lui, dès que les chardons deviennent méchants et que le vent de Russie se met à souffler. Cela se passe en septembre. Qn voit, alors, de loin en loin, un berger qui tourne le dos au Nord et s’attarde à faire paître son troupeau. Immobile, appuyé sur son bâton, le vent le fait bouger, chanceler,, comme s’il était de bois.

Autour de lui, tout ce que le regard peut embrasser à la ronde, ce ne sont que chardons, l’innombrable peuple des chardons. Fournis, touffus, on dirait des moutons dont la laine serait d’acier. Tout est épines et semence. Semence à éparpiller sur la terre et à faire pousser des chardons, rien que des chardons.

Comme le berger, ils chancellent aussi ; c’est dans leur masse compacte que le Moscovite souffle avec le plus d’acharnement, pendant que le Baragan écoute et que le ciel de plomb écrase la terre, pendant que les oiseaux s’envolent, désemparés.

Ainsi, une semaine durant. Ça souffle. Les chardons résistent, ployant en tous les sens, avec leur ballon fixé à une courte tige, pas plus épaisse que le petit doigt. Ils résistent encore un peu. Mais le berger ne résiste plus 1 Il abandonne à Dieu l’ingratitude de Dieu, et rentre.

Nous disons, alors Tstpëme ! (Plus âme qui vive) C’est le Baragan.

Et, Seigneur, que c’est beau.

Avec tout l’élan dont son cheval est capable de galoper, « le Crivatz » se déchaîne dans l’empire du chardon, boule- verse le ciel et la terre, mêle les nuages à la poussière, anéantit les oiseaux, et les voilà partis, les chardons ! Partis pour semer leur mauvaise graine.

La petite tige casse net, fauchée à la racine. Les boules épineuses se mettent à rouler, par mille et mille. C’est le grand départ des chardons, « qui viennent Dieu sait d’où et vont Dieu sait où », disent les vieux en regardant par la fenêtre.

Ils ne partent pas’ tous à la fois. Il y en a qui, au premier souffle furieux, déguerpissent, vraie avalanche de moutons gris. D’autres s’entêtent à tenir bon, mais les premiers les accrochent, dans leur cavalcade intempestive, et les entraî- nent. Ils s’emmêlent et font une boule, de neige irrégulière qui roule cahin-caha jusqu’à ce que « le Crivatz a la pulvérise d’un souffle furibond, les soulève, tous, en l’air, leur fasse danser une ronde endiablée et les pousse de nouveau en avant. C’est alors qu’il faut voir le Baragan. On dirait qu’il se

bossèle et s’aplatit à volonté, joyeux de tout ce monde qui roule furieusement sur son dos, pendant que « le Crivatz N trompète sa rage. Par moments, lors d’une trêve, il se tient coi pour sentir le passage de trois ou quatre chardons qui galopent comme de bons camarades, se heurtent gentiment, s’entre-dépassent pour plaisanter, mais vite se rangent et vont coude à coude.

Vers la fin de la crise, il y a les chardons solitaires. Ce sont les plus aimés, parce que très attendus. Soit que leur tige n’ait pas été suffisamment sèche pour casser dès le début, soit qu’ils aient eu la malchance de s’engouffrer momentanément dans quelque ravin, soit enfin parce que des galopins leur ont couru après et les ont arrêtés dans leur route, ils sont en retard, les pauvres. Et on les voit qui défilent, isolés, roulant comme de petits bonshommes pressés. Le ciel et tout le Baragan les regardent ce sont les solitaires, les plus aimés.

Puis toute vie s’arrête, brusquement. Les vastes étendues sont nettoyées comme les dalles d’une cour princière. Alors le Baragan endosse sa fourrure blanche et se met à dormir pendant six mois.

Et les chardons ?

Ils continuent leur histoire

C’est une histoire presque inouïe, car elle tient de notre terre roumaine. Mais il faut que je commence par le début.

Quoique M~re~ de Laténi, sur la Borcéa, cette fille du Danube qui ose se mesurer avec son père, je ne suis pas yalomitséan de ~cMnc~. Mes parents, tous deux Olté- niens, pauvres comme Job, sont partis dans le monde, alors que j’entrais dans ma seconde année. Et que faut-il que je vous dise de plus ? Après mille pérégrinations à travers vingt départements, ils jetèrent leurs besaces et moi, haut

comme une botte, dans ce hameau qui se mire dans la Borcea, Cela pourrait paraître curieux, mais c’est ainsi. Mes parents n’étaient pas des gens à se laisser men~r aux travaux pénibles, comme le bétail à Fàbattoir, surtout mon père, une espèce d’ahuri qui s’oubliait à jouer de la flûte au point de tomber évanoui de faim. Et àLaténi nous avions au moins le poisson, là, à portée de la main. Il sautait tout seul dans la mar- mite, pour ainsi dire. Jugez-en !

Printemps et automne, la Borcéa couvrait de ses flots jaunâtres des centaines d’hectares en friche ; et dans cette nappe d’eau infinie, le brochet, la petite carpe, le carassin commun, pullulaient tant que les chats eux-mêmes allaient s’en empiffrer aux abords des mares. C’était, alors, la pêche au cazanl. Vraie manne céleste. Hommes, femmes et enfants, nus jusqu’aux cuisses, la musette autour du cou, s’éparpil- laient en tirailleurs, avançant le plus lentement possible- dans la campagne submergée, chacun muni de son vieux cazan complètement dénoncé. L’eau ne dépassait jamais les. genoux. En pataugeant, le poisson heurtait nos jambes, mais c’était du fretin, et nous ne voulions que du gros. Celui- là, on savait qu’il aimait mordiller la base des plantes, dont. la tête émergeait de l’eau. C’est sur ces herbes que nous avions les regards fixés, en nous tenant bien immobiles. Et dès qu’on les voyait bouger, piaf ! le cazan dessus. On entendait le poisson se débattre entre les parois du récipient. Alors, on n’avait qu’à le prendre avec la main et à le jeter dans sa musette. Il fallait être bien maladroit pour manquer le coup.

Mon père, cependant, le manquait régulièrement, pour la grande joie des gamins. On le narguait, on se moquait de lui. Cela ne lui faisait rien. Il continuait à se jeter, avec son cazan, sur toutes les herbes, qui bougeaient ou non, autour de lui. Au bout d’une heure de pêche nous rentrions à nos chaumières, les sacs remplis de poissons. Le père n’apportait pas un kitik. Ce que le voyant faire, la bonne manouca lui conseilla de garder la chaumière, de préparer les salaisons, d’apprêter les mets, de laver le linge et de jouer de la flûte. 1. Grand récipient en tôle légère et à deux anses, dans lequel les paysans font bouillir le linge.

Cela m’humiliait au point de me faire verser des larmes : ° un homme ne fait pas la lessive, ni la popote. Mais’ mon père n’avait rien de mâle une vraie femme gentille, avec de grosses moustaches noires et des yeux profonds et lan- goureux, constamment posés sur sa flûte, d’où il tirait, avec ses doigts noueux, de douces mélodies qui retentissaient au loin et faisaient aboyer les chiens par les nuits silencieuses. En échange, lorsqu’il préparait un borche ou une pMta de poissons, ou quand il lavait le linge, les meilleures ména- gères pouvaient venir prendre des leçons. Hélas, on le raillait quand même, parce qu’un homme ne doit pas se livrer à des. travaux féminins.

Alors, je me serais battu avec tout le hameau, car le pauvre père ne relevait jamais une injure, supportait tout, stoï- quement. Esquissant un léger sourire, il s’en allait vers la Borcéa, avec son bonnet pointu, toujours rejeté sur la nuque ; avec sa culotte en loques, toujours mal ficelée, ses optncf traînantes, son long cou et son merveilleux caval, qui ne tardait pas, lui, à le venger tumultueusement de cette vie. pitoyable et tristement belle.

Parfois je le suivais. Parfois et en cachette, car il aimait à être seul. Dans la soirée tiède, où le silence se mêlait à l’o- deur de la vase, je le devinais assis sur un tronc de saule déraciné. Et après une complainte à perdre le souffle, j’en- tendais sa voix discrète, juste, qui disait tout bas notre. inoubliable chant du pays de l’Olth

Feuille verte avrameasa,

Ila, lia, la

Ils sont partis, les Olténiens, pour faucher ;

Les Olténiennes sont restées à l’a maison,

Elles ont rempliles cabarets’.

Oui, les Oiténiens partent toujours, « pour faucher ? et pour accomplir mille autres besognes, laissant les, Olténiennes à « remplir les cabarets », ce qui n’est pas abso- lument vrai ; mais mon père n’a pas procédé ainsi en partant, il y a amené son Oiténienne et leur trésor, moi, C’est pour- 1. Miche ! Vulpesco. Voir son admirable ouvrage les Coutumes roH.nMMM~ périodiques (librairie Emile Larose).

quoi ma mère l’aimait beaucoup, beaucoup. Elle me le disait quand, à la pêche tous deux, voyant ses affreuses varices, je lui demandais pourquoi elle laissait au père les travaux les plus faciles

C’est parce que je l’aime, mon petit. Dieu l’a fait ainsi et me l’a donné pour mari. Ce n’est pas sa faute, à lui, le pauvre homme.

Voilà comment nous vivions à Laténi.

J’étais alors âgé de neuf ans. Avec ma mère, qui ne s’a- vouait jamais fatiguée, j’allais toujours à la pêche, que ce fût pendant les inondations, quand la carpe venait frapper à notre porte, ou pendant les autres mois de l’année, quand il fallait la chercher dans la Borcéa.

Là, il ne s’agissait plus de pêcher au cazan, mais avec le ki ptchell, le prosfovol, le plassa, ou les vârchtii, parfois même au navod, en compagnie des autres pêcheurs.

Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand elle lançait en rond le prostovol, les bras nus jusqu’aux épaules, la jupe ramassée tout en haut, la chevelure bien serrée dans la basmal, les yeux, la bouche, les narines, tendus vers l’infini marécageux, on eût dit qu’elle allait retirer tout le poisson de la Borcéa.

~M pour une femelle ! s’écriaient les pêcheurs qui la voyaient faire.

Et quand même nous étions dans le pétrin donc, ça ne vaut pas la peine de trop s’éreinter dans ce monde ; le travail ne mène à rien.

Pendant que nous pêchions, car, moi aussi, je pêchais ma part, le père, à la maison, salait, salait à tour de bras, remplissait des cuves, essorait le poisson mordu à point par le sel et l’arrangeait pour la vente.

Vente. Que le Seigneur vous en garde ! Cinq à dix francs les 100 kilogs de poissons, vendu en gros et sur place aux marchands rapaces. Et encore, on était content de pouvoir 1. Voile léger.

s’en débarrasser, car on ne savait plus où le mettre, il nous écrasait, ou pourrissait et empestait le monde, après nous avoir fait patauger dans ses boyaux jusqu’aux chevilles, lors des salaisons. Oui cinq à dix frances les cent kilos ! On ne peinait que pour l’État, en lui achetant les tonnes de sel. Pour nous, pas même de quoi se payer une harde et de le farine de maïs. Et tout ce poisson qui se gâtait et qu’on devait jeter dans la Borcéa, d’où ma mère le tirait avec tant de vaillance et un si grand espoir d’une meilleure vie ! 1 Non, vraiment, le dicton populaire avait raison de dire

Bon pays, mauvaise organisation

Sacré nom d’un règlement

C’était cela un pays riche, mal organisé et mal gouverné ; ma mère le savait comme tout paysan roumain. Dans ses longues années de vie errante, d’un bout à l’autre de la Valachie, elle avait eu mille et mille fois l’occasion de constater combien misérable était l’existence de ces habi- tants qui, éloignés de toute rivière et trop pauvres pour pouvoir se payer de la viande, ne vivaient que de mamaliga et de légumes~, cependant que des millions de kilos de pois- sons gisaient, s’abîmaient et devenaient inutilisables tout le long de ces centaines de kilomètres que parcourent le Danube, ses bras et ses affluents. Mais comment transporter cette manne céleste, quand les trois quarts du pays manquent de communications, aujourd’hui comme il y a mille ans ? Alors elle eut une idée, qu’elle se mit à réaliser sans nous en faire part s’astreignant à des économies sournoises, nous gavant de poisson et rien que de poisson, rarement un peu de polenta, encore plus rarement un bout de pain, toute une année durant, elle réussit à amasser cent francs, qui lui permirent d’acheter, d’occasion, une rosse avec sa carriole à quatre roues, toutes deux chancelantes, prêtes à s’effondrer.

Voilà, dit-elle à mon père, vous irez, toi et l’en- 1. D’après les évaluations du grand critique et sociologue roumain, feu Dobroyeann-Cherea, la nourriture quotidienne de notre paysan, peu avant la guerre, s’estimait à 0 fr. 35. Voir Néoïobagia.

fant, ’battre les villages, avec cela, et vendre du poisson salé.

Avec ce~ed soupira le père, blême ; traverser le Baragan avec cda !

Il toisa ce cheval étique, cette haraba disloquée Tu veux m’accompagner, petit ? me dit-il. Quelle question ! Non seulement je voulais, mais j’étais ravi ! Voir le Baragan Cette obsession de tout enfant, cette « terre sans maître )) ! Et surtout, pouvoir, enfin, moi aussi, courir après ses chardons, dont mes camarades me racon- taient merveille, courir avec toute la terre qui court, poussée par le vent 1

Pourquoi ne pas essayer ? fis-je gravement, maî- trisant ma joie ; qu’avons-nous à perdre ?

Diable le cheval, d’abord ; la voiture, ensuite ; et puis, nous-mêmes 1 Nous serons engloutis par le Baragan ! Engloutis par-le Baragan ! Cela me donna le frisson. Oui, je voulais cela ! 1

Le lendemain à l’aube, nous partions, munis du néces- saire, pitoyable. nécessaire. Notre bonne mamouca, éplorée, défaillante, comme si elle nous eût poussés à la mort, nous conduisit à pied jusqu’au seuil du Baragan, bien au-delà de la route nationale qui va de Braïla à Cararashi en se méSant du désert et en côtoyant la Borcéa. Là, elle nous embrassa avec son visage tout mouillé de larmes, tout sillonné de rides, bien qu’elle n’eût pas encore trente-cinq ans. Elle eut une caresse pour le cheval aussi, qu’elle ne devait plus revoir, et secoua une roue de la carriole pour se convaincre de sa faible résistance. La carriole non plus, elle ne devait plus la revoir. Dans la matinée laiteuse, grisâtre, nos silhouettes noires s’aplatissaient contre le désert tout proche, alors que des corbeaux croassaient dans un ciel d’été pluvieux. Le bonnet à la main, mon père empoigna les rênes de corde et se signa Dieu soit avec nous ! i

Dieu soit avec nous 1

Et le Baragan nous engloutit. Mais, plus loin, le père l’affronta, quand même, avec un déchirant trille de son caval et avec ces paroles

Ils sont partis les OIténiens. Vue 53 sur 960


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C’est ainsi que nous quittâmes la pauvre-mère, que -nous aie devions plus jamais revoir.

Du poisson, trois cents kilos, entassé à l’arriére de la voi- ture la balance, pour le peser, suspendue au covillir ; un sac —de farine de maïs, un tchéaoune pour faire bouillir la mam~t~a~, un trépied, une musette pleine d’oignons, deux couvertures, une sacoche pour y mettre l’argent qu’on ramasserait et un bon gourdin pour le défendre à l’occasion, voilà toute notre fortune.

Nous allions à pied, perdus, comme sur une mer, entre le ciel et la terre. Le cheval nous suivait en toussant. Si tu n’avais pas voulu m’accompagner, je ne serais pas parti, non, pour rien au monde.

Ce premier mot que le père m’adressa, soudain, en pleine solitude, je ne l’oublierai qu’avec la mort. Il me poursuit, depuis, et me poursuivra ma vie durant. Le responsable de cette aventure, c’était donc moi, un garçon de quatorze ans. Si je n’avais pas voulu. Mais pouvais-je ?

Sans rien répondre au père, qui, d’ailleurs, avait dit cela, comme ça, pour dire quelque chose, je passai der- rière la carriole, d’où je voyais, par en dessous, les sabots —du cheval qui s’enfonçaient dans la terre sablonneuse, de vieux sabots chevelus, se levant et se posant péniblement, alors que la burette pour le graissage, se balançait, sus- —pendue entre les essieux. Je vis cela un instant et aussitôt je me sentis emporté, car le soleil, surgissant brusquement, jeta sur notre solitude sa gerbe de rayons aveuglants. Les milliers de chardons bourrus s’emplirent de diamants violacés, que j’allais toucher du doigt, ou cueillir avec le Tjout de la langue, pendant que père et voiture s’éloignaient —lentement, tournant le dos au levant. Mulots, putois et "belettes se sauvaient épouvantés, presque aussi nombreux que les sauterelles, ce qui me fit regretter de n’avoir pas emmené notre chien. Il se fût régalé de ces bestioles, écœuré qu’il était de ne se nourrir que de poisson, tout comme ses 1. Polenta. Vue 54 sur 960


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maîtres. Et puis, j’aurais eu, en lui, un bon compagnon, comme le père avait le sien dans sa flûte. Mais la mère con- seilla de nous dispenser de cette gueule, qui baverait en nous voyant manger de la mamaliga, d’autant plus que le père avait le sommeil léger et que sur le Baragan désert on n’avait pas à craindre les malfaiteurs.

Cependant, combien notre Oursou me manquait ! J’étais assoiffé de solitude et de longs voyages, mais en bonne com- pagnie pendant des années, témoin impuissant rivé à ma pêche, j’assistais au départ de mes camarades, galopant avec « le Crivatz » et les chardons de nos beaux septembres. Où allaient-ils ? Qu’est-ce qu’il leur arrivait ? Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Certains d’entre eux ne rentraient plus au foyer. On disait que tel d’entre eux « s’était perdu. » Tel autre avait poussé jusque chez quelque parent aisé, où il se faisait adopter. Comment ça ? Comment se perdre et com- ment se faire adopter ? Voilà pourquoi j’ai tout de suite accepté d’accompagner le père. J’étais grand et bien planté sur mes jambes. Je voulais courir moi aussi, avec le vent et les chardons, me perdre ou me faire adopter, mais partir, courir, échapper à cette eau qui me faisait pourrir les jambes, à ce poisson qu’on entassait pour rien.

Maintenant les chardons étaient là, à mes pieds, beaux comme de grands buis, nombreux comme les étoiles, charnus, crevant de sève, mais immobiles. Ils ne bougeaient pas, muets, car nous étions au début d’août. Courrais-je avec eux, dans un mois ? Saurais-je où ils mènent, où ils vont ? Je savais que la plupart finissent par flamber, en craquant, dans quelque soba. Mais les autres ? Ceux qui « font des histoires ? » Quels pays montrent-ils aux yeux des gamins ? Comment arrivent-ils à changer le sort de certains ? Ah ! combien je désirais m’en entretenir avec quelqu’un qui me racontât des folies, qui me mentît, mais qui m’eût permis de rêver un peu, d’oserl Et les chardons n’étaient que rêve et audace, invitation à changer ce qu’on a pour ce qu’on pourrait avoir, fût-ce le pire, car il n’y a pire que le croupissement pour ceux qui aiment toute la terre. Le Baragan, qu’on dirait « sans fin », était à nos yeux d’enfants « toute la terre. » II était désert, stérile, plein de Vue 55 sur 960


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menaces, on le savait, et cependant, c’est en partant un jour avec les chardons, pour ne plus revenir, que Mateï, le fils du pauvre père Brosteanu, était devenu un des plus grand quincaillers de Bucarest.

J’avoue que je ne rêvais d’aucune grandeur. Je rêvais, tout court. J’étais révolté contre cette poissonnaille malodo- rante, contre cette torpeur des mares vaseuses et contre mes propres parents, qui, eux, m’avaient bien l’air de vou- loir me passer en héritage leur piètre destin. Je n’en con- naissais pas de plus triste, sans oublier celui des marchands ambulants de pétrole, dont le pain même sent l’odeur de leur marchandise ; mais ils mangent au moins du pain chaque jour, alors que nous n’en goûtions qu’un dimanche sur quatre. Et dire qu’en débarquant sur la Borcéa, mes parents étaient heureux de constater l’abondance du pois- son 1

Ici, il y a au moins le poisson ! s’écriaient-ils à tout bout de champ.

En effet, il y en eut tant, qu’il finit par nous chasser, mon père et moi, et par tuer ensuite ma mère.

Il y avait une semaine que nous n’avions vu un visage humain quand, tombant sur la route de Marculesti, qui coupe le Baragan verticalement, mon père dit

Il n’est plus possible d’avancer avec tout ce poisson. Il faut nous débarrasser d’une partie.

