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Les Chasseurs d’or/V. Corps à corps avec Woonga

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La stupéfaction de Roderick était à son comble.

Il lui fallut plusieurs minutes pour rassembler ses idées et remettre d’aplomb sa raison. Plus que jamais, il sentait qu’il avait besoin de tout son calme.

L’ours, évidemment, n’était pas un ours, mais un homme. Plus tard, il éclaircirait à loisir cette énigme. Mais cet homme n’était-il point, justement, celui qui avait capturé Minnetaki, puis l’avait entraînée avec lui dans cette thébaïde désertique et solitaire ?

Rod avait l’impression de toucher au but.

La marche, dans l’étranglement de ce boyau rocheux, au sol inégal, était difficultueuse. Rod, toutefois, n’avait qu’à suivre la trace de l’homme-ours, qui semblait fort à son aise dans son repaire et y avait, sans hésiter, trouvé partout les meilleurs passages.

À un endroit, un arbre écroulé d’une des falaises latérales, où il s’était longtemps accroché à quelque anfractuosité du roc, était tombé en travers du ravin, qu’il obstruait. L’homme avait franchi l’obstacle, balayant en partie la neige sur son passage, et, un peu sur le côté, là où la blanche couche était, sur le tronc de l’arbre, demeurée intacte, une main humaine s’était appuyée.

Rod en demeura comme halluciné. Les cinq doigts avaient laissé leur empreinte avec une netteté saisissante. Ils étaient longs et minces, et la paume de la main étroite. Ce ne pouvait être qu’une main de femme, la main de Minnetaki.

L’homme-ours, qui jusque-là avait porté dans ses bras la jeune fille, avait visiblement déposé son fardeau, pour franchir l’obstacle, et Minnetaki avait passé à sa suite.

Au-delà, elle avait maintenant continué à marcher. Ses petits pieds, après avoir été dépouillés de leurs mocassins (ceux-ci destinés, comme Rod l’avait bien deviné, à imprimer sur l’autre piste de fausses empreintes), avaient été, semblait-il, pour les garer du froid et les empêcher de geler, enveloppés grossièrement dans des morceaux de fourrures. D’où l’aspect irrégulier qu’offrait leur marque, qui, pour l’œil le moins exercé, ne se différenciait pas moins de celle des pieds de l’homme-ours.

Rod comprit qu’il allait, avant peu, risquer sa vie pour la sœur aimée de Wabi. Était-ce en embuscade, ou dans un corps à corps, qu’il aurait à affronter son ennemi ? Quel que dût être le mode de combat, il était résolu à le risquer, à le risquer seul.

Il passa en revue tous les organismes de son fusil, sortit de sa gaine son gros revolver, s’assura que son couteau de chasse glissait bien dans son fourreau.

Il marcha durant encore un mille environ. Puis il lui sembla ouïr un son confus, qu’il ne pouvait préciser, mais dont la source ne devait pas être éloignée. Il s’arrêta et écouta, en étouffant sa respiration. Mais il n’entendit plus rien. Un renard peut-être, ou un oiseau, avait fait rouler quelque pierre.

Il reprit sa marche, lentement, l’œil et l’oreille aux aguets.

Quelques minutes après, il s’arrêta encore. Il y avait, flottant dans l’air, une faible et suspecte odeur.

Une bouffée de vent la précisa. C’était bien l’acre odeur d’une fumée, mêlée au résineux et odorant parfum du cèdre pétillant. Un feu était sûrement à proximité, à une simple portée de fusil, peut-être.

Rod, silencieux comme une ombre, contourna un bloc de rocher qui lui bouchait la vue. Sa résolution était prise. Le vent était pour lui et, s’il pouvait surprendre son ennemi, il l’abattrait comme un chien, d’un coup de fusil. Ni avertissement, ni pourparlers, ni quartier.

Pouce par pouce, son fusil à l’épaule, il déboucha de l’abri du rocher et son champ visuel s’élargit soudain.

À vingt pas de lui, parmi les éboulis entassés où se terminait le ravin, s’élevait une cabane de bûches, du toit de laquelle montait, fantomatique, une spirale de fumée.

Roderick s’aplatit comme un loup, derrière une touffe de buissons, son doigt, qui tremblait malgré lui, posé sur la gâchette de son fusil, et observa. Si le hors-la-loi était dans la cabane, il l’attendrait là, aussi longtemps qu’il faudrait.

Rien ne parut, rien ne vint jusqu’à lui, qu’un faible sanglot, qui semblait issu de la porte ouverte de la cabane.

Ce sanglot le fit tressaillir jusqu’au fond de l’âme et, risquant le tout pour le tout, il s’élança jusqu’à la cabane, d’un bond désespéré.

Sur le sol, y était accroupie Minnetaki, ses admirables cheveux noirs retombant, dénoués, autour d’elle, sur ses épaules et sur ses genoux. Elle était pâle comme la mort, et fixait étrangement du regard le jeune homme qui, telle une apparition surnaturelle, surgissait devant elle.

Elle était seule, ou du moins il le semblait. En un instant, Rod se trouva agenouillé près de la douce sœur de Wabi. Il avait oublié toute précaution.

Un cri terrible de Minnetaki le fit se tourner, à demi relevé, vers la porte de la cabane.

Debout, prêt à sauter sur lui, était l’homme le plus effrayant qu’il eût jamais vu.

En un bref éclair, Rod aperçut l’énorme carrure d’un Indien, sa face atroce, la lueur d’un couteau levé.