Comment ? le jeter ?

Non, mais presque. Cette route est très battue nous tâcherons d’en vendre aux paysans qui vont faire la cueillette du maïs, à dix francs les cinquante kilos, ce serait autant de gagné.

Je pensais aux calculs de ma mère

Vous le vendrez entre 40 et 50 centimes le kilo ; et, au retour de ce premier voyage, vous aurez « tiré » le cheval et la carriole, plus un petit bénéfice.

Je pouvais prédire, maintenant, ce que nous allions « tirer » de ce premier et dernier voyage, en regardant les yeux Vue 56 sur 960


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se

éteints de notre cheval et la face terriblement allongée dm père. Quant à la carriole, elle irait avec le reste encore quelques jours de canicule et elle ne serait plus qu’un amon- cellement de bois et de ferraille. Depuis deux jours déjà, ses roues ne tenaient plus qu’à peine ; quant au cheval il tombait tous les cent pas. On le remettait sur ses pattes, en le soulevant par la queue. Mais cette façon de traverser le Baragan plongeait le père dans un mutisme chaque jour plus effrayant pour moi, qui me rappelais ses paroles au. matin du départ.

J’aurais bien voulu disparaître, me sauver pour de bon. C’était sinistre, ce silence du père, pareil à celui du Baragan, que seuls interrompaient les cris perçants des orfraies et des vautours au cou dénudé.qui avaient leurs nids creusés dans l’infini défilé des mamelons dont la silhouette se profile au loin depuis que le monde existe. L’apparition de ces oiseaux de proie au dessus de nos têtes m’obligea de ne plus quitter le père d’une semelle. Je ne craignais pas les vautours, qui sont poltrons et se contentent de dévorer quelque charogne jetée hors des pâturages, mais je redoutais fort les orfraies, dont on disait qu’elles s’attaquent aux troupeaux de brebis et emportent parfois des agneaux dans leurs serres. Cette crainte ne me déplaisait pas complètement. Près d’un compagnon joyeux et armé d’un fusil, je me serais même découvert une âme haïdouque, rêvant danger et vail- lants exploits. Mais, Dieu, qu’il est triste de se mesurer avec le Baragan, où tout est vaillance et périls, aux côtés d’un homme écrasé par la vie I

Le talonnant de près, à travers cet infini peuplé de contes merveilleux, je me demandais souvent qui était ce père que rien n’intéressait en dehors de sa flûte ? Je ne l’avais jamais vu embrasser ma mère~ et, pour moi, il n’eut que de très rares caresses, lors de notre arrivée à Laténi. Aussi, j’en savais de lui autant que de notre cheval, encore moins peut-être.

Voilà en quelle lamentable compagnie j’osai, à douze ans, « partir en haïdouquie dans ce royaume des chardons, qui sont des histoires.

Il était midi quand nous stoppâmes sur la route de Marcu- Vue 57 sur 960


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lesti. Le cheval, laissé libre, alla, chancelant ià droite et à t’ ! gauche, brouter- l’herbe, mais, trop asso-iSé, il tomba de tout son long et ne bougea.plus. Nous essayâmes de le remettre debout, pour le conduire au puits dont le fourche se distin- guait à l’horizon de la route ; il n’y eut pas moyen de le sou- lever, et nous dûmes aller chercher de l’eau et l’abreuver sur place. Puis nous déjeunâmes, comme d’habitude, à l’ombre de la carriole, d’une bonne marnera et de l’éternelle saramoura de poisson aux piments endiablés.

En mangeant, le père scrutait constamment l’horizon où il espérait voir surgir une voiture de paysan. Il en parut une —vers la nn du repas, une belle voiture qui venait au grand trot, soulevant un nuage de poussière. Ses moyeux réson- naient comme des cloches. Deux forts ~e~oft,.richement harnachés, la traînaient en caracolant.

C’était un tzigane pr : cos : ~ un de ces charrons-forgerons, possesseurs de belles terres fertiles travaillées par des cojans comme nous.

Ho, ho, ho-o hurla-.t-4il, en s’arrêtant avec une fanfaronnade de ~eom&efScA, roulant des yeux qui voulaient être.féroces et ricanant de toutes ses dents Manches comme le lait.

Devant cette crânerie, mon père baissa la tête, hum- blement.

Bonjour, les RoumontL cria le tzigane. Qu’est-ce —que vous vendez là ? Des pastèques ?

Non, du poisson indulcit~.

Quel poisson ?

—Carpe moyenne.

Elle n’a pas de vers, ta carpe ?

Si elle a des vers, nous n’en achèterez pas. Ça dépend du prix Et pourquoi n’en achèterais-je pas ? Est-ce moi qui la mangerais ! — Pouah !

Là-dessus, il descendit, noua les rênes à une roue et vint fouiller dans notre carriole. Il tourna le poisson sur tous les côtés, en fouilla les entrailles, y fourra son nez, inordit même,– puis

1. Arrivé, parvenu.

2. Mi-salé. Vue 58 sur 960


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Tes carpes n’ont pas encore de vers, mais ça ne se gardera plus longtemps. Quel chargement as-tu ? Trois cents kilos.

A quel prix ?

Dix francs les cinquante kilos, pour m’en débarrasser. Et si je t’enlève la moitié du chargement ? Me la donne- nerais-tu à meilleur compte ?

Pas un sou de moins, fit le père, déçu.

Que tu es cojan (bête) ! Où espères-tu aller vendre ton poisson, avec cette haraba et cette rosse crevée ? Et disant cela, il allongea un coup de botte dans le dos du cheval, qui était toujours couché. Devant cette brutalité, le père serra les mâchoires, empoigna le gourdin et s’ap- procha du tzigane, qui recula vers sa voiture.

Pourquoi frappes-tu ma bête, sale moricaud ? Est-ce que je t’ai prié, moi, de m’acheter le poisson ? T’ai-je seule- ment donné le bonjour ? A l’instant je te cogne avec cette massue là « où le pope t’as mis le mfr\ »

L’autre, blême, se rétracta aussitôt

Eh oui ! Tu as raison, mon vieux ; mais, moi aussi, je ne serais plus un tzigane, si j’étais autrement mauvaise habitude que de toujours faire le malin ! Allons, passe-moi cette mojicia et viens que je « t’honore » d’un verre de tsouïcal Après quoi, nous pèserons 150 kilogrammes de carpe au prix que tu dis.

Le père songea un moment, puis accepta le verre, même plusieurs. J’en eus ma part aussi. Nous jpesâmes, ensuite, quinze fois dix kilos de poisson, bon poids. Les trente francs fourrés dans la sacoche du père, ils burent de nouveau de la tsouïca, en se faisant des adieux assez cordiaux. Et la "carriole allégée de la moitié de sa charge reprit vers les vêpres son chemin invisible à travers le Baragan.

< :

Nous n’allâmes pas bien loin. Une pochta~ Toujours en suivant le soleil. Mais nous mîmes plus de deux jours à 1. Au milieu du front.

2. 10 kilomètres environ. Vue 59 sur 960


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couvrir cette distance cheval et voiture n’allaient plus. Puis, l’un et l’autre s’écroulèrent du même coup, comme ça, parce que trop usés.

La voiture perdit trois roues à la fois, qui s’étaient mises en pièces, et écrasa son covillir, en se renversant. Le cheval mourut vers le coucher du soleil, qui dorait le désert, notre fouillis et nos faces attristées. La pauvre bête rendit son âme sans aucune peine, heureuse, peut-être, d’en finir. Otant sa caciula, le père dit, en la regardant morte Dieu m’est témoin que je ne l’ai pas fait souffrir. J’ai couru à trois portées de fusil pour lui chercher de l’eau ; l’herbe ne lui a pas manqué, et de fouet je n’en ai point. Si elle est morte « dans mes mains », que Dieu me pardonne, mais je n’y suis pour rien.

Il se signa et fit une génuflexion, face au levant, d’où il était parti sans espoir.

Nous passâmes la nuit près du cheval mort, en restant longtemps muets, avant de nous endormir, à regarder les étoiles et au son navrant des joyeux cri-cris. Le lendemain. dès l’aube, les corbeaux étaient là, croassant affreusement, Nous nous dépêchâmes de leur abandonner la charogne et le reste. Le père fit bouillir une grosse mamaliga, pour la route, remplit le tcheaoune de poisson et s’arrangea une besace du sac à farine de maïs, presque vide, et de la bota à eau. Je me chargeai des couvertures et du trépied. Et nous mettant en route, le père dit, comme lors de son départ de Latent

Dieu soit avec nous ! 1

Il n’y eut plus de mère pour lui répondre et il ne joua plus de son caval.

Ce jour-là, vers midi, comme nous nous engagions sur la route de Calarashi, un grand vent du sud-est se mit à souffler. Voilà le baltaretz ! ~ s’écria le père ; c’est l’avant- coureur du Crivatz fini l’été ! Et tu pourras, bientôt, galoper après les chardons, si le cœur t’en dit.

Puis, me voyant regarder les chardons avec une espèce de délire, il ajouta

1. Autan. Vue 60 sur 960


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D’ailleurs je sais que c’est cela qui t’a poussé dans 1s gueule du Baragan. Maintenant, le malheur est fait ; nous pourrons même galoper ensemble 1

Nous retournons à Laténi ? demandai-je.

Nous allons d’abord à Calarashi ; c’est le chef-lieu du département, dont la chanson dit

ATegTM&M*, negusforash,

Haï, la Mr~ la CaZa/-as~t I

(Négociant, petit négociant,

Allons au marché de Calararashi !)

Le brave père, qui dérida un peu son visage 1 Je lui baisai : vivement la main, et il me caressa les joues

Oublions le mal, petit ! Nous ne sommes ici-bas que pour expier c’est cela, la vie. Mais le Seigneur en tiendra. compte 1.

Après deux jours de marche sur une bonne route, eniin~ nous arrivâmes à Calarashi, où la Borcéa se brouille avec le Danube et s’en va,. raz/M, pendant 150 kilomètres, jusqu’à Hârsova, où elle rejoint son berceau. Pour la première fois, à Calarashi, j’ai su ce qu’est une ville, avec des chemins pavés, des maisons bâties sur d’autres maisons et beaucoup de monde qui se bouscule comme à la foire. Dans les. cours riches il y avait de grands tas de bois de hêtre et de saule, fendu comme les traverses, ce que voyant, mon père acheta une scie et une hache, se construisit une chèvre, et nous voilà criant devant- ces cours pleines de bois Ta~or : ~ ra~o/

Nous fûmes bien reçus partout et travaillâmes à tous les prix, toujours à forfait. Le père demandait des prix doubles, car, disait-il, les riches marchandent eux aussi comme des tziganes, mais on arrivait quand même à s’en- tendre, à la fin. Et le pauvre père de suer gros, depuis l’aube jusqu’à la nuit. Moi aussi je suais, car je l’aidais de mon mieux. Ainsi nous parvenions à gagner près de dix francs par jour, en moyenne, ce qui était inouï.

Il le faut bien, mon garçon, disait le père ; nous. devons rapporter à la maison les cents francs qui gisent maintenant au milieu du Baragan, autrement ta mère mour- rait de chagrin. Vue 61 sur 960


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Aussi je poussais bravement la scie ; en mangeant du pain et’ du fromage. Du pain Que j’étais content d’en pouvoinnangerî l’ Vraie brioche, à côté de notre éternel poisson de Latent. Le soir, crevés de fatigue, nous nous régalions de bonnes s6u’7na~e\ dans une auberge dit marché aux grains, dont l’aubergiste, qui connaissait mes parents, nous permettait de coucher pour rien dans quelque coin de grange. Toutefois le père payait chaque jour un litre de vin, anh de ne pas paraître trop. ca/t~. Et ainsi de suite pendant toute une semaine. Encore une, dont le’travail nous attendait, et nous aurions pris le chemin de Latent, pour porter à la mèreson’ argent. Il n’y avait même pas de cojans : en voiture pour s’offrir. à nous conduire jusque Fétesti et au delà. Ils nous y ont conduit, pourtant. Nous partîmes avant même d’avoir entamé’ cette seconde semaine de travail, mais pas pour aller rejoindre la bonne mère, car elle était morte.

Nous ne nous doutions de rien, ce soir-là, à If auberge,. quand Gravila Spânn : de Facaéni y apparut, le fouet sur le bras, tout couvert de poussière, et dit à mon père, avec sa gaillardise habituelle

Ah, c’est ainsi, Marine Et tu te paies des sorma~e,- et ton. Anica.

Oui, je le sais, fit le père, en lui serrant la main, je le sais Anica nous attend-. impatiemment Mais nous avons subi des malheurs, à travers ce sacré Baragan. Assois- toi et dis-nous un peu comment- ça va à la maison. Gravila prit place, à ma droite, regarda drôlement mon père, qui était en face de moi, ôta son bonnet et cracha Apporte-moi une tchinzéaca de tsouïca cria-t-il à. l’aubergiste.

Et en levant le premier verre, sans mot dire, il écartai le bras et versa d’abord quelques gouttes sur le plancher~. Le 1. Boulettes de viande.

2. Mesquin, avare.

3. On ne fait ce geste, selon les rites orthodoxes, que lorsqu’on veut saluer la mémoire d’une personne décédée et dont il est question. Vue 62 sur 960


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voyant faire cela, mon père leva son verre de vin et voulut, à son tour, arroser le sol, mais il resta le regard cloué sur Gravila, comme pour lui demander à qui penses-tu ? Le paysan ne répondit pas, me jeta un coup d’œil à la dérobée, tordit sa moustache et je le vis faire signe au père, en remuant ses sourcils.

Je compris et fondis en larmes. Alors, soulagé, Gravila raconta brièvement, pendant que je pleurais dans mes mains Oui, elle s’est éteinte, la pauvre femme. Une piqûre au doigt, avec une arête, en éventrant du poisson. Rien du tout, eût-on dit, une sgaïba. Mais cela s’est envenimé en moins de huit jours. Alors elle vint me trouver à Facaéni. Comme je devais partir le lendemain avec un chargement pour Calarashi, ma femme la fit coucher chez nous ; et dès le petit jour nous prenions la route. Elle a crié tout le long du chemin, sans fermer l’œil une seule nuit. Avant-hier soir nous arrivions ici, droit à la porte de l’hôpital. Pendant la nuit elle y rendit son âme. Hier on l’a charcutée » et enterrée. L’homme ajouta, après une pause

Anica vous a fait ses pardons et vous a pardonné. Pardonnée soit-elle, devant le Seigneur ! dit le père, en éparpillant quelques gouttes de vin.

Nous la suivrons tous, un jour, dit Gravila. Et il glissa près de l’assiette du père un gros mouchoir en pelote, que je reconnus, la basma rouge dont mère s’enve- loppait la tête pendant la pêche

Ses sous, fit-il, une douzaine de francs, je crois, qu’elle m’a dit.

Les yeux hagards sur la table, le père murmura Maudit Baragan. Et ce poisson maudit. Seigneur, que c’est dur d’aller jusqu’au bout de ce calvaire de vie 1. Que la glaise lui soit légère~, dit Gravila, trinquant avec le père.

Puis

Quels malheurs disais-tu avoir subis sur le Baragan ? Le cheval mort, la charrette émiettée, et le poisson perdu.

1. Expression rituelle stéréotypée.. Vue 63 sur 960


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Rien que ça ! Bon Dieu de bon Dieu 1. Et main- tenant ?

Nous scions du bois, depuis une semaine. Et je croy&is qu’il nous était permis, à nous aussi, de manger des sarmale, car nous trimons dur.

Le surlendemain de ce soir de grand chagrin, nous par- tîmes avec Gravila qui, lui, retournait à son foyer, tandis que nous. où allions-nous ? De Laténi, en tout cas, ni le père ni moi n’en voulions plus. Nous ne nous l’étions pas avoué, mais nous le lisions sur le visage l’un de l’autre. Et cependant, nous montâmes, sur son invitation, dans la voiture de notre voisin de commune, tellement nous étions las de toute volonté. Nous le fîmes, je crois, par peur de nous retrouver seuls. Ce furent trois jours et trois nuits de voyage muet, avec de longues haltes où l’on n’entendait que les éternuements des chevaux, trois jours de bonne route, en côtoyant la Borcéa et le Baragan qui m’appelait, me voulait, me promettait tout ce que je ne pouvais pas trouver entre ce père et Gravila dont le silence me donnait le vertige. Ils étaient devant, moi, derrière, et je regardais leurs dos courbés. De temps en temps, un charretier nous croisait

Bonjour, à vous, disait-il.

Nous vous remercions, répondaient les deux taci- turnes.

C’était tout, grincement des essieux, bruit monotone des roues, ciel et terre sans commencement ni fin ni espoir. Une longue route glissait en arrière, une autre, tout aussi longue, nous attendait en avant, tout aussi ennuyeuse, écharpe morte qui mène l’homme par le bout du nez.

Et voici que, le troisième jour de marche, vers le soir, nous apercevons, au loin, un gros chien qui reste assis sur ses pattes de derrière, les oreilles braquées, et regarde avec espoir, au milieu de la route. Je suis certain que c’est mon Oursou, je saute de la voiture et cours à lui, tandis qu’il court à moi, nous nous heurtons l’un contre l’autre et roulons dans la poussière, où il me mordille, me couvre de bave et pisse sur mes pieds nus, puis me lâche,et va sauter sur le dos du père qui le serre ensuite contre sa poitrine. Vue 64 sur 960


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Nous sommes là, à une demi-lieue de la maison. Alors le père dit à Gravila

Frère, vois-tu le chien ne veut plus de cette chaumière 1 Prends tout ce qui s’y trouve, nous n’y allons plus~ Nous allons « dans le monde a moi, ce garçon et ce chien. Que ce soit à toi, Gravila, cette gospodaria qui n’a plus de femme ! I Debout dans.sa charrette, Gravila songe-un.instant, mâchon- nant un bout de sa moustache

Tu as raison. Marine, fait-il. L’homme qui n’a ni terre ni femme, n’est bon à rien. Va donc « dans le monde. » Et voici trente francs pour le bois que je tirerai de ta demeure.

Puis, me montrant avec son fouet, il ajouta Celui-là me parait un agité. Gare à lui, au temps des chardons. Il est capable de te plaquer ! Marie-le dès qu’il aura ses dix huit ans, donne-lui une femme avec un peu de

terre et bricole autour de leur foyer.

Je n’en ferai rien ! –s’écria le père. A Dieu le com- mandement.

Gravila haussa les épaules et repartit.

Nous restâmes au milieu de la route déserte, avec notre baluchon et Oursou qui nous demandait du regard ce que nous allions faire. w

Longtemps, raide.comme un poteau, le père contempla éperdu l’horizon de Laténi où, pendant huit années, il avait éventré ’~du poisson et espéré. Alors, pour.la première fois, je me souvins de ses paroles, jetées comme un blasphème en plein Baragan « Si tu n’avais pas ; voulu m’accompagner, je ne serais pas parti, non pour rien au monde. w Une église lointaine, sonnait les vêpres, quand ; nous nous mîmes en joute, allant vers le.nord, vers la Yalomitsa, vers d’autres contrées. L’océan de chardons remuait ses vagues aux crêtes embrasées par le crépuscule. ; les mame- lons, avec leurs sommets.chauves et.arrondis, veillaient sur le désert. Dans le ciel limpide, grues et cigognes tournaient en rond leur danse d’adieu qui précède de peu le départ. J’avais mal à la nuque à force de les.regarder, et le cœur gros de me savoir, moi rivé à la terre.

Oursou me devançait en happant des insectes. Le père, Vue 65 sur 960


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bien en avant de nous, jouait ce soir-là, comme jamais, de son caval longtemps oublié

Ils sont partis les Olténiens.

Des deux côtés de la Yalomitsa, les terres sont’ fertiles, les fermes nombreuses. Ici le’Baragan ne mord qu’avec des dents brisées.

Nous errâmes’ pendant trois jours entre Hagiéni et Plato- nesti, à la recherche d’une place d’argatl, mais on nous rebuta partout. A la fin, exténués, nous échouâmes un soir devant la porte d’une méchante ferme, un conac délabré qui voulut bien nous accueillir. C’était une demeure pauvrement seigneuriale, avec peu de bétail et peu de culture, sise à une lieue du village. Le Baragan la guettait déjà, avec son envie féroce de tout dévorer. Et elle, tristement cernée par la soli- tude, semblait n’opposer aucune résistance à cet ogre amou- reux d’immensité inhabitable.

A notre arrivée, une bonne odeur de mamaliga en ébul- lition vint nous chatouiller les narines et invita Oursou à remuer aimablement la queue. Les domestiques, hommes, femmes et enfants, déambulaient par toute la cour, alors que les poules se dirigeaient, myopes, vers leurs.perchoirs. Ce fut la cellérière qui nous accueillit, une femme à l’aspect citadin, aux nombreuses clefs accrochées à la ceinture et au visage volontaire. Elle ne nous interrogea pas long- temps et s’en alla crier sous une fenêtre

Doudouca Doudoucâ ! ~ 2

La personne qui apparut sur le balcon était une vieille aux cheveux blancs, grande, noblement ridée et très maigre, mais se tenant bien droite. Elle demanda d’abord qu’on fît taire les chiens, qui aboyaient contre nous, puis Qu’y a-t-il, Marie ?

Deux bouches étrangères, qui demandent le gîte et, si possible, du travail.

1. Garçon de ferme.

2. Mademoiselle.

1" Mai 1928. 3 Vue 66 sur 960


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Approchez-vous, –fit la Doudouca, se penchant sur la rampe.

Nous laissâmes Oursou dehors et vînmes sous le balcon, les caciula à la main. Elle nous dévisagea longuement, avec de grands yeux tendres qui me chauffèrent le cœur. Et lorsque, sur ses brèves questions, le père lui eût tout raconté Pauvres diables ! murmura-t-elle.

Ses vêtements noirs, démodés, la rendaient sévère, mais le timbre de sa voix bienveillante eSaçait cette dureté. Et vous avez un chien, soupira-t-elle.

Faut-il le tuer ? – demanda le père,

Non. Un chien trouve toujours sa nourriture. Restez ici, avec les autres. Et puisque vous vous y connaissez en fait de poisson, commencez, par faire un peu de salaison pour la ferme.

Ça y est ! dit le père, en s’éloignant ; nous n’en aurons jamais fini avec ce sacré poisson !

Et son visage s’allongea, saisi de détresse. Nous nous voyions retomber dans cette existence farcie de boyaux écœurants, de sel qui vous brûle à la moindre écorchure, d’écailles qui vous sautent aux yeux, d’arêtes dangereuses qui peuvent vous empoisonner le sang toute cette vie de Laténi que nous connaissions si bien et que nous venions de fuir.

Comme pour confirmer nos craintes, à l’instant même la cour s’emplit d’une fumée épaisse provenant du poisson salé qu’on grillait pour le repas du soir. Et quel poisson ! Ce petit brochet et cette malheureuse carpe aux écailles noirâtres que nous appelions du « fretin phtisique et qu’on peut ramasser avec la pelle dans les vases puantes. Oursou en mangeait de meilleur à Laténi.

Mais, avant de nous mettre à table, nous nous aperçûmes que tout allait de pair, chez la Doudouca. Autour du ïcAea- oune où bouillait la mamaliga, des enfants squelettiques dansaient une ronde d’affamés, prêts à ramasser avec le doigt les gouttes de terciu qui sautaient sur le /ac< Ce faisant, ils se brûlaient les mains, ce qui ne les empêchait 1. Le terciu, c’est le jus de la polenta en train de bouillir ; le lacaletz, le bâton dont on se sert pour remuer cette bougie, Vue 67 sur 960


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pas de revenir à la charge et de se lécher les doigts comme si c’eût été du miel. D’autres gamins préféraient à cette gourmandise les épis dejnaïs, déjà à moitié secs, qu’ils chi- paient et grillaient au prix de mille peines. On les chassait, les uns et les autres, on blasphémait contre eux sourdement, on les battait à l’exemple des chiens qui rôdaient autour des braises et volaient le poisson en un clin d’œil.

Hommes et femmes besognaient avec lenteur, avec lassitude, la mine sombre, silencieux, jetant des regards furtifs à Marie la cellérière qui veillait sur cette « cour où vraiment l’abon- dance ne régnait point. On voyait bien que l’ordre, la sévérité, ne régnaient pas davantage, et que chacun perdait son temps à ne rien fiche, mais, alors, pourquoi tous ces domestiques ? Je me le demandai surtout quans je vis la cellérière distribuer avec parcimonie des tranches de mamaliga qui constituaient la ration d’un homme, mais dont on ne faisait qu’une bouchée.

Oui, me dit le père, ici on se met à deux pour traire une vache et à quatre pour avaler le même morceau de mamaliga.

Assis sur des tabourets bas, entourant dè grandes nattes, tous recevaient, en dehors de cette portion congrue de polenta, une strakina de saramoural. C’était tout. Et encore, pour que nul n’en fût privé, on montait une vraie garde autour de la mamaliga au moment de son dépècement, car les gamins se jetaient à l’assaut comme des louveteaux affamés. J’ai vu enfermer l’un d’eux, qu’on disait le plus adroit à ce vol. Personne ne se montrait étonné de cette vie-là. Une rési- gnation naturelle se lisait sur toutes les faces. On parlait peu, en mangeant ce qu’il y avait et en buvant beaucoup d’eau. Le repas fini, les hommes allèrent s’accroupir près dé quelque brasier à moitié éteint et griller des épis de maïs, qu’ils grignotaient paisiblement dans la nuit tombante, pendant que les chiens se battaient sur les déchets de poisson que les femmes leur jetaient.

Ce soir-là, nous comprîmes peu de chose, mais nous sûmes tout le lendemain.

1. Assiette de terre cuite contenant du poisson grillé et trempé dans un peu d’eau. On y ajoute à volonté du sel et du piment c’est la saramoura. Vue 68 sur 960


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La Doudouca, descendante d’une famille très riche, s’était brouillée avec ses parents le jour où ceux-ci avaient voulu lui faire épouser de force un homme qu’elle détestait. Cela avait eu lieu lors de sa dixième année, quand depuis long- temps son cœur appartenait à un beau gars « aux yeux de cerf, à la crinière d’ébène et à l’allure de haïdouo), en compa- gnie duquel, chaque année en septembre, pendant son enfance, elle déguerpissait à la poursuite des chardons. Nul galopin, disait-on, ne savait comme ces deux-là si éperdument voler avec le Crivatz, avec le Baragan et ses éternels chardons. On n’en fit pas grand cas au début, mais plus tard, quand la Doudouca fut surprise dans les bras de son aimé, des hommes affreux soudoyés par le seigneur-père battirent, une nuit, Toudoraki avec une telle cruauté que le pauvre garçon ne se releva plus. La Doudouca jura alors devant l’icone de la Vierge de rester fidèle à l’assassiné. Elle tint parole. Ses parents la déshéritèrent et, en mourant, laissèrent toute la fortune à ses deux sœurs cadettes, qui en furent bien aises.

C’est à un oncle qu’elle devait la petite retraite que nous voyions. Cette retraite, mal administrée, fut, morceau par morceau, dévorée par « le Baragan assoiffé de poustiétatil. s Et cependant, quoique réduite presque à la misère, c’était encore « la bonne Doudouca » qui accueillait maternellement tous les domestiques dont la vie était impossible ailleurs. Elle partageait avec eux ce qui se trouvait, vivant comme une religieuse, ne se permettant aucun plaisir coûteux. Toute sa joie, c’était de contempler le Baragan, surtout à l’époque des chardons. On l’apercevait alors coulant de longues heures à se souvenir de sa jeunesse et, parfois, à pleurer, la tête sur la rampe du balcon.

Marie la cellériére était sa conRdente et en même temps le poing qui dirigeait la ferme. Faible poing, certes, car la Doudouca lui interdisait d’être dure avec son monde ». Que chacun fasse ce qu’il peut, ce qu’il veut, avait- 1. Désert, solitude, Vue 69 sur 960


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elle l’habitude de dire à Marie, pourvu que cela aille clopin-clopant.

Oui, « pourvu que cela aille. B, mais « cela ».n’allait pas. Et la pauvre cellérière, prise entre l’enclume et le marteau, diminuait la portion de mamaliga et s’entendait chanter, par le village, la complainte suivante

Chez nous, chez la Doudouca,

On fait la mamaliga pas plus grosse qu’une noix,

Et oTi la défend avec une massue,

Et on met les enfants dans les fers,

Pour qu’ils n’emportent pas la polenta dans leurs griffes 1. De toutes les épaves recueillies par la Doudouca, Marie était la plus ancienne. La plus triste aussi, car, la quarantaine venue, sa seule passion était de servir sa maîtresse, sans avoir jamais connu un Toudoraki, ni la joie de l’enfance qui court avec les chardons, sans pouvoir pleurer sur des souvenirs créés par le Baragan.

Mais il est écrit que tout être humain doit verser des larmes, pour une cause ou pour une autre. Ainsi, par les belles nuits de septembre, en entendant les paysans la narguer avec cette ironique chanson villageoise, Marie allait s’effondrer sous le balcon de sa maîtresse, et pendant que celle-ci, perdue dans ses rêves de jadis, se voyait courir, toujours à côté de son amoureux, la brave cellérière, injustement accablée par le destin, pleurait sans tendresse sur sa vie faite seulement de pâle dévouement.

Cette histoire de « mamaliga, pas plus grosse qu’une noix a et qu’on défendait « avec une massue » ; cet épique sarcasme ,populaire qui affirmait qu’on « mettait les enfants dans les fers », pour qu’ils ne puissent pas « emporter la mamaliga dans leurs griffes » ; cette mélopée, tendre et cruelle à la fois, devint pour mon père une hantise.

En quelques mots d’une parfaite construction poé- tique, elle renfermé, me disait-il, toute la souffrance 1. En Roumain

Pe la noi, Pe la Duduca,

Face m’maliga est nuca

Si-o pazeste eu maciuca.

Si pune copchili ’n hiare,

Sa nu ia m’maliga’n ghiare. Vue 70 sur 960


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de notre nation opprimée, non par des propriétaires comme cette Doudouca, qui est une malheureuse, mais par des seigneurs semblables au père de celle-ci, dont le pays est excédé.

Il était en mesure de savoir cela, lui, qui avait parcouru la Roumanie d’un bout à l’autre et savait par cœur la plu- part de nos ballades rustiques. Mais je ne l’avais jamais vu si effrayé d’un jugement populaire, qu’il le fut de cette com- plainte qui accablait « deux femmes battues par le Seigneur », comme il disait. Il la chantonna depuis le lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit, durant toute cette semaine que je passai près de lui à saler du poisson chez la Doudouca. Et jamais, peut-être, sa flûte n’avait modulé une plus triste mélodie, ni ses lèvres articulées de plus navrantes paroles. Cependant, affolé par la crainte de me voir rivé à une vie de chien pareille à celle que je voyais autour de moi, et la tête tournée, plus que jamais, vers une prochaine escapade ’e avec les chardons libérateurs, je lui ai souvent crié qu’il m’agaçait « avec ses litanies a.

Combien je l’ai regretté plus tard ! 1

Mais qui aurait soupçonné alors que cette innocente obsession devait, sous peu, lui coûter la vie ?


Et voici le jour de mon éloignement dans le monde. Je l’attendais, prêt à tout. Il me fut particulièrement favorable. Ce matin-là, en partant avec d’autres hommes pour aller chercher deux charriots de fourrage à Giurgeni, mon père me dit

Hier soir, après la bourrasque, j’ai vu les porcs « charrier a de la paille dans leur gueule. Cela veut dire que le « Crivats » se mettra à souffler aujourd’hui ou demain. Ne me fais pas des histoires avec ces chardons ! Passons l’hiver ici. Au printemps on verra.

Je ne répondis rien, et il sut à quoi s’en tenir, car il m’em- brassa. Pauvre père. Mais c’est ainsi chacun avec sa destinée. Si la mienne a changé du tout au tout, si aujour- d’hui je fais ce que bon me semble dans ma maison et sur ma terre, c’est, en grande partie, à cette étourderie d’enfant désobéissant que je le dois.

Le Roumain est une créature curieuse. Je n’ai jamais entendu parler d’un peuple qui sache, mieux que le nôtre, chanter ses joies et ses douleurs, et qui soit en même temps si humble, si docile, si tristement replié sur le trop peu que la vie lui octroie.

Il y avait à la ferme quatre gamins et trois fillettes, maigres, sales, pieds nus et loqueteux, comme moi. Pour la grande ruée des chardons, ils se contentaient de molles velléités 1. Voir la Revue de Paris du t" mai. Vue 349 sur 960


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une randonnée de deux lieues, puis retour à la « mamaliga pas plus grosse qu’une noix ». C’étaient de petites épaves-nées. Aussi, je jugeai qu’il ne valait pas la peine de leur faire part de mes intentions.

Par contre, les gamins du village ne parlaient depuis une semaine que des chardons.

Ah ! cette année je vais faire la ~aM~ !

Les enfants de gens aisées, autant que ceux des pauvres « collés à la terre les uns parce que trop gâtés, les autres par excès de tourments, se promettaient en chœur de faire la latâ

Je pousserai jusqu’à Calarashil criait l’un. Moi, jusqu’à Bucarest ! renchérissait un autre. Certes, il ne s’agissait pas de couvrir 100 ou 200 kilomètres à pied, mais, Dieu tout puissant quelles ne sont pas les audaces, les rêveries, les suppositions, les espérances qui ne pourraient trouver gîte dans le cerveau d’un gosse né sur les flancs du Baragan 1

Pourquoi, par exemple, ne rencontrerait-il pas une grande dame enrubannée, jolie et tendre, qui passerait justement avec son phaéton à six chevaux ? ou un de ces haïdoucs aux flintas meurtrières, qui tuent les tyrans et versent les ducas dans les mains calleuses de l’ilote ? ou, encore, une folle fillette de seigneur, qui court elle aussi avec les chardons, qui le prend par la main, le conduit devant madame sa mère et dit « Voici, maman, mon fiancé ! » »

Pourquoi pas ? Ne fallait-il donc croire à rien de tout ce que grand’mère avait tant raconté à la goura so6ep ? A rien, non plus, de tout ce qu’avait dit, depuis, ce sorcier de père Nastasse, le vieux vacher du village ? Lui, surtout Moche Nastasse din Livezi

Cel c’o suta de podvezi

Sa le vezi sa nu le erezt

(Père Nastasse de Lievezi

Qui accomplit cent besognes

A le voir faire, on ne veut pas en croire ses yeux).

On disait cela de lui ? Un petit bonhomme, pas plus grand que 1. Grosse bêtise.

2. Devant l’âtre. Vue 350 sur 960


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sa matraque, boiteux, un peu bossu d’une épaule, les yeux larmoyants, camus, hirsute, perdant toujours son pantalon, il était l’âme du village ; un coup de canif dans le ventre, et voilà la bête debout ; une vache tombait-elle malade, il lui enfonçait la main dans le derrière, jusqu’au coude, et la voilà guérie ; un veau « venait-il mal, avec sa main encore il le fai- sait « venir », « le museau gentiment couché sur les deux pattes de devant » ; un pourceau frappé de diarrhée par la crise de croissance, il le rendait cazac avec une poignée d’avoine « mélangée d’on ne savait pas quoi » ; un chien menacé de rage, il le brûlait avec un fer rouge entre les yeux et c’était fini. Il savait masser mieux qu’un baba, prédire sans défail- lance le temps qu’il ferait, et indiquer, dès leurs trois mois, les poulettes qui allaient devenir de bonnes pondeuses et les coqs qui seraient les plus « travailleurs ».

Mais il fallait voir père Nastasse lorsqu’il chatrait un poulain ou un taurillon à l’aide de quelques baguettes et d’un bout de ficelle. C’était à peine si la bête écarquillait un peu les yeux quand, il la « soulageait » en un tournemain, lui chantonnant

Approche-toi, petit

Tu vivras célibataire,

Les filles ne t’aimeront que mieux.

Quant aux enfants, nul, plus rapidement que père Nastasse, ne savait leur apprendre à compter, sans faute, « jusqu’à cent ». C’est alors que, levant son bâton, il leur disait impé- rieusement

On ne devient un om qu’en s’en allant de par le mondel Surtout lorsqu’on a un grain de malice dans la caboche, ce qui arrive à nous autres cojans aussi.

Et il citait des exemples

Regardez monsieur Vasilika, juge à Calarashi, mon- sieur Endrei, chapelier à Bucarest, monsieur Takén, grand manufacturier à Braïla. Ce sont tous des fils de cojans de chez nous ! Qu’est-ce qu’ils seraient aujourd’hui s’ils n’étaient pas partis ? Des a/’ Des traîne-savates ! Et les voilà des / : ommes/

Les gamins ; , faisant cercle autour de lui, l’éceutaient~ se Vue 351 sur 960


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toisaient entre eux pour découvrir le futur « juge à Cala- rashi » et rêvaient comme seule l’enfance peut le faire. J’allai les trouver, ce matin du jour où mon père s’en alla pour trois jours, à Giurgeni.

)j !

Je devais me munir d’un cocb-ou~ de mamaliga et de deux ou trois poireaux, victuailles pour cette journée de fuite à laquelle je me préparais, et, chez nous, chez la Doudouca, il n’y en avait pas. Mais Brèche-Dent, le fils du charron du village, m’avait promis de me les procurer. C’est lui que j’allai voir.

Je le rencontrai en route. II était avec son père, tous deux allant jeter sur le Baragan la charogne d’une vache qu’on avait couchée sur une herse d’épines traînée par un cheval.

Elle a été mordue par une belette, me cria-t-il. Viens voir père va l’écorcher.

Ce fut vite fait, puis, la peau de la vache sur la herse, le charron se dépêcha de rentrer.

Maintenant, fit Brèche-Dent, allons assaillir le boulanger ! II est dans le village, avec sa co~ou~. Peut-être qu’il y aurait moyen de lui chiper un pain. Ce serait épatant, pour notre galopade après les chardons, hein ? Une &ou/ca~ Il y a longtemps que je n’en ai pas mangé. Toi non plus, sûrement.

Sûrement. Comme tous les paysans, j’en étais privé moi aussi. Mais, voler le boulanger, non, cela ne me disait rien ! l Je me contenterais d’un peu de mamaliga, lui répon- dis-je.

Brèche-Dent m’allongea un horion

Que tu es bête ! Mamaiiga et poireau, tu en auras, c’est entendu, mais le pain est meilleur.

Combien il devait être meilleur, surtout pour les pauvres petites bouches, je m’en suis convaincu en arrivant dans le 1. Bon morceau.

2. Espèce de tombereau fermé.

3. Pain, en argot. Vue 352 sur 960


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village, où les enfants faisaient un vacarme du diable, en suivant la cotiouga du boulanger.

Du pain ! du pain ! du pain !

On n’entendait que ces mots-là et les aboiements des chiens, affolés, eux aussi, par le passage du boulanger. Le malheureux ! Pour les cinq ou six kilos de pain qu’il parve- nait à vendre dans notre village, c’était une vraie bataille qu’il devait livrer, chaque semaine, à la meute des gamins. Les coups de fouets pleuvaient sur leurs têtes. Et encore, rarement il se tirait sans dommage. Ce jour-là, Brèche-Dent réussit à lui escamoter un pain. Mais il fut dénoncé par un camarade envieux, et le boulanger alla demander les quatre sous au charron, qui paya, après force jurons et menaces à l’endroit de son fils

Cette fois je t’assommerai, sache-le bien ! lui hur- la-t-il, à moins que tu ne rentres plus à la maison ! Brèche-Dent s’enfuit, le pain sous le bras et entouré de toute la bande, qui le suppliait

Une miette ! Rien qu’une miette !

Bon garçon, il distribua la moitié du pain. J’en eus une miette, moi aussi.

Le reste, ce sera pour demain, dit-il.

Et tous ensemble’ nous allâmes trouver père Nastasse au pâturage. Mis au courant du vol et de la menace, le vacher s’empressa de consoler Brèche-Dent

Que ton père la ferme ! s’écria-t-il. Je sais, moi, qu’il volait à ton âge bien plus que toi. Voici le pope, qui peut en témoigner.

Le pope était là, un vieillard à face placide et au nez rouge. Loqueteux comme toute la commune. Très brave au reste. Il se plaignait au vacher de se voir dans l’obligation de faire lui-même la fenaison et le maïs. Il jurait Ceara ei de biserical qui n’est pas seulement fichue de nourrir son pope !

Et moi ! répliquait père Nastasse, moi qui fais tant de corvées pour des riens pour une courge, un tamis de farine de maïs, rarement quelques œufs. Quant au troupeau,

1. Sacré nom d’une église. Vue 353 sur 960


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je dois trotter, clopin-clopant, de mars à septembre, pour deux francs par tête de bétail.

Oui, Nastasse, tu es aussi tourmenté que moi, ac- quiesça le pope.