En de semblables conjonctures, l’action salvatrice est automatique chez la créature humaine. Les gestes nécessaires se déclenchent d’eux-mêmes, comme si la vie, qui ne tient plus qu’à un fil, trouvait en soi, sans passer par un tardif raisonnement de la pensée, sa suprême ressource.

Rod, ainsi, ne pensa, ni ne raisonna. Instantanément, et sans savoir pourquoi, il se jeta la face contre terre. Cela le sauva.

Avec un cri guttural, l’Indien s’était élancé sur lui, en frappant de son couteau. Il ne trouva que le vide et, dans son élan, trébuchant sur le corps du jeune homme, il chut à côté de lui.

Après sa rude expérience du Wild, Roderick était devenu aussi souple que le chat sauvage. Ses muscles avaient durci comme l’acier. Sans se relever, il bondit sur son ennemi, élevant son propre couteau au-dessus de la poitrine du Woonga.

Mais non moins vif était le Woonga. Aussi prestement, il détourna le coup qui lui était destiné, et qui alla frapper la terre, avec force.

La seconde d’après, de son bras libre, il entourait le cou de Rod, et tous deux demeurèrent un instant immobilisés, dans une farouche étreinte.

De la même main qui tenait son couteau, Roderick maintenait celle de l’Indien, pareillement armée, et qui agissait de même. Aucun d’eux ne pouvait lâcher, pour frapper, la main ennemie, sans donner en même temps à son adversaire un dangereux et peut-être mortel avantage.

Voilà ce que se disait Rod, en ces courts instants où la bataille était suspendue. Mais il n’ignorait pas que le Woonga était le plus fort. De la seconde où il serait contraint de relâcher un peu de son étreinte, le coutelas de son ennemi s’enfouirait dans sa poitrine et, pour toujours, Minnetaki deviendrait la proie du sauvage.

Comme le jeune homme tournait légèrement sa tête vers son revolver sauveur, qu’il ne pouvait atteindre, il aperçut près de lui Minnetaki, qui s’était levée. Alors seulement, il vit que les mains de la jeune fille étaient liées derrière son dos.

Elle regardait, angoissée, les deux combattants, et tentait de se rendre compte comment, paralysée des mains comme elle l’était, elle pourrait bien porter secours à son ami.

Soudain, poussant un grand cri, elle bondit, les pieds joints, sur le bras étendu du Woonga, en l’écrasant de tout son poids.

— Vite, Rod ! cria-t-elle. Vite ! Frappez ! Frappez-le !

Déjà l’Indien, par une suprême contraction de ses muscles, dégageait, avec un hurlement, son bras et sa main, un moment immobilisés. Mais, plus rapide encore, Rod avait frappé, enfonçant sa lame, jusqu’au manche, dans la poitrine de son ennemi.

Le coup pénétra dans la chair avec un bruit sourd et l’Indien lâcha son coutelas, non sans qu’il en eût, auparavant, déchiré le flanc de Rod.

Le jeune homme jeta un cri aigu, de triomphe, à la fois, et de douleur et, par un énergique effort, se releva, en chancelant. Puis il tira de la poitrine du vaincu son arme ensanglantée, en coupa les liens qui attachaient les mains de Minnetaki et, pris de faiblesse, retomba sur le sol.

Les tempes lui battaient et il sentait chavirer sa tête. Mais il sentait aussi que deux bras doux lui cerclaient le cou, et il entendait une voix connue, qui semblait venir de très loin, l’appeler par son nom. Finalement, il perdit tout à fait connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, la main de Minnetaki lui caressait le visage. Il vit, penchée sur lui, la figure de la jeune fille. Par la porte ouverte de la cabane, il apercevait, dehors, la neige blanche qui étincelait au soleil.

— Rod… disait Minnetaki.

Et sa voix était plutôt un murmure, qui tremblait d’inquiétude et de joie.

Roderick leva faiblement une main, dont il toucha la pâle figure inclinée. Il soupira :

— Je suis bien heureux de vous revoir, Minnetaki…

La jeune fille tendit à ses lèvres une tasse d’eau froide.

— Il ne faut pas, dit-elle, ses yeux brillant comme deux étoiles, que vous bougiez. Votre blessure n’est pas trop mauvaise, je l’espère du moins, et je l’ai pansée de mon mieux. Mais ne remuez point, surtout, ou le sang se remettrait à couler.

— Laissez-moi vous dire, cependant, insista Rod, quel fut mon chagrin, quand je dus quitter Wabinosh House sans vous avoir revue… Puis mon angoisse quand j’appris votre enlèvement… Maintenant je vous ai retrouvée… Tout le reste n’est rien…

— Chut ! Chut ! Chut !

Et Minnetaki posa sa main sur la bouche de Rod.

— Je suis, dit-elle en souriant, non moins curieuse de savoir comment vous êtes ici, comment j’ai, par vous, été délivrée. Mais je ne vous le demande pas… en ce moment du moins. Ne vous fatiguez pas à parler, je vous en prie !

Roderick vit que, sous son regard, les yeux de Minnetaki se détournaient, non sans quelque trouble ; lui-même détourna la tête. Dans ce mouvement, sa vue tomba sur une masse confuse, étendue sur le sol de la cabane, et que recouvrait une couverture de fourrure.

Il eut un frémissement et sentit que la main de Minnetaki tremblait dans la sienne.

— C’est Woonga, murmura-t-elle, Woonga lui-même, et il est mort.