Et, fouillant dans la poche de sa soutane rapiécée, il en tira une petite bouteille.

Tiens, Nastasse, bois une gorgée de cette bonne ~sou : C6t/ Cela fait passer le chagrin.

Père Simion n’était plus prêtre que de nom. Son église, comme la plupart des églises villageoises, était fermée pen- dant toute la semaine, faute de fidèles. Dimanches et fêtes, quelques vieilles accablées de courbatures assistaient à la liturgie. Elles lui laissaient quelques francs pour les cierges lors des deux tournées du sacristain, qui passait avec le pla- teau, en criant comme à des sourds

Pour l’é-gli-i-se ! Pour l’hui-i-le !

Des morts il y en avaient rarement, ainsi que des mariages et des baptêmes. Au premier du mois, lorsque le pope allait bénir les ménages, on lui jetait, dans l’eau bénite de son chaudron, des boutons et des centimes, au lieu de sous. Mais les gens l’aimaient, car il était tolérant et drôle. On racontait de lui une histoire amusante.

En vieillissant, la mémoire le trahissait souvent. Aussi, pour pouvoir répondre sans défaillance aux chrétiens qui lui demandaient, à brûle-pourpoint, « combien de jours il res- tait encore jusqu’à Pâques », il avait pris l’habitude, au début du grand Carême, de se munir d’autant de grains de maïs qu’il y avait de jours jusqu’à Pâques. Et chaque jour il jetait un grain. De cette façon, lorsqu’un paysan lui posait la question embarrassante, il sortait de sa poche tous les grains, les comptait et répondait avec précision. Mais, une fois, un diable de gamin lui glissa dans sa sou- tane une poignée de maïs. Alors, ce fut en vain que le pauvre pope jeta son grain quotidien, il en restait toujours trop, et la grande fête approchait. Aussi cette fois-là, pressé de questions, le pope finit-il par montrer aux gens le tas de maïs qui gonflait sa poche et répondit

Plus de Pâques, cette année-ci ! 1 Vue 354 sur 960


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Il pouvait être minuit quand Brèche-Dent vint frapper à la porte de la grange où je dormais seul. Je le conduisis par la main jusqu’au tas de sacs vides, qui me servait de lit. Il s’y nicha tout de suite, grelottant.

Mon père m’a battu comme jamais, murmura-t-il doucement.

Sa voix était tellement changée que je le reconnus plu- tôt à son haleine de bébé. II continua

J’ai attendu jusque tard dans la nuit, puis j’allai me glisser dans le foin d’une meule. C’est là qu’il m’a attrapé, pendant le sommeil. II m’eût tué, je crois, si ma mère n’était accourue pour m’arracher de ses mains. Tout de même ! Ce père.

Brèche-Dent ne pleurait pas. Je devinai son visage osseux, pâle, très mobile, aux petits yeux ardents. C’était mon seul ami. Je l’aimais comme mon frère.

As-tu faim ? — me demanda-t-il encore, avant de s’en- dormir. Je garde toujours la moitié du pain. Elle est là, sur les sacs. Prends-en, si tu veux.

Et toi ? dis-je ; qu’as-tu mangé aujourd’hui ? Du maïs grillé. Il me reste un épis, mais il est froid et dur.

Donne-le moi.

Fouillant dans son sein, pour tirer l’épi, il lâcha un gémis- sement.

Je suis tout couvert de bleus, expliqua-t-il. Je grignotai le maïs, en pensant que je n’avais jamais été battu, moi. Ce père, tout de même ! Pauvre Brèche-Dent. Je le pris par le cou et nous nous endormîmes ainsi. Quelle matinée ! L’aube ne pointait pas encore quand une secousse inouïe me réveilla en sursaut la porte de la grange venait d’être arrachée de ses gonds.

Le Crivatz ! m’écriai-je.

Mais Brêche-Dent ne broncha pas, tant il dormait lour- dement. Je ne dis plus rien. Je le laissai continuer son Vue 355 sur 960


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sommeil, il en avait besoin, et je restai les yeux écarquillés dans le noir.

La cour, chez la Doudouca, était comme sur le Baragan on ne le dit pas pour rien M’atc/~e’. La grange, surtout : le dos tourné au nord, elle était la plus exposée au Crivatz. Par un gros trou, qui devait avoir été jadis une fenêtre, le vent s’engouffrait furieusement, épais comme une vague. J’en frémissais de plaisir. Maintenant que la porte gisait à terre, le Crivatz semblait un torrent qui pénétrait par la brèche, nous lavait le visage et coulait par l’ouverture béante de la porte démolie. Je me figurais même que, s’il n’avait pas fait si noir, j’aurais pu saisir le fleuve du vent ; tant je le sen- tais lourd et froid.

Dehors, c’était un branle-bas harmonieux, avec des siffle- ments, des grondements, des craquements. Une cheminée mugissait comme un taureau. Des planches tombaient partout. J’écoutais tout cela, seul, le regard fixé sur le trou de l’ancienne fenêtre, pendant que mon compagnon ron- nait, la tête enfouie sous les sacs.

Soudain, une brusque poussée de bise, puis v’lan ! quelque chose d’épouvantable est projeté sur mon visage et me pique au point de me faire saigner.

Les chardons ! Les chardons ! hurlai-je, repoussant le ballon épineux que le Crivatz nous envoyait.

Brèche-Dent bondit, alors, et tout joyeux

Ils sont là ? s’écria-t-il ; allons vite ! l

Pas besoin de nous habiller, nous l’étions. Chacun un bâton à la main, les caciulas bien enfoncés sur la tête, nous voilà dehors, sans oublier ce reste de pain qui devait rem- placer la mamaliga et les poireaux.

L’impossible vie frénétique ! Aujourd’hui, à vingt années d’écart, je suis encore à me demander si cette féérie-là n’a pas été un rêve, si mon enfance l’a vraiment vécue. Car, à aucun moment, depuis les temps légendaires de la barbarie turque, mon laborieux et doux pays n’avait connu des jours aussi atroces que ceux dont je vous entretiens le long de cette histoire ; jamais ma tendre nation n’en a plus cruellement souffert. Mais qu’en savions-nous, nous les enfants ? Hormis H. PfesortM sans clôture, dëîabf’~ Vue 356 sur 960


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l’ingrate existence de tous ceux qui naissent dans une chau- mière, hormis ces privations constantes qui liment, qui modifient l’être humain et qui ne révoltent plus personne, à force d’habitude, qu’en savions-nous, de l’universel gémissement qui s’échappait des millions de poitrines pay- sannes, d’un bout à l’autre de la Roumanie ? Rejetons du paresseux et libre Baragan, aux abords duquel la vie se transmet dans la somnolence et se perpétue dans le mirage, nous grignotions innocemment l’épi de maïs que Dieu voulait bien faire pousser et déplorions en sourdine l’insuffisance de notre portion de mamaliga. « Pas plus grosse qu’une noix », celle-ci l’était partout, par tout le pays roumain, avec cette différence qu’ailleurs elle coûtait aux hommes des sueurs de sang, tandis que nous, oubliés par Dieu et par les sangsues humaines, nous la gagnions « en nous grattant la tête )). De cela, nous ne nous doutions pas. Nous allions l’apprendre, emportés par le Crivatz, qui commence à souffler sur le Bara- gan le jour où ses chardons sont prêts à semer leur mauvaise graine.

Aux lueurs d’un ciel vaguement blanchi par l’aube, des nuées éparses de chardons moutonneux bondissaient dans l’espace mi-opaque, tantôt rasant le sol incertain et tantôt s’éclipsant haut dans les ténèbres, telle une affolante mitraille d’ombres sphériques déclanchées par un Dieu fou. Ah si nous pouvions leur montrer dessus et voler comme des smeï ! soupira Brèche-Dent, avec un sincère regret, au moment où nous allions être happés par la cam- pagne grise.

Et aussitôt, Crivatz et chardons nous arrachèrent l’un à l’autre. L’instant d’après, nous n’étions plus que deux fan- tômes, galopant ventre à terre. Je distinguais mon compa- gnon au loin, peinant dur à maîtriser son beau chardon. Le mien, tout aussi gros et parfaitement rond, ne me donnait pas moins de fil à retordre, car ça soufflait en tempête. Et il ne s’agissait pas de poursuivre mille chardons à la fois, mais, le plus longtemps possible, le même car les beaux étaient rares. Armés de perches légères à la pointe en croc, nous pou-

—u- n- __n Vue 357 sur 960


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vions briser l’élan de nos arbrisseaux volants dès qu’ils manifestaient le désir de nous semer en route. Parfois nous étions obligés de les arrêter afin de reprendre haleine. Plus haut sur jambes que mon compagnon, je pensais l’avoir devancé d’un kilomètre quand les premiers rayons du soleil projetèrent leurs plaques de pourpre sur le grand remue-ménage du Baragan. Alors j’enlevai mon chardon au bout de ma perche et me hissai sur un monticule, d’où j’aperçus, à l’orée du désert, père Nastasse qui s’acharnait à demander, pour son troupeau, une dernière journée de nourriture à un pâturage balayé par le Crivatz. Bientôt parut Brèche-Dent, suivi par une traînée de camarades espacés, dont certains étaient déjà essouiués. Ils surgissaient d’un peu partout, dans le pêle-mêle des char- dons qui roulaient en même temps que les gamins. Par moments, les uns et les autres se confondaient à ne plus savoir quelle boule était un chardon et quelle autre un gamin, jusqu’à ce qu’une caciula pointue, deux bras et un bâton minuscules se redressassent brusquement, s’agitant sur deux pattes, comme un mulot. Puis de nouveau le Crivatz les emmêlait.

Je repris ma course avant leur arrivée.

Quand, une heure plus tard, ils me rattrapèrent à la seconde étape, leur nombre était réduit de moitié. Du village, de la ferme de Doudouca, plus trace à l’horizon. Plein Baragan. Chardons qui filaient en sifflant dans l’air limpide. Petites meules de broussaille allant leur train boiteux. Corbeaux désemparés. Interminables alignements de monticules, dont nous choisîmes le plus grand pour nous y abriter. Nous étions six en tout. Deux d’entre eux, étant pieds nus, saignaient déjà lamentablement. Ils abandonnèrent à cette halte, nous offrant gentiment leurs provisions de mama- liga et de poireaux. Brèche-Dent les régala de « miettes » de pain et ils prirent le chemin du retour, un peu chagrins. Ce fut une dînette des plus enviables, à quatre. Jamais mamaliga et poireaux au sel n’ont connu des bouches si gourmandes, jamais platchinta au beurre et au fromage n’a été apprécié comme ces « miettes ? de pain que Brèche- Vue 358 sur 960


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Dent nous distribua généreusement, en guise de gâteaux. II était si bon, ce pain, que les deux autres compagnons demandèrent « encore une miette ».

Je vous donne tout le reste, fit Brèche-Dent, mais vous échangerez vos opinci contre les nôtres ! I

En effet, ils avaient des sandales presque neuves, alors que les nôtres étaient percées aux talons.

Vous n’irez pas bien loin, expliqua mon camarade, tandis que Mataké et moi. Dieu sait !

Les autres se regardèrent hésitants.

C’est trop peu. dit l’un d’entre eux. Comment trop peu ? s’écria Brèche-Dent. Et, montrant les bleus sur son visage

Regarde ce que m’a coûté ce pain

Le compagnon parut convaincu, mais

Tu me donneras, par-dessus le marché, quatre boutons

de nacre 1 conclut-il, délaçant ses opinci, geste qu’imita son ami, au nom duquel il traitait d’autorité. Ils eurent les boutons de nacre, le reste du pain et nos opinci trouées. Nous chaussâmes les leurs, parfaites, puis C’est votre tour, maintenant, de nous donner une « miette » de pain ! insinua Brèche-Dent. Nous avons oublié de nous faire une galouchka

Cet oubli troubla un instant les deux possesseurs du suprême morceau de pain, mais, braves camarades, ils accep- tèrent le sacrifice. Nous en fîmes, tous, des galouchka, que nous logeâmes sous nos bonnets, afin de les savourer à la prochaine étape.

Et ne retenant plus nos chardons, nous nous élançâmes, en criant avec le vent

Vira la Profira

Sap~c galbeni lira !

(En avant vers la Profira

où la livre vaut sept ducats !)

1. Cette galouchka (quenelle), dans nos plaines, n’est que la dernière bouchée de pain ou de covrig (craquelin) que certains enfants, après l’avoir mâchée, n’avaient pas, mais sortent de leur bouche, sous la forme d’une boulette, Rt mettent de côte, pour se réserver le plaisir de la manger une seconde fois. < Vue 359 sur 960


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II n’y eut pas d’étapes à quatre, car nos deux camarades saignèrent des talons avant d’avoir couvert une lieue. Celui qui avait marchandé l’échange des opinci, plus endurant, vou- lait pousser encore un bout, mais l’autre, abandonnant son char- don, s’était cramponné à la veste de son ami et pleurait. Cela lui valut un tape sur le bonnet, qui lui aplatit sa galouchka. Le pauvre en gratta, quand même, les débris sur ses che- veux au fond de la caciula, et la mangea en sanglotant. Comme il était possesseur d’une précieuse boîte d’allu- mettes, Brèche-Dent s’offrit à la lui racheter contre deux boutons de nacre.

Tu m’en donneras trois 1

Je t’en donnerai trois.

Ainsi, la seconde bonne affaire fut faite, grâce à ces boutons de nacre, dont nous raffolions tous, parce qu’ils étaient très rares et fort beaux. Ils valaient dix fois les boutons de métal. Pour se les procurer, il n’y avait guère que deux moyens les arracher aux vêtements féminins de la maison et essuyer de ter- ribles raclées, ou les gagner au jeu des boutons, à l’exemple de Brèche-Dent, qui était le détenteur de presque tous les bou- tons de nacre du village. Il y en avait un troisième moyen, un peu humiliant, on l’a vu c’était de troquer des opinci neuves contre de très mauvaises, ou de se faire enlever sa boîte d’allu- mettes, article de la ville, plus rare et plus important que le pain même, car le petit villageois, qui ne peut allumer son feu dans la brousse, est tout aussi malheureux qu’un chasseur à bout de munitions. C’est pourquoi Brèche-Dent eut la bonté de céder une partie des allumettes, ainsi qu’un morceau de sca/’p : n : c/ : e~. Après quoi, nous nous séparâmes. Ils retournèrent en boitant, la tête penchée contre la bise qui les renversait presque. Nous les regardâmes jusqu’à ce qu’ils eussent disparu.

Alors le Baragan nous parut bien plus désert. Nous étions vraiment seuls, et tous deux des enfants. J’attendais que mon compagnon dît quelque chose, ou qu’il reprît la course, 1. Côte de la boîte qui sert à allumer. Vue 360 sur 960


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mais lui attendait la même chose de moi. Et nous restions plantés là, l’épaule contre le vent, un pied sur la perche qui retenait le chardon, chacun évitant de regarder l’autre dans les yeux. Nous scrutions plutôt le côté de l’infini qui venait d’engloutir nos camarades.

Etait-il plus sage de les suivre ?

Je me le demandais, le cœur gros, quand je vis Brèche-Dent ôter sa caciula, y cueillir sa galouchka et se mettre à la mor- diller lentement, tout entière, à son plaisir. Ce que voyant, j’ôtai moi aussi ma caciula.

Mais je n’eus pas le temps d’y cueillir ma galouchka, un furieux coup de vent emporta nos chardons et nos bonnets avec !

Des cris de joie furent la réponse. Et la galopade recom- mença de plus belle.

C’est ainsi que le destin trace la route de l’homme.

Nous courûmes pendant toute cette première journée, longue et riche comme une vie, pleine de ciel, de terre, de soleil et de Crivatz. Le soir, elle se remplit de ténèbres incon- nues, qui nous surprirent en plein désert. Alors nous eûmes peur, mais nous nous gardâmes de nous l’avouer, chacun voulant paraître vaillant aux yeux de l’autre.

II n’y a pas de revenants, Mataké, tu peux en être tran- quille fit Brèche-Dent, en regardant autour de lui. II n’y en a pas, je le sais. Dans les cimetières, peut- être.

Non plus ! J’y suis allé, une fois, la nuit.

Et i) se signa trois fois en disant

H faut se signer quand même.

Je me signai tout content.

Nous nous étions arrêtés pour camper dans un petit vallon plein de ronces, où il faisait encore plus noir que dans la plaine. Là, abrités contre le Crivatz, nous allumâmes un bon feu et décidâmes de passer la nuit. Brèche-Dent sortit de ses poches nos vivres, mais la chaleur et la fatigue nous écrasèrent sur le champ. Nos bras alourdis refusèrent de porter les ali- Vue 361 sur 960


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ments à notre bouche. Les bâillements nous décrochaient les mâchoires. Et nous nous renversâmes, l’un contre l’autre, les yeux pleins de notre feu rouge entouré de nuit noire. C’est l’image que j’emportai dans mon sommeil, qui n’alla pas jusqu’au matin.

Un coup de vent, pendant la nuit, avait projeté la cendre brûlante contre le tas de ronces de chardons et de broussailles, qui gisait depuis toujours dans le vallon et qui prit feu. Nous nous réveillâmes, hallucinés, devant les flammes qui montaient jusqu’au ciel. La grande chaleur nous obligea à nous réfu- gier sur les rebords du vallon, où nous somnolâmes une éternité, face à l’incendie, le dos tourné au Baragan noir. Soudain un galop furieux traversa les ténèbres, fit vibrer le sol et nos entrailles, et nous précipita au fond du vallon, où le feu se mourait lentement.

Mon cœur battait à me couper le souffle. Le visage de Brèche-Dent était cadavérique. Muets, tous deux, c’est en vain que nous nous interrogions des yeux sur la nature de ce galop inexplicable. J’avais peur d’entendre le son même de sa voix. Pendant longtemps, au milieu du silence, chaque craquement des branches que le feu consumait secoua dou- loureusement nos corps pétrifiés d’épouvante.

A un moment, mon compagnon voulut me dire quelque chose. Il ne put faire que de remuer les lèvres. Puis, quand les dernières flammes furent sombres, nous ne pûmes même plus nous regarder dans les yeux, ce qui augmenta notre terreur. Alors nous nous enlaçâmes bien étroitement.

II était temps, car de nouveau le galop fantastique trépida dans la nuit, en rasant cette fois le bord de notre fosse. Cela dura jusqu’à l’aube ; alors, épuisés, les joues inondées de larmes, nous sûmes que toute cette frayeur nous la devions à un jeune étalon, échappé de quelque ferme seigneuriale. Il parcourait le Baragan en long et en large, terrifié par les chardons qui volaient au-dessus de sa tête.

Tranquillisés, nous nous rendormîmes comme deux anges battus, pour ne nous réveiller que sous les aveuglants rayons du soleil que le Crivatz n’arrêtait pas une minute de fouetter. Un bon appétit nous fit dévorer toutes nos provisions. Et ]a vie réapparut à nos yeux telle qu’elle est. Vue 362 sur 960


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Pleine de lumière et de laideur.

Je connaissais bien la lumière. De sa laideur, je ne savais pas grand’chose, ce matin-là, mais deux décharges de çara- bine, qui retentirent au moment où nous nous apprêtions à quitter le vallon, devaient m’instruire aussitôt sur la cruauté de l’homme. J’étais, cependant, loin de deviner le drame, qui fut rapide.

Ce doivent être des chasseurs, dis-je, en entendant les détonations.

Sûrement, acquiesça Brèche-Dent.

Et il grimpa jusqu’au bord du plateau, jeta un coup d’œil sur le Baragan, et recula effrayé

Deux gendarmes, penchés sur un homme qu’ils ont tué gémit-H.

Nous nous réfugiâmes vite derrière la colline, nous cachant dans des ronces. De là, nous vîmes les gendarmes traîner le corps, chacun par un bras, droit sur le vallon, où ils le firent rouler d’un coup de botte. A la vue de la cendre fraîche, l’un d’eux dit

Quelque berger a passé la nuit ici.,

Ils s’éloignèrent sans plus, au pas militaire, la carabine au dos.

Lorsqu’ils eurent disparu à l’horizon, nous allâmes voir l’homme qu’ils avaient tué. C’était un jeune paysan ; loque’ teux. Il gisait, face au ciel éblouissant, les bras ouverts, les jambes écartées, la mine ébahie. Ses poignets, bleus, prou- vaient qu’il avait porté des menottes durement serrées. Brèche-Dent, qui se tenait debout à la tête du mort, s’ac- croupit brusquement et lui ouvrit une paupière Il a les yeux verts, fit-il.

Puis se levant

Fuyons avant que le procureur n’arrive !

Mon compagnon redoutait le procureur, comme tous les paysans ; mais sur le Baragan, c’est le charognard qui rem- place le parquet.

Nous n’avions plus nos chardons, ni nos perches, car le feu les avait consumées. Nous n’avions pas davantage l’envie Vue 363 sur 960


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de courir avec d’autres chardons, que le Crivatz faisait sans cesse rouler autour de nous.

Les bras ballants, nous marchions, silencieux, poussés par le vent. Parfois nous pariions « à celui qui marcherait le plus longtemps les yeux fermés », jurant de ne pas tricher, mais nous trichions quand même, ce qui ne nous empêchait pas de nous étourdir. Puis, la silhouette d’un bâtiment surgit à l’horizon c’était la gare de Tchoulnitza, cœur du Baragan. De loin, elle ressemblait à une baraque abandonnée dans le désert et reposant sur d’interminables brancards noirs. Quel- ques arbres chétifs la faisaient paraître encore plus solitaire. Le chef de gare courait à toutes jambes après un chien, qui courait, lui, après une poule. Une femme, les jupes soulevées par le vent, se donnait beaucoup de mal pour étendre du linge. Nous évitâmes ce ménage tourmenté par le Baragan et nous nous dirigeâmes vers le cabaret de la station, plus hospitalier, d’habitude, aux va-nu-pieds, que les. hommes « qui portent le vêtement de l’État ». Le tenancier, un paysan robuste au visage bonasse, nous accueillit mieux que nous ne l’espérions. Nous lui avouâmes être partis avec les char- dons, et il ne nous gronda pas, nous régala de pain, de lard et même d’une limonade. Pour tout interrogatoire, il se borna à nous demander « de quel côté » nous étions. Du côté de Hagieni, avais-je répondu.

Et ce fut tout. Mais peu après survint un lampiste de la gare, et celui-ci nous harcela de questions qui allèrent jus- qu’aux menaces qui nous étions, pourquoi nous avions quitté la maison, où nous allions.

On devrait vous remettre aux gendarmes ! conclut-il. Laisse les enfants tranquilles ! lui cria le cabaretier. Tu n’es pas père, ni marié, tu ne sais donc rien ! Le lampiste se tut promptement. Il demanda ensuite « un verre », qui lui fut refusé d’un bref mot turc iok ! Et l’aubergiste se mit à lire un journal.

En cet instant se passa quelque chose d’affreux une jeune paysanne, toute couverte de poussière, les pieds ensan- glantés et le visage boueux, surgit au seuil du cabaret et, s’appuyant au chambranle, cria d’une voix enrouée par les pleurs Vue 364 sur 960


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Chrétiens ! N’avez-vous pas vu deux gendarmes menant un paysan lié ?

Brèche-Dent eut un haut-Ie-corps

Nous n’avons rien vu répondit-il, affolé.

La femme disparut aussitôt en courant. Le lampiste se tourna alors vers mon ami, le fouilla d’un regard inquisi- teur et lui dit

Ta réponse précipitée me prouve.

Je t’ai dit de laisser les enfants tranquilles ! coupa le tenancier. Tu as trop bu ce matin. Va-t-en d’ici ! Il s’en alla. Et nous trouvâmes prudent de déguerpir à notre tour, après avoir baisé la main de l’aubergiste. Dans la station, un train de marchandises, qui se dirigeait vers Bucarest, faisait un grand bruit de ferraille. Nous n’avions jamais vu de pareilles choses sur le Baragan, et en contemplant ses multiples manœuvres, l’espoir naquit en nous de nous y accrocher au moment du départ On dit qu’il va aussi vite que le vent ! me chuchota mon compagnon. Cela doit être merveilleux ! Ce fut merveilleux en effet. Nous étant cachés dans un wagon chargé de bois de construction, le train nous emporta, sans plus s’arrêter jusqu’à Lehliou. En route nous sortîmes de notre cachette, pour regarder le pays, et nous vîmes en quelques heures des choses qui demandent une année pour être connues, surtout des paysans qui labouraient des terres presque stériles et qui battaient leurs femmes et leurs bêtes. D’autres voyaient- leurs chargements renversés, à cause des mauvaises routes, et leurs chars cassés, loin de toute habitation, seuls à se débrouiller au milieu des champs. Vers la fin du voyage nous fûmes découverts par un frânarl. Il ne nous fit rien. Installé dans la guérite du wagon précé- dent, il s’était mis soudain à jouer de la flûte. C’est son jeu qui nous attira vers lui. Nous nous approchâmes d’abord avec précaution. Puis, comme il nous souriait gentiment, nous vînmes l’écouter de près. C’était un homme d’âge mûr, qui semblait rêver. II crachait souvent dans ses doigts, humectait les trous de la flûte etjouait des domas, en fronçant les sourcils. 1. Cheminot chargé du frein. Vue 365 sur 960


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Peu avant d’entrer en gare de Lehliou, il joua la mélodie chère à mon père et à moi

Ils sont partis les OIteniens.

Cela me fit beaucoup pleurer, le visage dans les mains.

En arrivant à LeMiou, le /7’dnar nous dit Alors ! vous êtes-vous bien amusés ? Maintenant, atten-

dez un peu tout à l’heure va passer vers Tchoulnitza un a train mixte », et je parlerai à un collègue pour qu’il vous ramène à la maison.

Mais nous ne sommes pas de Tchoulnitza et nous n’irons plus à la maison ! s’écria Brèche-Dent.

A-a-ah ! Ça c’est une autre paire de manches ! D’où êtes-vous, donc, et où allez-vous ?

Nous sommes du côté de Hagiéni et nous allons dans le monde

Dans le monde ! C’est grave ! Et vous ne m’avez pas l’air de badiner. Venez avec moi !

Vous ne nous remettrez pas aux gendarmes ? Que Dieu m’en garde ! Je suis moi-même un de ceux qui vont dans le monde, et j’en suis parti encore plus jeune que vous. Aussi, je voudrais savoir comment je pourrais vous être utile, car, sûrement, vous n’avez pas quitté la maison parce que trop gâtés « Le chien ne fuit pas la tarte, mais le gourdin~. ))

Il s’absenta un instant, revint, soucieux, et se dirigea, nous à ses côtés, vers une auberge sise près de la gare, où l’on voyait stationner beaucoup de voitures de paysans. C’est là que notre sort se décida de lui-même et de la façon ! a plus imprévue.

L’auberge était bondée de paysans, qui rentraient d’une grande foire. Dès que nous y pénétrâmes, le regard de Brèche- Dent se croisa avec celui d’un jeune villageois qui consom- mait, en compagnie d’une belle paysanne, tout au fond du magasin. Un moment, ils restèrent ainsi, comme fascinés, 1. Proverbe roumain. Vue 366 sur 960


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puis l’homme se donna une tape sur la cuisse et s’écria, d’une voix qui attira sur lui les regards de tous les consom- mateurs

Je m’attendais plutôt à la mort qu’à te voir ici, Yonel ! Approche-toi !

Yonel (que nous appelions Brèche-Dent parce qu’il l’était) s’approcha timidement, baisa la main droite de l’homme et se mit à pleurer dessus, sourdement.

Ne pleure pas ! dit l’autre. Voici ma femme, Lina. C’est mon frère, imagine-toi ! fit-il à sa compagne. Yonel baisa aussi la main de la femme, qui lui prit la taille, le cajola et fit cesser ses larmes.

Qui sont tes compagnons ? lui demanda son frère. Ma foi, répondit le /rd/Mr,– quant à moi, je ne suis plus rien, maintenant qu’il s’est trouvé des parents, mais je puis boire un verre à votre santé !

Nous prîmes place à table. Peu après, notre’aventure était connue par tout le monde.

Histoire de chardons ! s’écria le frère de Yonel, la mine assombrie. Ce n’est pas la faute des enfants, ni celle des parents ! Le pays tout entier, de Dorohoï à Vâr- ciorova, n’est qu’un Baragan, sur lequel se promènent, le fouet à la main, des chardons autrement vénéneux. Ce sont ces chardons-là qu’il faudrait extirper, si nous voulons ne plus voir, entre autres malheurs, les enfants quitter la maison et s’en aller dans le monde !

Tu parles trop fort, Costaké ! lui chuchota son épouse, jetant des regards inquiets autour d’elle. Ne crois-tu pas que c’est le moment de partir ? Les chevaux se sont assez reposés.

Costaké se leva ; c’était un jeune homme plein de santé, robuste, très brun. Ses yeux étincelaient de colère Allons ! 1

Puis, posant une main sur ma tête

Tu viens donc avec nous en VIachka ! me dit-il tendrement. Là-bas aussi les chardons prennent la meil- leure place au soleil, mais au moins je t’apprendrai, ainsi qu’à Yonel, le métier de carrossier. Vous construirez, un jour, des voitures pour les paysans et irez les vendre dans les Vue 367 sur 960


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foires, comme moi. Et vous connaîtrez le pays et ses tourments.

J’allai, avec Costaké, sa femme et Yonel, dans le dépar- tement de VIachka.

La commune s’appelait, T’ro~ame~u.r. Nous y arri- vâmes par un après-midi sombre, glacial, pluvieux, écrasés de fatigue et trempés jusqu’aux os, malgré le sac dont cha- cun se protégeait la tête et le dos. Il faisait presque nuit. Toutefois, je compris tout de suite pourquoi ce lieu s’appe- lait Trois-Hameaux c’étaient, en effet, trois agglomérations villageoises séparées par deux ruisseaux qui se joignaient juste devant la mairie. Commune pauvre. Les maisons, cou- vertes de jonc pourri, s’enterraient dans le sol. De méchantes clôtures, tressées de ronces, les entouraient, sans les mettre à l’abri d’une incursion.

Nous ne fûmes pas accueillis, comme de coutume, par la meute des chiens furieux. On entendait leurs aboiements enroués sortir de dessous les meules de foin aplaties par les pluies.

Nous arrivâmes à la maison de Costaké, qui était celle de son beau-père, Toma le charron, fameux artisan. Elle était sise au bord d’un des deux ruisseaux, longue rangée de chambres réunie aux ateliers de forge et de carrosserie. Notre arrivée fut saluée par un tapage assourdissant la vaste cour boueuse, plongée dans l’obscurité, retentit de vocifé- rations d’hommes et de femmes, de eriailleries de gamins et de hurlements de chiens fous de joie. Les adultes s’em- brassaient. Les gamins fouillaient dans la voiture. Les chiens nous sautaient dessus et nous salissaient affreusement. Et aussitôt l’attention de la famille se porta sur nous, les deux étrangers. Qui étions-nous ?

Qui êtes-vous ? nous demandèrent les quatre apprentis carrossiers.

Brèche-Dent leur répondit

Je suis Yonel, le frère de Costaké ; et lui, c’est mon frère, c’est~Mataké. Vue 368 sur 960


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D’où êtes-vous ?

De Yalomitsa.

Et vous resterez avec nous ?

Oui ; nous apprendrons à construire des voitures pour les paysans et irons les vendre dans les foires, comme Costaké. Ce ne sera pas demain ! railla un apprenti. Je regardais le beau feu de la forge, s’assoupissant lente- ment, pendant que nous entrions, pêle-mêle, suivis par les chiens, dans une grande tinda qui pouvait aisément contenir une douzaine de personnes, et d’où les chiens furent promptement chassés par la grand’mère, qui se fâcha de leur audace. La « grand’mère » dorlotait un garçonnet de trois ans, le seul enfant du jeune couple ; au reste, nullement vieille, l’épouse du père Toma semblait être la directrice de toute la maison, car c’est à elle que l’on s’adressait pour toute chose. Nous la trouvâmes accroupie devant l’âtre, le petit sur ses genoux et lui racontant un de nos interminables basmes, qu’elle modifiait selon sa fantaisie

« Et le méchant sméou cria de nouveau

Un tison et un charbon, veux-tu te taire, garçon ? » Alors Fet-Frumos disait

Un tison et un charbon, parle toujours, garçon ! L’enfant interrompait

Mais pourquoi Fet-Frumos ne tuait pas le sméou ? Parce qu’alors le basme serait fini et grand’mère n’au- rait plus rien à raconter à Patroutz ! lui répondit son père, qui vient l’embrasser et lui offrir un beau pantin, acheté à la foire.

Puis, se penchant vers l’oreille de sa belle-mère Comment va Toudoritza ?

La même chose pleurs et pleurs ! Une jolie fille comme elle On dirait qu’il n’y a plus d’autres garçons sur la terre ! t Cela ne se commande pas, tu le sais bien.

Je compris qu’il y avait dans la maison « une jolie fille », qui n’était pas sortie à notre rencontre, et qu’elle pleurait pour avoir été délaissée. J’appris toute l’histoire aussitôt après, car, allant à la forge pour nous y familiariser, les apprentis nous la racontèrent en détail. C’est Brèche-Dent qui osa les questionner, malicieusement Vue 369 sur 960


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Nous connaissons déjà tout le monde ici, fit-il, sauf Toudoritza. Elle doit être malade.

Il n’en fallut pas davantage

Non, elle n’est pas malade, s’écria un rouquin bavard, elle pleure en cachette, parce que Tanasse, qu’elle devait épouser, vient de se fiancer avec une Mr~urc,~ Stana, qui est encore maintenant la maîtresse de notre boyard. Elle est même enceinte de lui. C’est que le pauvre Tanasse a beaucoup de bouches à nourrir, ses vieux parents et des petits frères, et ils sont « endettés-vendus » au boyard, qui leur « pardonne » toutes les dettes, maintenant que Tanasse consent à épouser Stana, « pour la sauver de la honte ». Et même il leur donne de la terre et du bétail. C’est dommage pour Tanasse, qui est un brave garçon. Lui aussi est mal- heureux, mais il ne peut pas faire autrement. Voilà pour- quoi Toudoritza se cache du monde et pleure toute la journée.

Au repas du soir, comptant les « bouches)) » assemblées autour de la table de père Toma, je vis qu’elles étaient aussi nom- breuses que pouvaient l’être celles qui demandaient la nour- riture à Tanasse nous étions douze. Avec Toudoritza, qu’on suppliait à grands cris de venir à table, nous étions treize, plus la petite bouche de Patroutz. Car père Toma avait encore un gendre, Dinou, qui venait d’épouser sa seconde fille, Maria, et qui était charron. Cela faisait un seul ménage de trois familles attelées à la même besogne, mais cette besogne ne semblait enrichir personne. Au contraire, le manque de domestiques et d’ouvriers adultes, ainsi que l’économie sévère qui régnait dans la maison, prouvaient que ce grand ménage vivait plutôt dans la gêne. Aussi, je n’appréciai que mieux le sacrifice que ces braves gens faisaient en nous recevant, Yonel et moi, sans rechigner. Là où mangent douze, mangeront bien quatorze ! avait conclu la grand’mère, après qu’ils eurent débattu en commun la question de notre arrivée imprévue. Et puis, ajouta Costaké, il y a tant à faire autour

1. Libertine.

15Mail928. 5 Vue 370 sur 960


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de la maison le bétail, les ateliers, le ménage. Ils gagneront largement leur croûte, pour ne pas parler du service qu’on leur aura rendu, au bout de quelques années, en les armant d’un métier. Que voulez-vous ? Je ne pouvais pas les laisser au milieu du Baragan, ou ils erraient à la découverte du monde. Cela lie se fait pas même àv~c un chien, sacré nom de pays de hobereaux !

Costaké partit eh- colère

Voilà la vraie histoire des chardons ! Les chardons- ciocoïl ! les chardons-bourreaux’ la lèpre toute puissante qui sévit sur notre trop patient pays, devenu un immense Baragan Je me le demande, pour la millième fois comment se fait-il que le coj’on ne sente pas les piqûres de ces chardons qui envahissent sa Hn<~ lui poussent sur le dos, le vident de sa dernière goutté de sang ? Comment se fait-il que la rage ne lui monte pas à la tête et qu’il ne mette pas le feu à toute cette mauvaise herbe qui le chasse de sa propre chaumière ? Je n’avais jamais, jusque-là, entendu quelqu’un parler de la sorte, et j’en frémis de contentement. Les autres aussi devaient sentir comme Costaké, car personne ne parut contrarié. Les parents, l’air soucieux, semblaient plutôt convaincus à l’avance. Dinou, un blond au regard un peu bête et aux manières gauches, écoutait avec une espèce de déférence morne. n était, d’ailleurs, très jeune et peu dégourdi, cela se voyait facilement. Quant aux deux jeunes épouses, Lina et Maria, elles restaient placides, chacune les yeux pleins d’amour pour son mâle.

Ceux qui prenaient le plus d’intérêt à la discussion, c’étaient les quatre apprentis, qui se chuchotaient des mots insaisis- sables pour les oreilles des grands. Le rouquin, surtout, était un vrai diable, tout petit qu’il fût. II s’appelait Elle et n’avait plus aucun parent en ce monde. Des trois autres, deux étaient déjà à moitié ouvriers. Ils se donnaient beaucoup de mal pour paraître sérieux. Le dernier était un glouton qui parlait peu et « travaillait comme Un cheval disait-on. Et tous les quatre paraissaient très attachés à la maison. Ils aimaient plus particulièrement Costaké qu’ils appelaient

1. Valets enrîctus. Vue 371 sur 960


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« le pilier de la gospodarir ». C’est pourquoi ils burent ses paroles et partagèrent sa colère.

Quelqu’un encore avait entendu Costaké et l’avait approuvé c’était Toudoritza. Nous ne nous attendions plus à la voir ce soir-là, mais une porte s’ouvrit doucement et elle parut jeune fille frêle, aux grands yeux cernés et à la bouche comme une cerise, au regard téméraire et fort proprement vêtue, presque coquette. Elle dit un « bonjour ferme, en passant la main sur son abondante chevelure brune, nous jeta un bref coup d’œil, à nous, les « nouveaux venus », et alla s’asseoir entre son père et sa mère. Puis, d’un ton vibrant de révolte

Tu as raison, néné Costaké, dit-elle, de vouloir mettre le feu à ces nids de vipères qui infectent le pays ! Si ce jour-là arrive, tu peux compter sur moi !

Qu’elle était belle à voir, Toudoritza, en ce moment-là ! L Et si c’est vrai qu’un garçon, qui n’a pas encore ses quinze ans, peut aimer d’amour une jeune fille plus âgée que lui, et bien, c’est en cette minute-là que je me suis épris de Toudoritza

Père Toma lui enlaça la taille et l’attira à lui

Il ne faut pas être si bilieuse ! lui dit-il. Tout passe, même l’amour trompé. Et puis, Tanasse est indigne de toi.

Si ! Il est digne de moi ! Je lui pardonne, à lui, mais je saurai qui haïr, dorénavant ! Et, croyez-moi, je ne man- querai pas de brûler ma part de chardons leur piqûre, je l’ai sentie, moi.

La mère fit signe aux autres de se taire, pour ne pas l’ir- riter davantage. Alors Lina et Maria inclinèrent la tête sur l’épaule de leurs maris et fermèrent les yeux, ce que voyant, Toudoritza demanda tristement

Et moi ? Y aura-t-il une épaule d’homme aimé pour ma tête aussi ?

Ce soir-là, chacun alla se coucher le cœur gros.


Après une semaine de mauvais temps, le soleil ayant brûlé pendant quelques jours, Trois-Hameaux décida de faire la cueillette du maïs. Chaque famille laissa tomber ses préoccu- pations habituelles, et la commune tout entière hommes, femmes, enfants, vieillards, bétail, chiens, chats, et même quelques pourceaux se rua sur les champs. Leurs propres champs, pour ceux, peu nombreux, qui en avaient et qui pouvaient se passer de la terre du boyard. Les champs du boyard, d’abord, pour les innombrables qui étaient des « pau- vres collés à la terre )) et qui n’ensemençaient que sur les terres cédées à conditions par le maître-seigneur. Et une de ces « conditions )) était les récoltes du boyard doivent être rentrées les premières.

Le spectacle de cette cueillette ne manqua ni de tristesse ni de gaieté. Tristesse, bien entendu l’année avait été sèche ; le maïs qui, habituellement, peut cacher un cheval dans sa masse, laissait voir entre les tiges les bêtes des coulégatori2. Quant aux épis, aux grains, les paysans les qualifiaient de « phtisiques ». Et ils s’en montraient fort mécontents Non seulement nous ne pourrons rien vendre et, donc, rien rembourser de nos dettes, mais encore nous manquerons de malaï3 avant le grand carême ! Nous crèverons de faim cet hiver ! Et le bétail aussi !

1. Voir la Revue de Paris des 1~ et 15 mai.

3. Gens qui font la cueillette. t

3. Farine de maïs. Vue 619 sur 960


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Le visage contracté de détresse, le colan soupesait les épis, les regardait longuement, les flairait, se lamentait. C’étaient des pauvres diables, ces Vlachkans, pareils à ceux de chez nous, en Yalomitsa maigres, la peau sur les os, le front plissé avant l’âge, l’œil terne, non rasés pendant des semaines. Sur leurs blouses, qui pendaient jusqu’aux genoux, on ne pouvait plus compter les pièces. Le pantalon, un amas de lambeaux. Pieds nus, tête nue. Vrais mendiants. Ils me faisaient de la peine comme s’ils avaient été tous mes parents. Leurs femmes, la trentaine passée, on eût dit des vieilles. Pressées dans ce travail, qui doit être fait rapidement, celles qui allaitaient abandonnaient leur bébé à quelque bambin un peu plus âgé, au milieu du maïs, où il hurlait jusqu’à étouffement. Des chiens allaient ronger leurs langues sales et leur lécher le visage. Alors l’aîné attrapait le mioche par un bras et partait à la recherche de sa mère, traînant la poupée vivante derrière lui, tel un paquet, et lui disant

La voilà, marna, la voilà 1

Oui, elle n’était pas gaie, la vie des gens mariés. La jeu- nesse, en échange, s’étourdissait comme à une noce. Des cris, des chants, des rires, des baisers, des farces, des blouses rouge-feu, jaune-citron, bleu-vert, des chars pleins d’épis de maïs, et le soleil éblouissant par-dessus tout cela. Sous des regards embrasés par la passion, les amoureuses couraient l’une après l’autre en secouant leurs seins pointus. Avec plus de profit couraient alors les gars, qui écrasaient les seins pointus contre leurs mâles poitrines. On se débattait pour mieux se sentir et on protestait pour les yeux des mères, qui n’étaient pas contentes ; mais cela importait peu. Des chats et des chiens donnaient la chasse aux rats, qui surgissaient de partout. Des pourceaux, le joug au cou, s’enfuyaient, espiègles, un épis de maïs dans la gueule et la queue en tire-bouchon. Seules les bêtes de somme, pareilles aux gens mariés, ne prenaient aucune part aux plaisirs de la cueillette, elles ruminaient, indifférentes, la même tige sèche et la même mélancolie, en attendant l’heure où on les attellerait. Vue 620 sur 960


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Dans le champ de père Toma régnait presque la même indifférence. C’est qu’ils étaient aussi mariés, et Toudoritza, qui ne l’était pas, en _éprouvait du chagrin. Vêtue d’une blouse et d’une jupe à grands dessins aux couleurs éclatantes, le toulpan, blanc de neige, sur la tête, elle cueillait les épis avec une vitesse mécanique, sans en manquer un seul, comme il arrive parfois. Les paniers se remplissaient à vue d’œil. On allait les vider dans le char, où le maïs brillait au soleil comme de l’or. Les épis qui n’étaient pas suffisamment secs, on les attachait deux par deux, au moyen de leurs propres feuilles, tressées, et nous en accrochions jusqu’aux cornes des bœufs, au moment du départ pour le village.

J’aimais beaucoup à me trouver près de Toudoritza, pour laquelle je me serais jeté au feu, si cela avait pu diminuer son chagrin. Et elle, comprenant mon attachement de chien, se plaisait avec moi

Te suis-je chère, Mataké ? Il paraît. Et c’est bien je me sens si seule !

Mais que puis-je te souhaiter, Toudoritza ?

Que Stana crève ! ou que le monde brûle ! 1

C’était bien difficile de voir s’accomplir ce qu’elle voulait —que je lui souhaite, car sa rivale se portait comme une belle pivoine et gambadait comme une génisse, là, tout près de nous, dans le champ du boyard. Et pour ce qui était du « monde » que Toudoritza voulait voir « brûler », ce monde-là se portait encore mieux que Stana. On le voyait, avec son beau konak, tout en chêne et en maçonnerie, hissé sur le flanc de la grande colline qui dominait le village, avec ses greniers qu’on remplissait de maïs, malgré la séche- resse, avec ses étables garnies de bétail, avec sa bruyante basse-cour et ses nombreux arg~s qui faisaient la navette entre les champs et le konak, en conduisant un magnifique attelage. Il n’était pas près de brûler, ce monde qui enlevait à Toudoritza son Tanasse et la rendait malheureuse. Toute la commune prenait part au malheur de Toudoritza et toute la commune haïssait Stana, non pas tant parce que celle-ci se comportait comme une târâtura, mais parce que, Vue 621 sur 960


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protégée par le boyard, son puissant amant, elle se tirait de ~a misère, devenait presque « une dame ». C’est cela plutôt, faisait du mal aux commères du village

Mais, disaient-elles, pour se consoler, cela ne lui portera pas bonheur, car Tanasse ne l’aime guèrel Tanasse aime Toudoritza.

C’était vrai. Un soir, dans la taverne de père Stoïan, j’avais "entendu Tanasse chanter une chanson, alors à la mode, et —qu’on eût dit faite pour lui

Viens que je t’embrasse sur les cils,

Toudoritza néné 1

Et sur les yeux, et sur les sourcils,

Toudoritza néné t

Gare à toi, Tanasse, que Stana ne t’entende lui ’criait le père Stoïan.

Elle n’a qu’à entendre répondait-il, l’air narquois —et feignant l’indifférence, quoique au fond navré de cette affaire.

C’est un beau ménage que vous ferez là ! railla un paysan.

Et puis après ? . s’écria Tanasse, la moutarde lui montant au nez.

Rien. fit l’autre, baissant le ton. Je voulais seulement te dire que tu seras malheureux.

Ça va, ça va, douce âme 1.

On craignait Tanasse dans le village et même plus loin. Il buvait peu, se fâchait vite et cognait dur lorsqu’on en venait aux mains. Cependant, il paraissait doux, à en juger d’après ses yeux rêveurs, sa bouche souriante, ses mouve- ments lents.

Un autre jour, j’eus le plaisir de causer avec lui. C’était pendant le battage du maïs. Père Toma possédait une bat- teuse à main, machine chère, que tout villageois ne pouvait se payer. Aussi la prêtait-il volontiers, car il souffrait de voir, « au temps des machines, les paysans mettre les épis dans un sac et frapper dessus avec des gourdins, puis décor- —tiquer à la main, comme au temps de. Jésus-Christ », disait-il. JEt, sortie de chez lui, la batteuse allait d’une chaumière à Vue 622 sur 960


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l’autre, on eût dit d’elle-même, et faisait le tour du village, comme une annonciatrice de temps meilleurs. Afin de la préserver de mauvais traitements, c’est encore père Toma qui envoyait chaque jour un apprenti « pour voir comment ça marchait » et pour recommander aux paysans de « ne pas trop la bourrer », « ni permettre aux enfants de tourner à vide et surtout d’y introduire des clous ». Pour découvrir où elle se trouvait, on se guidait d’après le bruit qu’elle faisait en battant, car, d’autres machines semblables, seuls le maire et le pope en avaient, mais ils ne les prêtaient jamais, bien entendu.

C’est ainsi qu’un matin, ce fut moi que père Toma envoya pour voir où se trouvait la batteuse et comment elle se por- tait. Je la découvris chez Tanasse, battant vaillamment et épouvantant les poules. Une sœur de Tanasse l’alimentait rai- sonnablement, deux frères tournaient la roue, à tour de rôle, et un troisième, pas plus haut qu’une botte, faisait un grand vacarme pour qu’on lui permît à lui aussi de tourner. Deux frères et deux sœurs encore, assis autour d’une albia pleine d’épis, s’amusaient à décortiquer à la main. Une sœur tra- vaillait, avec la mère ; et le dernier né se faisait dorloter par le père, qui souffrait de rhumatisme chronique, ce qui ne l’empêchait pas de faire des enfants anu’si yauanu~. (Trois autres garçons travaillaient à Giurgiu 1)

L’aîné de cette famille était le pauvre Tanasse. Il trimait comme quatre, au moment de mon arrivée, plein de pous- sière et suant à grosses gouttes.

Vous êtes nombreux. lui dis-je (pour dire quelque chose.)

Oui. à table ! Trois jours, un sac de maM ! On va moins vite pour trouver le malaï. Puis

C’est toi qui es parti, avec Yonel, après les chardons ? C’est moi. Dans le Baragan on crève de faim. Partout c’est le Baragan ! Partout on crève de faim ! Comme je m’en allais, il me conduisit jusqu’à la porte Dis au père Toma que demain je lui renvoie la machine, nettoyée, graissée, en règle. Personne n’en a plus besoin. 1. Un chaque année. Vue 623 sur 960


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Et il ajouta, tout bas

Dis aussi à Toudoritza que je ne l’oublie pasl


Je fis la commission à l’un et à l’autre, puis nous plon- geâmes tous au fond de la misère, qui est la vie du cam- pagnard roumain. Un automne impitoyable s’abattit sur nos épaules, alors que personne n’avait encore pu rentrer une seule moyette de ciocanil. Les rafales de pluie mêlée de grêle changèrent le monde en un bourbier glacial. Les ruisseaux devinrent des fleuves. Champs et villages furent submer- gés. Plus de routes, mais un infini marécage, aussi loin que l’œil pouvait porter.

Heureux, alors, ceux qui avaient de quoi se chauffer et qui pouvaient se tenir derrière les carreaux battus par le vent, l’eau et la boue Dans Trois-Hameaux, il n’y avait, hormis les bébés et les infirmes, qu’une douzaine de ces heureux-là. Tous les autres étaient dehors, fussent-ils des enfants ou des vieillards. Et leur vie n’avait plus rien d’hu- main, dans cette lutte pour une poignée de farine et pour une brindiUe à jeter au feu.

Sous un ciel si terreux qu’on eût dit la fin du monde, on voyait les chars avancer comme des tortues, sur des champs, sur des routes, sur une terre que Dieu maudissait de toute sa haine. Chars informes, bêtes rabougries, hommes méconnaissables, fourrage boueux, et nulle part de la pitié ni dans le ciel ni sur la terre. Et nous avions besoin de pitié divine autant que de pitié humaine, car les chars s’embour- baient ou se renversaient, car les bêtes tombaient à genoux et demandaient grâce, car les hommes battaient les bêtes et se battaient entre eux, car les ciocani pourrissaient dans les mares et il fallait en transporter les gerbes à dos d’homme, à dos de femme, à dos d’enfant, et ces hommes, ces femmes, ces enfants n’étaient plus que des tas de hardes imbibées de boue, de grosses mottes de terre pantelant sous l’action de cœurs inutiles.

C’étaient les paysans roumains à l’automne de 1906. 1. Tiges de maïs, dont les feuilles servent de fourrage et le déchet de combus- tible. Vue 624 sur 960


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Chez les peuples, seule la misère engendre l’ivrognerie. Le Roumain n’est pas ivrogne, mais il boit dès qu’il est malheureux. Il boit surtout lorsqu’il sent « le couteau luï pénétrer jusqu’à l’os », le couteau de la misère. Alors il est méconnaissable. Naturellement bon et résigné, il devient une- brute que le crime même ne fait pas reculer.

Il n’y eut aucun crime, à Trois-Hameaux, cet automne-là, mais les paysans burent tout ce qu’ils avaient et ce qu’ils. n’avaient pas. Je n’avais jamais vu un village presque entier se ruer désespérément sur l’alcool. D’habitude, chez nous, on ne boit que le dimanche. On se mit à boire, tous les jours, dès que que la terrible rentrée des ciocani fut terminée. Cette rentrée, personne ne pouvait plus l’oublier. Avec raison. La moitié de la commune était tombée malade. Beau- coup moururent, les enfants surtout. Nombre de paysans avaient vu leurs bêtes crever en route. Et, après tous ces- désastres, on s’aperçut à la fin que les ciocani moisissaient, pourrissaient. La famine ravageait déjà les étables de ceux qui ne comptaient que sur les ciocani. C’est alors que l’affo- lement s’empara des esprits.

Vers le début de novembre, une députation de paysans alla prier le maire de les conduire chez le boyard Qu’il nous prête un peu de fourrage 1 Il en a, puisqu’il en vend toutes les semaines, par wagons ! I

Le maire, créature du boyard, les rudoya

Qu’il vous prête ! qu’il vous prête ! Dès que ça ne marche pas, hop chez le boyard « Qu’il nous prête 1 » Comme si le boyard était Dieu ! Débrouillez-vous, vous aussi, un peut t Diable Et je ne veux plus vous entendre parler de ce que le boyard fait avec son avoir ! S’il vend du fourrage, c’est son affaire 1

Les cojans s’en allèrent seuls « à la. cour », mais le boyard,. député du département, venait de partir pour Bucarest la nuit même. Son administrateur les reçut encore plus mal que le maire il les injuria grossièrement et les fit chasser par les. argatsl. Ils surent à quoi s’en tenir, de ce côté. Du côté de 1. Garçons de ferme. Vue 625 sur 960


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Dieu aussi. Il ne leur restait que l’alcool, le grand consola-, teur autorisé par Dieu et par la loi. L’alcool seul pouvait satisfaire tout le monde. Sauf les femmes.

Les femmes payaient pour tout le monde pour le mari,. pour Dieu, pour la loi, pour le boyard, pour le manque de fourrage, et même pour le mauvais temps. Chaque soir, sur les ouH~a~ ténébreuses et défoncées, on pouvait voir une épouse, une mère, une sœur, poussant vers la chaumière un paysan qui s’écroulait tous les dix pas. La femme le suivait dans la boue, et elle recevait quelques bons coups. D’autres bons coups l’attendaient à la maison. Les lendemains matin il y avait toujours le repentir, car l’homme, au fond, n’était pas une brute. Il aidait alors au ménage, s’occupait du bétail, charriait l’eau et passait une bonne partie de la journée à trier les ciocani, brûlant les uns, desséchant les autres autour de la soba. Les foyers, d’habitude propres, devenaient ainsi des écuries boue et moisissure jusque sur la table. Est-ce que l’enfer pourrait être pire, Seigneur ! . se lamentaient les femmes.

Accroupi près du feu et cousant une opinca, l’homme répondait

Il faudrait brûler un jour tous les konaks et même Bucarest.

Mais cela, il ne pouvait pas le faire seul, ni le jour même. Il pouvait tout au plus reprendre le chemin de l’auberge. C’est ce qu’il faisait, vers le soir, quand l’ennui, le pressen- timent de l’avenir sombre et quelques voisins, aussi malheu- reux que lui, survenaient et lui rappelaient l’heure de la douce consolation.

Chez père Toma, ou chez ft les carrossiers », comme on disait, il n’y avait pas beaucoup plus de bien-être. La famine ne les menaçait pas, il est vrai, mais le manque d’argent pour le paiement des dettes était le même, surtout- en cette année de sécheresse, où peu de villageois avaient. été disposés à commander de nouvelles voitures. Les répa- 1. Sentiers. Vue 626 sur 960


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rations d’automne, abondantes autrefois, allèrent de pair. Aussi, on se tournait un peu les pouces, en bricolant autour du bétail, en bavardant et en faisant des / ! or : ce~.

Père Toma et ses deux gendres, quoique sobres, allaient quand même « tuer le temps » au cabaret du père Stoïan, qui était contigu à la forge. Les femmes restaient chez elles, toujours occupées à quelque chose. Et nous, les apprentis, nous étions partout, mêlant un rien de travail à beaucoup de flânerie. Le plus souvent je me plaisais à être seul, car « un étranger est toujours un étranger », dans une commune comme dans une famille. Lorsqu’on se fâchait, on m’appelait « lièvre de neuf frontières )). On répétait aussi, à qui la deman- dait et à qui ne la demandait pas, « l’histoire avec les char- dons »

Ce sont les chardons qui nous l’ont amené pec7 : Aes/ Ce n’était pas dit méchamment, mais cela me faisait mal quand même. J’étais un garçon qu’on avait « ramassé sur le chemin », par pitié. Ce n’est pas plaisant de se l’entendre dire, lorsqu’on a quinze ans et pas mal d’amertume déjà avalée. Cela se tasse dans le cœur, qui se gonfle parfois et vous fait pleurer, en songeant à la petite chaumière de Laténi, à la mère, morte, et au père, perdu dans le monde. Brèche-Dent, naturellement, était chez lui, si bien qu’il m’oublia, s’éloigna de moi, petit à petit. En revanche, je gagnai le cœur de Toudoritza, parce qu’elle aussi était seule dans son malheur. Je devins le confident de ses plus chaudes larmes. Et elle en versait. C’est que Tanasse, contrairement à un reste d’espoir qu’elle nourrissait, venait de se marier avec Stana.

Noce « honteuse », disait le village, en dépit de la présence de « Monsieur l’Administrateur », témoin, malgré lui, des nouveaux mariés. A cette noce on avait pu compter sur les doigts les paysans sympathiques au boyard, les « fruntasii saMu : », les seuls qui ne manquaient de rien. Ils étaient une douzaine. Au moment où la noce sortait de l’église, quelques voix dans la foule rappelèrent à Stana ses relations 1. Maïs griIJë petites fleurs

2. Cadeau. Vue 627 sur 960


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coupables f( avec le bourreau du village », et un gamin joua du tambour sur un pot fêlé..

Je m’y trouvais, ce dimanche-là, pour voir Tanasse à côté d’une femme qu’on appelait fardera. Il était à plaindre, le pauvre, effondré, n’osant regarder personne en face. Il fut bien plus à plaindre le lendemain, le lundi matin. Nous étions, Costaké et moi, dans la forge, où nous mettions un peu d’ordre parmiles outils, quand nous le vîmes, dans ses habits de noce, se diriger droit vers l’auberge, à côté. Il passa sous *nos yeux sans un mot, tête basse. Et cependant il nous aimait, Costaké était son meilleur ami.

Il ne nous a pas vus, dit Costaké. Il doit être très malheureux. Allons le voir.

L’auberge était vide. Dans l’arrière-boutique, père Stoïan et Tanasse, tous deux debout, se versaient des petits verres, sans parler. Je me retirai dans un coin, un chat dans les bras, pour ne pas les gêner, mais longtemps ils ne se dirent rien. Tanasse était rouge à faire peur. Puis je le vis enlever de sa boutonnière la bétéalal et la petite branche de citron- nier, et les glisser doucement sous la table

C’est fait, dit-il, alors, d’une voix rauque en posant son regard sur Costaké. Maintenant, la târâtura est ma femme.

Dieu l’a voulu ! fit père Stoïan.

Le chien l’a voulu ! s’écria Tanasse, mais que je sois chien comme lui si je ne lui joue un mauvais tour, un de ces jours prochains !

Tu te découvriras des compagnons, dit Costaké, tout un département. Il y a bien d’autres Tanasse auxquels il a fait épouser d’autres Stana.

De. pareilles colères éclataient souvent dans la boutique de père Stoïan, car l’aubergiste avait lui aussi des griefs contre le propriétaire et tenait pour les paysans. Mais il y eut un jour une colère qui retentit au delà des murs de l’auberge. C’était un dimanche, vers la fin novembre. Depuis quelques 1. Sorte d’enseigne que portent les mariés. Vue 628 sur 960


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jours, un gel sec sévissait tel un torrent de feu, transformant la boue en silex. Pas un flocon de neige qui défendît les ensemencements de l’affreuse brûlure. C’est ce dont s’entre- tenaient pleins d’angoisse, les paysans rassemblés bien avant midi devant l’auberge. Comme c’était dimanche, celle-ci n’ouvrait qu’après la messe. On avait fait une loi comme cela, pour que les paysans fussent obligés d’aller à l’église, au moins le dimanche matin, faute de cabaret ouvert. Mais les hommes n’y allaient quand même pas, laissant la messe à quelques « vieilles sourdes ». Ils venaient s’appuyer le dos contre les volets fermés de père Stoïan, en attendant la fer- meture de l’église et l’ouverture du bistrot.

Par un soleil qui faisait étinceler le givre des acacias, jeunes et vieux, comiquement endimanchés d’un foulard écar- late, bavardaient avec des mines assombries, formant une masse compacte, quand le pope passa, furieux Vous êtes des vauriens 1 leur lança-t-il. C’est éton- nant que Dieu ne nous envoie pas ses foudres !

Il nous les envoie, parbleul mais il y a des heureux qui sont munis d’un paratonnerre ! –riposta promptement une voix.

Alors seulement nous nous aperçûmes qu’il y avait parmi nous un inconnu, un citadin, un jeune homme à chapeau. C’est lui qui avait répondu au pope et fait éclater de rire tout le monde.

Oui, reprit-il, –à vous autres les paysans et à nous les ouvriers des villes, le Dieu de ce pope envoie chaque jour ses foudres ce sont les famines, parmi les hommes et parmi les bêtes, les gels, comme celui-ci, qui anéantissent les champs, les ouragans, comme ceux du mois dernier, qui tuent hommes et bêtes tout le long des routes, la sécheresse, comme celle qui a détruit la récolte de cette année. En voilà des « foudres )) ! t Mais il faudrait se demander pourquoi votre propriétaire n’a été touché par aucun de ces malheurs ? Pourquoi ses greniers sont pleins et son bétail intact ? Pourquoi « les foudres divines a ne le réduisent pas, lui aussi, à la misère ? . ni le pope 1 ni le maire ni quelques autres ! Il y aurait donc lieu de croire à la protection céleste ou au paratonnerre. L’inconnu promena un regard intelligent et interrogateur Vue 629 sur 960


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sur l’assemblée. Les villageois l’approuvèrent à grands cris, puis il voulurent savoir qui il était.

Je suis de Bucarest, dit-il, travaillant avec les mains, comme vous, mais j’ai appris à connaître mes enne- —mis, qui ne sont ni Dieu, ni ses foudres. Ce sont les proprié- taires des villages et des villes, qui nous réduisent à la misère, même si les années sont abondantes. Pour nous, elles ne le sont jamais.

Il sortit un paquet de brochures et les distribua Ici, ajouta-t-il, vous lirez des choses que tout citoyen doit savoir c’est la Constitution du pays, ou « la mère de toutes nos lois. » Il est écrit que vous avez le droit —de vous réunir, d’écrire et de parler, et aussi qu’on ne peut pas tenir quelqu’un arrêté plus de vingt-quatre heures, ni —violer son domicile, sans un mandat du juge d’instruction. Ce sont vos droits, qu’il faut connaître et faire respecter. Puis, il faut conquérir d’autres droits, le suffrage universel d’abord. Cinquante paysans ayant, aux élections, le droit à une voix .que le pope a tout seul, c’est une ignoble moquerie. Enfin, vous devez exiger le retour des terres dont on vous a dépouillés.

Juste, juste ! s’écrièrent les cojans. Nous voulons —nos terres 1

Qui est celui-là, qui distribue des terres ? cria alors une voix aigre.

C’était le gendarme.

Je ne distribue que la Cons~Mfon, monsieur ! répondit ’le citadin, courageusement. Les terres, les paysans doivent &s prendre ! t

Nous allons voir qui va prendre quelque chose tout à l’heure dit le gendarme en l’emmenant.

Avec le premier fbcon de neige qui vint se coller sur la vitre, vint aussi le calme de Toudoritza. Nous étions ensemble pour nous apercevoir de l’un et l’autre, un après-midi ,qu’elle brodait près de la fenêtre et que je lui démêlais un tas multicolore de fils de laine. Vue 630 sur 960


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La neige ! la neige ! s’écria-t-elle, battant des mains comme un enfant ; il nous fallait un Saint Nicolas paré de sa barbe blanche !

Et, reprenant son ouvrage, elle chantonna timidement Qui t’a faite si fine, et.élancée ?

Toudorilza nenet t

Depuis que j’étais dans la maison, c’était la première fois que je l’entendais chanter. S’en rendant compte elle-même Mon Dieu. Tout s’oublie dans la.. vie ! soupira-t- elle. As-tu vu ça, Mataké ? Je croyais mourir. et me voilà chantant 1

C’est bien, dis-je. Et puis, tu dois être contente de savoir que tu es, comme le dit la chanson, « fine et élancée ». Elle me regarda

Il ne faut pas t’amouracher de moi, Mataké ! fit- elle, enjouée, un peu railleuse.

Et pourquoi pas ? m’écriai-je.

Oui c’est’vrai pourquoi pas ? Seulement parce que tu n’as que quinze ans. Mais un jour tu feras un beau gars. Alors tu seras beaucoup aimé par les Toudoritza. Je voudrais que ce soit toi.

Moi, chéri, ce jour-là, je serai épouse et mère et tout sera fini pour moi ! Des mioches, toujours sales, et une belle- mère, toujours acariâtre, me crieront après. Un mari, qui ne m’aimera plus, dira que je suis une souillon et me battra peut-être.

Pourquoi alors t’empresses-tu de te marier à vingt ans ? C’est notre sort, Mataké. On va vers le mariage comme on va vers la mort tout en aimant.

Il ne faut donc pas envier le sort de Stana elle sera battue bientôt, car Tanasse ne l’aime pas.

Toudoritza songea un instant, le regard vague Ce n’est pas la même chose, mon chéri. Stana est une coureusee qui se moque de Tanasse comme du boyard, comme du mariage et comme de l’amour même. Elle n’aime que sa vie libre et ensorceler les hommes. Elle ne s’embarrassera pas de ses enfants et ne se laissera pas battre. Quant à envier son sort, non. J’aime mieux le mien. Vue 631 sur 960


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Toudoritza ragaillardie, la maison fut bouleversée dès le lendemain. II fallait procéder à l’un des deux grands net- toyages de l’année, celui de Noël après celui de Pâques. Et tout le monde de se réjouir quand l’affligée de la veille cria, les mains sur les hanches

Allons, les amis ! Père Noël approche de la chaux 1 de la glaise 1 du crottin de cheval ! Et un peu plus vite que ça !

Bravo, Toudoritza, bravo 1

On l’écrasa sous les baisers. On la porta en triomphe. On se battit avec de la neige poudreuse. Patroutz cria Un tisson et un sarbon, parle touzours, garçon ! 1

Nous vidâmes deux pièces, en entassant les meubles dans une troisième. Au milieu de la fmc ! e~, trois brouettes de glaise jaune « comme le safran et une brouette de crottin de cheval furent versées, puis de l’eau chaude par-dessus, et me voilà « piétinant » le lut à enduire le sol des chambres que Toudo- ritza badigeonnait en chantant à tue-tête. Elle s’était affublée des vieux vêtements de sa mère ; complètement enfouie, chevelure et visage, sous une grande basma qui ne laissait voir que ses beaux yeux, et armée d’une brosse à long manche, elle couvrait murs et plafond de cette couche de chaux bleuâtre .qui fait la joie et la santé du paysan roumain et que seuls les villages balkaniques connaissent. Le badigeonnage fini, ce fut le tour du sol. Le temps de fumer une pipe, il se vit aussi lisse qu’une table, sous les mains adroites de Toudo- ritza qui le nivelait en avançant à reculons.

Une semaine durant, nous vécûmes une vie de rescapés, couchant un soir ici, le lendemain là, comme ça se trouvait, et mangeant sur le pouce, dans une atmosphère de salle de bain turc dont la vapeur, sentant la chaux et la boue, vous piquait le nez.

Enfin, sol, murs et plafonds remis à neuf d’un bout à l’autre de la maison, les meubles regagnèrent leur place habituelle ; des tapis de fête furent étendus par terre, des 1. Sorte de vestibule-terrasse. Vue 632 sur 960


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couvre-lits et d’énormes essuie-mains, tout de fil et de &orany ! c’ tissus, sortirent des caisses, en avalanche, et allèrent tendre- ment parer qui un lit, qui une fenêtre, qui une glace ou un tableau après quoi, Toudoritza nous défendit « à tous » de- mettre les pieds dans les « chambres des grands jours ». Le même ordre se fit un peu partout, dans le village, là où la maison avait une /~amar~. Les autres aussi mirent. toute leur bonne volonté à honorer le père Noël, chacun selon ses moyens. Et quelle tristesse pour ceux, « pauvres collés à la terre qui n’eurent que leurs soupirs pour fêter la naissance du Seigneur !

Mais, que ce fût sur un joyeux bien-être ou sur de navrantes. tristesses, la même neige tomba sans arrêt pendant des jours et des nuits, indifférente au bien, indifférente au mal. Balayée, au début, refoulée avec la pelle, puis rangée en de longs « troïans" », elle continua avec patience son paisible enseve- lissement, étouffant dans la même tombe cris de joie et cris de douleur. On ne vit plus d’hommes conduire le bétail à l’abreuvoir, plus de femmes causer par-dessus une palis- sade. Plus d’enfants et de chiens non plus, car la neige dépas- sait la hauteur d’un homme. Tout bruit s’était endormi. Toute tache noire avait disparu, des champs comme du vil- lage, dévorée par le déluge de blancheur. Même les toits fumants et les branches des arbres se distinguaient à peine dans cet océan de silence blanc. Seul, le konak, avec sa masse brune, ses lumières graves et son bonheur bâti sur des misères, se voyait dè jour et de nuit, tout en haut sur la colline, bravant un ciel d’enterrement et une terre mourante. Ce fut par un tel temps qu’arriva « la nuit de Saint-André ? , celle où la jeune fille paysanne interroge son destin sur la nature de l’époux qu’il lui réserve. Le procédé est risqué, parfois macabre Peu avant minuit, elle doit se tenir, complètement nue et la chevelure défaite, devant une glace éclairée par deux bougies. Alors, regardant « droit au. fond de la glace. », elle voit passer celui qui lui est destiné jeune ou vieux, beau ou laid, citadin ou laboureur. S’il est mort, il passe sous sa forme de squelette, le cercueil au dos, 1. Jeune fille à marier.

2. Tas. Vue 633 sur 960


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alors la jeune fille tombe évanouie. Si le Destin se refuse à le lui montrer clairement dans la glace, elle doit vêtue ’seulement d’une chemise, sortir dans la cour et compter, —en leur tournant le dos, neufs piquets de la clôture. Le neu- vième, elle le marque d’un signe et va le lendemain l’exa- miner, car son futur mari sera pareil â ce piquet vert ou vermoulu, lisse ou rugueux, bien droit ou tout tordu. Par prudence, Toudoritza n’interrogea pas la glace, mais elle alla brasser la neige, avec les pieds et avec les mains, .grelottant une éternité pour arriver à découvrir son neuvième pieu. A part elle, personne n’a su comment il était, ce pieu. J’ai su, moi, en revanche, combien était belle cette Toudo- ritza aux cheveux défaits sur sa chemise blanche, se glissant —dans la nuit comme un fantôme, pendant que je la regardais ma fenêtre en écoutant la neige qui tombait avec son murmure de ouate.

! i=

4 :

Il y eut un long hiver. D’abord, la Noël fut triste. Devant tant d’âtres froids, bien maigre fut la réjouissance de ceux qui eurent un pourceau à égorger. Et quoique, par la charité d’un voisin, un quartier de viande se trouvât quand même, ce jour-là, sur la table du déshérité, la Noël n’en fut pas moins lamentable.

A partir du Nouvel An, la famine fit rage. Plus de deux cents familles virent leur dernière ration de malaï épuisée. —Certains vendirent leur bête de somme, un bœuf, un cheval, ou la N ache à lait. D’autres, espérant trouver du secours, furent obligés, à la fin, de tuer la bête qui ne pouvait plus se tenir debout. Mais la plus grande partie du bétail creva de faim, après avoir rongé la dernière tige de maïs, la crèche et les poutres de l’étable. Chaque jour, on voyait des traîneaux transporter hors du village une charogne que des meutes de chiens dévoraient immédiatement. Puis, une longue mendicité commença. Les enfants allaient de maison en maison demander « un tamis de malaï ». Rien d’autre. MaM, malaï ! gémissaient-ils, chancelants, hideux. On donna, on partagea, encore et encore. Mais il n’y avait Vue 634 sur 960


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pas beaucoup de maisons qui pouvaient donner. Ceux qui vivaient dans l’aisance ou dans la richesse, le maire, le pope, quelques paysans ghiabours et surtout le boyard, verrouillèrent vite leurs portes devant les affamés, se cloî- trèrent chez eux, impitoyables.

Le boyard, comme la plupart du temps, n’était pas au konak. II vivait à Bucarest. Mais un événement l’attira, juste pendant la désolation. Cet événement fut l’apparition dans nos parages de meutes de loups qui flairèrent la pré- sence des charognes dont la campagne était couverte. Chas- seur passionné, il vint pour organiser une battue. Les paysans se ruèrent aussitôt sur lui, l’implorèrent, s’arrachèrent les cheveux et obtinrent enfin quelques sacs de malaï et quel- ques moyettes de ciocani.

Je l’aperçus alors, un instant, gaillard dans la cinquan- taine, grisonnant, tête de noceur, fier à crever, fort comme un taureau et bien planté sur ses jambes.

Allez ! allez ! 1 fit-il, bourru, aux paysans qui le sup- pliaient. Vous êtes toujours prêts à crier misère. II n’y a pas que pour vous que l’année a été mauvaise 1 Le lendemain, dès l’aube, une trentaine de villageois, armés de leurs fusils, cernèrent le petit bois qui avoisine le konak. Ces hommes avaient été désignés par le boyard même. Et cependant, sans savoir comment, après quel- ques loups abattus dès la première heure, une décharge « malencontreuse » broya l’épaule gauche du maître du département.

Quelqu’un l’a pris pour un. loup disaient les cojans. Oui, mais qui avait été le chasseur de ce loup ? On chercha. Des innocents furent inutilement torturés. Lorsqu’il fut question de les inculper, Tanasse parut C’est moi qui ai tiré.

Pourvu qu’il crève disait Costaké. Ce serait un chardon de moins sur notre Baraganl 1

Il ne creva pas, et le Baragan de Vlachka continua à avoir son gros chardon. Ce fut plutôt Trois-Hameaux qui perdit son brave et malheureux Tanasse. Il fut ligoté et traîné devant le boyard, qui, déjà convalescent, se contenta de dire à ses ar~s Vue 635 sur 960


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Tuei-lel 1

Ils le jetèrent dans la cour du konak et lui piétinèrent la poitrine jusqu’à ce qu’il expirât, sous les yeux du gendarme. Quelques jours après ce forfait resté impuni, vint chez nous M. Cristea, l’instituteur de la commune, un homme plein de bonté, fort honnête, travailleur infatigable. Il avait passé ses vacances d’été à Bucarest, chez un parent, et il nous raconta ce qu’il avait vu dans la Capitale

Bucarest est une grande foire de luxe, dit-il. Nos boyards saignent la nation pour fêter « quarante ans d’abondance et de règne glorieux de Charles 1~ de No~en- zollern, 1866-1906 ». Les mots « abondance », « prospérité s, « gloire », couvrent tous les murs. On a badigeonné toutes les façades, on a pavoisé, Le soir, c’est une féérie. Le Filaret, qui était un terrain vague puant, est devenu une cité éblouis- sante. C’est là leur fameuse Exposition, tout entière d’édi- fices blancs, surgis comme dans les contes. On y expose de tout, et surtout des « maisons paysannes », un « village rou- main » que nous ne connaissons pas ; des familles de cojans grassouillets et vêtus de costumes du pays qui doivent être, tous, des maires, du bétail incroyablement beau qui n’est pas celui que nos chiens viennent de dévorer. Des millions jetés par la fenêtre ! Pendant ce temps, le pays agonise. Nous dépérissons à vue d’œil. On nous assassine. Hier on tuait Tanasse, par ordre. L’autre jour, j’ai vu conduire à l’hôpital, dans une charrette, lé malheureux qui avait osé distribuer au paysans la Constitution, « brochure subversive », disait le gendarme assommeur. Où allons-nous ? Qu’allons- nous devenir ?

~*<=

Première semaine de cet inoubliable mois de mars 1907. l’année qui suivit l’Exposition, ainsi qu’on l’appelle encore aujourd’hui.

Dès la mi-février, une chaleur égale et de plus en plus bienfaisante remplit le ciel, fondit les neiges, rendit aux ruisseaux leur murmure, aux oiseaux leur pépiement, aux arbres leurs bourgeons et à la terre son beau visage noir. Vue 636 sur 960


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Aux hommes, elle n’apporta rien. Car, les bienfaits du soleil,. tombant sur une terre nue, sur des arbres nus, sur l’eau des. rivières et sur des villages affamés, au sortir de l’hiver, ne pouvaient remplir le ventre creux des hommes et celui des. bêtes qui leur restaient.

On voyait des paysans, la démarche déséquilibrée, les gestes insensés, la parole miaulante, les yeux fureteurs, s’en aller en groupe vers les champs. Ils regardaient la belle terre noire, longuement, longuement, comme des hallucinés, et rentraient, ivres d’impuissance ils n’avaient plus de bêtes de somme, plus de forces, point de semences et même cette terre ne leur appartenait pas. Leur état d’âme n’était ni le découragement ni la révolte, mais une espèce de délire qui les saoulait. J’ai vu des hommes parler tout seuls,. trépigner comme des enfants, se gratter le tête, croiser les. bras, se frotter les mains à les rompre.

Soudain, une nouvelle tomba dans le village, comme l’éclair d’une explosion. En Moldavie, les paysans avait brûlé le konak du grand fermier juif Ficher ! C’est M. Cristea qui nous lut cette nouvelle dans un journal. Et ce journal con- cluait Cela apprendra aux jui fs à exploiter les paysans jusqu’au sang. A bas les Juifs’ !

Les cojans qui écoutaient se regardèrent les uns les autres Quels Juifs ? Dans notre département il n’y en a past Et même ailleurs, ils n’ont pas le droit d’être propriétaires. ruraux. Or, les fautifs, ce sont les propriétaires, non les fer- miers.

A ces paroles toutes les faces se tournèrent du côté du- konak.

Costaké dit

Ça va barder.. Le Baragan commence à faire flamber ses chardons ! 1

Nous étions devant l’auberge de Stoïan. Des villageois, loqueteux, hâves, courbaturés, venaient l’un après l’autre,

fébriles, et questionnaient en balbutiant. Alors nous nous aperçûmes que cette nouvelle n’était pas le seul événement de ce jour-là, et qu’avec elle, un second gendarme nous- tombait sur le nez. Ils étaient présents, naturellement, ces deux « piliers de l’oppression )), bien nourris, bien vêtus~ Vue 637 sur 960


LES CHARDONS DU BARAGAN

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bien armés, peu loquaces, graves, surtout, comme les oreilles de leurs maîtres. Et tout de suite, l’ancien de dire à Costaké < Tu ferais mieux de garder ta langue au chaud, l’ami ! Puis, à l’instituteur

Vous, monsieur Cristea, lisez à l’avenir les journaux, chez vous !

Et aux paysans :

Que faites-vous ici ? Allez-vous-en à vos foyers Les. rassemblements sont défendus.

Pourquoi ? demanda un homme ; est-ce qu’on a décrété l’état de siège ?

Le gendarme fonça sur l’audacieux

Ah, tu connais déjà la Constitution ? Viens un peu que je t’apprenne un article que tu ignores !

Ce fut un cortège tumulteux qui suivit l’homme arrêté~ jusqu’à la mairie, où le paysan passa quand même la nuit à apprendre « l’article a en question. Mais cet « article a plaida avec une langue de feu, dans le grand procès qui commença. sur-le-champ.

Le lendemain, très tôt, nous nous réveillâmes en enten- dant les hurlements du paysan battu, qui, dès qu’on le lâcha,, se mit à courir par tout le village en criant

Au secours, hommes bons, au secours ! ils m’ont tuét t Tout le monde accourut sur la place de l’auberge, ou l’homme s’était écroulé, la tête noire, méconnaissable. Toudo- ritza lui prodigua des soins. L’aubergiste lui fit avaler un bon verre d’eau-de-vie. On cherchait du regard les gen- darmes. Ils tardèrent plus d’une heure à arriver. Pendant ce temps, le battu se remit un peu et raconta l’affreuse nuit qu’il avait passée à la gendarmerie. Les paysans écoutaient, blêmes. Des femmes pleuraient. Et voilà que les gendarmes. s’approchèrent en se dandinant et en ricanant, fusil au dos, revolver à la cuisse.

Assassins ! Bourreaux !

Un silence complet. Les apostrophés, stoppant au milieu de la foule, essayèrent de découvrir à qui appartenait la Vue 638 sur 960


LA REVUE DE PARIS

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voix de femme qui avait proféré ces mots. Ils n’y réussirent pas.

Qui est la parcoure : qui insulte ainsi l’autorité ? cria l’ancien gendarme.

Une bousculade, et une femme se planta devant eux Moi !

C’était Stana. Les mains sur les hanches. Rouge comme le feu. Le regard d’une folle. La poitrine haletante. Et un ventre énorme qui s’avançait, pointu, levant bien haut le devant de sa jupe. f

C’est toi, p. ? fit le gendarme, marchant vers elle, furieux.

Oui, oui ! Moi. Assassins ! Bourreaux ! C’est moi qui vous dis cela, moi, la p. de votre maître 1

Et avec un a/ur p~ : ou ! un gros crachat partit de sa bouche, droit dans les yeux du gendarme.

Au même instant, avec un sus à ces canailles le paysan battu sauta sur le dos du nouveau gendarme et le jeta à terre, ce qui fit se retourner son collègue, promptement, en portant la main au revolver, mais on ne put rien distin- guer, après, car ce ne fut qu’une mêlée sourde, au milieu de laquelle six coups de feu retentirent, et les deux gendarmes restèrent ensanglantés, sur la place, qui se vida en un clin d’œil.

Pendant quelques minutes, on ne vit plus que des enfants, immobilisés par l’épouvante, le regard hébété, la bouche ouverte, puis les cojans réapparurent, surgissant de par- tout en même temps, chacun armé de son fusil de chasse, ou, à défaut, d’une hache, d’une faux, d’une fourche. On cria Au konakl à la mairie ! I

Ils dévalèrent en masse vers la mairie, qui était sur le che- min du konak.

Costaké et Toudoritza décrochèrent chacun un fusil, des quatre qui se trouvaient dans la maison.

N’y allez pas, au nom du Seigneur, ne vous mêlez pas à cette folie 1 leur crièrent les autres.

Mais ils étaient déjà loin. Nous les suivîmes, Brèche-Dent, Élie le rouquin et moi. Vue 639 sur 960


LES CHARDONS DU BARAGAN

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Le soleil dardait comme en avril, soulevant des vapeurs. Nous rattrapâmes la foule devant la mairie, où elle hurlait Le maire ! le maire !

Le maire surgit, mais par la porte du jardin, à cheval et à demi-nu. Il parti comme une flèche, prenant une direction contraire à celle du konak. Quelques autres paysans riches le devançaient, toujours à cheval. Voyant cela, deux insurgés qui étaient munis des carabines des gendarmes morts tirèrent sur les fuyards, sans les atteindre, après quoi les rebelles saccagèrent la mairie et commencèrent à monter vers le konak, en courant. Comme ils passaient devant l’église, le pope, le crucifix à la main, voulut leur barrer la route, en ouvrant les bras et en criant, les yeux hors de la tête Arrêtez, maudits, arrêtez, au nom du Seigneur ! L’enfer ~era votre part !

Va-t-en à tous les diables, avec ton enfer et ton ciel ! i Il fut renversé.

Une femme, au bord du chemin, les bras en l’air, criait Dieu ! Seigneur ! 1 viens-nous en aide ! quelle malédiction ! 1

Le konak était entouré d’une muraille. Porte verrouillée. Le boyard, on le savait parti, depuis longtemps, avec sa famille. Rien ne bougeait dans la cour. Seuls les chiens, nom- breux et gros comme des loups, couraient à l’intérieur des murs, en aboyant furieusement.

La foule se massa devant la porte, vociférant Terre Semences ! Bétail ! l

L’administrateur parut au balcon, l’air calme, mais pâle, et dit, la voix tremblante, au milieu du silence général Je ne peux faire que ce que je fais chaque printemps. Des cris assourdissants lui coupèrent la parole Non 1 Non nous en avons assez nous voulons nos terres !

L’homme du boyard étendit la main et se fit écouter Comment voulez-vous que je partage des terres qui ne sont pas à moi ? Il n’y a que-le boyard qui peut faire cela, ne parlez pas comme des enfants, que diable !

Nous comprîmes qu’il ne savait rien de ce qui venait de se passer dans le village, mais~uste en ce moment-là, nous fûmes tous surpris de voir de longues colonnes de fumée s’élever au-dessus de la mairie et de la maison du maire, qui étaient voisines.

Nom de Dieu, vous brûlez la mairie ! hurla l’adminis- trateur, se prenant la tête entre les mains.

La terre ! Rendez-nous nos terres ! lui répondit-on. Laissez-moi aller dans une commune proche, télégra- phier au boyard et lui demander la permission de vous par- tager les terres !

Il a raison ! cria un paysan. La terre n’est pas à lui ! Qu’il aille donc dire au boyard de lui permettre le partage ! 1

Juste ! juste ! firent les révoltés. Qu’il aille vite ! I Le messager enfourcha immédiatement un cheval et sortit, se frayant un chemin dans la cohue qui bloquait le passage. Le grand portail en bois massif se referma sur lui et sur le nez de la foule. Et aussitôt Costaké se frappa le front

Nous sommes des imbéciles ! s’écria-t-il. Le bougre nous a trompés il télégraphiera, oui. à Giurgiu, pour appeler un secours armé ! 1

Les paysans frémirent de colère, en entendant cela. Tous les regards se portèrent sur le cavalier qui galopait au loin. D’ailleurs, ajouta Costaké, le maire et ses com- pères le précèdent. Ce soir, les soldats seront là. Prenons alors ce qui se trouve à notre portée, cria quelqu’un, du malaï, du blé, de la farine, du fourragel Oui, prenons au moins cela : crièrent les cojans. Ce fut le signal de l’assaut du konak.

On n’y alla pas par quatre chemins. Il y avait dans la foule quelques femmes porteuses de bouteilles de pétrole. On aspergea le portail. Les flammes l’enveloppèrent. Dans l’attente silencieuse qui suivit, des clameurs retentirent à l’intérieur du konak, un mouvement se produisit, puis huit aryens, fusil à la main, surgirent sur la galerie, au-dessus de nos têtes, deux salves crépitèrent et par deux fois une grêle de balles sema la mort et le désespoir parmi nous. Elie le rouquin fut tué à côté de moi. Costaké et Toudoritza s~en tirèrent avec —quelques blessures aux doigts. Yonel et moi, nous ne fûmes pas touchés. Dans la masse, on compta cinq morts et beau- coup de blessés.

Alors la rage ne connut plus de limite. Le konak envahi, chacun fit à sa tête, et d’abord on régla leur compte aux <~s qui avaient tiré. Tous les huit furent massacrés. Pour les découvrir, on brisa les portes fermées, on fouilla de la cave aux combles. Deux d’entre eux, qui s’étaient échappés dans la campagne, furent rejoints et percés à coups de fourches. Mais, dans cette lutte désespérée, encore trois des nôtres laissèrent leur vie.

On ne fit rien aux autres domestiques. On les laissa fuir, suivis, peu après, par la femme et les deux fillettes de l’admi- nistrateur. Celles-ci partirent en voiture, mêlant leurs larmes à celles des paysannes qui pleuraient leurs morts. Puis, la ferme fut mise à sac et dévastée. Pendant que dans la cour on chargeait des vivres, dans les appartements on se livrait à une destruction systématique. Le bureau du maître, plusieurs hommes le démolissaient à coup de hache. Costaké était de la partie. Toudoritza et quelques autres femmes accomplissaient la même besogne dans les chambres de madame la « boyaresse s. Je m’y trouvais juste au moment où elles se ruaient sur le salon. Ici, étonnement Stana, seule, horrible à voir, frappait à grands coups de hache et à deux mains dans un piano qui n’était déjà plus qu’un tas de fer- raille et de bois en miettes. Nous l’entourâmes, un peu effrayées de son acharnement. Toudoritza lui dit Une fois j’ai voulu te voir mortel Maintenant je veux t’embrasser.

Et elle voulut l’embrasser, mais l’autre, sourde, continua à frapper des coups inutiles. Après chaque ahan, ses lèvres balbutiaient quelque chose d’incompréhensible et les cheveux. lui couvraient le visage. Elle. transpirait fort.

Je pris peur et m’en allai voir ce qui se passait dans les autres parties du bâtiment. Je tombai sur un groupe de gamins et fillettes qui, Brèche-Dent en tête, dévalisaient une grande chambre pleine de jouets, tous les jouets de la terre 1 Ils en avaient plein les bras oursons, chevaux, poupées avec leurs meubles, locomotives avec rails et wagons, boîtes avec des soldats de plomb, voiturettes, barques à voile et un tas d’autres choses. Pendant que je parlais avec eux, Stana passa en trombe, tout échevelée et ballottant son gros ventre, une vraie harpie. Quelqu’un cria Méfiez-vous ! Elle est folle !

Nous nous réfugiâmes sur la -galerie-balcon, d’où nous vîmes les beaux attelages du boyard prendre le chemin du village. Une dizaine de chars. Des bœufs blancs comme le lait et avec de vastes cornes. On avait chargé de tout sacs pleins de malaï, de farine, de grains, du fourrage, du foin et de l’avoine, du porc salé, des jambons, des saucisses, des volailles ; un char était chargé de vin en bouteilles, avec un baril d’eau-de-vie. On avait pris même du bois à brûler. Assises sur le char de tête et cahotant les unes contre les autres, des femmes pleuraient sur les cadavres de leurs hommes.

Nous étions à regarder ce départ-là, quand une déto- nation ébranla tout le konak, brisant des vitres. Un gros nuage, noir comme le goudron, remplit la cour, puis les flammes enveloppèrent les dépendances où se trouvait le dépôt de benzine. Nous décampâmes à toutes jambes, oubliant jouets et tout. En traversant la cour, j’aperçus Toudoritza qui, le dos appuyé contre la muraille, aveuglée, étourdie, criait sans arrêt aux paysans pris de panique

Libérez les chevaux et les vaches ! Ouvrez le pou- lailler l

Il était midi quand nous arrivâmes dans le village, où les pleurs, les cris, le va-et-vient, donnaient une idée de ce qu’avait dû être l’affolement de nos villageois au temps des béjénari fuyant les Turcs. Au spectacle du konak, immense embrasement qui vous faisait dresser les cheveux d’horreur, les paysannes couraient en se frappant la tête. :

Ils nous tueront ! Ils nous massacreront, tous, comme des chiens 1

M. Critea pensait la même chose Oui, nous serons massacrés. Surtout qu’il ne s’agit plus des « fermes de Juifs », mais de dix départements en révolte, à l’heure actuelle. Comme il n’y a qu’un konak juif sur cent qui flambent, l’armée s’est mise en route. Ce sont les nouvelles d’aujourd’hui, mes amis, et elles donnent à rénéchir les boyards seront impitoyables !

Ils le furent.

Un crépuscule jaunâtre, lumineux, descendait doucement sur le konak en ruines, encore fumant, et sombre comme la vengeance qui était en l’air. On voyait les silhouettes noires du bétail échappé à l’incendie et errant sur la crête de la colline.

Dans le village, on mangeait, on buvait, on parlait, tous en tas, au milieu de la place, parmi les bœufs dételés et les chars, qui n’étaient pas encore déchargés. Le pope et les familles des paysans aisés avaient fui, emportant le néces- saire dans leurs toitures. Cela donnait aussi à réfléchir. Mais les succulentes victuailles aidant les pleurs se turent et on parla plutôt du partage des terres. Dans l’obscurité j’entendis un cojan crier

Les champs de mon grand-père s’étendaient du côté de Giurgiu 1

Aha ! tu vises les meilleures terres lui répondit-on. De temps à autre, une lamentation venait de loin. Une épouse ou une mère pleurait en veillant son mort A-o leo 1 Gheor-ghé Gheor-ghé ! 1 com-me ils t’ont tu-é ! Quelqu’un dit

On n’a plus revu Stana.

C’est sûrement elle qui a mis le feu à la benzine. Pauvre femme !

Soudain une fusée gicla dans la nuit, un coup de canon retentit sur la colline et un obus tomba sur les chars. Ainsi commença le bombardement de Trois-Hameaux, prouvant aux paysans qu’il n’est pas permis à tout le monde de se gaver.

Lorsque notre voiture, après mille peines, déboucha enfin sur la grand’route, l’aube fulgurante et un vol de corbeaux nous saluaient à l’horizon. Alors Costaké se mit à. conduire comme un fou, n’arrêtant pas une minute de frapper les chevaux.

Cette sortie du village, en pleine nuit, sous la canonnade,. je l’appellerai toujours « une sortie de l’enfer ». Un moment, nous désespérâmes de réussir. Les obus tombaient partout. Les chaumières en flammes dispersaient à tous les vents. leur toit de paille brûlante. On ne faisait plus attention aux cadavres qu’on heurtait à chaque pas, mais aux survivants qui s’accrochaient à nous et nous empêchaient de fuir. Toudoritza et la femme de~Costaké, Patroutz dans les bras, furent tués, tous trois, parj-e même obus. Les autres, ceux de la maison, disparurent avec ceux qui fuyaient à travers jardins et champs. Resté avec Yonel et moi, Costaké attela, alors, après avoir fourré dans un sac quelques pro- visions et le peu d’argent qui restait.

Nous tenterons le coup, mes braves, fit-il, triste- ment. Si ça réussit nous irons~à Hagiéni. Mais ce sera dur, car maintenant ce sont les chardons qui courent après nous. Et ils sont en flammesl C’est égal. Nous l’avons voulu.

Au moment où il allait embrasser les trois morts qui gisaient dans la ~mda, notre maison commença à brûler, à son tour.

Voilà votre tombe ! dit-il à ses. morts.

Puis, durant le reste de la nuit, nous ne fîmes que cahoter par les chemins les plus impossibles et guerroyer contre les fuyards qui se jetaient en grappes dans la voiture, l’alour- dissant.

Au bout d’une lieue de belle route, les chevaux stoppèrent d’eux-mêmes, épuisés, écumants. Il faisait jour. Une grande colline nous masquait Trois-Hameaux et son enfer ; le bombardement avait cessé. Costaké lâcha les rênes, frotta les chevaux avec un bouchon de paille et s’écroula au fond de la voiture, le visage dans le foin.

Tout autour de nous, la campagne infinie, fraîchement labourée. Les bergeronnettes sautillaient d’un sillon à l’autre,. hochant la queue, tandis que, du haut de l’azur, une alouette nous envoyait ses trilles.

Nous nous regardions, Brèche-Dent et moi, sans oser pro- noncer un mot. Ce n’était plus de la terreur, ce que nous sentions, ’mais un grand besoin de dormir. Jamais nous n’aurions cru que la misère des cojans et la cruauté des boyards déclancheraient de telles horreurs. Nous en avions les yeux pleins. Nos narines conservaient encore l’odeur du sang et de la poudre. Notre tête bourdonnait de tous les cris de désespoir entendus.

Cette histoire de chardons !

Maintenant, nous la croyions finie. Hélas, il n’en était rien !

Un bruit de galop nous réveilla brusquement. Costaké~ debout dans la voiture, les rênes à la main, écouta un instant, pour se rendre compte d’où venait le bruit C’est la cavalerie ! murmura-t-il. Ils sont derrière la colline !

Hil les rouans ! Voici les « chardons » qui « se tiennent chardon à nos trousses » (Être « chardon » ou poursuivre, tel un chardon expression roumaine caractérisant quelqu’un dont on ne peut se débarrasser).

Ce furent les dernières paroles du bon Costaké.

Trois cavaliers surgirent au tournant de la côte que nou& venions de descendre. Invisibles pour eux, nous les regar- dions du fond de la voiture, où nousjrestions blottis, atterrés, le souffle coupé, alors que notre pauvre ami, ne se doutant peut-être pas que son dos leur offrait une cible ; frappait, frappait. Ils ne firent qu’un bond, pour nous rattraper, et nous les vîmes stopper à cinquante pas, épauler leurs cara- bines et tirer. Dans la course assourdissante du véhicule, je sentis le corps de Costaké tomber par-dessus bord. Et ce fut tout, car je m’évanouis, pendant que nos chevaux, em- ballés, continuaient leur galop.

J’ai dû rester un bon moment sans connaissance. Revenant à moi, un fort mal de tête me fit gémir. Yonel conduisait au pas, toujours en rase campagne, mais un village était déjà en vue. Mon compagnon pleurait

Tu sais qu’ils ont tué Costaké ? me demanda-t-il. Je sais qu’il est tombé de la voiture.

Il est mort ! J’ai été le voir.

Et les soldats ?

Que le diable les emporte ! Ils ont disparu aussitôt.

Alors j’ai arrêté. Et maintenant/où allons-nous ? Je ne répondis pas, et nous continuâmes la route, muets, jusqu’à un croisement, où un vieux paysan, qui venait à pied du village, nous demanda d’où nous étions. Nous lui racontâmes le massacre de Trois-Hameaux. Il s’épouvanta et nous épouvanta

Malheur à vous ! Chez nous aussi il y a eu, hier, soulè- vement n’y allez pas, vous serez arrêtés ! On arrête presque tous ceux qu’on ne tue pas ! I

Avez-vous été bombardés ?

Non, pas de canons, mais on fusille, en tas, des malheu- reux que les ghiabours désignent comme « instigateurs ». Et, horrible chose 1 on leur fait creuser d’abord leur propre tombe C’est la fin du monde, mes enfants. Ils font de nous ce qui leur plaît, comme sur le Baragan. On n’a jamais tué tant de monde sur le Baragan, dis-je. Nous sommes de là-bas, et nous voudrions y retour- ner.

Vous voulez aller vers Yalomitsa ? Prenez alors ce petit chemin, à votre gauche, jusqu’à la grande route qui mène, du côté droit, au pont de l’Argesh, puis descendez avec la rivière jusqu’à Radovanu. Et que Dieu soit avec vous !

Par des chemins pleins de patrouilles, nous arrivâmes le soir à Rodavanu, morts de fatigue et de peur. Le pays était tranquille, ou on l’avait déjà tranquillisé. En tout cas, nous fûmes heureux de pouvoir aller tout droit à une auberge, de mettre les chevaux à l’écurie et de nous enfermer pen- dant toute une semaine, sans délier nos langues. Mais si nous n’avions pas envie de parler, nous ne pûmes pas nous empêcher d’entendre. Et, du matin au soir, on ne parlait que d’horreurs d’un bout à l’autre du pays, il n’y avait que fusillades sans jugement, toujours sur une simple dénonciation. Il ne s’agissait plus de misère, de famine et d’oppression, mais seulement de « juifs )) et « d’instigateurs ». C’étaient eux qui avaient soulevé le pays. Pour éviter aux soldats de tirer sur leurs propres parents, on les envoyait très loin de leur pays d’origine, et ils tiraient sur les parents des camarades envoyés ailleurs. Ceux qui se refusaient à tirer sur qui que ce soit « dans son pays )), on lès passait par les armes, ou on les jetait dans les bagnes. Il n’y avait plus de place dans les prisons pour y mettre du monde. Et des prisonniers passaient chaque jour.

Le lendemain de notre arrivée, un gendarme vint à l’au- berge escortant un jeune homme qui paraissait être un étudiant. II ne pouvait plus se tenir debout, tant on l’avait .battu. Les paysans s’empressèrent de lui faire servir à boire, car il criait de soif. Le gendarme leur lança

Faut pas avoir pitié ! C’est un « dangereux instigateur 1 » Et un jidanel

Tout battu qu’il fût, le jeune homme se leva

Oui, je suis juif ! cria-t-il. Mais « instigateur », non ! C’est votre esclavage, paysans, qui est l’instigateur ! Sou- venez-vous des paroles prophétiques du grand Cosbuc, qui n’est pas « jidane a, ni « instigateur », dans son poème Nous voulons de la terre

Que Dieu, le Saint, ne nous pousse pas à vouloir du sang, et non de la terre Seriez-vous des Christs, que vous ne nous échapperiez pas même dans la tombe !


A force de vivre des heures si tragiques, à un âge où d’autres enfants s’amusent encore, mon cœur chavirait. Je ne pouvais surtout plus entendre parler de fusillades, d’exécutions, de tortures. Cela me donnait tout de suite un mal de tête affreux. C’est ainsi que, le matin de notre départ de Radovanu, comme je me défendais d’entendre les paysans répéter les mêmes horreurs, j’attrapai la fin d’une histoire qu’un homme racon- tait et qui me glaça le sang

« Le pauvre Marine n’était nullement fautif. Ancien pêcheur à Laténi, il travaillait de-ci de-là, tout en jouant de sa flûte. On l’arrêta, parce qu’on avait dit qu’il chantait partout une nazbâtia villageoise où il était question d’une mamaliga, pas plus grosse qu’une noix, et qu’on défendait avec une massue pour que ~es enfants ne remportent pas dans leurs or ! es. C’était donc un instigateur. Et on le fusilla !? » Je crois qu’il s’agit de ton père fit Yonel. Je le croyais aussi, mais je ne sentais plus rien, sinon que ma poitrine se vidait lentement. Et, chancelant, j’allai me jeter, comme un chat assommé, sur le foin de la voiture. Plus tard seulement, alors que mon compagnon fouettait les chevaux, faisant voler la voiture au milieu des champs ensoleillés, je m’agrippai à lui et lui demandai Où allons-nous, Yonel ?

Dans le monde, Mataké, les chardons à nos trousses !